“Lumière, doucement” par Marian Draghici

            Dans une première approximation, l’œuvre peut-être considéré comme  un méta poétique dans lequel se fait jour un projet de vie exprimé dans une longue plainte, c’est-à-dire un lamento très caractéristique. Dans ce premier cas, c’est le processus d’écriture qui est prévalent.  Cependant dans une deuxième approximation, on peut envisager le recueil comme un regard sur soi mettant en cause un  biographème et aussi un regard autour de soi, mettant en cause (le milieu environnant). C’est alors le contenu qui constitue l’angle de vue principal. Trois phases qu’il faut prendre en considération pour se faire une idée générale de l’ensemble de l’énoncé, cependant que nous figurons sous forme de deux problématiques pour faciliter nos commentaires, celle de l’écriture des poèmes eux-mêmes et le contenu déposé dans ces poèmes.

Problématique du contenu.  Il s’évidente alors que ce que l’on est et ce que l’on ressent, et lieu  où l’on est sont d’une grande importance dans la logique du texte. De manière concrète, il revient à dire les choses de la vie de soi, c’est-à-dire de son vécu sous forme de projet de vie ; et également ce qu’on dit  du monde autour de soi et de l’au-delà. Alors il est évoqué tout ce que la poésie peut dire avec les moyens de la poésie au travers des motifs traités. Vient la politique sous forme d’envolées lyriques. C’est un  regard sur le monde qui  s’intéresse à l’Afrique (Ukulélé, Négresse). Avec insistances émerge le motif de la déchéance de l’homme (activité donnant ouverture sur l’au-delà) ; c’est en rapport à la quête de la femme morte qui a été source d’inspiration, donc source de poésie comme égérie ; justement cette créature partie concrètement pour l’au-delà revient sous forme de souvenir ou de fantôme. Ce qui donne lieu au motif de la nostalgie. Donc les caractères de l’œuvre s’affirment au travers de l’émergence des thèmes formés à l’occasion des mouvements de l’œuvre dans sa chimie sécrète.

L’œuvre affirme l’idée de l’existence de Dieu, mais sans préciser quelle place il occupe dans l’univers et la vie des gens. Flotte  dans l’air un certain élan religieux demeuré à l’état latent mais jamais formulé ou concrétisé d’aucune manière.

Problématique de l’écriture poétique. Dans son articulation se pose la question de la méfiance du poète à déterminer la forme pour dire qui épouse sa vérité. Par ailleurs il y a comme le refus d’un tout organisé dans un univers qui promeut le fragment des visions  ou images cubistes. On assiste à l’éclatement d’un monde,  de saisons,  en des éclats  de discours obscurs. En l’occurrence, il y a effacement de tous les signes grammaticaux d’un discours articulé qui porte un message cohérent. On offre le chaos du texte  pour exprimer le chaos d’un référent  qui échappe  à toute appréhension. Il s’agit d’éviter sciemment  toute résonance  entre signifiant et signifié.

On voit à l’œuvre  l’esthétique de l’œuvre qui correspond à  celle des « arts modestes »  qui privilégie le commun, le quotidien, le prosaïsme, le banal, le petit, une diminution de soi qui frise  l’effacement. D’une manière générale, tout est écriture ou l’écriture est tout, car  elle mène à tout, ou au contraire, tout mène à l’écriture. Mais écriture équivaut à poésie, et vice versa.

Dans notre commentaire, nous prendrons en compte les points suivants comme objet d’études, savoir : la quête de la Femme qui se mire dans trois miroirs. Elle est celle par qui tout arrive ici-bas comme dans l’au-delà. C’est le poète tournant autour de soi. En deuxième point : Le poète, sa conception de l’homme et ses relations avec le monde. C’est le poète  autour de soi. En troisième point : La poétique de l’œuvre qui donne les recettes de son écriture. Et l’œuvre comme méta poétique qui réfléchit sur la philosophie de la poésie.

La conclusion.  Reprendre l’idée de la quête de la femme pour montrer  le réel et l’irréel, le factuel et le fictif se combinent. Et finalement, il reste l’écriture qui est une machine à broyer à laquelle tout sert de carburant, qu’il s’agisse du factuel ou du fictif.

Le poète engagé en ses multiples casquettes. Si la poésie est une dans son essence, elle est multiple dans les thématiques traitées. Il en va autant du poète qui est susceptible d’arborer plusieurs casquettes. Tel est le cas de l’auteur des textes de notre recueil. Quand le poète lève la tête, il porte le regard sur le monde pour envisager ses problèmes en tant que poète philosophe réfléchissant sur la nature et le sort de l’homme ; ensuite en sa qualité de poète intellectuel il s’intéresse aux problèmes politiques de son pays et ses environs ; enfin en sa qualité de poète humaniste et cosmopolite, il plaide la cause de l’Afrique. A ce propos, il est bon de mentionner le poète homme spirituel féru de métaphysique qui élabore au sujet de la ville de Jérusalem dans sa dimension spirituelle.

Le poète et la politique. Dans le poème quelque chose de plus réel que le néant on a perçu un vrai élan politique dans lequel s’est élevé le cri du cœur du poète qui évoqué « le coup de feu de la révolte » (38). Dans un autre poème beaucoup plus long, savoir Bible Belgrade moi et le moulin de Také, il s’est fait plus explicite en exprimant sa joie à l’annonce de la mort de l’homme d’État dont la mort a symbolisé la fin de la dictature, et cela sur un ton de dérision. Il a écrit : « olé, olé Ceauşescu n’est plus ».

Le poète, sorti de sa tour d’ivoire, pose le bon regard sur le monde, c’est-à-dire un regard lucide capable de produire des analyses lucides et clairvoyantes, ce qui est à l’opposé du regard d’ivresse de l’homme ivre qui jette un regard trouble sur les événements. Généralement, l’ivresse atrophie notre capacité de jugement, ce qui, par voie de conséquence diminue notre capacité de participation. Donc sur le plan civil et social, l’ivrognerie est un crime contre la société, et les ivrognes sont condamnables. Le couperet du jugement tombe : ivrognerie revient à « gaspiller à son gré les années les plus belles ».

Autre mésaventure politique en temps et lieu : Situation géographique : les Balkans. Là mésaventure est présentée sous forme d’inconfort musicale du poète, mortellement incommodé par « la trompette du régiment ».

Selon toute évidence, cette sortie peut-être interprétée comme une protestation anti-militariste, exprimée dans une analyse restreinte ; mais si on veut élargir le spectre, on y lirait la condamnation générale du train administratif dans son mode de fonctionnement.

Par ailleurs, le poète se pose en victime d’un état de chose, d’une situation qu’il désapprouve, décrite en cet image négative « je suis un cheval / tombé dans une fontaine/ dans une fontaine dans les Balkans » (96).

Au demeurant, le poète dénonce une valse de gaspillage généralisé auquel tout le monde participe : gouvernants comme gouvernés. En effet, c’est tout le monde « qui se met à grignoter/ l’argent public »(97). Mais de manière particulière, le poète ne manque de s’autojuger en laissant percer l’idée d’autoculpabilité, mais fondue dans la sanction de culpabilité générale qui pèse sur la société tout entière. En définitive, c’est l’idée du « tous coupable » qui émerge à la surface.

Poète humaniste et africaniste. Dans deux longs poèmes, prenant le terme « négresse » pour motif, il présente un plaidoyer pour le Vieux Continent, célébré d’abord comme le centre de gravité du monde, ensuite c’est un bilan jouant le rôle de mise en garde à l’Afrique elle-même.

Comme centre de gravité. C’est l’Afrique, berceau de l’humanité tendant un miroir dans lequel la race humaine peut venir s’identifier et se reconnaître. L’image poétique de l’Afrique, c’est la « négresse », véritable totem qui cumule tous les traits humains, éprouve tous les sentiments humains dont le vaste cœur recèle de la place pour tout-venant. L’Afrique ouvre les bras à tout le monde.

Mise en garde. L’Afrique, le plus Vieux Continent, après des milliers d’années, a sombré dans un immobilisme et un attentisme inquiétants dont elle doit se réveiller. En effet « elle ne boit ni ne mange/ seulement s’arrête et attend/ l’air immobile, effrayant/ depuis des milliers d’années/ elle ne fait qu’attendre »(55).

Quant aux rapports personnels du poète avec l’Afrique, nous en ferons mention dans le motif ayant trait à la poétique.

Poésie et réflexions sur l’homme. Les réflexions sur l’homme fusent de partout au hasard des vers, réflexions qu’il suffirait de réunir en un bouquet pour les analyser. Cependant, le poète se fait plus constant et plus précis dans les allusions, dans le poème un sentiment vert en hiver.  Déjà le mot « hiver » dans le titre, est une bonne indication de « saison humaine » ou « saison de l’homme », mais à condition de tirer la saison vers son sens symbolique de néant du blanc à perte de vue et de solitude. On débouche alors facilement sur le désert. Après le poète associe l’homme à l’oiseau chantant haut perché, puis « à une cage/ d’où pousse un rameau abîmé/ par le vent sous la lune ». Donc situation très inconfortable dans un monde presque désenchanté, voire même désespéré. Enfin, nous croyons comprendre que l’homme est fondamentalement poète, et ce dernier est identifié à un oiseau.

Poésie et métaphysique. Le poète dans ses envolées lyriques touchant à diverses préoccupations exhale aussi des plaintes métaphysiques sous forme de prières adressées à des entités supérieures appartenant à des sphères situées au-delà du monde humain. Dans un poème fleuve qui est en fait une adresse à Dieu, il prend pour référent tantôt comme totem, investie du pouvoir divin, sur un plan général, mais également comme l’être le plus intime à soi. Quand il s’agit de Dieu, on s’adresse à lui de manière récurrente sous forme de « Dieu emmène-moi » (quatre occurrences), ou sous forme de « Dieu fasse que j’arrive à Jérusalem ». C’est l’expression de l’homme conscient de son impuissance cherchant du secours auprès d’une instance supérieure. Dans ce contexte dialogique, Jérusalem, la ville sacerdotale par excellence, joue un rôle essentiel.

D’abord, sur un plan général, c’est le lieu de la présence de Dieu qui, de ce fait, facilite la communication ; sur un plan particulier, Jérusalem est personnifié et se confond à l’être aimé ; « la nuit quand j’embrasse// la femme de ma vie à venir/ / j’embrasse Jérusalem montant au ciel » (102). Des textes épars expriment la même pensée de l’existence de relations des hommes avec des entités spirituelles dont les religions se font l’écho dans leur doctrine. Ainsi l’on peut recenser tout un champ lexical du religieux dans ces poèmes qui attestent du penchant métaphysique du poète. C’est le cas du poème le franc-tireur qui est qualifié en sous-titre de (poème pascal) Déjà dans le texte le salon du refusé, il est question de « lampe métaphysique  » (71).

Poétique de l’œuvre. Le point de vue du poète sur le sujet est résumé dans deux poèmes. Le premier qui a pour titre de l’art poétique 1983, nous donne une précieuse indication, dans la formule : « de la lumière, si peu » selon laquelle la poésie doit prioriser la sobriété, la juste mesure, le juste milieu en évitant tout excès de brillance, d’ornements excessifs, ni abonder dans l’art oratoire ou scripturaire emphatique ; c’est aussi abhorrer le spectaculaire ; encore moins verser dans un art de l’abondance expressive, encore moins la surabondance.

La seconde indication est suggérée par le poème : description d’après une autre nature. C’est une intention ou désir de rompre avec la poésie existante pour faire œuvre nouvelle ou d’avant-garde. Alors, c’est une perspective nouvelle ou une nouvelle esthétique qu’il importe d’analyser pour se rendre compte de quoi il s’agit. A nous d’en juger après analyse.

« De la musique avant toute chose »

Primauté du Signifiant. La poésie s’adresse à l’oreille en tant que flux phonétiques, et le sens émane du choc des sons vocaliques et consonantiques. L’œuvre articule avec précision la différence entre du signifiant en tant que tels beaucoup plus que du signifié. Le mot, reçu comme phonème, est considéré comme un système de sons composant une musique. En tout état de cause, l’accent est mis sur l’harmonie ou disharmonie sonore. Ce qui est en résonance avec la poétique de Paul Verlaine proclamant sa fameuse formule : « de la musique avant toute chose ».

Esthétique de la répétition. Cette esthétique vise le cumul, la redondance et le ressassement non seulement pour créer non seulement des résonances sonores, mais également souligner à l’eau forte les aspects jugés importants du texte. C’est donc un acte stylistique pour mettre l’emphase. Un premier exemple est fourni par le poème un hibou de dix tonnes où l’on lit : « et les chiens de garde : très lourd bruit des chiens de garde […] des chaînes- des chaînes ». Il s’évidente que cette reprise des termes vise à focaliser l’attention sur « chiens de garde » et « chaînes » (17).

Répétition et leitmotiv.Une autre manière de répéter est le leitmotiv, qui est la reprise d’un même terme ou thème (ce qu’on nomme refrain dans un chant ou hymne), expression ou apostrophe dont l’exemple type est donné dans le poème fleuve Jérusalem. On commence avec le vers « Dieu emmène-moi » (quatre occurrences), remplacé par un autre vers exclamatif « ah quel harmonica rouge brillant » (deux occurrences).

À l’intérieur des vers le groupe nominal « harmonica rouge » est repris à maintes reprises. Ensuite c’est le cas pour le terme « Jérusalem » et le terme « femme » déjà dès la seconde strophe : « Dieu emmène-moi / de femme en femme/ à la femme de ma vie » (100).

Donc au long des vers du texte courant sur quatre pages, on nage dans un bain de sonorités dans les mêmes mots ou expressions qui reviennent pour produire une symphonie agréable ou dissonante selon ses préférences musicales.

Description d’après une autre nature. C’est un art du minuscule qui refuse toute convention orthographique pour abolir les formes et les structures phrastiques qui épousent la structure et l’organisation du monde. C’est un appel au chaos exprimé par le chaos de la phrase qui met tout élément sur le même plan générique et identitaire. C’est l’abolition de toute hiérarchie symbolisée dans les préséances de nom propre, d’origine, et bannissement tout signé de noblesse, ou d’académique par rapport au profane ou populaire, ou différence en noble et roturier. Tout est ramené sous le même ciel bas de l’indifférence, de non hiérarchie, ramener sous un même pied d’égalité du règne de la minuscule. Cet art se positionne sur la scène des arts modestes.

C’est art qui rassemble les frontières, les marges et les périphériques pour les fondre en un tout toponymique nous où tout s’égalise et s’assimile.

Autre caractère de l’œuvre : un art pour dire qu’il s’agit, qu’il revient à verser dans le prosaïsme, le langage commun du quotidien afin de s’identifier à l’art populaire qui se situe aux antipodes des arts savants et académiques souvent pétri de préciosité prenant le langage savant et élitiste pour véhicule. Sans pour autant abonder dans le simplisme.

Enfin, une esthétique du kitsch. C’est une esthétique du commun qui privilégie l’expression des choses banales et communes du quotidien frisant le prosaïsme. Le poète prend le contre-pied de l’idée qui veut que la poésie participe de ce qui sort de l’ordinaire en utilisant un langage châtié qui véhicule des sentiments et des idées susceptibles d’élever l’âme. Cet art du commun et du banal émaille les vers de vocables ou d’expressions de tous les jours, que l’on pourrait qualifier de lieux communs Dans le poème « lumière, doucement » et la lumière, si peu/ que ce soit/ pour allumer une paille/ sur les eaux », on ne peut qu’être surpris par le dernier vers « au bistrot ». On l’est davantage en lisant le titre du poème suivant (p. 17), un hibou de dix tonnes, car le terme « tonnes » est si peu usité en poésie. Mais l’auteur ne craint pas d’associer ou confondre langage ordinaire et langage poétique qui supposent l’usage d’un lexique choisi. Il a aussi comme objectif de conférer une essence de l’inattendu par l’emploi d’oxymore tel que « le tonnerre de l’harmonie trop forte ». Tout aussi inattendu dans un poème, l’expression « une poignée d’os » (19).

Métapoétique. Notre étude sur la poésie de Marian Drăghici nous a conduit à faire le départ entre poétique consistant dans le mode de création et d’écriture d’une œuvre, et méta poétique qui cherche à savoir ce que l’œuvre dit d’elle-même dans un processus d’autoanalyse ou d’autocritique. Cela trouve sa résonance dans l’œuvre de Gaston Bachelard dans son étude sur la poésie de Lautréamont où il est dit qu’ « il est complice de son œuvre ». En effet, on y décèle un double projet : un qui se limite à une analyse littéraire descriptive et objective qui dévoile les ficelles de création de l’oeuvre, et l’autre qui s’oriente vers la recherche scientifique afin de parvenir à des théories rationnelles et rigoureuses susceptibles de s’appliquer à toutes les œuvres de même nature. (Lautréamont, par Gaston Bachelard, Éditions Corti / Les essais) Pour ce qui regarde notre objet d’études, on constate que le poète écrit et regarde écrire ; et le poème se juge et s’autoanalyse dans une perspective d’autoréflexivité. Il importe maintenant de voir le processus dans le détail de ses différentes phases.

Première autoévaluation. Le poète a jugé que son travail poétique s’inscrit dans une perspective avant-gardiste se matérialisant dans la proposition d’une nouvelle prosodie qui remet en cause la prosodie de la poésie existante. C’est ainsi qu’il a qualifié sa poétique de Description d’après une autre nature (19). L’auteur annonce un renouvellement de la veine poétique, une nouvelle conception.

Seconde autoévaluation sur l’écriture poétique. Le poète affirme de manière implacable que l’écriture corrompt.  Et poésie et corruption, même s’il s’agit de l’idée vague « d’écriture », dans le poème Caracal ma Sighişoara » où il est affirmé que «  NB. À remarquer, avec un sentiment de cœur naturel, que le métier d’écrire corrompt / même le meilleur caractère  intègre d’un chien fidèle / comme mon vieux fox-terrier Carl Gustave< (88) Que faut-il en penser ? Dans une première analyse, nous pencherons pour l’idée que pour le poète l’écriture ne rend pas meilleur mettant en garde contre toute idée d’en faire une panacée ou thérapie contre les blessures de la vie, ni non plus être considérée comme une religion rédemptrice. Donc la poésie ne sauve ni ne rend personne meilleur. Cependant dans une seconde appréciation, notre analyse sera plus nuancée, c’est-à-dire moins affirmative. Ce qui nous a conduit à suggérer prudemment des interprétations. Alors nous croyons comprendre que le poète associe poésie et humour pour faire «  crever de rire ». En tout cas, c’est ce qu’il semble affirmer dans les vers suivants : « dans ces ténèbres j’écris/ réécris/ ainsi pour faire crever de rire/ la négresse » (p. 51). Peut-être une valeur thérapeutique qui passe par l’humour, il y a insistance sur la même idée plus loin dans le même poème, savoir : « l’art c’est à faire crever, / à faire crever/ de rire » (Ibid) !

Omniprésence de la poésie. Il parle de l’omniprésence de la poésie qui occupe tous les aspects de l’existence dans le quotidien du monde ici-bas, comme du monde de l’au-delà accessible au travers du rêve. Pour le premier élément, c’est la visibilité obsédante ou obsessionnelle de la poésie exprimée dans les poèmes « photographier le poème » (p.76). Et le geste d’écrire (pp.61-77). On est toujours dans la poésie, soit parce qu’on est entrain de l’écrire, ou parce que le poème est là par sa présence obsédante sur la page ou support matériel.

Trois visages du poète. Il y a trois manières de se manifester comme poète : Le poète dans l’acte d’écrire « dans ces ténèbres j’écris/ récris » (p. 51), «  poète par sa manière d’être » ; poète par son statut de médium, c’est-à-dire celui qui « photographie le franc-tireur » Il n’est qu’un médium, un photographe du texte poétique, qui émane ou s’origine du monde du rêve. Donc le poème est de source onirique.

Poésie et vocation et inspiration. On n’est pas loin d’assimiler poésie et religion compte tenu du fait que les deux obéissent au même mécanisme, aux mêmes exigences du sacrifice de soi. En effet, l’exigence d’un art requerrant une présence de tous les instants parce qu’il absorbe tout l’être dans son vécu quotidien et onirique ne souffre pas de concurrence. Ce sacrifice va jusqu’à la mort. Le rapport est vite établit entre poésie et mort. On parle alors de poésie tyrannique C’est comme un cas de possession quand la transe poétique vous tient : « depuis des jours et des nuits, depuis des semaines entières / un grand poème (gsp) me hante, son haleine surtout » (77).

Poésie et onirisme. La poésie vient du rêve d’où il sort tout armé, que le poème copie ou recopie comme un scribe. Alors ce qu’on nomme inspiration est un don du ciel accordé librement par les divinités. De plus, se fait jour la mise à contribution d’un imaginaire de l’air, selon les classifications de Gaston Bachelard. On a affaire au sommeil, au rêve (59).

Les trois piliers. Une œuvre bâtie sur trois piliers composant trois absolus : C’est à la fois l’absolu de la femme, l’absolu de l’écriture et l’absolu de la poésie, solidaires s’interpénétrant jusqu’à former un seul nœud ou triangle isocèle. Pour autant, chaque partie du triptyque pris séparément, conserve son autonomie fonctionnant selon sa logique interne, mais que l’on peut combiner pour obtenir un triangle dont les parties sont équidistantes et égales. On obtient le schéma suivant : La femme est poésie ; la poésie est femme, les deux s’obtenant par l’écriture qui est un processus sans fin. Parce qu’il s’agit de la poésie se faisant en tant que vaste d’exister. Les trois éléments ont des implications qu’il importe d’esquisser brièvement.

Pensée féministe ? Pensée féministe ou pas, il s’agit donc de l’absolu de la femme, mesure de toute chose, comme le croit Louis Aragon écrivant «  la femme est l’avenir de l’homme », c’est-à-dire à la fois en poésie et dans la vie. La femme est donc source de vie (comme amante ou épouse), et source d’écriture (comme muse et égérie). C’est alors Elsa. Avec André Breton, on verse beaucoup plus dans le mysticisme, dans l’idéal, dans le merveilleux avec une femme évaporée, mystérieuse comme venue d’ailleurs. C’est alors Nadja qui fait entrer ou descendre la littérature sur le macadam du quotidien, et selon le mouvement inverse fait basculer le réel dans la littérature.

L’écriture et l’écriture poétique. Il apparaît clair que le poète a quelque chose à dire sur la poésie : œuvre à thèses pour autant ? Nous n’irons pas jusque là. Seulement nous devons assumer que si le poète a quelque chose à dire sur sa poésie qui s’étend à la poésie tout court, il fait alors œuvre de « métapoétique ». Et si, dans sa démonstration on découvre les ficelles de construction du recueil, il s’agit d’un travail de « poétique ». Il se trouve que l’auteur fait coup double : en disant quelque chose sur la poésie, celle-ci parvient à dire quelque chose sur l’humanité et sur l’humaine condition.

Si, pour finir, nous devons insister sur la fonction de métapoétique pour mieux l’établir, nous nous contenterions de noter quelques vers du poème ukulélé où on lit : « pendant toute ma vie (n. 1953-m. 2009) / j’ai déchu en écrivant des vers/ à Lima dans un bar. […] les vers ne m’aidant à rien. / ni à porter le plus discrètement en moi la tombe de ma / femme » (92).

Filiation de la poésie de Marian Drăghici. Filiation surréaliste par le rôle de la femme. Le surréalisme, après tout, ne se départit pas d’une auréole de merveilleux. Donc on associe Elsa et Nadja. En effet, Marian Drăghici ne s’est pas privé des sources de l’onirisme qui ne manque pas de donner ouverture sur le rêve qui est la porte ouverte sur l’au-delà. Avec ça la mort n’est pas loin dont l’ombre n’arrête pas de planer sur l’univers de l’œuvre qu’elle teinte de lueurs sombres. On a donc la mort comme médium donc comme lieu de passage ou de transition. On a aussi la translation de la femme en trois épiphanies couvrant la totalité du Temps en ses trois parties : passé, présent, futur, comme résolution de l’équation ou problématique de l’existence en ses apories. ce qui est en résonance avec la profession de foi du surréalisme qui veut que « Tout porte à croire qu’il existe un certain point du temps où la vie et la mort, la communication et l’incommunication cessent d’être perçus de manière négative ». L’œuvre est donc surréaliste en ses présupposés herméneutiques, son écriture (automatique ou pas) et le rôle central assigné à la femme. Faisons maintenant quelques considérations sur l’écriture poétique.

Filiation par l’écriture poétique. Elle s’inscrit d’emblée dans le courant dit « littérature de l’immédiat contemporain » qui met en exergue une littérature en train de se faire dont une des figures de proue est le récent Prix Nobel de littérature fraçaise Patrick Modiano. Avec sans nul doute Annie Erneaux qui pratique une écriture plate accessible à un large public. En effet, entre autres particularités, c’est une écriture simple, dite blanche ou plate, à laquelle tout lecteur a accès facilement, sans toutefois par ailleurs, qu’il s’agisse d’œuvre simpliste ou à l’eau de rose comme dans les romans de gare ou d’évasion qui relèvent de la paralittérature.

 

Marian Drăghici, Lumière, doucement, L’Harmattan, 2018.

Par Guy Cetoute, publié le 08/09/2019 | Comments (0)
Dans: Critiques, Pratiques Poétiques | Format: ,

“Lumière, doucement” par Marian Draghici

Un art poétique totalisant

 Ce poète singulier fait de son oeuvre un ars poetica, ce qui le distingue de ses contemporains, mais un art poétique qui se nourrit sans cesse de son expérience orphique. Il refuse toute appartenance au postmodernisme et suit sa propre voie, à l’écoute de son seul démon intérieur : la poésie. Il est le plus prolifique auteur d’arts poétiques de son pays. Son anthologie lumière, doucement en est la meilleure preuve. La sélection des poèmes est faite par l’auteur selon deux principes : la cohérence thématique et l’art d’orfèvre.

Sous son emprise tyrannique, il vit la poésie intensément en vertu de son crédo littéraire, clairement exprimé dans le poème D’un autre temps, d’un autre âge poétique, en guise de préface. Pour Marian Drăghici, la Poésie est immersion dans un au-delà saisi par l’esprit. Elle devrait éblouir et sauver le monde par sa beauté. Ancré dans la métaphysique, le poème idéal, authentique, ne se révèle que dans le rêve, teinté d’une lumière et d’une beauté étranges. L’acte d’écrire n’est que la transcription de la vision du poème dans un langage poétique, le fruit d’un travail incessant sur le texte pour « plus d’expressivité/vérité esthétique, illusoire, peut-être », affirme-t-il. Le poète s’avère ainsi l’instrument par lequel le sacré se révèle à l’homme.

La poésie est avant tout inspiration, Logos, avant d’être l’art d’écrire : « Je n’avais plus rien rêvé depuis longtemps/Tout cela était rêvé, même déjà fumé./Comme tout y est d’ailleurs : rêvé, fumé./Eh, bien, j’ai rêvé dans un sommeil instantané à l’heure du soir/un poème divin. Le texte, écrit sur l’air, en lettres claires, dorées/se déroulait raide, lent, implacable/de haut en bas, du ciel vers la terre/[…] Au réveil, leur image mentale s’évanouissait en même temps que les derniers instants de sommeil./Le travail au poème – la cigarette, le café, la page blanche –/se consommait par des tentatives (tâtonnements) successives/de réécrire le poème rêvé, « idéal ».

L’art poétique de Marian Drăghici s’appuie sur le tragique de la vie, y compris son vécu, et le livresque. De multiples couches se superposent dans le palimpseste du texte : le réel concret, le biographique, la mémoire affective et culturelle dans un habile mariage de naturel et d’étrange qui donne l’impression paradoxale de compréhension/incompréhension de ses vers.

Sous la fascination/la torture de la poésie, un possédé au sens romantique de l’art, le poète projette son crédo sur le dramatisme de son existence avec un détachement lucide pour esquisser son autoportrait et sa relation avec le Poème. La mort de la femme aimée, l’axe tragique de son destin, lui provoque une profonde rupture au niveau existentiel/de conscience/de langage. Le moi poétique unique, profond, nourri de l’idéalité de la poésie, se dissout sous l’obsession de la mort et atteint la souffrance suprême, incapable de se libérer, uniquement d’assumer les masques de sa propre destruction. Sa conscience perçoit le dédoublement, la dissonance entre « mon moi mystique à côté du batracien athée »(«tuez-moi ou vous êtes criminel !».

Le poète est accablé par le quotidien dérisoire, son autoportrait teinté d’ironie se dégrade, vicié par l’alcool, l’antidote contre l’obsession de la mort. Dans les images de

la dégradation, le lecteur saisit une tentative d’anéantissement de la souffrance sous le masque de l’indifférence envers soi-même. Les métaphores du petit verre, de la négresse, de l’harmonica rouge deviennent les symboles de la déchéance, projetée en espaces exotiques, hallucinants, torrides, sensuels. Mais elles s’ouvrent vers de multiples sens : dionysiaque/thanatique/ sacré/érotique/orphique. Seuls l’amour et son souvenir peuvent défier la mort : « le soir depuis quelque temps/lorsque la nuit tombe/je vis tranquillement/en ton absence/avec ton image évanescente mais lumineuse » (le berceau de la chatte, une cantilène).

Les poèmes le franc-tireur, Bible Belgrade, moi et le moulin de Také, très amples et complexes, reprennent les obsessions du poète, en multipliant son image en masques de l’altérité (l’ange déchu, le franc-tireur, le coq en tôle, le chat faustien, le chien Carl Gustave), en scénarios oniriques aux allusions bibliques et littéraires, tout en déroulant des séquences biographiques dramatiques à partir de nouveaux motifs : le monde comme théâtre, la guerre de Yougoslavie.

Le poète s’assume l’expérience tragique de son destin poétique, en rêvant d’un grand poème, le guide de la survivance du poète, mais aussi l’impuissance de l’écrire.

La poésie de Marian Drăghici où le biographique intervient comme expression du thanatique, révélé en art, est structurée en séquences narratives/descriptives/confessives aux insertions de dialogisme poétique/intertextualité/ onirisme, en images plastiques d’un chromatisme prégnant, symbolique. Les sens se révèlent à travers le jeu sémantique entre la dénotation/ connotation qui entretient une certaine ambiguïté et étrangeté des images/du langage poétique et crée une poésie métatextuelle. Sa création élaborée, épurée

de tout détail vulgaire, refuse le sentimentalisme et les figures de style et n’en garde que la métaphore. De ce refus de l’ornement naît le raffinement stylistique, la plasticité des images poétiques et les tonalités graves, (auto)ironiques, persiflantes et même sarcastiques des poèmes, adoucies par le côté orphique de son lyrisme.

Selon le critique Alexandru Cistelecan, sa poésie se distingue par : la tension prophétique, le paroxysme de la vision, l’impétuosité de l’imagination, la vocation de l’illumination, le langage converti en prière. (1) Le poète s’identifie entièrement à la poésie qui est pour lui un modus vivendi ma manière d’être,/de rester,/de résister sous le soleil/comme individu unique» et une forme de mort (« pour le poète/chaque vers/chaque grand et véritable poème/ déclenche/le choc d’une mort instantanée.// autant de poèmes, de grands et véritables vers/dans la vie d’un poète,/autant de morts brusques/ succesives»).

Mais la poésie le conduit peu à peu à Dieu, sa voie poétique témoigne d’une évolution et d’un changement de paradigme : du sacré esthétique au sacré religieux (Jérusalem) : Marian Drăghici aspire à un art totalisant, ontologique et métaphysique à la fois. Il ne recherche pas l’autorité de l’intellect comme Valéry, mais la transcendance, l’illumination.

Marian Drăghici, lumière, doucement. Traduction et postface de Sonia Elvireanu. Préface de Michel Ducobu, Paris, l’Harmattan, 2018.

 

  1. Alexandru Cistelecan, « Le romantique dans le postmodernisme », Postface à Harrum, le livre de l’échec, Éditions Vinea, 2001.

“Le Silence entre les neiges” de Sonia Elvireanu

C’est une œuvre stimulante qui suscite tout aussi bien des émotions et des réflexions en s’adressant aux sens et à l’intellect. En ce sens se profile l’être entier dans sa sensibilité et ses capacités de jugement. Deux dominantes d’un texte qui donne à penser à sa nature binaire qu’il exprime de diverses manières : que ce soit sur le plan des sentiments, ou sur le plan des idées, et sur le plan de l’écriture poétique, autant de paramètres que notre étude s’ingéniera à mettre en relief au fil de nos analyses.

Comme premier caractère de l’œuvre, nous pouvons la considérer comme une poésie amoureuse. En effet, au centre de l’énoncé se développe une relation amoureuse et sentimentale fantomatique entre deux êtres vécue dans les interstices. Relation roseau qui plie et ne rompt pas, car dans la tendresse blessée et déchirée des deux tourtereaux, on ne compte pas les cris de détresse et les appels au secours.

Comme deuxième trait distinctif, on parlerait d’une poésie existentielle qui pose en creux les grandes questions de la destinée humaine dans les relations amoureuses et sentimentales, ou de la place de l’homme dans l’univers avec lequel il entretient des relations de réciprocités et d’engendrement réciproque.

En l’occurrence, il s’agit des êtres-monde proportionnés à la dimension de l’univers environnant afin de l’épouser en sa tripartition d’esprit, d’âme et de corps, dans l’harmonie des êtres-monde pour un engendrement réciproque. L’homme est à l’image du monde qui le reflète. Dans le contexte où nous nous plaçons, sur un plan religieux ou spirituel c’est la théologie du panthéisme, ou, sur un plan général, c’est la philosophie de l’écologie qui est à l’oeuvre. Dans un cas comme dans un autre, il existe un Dieu-nature qui sécrète la substance vitale.

Par ailleurs, le texte élabore une vision du monde, une manière de sentir, un mode d’être une conception esthétique qui privilégie la féerie, le kaléidoscope mettant en jeu l’être entier esprit, âme et corps ou les sens, notamment l’aspect arc-en-ciel, dominante symbolique du blanc, l’audition (musique, cris et chants), l’olfactif (parfums et autres odeurs).

Les différents états de l’humain :

L’homme solitaire.

Le poème à la page 14 met en scène l’homme seul, car le titre en fait foi : <La solitude de l’aube<’absence, le lierre dans les matins solitaires,/ drapant la solitude à l’aube ». Sur le même motif ; <Le Levant solitaire sous la neige< plaide en faveur de l’idée de solitude comme état du monde (19). La solitude du monde est susceptible d’avoir ses effets dans l’âme humaine. Ainsi, il en va dans le  recueil il est beaucoup question de la solitude des protagonistes. Autre aspect du motif : C’est l’expression du mal-être d’une existence au ralenti, et qui, de ce fait se replie dans le repos, le tassement et la redondance.

Automne et fatalité : « je me rappelle la lumière à travers les troncs/ et toi enchaîné à un arbre. / on s’est enlacés épouvantés, / le labyrinthe de brume nous a séparés/ cet automne viennois…… »(12)Les êtres sont hors de prise et au-delà de prise, inaccessibles à eux-mêmes et aux autres ; c’est alors le règne des ombres et des traces et des reflets. Les êtres comme ombres : C’est le cas du poème Psaume  qui nous informe que : « Les ombres ne prennent pas corps/ / ne se laissent pas embrasser,/ parfois il lui apparaît dans le rêve ,/ elle le recherche encore,/ lui murmure des paroles oubliées » (17).

Pour les êtres comme reflets : rôle du miroir. C’est une manière d’être inconsistant, inaccessible comme une ombre : « La frontière entre nous/ c’est l’ombre » (31)Pour les êtres comme traces. L’idée de <traces< est clairement suggéré par le poème Traces étrangères dans lequel est développée la pensée de l’être aux prises avec les choses du monde contre lesquelles il faut se battre pour exister ou du moins pour garder son identité : « dans le corps-souvenir,/ que j’ai perdu ma propre trace/ entre tant d’autres étrangères à moi,// qui veulent vivre en moi » (83).

Autre cas des êtres inaccessibles : « Au-dessus des nuages blancs à travers lesquels/ on a tant de fois flottés ensemble/ nous avons jeté l’ancre dans l’infini » (36).

Le désert humain

Nous comprenons le <désert< comme un monde dans lequel on se sent étranger, monde qui nous exclut parce qu’il est hostile. Par ailleurs, c’est un milieu dans lequel on se plaint ou ou souffre de solitude et de rejet. Sur un autre plan, on souffre de perte du sens de sa propre personne, et d’absence à soi. De plus, les êtres sont sous l’empire de l’automne <l’automne se met sous mes cils< (88). Sous l’empire de l’hiver. Un monde hostile : « Les instants , le tourbillon de neige parmi/ les ténèbres en moi/ l’épouvante faisant s’écrouler / les cailloux sur ma montagne » (14).

Tous les efforts pour joindre l’autre sont demeurés vains. Dabord : < je t’ai appelé, tu n’étais nulle part » Ensuite : <Je t’ai cherché, tu n’étais nulle part< Enfin : <j’ai crié ton nom, tu n’étais nulle , part< (11).

Le caractère religieux : le panthéisme.

Est en cause fondamentalement le rapport à l’univers, à la transcendance. Au centre de l’œuvre cela s’incarnent dans quelques manifestations humaines qui débordent le cadre des choses ordinaires, c’est-à-dire qui ne répond pas de la logique humaine des phénomènes, et que de ce fait nous attribuons au surnaturel ou le merveilleux.

Les êtres évoluent dans un univers où se produisent des événements qui se distribués sur deux échelles différentes : l’une qui participe du monde naturel, et l’autre qui relève du domaine du surnaturel. Donc double régime des faits dont celui répondant au nom du surnaturel retiendra la meilleure de notre attention dans cette chronique.

Le champ de définition du surnaturel en général. C’est le monde dans lequel l’homme exhale quelque chose de supérieur à lui-même qui se rapporte au domaine de l’indicible, de l’extase. Dans l’oeuvre, l’amour est exhaussé à un niveau supérieur et transcendant dont l’asymptote tend vers l’infini. Donc au monde fini s’oppose le monde infini dans lequel les conséquences des actes échappent aux contingences et limites spatio-temporelles.

Quant à l’homme lui-même, il est portraituré comme une créature angélique affranchi des lois de la pesanteur. On touche aux parages de l’absolu ; et l’admiration absolue de l’homme touche a à la sacralité de l’homme. C’est aussi l’homme monde ou l’homme-univers. Dans ce contexte, le sacré signifie : respect, admiration.

Donc le texte érige en dogme l’existence de valeurs supérieures. Ces données étant posées, il importe maintenant de les actualiser par des exemples tirés de l’énoncé que représente le recueil.

1-Champ lexical du religieux. Nous avons souligné des mots et expressions relevant du domaine religieux dont voici une liste non exhaustive : « la ceinture de Dieu » (page 42) ; « l’au-delà » (page 26) ; la déesse « Isis » (page 34). La visiteuse venant du Yémen pour rencontrer le roi Salomon « Reine de Saba ». Deuxième occurrence du vocable Dieu : « l’autre Dieu, au-dessus de l’arc-en- ciel » ; les trois termes associés aux Rois mages visitant l’enfant Jésus « l’encens, la myrrhe et l’or »  (page 37) ; le terme « psaume » (page 37), un livre de la Bible ; le vocable promesse dans l’expression « promesse sainte » (page 41) ; le terme « anges » (page 115) ; le terme « prière » (page 117), etc.

2-Goût du merveilleux. C’est d’une part l’expression de l’anthropomorphisme de la nature agissant comme l’être humain. On apprend d’un côté que « le sable chante » (page 51) ; de l’autre, on écrit « le soleil se meurt » (page 112). La même propension à l’anthropomorphisme : « la nature comme par-dessus le visage des nuages » (page 46).

Pour ce qui est de l’homme, il est investi de pouvoirs surnaturels lui permettant d’agir sur les éléments ou de résonner avec eux. Par exemple, on met en évidence le pouvoir de la protagoniste sur le soleil : « elle attire le soleil sur les sentiers » (page 47). Dans le même poème, il est question des « ombres par-dessus le soleil traînent sous les pas ».

C’est aussi l’idée de l’être-monde ou être-univers pour véhiculer la pensée de l’homme irradiant hors de l’ordinaire pour irradier vers l’extraordinaire. Tout prend un sens nouveau planant au-dessus du prosaïsme pour s’élever à l’indicible et l’extase promouvant un être voisinant entre homme et ange en rapport avec la réflexion de Blaise Pascal postulant que « l’homme n’est ni ange ni bête ».

Cet être médian se signale par des actes et un milieu très caractérisé. Sur le plan du toponyme, c’est l’univers du blanc, signe de l’innocence et de la pureté. Le « blanc » dont il est question est « le blanc primordial » (page 39). Pour ce qui est des « actes », ils sortent de l’ordinaire, c’est ce qu’on nomme le merveilleux.

Dans le poème « Le jeu des anges », il y a inversion des valeurs. Les anges se conduisent comme des hommes – « Les anges descendent sur les trottoirs ». Et les homme comme des anges – « les gens tombent fauchés/ ils deviennent anges et entrent en jeu » (page 115). L’homme et la quête de l’innocence : « nourriture miraculeuse naît dans mon corps ». Il y a comme une incorporation homme-nature, ce qui implique désincorporation préalable de l’homme « le Levant plonge dans ma chair,/ s’allonge sur le pré au tréfonds de moi » (page 40). L’homme et la quête du salut. Le salut suppose nouvelle naissance ou renaissance. On part de l’idée de « retour chez soi » qui signifie à la fois « se redécouvrir » mais autrement « c’est aussi une renaissance du monde environnant » tout autant « une renaissance de soi » (page 32).

L’idée de « renaissance » est au cœur de la conception du salut du christianisme. Nous chassons sur le terrain des chrétiens et de leur dogme central.

Le poème « Chant solitaire » développe la pensée « d’espérance », celle « d’une maison » qui pourrait se rapprocher de « l’espérance du ciel ou la maison du Père ». Jésus a promis « une demeure à ses disciples » (Évangile de Jean, chapitre 14).  Dans le poème « Son paradis », c’est l’utilisation d’un article de foi central croyance au paradis pour les chrétiens (page 87). Le poème « Chevaux blancs » mélange christianisme « arbre de vie » dont la Bible fait mention dans le livre Révélation et paganisme en mentionnant le terme « Olympe ». Le poème « L’arbre de vie » confirme l’idée du motif chrétien déjà évoqué .

Il y a une vraie adhésion à la symbolique de « l’arbre de vie » que le protagoniste s’approprie sans complexe en consignant par écrit : « arbre de ma vie d’avant et d’après ma naissance,/ arbre seuil entre les mondes » (page 90).  Il y a comme une quête spirituelle. C’est le désir de flotter par-dessus les, d’échapper à tout ce qui pèse et nous cloue au sol. Rêve réalisé puisque la protagoniste est « transparente comme l’air ».

Quant au protagoniste il est revenu à l’aube « pour ressentir l’infini » (page 28).

L’homme et la quête de l’innocence et de la pureté. Ce désir s’incarne dans la débauche de blancheur qui épouse la neige immaculée. Les êtres pénètrent dans cet océan blanc qui se tasse parfois, mais s’accumule dans le silence complice. Ce motif religieux de ceux qui cherchent la paix que seul l’univers de l’au-delà peut procurer. C’est aussi reprendre le sens oublié de la vie. Finalement on recense tout à la fois une quête de spiritualiste d’innocence, de pureté, de renaissance.

 

Sonia ELVIREANU, Le silence d’entre les neiges, Paris, L’Harmattan, 2018.

 

Par Guy Cetoute, publié le 22/08/2019 | Comments (0)
Dans: Critiques, Pratiques Poétiques | Format: ,
Poèmes (II)

MÉPRISE Les mains brûlantes qui couvaient le désir émergeant s’envolent laissant sur le corps embrasé de l’amante des colonnes géantes qui picorent et déchirent la chair blanche des seins gonflés qui se méprisent… ****** DE PROFUNDIS il y avait la neige sur les champs de l’hiver il y avait la pluie à la fin de […] Lire plus »

Éloge de la mangrove (Extraits)

  blanche canne qui déchausse précoces arpentages et bat paupières de toutes saisons d’enfance blanche canne pour enfin recoudre le fil liant mes cahiers pubères ils fleurent colle décatie annoncent l’éloge de la mangrove que j’esquisserai par encre de Chine et d’alluvions au défilé du parler vrai sais-tu que j’ai longtemps archivé chacune de mes […] Lire plus »

Instants / instantanés : les « Haïkus Martinique » de Michel Herland

Le signe calligraphié d’un H parcourt le petit recueil poétique « Haïkus Martinique » de Michel Herland, universitaire, économiste, essayiste, romancier, poète.

Il s’inscrit ici dans la lignée des auteurs français francophones comme P. Claudel, P. Eluard, Stéphanie Le Bail…, lesquels, séduits par la force de cette forme ultra courte de la poésie japonaise, se sont efforcés de la transcrire dans notre langue. Les difficultés de l’exercice sont multiples car il ne suffit pas en effet d’amaigrir un alexandrin trop bavard, d’enfermer un sonnet dans un tercet.

Cinq syllabes, puis sept et à nouveau cinq rythment les trois lignes de vers enrichis d’allitérations, d’assonances, de sonorités suggestives, quelques rares rimes. La versification seule pourrait faire japonisant mais ne ferait pas le haïku. Il y faut aussi toutes les richesses d’un instant évoqué.

Soleil explosé
Du bas en haut des nuées
Le ciel embrasé

Loin d’être dans une imitation servile autant que vaine, M. Herland innove. Et les puristes de ne pas tolérer et de s’indigner de certains écarts ?

Pourtant si l’on veut rester fidèle à l’esprit japonais qui prône comme vertu première l’humilité (ce que Carlos Ghosn aurait dû savoir), si l’on veut considérer l’esprit du haïku dont l’essence est la pure simplicité, l’auteur, M. Herland, nous propose un ouvrage de poésie pure, sans filtre, nue. Originale dans le sens où c’est à l’origine de sa sensation, de sa pensée que sont saisis les mots. Il les organise et scande selon la métrique traditionnelle 7, 5, 7, bien sûr, mais le scandale réside dans l’innovation même : l’usage de la photographie ! Le critique orthodoxe dira à juste titre que le haïkiste doit suggérer son paysage, son portrait, son émotion et qu’il revient au lecteur de les construire. La beauté du poème s’enrichit de la vision de l’autre de sa sensibilité ! Certes, trois fois certes, c’est au lecteur de construire son roman, ou son poème à partir du travail, du don, de l’auteur.

Il ne s’agit pourtant pas pour Michel Herland d’apporter une illustration à la défaillance d’un imaginaire. Au contraire. La rusticité d’une photographie numérique, brute ou à peine retravaillée, renforce le rituel des haïkus. Et surtout, le prétexte-support ainsi offert invite le lecteur à s’aventurer lui-même dans les bois, au bord des rivières, à la recherche de ses propres images. À un safari dans sa propre photothèque.

D’ailleurs, voici un petit jeu. Car l’esprit du haïku est souvent ludique. Et l’illustration castratrice. Avant tout, mettez un cache sur les clichés de l’auteur, après la lecture d’un poème fermez les yeux, écoutez-regardez votre image intérieure… comparez à la sienne… relisez… construisez… déconstruisez.

Vous serez tantôt en harmonie avec l’auteur, parfois en désaccord avec sa morale implicite, mais l’invitation au « partage de mots et d’images » auquel nous convie M. Herland s’opère d’autant plus aisément que sa sincérité est totale. Nous retrouvons ici, épurés, en filigrane, ses pensées, croyances, parfois même un soupçon… de l’érotisme caractéristique de ses romans.

Une dernière innovation qui mérite d’être soulignée : le dépaysement. Ni l’Asie, ni l’Europe. La nature, tropicale, luxuriante, exotique, insolite fait de cet objet-livre si simple constitue une entrée en matière attachante pour un touriste par exemple. Autant qu’une chanson douce, familière aux cœurs antillais.

Imaginerait-on ce professeur d’économie, du haut de sa chaire, sensible aux beautés de la nature ? C’est aussi le paysage intérieur de M. Herland que nous partageons avec ses thématiques (les riches et les pauvres, l’injustice…)

C’est petit chez lui
Mais l’herbe ne manque pas
Il s’en accommode

 

Ses obsessions (la mort, le temps qui passe)

La nuit va tomber
Le vieux bateau s’assoupit
Au fond de la baie

Ses interrogations (sur la religion, les racines, le pouvoir), sa curiosité de l’Autre, son humour aussi… ou encore son regard aigu isolant dans l’espace un détail pertinent (un chat, un rocher)

Ce chat aux grands yeux
Dans la ville abandonnée
A quoi rêve-t-il ?

 

 

Michel Herland, Haïkus Martinique, Poèmes et photographies, Fort-de-France, K-Editions, 2018, 128 p., 15 €.

 

 

« Jusqu’à la cendre » de Claude Luezior

            Fulgurant ”JUSQU’À LA CENDRE” : ce recueil de Claude LUEZIOR, préfacé par Nicole HARDOUIN, est illustré d’une magnifique œuvre du peintre Jean-Pierre MOULIN intitulée  « Au delà du tunnel ».

Il faut savoir que l’art poétique de Claude Luezior se situe dans le domaine âpre et risqué du chercheur d’or : le poète y investigue un gisement intérieur, dont il connaît les failles et les ruissellements. Ou plutôt le jaillissement d’un magma dans lequel il fouille à mains nues. Ainsi la nuit prend-elle son incandescence. L’intériorité de l’écrivain à l’écoute des ébranlements du monde et des fissures de l’humain, provoque des turbulences dont nous avions ressenti les secousses sismiques lors du précédent ouvrage intitulé ”CLAMES”.

« JUSQU’À LA CENDRE », livre chauffé à blanc par la conscience de la finitude, brûle les flancs de la vie : conscience vive qui nous incendie, car, de fait, ses scories et leurs dévers fertilisent notre quotidien : en marge / de nos écritures / le goût acidulé / d’espaces (…) marge vierge / mais brûlante / où peut éclore / juste un graphe / de l’indicible (…) mot-clef / d’une parenthèse (p.23).

C’est un feu-témoin de nos faiblesses, un feu que l’on voit de loin. Signe des dieux en colère devant l’état spirituel du monde, cet embrasement se transmue en feu intérieur qui tourmente et épure tout poète-lecteur à l’écoute. Feu qui le torture de questions sans réponses et qui l’oblige à assembler ses mots à chaud, comme le ferait un orfèvre de l’indicible : ” éteindre en moi / ces restes d’incendie / qui ravagent ma peau / et couvent encore / les morsures/ de leurs exigences ” ( p.74).

L’homme est partagé entre cette brûlure intense de la quête poétique toujours renouvelée et le froid glacial de la solitude personnelle qui transforme le poète à la fois écorché et pyromane en mendiant de l’amour : ”décalque une fois encore / ces mots évanouis / qui nous ont fait vivre” (p.60). Par bonheur, se présentent, au jour le jour, des miracles en minuscules, comme la contemplation tranquille d’un jardin tendre, dont la pudeur est rafraîchissante : ”au cadastre de la pluie, un escargot (…) et son désir de feuille (…) Pour elle seule ; une toute petite morsure d’amour”. Sans oublier, en embuscade : une épaule / peuplée de tendresse / pour trébucher / parfois (…) une épaule / qui respire / au gré d’un sein / tout juste issu / du paradis / (…) son épaule fertile / nourrissant / mes carences ( p.56 ).

Cette profonde partition pourrait avoir été écrite par un Berlioz pour la partie scandée en vers puissants : ”violence / fracassée / que distillent / encore / les millénaires” (p.21) et par un Mozart pour une partie en prose, gravée en italique, plus coulée, plus légère : “atteint de folie pure, le voici qui traduit le verbe en vin” ( p.40).

 

Claude Luezior, Jusqu’à la cendre, Librairie-galerie Racine, Paris, 2018, 15 €.

Poèmes (I)

TOURMENTE Par un soir noir d’hiver,sur les hauts plateaux de l’angoisse, je me suis égarée… Un vent aigre s’est levé, bousculant les nuages soulevant par plaques ondulantes les espaces tuméfiés…Sous le souffle glacé de son haleine a poudre grise des chemins s’est dressée pour former des lames déferlantes, écumantes de colère et de rage…Et je […] Lire plus »

Un recueil d’Isabelle Poncet-Rimaud

Isabelle Poncet-Rimaud Les soubresauts de l’âme ou la  révélation  de l’être dans Entre les cils,poèmes (Jacques André Éditeur, 2018)

            La poésie d’Isabelle Poncet-Rimaud a  toujours la beauté  de l’offre. Ce recueil ne fait pas exception. La citation de Marc-Henri Arfeux en épigraphe nous place d’emblée devant son caractère sacré: ” Aucun chemin,tel est le don […]”,même s’il semble inhabituel de supprimer ainsi la quête. Ici,la poétesse s’adresse à ce qu’il y a de plus élevé dans l’être humain: l’âme,souffle spirituel ( mot récurrent dans sa poésie),l’esprit, au sens de pensée, mais aussi le désir qui relie  les deux dans l’ être. Cette relation trinitaire prend la mesure de l’humain, c’est-à-dire son “épaisseur”:

L’âme écarte les rideaux
de l’esprir
juste assez pour que se glisse
l’être
et tâte de son épaisseur

            On a parfois l’impression que les métaphore coulent de source comme si l’ expression du sacré restait nue, dénuée d’artifice ou d’oripeaux,comme si, au coeur de l’être auquel Isabelle s’adresse, résidait l’art de recevoir le don de poésie. Celle-ci a le goût de la sensualité,de l’harmonie entre l’homme et sa résidence terrestre:

Elle porte la couleur de l’homme,
le revêt de la chair du monde.

(Poésie)

mais, sans doute doit-on rester humble, avant de passer à une étape supérieure. C’est certainement l’ expression d’une impuissance, une déploration explicite parce qu’il n’y a pas enchaînement mais rupture:

Pourquoi faut-il que le passage
procède toujours
d’une porte que l’on ferme?

Beaucoup de ces poèmes admonestent le lecteur,le mettent en garde contre toute invasion, la facilité d’envahir les terres ” de l’autre” dont “tu ne sais rien“. Chaque être est unique  et différent; le respect   semble ici la vertu cardinale. Pénétrer par effraction chez l’autre, c’est  accomplir un véritable viol,le déposséder de son essence.

            Pourtant,ne nous y trompons pas, ici l’harmonie n’est pas de mise. Isabelle évoque les”mots-cannibales“, “cruel,l’oiseau“, les “scories du temps“, une “griffure sur le mur /buté…  des mémoires“… Une nature  outragée par l’animal ou par l’homme qui infligent la mort,parfois pour survivre:

l’oiseau […]
vole l’argent
 frétillant
d’un ventre de poisson

            À quoi ou à qui renvoient ces stigmates? La nature tout entière est à l’œuvre pour mettre en garde l’homme contre le mal exercé parfois contre l’animal ou le végétal.

            Le don de soi qui est au coeur de cette poésie,dans son élévation,n’a rien d’inné. Il y a toujours une lutte entre soi et soi-même pour surmonter  la solitude de l’être  ou plutôt de l’âme  puisque ” la mort est inépuisable“.

            Que faire alors? Où réside l’espoir? Malgré une certaine sacralisation de la poésie, cette ” mystérieuse vision fugitive“,on perçoit une  forme de désenchantement voire de résignation dans Entre les cils, ne serait-ce que par le titre qui refuse de nommer le regard et peut-être la vision partagée qui devrait unir les hommes.

*

 La vie montre les crocs
quand l’heure approche
en vain.

            Lorsque Isabelle Poncet-Rimaud nomme la mort, ce n’est jamais pour l’apprivoiser puisque qu’elle est “inépuisable“,mais pour en souligner la rigidité : ” la mort /sur le carrelage froid / si froid”ou “la dalle froide“. Ici,la métaphore symbolise l’impuissance : j’aurais tant voulu[] j’aurais tant aimé...” s’exclame la poétesse puisque la mort nous prend toujours au dépourvu. On ne peut que déplorer que la vie continue vaille que vaille “sur les flots intranquilles/du temps“.  Allusion au Livre de l’intranquillité de Fernando  Pessoa?

            Qu’elle évoque avec beaucoup de pudeur et d’émotion  la perte du père ou de la mère,Isabelle Poncet-Rimaud déploie les “étendards de la mort” en une superbe métaphore filée ( page 32) pour mieux condamner l’absence, c’est-à-dire le manque,notre manque,notre vide intérieur devant la perte de ceux qui nous ont donné  la vie.

            N’y a-t-il donc que la violence d’un silence à opposer en vain  à la multitude comme dans ce bel oxymore si poignant où la personnification est essentielle.?

Le silence hurle
et joue des coudes
au milieu de la foule
[…]

*

            L’ homme  -et ses mots- semble parfois prisonnier,victime  de son impuissance, ( la mer d’impuissance), en exil perpétuel, à l’abri illusoire des vitres derrière lesquelles il contemple le monde de la ville, symbolisant l’enfermement de la condition humaine. Le citadin semble voué au statut de prisonnier.

            Comme elle est belle et accomplie cette poésie qui stigmatise “ l’impossible accord à jamais” de toute vie! Sans doute parce que nous devons faire le deuil de notre enfance  représentée par l’élément liquide, ” l’ eau des enfances“,- symbole du liquide amniotique et de l’arrachement au ventre maternel?- et devenir orphelins sans y être préparés.

Cette blessure encore
à la fenêtre de l’enfance
qui toujours claque
au vent de l’abandon

*

            On trouve également dans Entre les cils  le besoin de nommer pour mieux ressentir et transmettre -malgré  tout ?- une forme de plénitude. Ainsi avec  une  personnification sereine du silence, ombre bienveillante, dont la main et la tendresse se déploient en agissant  comme un baume universel:

La main du silence
bienfaisante
s’ouvre
voile
de tendresse dépliée

            Le silence, à la fois oppression et réconfort, est donc multidimensionnel et contradictoire: à la fois brutal et doux selon le moment.

            *

            Cette poésie vibre ” au fond de l’être” pour l’élever,parfois malgré lui, en construisant un chemin de libertés. Le monde est toujours présent, qu’il soit complice ou destructeur; l’amour toujours en mouvement ou réduit à l’immobilité comme si l’être humain était amputé d’un membre.

 L’alternative est belle dans son émotion,sa simplicité ontologique puisqu’il s’agit pour chacun d’entre nous de trouver:

la branche morte des  illusions ou la balle bondissante des amours partagées

mais avons-nous vraiment  le choix?

*

            De plus, l’amour ,souvent associé à l’eau: “les eaux amoureuses“, “l’eau des enfances” est une constante dans ce recueil. Il semble que la passion puisse sinon vaincre du moins atténuer les effets du temps dans Entre les cils. L’amour est peut-être un des chemins qui mènent  à la sagesse, pour Isabelle; il a force de vie, il est source d’enseignements même s’il est stigmate des impuissances, identité morcelée, dissimulation,”masque de nos carnavals“. Chez Isabelle, la contradiction -le mot est mal choisi certes- est synonyme d’interrogations fertiles.

.           On voudrait garder cette révélation au creux de la main jusqu’au seuil de la mort et oublier que,parfois ,”tu n’as pas su aimer“.

            Oui,forcément, il faudrait

un jour,peut-être
se souvenir
du verbe aimer

en oubliant, peut-être, la mort qui rôde. Peut-être… 

             Le va- et- vient de l’âme Animula vagula blandula[1]  entre souvenir et oubli anime Entre les cils au sens étymologique. Entre les deux, palpite l’ être humain nourri et souvent détruit par ses contradictions et une indéfinissable nostalgie. L’être, toujours insatisfait, reste un mystère parce qu’il se sent et se sait impuissant devant la mort,ce masque grimaçant. La poésie d’Isabelle Poncet-Rimaud restitue avec émotion la beauté évanescente et éternelle du monde malgré son incohérence, en des vers  inspirés dont certains sont de toute beauté.

            “Plus on voit ce monde, et plus on le voit plein de contradictions et d’inconséquences”,  constatait Voltaire.

            Mais entre les cils d’Isabelle Poncet-Rimaud jaillit l’intensité d’un regard,révélation de  l’être.

Cet article a paru en mars 2019 dans le numéro 1  de NORIA, revue littéraire et artistique dirigée par Giovanni Dotoli et Mario Selvaggio(AGA editriceaga/L’Harmattan)


[1]     in Marguerite Yourcenar: Les Mémoires d’Hadrien ( Gallimard)

Par Denis Emorine, publié le 15/04/2019 | Comments (0)
Dans: Critiques, Pratiques Poétiques
“Soleils vivaces” de Jean-Michel Aubevert

« Mon royaume n’est pas de ce monde » [1] Sous le signe de la rose et du soleil, le recueil de proses poétiques Soleils vivaces de Jean-Michel Aubevert questionne le monde, ses croyances de toutes sortes qui étouffent la liberté et le souffle de la vraie vie, celle de la rose qui éclot malgré tout, répandant […] Lire plus »