Michèle Perret a été professeur d’université à Paris X – Nanterre. Linguiste et spécialiste de la langue française du Moyen Age, elle a publié plusieurs ouvrages de linguistique française et des traductions de récits médiévaux. Romancière, elle est l’auteur d’un roman pour adolescents, "La légende de Mélusine", d’un récit inspiré de son enfance en Algérie, "Terre du vent" et d’un recueil de nouvelles sur l'Algérie des années 1950-1962, "D'ocre et de cendres".

Bonnes feuilles D’ocre et de cendres, de Michèle Perret.

 D’ocre et de cendres

Ocre était la ville. Où se sont dressés plus tard de blancs immeubles modernes et un nouveau front de mer, il y avait des ravins encore sauvages, des cressonnières et des roseaux. Ocre était la ville et gris les jardins, grise la vie, les rues, les petits matins à l’odeur de chicorée.

On sortait des années de guerre, sur les murs se lisaient toujours de pâles croix de Lorraine et des slogans à demi effacés, Un seul but, la victoire ou Libérez Messali.

Ocre était le vieux crépi des maisons, et plus ocre encore à mesure qu’on s’enfonçait dans la vieille ville espagnole, ocre était le fort, le belvédère, la chapelle et grises ces rues qui s’appelaient Gambetta, Gallieni, Isly, Marengo, de la Perle ou de la Mosquée, grise la poussière poisseuse qui collait partout, gris le pavement des trottoirs, gris les jardins publics aux allées goudronnées. Ocres étaient enfin les orgueilleuses villas bourgeoises, hôtels particuliers rococo aux escaliers monumentaux, aux vérandas à colonnes et aux minuscules jardins carrelés de ciment, plantés de lierres poussiéreux et ornés d’un jet d’eau ou d’une statue.

Ocre était le soleil dans les rues, ocres étaient les plages.

Ocre était aussi l’épicerie Garcia, trou d’ombre tiède où, dans le bourdonnement des mouches, Soledad avait fait ses premiers pas sur un sol couvert de sciure, au milieu des gros sacs de jute débordant de lentilles ou de pois chiches, des barils d’anchois, de harengs ou d’olives en saumure, des jambons et des saucissons pendus au plafond.

Ses parents, qui étaient à l’époque de petits épiciers besogneux, n’avaient pas beaucoup d’imagination et quand il leur était venu une troisième fille, trouver un prénom était devenu très difficile, ils n’avaient plus beaucoup d’idées en dehors des noms de la Vierge. Les deux aînées avaient été prénommées Incarnación et Assención, comme au moins la moitié des filles d’origine espagnole du pays et pour la dernière, il ne leur était venu à l’esprit que Dolores et Soledad – la douleur et la solitude.

Ils avaient choisi la Solitude.

La boutique exhalait une bouffée de senteurs fortes, mélange des odeurs de toutes ces nourritures brutes. La fillette y avait fait ses premières découvertes, elle y avait joué avec ses sœurs aux osselets ou à la petite marchande, en grignotant un de ces biscuits secs que sa mère vendait au poids. Et elle avait l’impression, Soledad, qu’elle serait imprégnée à tout jamais par ces odeurs d’olive, de morue sèche et de jambon. C’était son enfance, les racines de sa jeune vie.

Pourtant, elle était si délicate, avec de grands yeux d’un bleu marine presque noir, le teint pâle, la bouche en coeur. Les parents en étaient émerveillés : leurs autres filles n’étaient pas moches, non, mais quelconques, deux yeux, un nez, une bouche et des cheveux noirs frisés, comme tout le monde : mais elle, c’était leur petite princesse, leur merveilleuse surprise de l’âge mûr.

Ils s’étaient promis de la sortir de l’épicerie et d’en faire une patricienne.

Ils commençaient à en avoir les moyens. Après les années de guerre, les années de pénurie où ils n’avaient pas eu grand-chose à vendre, l’abondance était revenue. L’argent gagné grâce au marché noir, madame Garcia l’avait épargné et dès la fin des restrictions le couple Garcia s’était judicieusement lancé dans des produits de luxe, des produits manufacturés dont on avait longtemps été privé ou qu’on découvrait, la Vache-qui-rit, le café soluble, le pâté de foie industriel, les biscuits Huntley and Palmers et le coca-cola – tout ce que les riches clientes trouvaient suprêmement raffiné.

L’épicerie Garcia était devenue à la mode.

Les Garcia refirent leur devanture, modernisèrent le magasin à coup de néons violents et de vitrines réfrigérées. À la fin des années quarante, ils achetèrent un terrain, firent construire un petit immeuble de rapport et quittèrent leurs trois pièces au dessus de la boutique pour s’installer au dernier étage de leur immeuble, dans un vaste appartement élégamment meublé en beau Lévitan. La chambre de madame Garcia, farcie d’objets de piété, avait été décorée Louis XV, avec un beau couvre-lit de soie parme, assorti aux rideaux. Ils avaient alors commencé à parer leur petite dernière : il n’était plus question pour Solé de traîner à l’épicerie ! On avait commencé à lui mettre des robes à smocks, même sous son tablier d’enfant. Puis, un an avant sa communion solennelle, on l’avait inscrite dans l’école privée où allaient toutes les fillettes des belles villas.

Elle avait fait sa communion toute engoncée de volants et de broderies, si mignonne pourtant, malgré l’exagération de sa tenue, si distinguée même, car la petite Soledad avait une grâce naturelle qui la préservait du ridicule. Madame Garcia la couvait des yeux : de quelle ancêtre ignorée, se demandait-elle, une princesse sans doute, pouvait tenir cette gracieuse enfant au teint de rose, haute et mince au milieu de l’organdi et des dentelles ?

On l’avait parée de tant de bijoux qu’à la sortie de la messe, les autres fillettes s’étaient cruellement moquées d’elle. « Soledad, tu as l’air d’un arbre de Noël ! Soledad, est-ce que ce sont les œufs de poisson qui t’ont payé tant de perles ? Soledad, donne un peu de tes bijoux aux mendiants !» Et, comme elle était assez grande, ce que les autres essayaient de faire passer pour une tare : « Soledad, tu as l’air d’une girafe endimanchée. » Pauvre Soledad qui se croyait si belle et qui avait communié avec tant de ferveur : ses beaux yeux bleus marine étaient maintenant pleins de larmes.

— Ne les écoute pas, Solé, ce sont des jalouses, lui avait alors dit en la prenant par le cou une autre fillette de sa classe, parfaitement chic, elle, dans sa robe presque monacale.

Et Solé s’était juré deux choses : l’une, de prendre sa revanche en écrasant un jour toutes ces pimbêches, et l’autre, de devenir l’amie de cette petite Lucienne de si bon genre qui était venue à son secours. C’est d’elle qu’elle apprendrait la véritable élégance et tous les usages qui lui manquaient. Croix de bois, croix de fer !

Les années avaient passé…

………..   ……

La Mouna

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Les hommes avaient déjà creusé un trou, y avaient allumé un feu devenu braises, avaient embroché les deux moutons sur des pieux d’olivier placés horizontalement entre deux fourches et veillaient à faire tourner régulièrement les bêtes à rôtir, en les badigeonnant d’huile avec des branches de thym. Il y avait un monde fou autour de moutons, cinq ou six hommes et autant de gamins.

— Tout va bien ?

— Tout va bien répondait Azouz, il faut juste que tu fasses apporter les bâtons en bois pour les brochettes.

Avant les viandes, pendant l’apéritif, on servait aux invités des brochettes du foie des moutons, enveloppé dans des crépines et parfumé d’épices. Les invités, leur verre d’anisette à la main, se léchaient les doigts et s’essuyaient tant bien que mal avec des serviettes en papier.

« Que ces femmes sont bruyantes et mal élevées ! » pensait Azouz. « Et que cette amie de Madame est impudique, bras nus dans sa robe rouge sang qui moule ses formes minces ! » Marion riait, provocante, en renversant la tête et en secouant sa masse de boucles brunes. Les autres femmes aussi étaient des moins que rien, elles gloussaient devant les hommes et il y en avait à peine une ou deux pour lever les yeux vers lui et lui dire merci quand, dans son bel habit de fête, il leur passait le plateau de cuivre des brochettes.

« Femmes de rien, hommes de peu », pensait Azouz en allant de l’un à l’autre. Seule Solange était parfaite, toute ronde et rose dans sa petite robe bleue, gentille, souriante et active. Elle se donnait un mal fou pour que tout marche bien ; monsieur Pierre, qui n’était pas un mauvais homme, ne connaissait pas sa chance d’avoir une petite épouse aussi vaillante et aussi gaie. Il faut dire qu’Azouz avait été marié très jeune à une grande jument dentue qui, à part le fait qu’elle lui avait donné quatre fils, ne lui apportait aucune espèce de joie, avec sa voix criarde, ses mots toujours chargés d’aigreur et d’envie.

Il s’approcha de la jeune femme : « Regarde, madame Solange, le temps a l’air de se couvrir. Qu’est-ce qu’on fait ? » Le ciel pommelé commençait en effet à devenir nettement gris, mais le temps était doux, légèrement humide. « Non, on ne va pas ranger les tables, fais juste servir un peu plus vite. Tu crois que ça va tenir comme ça jusqu’à quatre heures ?» Azouz la rassurait, on pouvait tenter le coup sans trop de risque.

Le déjeuner se passa en effet sans pluie, les ouvriers en belles tenues traditionnelles furent applaudis quand ils présentèrent les moutons sur leurs broches, tout le monde se régalait de cette viande savoureusement grasse et grillée qu’on mangeait avec les doigts. Azouz commençait même un peu à exister et recevait quelques félicitations, le rosé coulait à flot, les galettes de pain à l’ancienne étaient délicieuses. Les salades de fruits et les mounas arrivèrent sur les tables. Le temps était gris, mais « ça tenait », il ne pleuvait toujours pas. Solange veillait à tout, souriait à tous, mais dans le fond d’elle-même, elle n’était pas très contente, elle se comparait à la belle Marion, et le résultat n’était pas à son avantage. La beauté brune de Marion, sa ligne impeccable moulée de rouge faisait paraître Solange replète et ordinaire, pensait-elle, dans sa robe à fleurettes bleues. « Aucun chic, ma pauvre fille, depuis que tu es à nouveau enceinte et que tu as repris des formes. Et ton amie Marion s’est trompée en te conseillant cette robe simplette, avec ses fronces qui te donnent l’air d’une paysanne, sous prétexte que ça te va bien au teint. Oh, bon, tu ne vas pas gâcher ta fête, non plus ! Tu as tout pour être heureuse, tandis que ton amie, la pauvre, si élégante soit elle, elle s’entend si mal avec son mari qu’il ne l’a même pas accompagnée aujourd’hui ».

Azouz observait, surveillait le ciel, veillait à tout. Il fit desservir les tables quand les invités se levèrent, fit servir et servit lui-même le café sur d’autres grands plateaux de cuivre, de groupe en groupe. Azouz voyait venir l’orage et ne disait rien.

Inattendue, violente, l’averse éclata pendant la grande partie de pétanque qui faisait rire les invités. En moins d’une minute, les beaux habits de fête furent trempés, les robes printanières transformées en chiffons. Toutes conditions mêlées, les hommes, invités et ouvriers, couraient pour mettre à l’abri les restes de méchouis. Les femmes se précipitaient sous les hangars ou dans la maison pour protéger leurs tenues et leurs cheveux.

— Oh mon Dieu ! Et Petit-Lou qui est au fond du jardin avec Nounou ! Sans parapluie, s’écria soudain Solange en s’élançant.

Azouz essaya de s’interposer :

— N’y vas pas, Madame Solange, n’y vas pas, dit-il en essayant de la retenir à bras le corps. Tu vas prendre la foudre. Laisse-moi y aller, moi.

— La foudre, la foudre ! Et Petit-Lou exposé à la foudre ?

— Laisse-moi, j’y vais, madame Solange.

Mais Solange se dégagea d’une poussée brutale :

— C’est à moi d’y aller, occupe-toi de mettre les invités à l’abri.

Alors Azouz la suivit de loin pour essayer de la protéger de l’inévitable.

En effet, à peine entrée dans le jardin, elle trouva sous la tonnelle deux amants enlacés, trempés, en plein délire charnel, la robe écarlate remontée jusqu’au dessus des cuisses. Pierre et Marion – Marion et Pierre…

Au bout de l’allée du jardin, Azouz vit la silhouette de la nounou qui revenait en courant, Petit-Lou dans ses bras et il leur fit signe de prendre un autre chemin pour rentrer.

Solange était plantée là, dégoulinante, figée dans la tempête, les épaules voûtées, son bonheur brisé à ses pieds.

Partir, partir…

Leur laisser la place, se réfugier ailleurs !

Partir ? – Même sa tante était morte et Marion, son refuge des mauvais jours était celle-là même qui la trahissait.

Partir pour aller où ? Et pour faire quoi ?

A la pluie se mêlaient ses larmes, de grosses larmes silencieuses. Elle se sentait incapable de bouger, d’agir, de se battre peut-être ; les mèches frisottées de son chignon défait dégoulinaient dans son cou. Pétrifiée, vaincue. Incapable même d’éviter le scandaleux spectacle.

— Allez, viens, madame Solange. Il faut rentrer à la maison, dit Azouz en la prenant par le bras.

Et, l’espace d’un instant, elle s’abandonna contre lui comme une enfant.

Quelques secondes d’éternité passèrent. Puis il lui tendit avec infiniment de douceur une serviette en papier pour essuyer son visage.

— Allez, viens, madame Solange, répéta-t-il.

Alors, docile, la tête haute, à deux pas devant le jeune homme, un vaillant petit sourire aux lèvres, Solange rentra s’enfermer pour toujours dans son chagrin et sa prison dorée.

La lingère et les moustachus

Nous vivons en ce moment un temps d’horreur où, quand les enfants sortent de l’école, ils butent sur des cadavres, où l’on vient chercher des hommes, la nuit, pour les supplicier, où les tortionnaires ne savent plus qu’inventer, où l’on éventre les femmes, où l’on fracasse la tête des bébés, où l’on se fusille entre partisans de la même cause, où les mouvements de foule se terminent par des massacres, où l’on incendie ce qu’on ne veut pas laisser aux autres, où l’on noie les vifs et où l’on émascule les morts… Un temps de braises et de cendres où la mort est joie, où la haine est joie, où la destruction est joie.

Mais elle, elle est partie ailleurs, elle n’y comprend plus rien…

Rabougrie dans son fauteuil, elle croit qu’elle lit, alors qu’elle laisse juste ses yeux errer sur les pages : « Je lis un livre par jour, me dit-elle, mais je ne retiens plus rien ». En fait, je pense qu’elle ne lit plus, qu’elle regarde seulement les mots.

La fenêtre est ouverte, et à chaque explosion, elle applaudit comme une petite fille, elle croit que ce sont des feux d’artifice et se plaint de ne pas voir les fusées. Elle ne sait plus combien de chambres il y a dans son appartement, combien elle a eu de sœurs et combien elle a eu de filles ; souvent, elle ne sait même plus que je suis sa fille ni que je suis veuve. Dans ces moments-là, elle m’appelle madame et me croit en visite : « Vous attendez que votre mari vienne vous chercher, madame ? »

Le soir, quand elle part se coucher, si elle éteint la lumière du living, elle perd son chemin, elle erre dans l’obscurité et j’entends sa voix angoissée d’enfant dans le noir qui m’appelle, par mon nom cette fois-ci : « Ginette ! Ginette !» et je la trouve, toute petite vieille terrorisée, comme un oisillon tombé du nid, le plus souvent au seuil de sa chambre.

Elle ne mange plus rien, sauf des compotes et certains fruits. Parfois, je lui fais prendre quelques cuillérées de crème Mont Blanc bien glacée, et si je ne lui dis quand même pas « Une cuillérée pour papa, une cuillérée pour maman » c’est tout comme : « Tiens, mange ! Hum, c’est bon ! Encore une cuillérée pour me faire plaisir !» Elle ouvre le bec par réflexe et puis, quand elle n’a plus faim, elle dégurgite comme un nourrisson. Je lui essuie la bouche avec un gant humide. Que puis-je faire d’autre ?

Elle me rend folle, à taper sans fin sur une casserole, sans rythme ni raison, juste pour le plaisir enfantin de faire du bruit, car que comprend-elle à ces manifestations bruyantes qu’elle entend ?

Elle ne sait plus qui est vivant ni qui est mort. Elle parle longuement à sa sœur Marinette, et quand elle demande pourquoi elle ne la voit plus ces temps-ci, si on lui dit qu’elle est morte il y a bien quinze ans, elle se met à pleurer de tout son cœur et elle me dit, plus tard dans la soirée : « Vous savez, madame, j’ai eu une très mauvaise journée : aujourd’hui, j’ai appris la mort de ma sœur ». Mais d’autres fois elle l’appelle comme si elle la voyait…

……… ……… ……..

Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses

À la mémoire des douze martyr(e)s de Sfisef (1997)

C’est le rayon de soleil sur son lit qui la réveille. Le soleil qu’elle reçoit en ouvrant les yeux ou peut-être plutôt, un peu avant, assourdi par son sommeil, un coup de pied de l’enfant à naître. Et pour la première fois depuis si longtemps, ce n’est pas dans cette sensation de chagrin qu’elle pénètre en revenant à la conscience (Pourquoi suis-je si triste ? — Oh ! Djamel. Djamel…). Pour la première fois depuis des mois, elle s’éveille dans une joie légère, limpide comme ce tiède matin de juillet. Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre. « Oh, Djamel, le bonheur peut-il exister sans toi ? »

La chaleur n’est pas encore intense, l’air ne porte pas encore l’odeur sûre des fruits pourrissants mais, semble-t-il, un souffle de rose et de jasmin. « Toi qui vas demeurer… » avait-il réussi à lui murmurer, dans une dernière complicité, pendant qu’ils l’arrachaient à elle.

Et aujourd’hui, pour la première fois depuis cette nuit de fin du monde, elle se sent à nouveau dans la beauté : « Tu vois, Djamel, au moins, ce n’était pas pour rien ! »

Elle s’approche de sa fenêtre, poussant son gros ventre gravide : la rue est pleine de drapeaux, la foule avance déjà en éclats de rires, la joie dans tous les yeux.

Djamel, tu vois, mon amour. « Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre… » Ils t’ont emmené, toi, et tu n’as pas survécu. Je suis sûre que tu n’as pas survécu, même si on n’a jamais retrouvé ta dépouille, même si aucune voiture n’est passée devant notre porte pour recracher ton corps. Et tu vois, enfin aujourd’hui, la foule est en liesse et moi, ta Mélinée, ton orpheline, heureuse autant que je peux l’être : la justice pour laquelle nous avons combattu est venue et je vais mettre au monde ton enfant.

Te souviens-tu, mon bien-aimé, de ces nuits exaltées où, dans la lassitude qui suivait l’apaisement de la sensualité brûlante de nos jeunes corps, nous nous récitions l’un à l’autre les poèmes sur lesquels nous avions construit notre foi et notre amour :

Sur les merveilles des nuits…, disait l’un.

— Sur le pain blanc des journéescomplétait l’autre, et nous nous embrassions.

— Sur ?…sur ?…

Et tu me donnais un baiser :

 — Sur les saisons fiancées…, voyons, ma Mélinée

Sur les saisons fiancées… – rires, et baisers, baisers, baisers – …j’écris ton nom.

Liberté !

Nous étions deux amants complices, deux intellectuels épris de liberté, formés dans la même culture, vite mariés au sortir des écoles normales, pour que cette exaltation, cette ardeur ne nous monte pas trop à la tête. Mais dans les nuits sereines, les nuits parfumées du beau septembre, nous nous chuchotions après l’amour, en guise de mots tendres, ceux d’Eluard et d’Aragon.

Je suis fait pour te connaître, je suis fait pour te nommer. Liberté.

Et ces chants de la liberté qui nous enivraient nous tenaient lieu de mots d’amour.

Toute la nuit, j’ai entendu tes cris dans ma tête, toute la nuit, j’ai ressenti tes souffrances dans mon corps…Et quand, vers midi, tu as perdu la vie, j’ai entendu, je te jure que j’ai entendu ton dernier souffle m’appeler : « Malika, Malika, ma Mélinée ». C’est là que j’ai su que tu étais mort, c’est là que je suis morte avec toi.

Tu m’as abandonnée. La beauté des choses, tu parles !… Les yeux agrandis d’horreur, la peur au ventre, la peur qu’ils ne viennent me chercher. Et l’espoir aussi qu’ils le fassent. Que serais-je sans toi ? Et ce monde était laid. Monde de haine, de violence, d’où l’harmonie avait disparu. Monde de soupçons, de méfiance, de rumeurs, de trahisons, de saleté.

Quand j’ai découvert que j’étais grosse de ton enfant, j’ai voulu mourir, j’ai voulu me noyer avec lui. C’est Rachel qui m’a sauvée…

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3 Responses to “Bonnes feuilles D’ocre et de cendres, de Michèle Perret.”

  1. Nadia dit :

    A lire, pour comprendre sans juger.

  2. Josette dit :

    J’ai connu Michèle Perret a travers Terre du vent, son premier roman, magnifique de surcroit, où, sous chaque caillou qu’on trouvait sur la terre généreuse qu’elle décrit , se cachait une mémoire conservée. Dans son dernier ouvrage, D’ocre et de cendres, la romancière nous emmène sur la pointe des pieds , cinquante ans en arrière,
    écouter les murmures de femmes éplorées par le contexte de l’époque, celui de la guerre, des larmes et de la séparation. Les nouvelles d’ocre et de cendre, attachantes et captivantes, se lisent d’un trait.

  3. Daamghar dit :

    Que voilà une belle plume qui sait si bien retenir le lecteur. J’aime.