Dieu, sexe et loi

Michel Foucault, Les aveux de la chair, Gallimard

Marta Madero, La loi de la chair, Publications de la Sorbonne

 

Faut-il rappeler que le christianisme est la religion de l’incarnation ? Un Dieu s’est fait homme. La grâce est avec lui mais la pesanteur aussi (Simone Weil). Il en fallu des Conciles en butte aux doctrines hérétiques pour imposer que Jésus avait bien un corps, un corps souffrant, jouissant, rêvant, s’angoissant, faisant pipi et caca. Il est un philosophe qui, bien qu’athée, s’est s’intéressé à la chose : Michel Foucault. Titre du dernier volume de son Histoire de la sexualité : les Aveux de la chair. Michel Foucault n’a pas fréquenté que les backrooms des boîtes gays, c’est dans la bibliothèque du couvent des dominicains du 13ème arrt. qu’il passait ses journées vers la fin de sa vie pour lire sur les Pères chrétiens des premiers siècles, de Justin à saint Augustin, et pour découvrir cette « civilisation qui développera à propos des rapports sexuels entre époux des prescriptions aussi prolixes ». Revenant sur un des thèmes qui l’avait longuement occupé « le courage de la vérité », Foucault écrit dans l’annexe 3 des Aveux de la chair : « Le devoir de vérité, comme croyance et comme aveu, est au centre du christianisme. Les deux sens traditionnels du mot “confession” recouvrent s ces deux aspects ».

 

Déni du sexe ?

En 2015, trois ans avant celui de Foucault, a paru un livre savant, passé inaperçu, la Loi de la chair, sous-titré le Droit au corps du conjoint dans l’œuvre des canonistes (XIIè-XVè siècle). Son auteur : Marta Madero, professeur d’histoire médiévale.

Parmi le ramassis de sottises qu’on continue d’entendre concernant le christianisme, la plus mal venue est celle selon laquelle cette religion manifesterait au long de son histoire jusqu’à nos jours un déni du corps et du sexe. Sans doute, les ignorantins qui les colportent, chrétiens et non-chrétiens (ceux-là plus blâmables que ceux-ci), confondent-ils le catholicisme avec plusieurs de ses surgeons, hérésies gnostiques, sectes de presbytériens puritains, évangélismes toutes moutures qui envahissent aujourd’hui Afrique et Amérique latine. L’Eglise, suspectée de refouler la chair et le sexe ? Mon Dieu ! elle n’a été occupée pratiquement que de ça pendant des siècles, elle a écrit, débattu sans fin sur ça dans toute l’Europe chrétienne. L’essai de Marta Madero en apporte la preuve. On découvre en lisant son essai un volumineux corpus constitué des textes de droit canonique qui ont suscité des sommes, des gloses, des commentaires, souvent d’une crudité qui laisse pantois. Théologiens, canonistes, casuistes, hommes d’Église, prêtres, évêques, archevêques, et papes compris, sont intervenus sur la façon dont les conjoints pouvaient baiser, entre eux et hors de leur couple. Tous les cas de figures sont examinés, discutés, approuvés ou condamnés : la virginité, les positions pendant le coït, la masturbation, masculine, féminine, la castration, la fellation, la sodomie, l’homosexualité, l’adultère, l’impuissance, l’avortement…

 

Les handicapés de la verge

Que de on-dit à revoir !  Une inférieure la femme ? On apprend qu’elle bénéficiait des mêmes droits que l’homme dans le mariage, dont celui d’avoir accès au corps de son époux. Elle pouvait exiger de lui des rapports sexuels et en cas de manque avoir recours aux tribunaux. La patristique et la scolastique reprenaient sur ce point l’essentiel du droit romain. De tels débats se sont ainsi poursuivis bien au-delà du XVè siècle.

Les eunuques. Peuvent-ils se marier ? Bagarre entre un évêque espagnol et le nonce apostolique, qui sera tranché par le pape Sixte V. Tout dépend si le castrat a eu la queue tranchée, ou si ce sont les couilles qu’on lui a coupées. Dans ce cas-ci, pas de mariage parce que les testicules ne produisent plus le « verum semen ». Même interdit pour ceux qui ne peuvent assurer une pénétration suffisante du vagin. Le pape Innocent IV énumère avec précision les handicapés de la verge : le membre ardidum (rabougri), parvum, (petit), siccum (desséché). Il y a aussi les cas des éjaculateurs précoces, de ceux qui ont deux verges, des couilles comme des pois chiches, ou bizarrement placés au-dessus de la verge. Idem pour les femmes qui ont un vagin trop large ou atrophié.

L’avortement. Condamné, croyez-vous en ayant en tête les débats actuels. Pas si simple. Bartholomé de Brescia propose un ajout à la glose de Jean le Teutonique : le canon affirme que « n’est pas homicide celui qui induit un avortement avant l’infusion de l’âme dans le corps », (entendons : avant que le cops ne soit formé, que ses contours apparaissent nettement).

 

Le « vase inadéquat »

Virginité et conception. Vincent d’Espagne s’appuyant sur Averroès affirme la possibilité de la commixtio seminum, l’insémination sans pénétration, explicable par le pouvoir autonome qu’a la vulve d’attirer à distance sperme, au cours d’un bain commun par exemple. Le cas de Marie se demanderont quelques-uns ?

Adultère et sodomie. Contrairement à la plupart des autres, religions, la sodomie n’est pas un crime passible des pires peines, simplement une cause de divorce. Encore faut-il que la hiérarchie ecclésiastique, canonistes et casuistes affinent leurs analyses. S’agit-il de la pénétration in illo membro posteriori de l’épouse, ou d’une personne autre ? Entre hommes, selon que la sodomie est active ou passive, le degré de gravité n’est pas le même : passive pour la femme ou pour l’homme, tous deux pénétrés dans le « vase inadéquat », la gravité est atténuée parce que celui qui « se laisse faire n’émet pas de semence ». Pour Innocent IV, sodomiser sa femme ne devait donc pas donner lieu à une séparation.

Rapports sexuels avec des animaux : les avis varient. Pour le cas où la copule est réalisée avec une femme morte ou une bête morte, pas une cause de divorce selon le jésuite Thomas Sanchez, (c’est comme faire l’amour avec une « statue »). En revanche, divorce imposé au membre d’un couple qui a refusé de baiser avec le conjoint, ou la conjointe, atteints de lèpre.

Un cas pas banal, pour finir, qui a donné des maux de tête aux casuistes : un ressuscité, prenons Lazarre, avait-il le droit de reprendre sa femme qui s’était remariée pendant que lui visitait le royaume des morts ? On le voit, mille situations épineuses sollicitaient la réflexion de ces spécialistes européens du doit canon. Ces messieurs ne craignaient pas le chômage. À l’heure actuelle, leurs descendants non plus, avec ces improbables histoires de PMA GPA, GLBT.

 

Michel Richard interprète Michel Foucault

« Comédien, se dit
de celui qui s’est fait un art,
 et, pour ainsi dire, un métier
de bien feindre les passions,
 les sentiments qu’il n’a point »
 (Le Littré)

Interpréter : traduire, servir, trahir, se servir de, se jouer de… Il y a mille manières d’endosser la défroque d’un personnage au théâtre, toutes aussi valables, au fond, puisque le théâtre, par définition, n’est qu’illusion et faux-semblant. Tout est dans le jeu, ou comme le dit encore le Littré dans le divertissement, la récréation. Le jeu du comédien n’est rien d’autre qu’un jeu, en effet, son jeu à lui qui s’amuse à exprimer l’autre du personnage, jusque dans ses accents les plus tragiques. S’y ajoute le jeu du spectateur qui feint la crédulité, comme lorsqu’il … joue … à se faire peur. Tout est dans le connivence, cette double convention chez l’un comme l’autre qui consiste à faire semblant d’y croire, soit, respectivement, de croire à ce que je fais et dis si je suis celui qui joue au comédien, à ce que je vois et entends si je suis celui qui joue au spectateur.

Si l’acte même du théâtre est si éloigné de la vérité, que dire du personnage lui-même ? Qu’il soit réel ou inventé, passé au moulin du théâtre, il n’est plus qu’un être de fiction, parfois plus proche de la vérité lorsque, sorti de l’imagination d’un auteur, il devient archétype, que lorsqu’il renvoie à une personne ayant réellement existé. Au risque que la personne en question qui est représentée au théâtre (au cinéma, dans un roman) devienne plus réelle dans l’esprit du public que cette personne elle-même.

Nous pensions à tout cela en observant le comédien Michel Richard interpréter sur un plateau le personnage de Michel Foucault, philosophe emblématique de la French theory. C’est le titulaire, de 1971 à sa mort en 1984, de la chaire d’Histoire des systèmes de pensée au Collège de France dont s’est saisi M. Richard, et plus particulièrement celui du dernier cours, en 1984 donc, qui portait sur le gouvernement de soi et des autres. Il a pris le parti de ne retenir que quelques phrases, parfois une seule, dans les conférences successives de cette année-là. Seule exception, un extrait plus copieux du discours inaugural de 1971 est inséré entre ces brèves citations. En tout état de cause, le propos de M. Richard n’est pas de nous enseigner en un petite heure la position de Foucault sur le thème de ses conférences de 1984, mais d’évoquer une personnalité. Puisque tous les mots du comédien sur le plateau sont des citations exactes de Foucault, il est patent que ce dernier, dans la dernière année de sa vie, et se sachant malade, s’est laissé aller à tenir en direction de son auditoire des propos provocateurs que l’on n’attend pas de la bouche d’un professeur au « Collège ». Lorsque, par exemple, avant une présentation critique du dernier ouvrage de Dumézil, il prétend que son public n’a pas dû le lire. Or, connaissant, justement, la nature de ce public – qui n’était pas que mondain – il y a fort à parier au contraire que nombre des assistants connaissaient le livre en question. Autre exemple, les interruptions plutôt abruptes des conférences apparaissent très éloignées des formes policées du discours académique.

La liberté de parole de Foucault autorise M. Richard à interpréter le personnage avec une totale liberté sans le trahir. On ne parle pas ici des différences physiques, lesquelles, en tout état de cause, importent assez peu au théâtre, mais du jeu du comédien qui exagère, à l’évidence, celui du professeur au Collège de France. Il n’est pas nécessaire d’aller fouiller sur internet pour vérifier que Foucault ne se couchait pas de tout son long sur le plateau de sa chaire et poursuivait son cours dans cette position ! L’exagération du jeu ne choque pas, dans ce cas, car elle s’accorde parfaitement avec le texte. Et l’on est subjugué par le spectacle de M. Richard agité, arpentant la scène, fouillant dans ses papiers, digressant dans ses propos. Lorsque nous l’avons vue, à l’occasion d’un séjour du comédien en Martinique, la pièce avait déjà beaucoup tourné, en France et ailleurs. Autant dire qu’elle était au point. Ajoutons pour finir que la magie tenait également au lieu où elle était présentée, un tout petit théâtre perché sur les hauteurs de Fort-de-France. Être au plus près du comédien, distinguer toutes les expressions de son visage, etc. : un rêve ici réalisé pour tous les spectateurs.  

Michel Richard, L’artiste et le « dire-vrai », d’après Michel Foucault.

A l’Espace A’zwèl, Martinique, le 12 avril 2019.

Par Selim Lander, , publié le 10/04/2019 | Comments (0)
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