Editeur: Jean-Marie Gleize

Jean-Marie Gleize est professeur de littérature moderne et contemporaine et directeur du Centre d'études poétiques de l'École normale supérieure Lettres et Sciences humaines (Lyon). Il est auteur de plus de vingt ouvrages de poésie et de critique.
In articulo mortis

de mensonge point vu n’ai sinon pointe aurait crû de mon nez qui en songe voit accroître sa monnaie négociant par quelque autorité l’immense accumulation et sa bien nommée action opérée pour ne point en faire le reste du monde peut bien vivre en enfer de mensonge en songe démantelé par une bien-mal-aimée par un […] Lire plus »

“Le temps appris” de Patrick Devaux

Le nouveau recueil de poèmes de Patrick Devaux (Éditions Le Coudrier, 2021), délicat, élégant, préfacé et illustré en aquarelles par Catherine Berael invite à la lecture.

Je retrouve la manière du poète d’écrire des poèmes extrêmement courts, sans aucune ponctuation, qui se déposent sur la page tel un fil, sur la verticale, au rythme du souffle poétique. On dirait l’envol d’un pinceau qui dessine des mots en harmonie avec les aquarelles du peintre. Ou que le poète « emprunte/ l’aile / d’un oiseau/ pour/ parapher le ciel ». Le même flou de l’image en poème et en peinture. Ou peut-être une colonne sans fin cette écriture poétique vouée à la mémoire d’une jeune fille disparue trop tôt de ce monde.

Le titre semble suggérer que le poète a appris à apprivoiser le temps, à prendre distance du passé pour pouvoir en parler et se libérer des souvenirs blottis depuis si longtemps aux tréfonds du soi : ce qui pèse lourd sur l’âme, ce qui n’a pas encore trouvé les mots à adoucir une blessure.

Et ce temps du vécu, que ce soit le présent ou le passé, l’instant fugitif de la contemplation, du souvenir, de la réflexion se déploient en images dans les poèmes. On apprend ainsi à faire durer l’essentiel du vécu, à en garder le souvenir, à pouvoir parler de ce qui a le plus touché le cœur, même de la mort.

Avant de comprendre qu’il s’agit d’une perte, de mettre ce mot terrible sur la page, on nous le laisse deviner par des métaphores : fleur et ange pour dire fragilité, beauté, candeur, éphémère. Et la suggestion des mots « un nom », « un prénom » qui ne seront jamais prononcés. Rien de précis, de palpable pour cerner le souvenir, car il n’est plus qu’une image, encore vivante, un sentiment qui palpite dans l’âme, une étincelle de la mémoire une fois la douleur enlevée au fil du temps :

« tu passes

  entre

 les  flammes

 

 sans

 te brûler

 sidéré

 d’étoiles

 

 j’écris

 la nuit

 

ce nom »

 

Faire vivre un souvenir, se nourrir des mots c’est une preuve d’amour. C’est un chant d’adieu qui revient sans cesse au gré de l’inspiration :

« j’ai

en moi

 

ce long cri

 

appris

avec

un doigt

sur la bouche »

Les poèmes de Patrick Devaux sont autant d’images et de réflexions sur le temps, l’amour, la vie, l’acte d’écrire :

« à

l’instant

des pertes

 

il n’existe

jamais

aucune

monnaie

d’échange

possible

 

sauf

de

rappeler

 

le premier

regard

échangé »

 

Ce qui nous reste de la vie ce sont les souvenirs et leurs traces dans les poèmes, une manière de défier le temps.

Ce recueil poétique n’est pas le seul consacré au souvenir d’une perte douloureuse : la poétesse Kathleen Van Melle, décédée à 24 ans. Patrick Devaux évoque sa rencontre avec la jeune poétesse belge, la fille de son mécène littéraire,  dans le récit Un prénom de rencontre (1997) et sa mort tragique dans un troublant roman Les mouettes d’Ostende (2011), tous les deux à caractère autobiographique.

Voilà que le souvenir de sa présence inoubliable revient en poésie pour nous rappeler qu’il faut apprendre à retenir aussi la joie d’une rencontre d’exception non seulement la douleur de sa perte, se rappeler chaque instant précieux de la vie.

Et Patrick Devaux s’en souvient en prose et en poésie avec une rare délicatesse du cœur.

 

Patrick Devaux, Le Temps appris, Le Coudrier, 2021, 67 p. 16 €.
Illustrations : Catherine Berael

“Néant rose” de Dana Shishmanian : un paradoxe poétique

On dit souvent que la vérité d’un être se découvre au premier regard. Se peut-il que ce soit en deux clics ? C’est sûrement vrai pour les poètes et ce fut en tout cas la manière insolite dont j’ai découvert un beau jour Dana Shishmanian et sa poésie.

Elle écrit comme elle est et elle est comme elle écrit. Totalement, sans réserve ni concession.

Néant Rose, son livre au titre si paradoxal est à l’image de son écriture singulière.

Le Néant, supposé logiquement sans couleur ou noir à la rigueur, peut-il être rose ? C’est ce qu’on croit en tout cas en refermant le livre…

C’est en effet du choc des mots et des images ou alors de leur paradoxale juxtaposition que naît l’étincelle de poésie ; et Dana sait admirablement choquer et frotter ces silex de la vie et du quotidien pour en faire naître de belles fulgurances au fil de ses 54 poèmes et de ses 101 haïkus !

Néant rose a pu naître aussi de ce jeu de mots inséré dans ce poème un peu étrange sur le Temps : « Samedi à la rose » par l’emploi insolite de « rose » en tant que verbe… (« roser ») :

« Là où néant rose une fleur sculptée dans son parfum
un nid couvé par l’œuf d’un coq nocturne et à demain
dit la poule retournant sa veste quand sort de son chapeau
non non, pas un lapin mais éternellement et à jamais frais
le pain de ce jour »

Mais ce Néant rose sculptant son parfum ou cette rose fleurie du Néant et qui y retourne, ne renvoient-ils pas simplement à la fragile vanité de l’existence, si bien chantée en son temps par Pierre de Ronsard dans son poème à Cassandre ?

« Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avoit desclose
Sa robe de pourpre au Soleil,
A point perdu ceste vesprée
Les plis de sa robe pourprée,
Et son teint au vostre pareil.

Las ! voyez comme en peu d’espace,
Mignonne, elle a dessus la place
Las ! las ses beautez laissé cheoir !
Ô vrayment marastre Nature,
Puis qu’une telle fleur ne dure
Que du matin jusques au soir !

Donc, si vous me croyez, mignonne,
Tandis que vostre âge fleuronne
En sa plus verte nouveauté,
Cueillez, cueillez vostre jeunesse :
Comme à ceste fleur la vieillesse
Fera ternir vostre beauté ».

Un bel écho poétique au fil des siècles, de la cruauté éternelle de ce Temps-Néant qui tue la beauté des roses et aussi de celles qui les respirent…

J’ai particulièrement aimé les poèmes courts si bien ciselés au rythme traditionnel de 5, 7 et 5 syllabes. Le style en est tendu comme la corde d’un arc ou d’une harpe. Ils n’en sont que plus vibrants pour le lecteur qui se laisse prendre à cette harmonie-dysharmonie. Néant rose ou Rose néant, nous sommes bien toujours dans le paradoxe énigmatique du titre…

Ecoutez donc le dernier :

« Dépêche t’arrête pas
La fente est brève – glisse tes mots,
Tu plongeras après… »

N’est-ce pas là, la plus belle définition d’un poète ?

C’est aussi pour Dana Shishmanian, sans peut-être même qu’elle l’ait voulu, son véritable autoportrait.

 

Dana Shishmanian, Néant rose, Paris, L’Harmattan, 2017.

 

Traverses – Poèmes III

Sur le chemin sur la terre écorchée des chemins de halage l’enfant abandonné allait pieds nus dans la brume égarée des ailleurs défendus… le sable blond qui bouge sur la plage labourée par des vents avale les rêves goulus et les jeux interdits de l’enfance qui se damne… le soleil qui brûlait la peau tendre […] Lire plus »

La griffette d’hiver

La griffette d’hiver Et c’était le soir, et c’était le matin désormais on recommence – encore ! – une autre vie des « marqueurs tumoraux » (pour donner une citation,) sont apparus l’état général s’est empiré davantage après ces semaines de claustration forcée. je n’en suis pas surpris, ni étonné le nom de Dieu soit loué ! franchement  […] Lire plus »

J’ai prié

Ma pêche miraculeuse de l’eau au bord d’aucune eau je demeure et je regarde dans l’eau l’été est parti le chapeau toujours plus aplati naguère à la mer un été comme celui-ci un homme à un seul bras m’a sauvé de la noyade. je ne sais plus rien de cet homme d’où le poids d’une […] Lire plus »

« La Cérémonie des Inquiétudes » d’Alain Duault

Il y a des résurrections que là où il y a des tombeaux. Nietzsche

C’était la nuit où nous avions refusé de porter nos propres croix. Luezior

Dans le crépuscule aux dents de suie tout peut-il être atteint, tout peut-il encore être mordu sans cicatrices ?

Sous la langue, le poète garde goût des fruits croqués et / ou désirés.

L’auteur se demande s’il verra encore longtemps ce lait de l’enfance, ce débordement d’amour ?

Et de se poser cette lancinante question: comment savoir ce qu’il y a dans la poussière des chemins lorsque le loup s’est enfui peut-être on l’a tué / Dis que reste-t-il du vent de l’ombre de cet instant que reste-t-il  à marée montante dans l’anse cambrée de nos dunes lorsque, au galop, le cheval a disparu ?

Les mots, étoiles filantes dans un ciel d’interrogations, de souvenirs, se pressent vers un estuaire incertain baignant dans des crues rebelles.

Faut-il relever les paupières avec cette obsédante question :se remet-on jamais d’être né ?et qu’est-ce que l’on peut espérer assis sur le parfum du soir ?

Le poète voudrait tellement savoir si on peut encore se noyer dans une mer aux yeux de fruit défendu : il est temps de vouloir la vie, savoir si le temps, fondu dans l’eau des corps, peut être retenu juste pour revoir l’amante froissée dans la saumure de la nuit.

Rêves, doutes, certitudes, balaient, rident, le sable des jours : parfois la vie patine et c’est tellement difficile /D’être un homme /Un virage peut déchirer un visage au milieu de la tôle.

Fragilité de l’instant qui file comme sable dans les béances du cœur Dis que reste-t-il du vent de l’ombre de cet instant. L’assurance et l’offrande, peut-être juste  pour se rassurer et l’espoir car il faut bien vivre même avec des cicatrices  et même quand elle essuyait l’hiver avec ses larmes.

Entre flux et reflux des ombres et la gelée onctueuse et cendrée du temps, la force du souvenir s’articule toujours dans les pliures du désir.

Aimer c’est le nœud de l’espoir et du désespoir, c’est l’idée tremblante du possible, c’est draper des ombres dans l’éclat du rien. C’est une île dans le ciel/ Une île avec des hanches.

Sous la plume élégante de l’auteur les paysages s’animent de Venise à Hambourg à Hammamet et sa médina aux yeux véronèse, les souvenirs palpitent, vibrent comme des éclairs sur un corps d’orage.

Dans le remous des fantômes avec  brûlures et ressacs, la mémoire se fait rumeur, elle vrille les tempes, pousse, culbute et pourtant un poète qui donne mille vies/ N’abandonne pas car les chrysanthèmes se fanent quand même.

Pour Duault, le temps est un rouleau compresseur qui parfois, le broie: j’attends la fin:/ Du jour peut-être ou de cette vie qui coule si lente.

Omniprésente est la force du mot, j’ai écrit avec mes rêves mais aussi avec mon sang. L’ardeur qui pousse doute et foi  s’entrecroisent, se lacent dans une imploration: emporte-moi très loin; mais vers quel  rivage, vers quelle chute, vers quel après?

Le Féminin est omniprésent dans ce recueil: femmes fragiles, femmes vénéneuses, femmes-miroir, femmes-fileuses de sentes perdues, femmes-oiseaux dont les ailes viennent casser le désir bleu d’un moment où tout paraît possible : quand le ciel est clair comme un vers d’Apollinaire.

Lire La cérémonie des inquiétudes c’est tressaillir dans la nuit des silences et des questions, ce qui n’empêche pas une folle dérive de gravité dans le murmure du plus secret, du plus enveloppant, même si parfois les oiseaux ont des ailes de glace.

Mais depuis la mise en scène initiale, l’exil n’est-il pas programmé ? Dans ce recueil A. Duault se fait orant d’une poésie à méditer, oraison dans un repaire d’incertitudes où s’écoulent les traces, où passe la vie, où s’ordonnent les souvenirs

Le lecteur en garde précieusement  mémoire pour rêver, aimer dans les déchirures de la nuit et les soubresauts du jusant.

Alain Duault, La Cérémonie des Inquiétudes, Gallimard, Paris, 2020.

 

 

Monchoachi, celui qui se réfugia dans la montagne

S’il est des personnages qui avancent dans la vie, entourés d’un halo de mystère, par leur rapport à l’existence, par ce qu’ils donnent peu à voir, peu à entendre, mais tellement à comprendre, il en est un qui incarne cette alchimie mystérieuse, le poète Monchoachi. Dans le film d’Arlette Pacquit : La Parole Sovaj, présenté en […] Lire plus »

Traverses (extraits)

Sur le chemin sur la terre écorchée des chemins de halage l’enfant abandonné allait pieds nus dans la brume égarée des ailleurs défendus… le sable blond qui bouge sur la plage labourée par des vents avale les rêves goulus et les jeux interdits de l’enfance qui se damne… le soleil qui brûlait la peau tendre […] Lire plus »

Os épandus sur le sable volage (extraits)

Peur de la nuit, de son épaisseur, du trouble de la bête, de l’enchaînement nuit-bruit, nuit-bruit, nuit-bruit. Peur du cœur arrondi à la croche, à la double et triple nuit du vivant. Peur des secondes de danses d’exorcisme et de danses, d’exorcisme et de danses, de danses d’exorcisme et de danses. Et le rythme aboyé […] Lire plus »