Auteur: Selim Lander

Selim Lander est critique, membre de l'AICT (section Caraïbe)

Michel Richard interprète Michel Foucault

« Comédien, se dit
de celui qui s’est fait un art,
 et, pour ainsi dire, un métier
de bien feindre les passions,
 les sentiments qu’il n’a point »
 (Le Littré)

Interpréter : traduire, servir, trahir, se servir de, se jouer de… Il y a mille manières d’endosser la défroque d’un personnage au théâtre, toutes aussi valables, au fond, puisque le théâtre, par définition, n’est qu’illusion et faux-semblant. Tout est dans le jeu, ou comme le dit encore le Littré dans le divertissement, la récréation. Le jeu du comédien n’est rien d’autre qu’un jeu, en effet, son jeu à lui qui s’amuse à exprimer l’autre du personnage, jusque dans ses accents les plus tragiques. S’y ajoute le jeu du spectateur qui feint la crédulité, comme lorsqu’il … joue … à se faire peur. Tout est dans le connivence, cette double convention chez l’un comme l’autre qui consiste à faire semblant d’y croire, soit, respectivement, de croire à ce que je fais et dis si je suis celui qui joue au comédien, à ce que je vois et entends si je suis celui qui joue au spectateur.

Si l’acte même du théâtre est si éloigné de la vérité, que dire du personnage lui-même ? Qu’il soit réel ou inventé, passé au moulin du théâtre, il n’est plus qu’un être de fiction, parfois plus proche de la vérité lorsque, sorti de l’imagination d’un auteur, il devient archétype, que lorsqu’il renvoie à une personne ayant réellement existé. Au risque que la personne en question qui est représentée au théâtre (au cinéma, dans un roman) devienne plus réelle dans l’esprit du public que cette personne elle-même.

Nous pensions à tout cela en observant le comédien Michel Richard interpréter sur un plateau le personnage de Michel Foucault, philosophe emblématique de la French theory. C’est le titulaire, de 1971 à sa mort en 1984, de la chaire d’Histoire des systèmes de pensée au Collège de France dont s’est saisi M. Richard, et plus particulièrement celui du dernier cours, en 1984 donc, qui portait sur le gouvernement de soi et des autres. Il a pris le parti de ne retenir que quelques phrases, parfois une seule, dans les conférences successives de cette année-là. Seule exception, un extrait plus copieux du discours inaugural de 1971 est inséré entre ces brèves citations. En tout état de cause, le propos de M. Richard n’est pas de nous enseigner en un petite heure la position de Foucault sur le thème de ses conférences de 1984, mais d’évoquer une personnalité. Puisque tous les mots du comédien sur le plateau sont des citations exactes de Foucault, il est patent que ce dernier, dans la dernière année de sa vie, et se sachant malade, s’est laissé aller à tenir en direction de son auditoire des propos provocateurs que l’on n’attend pas de la bouche d’un professeur au « Collège ». Lorsque, par exemple, avant une présentation critique du dernier ouvrage de Dumézil, il prétend que son public n’a pas dû le lire. Or, connaissant, justement, la nature de ce public – qui n’était pas que mondain – il y a fort à parier au contraire que nombre des assistants connaissaient le livre en question. Autre exemple, les interruptions plutôt abruptes des conférences apparaissent très éloignées des formes policées du discours académique.

La liberté de parole de Foucault autorise M. Richard à interpréter le personnage avec une totale liberté sans le trahir. On ne parle pas ici des différences physiques, lesquelles, en tout état de cause, importent assez peu au théâtre, mais du jeu du comédien qui exagère, à l’évidence, celui du professeur au Collège de France. Il n’est pas nécessaire d’aller fouiller sur internet pour vérifier que Foucault ne se couchait pas de tout son long sur le plateau de sa chaire et poursuivait son cours dans cette position ! L’exagération du jeu ne choque pas, dans ce cas, car elle s’accorde parfaitement avec le texte. Et l’on est subjugué par le spectacle de M. Richard agité, arpentant la scène, fouillant dans ses papiers, digressant dans ses propos. Lorsque nous l’avons vue, à l’occasion d’un séjour du comédien en Martinique, la pièce avait déjà beaucoup tourné, en France et ailleurs. Autant dire qu’elle était au point. Ajoutons pour finir que la magie tenait également au lieu où elle était présentée, un tout petit théâtre perché sur les hauteurs de Fort-de-France. Être au plus près du comédien, distinguer toutes les expressions de son visage, etc. : un rêve ici réalisé pour tous les spectateurs.  

Michel Richard, L’artiste et le « dire-vrai », d’après Michel Foucault.

A l’Espace A’zwèl, Martinique, le 12 avril 2019.

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