Auteur: David Mbouopda

David Mbouopda, ancien élève de l’ENS de Yaoundé, est docteur en littérature générale et comparée de l’Université de Clermont Ferrand II. Il est chercheur associé au CELIS (Centre de Recherches sur les Littératures et la Sociopoétique- EA 1002) de ladite université. Il enseigne les littératures française et comparée à l’Université de Dschang, Cameroun, et ses champs de recherche et d’enseignement couvrent l’imagologie africaine, l’exotisme et l’histoire des idées, domaines dans lesquels il compte de nombreuses publications.

BROUILLAGE DES FRONTIERES Chez Claude NJIKE BERGERET et MONGO Beti, par David Mbouopda et Ntuendem Jean Baptiste

INTRODUCTION

Il n’est pas toujours très évident de classer des auteurs dont l’imaginaire prend sa source dans deux cultures différentes. Si l’identité littéraire renvoie à proprement parler aux problèmes du genre, c’est-à-dire qu’il permet d’identifier un récit comme étant un roman, un poème, une pièce de théâtre… l’identité culturelle, elle, concerne plus directement l’auteur de l’œuvre étudiée ; son apparence à une culture donnée, à un espace géographique donné, le détermine à coup sûr dans son rapport au monde, et lui confère un imaginaire qui lui est propre.

Alors, il nous a semblé pertinent de constater à travers nos       analyses         sur Mongo Beti et Claude Njiké  Bergeret que leurs identités révèlent ce que l’on appelle l’interculturel ; cela a fatalement des conséquences sur les productions littéraires et, bien évidemment sur ce qui est de l’identité des textes. Ces recherches  vont nous permettre d’aborder la question du brouillage des frontières observé dans Trop de soleil tue l’amour(1999) et Agis d’un seul cœur(2009), œuvres de ces deux auteurs.

En effet, le lecteur a une impression de naviguer dans deux univers où tout est altéré, perturbé, brouillé, au point où il n’existe que du flou.Cette impression se confirme d’abord par cette forte perturbation observée dans les changements et transformations d’identité des auteurs, des espaces privés et publics, des narrateurs, des héros et des personnages.Si nous nous en tenons à nos auteurs, leurs origines, leurs nationalités semblent déjà poser un problème identitaire. Par ailleurs, lorsque nous entrons dans les héros et les personnages, nous ressentons cette crise identitaire, ce mal-être qu’ils vivent et qu’ils expriment tant ! Chez Mongo Béti par exemple, le malaise est généralisé. Ses causes sont : la dictature, l’aliénation, l’exil, l’immigration, le rapatriement… Tous ces maux créent en ces personnages un inconfort accablant.

Chez Njiké Bergeret, comme nous allons le voir, la crise identitaire naît d’un malaise suscité par la monotonie, le coût très élevé de la modernité occidentale, l’éducation spirituelle trop rigoureuse pour un esprit libre, la robotisation de la vie et des comportements, et la vacuité des systèmes de protection contre les risques. Il s’agit là, à n’en point douter, d’un aspect fondamental que l’étude imagologique  des regards dévoile.Ces perturbations des repères identitaires sont une menace qui brouille l’acte d’écriture. Notre corpus est constitué des trames événementielles qui se structurent et avancent en brouillant les pistes, proposent une écriture en mouvement qui, forme et fond confondus, ne ressemble plus à aucune autre. C’est aussi ce brouillage générique, formel et sémantique qui a accroché notre attention dans ce contexte des regards.

1- La crise identitaire

L’originalité de nos auteurs c’est la manière dont ils ont su poser la problématique de l’identité culturelle qui engendre la crise d’identité générique et littéraire. Avant d’enjamber dans l’argumentation, il est nécessaire de rappeler quelques définitions de la notion d’identité comme soi (du latin ipse), quatre facettes de cette notion. L’identité est d’abord conçue comme mêmeté. Elle implique qu’un sens numérique de deux occurrences d’une même chose désignée par un nom invariable ne constitue pas deux choses différentes mais une seule et même chose. Identité signifie ici unicité et son contraire est pluralité. La seconde valeur de la notion d’identité vient de l’idée de ressemblance extrême.

Pour Rummens : « Identité » peut être définie comme le caractère distinctif appartenant à un individu donné, ou partagé par tous les membres d’une catégorie sociale particulière ou d’un groupe. (…) Le terme est donc essentiellement de nature ou de l’unité avec les autres dans un domaine particulier ou sur un point donné… » (Rummens, 1993 : 157 – 159)

La fonction romanesque de Mongo Béti met en scène une multitude de personnages qui expriment avec une violence verbale reconnue, une véritable crise d’identité. La redécouverte de son pays, après trente deux ans d’exil en France a pu amener l’auteur à se défaire rapidement des images qu’il avait. Le réalisme lui impose donc une nouvelle vision, sans altération des données.

Trop de soleil tue l’amour est, à n’en point douter, le roman du mal-être généralisé par excellence. Le lecteur a l’impression d’étouffer à chaque page, tant la décrépitude, l’insolite, l’absurde, l’étouffement, la dérive sont omniprésents. La crise identitaire ici s’exprime par le fait même d’une certaine aliénation qui se dévoile dans les dialogues des personnages. Aucun personnage de Mongo Béti ne semble se reconnaître dans ce monde kafkaïen où l’incertitude et l’incohérence l’emportent sur la logique. Les témoignages sur cet inconfort aliénant fusent ! Cette instabilité morale et psychologique est provoquée par une série de maux au rang desquels, l’insécurité, les assassinats, les persécutions, la dictature, la fraude électorale¸ les exploitations forestières, les déchets nucléaires ; les expulsions par charters, le rapatriement. De l’intérieur, on étouffe et on aspire à l’exil : « Si l’on nous donnait  les moyens d’aller ailleurs, qui resterait, à voir avec quelle patience désignée elle assiège quotidiennement les ambassades, et les consulats étrangers, notre jeunesse ne semble avoir qu’une seule devise : partie » (Mongo Béti, 1999 : 100) S’il est un mal infernal qui provoque cette envie de partir, c’est bien la dictature.

La dictature est définie comme étant le pouvoir absolu sans contrôle, et sans liberté. Le système est  bel et bien décrit dans cette œuvre. Elle est perpétrée par les Blancs et par les nationaux. Les Blancs viennent dans le pays imposer au gouvernement une forme de gestion des affaires. Georges, de façon implicite, impose aux Africains de soutenir la métropole. Du côté des Africains, des hommes au pouvoir, on note une quasi absence de liberté d’expression. Plus surprenant encore, il est strictement interdit dans ce pays, à la police, d’entreprendre une enquête portant sur un vol ou un meurtre.

Parlant de la gestion des affaires imposée par les Blancs, PTC peut dire avec excitation : « -Nous n’aimons pas beaucoup les français ici (…) ces gens là n’ont jamais oublié qu’ils ont été nos maîtres. Regardez ce qui s’est passé au Rwanda. Ils sont prêts à tout pour maintenir leur emprise ici. Ecoutez-moi là : pourquoi je dois passer par un concessionnaire Français d’ici, et non pas un compatriote, si je veux acheter une voiture japonaise… »  (Ibid.  : 26)

          La dictature blanche est perçue comme une volonté de recoloniser l’Afrique ; Cette recolonisation est vue par Norbert comme une perte d’identité par les Africains : « -comme ce chez moi ? (…) je ne suis plus chez moi ici ? Vous les Français, vous voulez faire la recolonisation maintenant ? (…) vous venez nous recoloniser ? Les toubabs reviennent pour tout prendre » (ibid. : 130) la pertinence de la protestation de Norbert dévoile un vocabulaire de l’identité confisquée : « chez moi », « je ne suis plus chez moi ici ? » Alors, il s’agit là de l’expression d’un malaise créé par la dépossession de soi. La dictature est écrasante. Les vols et les meurtres sont les lots du quotidien. Mais, pas d’enquête ! La dictature comprime le peuple et l’étouffe, l’amenant à perdre son identité ; les corollaires de cette dictature sont l’insécurité et les assassinats à répétition.

a- Les assassinats

Personne n’est épargné par les assassinats dans ce pays : nationaux comme étrangers, laïcs comme ecclésiastiques : « Mais chez nous, tu parles ! Les escadrons de la mort sévissent impurement de notoriété publique ; un grand savant, futur prix Nobel peut-être, est assassiné presque dans l’indifférence, après bien d’autres victimes, y compris de paisibles ecclésiastiques étrangers. » (Ibid. :9)

Les journalistes et le peuple vivent dans un climat de terreur. L’actualité est saturée des menaces d’enlèvements, d’intimidations et d’assassinats des hommes de la presse et des humbles : « Chacun confie alors ce qu’il avait ou ce qu’il avait vécu lui-même, le plus souvent dans la souffrance et l’humiliation. Pères de famille battus avant d’être dépouillés de leurs enfants et petits-enfants, parfois en plein jour, par des commandos de gangsters, rackets devenus quasi rituels des transporteurs par les hommes en tenue, la violence semblait devoir tout submerger, comme un déluge apocalyptique » (ibid. : 67). La perte d’identité s’exprime aussi par Zam journaliste politique engagé qui  constate avec amertume que les essences forestières de ce pays sont bradées et les forêts n’appartiennent plus aux nationaux.

b- L’exploitation forestière

Zam le journaliste a opté pour l’engagement. Il dénonce tout ce qui aliène le pays. Les exploitations forestières n’échappent pas à sa critique :

« Tu as orchestré une campagne à propos de l’exploitation forestière et quand tu touches au bois ici, forcément, tu énerves les Français (…) A l’en croire, les Français sont entrain de stocker les bois tropicaux pris chez nous en prévision d’une pénurie de bois de menuiserie et de décoration qui va concerner les années 2020 ou 2030 » (ibid. : 54)

L’Afrique que reflète ce pays est dépossédée d’elle-même. La présence de la francophonie n’est pas bien vue.

c- La francophonie

Pour les Africains, la francophonie rime avec l’aliénation : « Les Français, nous n’en voulons plus ici, mais alors plus du tout ! Mais est- ce que c’est un problème ? D’abord fut leur … Franc CFA, une vraie calamité. Et voila qu’ils viennent en  plus nous casser les pieds avec leur Francophonie » (ibid. : 27)

La crise généralisée est régulièrement engendrée par les hommes politiques, les  Fraudes électorales dénaturent et brouillent tout.

d- Les fraudes électorales

La France, de part ses pratiques antidémocratiques, a fini par contaminer l’Afrique. L’homme à la saharienne se veut très amer à l’endroit de la métropole. A ce sujet il peut décrier : « C’est pour ainsi dire une institution dans ces pays là … Qui se prétendent de vieilles démocraties, sinon les inventeurs de la démocratie. Camarades, est-ce que vous connaissez le nombre de demandes d’annulation déposées devant les tribunaux après les récentes élections législatives françaises ? 326, pas une de moins, camarade… » (Ibid. : 192)

Ces fraudes électorales dénoncées dans une « vielle démocratie » ne sont que les exemples que les dictateurs du parti au pouvoir s’efforcent de copier, brouillant ainsi une sorte d’identité politique de l’Afrique ! Ici, les fraudes sont monnaie courante ; « … en faisant comme ci, comme ça, et ainsi de suite, poursuivit le président de séance, ça donne quoi, finalement ? Est-ce que Son Excellence notre Président n’aura pas de problème par la suite justement à cause de ces élections douteuses ? » (Ibid. : 193) Les élections ne sont qu’une mascarade pour ne pas dire une copie des déchets importés des élections françaises.

e- Les déchets nucléaires

Parlant des déchets, les lecteurs sont à se demander si les Africains sont encore maîtres et propriétaires de leur environnement. Le continent est devenu un dépotoir des déchets : « C’est que, monsieur l’Ambassadeur, rappelez-vous, il est aussi question d’un contrat concernant des déchets nucléaires livrables dans un avenir indéterminé peut-être déjà livrés, comment savoir ? » (ibid. : 216). Les regards dans le texte de Mongo Beti sont très pointilleux. Nous avons l’impression que l’auteur n’a pas eu l’intention de laisser le moindre fléau échapper à la loupe ! S’il  est un autre fléau qui pourrit davantage la société, c’est la prostitution.

f- La prostitution

Une étude minutieuse de l’écriture de la prostitution montre que ce thème fait l’objet d’une grande préoccupation chez Mongo Beti.  Dérèglement des mœurs, recherche excessive des plaisirs sensuels, la prostitution est caractérisée dans l’œuvre par l’image de la femme dévoilée par les différents regards.Mongo Beti peint une société dans laquelle les relations entre hommes et femmes  sont réduites au sexe, source du plaisir sensuel. Fragilisée par la pauvreté et la misère ambiantes, les Africaines couchent avec les Blancs pour se procurer de l’argent. Elles se livrent à des parties de débauche qui leur fait perdre leur identité. C’est ce que Zam reproche à Bébète qu’il traite de « pute » : « Il se disait : « Que veux-tu qu’une jolie fille fasse ici, sauf de se prostituer de temps en temps pour survivre ? Toutes les femmes ici en sont là. Pauvre gamine ! » (Ibid. :19)Cet autre fléau déprécie, dévalue atrocement la femme et l’aliène considérablement de son identité propre. S’il s’attarde sur un problème qu’il évoque avec une certaine acuité, c’est l’exil.

g- L’exil

Trop de soleil tue l’amour, à n’en point douter,est le prototype du roman de retour d’exil . Beaucoup de passages font allusion à ce mouvement de retour de l’exil français. En effet, l’exil pose aussi le problème d’identité, car un exilé n’est rien moins qu’un apatride sans repères géographiques et culturels. Il est privé d’un chez soi qui fait partie de son être. Ce sentiment de perte d’identité se lit chez les victimes. C’est le cas d’Eddie qui apprécie l’action thérapeutique du jazz qui soigne contre la douleur de l’exil : « Sans le jazz, comment aurais-je pu endurer l’exil ? (…) il y avait le jazz, Dieu merci … » (ibid.:44)

Les personnes sont comme ballottées par les   vagues d’errance. Mongo Beti peint avec beaucoup de subtilité les plaies de l’exil. En effet, ces exilés sont  des gens qui ont perdu leur appartenance à leur pays, du fait de la dictature. L’auteur semble d’ailleurs ironiser ce retour d’exil que les uns et les autres saluent. Car, leur retour est perçu comme un réel danger pour le pouvoir : « il faut dire que, si, après une longue période de dictature, des exilés, que favorise une circonstance imprévue, reviennent en masse au pays, ce n’est pas rassurant pour le pouvoir… » (ibid.: 73) Autre sous-jacent de ce retour : le rapatriement.

h- Le rapatriement

Les conséquences relatives au rapatriement dénoncent une perte d’identité. Car les français racistes, ont brodé des lois favorisant l’exclusion raciale sui brouille l’intégration. Les allusions à ces lois sont nombreuses. S’adressant à Georges qui se dit amoureux d’elle, Bébète se si elle sera réellement intégré dans cette société française où il veut l’emmener ! « Est-ce que tu sais même si on me laissera sortir de l’avion une fois dans ton pays ? Et les lois Pasque, tu en fais quoi ? Une crème de goyave ? » (Ibid.: 94)Cette allusion référentielle au ministre de l’intérieur Charles Pasqua auteur des lois sur l’immigration est une véritable textualisation de la réalité. En effet, les lois Pasqua Debré sont trois lois françaises adoptées en 1986 (gouvernement Jacques Chirac II), 1993 (gouvernement Balladur) et 1997 (gouvernement Alain Juppé) dans le but de réguler l’immigration. Ces lois sont relatives aux conditions d’entrée et de séjour  des étrangers en France. L’échec de l’immigration est fortement exprimé par le texte de Beti. Les exilés vivent une situation inconfortable en France et leur instabilité notoire confirme leur perte d’identité : « A l’époque de cette chronique, polluée par l’lepénisation galopante, Eddie, accusé de trafic de stupéfiants, a été expulsé de France par charter c’était au début des années 80 avec les ministre Charles Pasqua lors de la première cohabitation » (ibid. :47) Le texte de Mongo Beti se nourrit régulièrement de références historiques. Parlant du statut sémiologique du personnage, Philippe Hamon distingue « une catégorie de personnages référentiels : personnages historiques »( Hamon, 1977 : 122).Les victimes des expulsions par charters ne s’empêchent pas de crier leur colère et le refus de cette pratique, par la voix de Eddie : « non, rien (…) seulement on savait d’avance ce que tu allais dire. Les français nous sortent pas les yeux avec leur francophonie et leur franc CFA, et voilà qu’ils se mettent à expulser nos frères de chez eux, et encore par charters entiers… » (Mongo Beti, 1999 :47)A quel pays appartiennent-ils finalement, serait-on tenté de se demander ? Mongo Beti peint là  une véritable situation de crise d’identité. S’il est vrai que beaucoup de personnages apatrides perdent leurs identités à la suite d’une errance et d’une maltraitance déshumanisantes provoquées par les régimes dictatoriaux et racistes, nous constatons que Mongo Beti à travers ses personnages, ridiculise le chef de l’Etat dont les séjours réguliers et très prolongés à l’étranger font de lui un itinérant étranger chez soi. La narrateur peut bien s’interroger sur ces aptitudes insolites : « D’abord, ici rien ne rime jamais à rien. Est-ce que l’on image un pays, constamment en proie aux convulsions sociales, ethniques et politiques, sous-développé de surcroît, où le chef de l’Etat peut s’octroyer six grandes semaines de villégiature à l’étranger ? » (Ibid. :11)   Les séjours répétés et prolongés du chef de l’Etat sont l’expression de la fascination de l’extérieur et d’un malaise intérieur. Ces quelques analyses confirment la crise identitaire chez Mongo Beti. Comment s’écrit-elle chez Claude Njiké Bergeret ?

L’identité culturelle de cet auteur est hybride comme celle de Beti certes. Comme lui, elle se définit par deux origines : française et d’obédience calviniste. Après un détour par la France à l’âge de 13 ans, elle retourne au pays natal après 18 ans. Agis d’un seul cœur et pour ainsi dire, selon l’auteur elle-même, le récit du « retour aux sources » depuis la France vers la terre d’Afrique. C’est donc une immigration à rebours. Njiké Bergeret se définit comme une métisse culturelle qui est le fruit de deux civilisations : « j’ai vécu le rythme de deux civilisations différentes » (ibid. : 10) Ce qui est intéressant pour notre étude, c’est la manière donc l’héroïne vit la crise identitaire et comment cette crise est écrite et narrée.  En effet, l’œuvre de Bergeret met en scène un mal-être réel qui pourrait passé inaperçu sous une lecture superficielle. Nos analyses nous ont fait découvrir que, sans en donner l’expression explicitement, la narratrice déconstruit une identité blanche qui ne colle pas réellement à son moi profond. Comment perçoit-elle l’univers occidental d’où viennent ses ascendants ? La narratrice ne conçoit pas la France comme pays de liberté ! Car à la question que lui pose la journaliste de savoir pourquoi une française diplômée de l’université, choisit de venir vivre dans son pays natal, elle répond promptement : « – parce que (…) le Cameroun est un pays de liberté ! » (Bergeret, 2009 : 30)

Faut-il implicitement comprendre que la France ne l’est pas aussi ? Voici ce qu’elle pense de la France : « – Je sais mais tout dépend comment on conçoit la liberté. En France l’ensemble de la vie est régie, construite, disciplinée, organisée, de la même façon pour tout le monde, par des lois humaines, la valeur des choses, du travail effectué et celle même du temps est décidé de façon arbitraire, toute l’existence est éduquée, surveillée, protégée, dirigée, compartimentée comptabilisée, il est difficile d’y vivre à son rythme et il faut des permis pour tout… » (Ibid. : 3)

Ce regard froid sur l’organisation sociopolitique et économique de la France montre effectivement une emprise  réelle sur les libertés individuelles. Le séjour français de l’héroïne pendant 18 ans est perçu par elle comme une sorte d’exil où elle perd résolument son identité :

« Pendant 18 ans, malgré les efforts que j’ai déployés pour faire comme tout un chacun, je n’ai jamais pu vraiment m’habituer à cet environnement artificiel et, inconsciemment sans doute, parce que mes racines étaient ici, j’ai eu besoin d’un retour aux sources pour me retrouver. » (Ibid. :31)

La crise d’identité chez elle ne se limite pas au monde artificiel de son séjour français. La monotonie de la vie contractuelle y contribue aussi car son divorce en n’est une conséquence : «Mon divorce deux ans plupart est ainsi le refus d’une vie monotone et deux ans après, si je ne ma présente pas au dernier moment à l’agrégation à laquelle je m’étais pourtant sérieusement préparée, c’est parce que je ne supporte pas l’idée de signer du contrat qui doit m’engager pour dix ans. » (ibid. : 20)

La France offre un système de protection contre les risques sociaux généralisés. Mais, aux yeux de la narratrice, tous les moyens de protection modernes contre les risques sont coûteux et vains. Elle peut donc dire : « …ou encore assurances sur sa vie, pour le deuil, contre les maladies, les accidents de la route, les incendies, le vol… des sauvegardes très coûteuses qui n’empêchent pas, au bout du compte, que ce dont nous avons peur nous arrive. Elle ne nous donne qu’une sérénité illusoire… » (Ibid. : 62)

Parlant de l’éducation, elle se veut très critique pour elle, l’éducation occidentale que l’on propose aux africaines ne vaut pas la peine : « les années que je viens de passer à la chefferie ne m’ont pas fait changer d’avis et je ne crois toujours pas que l’école, par son instruction uniquement livresque et avec ses programmes trop éloignés de la réalité quotidienne des enfants de ce pays, soit un bon moyen d’en faire des adultes dans une société… » (Ibid. :49)

Bien qu’étant dirigeante à cette époque du récit au collège technique des filles de Mfeuton, elle ne partage pas cette forme d’éducation coloniale.Ce qui est vrai pour des parents protestants l’école est également pour l’éducation spirituelle qu’elle n’arrive pas à assimiler à cause de trop de rigueur : « … je me sentais si libre qu’il était presque impossible, dans les courts instants que je passais avec eux, de m’inculquer la rigueur d’une telle éducation. » (Ibid. :10) S’il y  a la crise identitaire de part et d’autre c’est certainement l’expression d’un malaise. Ce mal-être est généralisé chez Mongo Beti et dénoncé avec virulence, alors que chez Bergeret, il est décrit avec beaucoup d’euphémisme.  Cependant, il est nécessaire de se demander si l’inter culturalité ne s’offre pas à nos auteurs comme la voie salutaire. En d’autres termes, comment perçoivent-ils les deux cultures ?

2- L’interculturalité        

La notion d’inter culturalité mérite bien d’être définie dans notre contexte. En effet, ce terme contient un préfixe : inter : en latin qui signifie entre, du radical  cultural et du suffixe ité. Pour Mahammed Nour Eddine Affaye : « la culture est le foyer de l’intersubjectivité, de la socialisation et de la conscience de soi, voire le champs où se forme le processus identitaire. » (Mohammed, 1997 : 142) Une culture ne peut évoluer que grâce au contact avec d’autres cultures. L’interculturalité suppose l’existence d’une relation entre les personnes qui appartiennent aux différents groupes culturels, c’est un concept ample. Comme définition linguistique, nous pouvons dire à la suite d’Admin que parler de l’interculturel ne va pas de soi car cette dénomination prête à équivoque. Selon la définition la plus courante elle peut recouvrir au sens ancien du mot qui se veut par lui-même contenant de l’individu dans sa totalité. Le qualifiant « culturel » recouvre donc à la fois : ses croyances, sa religion, sa personnalité et un ensemble complexe de valeurs socioculturelles (ses goûts, ses affects, ses attitudes et sa manière de réagir vis-à-vis de l’autre). Le préfixe « autre » désigne à lui même un ensemble de toutes les propriétés principales que nous portons pour ce type d’approche, « il recouvre  au contact, au dialogue, à l’approche, »soit « il … au contact, au dialogue, à l’acceptation et à la délivrance, de telle manière que chacun offre à chacun l’harmonie d’un enrichissement réciproque.»S’il faut parler de la notion d’inter culturalité dans le sens bétien. Nous pouvons puiser dans les origines génotextuelles de  Trop de soleil tue l’amour. En effet, Mongo Beti avait donné originellement comme titre à ce roman : Les Exilés sont de retour.

a- Le retour d’exil : une lueur ?

L’écriture du retour d’exil est très masquée dans l’œuvre et mérite notre attention. Ce retour est perçu par les concernés et par les leurs comme un retour chez soi, un retour au pays natal.Sous la plume de Mongo Beti, les exilés sont peints comme des gens qui ont été reconstruits dans un autre moule, et dont la maturité, la liberté d’expression et d’esprit et leurs nouvelles expériences font d’eux des hommes de demain, des hommes de l’espoir à l’opposé des autochtones qui sont prisonniers d’une monotonie existentielle et des stéréotypes. Nous n’en voulons pour preuve que ces quelques passages clés qui serviront d’illustration à nos propos. Dans une séquence itérative où le narrateur fait allusion aux prises de positions de Zam contre les spoliations foncières, le narrateur évoque l’accueil réservé aux exilés en ces termes : « On avait pris un malin plaisir à lui rappeler où l’opposition très exposée, surtout au cours de cette soirée où l’on fêtait bruyamment le retour d’exil de Patrice Azombo sans doute le dix millième enfants prodigue revenant au bercail depuis quatre ans et où tout semble avoir basculé » (ibid. :24-25)

Le regard porté sur les exilés de retour reconstruit d’eux une image méliorative. Pour Lepitre, un personnage de l’œuvre, ces gens de retour sont expérimentés : « voilà bien mes frères africains, (…) arriérés, intolérants et compagnies de toute façon, bande de pédezouilles et autres culs terreux, les exilés sont de retour. Et rien ne sera plus jamais comme avant. En vérité, en vérité je vous le dis : c’est une ère nouvelle qui s’ouvre, oui, ils sont de retour, et vous n’avez plus qu’à bien vous tenir messieurs les ploucs car ils vont prendre les choses en mains : vos politiciens nous ont-ils assez enfoncés dans la merde à force de pédaler dans la  choucroute de leur incompétence. Voilà enfin des hommes  d’expérience, car ils ont vécu à l’étranger, ils ont vu là-bas ce que faire la politique veut dire… » (Ibid. : 26-27)

Ces propos de Lepitre sont révélateurs d’une conception des exilés qui reviennent de l’étranger.. Tout ce qui précède montre à suffisance le rôle positif de leur «formation » à l’étranger ! Quelles soient formelles, non formelles ou informelles, ces expériences sont  perçues comme porteuses de changement et d’espoir ; car le retour des exilés à lui seul provoque un brusque réveil selon ce commentaire du narrateur inlassable :

« Là où le peuple a été trop longtemps tenu à l’écart des lumières du droit, le vice devient la norme, la torture, la règle, l’arbitraire la vertu. L’arrivée massive des exilés causa un choc aux populations en les contraignants  à un brusque réveil. On se réjouissait en public du retour des enfants prodigues » (ibid. : 74)

Il nous semble donc que, cet apport de l’étranger en termes d’expériences est ce que Mongo Beti considère comme étant l’essentiel pour la reconstruction nationale dans ce cas de figure. C’est ce qui constitue leur nouvelle identité. Le contact entre les cultures n’est donc pas infructueux selon Mongo Beti ; s’il est un autre fait interculturel que l’auteur peint comme élément essentiel à la reconstruction d’une identité, c’est l’action démocratique des médias et des institutions internationales.

b- Les médias et les institutions internationales

Notre argumentation a montré plus haute que notre corpus fait la part belle aux médias et aux institutions internationales. Ceci est d’autant plus important que, lorsque nous nous situons dans la perspective de Mongo Beti, le héros est un journaliste autochtone exerçant dans un organe de presse du terroir : par ici, la démocratie. Nous constatons que la presse indépendante locale est très fragilisée et écrasée. C’est à peine si les autorités leurs accordent une importance, à l’instar du Gouverneur qui n’a aucun respect pour PTC, le patron de Zam.Face à cette situation intérieure piteuse, Mongo Beti semble proposer un véritable contre pouvoir extérieur. Soulignant cette force des média étrangers, le président de séance et des organisations internationales, des journalistes peut dire : « il ne faut quand même pas oublier Amnesty International, le Fonds monétaire international, la banque mondiale son acolyte, et puis le parti socialiste… le parti travailliste britannique, les verts du monde entier, les journaux étrangers, comme libération, le Monde  etc. Nous connaissons tous ces gens-là, nous savons qu’ils nous ont à l’œil » (ibid. :193)  L’auteur peut donc croire que toutes ces institutions qui ne relèvent pas directement de l’univers local peuvent contribuer à rebâtir efficacement une identité nationale. Face à l’étouffement et au dépaysement, Mongo Beti propose aussi le jazz.

c- Le jazz

Les univers de Zam et d’Eddie ne sont vivables que grâce à cette musique qui fait parti de leur moi profond. Chacun, de son côté, loue les vertus thérapeutiques de cette musique afro américaine ; pour Zam : « – c’est pas vrai ! (…) secoué de spasmes ! C’est pour ainsi dire la première fois qu’on a joué du vrai jazz… » (ibid. : 13) Eddie quant à lui avoue n’avoir survécu la pénible période d’exil que grâce au jazz : « sans le jazz, comment aurais-je pu endurer l’exil ? » (Ibid. : 44)

Claude Njiké Bergeret retrace un itinéraire atypique. Les analyses faites plus haut ont révélé s’il en était besoin, les éléments symptomatiques de sa crise identitaire. Il se trouve que Bergeret en toute liberté et d’une manière courageuse, décide de se redonner une nouvelle existence à travers une identité hybride, un métissage culturel que nous nous proposons d’étudier en trois articulations la quête et la revendication d’une identité africaine, les faveurs de l’intégration socioculturelle et économique et la synthèse des cultures.

d- La quête d’une identité africaine

La narratrice, Claude Njike Bergeret clame d’un bout à l’autre du texte son identité africaine. Tout part de sa naissance au Cameroun : « je dédie ce livre à mes parents (…) à qui je dois d’être née au Cameroun » (ibid. : 9) cette naissance se situe en 1943. Elle part pour la France à l’âge de 13 ans : « rentrée avec ma famille en France en 1956… » (Ibid. :10) Après un premier mariage et deux enfants en France, c’est le divorce, le retour au pays natal et le mariage avec le chef Bangangté : « Ensuite, mon retour au Cameroun est un pur « hasard », un désir incontrôlé de vivre avec un homme, mais aussi de découvrir un monde qui m’attire, celui de la chefferie » (ibid. : 20). Parlant de l’attirance de l’ailleurs, Michel Le Bris a pu écrire : « Je dirais, pour ma part : le goût du dehors. Cette idée que sans doute le monde est partout ici autant qu’ailleurs, mais qu’il appartient à chacun d’en trouver l’accès, lequel ne se découvre jamais mieux que par le déplacement, géographique ou mental. Bref, que c’est l’ailleurs, et l’Autre, qui nous ouvrent au monde, aux autres, et à nous-mêmes. » (Le Bris, 1997 : 28).

Dans ce processus de quête d’une identité africaine, l’apprentissage de la langue d’accueil est une réussite pour elle. Elle en fait d’ailleurs bon usage, même lors des cérémonies officielles : par exemple lorsque le Sous préfet arrive : « – Notre hôte, dont la mère est Bangangtée, a tout compris. Alors de leur expliquer rapidement dans la même langue… » (Ibid.: 213) La maîtrise et l’usage des premiers éléments de la culture Banganté annoncés plus haut témoignent bien de cette appropriation linguistique ; la narratrice, au fil du récit décrit bien son enracinement socioculturel. « J’ai moi-même simplement (…), juste le droit traditionnel de vivre des terres que je mets en valeur en tant que fille Bangangtée, femme du chef Bangangté  et même de ses enfants. » (ibid. : 112).Cette fille d’immigrés se sent d’autant plus Bangangtée que ses coépouses et la population ont rapidement facilité son intégration.

e- L’intégration socioculturelle et économique.

La narratrice ne cesse le long du récit de rendre un hommage mérité à ses hôtes. La culture d’accueil lui a toujours été très favorable et la capacité d’intégration de l’étrangère est très forte : « Dès mon arrivée à la chefferie, jusqu’à ce jour fatidique, je me suis toujours sentie complètement acceptée, non seulement par mes coépouses mais aussi par l’ensemble de la population et je suis parfaitement intégrée » (ibid. :73) Parlant de l’accueil et du dialogue  interculturel, Daniel-Henri Pageaux a pu dire : « La réalité étrangère est vue, jugée positive et s’inscrit dans la culture regardante qui est une culture d’accueil (…) la philie vit de connaissance et de reconnaissance mutuelles, d’échanges critiques et de dialogue égal » (Pageaux, 1994 :72) Cette parfaite intégration est certainement favorisée et facilitée par son amour passionné pour la nature dont elle prêche les vertus : « … j’ai réalisé combien les relations qui unissent l’être humain à la terre sont complexes dans une société traditionnelle agricole » (Bergeret, 2009 :11).Cette terre qu’elle semble poétisée à des vertus multidimensionnelles : « les liens toujours respectueux de la nature sont économiques puisque la terre nourrit l’homme, mais aussi spirituelles puisque les ancêtres y reposent en veillant sur les vivants » (ibid. : 11) Claude Njike Bergeret se veut une héroïne pratique dans son quotidien. La narratrice ne se propose pas de rédiger un essai sur le métissage culturel. En toute liberté et d’un  « seul cœur », elle agit pour se redéfinir finalement comme une métisse culturelle qui fi aux préjugés liés à l’hégémonie raciale.

f- Synthèse et métissage culturel

Le discours de Bergeret sur la question du métissage culturel, tient compte radicalement des valeurs de la civilisation d’accueil. Ce qu’elle en dit est édifiant : « je m’entraîne à la transformer pour en vivre et j’apprends à la faire de façon pragmatique, en intégrant à mon milieu naturel et humain, au jour le jour, au corps à corps, en tenant compte des valeurs de la civilisation locale et des aspirations de ceux qui sont venus me rejoindre » (ibid. : 21)Cette attitude confirme bien ce point de vue de Alexis Nouss qui peut affirmer : « … c’est dans et par le regard de l’autre (qu’) un sujet surfaçonné, recomposé en permanence, par des vecteurs physiques, écologiques, historiques, psychiques, culturels » (Nouss, 2002 :14)La narratrice se reconnaît comme une immigrée d’origine et de traditions différentes mais, ce qui fait son hybridité et le succès de son métissage, c’est l’adaptation au milieu d’accueil : « Tous immigrés, nous sommes d’origines et de traditions différentes et n’avons donc aucune raison d’adopter la façon de vivre de l’un d’ente nous au détriment des autres. Il nous faut trouver le mode de vie qui nous conviennent, adapté au lieu dans lequel nous vivons, tout en nous inspirant de ce que nos prédécesseurs… faisaient puisqu’ils ont largement contribué à ce qu’est devenue notre vallée. » (Ibid. : 231) S’il est avéré que le phénomène de brouillage est quasi présent dans notre corpus, fort est de constater que, sur le plan de l’écriture et des genres, il y a une remarquable innovation qui fait la particularité ou l’originalité même de nos auteurs : le brouillage générique ;

3- Le Brouillage générique

En littérature française et francophone, les textes se classent traditionnellement en fonction des genres précis. Cette ultime étape de ce dernier chapitre nous amènera à aborder le problème crucial du genre des productions de nos auteurs. Nous allons explorer à quelle catégorie générique ces œuvres appartiennent et dans quelle mesure nous pouvons parler de mélange de genres pour les caractériser.   La question du genre tient une grande place dans la critique littéraire et ce depuis l’antiquité, depuis Aristote en Occident. Jean Marie Schaeffer explique l’importance  accordée à ce problème par le fait que : « ce qu’est un genre littéraire est censé être » identique à la question de savoir ce qu’est la littérature. » (Schaeffer, 1899 :8) Les éléments para textuels de Trop de soleil tue l’amour l’inscrivent dans le genre romanesque. Les caractéristiques du roman font appel à la situation dramatique, à l’intrigue, aux personnages, à l’espace, au temps, aux thèmes. Le roman est régi par des conventions. A lire Mongo Béti, nous constatons qu’il y a dans son texte un véritable brouillage qui ne facilite plus la classification. Si nous nous en tenons aux propos du narrateur, ce récit est une chronique « À l’époque de cette chronique, polluée par une lepénisation galopante, Eddie (…) a été expulsé de France par Charter… » (Béti, 1999 :43) Beaucoup de critiques n’hésitent pas à parler d’un roman policier, tant beaucoup d’incidents s’y prêtent. Analysé sous l’angle de la violence verbale et physique, Trop de soleil tue l’amour apparaît sous l’argumentation de Jean Jacques Rousseau Tandia Mouafou comme un roman policier car dit-il : « Nous nous intéresserons à la violence qui, au reste, est un poncif du roman policier. » (Tandia Mouafou, 2007 :2) Pour le critique, avec l’écriture de cette œuvre, Mongo Béti a opéré une « rupture esthétique qui l’installe dans le « crime fiction » (ibid. :2).S’il est admis que la violence est un thème cardinal du roman policier, cette violence est dans le polar d’Afrique francophone l’objet  de réappropriation esthétique et telle est la conception de Tandia Mouafou. En effet, si la violence est l’un des thèmes structurateurs du roman policier, il faut reconnaître que Mongo Béti, désormais définitivement de retour d’exil de 32 ans, a pu s’imprégner du degré de violence ambiante. Selon Encarta Junior (2009), le roman policier est un genre romanesque dont l’intrigue tourne le plus souvent autour d’une enquête policière déclenchée après un crime. Si nous nous en tenons à cette définition, nous constatons que dans le cas de Trop de soleil tue l’amour, il y a un flou car l’enquête est proscrite parce qu’elle aboutit toujours à l’arrestation des hautes personnalités du régime. On comprendra que le roman policier de  Mongo Béti met l’accent sur l’aspect sociologique. Cet aspect a attiré l’attention de Merlain Vokeng qui a pu écrire : « …en réalité, l’essentiel dans le roman policier de Mongo Béti est un aspect sociologique. De ce point de vue, le récit s’apparente tout à fait au roman noir… » (Vokeng, 2007 :7).

Le brouillage générique chez Mongo  Béti est voulu car l’auteur est manifestement obsédé par l’omni présence de la violence et des fléaux. C’est certainement ce qui le pousse à adopter les techniques d’écriture du roman noir. Vokeng, paraphrasant Encarta Junior  écrit sur ce type générique en ces termes : « Dans le roman noir, qui se développe aux Etats-Unis dans les années 1930, le héros est le plus souvent un détective privé et non un policier, ce qui lui donne plus de liberté dans ses investigations et ses méthodes ; la description de la violence de ville est plus importante que la résolution de l’énigme. »(Vokeng, 2007 :7) Le roman noir trouve encore son originalité dans ses thèmes ; c’est en effet autour de constantes schématiques qu’il constitue la violence ; le crime crapuleux, la passion désordonnée la haine, la moralité des personnages. Ici, le crime prévaut sur l’enquête, qui n’est  qu’un prétexte à la peinture de la corruption des milieux urbains. Le roman noir de Mongo Béti se distingue donc par un enracinement fort dans la réalité sociale, politique, et historique de son époque. Les regards et les pensées des personnages et du narrateur dévoilent les réalités d’une société au bord du chaos.

Le roman noir montre une forte réactivité dans le temps à l’événement. Mongo Béti prend aussi pour trame événementielle de son roman, avec le jeu de dénotations littérales, en multipliant par le nom propre la référence à des lieux et à des événements réels et l’effet de fiction se brouille. Car, du fait même du texte, qui vient interférer avec la réalité extratextuelle. Le texte intègre des événements réels à la fiction, il devient discours sur le réel. Désormais, fiction et non-fiction s’imbriquent ; les allusions au Boulevard St Germain -des -Prés pour Eddie, la lepénisation, les lois Pasqua, le décès isolé  du chef de l’Etat, l’assassinat des ecclésiastiques sont de véritables ancrages référentiels. Bien que toutes ces tentatives d’enracinement du roman noir à la réalité soient vérifiables, il n’en demeure pas moins vrai qu’il reste une fiction. C’est pourquoi Patrick Raynal, romancier et éditeur, insiste sur le caractère  nécessairement fictionnel du roman noir : « le romancier s’amuse avec les faits. Son monde n’est tenu qu’à une cohérence interne à l’histoire qu’il raconte et, même si ce monde peut s’appuyer fortement sur une réalité historique, il reste un monde de fiction, un défi par la loi et la subjectivité du roman »  (Raynal, 1997 :95)

Dans son étude de l’expression de l’écriture du mal être de Mongo Béti, Rodolphine Sylvie Wamba perçoit cette œuvre comme un texte aux intrigues multiples. On pourrait même parler d’intrigues éclatées. Pour elle, c’est un « thriller socque et posthume » où « les événements tel qu’ils s’enchaînent¸ donnent plutôt à lire un thriller. » (Wamba, 2004 :171)

S’il est vrai que le brouillage générique est généralisé chez Mongo Béti, point n’est besoin de se demander si l’écriture de Njiké Bergeret est floue. Car définir le cadre générique dans lequel s’intègre Agis d’un seul cœur n’est pas une tâche aisée puisque aucune indication para textuelle ne nous renseigne quant à son statut. Peut-on lire cette œuvre comme un « document » comme « une leçon de vie et de courage d’une femme libre », comme « un livre » ou comme autobiographie ?    Appliquer le qualificatif générique « autobiographie » à l’œuvre de Bergeret serait-il problématique ? Pour Philippe Lejeune dans ; Essai sur le pacte autobiographique, l’autobiographie se définit comme : « un récit rétrospectif en prose qu’une personne réelle fait de sa vie individuelle, en particulier sur l’histoire de sa personnalité. » (Le Jeune, 1975 :14)   L’hypothèse d’une écriture autobiographique est facilitée par l’énonciation de son récit : la narratrice, nommée s’exprime à la première personne. Il y a identité : Auteur- narratrice  -personnage, le « il » est omniprésent. Est-ce un « JE » fictif ou un « je » autobiographique ? Il est donc nécessaire de mettre en relief les traces de l’écriture autobiographique.   Beaucoup d’indices nous autorisent à lire Agis d’un seul cœur comme un récit de vie à partir de « retour aux sources ». Le premier indice d’éléments autobiographiques est la relation que le texte entretient  avec son para-texte : d’abord la dédicace qui retient l’attention. Placée dans le discours préfacier, elle indique à qui est destiné le libre. Ces personnages sont nommés dans le cadre du récit et sont présentés comme ses parents : » je dédie ce livre à mes parents, le pasteur missionnaire Charles Bergeret et ma Mère Yvette Guiton… » (Bergeret, 2009 :9) Ce premier indice nous permet de dire que la réalité rejoint l’univers fictif et que ce dernier est bien inspiré de faits réels. Les autres pistes de lectures autobiographiques se situent dans ce cadre même du récit. Certaines marques peuvent être faites à un niveau purement formel. On peut constater que les formes habituellement considérées comme indices de fiction alité sont évidents : les dialogues ainsi que le discours direct sont présents. Par ailleurs, nous pouvons faire référence aux interviews accordées par l’héroïne à la CRTV, à France 2 ?… interviews dans lesquelles elle révèle des renseignements biographiques que ce récit  confirme.

CONCLUSION

Vue sous les angles abordés par nos analyses, l’originalité des écritures de Claude Njiké Bergeret et Mongo Béti réside essentiellement dans le mélange des genres et dans l’hybridation, voire le métissage. L’organisation générale de ces deux oeuvres est particulièrement de l’ordre du discursif puisqu’il faut identifier les voix(es) afin que les textes prennent sens. Dans la constitution de cet agencement, le déplacement des frontières, le changement d’identité, l’interculturel jouent de  rôles importants pour le décryptage et la bonne lisibilité littéraires.

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

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Raynal,Patrick Nice-Est ,Calmann-Lévy 1988 – Presses Pocket 1990 : n°3492 – Baleine 1997

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Tandia Mouafou,J.J.Rousseau, « Enjeux esthético-idéologiques du stéréotype dans les derniers romans de Mongo Beti »Cahiers de narratologie,( En ligne) 22/12/2009 consulté le 15 /01/2011.URL :http://narratologie.Revues.org/1274 ;

Vokeng  Ngnintedem,Guilioh Merlain, « Du regard profanatoire comme dispositif de réification dans La Croix du Sud de Joseph Ngoué »,Revue mondiale des francophonies,Mondesfrancophones.com./Afriques, 07/02/2010.

Wamba, Rodolphine Sylvie, « Trop de Soleil tue l’amour : une expression du mal-être de Mongo Beti » in Chaos, absurdité, folie dans le roman africain et antillais contemporain, Présence francophone ,n°63,2004,pp.167-181

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