Editeur: Jean-Marie Gleize

Jean-Marie Gleize est professeur de littérature moderne et contemporaine et directeur du Centre d'études poétiques de l'École normale supérieure Lettres et Sciences humaines (Lyon). Il est auteur de plus de vingt ouvrages de poésie et de critique.
« Le sablier de l’absence » – extraits

L’INSTANT DU THE Avec l’eau et le feu, la lenteur des gestes on peut fondre en quelques secondes à ressentir dans ses mains, la chaleur du bol en terre où se cache le soleil. ***** La pluie frappe aux carreaux L’orage tourne autour de la maison Feuilles froissées La danse du thé noir Exorcise la […] Lire plus »

Neige exterminatrice – extraits (IV)

Mémoire d’équinoxe Bas-pays de la pluie granit pommes dormantes Vieil hiver que disperse un rire de vipère Bohêmes d’outre-mer par les villages maigres Sous les porches d’église et les pierres tombales Verveine riz amer odeur de poisson neuf Dans les épiceries fumeuses de la mort Mémoire d’équinoxe évanescence mauve De l’âme vers les ports bariolés […] Lire plus »

« Tropiques » suivi de « Miserere » : un recueil de Michel Herland

C’était à Nouméa, au bord du lagon, dans un piano-bar.

Chaque mercredi soir s’y tenait une séance de notre club de lecture, où le micro était ouvert à toutes les voix désireuses de faire vibrer un texte, à tous les horizons de la littérature, et singulièrement de la poésie.

Nous n’y avons sans doute pas lu les premières pages de Salambô, dans cette atmosphère feutrée, si peu compassée, où les voix des intervenants inclinaient moins à convoquer le tonitruant Gustave, qu’une foule d’écrivains plus confidentiels du monde entier.

J’y vis Michel Herland pour la première fois ; sa discrétion courtoise, cordiale, généreuse, dissimulait mal l’intérêt formidable qu’il portait à la littérature, et plus précisément à la poésie, et qui a fondé en toute simplicité, et renforcé au fil du temps, notre amitié.

Aujourd’hui, présentés d’emblée en une édition bilingue, où la langue roumaine en regard, chaude de sa latinité, ne pourra que les servir suavement, ce sont des poèmes essentiellement érotiques qu’il nous offre.

Les voici donc sous vos yeux, livrés avec une sorte de désinvolture contrainte, provocante parfois, jusqu’à l’obscène ou l’argotique, dont une contraction syntaxique, par endroits, semble venir rectifier l’abandon. L’exaspération du désir y est volontiers d’une leste crudité, mais également distancée d’accents courtois, comme des clins d’œil adressés à un fin amor oublié, ou des retours à une équité de registres, comme des rappels surannés que tout amour est aussi une distance, une mesure extensible du temps, un égard pris pour l’autre.

Ainsi, devant la « Lagune d’écrasé soleil », l’érotique, glissé dans l’exotique par sa lettre distinctive même, y fait de ludiques oscillations du tu au vous, aussi bien que de pudiques écarts au elle de l’idéal atteint comme du dépit amoureux toujours craint.

Dans des strophes tentées par le sonnet, les vers sont souvent frappés, formellement durcis, et craquant sous la dent ; ailleurs au contraire les voilà mâchonnés, ensalivés en quelque manducation prosodique (quand l’élision du e muet par exemple, à la césure ou dans les hémistiches, se heurte à la coque de la consonne qui suit), et le lecteur peut les entendre alors comme autant d’espiègles phrasés.  L’humour et la dérision, tour à tour, se frôlent, se frottent.

On devine qu’il s’agit là, en quelque sorte, dans ces textes se jouant d’eux-mêmes, de compenser un peu, en sous-main, la tenace et touchante nostalgie qu’on y sent monter de l’amour.

Le spleen, ou selon le mot roumain, le dor (tout aussi difficile à traduire en français, dit-on, que le spleen baudelairien) est là en tant qu’épaisseur tangible, en tant que double peau sous la caresse. Michel Herland confirme bien qu’en matière d’amour, les poèmes qui nous touchent sont, par une agréable réciprocité, autant à lire qu’à toucher.

Plus loin, mais à peine, si brutalement à proximité, ce sont les misères du monde, les révulsantes notations du sordide, les énumérations de la douleur, du désespoir.

Parce que, si rien n’est plus fragile, plus déchirable que la peau, plus éphémère que la caresse, rien ne semble aussi plus durablement encrassé en l’homme que la violence triste de sa condition.

 

Michel Herland, Tropiques suivi de Miserere – Tropice urmat de Miserere, édition bilingue, traduction en roumain de Sonia Elvireanu, Iasi, Ars Longa, 2020, 134 p.

 

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PS / Tropiques suivi de Miserere – Tropice urmat de Miserere, est en vente chez l’auteur au prix de 10 € + frais de port. Ecrire à l’adresse suivante :

herland-livres@laposte.net

Le recueil Haïkus – Martinique (poèmes et photographies), Fort-de-France, K-Editions, 128 p. est également disponible chez l’auteur au prix de 15 € + frais de port. Ecrire à la même adresse.

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A la Martinique, ces deux ouvrages peuvent aussi être acquis à la librairie Le Papillon bleu à Fort-de-France.

Instants / instantanés : les « Haïkus Martinique » de Michel Herland

 

“Vers l’Est ou Dans l’ornière du temps” de Denis Emorine

Une identité trouble, vacillante

Poète, romancier, nouvelliste, dramaturge français contemporain, essayiste, traduit en plusieurs langues, Denis Emorine ne cesse d’interroger son identité éclatée dans toute son oeuvre. Une identité brisée entre l’Est où il retrouve ses racines slaves du côté de son père, et l’Ouest, qui l’enracine dans l’amour de sa mère, recherchée à travers les femmes rencontrées dans sa vie. Il la ressent comme une blessure que rien ne pourrait cicatriser, ni même l’amour d’une femme choisie pour la vie. Son recueil bilingue Vers l’Est ou Dans l’ornière du temps/ Verso l’Est o nel solco del tempo, traduit en italien par Giuliano Ladolfi, en témoigne : « Où que j’aille/ j’emporte avec moi/ une identité trouble/ vacillante/ chaque moment de bonheur est traversé par la mort ».

La mémoire tourmentée par les souvenirs d’un passé tragique l’accable et entrave son bonheur. Il le porte dans son sang comme un mal  qui nourrit la douleur et l’obsession de la mort. Le regard tourné vers l’Est, d’où viennent les barbelés, les camps de la mort, le poète ne saurait s’en libérer, car il a marqué à jamais la vie de ses parents et la sienne.

La mort et l’amour sont inséparables dans ses poèmes. Il les a connus depuis l’enfance. L’amour le plus profond est troublé par le frisson de la mort. Un cri de rage contre celle qui lui a enlevé les êtres les plus chers, et un autre de secours lancé à la femme aimée, voilà le fil rouge du recueil.

À l’Est c’est la mort qui lui fait peur, le tracasse, l’épuise. Il y voit le flot rouge du sang des victimes, l’amour déchiré par la guerre, les yeux bleus de sa mère et ses bras protecteurs, comme une hallucination.  Sa voix se fait celle de la douleur que l’on ne peut pas partager.

Il y a deux femmes dans la vie du poète : la mère et l’aimée. La première, il ne réussit pas à l’effacer de sa mémoire, ni la mort, ni la douleur de sa perte ; l’autre, c’est son seul appui, le refuge contre l’obsession de la mort qui empoisonne son bonheur. Mais c’est en vain qu’il s’agrippe à l’amour, rien ne peut le détourner de ses démons intérieurs.

Le passé, c’est l’enfer de la mort, le présent la blessure sans cesse ouverte par le souvenir d’une histoire tragique qui fait saigner le coeur de l’adulte. L’image de sa mère, jeune femme brune aux yeux bleus, le hante. Il se revoit petit garçon, égaré, « enfant tragique », à la recherche de l’amour de celle qu’il a perdue : « Il y aura des cendres dans ma tête/ mais toi/ oui/ Toi/ tu resplendiras toujours ». Son souvenir l’empêche de jouir d’un amour partagé pour l’éternité : « Depuis si longtemps/ les barbelés nous séparent/ il y aura toujours un fusil braqué sur toi ».

Sans le vouloir, il chemine vers l’Est par sa quête identitaire. Il retrouve ses racines slaves, il s’attache aux poètes russes, les rejoint dans la douleur. En même temps il implore son amour, cherche l’oubli, conscient cependant que celui-ci ne peut rien contre la mort : « Tu cherches l’oubli/ qui ne viendra plus jamais. »

Harcelé entre un passé douloureux et un présent plus heureux, embrouillé dans ces souvenirs, le poète ne trouve nulle part une consolation. Il porte en lui la mort comme une malédiction qui vient de l’Est.

Ce livre bilingue, fruit du travail de deux auteurs dont les sensibilités résonnent, nous fait découvrir une poésie grave, déchirante, d’une rare harmonie intérieure, et la musique des deux langues, français et italien.

 

Denis Emorine, Vers l’Est ou Dans l’ornière du temps/ Verso l’Est o nel solco del tempo, Giuliano Ladolfi editore, 2021. Traduction en italien par Giuliano Ladolfi, Préface d’Isabelle Poncet-Rimaud, 128 p., 12 euros.

 

 

 

 

 

Ensoleillements au coeur du silence (extraits)

 Envie parfois j’ai envie de poésie,comme si je n’écrivais pas de poésie, j’ai l’impression d’être dans l’attente du mystère qu’elle porte en soi, avec son pouvoir de te prendre aux tréfonds pour te faire sentir la vie, la vie aux mille visages, s’émerveillant de ses mots, de ton image en miroir dans tes rencontres le […] Lire plus »

Un point c’est mal

à Jean Baudrillard Et pourquoi pensons-nous à nous-mêmes? Dieu s’est-il éteint ? Qui vit dans le jardin contemporain ? les héros de publicité ; les enfants qu’on s’emploie à emplir de notre encre de la tête au pied ; Reste-t-il une innocence qui n’ait pas un porte-voix Reste-t-il une maille à la muse et à […] Lire plus »

« La noyée d’Onagawa » de Marilyne Bertoncini

La noyée d’Onagawa nous renvoie par son titre vers le drame. Et c’est bien un livre troublant inspiré par le réel le plus dramatique, une catastrophe naturelle : le tsunami qui a ébranlé les côtes japonaises du Pacifique en mars 2011. Onagawa, petit port de pêche, à 400 kilomètres de Tokyo, a été d’un coup englouti par les eaux déchaînées de l’océan.

Pour évoquer en poésie ce cauchemar, la poète doit mettre en oeuvre son talent poétique, une profonde sensibilité et un imaginaire de l’eau à même de nous faire ressentir la force terrible de la nature indomptable. Cette tragédie collective, relatée à l’époque par la presse partout au monde, aura suffisamment impressionné l’auteure pour qu’elle jaillisse après des années dans  son long poème épique La noyée d’Onagawa.

Ainsi le recueil est-il fait d’une suite de poèmes enchaînés à la manière des séquences de cinéma où la poète reprend les événements dramatiques racontés dans une dépêche. Elle appelle rêverie poétique ce poème narratif tel un fleuve, qui refait le film du séisme.

Marilyne Bertoncini poétise avec art un fait divers terrible et nous fait réfléchir aux désastres qui menacent l’homme dans son rapport avec la Nature. Un lyrisme délicat dans l’évocation du paysage d’avant la tragédie,  rappelant la grâce des estampes japonaises, se mêle au dramatisme du récit.On aime les paysages crayonnés par l’œil contemplatif, presque atemporels, en fort contraste avec les images effrayantes de l’océan déchaîné par le tsunami.

La poète crée un préambule à l’événement tragique, présenté graduellement, avec la lenteur d’une caméra promenée sur la côte japonaise pour surprendre l’atmosphère calme, de fin d’hiver, d’avant la floraison des cerisiers japonais.

Elle s’imagine la beauté sereine du paysage marin qui entoure Onagawa, la baie au creux d’une vallée bordée de collines escarpées, la rumeur étouffée de la ville, son rythme, l’atmosphère moelleuse de la journée. Les images se déroulent de l’arrière-plan vers le premier plan, comme dans un film.

Puis, d’un coup, la poète inscrit ce paysage dans le temps historique avec la précision d’une horloge comme pour graver la date de la Catastrophe dans la mémoire du lecteur : vendredi, le 11 mars, 14 heures, 46 ‘, 23 secondes locales, 2011.

Avant d’évoquer le désastre, elle retourne en arrière dans son temps, se rappelle la même journée à l’autre bout du monde, en France, pendant son voyage en train le long de la côte : le ciel sombre, nuageux, en couleurs changeantes, picturales, le vol d’un goéland. Puis elle revient sur Onagawa, évoque l’océan enragé, ses eaux orageuses, les immenses vagues de vingt mètres qui ravagent la côte, engloutissant hommes et maisons.

Le rythme du poème change suivant les faits racontés, la tension monte, devient insupportable, car la catastrophe est à son comble. La mort avale les gens avant qu’ils ne puissent avertir du danger leurs proches. L’océan ressemble au monstre mythique en colère qui détruit tout, c’est l’apocalypse qui déchire le calme d’avant.

La tragédie est là : toute une ville noyée dans les eaux, un vaste cimetière marin. Sur cette toile épouvantable de la mort, la poète peint le drame tout aussi troublant d’un couple japonais : la femme est balayée du toit d’une banque par une immense vague et noyée dans l’océan. Son message de terreur est retrouvé sur son portable après le drame.

Le rythme de l’évocation ne soulage point le lecteur, car une autre voix se fait entendre, celle du survivant, le mari de la noyée qui raconte au journaliste sa douleur muette, un autre drame: solitude, absence, vide, culpabilité face à l’impuissance de sauver sa femme. Poussé à sa quête par le désespoir, il fait des plongées sous-marines, fouille le Pacifique gorgé de cadavres et finit par y trouver la mort, un Orphée à la recherche de son Eurydice.

Marilyne Bertoncini refait la toile de la tragédie à la manière d’un peintre, son pinceau a la force de faire sentir le désastre. Elle donne aux vers une cadence accélérée, l’apparence de l’haleine d’un homme qui va du calme au terrifiant et aux images des couleurs apocalyptiques :

« Au large  d’immenses tourbillons /vertigineux vortex comme des puits sans fond / au cœur du Pacifique, /folles galaxies entraînant la nappe océane /et tout ce qu’elle porte /dans la béance noire / du monde. / La terre frénétique crachait le feu / et deux vagues accouplées, têtes dressées, bouches d’ogresses /se précipitèrent sur la côte pour arracher, vies, arbres, / maisons »

Hokusai – La grande vague de Kanagawa

La poète se fait alors la voix de la douleur muette pour évoquer la vie et la mort, la solitude et l’amour, autant de thèmes éternels. L’authentique de l’événement se mêle au poétique, la douceur à la cruauté, la sérénité de la vie à la terreur de la mort.

La rêverie poétique s’avère une poignante évocation d’un événement imprévu qui bouleverse d’un coup le destin des gens, basculés dans la tragédie. Elle fait réfléchir aux relations homme-Nature, de couple, à la vie menacée à chaque instant par la mort.

Un penchant vers les mythes et les paysages maritimes se fait sentir dans ce beau et émouvant poème épique comme d’ailleurs dans toute la poésie de Marilyne Bertoncini. Elle renvoie au mythe d’Orphée le drame du couple japonais et continue de s’interroger par le mythe sur la condition humaine, comme le remarque si bien Xavier Bordes dans sa superbe préface. Le critique y voit une parabole, « une représentation symbolique globale, planétaire, en notre siècle de désastres divers et de bouleversements climatiques. «

 

Marilyne Bertoncini, La noyée d’Onagawa, Jacques André éditeur, 2020, coll. Poésie XXI, 51 p.

 

 

Neige exterminatrice- extraits (III)

Mots mêlés Le noir c’est nulle part et partout à la fois Le blanc c’est le néant à l’intérieur du noir Le rouge est une épouvante le bleu un suicide Le mauve une morgue de chiens épileptiques Tout est perdu le vert s’envole avec la mer Les araignées soulèvent leur masque de pierre Le gris […] Lire plus »

Amor Unus

Ce texte en forme de conte fantastique est extrait du recueil posthume Le Feu inconstant de Paul Le Jéloux. MF publiera d’autres poèmes de ce recueil.   Le roi se déplut en compagnie de ses enfants les plus gourmands de ses sujets comme d’une troupe de grenouilles agitées au bavardage incessant et dont la prétention […] Lire plus »

« Le Souffle du ciel » de Sonia Elvireanu

Les portes du dire s’entrouvrent sur une évocation discrète, pudique de la vie : Parmi des herbes, des bleuets et des pavots / les caresses de l’été dans la plaine brûlante, hymne panthéiste à la nature : des nénuphars fleurissent dans mes cheveux. Au-delà du silence pulse une présence lointaine, évanescente mais tellement présente, qui se tient au bord des falaises vertigineuses de l’absence : il nous reste la rupture, l’immobilité, la douleur / il nous reste le silence.

Appuyée sur une digue de feu, la Poétesse, Orante d’une liturgie, laisse ses pas s’éloigner : nous sommes les cicatrices. Les mots en fusion, sang du vent, cantiques d’éclairs, tressent des fruits de haute mer, ils s’enroulent, épines et pétales : les paroles  cherchent leur chemin jusqu’à nous.

Mots équinoxes, secrets, mordants, traces, les ombres au goût de sel se mêlent, s’entrecroisent dans les levers d’aube silencieux et les frimas de la nuit alors que le sang flagelle encore le corps : je flâne sans cesse égarée / sur le chemin d’hier.

Les élans silencieux de Sonia Elvireanu, il faut les humer, caresser leurs encolures. Ils tissent l’absence : Je t’ai cherché, tu n’étais nulle part. La mélancolie va l’amble avec son cortège de houles et de retraits, de regrets et de tempêtes : je suis une ronce dans la plaine. Interstices dans le silence : le lever et le coucher du soleil / se brisent dans mes mains vides.

Les mots–larmes, derrière les paupières, partent sur les rives de la solitude, présence du dire, force du manque, il faut toujours se baisser pour passer les écluses qui se déversent dans les estuaires nocturnes : cette nuit, je cherche un abri.

Malgré la grisaille du silence, de l’absence, ce recueil est un verre de lumière à boire à petites gorgées, ce sont des images sur la peau des plantes, des ébauches de roulis et d’écume qui viennent mourir sur  l’aube, ce sont des vagues intérieures. Torrentueuses, elles ont le parfum de l’aimé si lointain et pourtant si proche : et par-dessus le monde / Ton sourire.

La Poétesse, grande veneuse, lâche ses chiens, la vie est aux abois. Le grand cerf ne meurt qu’une fois dans la forêt des souvenirs  : saignement du vivant.

Oratorio de fugues pour des lèvres en bréviaire qui psalmodient de secrètes oraisons : une croix allumée dans la main.

Les phrases passent entre les ronces pour ne retenir que le pollen déposé par l’abeille qui a butiné. Le désir est toujours là, pudique, il tenaille les mots pour se perdre dans le souffle du ciel, la vie se nourrit d’interrogations, d’attende.

L’auteur, à l’image de Jean Orizet, est pèlerin de l’indicible, témoin de l’ineffable.

Avec ardeur les pulpes sont fécondées, les sucs du regret se transmuent. Germent les élans, subtile et discrète prière, nuages vers l’au-delà,  vers la Transcendance. En effet, ce recueil pourrait-être un livre d’heures que l’on tient avec recueillement, c’est une prière intime celle que l’on murmure dans les fentes et les cicatrices du cɶur, dans les pulsations d’aubes noires. Ce sont parfois des psaumes que retiennent les nuages, avant de se mêler à la musique des sphères dont l’auteur conserve les accords au plus profond de son âme : Dieu donne de la sérénité / à ma pensée / pour que sa limpidité / ne tombe / nulle part en chemin.

Sonia Elvireanu nous livre discrètement sa respiration. En la partageant, le lecteur chevauche l’océan, mange les étoiles, les vagues, les fleurs, se brûle aux éclats d’un soleil noir, s’éclaire aux ténèbres, retient le début et la fin du cri de l’oiselle.

Dans le précaire équilibre du crépuscule, entre sève, braises et songes les ombres sanguinaires descendent l’escalier des impatiences, offrandes pour les âmes perdues.

C’est l’heure où la lumière est à deux pas de l’Invisible. Comme Bonnefoy, l’auteur charge ses rêves dans la barque. Pour quel voyage ?

C’est un feu de brousse, une flamme vêtue de bure, une braise dans la cendre, la brûlure du soir sur la sinuosité des souvenirs. Les ombres ne repartent jamais seules et Sonia Elvireanu le sait. Lorsque le manque érode l’écho gémissant, l’auteur le ramène au gîte dans une brûlante et discrète andante qui enserre l’espace balayé par le lin de tous les vents.

Mais que sont les souvenirs devenus ? Ils caressent et mordent : rencontrent-ils leurs corps ? 

Dualité du manque, à travers les branches d’olivier : la seule voie vers toi : l’amour.

Superbe recueil, à lire comme un livre d’heures, prière à réciter pour que nous soyons vivants tels le pain et les poissons / offerts par Jésus aux Siens, alors, demain, peut-être / mon heure fleurira / au bord de la vie assoiffée de toi.

L’auteur, paumes offertes à l’Invisible, recueille un souffle de ciel, un souffle d’amour.

 

Sonia Elvireanu, Le Souffle du ciel, L’Harmattan, Paris, octobre 2019.