Auteur: René Hénane

René Hénane, médecin, écrivain-essayiste, a vécu, exercé en Martinique et rencontré Aimé Césaire. Il est membre du Centre césairien d’études et de recherches de Fort-de-France et l’auteur des titres suivants : - Aimé Césaire, Le chant blessé – Biologie et poétique, Éditions J.M. Place, 1999. - Les jardins d’Aimé Césaire, Éditions de L’harmattan, 2003. - Glossaire des termes rares dans l’œuvre d’Aimé Césaire, Éditions J.M. Place, 2004. - Dossier Césaire, L’Autre Sud, n°29, juin 2005 - Césaire et Lautréamont, Éditions de l’Harmattan, 2006. - : Les armes miraculeuses d’Aimé Césaire – Une lecture critique, Éditions de L’Harmattan, 2008. - Introduction à MOI, LAMINAIRE, D'Aimé Césaire, L'Harmattan 2012, avec Mamadou Ba et Lilyan Kesteloot - René Hénane est consultant UNESCO pour le programme Rabindranath Tagore, Pablo Neruda, Aimé Césaire, l'Universel réconcilié.

Mon amour aux entrailles de temps… – Sexe et sensualité en poésie d’Aimé Césaire… Phallophanies ? (I)

 

Où allez-vous ma femme  marron ma restituée ma cimarronne
le cœur rouge des pierres les plus sombres s’arrête de battre
quand passent cavaliers du sperme et du tonnerre
(La forêt vierge, Les armes miraculeuses)
(Les citations césairiennes sont en italiques)

PREMIÈRE PARTIE : POÉSIE ET GÉNITALITÉ

Le sexe : l’enfant oublié du poème césairien…

Piétà, 1350-1400. Icône

Les études, analyses, commentaires sur l’œuvre d’Aimé Césaire atteignent une exceptionnelle dimension, lui affectant ainsi la marque de l’universel. Il est donc étonnant de constater la restriction qui affecte la sexualité. Il est vrai que la prodigieuse richesse de la poésie d’Aimé Césaire, le poids de l’Histoire et du concept de négritude, les multiples facettes de son art, ont occulté cette part intime, ce grand Désir masqué qui s’épand dans toute l’œuvre poétique.
En fait, au sein de la poétique césairienne, la sexualité, la génitalité ont fait l’objet de nombreuses analyses limitées à des thèmes précis, dans la symbolique de l’œuvre, sans que l’image du sexe ait été intégrée comme élément structurant avec ses multiples aspects. De plus, l’image du sexe n’apparaît jamais de façon brutale, mais plutôt noyée dans une brume métaphorique. Elle fait toujours partie d’un tableau, jamais triomphante, dépouillée de tout érotisme comme les phallophanies christiques décrites par Alexandre Leupin qui seront évoquées au cours de cette étude.
Avant d’explorer les images de génitalité et de sexe en poésie césairienne, il paraît opportun de définir au préalable le sens des mots afin de tenter d’éclairer la problématique sexuelle.

Le mot sexe a une double définition. Il caractérise le statut de l’être, mâle et femelle, masculin, ou féminin. Considéré dans son acception biologique, anatomique, le sexe est le support nominal des organes masculins et féminins, verge, vagin, testicules, sperme etc…, supports de la reproduction. Évoquant un individu mâle ou femelle le poète dit femme, homme, hermaphrodite, androgyne… Le sein est un cas particulier car, organe sexuel dit secondaire fortement impliqué dans l’érotisme, il définit spécifiquement le sein féminin.
Le génital, la génitalité, conformément à la définition littérale, caractérisent tous les concepts, termes, symboles d’ordre biologique, relatifs à la reproduction sexuée de l’homme et des animaux. La génitalité recouvre toutes les images crûment anatomiques et physiologiques de la sexualité : coït, sodomie, vagin, testicules, sperme…
La gestation est un symbole majeur dans l’imagerie poétique césairienne. Elle recouvre la conception, la genèse, la construction de l’être, l’accouchement aussi bien de l’homme que du monde. Ce mot présente souvent une dimension cosmique : les mythes du volcan, la renaissance, la régénération de la race, la matrice originelle, le verbe « parturiant ».
La sensualité, notion qui a fait les beaux jours de la poésie, se rapporte au plaisir des sens, de tous les sens. Une dérive syntaxique donne à la sensualité une coloration sexuelle ; il s’agit d’un abus de langage mais il est vrai que des relations psychophysiologiques existent organiquement entre les organes des sens, la sensorialité, et l’émotion sexuelle : l’odorat a une connotation sexuelle évidente : fonction majeure dans l’attirance sexuelle chez les animaux avec les phéromones, où le sens de l’odorat demeure développé, ce sens s’est sublimé, chez l’homme, à la suite de la corticalisation cérébrale. Le rôle sexuel de l’odorat ne persiste chez l’homme que sous la forme de certains comportements amoureux, l’attirance par le parfum et l’acte sexuel, par exemple. Le toucher, la vue, le goût, sont générateurs d’émotions sexuelles, mais la sensualité peut fort bien être a-érotique, stimulée avec force par une musique, un mets délicieux, un bon vin, une liqueur, le velouté d’un tissu, un beau paysage … même certaines douleurs sont voluptueuses, le dolorisme et le masochisme en apportent la preuve.
L’érotisme est directement isotopique de l’amour et du sexe. Il caractérise tous les stimuli sensoriels, affectifs, et psychiques, incitatifs et générateurs de désir et plaisir sexuels. Son effet s’étend à l’ensemble des stimulations qui éveille le désir amoureux, l’émotion, la sensation physique et mentale. Générateur d’émotion, l’érotisme est d’abord une représentation sensuelle, physique et mentale qui ne met pas en jeu l’acte sexuel, anatomique, proprement dit. Étant une projection mentale, fantasmatique, il relève de l’imaginaire… il reste dépendant de l’esthétique, de l’art, de la culture, des religions et de l’histoire.

Une première remarque s’impose : La sexualité imprègne l’œuvre poétique césairienne sous de multiples facettes mais sexualité dénuée de toute trace érotique et essentiellement gouvernée par l’image. Ainsi le remarque Michel Hausser qui évoque cette sensualité « d’où est évacué tout érotisme… participation sensuelle… dont [chez Césaire] sang témoigne mieux que sperme » [1] Remarque qui nous paraît exacte tant le sexe et la génitalité sont bien là, avec le mot cru porteur d’une symbolique sous la forme masquée de métaphores énigmatiques.

Notons également l’absence totale de stimuli sensoriels érotiques en poésie d’Aimé Césaire – aucune dénudation ni de description de la nudité du corps humain chez la femme comme chez l’homme, aucune description charnelle susceptible d’enflammer le désir amoureux…  Le poète Aimé Césaire est pudique dans son expression sexuelle, plus pudique que celle de son ami Léopold Sédar Senghor et encore plus éloignée de celle de René Depestre avec sa vision érotique hilare, païenne, au sexe exultant et joyeux :

« Toutes les femmes que j’ai aimées à grands cris de bon soleil
Toutes les femmes qui ont donné des rives heureuses à mes flots…
Miel éclatant du coït, pulsation majeure du monde
Ô douceur infinie de la femme » (Élégie païenne)

Les mots créoles de la sexualité ne sont jamais mentionnés, totalement absents de l’écriture. La seule exception apparaît dans La Tragédie du roi Christophe où un personnage se laisse grainer. Quand on sait que les graines en créole, désignent les testicules, le sort de ce malheureux paraît peu enviable.
Pourtant les mots du sexe, fort originaux et imagés, pullulent en langue créole comme le montrent ce bref glossaire :  : le baiser, le bécot, l’embrassade – la bombe : la fornication – bonda : les fesses, le derrière – cal,  fer, lolo, mèche, piment rouge : le sexe masculin, la verge, le vit – coquer, faire l’amour, copuler – halle aux bondas, la maison de tolérance, le bordel –  huître : liqueur vaginale –  languette, le clitoris –  patate, le vagin – patate lombrage, le vagin velu –  papalame, bruit du cunnilingus, la langue léchant le vagin –  quiouquiou, le vagin – tchou : le cul – faire une trompette : sucer le clitoris… etc.

Aimé Césaire s’est abondamment livré à l’auto-censure en supprimant des termes crûment vulgaires, excrémentiels ou sexuels, qui figuraient dans la version initiale de ses écrits. Un exemple est donné avec le poème La tornade (Soleil cou coupé), étonnant exemple d’humour, de dérision sexuelle et grinçante. L’édition originale de 1948 donnait une image grotesque du sénateur, image supprimée dans les versions ultérieures :

… le temps que
le sénateur s’aperçut que la tornade était
assise
dans son assiette sur ses grosses fesses de betterave
et les rondelles de saucisson de ses cuisses
vicieusement croisées… Devant ce spectacle, en une hilarante tempête,
… la tornade de s’esclaffer de rire
dans le sexe d’une putain…

Notons aussi dans le Cahier d’un retour au pays natal (édition Bordas 1947, p.86), l’apparition d’Onan, personnage biblique, second fils de Juda qui est resté dans l’histoire comme symbole de la masturbation et autres pratiques sexuelles dépravées :
je renouvelle ONAN qui confia son sperme à la terre féconde… . Ce passage fut supprimé dans les éditions ultérieures.
Le style poétique césairien rejette toute mention argotique, vulgaire, injurieuse, des parties génitales de l’homme ou de la femme. Au détour d’une ligne, à peine rencontre-t-on une allusion au manque de courage viril stigmatisé par couille molle (Tragédie du roi Christophe, acte I, scène 1).
L’écriture césairienne ne laisse aucune place à l’excrémentiel. La merde est mentionnée épisodiquement mais seulement sous forme d’injure ou d’exclamation. Le mot anus, persona non grata, semble totalement absent, quant à l’urine, elle n’apparaît furtivement qu’une seule fois, au début du Cahier…  sous l’animalité subitement grave, d’une paysanne urinant debout, les jambes écartées, roides
Autre allusion voilée, parmi beaucoup d’autres, à l’acte sexuel : …  bêchez ferme (La tragédie du roi Christophe),  lance un personnage à une assemblée masculine qui se partage la faveur des femmes – allusion sexuelle claire à la femme pénétrée par l’homme comme la terre féminine est pénétrée par le fer et l’outil.
Autres vulgarismes : … dans le cœur de la terre la putasserie des étoiles (La forêt vierge, Les armes miraculeuses) … tam-tams de salut qui vous foutez de toutes les armées du salut… (Ex-voto pour un naufrage, Soleil cou coupé) – … maîtres des trois chemins tu as en face de toi un homme qui a beaucoup marché… marché sur le ventre marché sur le cul… (Depuis Akkad depuis Elam depuis Sumer, Soleil cou coupé) – … et j’emmerde ceux qui ne comprennent pas qu’il n’est pas beau de louer l’éternel et de célébrer ton nom ô Très-Haut…  (À l’Afrique)

La richesse de l’imaginaire poétique césairien permet d’assigner au sexe deux champs symboliques majeurs : Le sexe clairement et anatomiquement désigné, porteur de sens et le sexe voilé dans la métaphore et le symbole mythique.
Cet aspect bipolaire de la sexualité rappelle les attaches rimbaldiennes de la poésie d’Aimé Césaire. En effet, Arthur Rimbaud, « n’ayant pas aimé de femmes – quoique plein de sang ! », [2] nous montre une sexualité qui éclate soit avec des mots crus, Sonnet du trou du cul (Album zutique) – soit avec des formes énigmatiques, comme dans Bonne pensée du matin (Dernier vers, 1872). En effet, dans ce poème paraît le mot « âme » (« les Amants dont l’âme est une couronne…), avec un double sens – Il désigne couramment la partie évidée d’un cylindre, mais chez les Amants le sens est différent, âme désigne en fait le sexe mâle, la verge, organe célébré dans le poème. De la même façon, le poème Aube (Illuminations), est une rêverie sexuelle – le poète fait l’amour avec l’aube « j’ai embrassé l’aube d’été … je levai un à un les voiles… j’ai senti son immense corps… »  et s’achève sur la formule : « Au réveil il était midi », formule obstinément interprétée comme la sortie du sommeil, à l’heure de midi, alors qu’il s’agit d’une formule argotique. En effet, « il est midi » désigne l’érection. [3]
Ainsi apparaît sous deux formes, le sexe en poésie césairienne : le mot cru assigné à une image et la métaphore énigmatique porteuse d’un sexe voilé ; ce qui déterminera le plan de notre analyse : une première partie consacrée aux mots, au vocabulaire sexuel et une seconde partie dévolue à l’analyse imaginaire et mythique du sexe.

I -LE SEXE NU, CRU, DRU : la génitalité.

Il faut noter le fait que la sexualité et sa formulation crue n’apparaît que dans les œuvres de jeunesse, le Cahier…, Et les chiens se taisaient, Les armes miraculeuses, Soleil cou coupé, Corps perdu. Elles sont rares dans l’œuvre théâtrale et Ferrements, pour quasiment disparaître dans Moi, laminaire… Le sexe est anatomiquement et clairement désigné ; il est porteur de sens. Le sexe lui-même apparaîtra sous de multiples formes clairement identifiables  (énumération non exhaustive) – quelques exemples:
sexe, mentule, matrice, vagin,  phimosis, sexe à crocus, sexe à serpents, sexe sabre, sexe à venin, sexe aubergine, sexe de putain, testicule, sexe sanglant, mâle, femelle, sexe couteau, sexe violet, phallique, sexe rougeéjaculation prémonitoire jaillissement urinaire… (Déshérence, Soleil cou coupé)  –  … jaillir le jaune neuf d’un sperme me jetant… pour mesurer mon rut… (Scalp, Soleil cou coupé) … terre grand sexe levé vers le soleil :  terre  grande matrice… ses bariolures de sperme (Cahier…)

Les références sexuelles et génitales les plus couramment rencontrées sont les suivantes :
*Cahier d’un retour au pays natal : sodomie, cordon ombilical, accoucheur cyclone, sexe levé, mentule, membrane vitelline, grandes eaux, mamelles gésine, ovaires, lémurien du sperme, ensemencement.
*Les armes miraculeuses 
: sodomie, désir, phimosis, sexe à crocus, à serpents, sexe sabre, sexe à venin étroit, sexe aubergine, gestantes, fornications, copulations, faces utérines, seins, pontes, orgasme, hermaphrodite, œstre, rut, matrice, pubis, cuisses…
*Et les chiens se taisaient 
: sexe violet, phallique, baiser, étreinte virile, filles grosses, sein, sexe, croupe, viol, spermatozoïdes, sadisme, sexe brûlé, sexe rouge, cuisse, enceinte, stérilité, virginité, tâtait les bourses, matrice phallus, rut…
*Soleil cou coupé – Corps perdu : fœtus, rut, coït, seins, fesses, cuisse, sexe de putain, circoncis, germes, copulations, baptême du sperme, séminal, enceint,  érection, vélé, phallus, vagin, fornication, sperme, ménopause, menstrues, rire vagin, coït long, viol, sperme, rut, matrice, spermatozoïdes, fécondation, éjaculation, virginité violée, testicules, couvée…
*Ferrements : rut, mamelles, femmes frigides, sein, fécondée…
*Noria – Comme un malentendu de salut : baisers, accouchant,  forceps, rut… tétons flasques.
*Moi, laminaire… 
: allaite, sexe sanglant, mâle, femelle, sperme cétacé, frai, sexe couteau, verbe parturiant, sexe…  Exemples de génitalité crue :
aimables serpents pince contre pince font une aimable fornication…  (Dévoreur, Soleil cou coupé) … pluie qui si gentiment lavez l’académique vagin de la terre… (La pluie, Soleil cou coupé) … de ta langue de ton souffle de ton rut… (Salut à la Guinée, Ferrements), « … terre grand sexe, grande matrice sperme mentule… (Cahier… Édition Bordas).

Le sexe n’est pas avilissant ; il qualifie des états affectifs : expression amoureuse de la fécondité, de la régénération, sentiment de puissance – mais aussi expression du sarcasme et de l’imprécation.
Cet aspect du sexe apparaît avec clarté dans le poème Bateke-Mythologie (Les armes miraculeuses), véritable chant d’un corps triomphant, images positives non masquées, d’élan vital, d’énergie mâle, de puissance sexuelle, de sexe cosmique. Le poème MythologieBateke (Les armes miraculeuses) nous apparaît comme l’exemple même de la sensualité du poème césairien, crûment centrée autour du sexe féminin. Nous en donnons une analyse détaillée :
Batéké
d
e ton corps farineux où pompe l’huile acajou des rouages précieux de tes
yeux à marées
de ton sexe à crocus
de ton corps de ton sexe à serpents nocturnes de fleuves et de cases
de ton sexe de sabre de général
de l’horlogerie astronomique de ton sexe à venin
de ton corps de mil de miel de pilon de pileuse
d’Attila de l’an mil casqué des algues de l’amour et du crime
à larges coups d’épée de sisal de tes bras fauves
à grands coups fauves de tes bras libres de pétrir l’amour à ton gré batéké
de tes bras de recel et de don qui frappent de clairvoyance les espaces aveugles baignés d’oiseaux
je profère au creux ligneux de la vague infantile de tes seins le jet du grand mapou
né de ton sexe où pend le fruit fragile de la liberté…

Dès la première image éclate en pleine lumière un corps de femme, avec une sensualité  paradoxalement égarée dans une mécanique quincaillière avec des pompes, des huiles et des rouages – mystification sémantique que va dénoncer l’analyse étymologique des mots.
de ton corps farineux… Il ne faut pas voir là un corps roulé dans la farine mais un appel à la fécondité et à la résurrection car farine vient de far, nom latin du blé, céréale mythique « semence d’immortalité, promesse de résurrection… le blé symbolise le don de la vie… la nourriture essentielle et primordiale » [4]. La farine est le symbole de la fécondité nourricière de la terre ; nous trouvons le même sens de l’invocation du Rebelle qui, de sa terre, appelle le baptême :
baptisez-moi. (Il s’incline, face contre terre, les bras écartés)
Terre farineuse, lait de ma mère.
.. (Et les chiens se taisaient, acte II, p.62)
Ce corps fécond, riche de la semence immortelle, c’est le corps magnifique de la Femme-Afrique. Magnifique, en effet, car le mot pompe ne pompe pas comme une pompe à eau mais désigne la magnificence – un mariage en grande pompe est un mariage magnifique, fastueux. Derrière le mystère des mots, règne un climat de volupté sereine : beauté sensuelle de l’image, magnificence d’un corps à la carnation chaude, pureté marine des yeux. / Ce tableau de “luxe, calme et volupté” bascule soudain dans l’horreur d’un sexe dévorant, du poison, du serpent ténébreux :
de ton sexe à crocus… le mot sexe soudain éclate. Sa verdeur fait qu’il sera banni des éditions suivantes. C’est un sexe à crocus… crocus fleur jaune d’or ou violette. Les deux couleurs ont une connotation sexuelle.
Pourquoi le sexe jaune, comme crocus ? Image mystérieuse dont il faut peut-être rechercher la source dans le tréfonds de l’imaginaire. Le jaune, en effet, est la couleur féminine par excellence, dans les représentations mythiques et cela de tous temps :
« François Champollion l’avait noté : les Égyptiens peignaient toujours les représentations féminines en jaune et celles des personnages masculins en rouge… L’imaginaire dessine deux axes sur lesquels il se déploie : soleil-père rouge d’une part, lune-mère jaune, d’autre part… On a reconnu l’aptitude de cette couleur à représenter la vie, l’amour, la nourriture et donc la mère dans sa double dimension terrestre et cosmique. » [5]
Sur le même registre coloré, le violet crocus est sexuellement significatif. À l’extrémité du spectre visible, le violet est mélange de rouge et de bleu, le sang de la chair, du corps et le ciel de l’esprit et du divin « Le violet contient du rouge dans son bleu » [6], c’est-à-dire le rouge de la terre par le bleu du ciel, du charnel par le spirituel :
sexe crocus… image de la femme africaine dont le corps est déifié sous la forme d’une chair qui allie dans sa beauté la volupté terrestre et l’éclat céleste.
sexe à serpents nocturnes…  Mais la beauté de cette Femme-Afrique porte aussi en elle des séductions ténébreuses : ce sexe, cette intimité sont menaçants, dangereux. Ils transsudent le venin, portent la morsure, les ombres de la mort, en une constellation d’images sexuelles mortifères : le serpent, le couteau castrateur.
Le sexe à serpents nocturnes rappelle le symbolisme sexuel du serpent, bête de l’ombre, qui étreint et s’infiltre dans l’intimité du corps « le serpent est le sujet animal du verbe enlacer et du verbe glisser » [7] Le serpent porte en lui les valeurs opposées du jour et de la nuit, du bien et du mal, dialectique de la vie et de la mort – C’est une bouche d’ombre qui retourne toujours à l’invisible : Contraste absolu entre les images germinales de fécondation, de blé renaissant et celles de poison, de l’ophidien au sexe ténébreux et mordant – dialectique de la lumière et de l’ombre.  L’aspect phallique de l’ophidien évoque les pulsions libidinales. Comme le souligne Carl Gustav Jung qui voit « le serpent… phallus en érection … ayant indiscutablement une signification sexuelle… symbole de fécondité » [8]
L’image ophidienne de la femme apparaît en termes lestes dans la littérature confidentielle antillaise avec les amours de Jules et Ferdine : « … mon cal entrant jusqu’aux graines dans sa patate, ne laissait pas vide le plus petit espace. Quand elle déchargeait, des crispations de nerfs la saisissaient, elle entrelaçait ses jambes autour de mon cou et mouvait sous moi avec les replis lestes d’une couleuvre  [9]

En termes plus étouffés, Charles Baudelaire est sensible à la grâce serpentine de la femme :
« À te voir marcher en cadence
Belle d’abandon
On dirait un serpent qui danse
Au bout d’un bâton » (Le serpent qui danse, Les Fleurs du mal)T

Telle est probablement l’intention poétique qui s’exprime par l’ambiguïté sexuelle. L’Afrique est un continent au sein duquel bouillonnent à la fois, les germes de la fécondité rayonnante et les germes mortifères de la misère et de la déchéance. Cette opposition apparaît structurelle, dans les vers suivants :
 de ton corps de mil de miel de pilon de pileuse
d’Attila de l’an mil casqué des algues de l’amour et du crime
sexe de sabre 
: accumulation de sexe armé, sexe sabre, épée de sisal…
Symboliquement ces mots expriment l’objet tranchant, pointu…  la déchirure des chairs, la décapitation. Le sexe est, là encore affublé du concept de meurtrissure, de blessure et par voie de conséquence, surgit l’image emblématique du sang. Ainsi apparaît une consubstantialité entre le sexe, le sang et la chair déchirée par des armes pénétrantes, armes phalliques.
Pouvons-nous voir dans ces images de meurtrissure sexuelle, la résurgence d’une mythologie africaine dans l’imaginaire du poète ?

Jacqueline Leiner nous explique :
« …toutes ces images et tant d’autres… expriment et reflètent globalement une civilisation. Ainsi les “seins de fer de lance” correspondent à un moment de la “danse de l’épée” (danse laga) marquant la fin des rites de l’excision chez les jeunes filles Dan ; elles s’y déplacent en tenant des épées – symboles de leur virginité – dans le prolongement du sein. »  [10)]
L’interprétation de Jacqueline Leiner est confirmée par les sources mythologiques de l’imaginaire. Le rôle purificateur que joue l’objet tranchant – la lame, le glaive, l’épée, le couteau – apparaît dans les mythes fluvio-agraires africains :
« … rites de coupure… dans lesquels le glaive minimisé en couteau joue encore un rôle discret que nous retrouverons dans les premières techniques de purification… glaive purificateur… c’est dans un contexte symbolique semblable que nous paraissent devoir être interprétés les rites d’excision et de circoncision. Chez les Bambara, par exemple, toute l’opération a pour but de faire passer l’enfant du domaine impur de Mousso-Koroui au bienfaisant pouvoir de Faro… » [11]

La symbolique sexuelle imprègne la structure du poème Batéké-Mythologie: à l’épée sur le sein, image de virginité, répond l’image sexuelle du pilon et du mortier et le mot épée renverrait ainsi à une référence mythique africaine, un rite initiatique de la jeune fille, vision que l’on retrouve dans le poèmeÀ New York” (Éthiopiques) de Léopold  Sédar Senghor.
Ce passage nous fait saisir toute la complexité de l’imaginaire poétique césairien et les ressorts profonds de son inspiration créatrice. Un simple mot, épée, et voilà toute une imagerie dynamique gestuelle et sexuelle de la féminité, toute une culture africaine qui s’épand sur scène, voilà des rites initiatiques, des cérémonies religieuses, toute une mythologie de la racine qui hante la conscience du poète et remonte des profondeurs pour s’épanouir en images nostalgiques.

Le poème s’achève sur une profération sexuelle. L’accent porte en avant (sens étymologique de proférer), comme un grand prêtre, une offrande.
Je profère au creux ligneux de la vague infantile de tes seins le jet du grand mapou / né de ton sexe où pend le fruit fragile de la liberté … [12] / Qu’était le grand mapou ? Cet arbre a réellement existé en Martinique. C’était un grand fromager dont on admirait l’impressionnante ramure, à l’entrée du bourg de Grand-Rivière, comme nous l’apprend Simonne Henry-Valmore (13) Hélas ! Ce grand mapou a disparu, foudroyé par un orage. Le mapou (ceiba pentendra L.) est un arbre mythique des Antilles, arbre mythifié aussi dans la culture vaudou où « les âmes des grands mapous errent la nuit sur les routes et leur forme monstrueuse terrorise » [14]

Quelle est la nature de cette profération, de cette offrande ? Avançons prudemment dans le maquis des métaphores filées, en fondu enchaîné :
Le poème Mythologie-Bateke s’achève sur un tableau à plans en surimpression : Image végétale d’un arbre qui s’efface devant l’apparition sensuelle de seins de femme à laquelle succède l’image de la naissance du grand mapou – image obstétricale parturiante. Les thèmes de l’arbre, de la femme féconde, des seins nourriciers, de la naissance, de la liberté, se succèdent en plans successifs, vaporisés l’un en l’autre, jusqu’à l’image ultime, ce fruit fragile de la liberté qui se balance comme un fruit mûr au sexe de la Mère-Afrique.
Le recueil Soleil cou coupé est riche en évocations érotiques et sexuelles, parfois audacieusement putrides et scatologiques, réparties dans le cours de l’œuvre :
La pluie : … Pluie qui laves l’académique vagin de la terre d’une injection perverse… Société secrète : …Du lagon monte une odeur de sang et une armée de mouches qui colportent aux femmes la fraude des bijoux de l’innocence… c’est une fille violée qui n’ose plus rentrer à la maison… Demeure I : … je t’emmerde geôlier… Attentat aux mœurs : Nuit dure nuit gaule sans étoile [15] La tornade : … grosses fesses de betteraves et les rondelles de saucisson de ses cuisses vicieusement croisées…, s’esclaffer de rire dans le sexe d’une putain…Défaire et refaire le soleil : … la liberté de mes spermatozoïdes… Ex voto pour un naufrage : … nos montagnes sont des cavales en rut saisie en pleine convulsion de mauvais sang… À l’Afrique : … le ventre de ma compagne c’est le coup de tonnerre… les cuisses de ma compagne jouent les arbres… et j’emmerde ceux qui ne comprennent pas… Aux écluses du vide : … j’attends le baptême du sperme… le coup d’aile du grand albatros séminal…c’est l’érection au fulminate…je suis enceint avec mon désespoir… je suis enceint avec ma faim…Europe nom considérable de l’étron… Déshérence : … une éjaculation prémonitoire un jaillissement urinaire… végétations vaginales lancées en l’air par le coup de rein du rut… pissotière… testicules percés d’une aiguille… je porte la main à ma queue … D’une métamorphose : … les pestilences touffues qui montent de tes cuisses plus vierges que les forêts… Cheval : … descend jusqu’au fond de la merde de mon sang…
Citons encore ces  exemples d’images excrémentielles et argotiques, images  extraites du poème Conquête de l’aube – Débris (Les armes miraculeuses) [16)] :  … et merde comme aucune la mer sans sape…
merde entre veille et sommeil de sensitive…
… c’est la mer… qui fait bruire ses noix…
les noix :  terme argotique désignant les testicules.
pluie et or des balles de l’orgasmeballes : locution qui désigne les boules de geisha, le jouet sexuel, dont les vibrations, une fois introduites dans le vagin ou l’anus, provoquent une jouissance orgasmique.

 

Références bibliographiques

1 – Michel Hausser, Pour une poétique de la négritude, tome1, Éditions Silex, 1988, p.259]

2 – (Arthur Rimbaud, Les déserts de l’amour, signé Albert Mérat PV-A.R., écrit en 1872, le poète avait 18 ans)

3 – Le rêve, chez l’homme comme chez la femme, se caractérise par diverses modifications physiologiques dont l’apparition d’une érection de la verge et du clitoris. Par ailleurs, la formule estudiantine « il est midi à ma braguette » est significative de l’érection.

4 – Jean Chevalier, Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, « Blé », Robert Laffont, 1982, pp.128-129].

5 – Georges Romey, Dictionnaire de la symbolique, tome 1, Albin Michel, 1995, p.81).

6 – Carl-Gustav Jung, L’homme et ses symboles, Robert Laffont, 1964 pp.156-156),

7 -Gaston Bachelard, La terre et les rêveries du repos José Corti, 1948, p.282).

8 – Carl-Gustav Jung, op.cit. p.146)

9 – Effe Géhache, Une nuit d’orgie à Saint-Pierre, les Lucioles-Arléa, 1992, p.42)

10 – Jacqueline Leiner Aimé Césaire, le terreau primordial, Études littéraires françaises, Gunter Narr,, 1993, p.76.

11 – Gilbert Durand, Les structures anthropologiques de l’imaginaire, Dunod, 1992, pp.191-192).

12 – Cette image trouve un écho chez Saint-John Perse qui, dans une poème érotique Récitation à l’étage d’une reine, écrit : … et nul fruit à ce ventre infécond scellé du haut nombril ne veut pendre… cité in : Colette Camelin, Joelle Garde-Tamine, La « rhétorique profonde » de Saint-John Perse, Honoré Champion, 202, p.142.

13 – Dieux en exil, NRF Gallimard, 1988, p137.)

14 – Alfred Métraux, Le vaudou haïtien, NRF Gallimard, 1998, p.137)

15 – gaule : terme archaïque désignant le sexe mâle en érection sans étoile  –  gauler : argotique, s’accoupler, copuler.)…

 16 – Analyse in : René Hénane, Les armes miraculeuses, d’Aimé Césaire. Une lecture critique, L’Harmattan, 2008, pp.84-115)

 

 

 

 

 

 

 

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