Auteur: Karine Belizar

Bonnes feuilles– Francis Pavy: Visions par Alexandre Leupin

Francis Pavy, Vengolden, huile sur toile, 180 x 450 cm, 2014.

Si vous faites la somme de toutes les icônes que Pavy utilise de façon répétée, ils peuvent désigner qu’un seul lieu, le sien. L’œuvre est donc ancrée dans la réalité d’un espace et d’un temps tout à fait tangibles, elle échappe à toute fuite vers le sublime, l’idéalisme, le platonisme en montrant son ancrage dans sa terre[1].

L’œuvre de Pavy acquiert une véritable identité culturelle, inextricable de son lieu, grâce à la mise en scène des détails de la vie de tous les jours. « La Louisiane n’a pas perdu son identité », déclare Pavy en 1990 (Catalogue de l’exposition de Rennes, France). En effet, quiconque connaît un peu la Louisiane est frappé par la saveur particulière de l’État, une singularité qui ne se retrouve en aucun état américain. Cette saveur est la résultante du mélange étonnant des influences culturelles qui font des origines de l’état une véritable multigenèse: les indiens (avec des tribus francophones), les espagnols, les français, les allemands, les cajuns jetés hors du Canada, les yankees, tous ont laissé leur marque dans cette histoire à plusieurs strates. En Louisiane, tout est dans tout, comme l’eau, la terre et le ciel, tout se rapporte à tout, tout en restant distinct dans son unicité. En ce sens, l’œuvre de Pavy est l’émanation la plus fidèle du lieu où elle est faite. La juxtaposition de ses icônes n’est que la manifestation des multiples sédiments de la culture louisianaise dans laquelle Francis Pavy respire.

Mais Pavy n’est pas un peintre « régional » ou « folklorique ». Rappelons-nous son observation amusante et astucieuse sur les impressionnistes, qui, précisément, peignaient la nature qu’ils avaient sous leurs yeux, en leur lieu : « Si vous considérez l’histoire de l’art, qu’était-ce que l’impressionnisme, sinon un mouvement régional français ? … Néanmoins, ces peintres ont changé la direction de l’art. Les gens aiment la Louisiane aujourd’hui, précisément parce qu’elle est une région qui n’a pas renoncé à son identité. » (Catalogue de l’exposition de Rennes, France, 1990).

De même que nous avions besoin d’un nouveau récit, il nous faut ici une nouvelle définition de ce qu’est une région. Pavy est « régional », mais seulement dans le sens où il participe à une « nouvelle région du monde », comme Édouard Glissant l’a écrit, une région imaginaire où les temps anciens et nouveaux, les lieux lointains et proches se font écho les uns aux autres et fusionnent ensemble, une région où un nombre incalculable mais fini de détails, d’emblèmes ou d’icônes, chacune avec leurs singularités, commencent à dialoguer dans le Tout-Monde. Si nous suivons Glissant, la Louisiane fait effectivement partie de cette nouvelle région du monde. À un moment donné, il a proposé de considérer le Sud américain comme une partie intégrante de ce qu’il appelait «l’espace des plantations», partageant une histoire commune partiellement définie par la traite négrière de l’Atlantique : « Nous savons déjà que la Louisiane est à beaucoup d’égards proche de la Caraïbe, et des Antilles surtout : le système des plantations, l’émouvante persistance des langues créoles, l’arrière-fond de la langue française, et le plus pressant, mais commun à tous les pays esclavagistes, la souffrance et le marronnage des nègres. » (FM 46) Mais cette oppression la plus horrible donne naissance, selon Glissant, à de nouvelles cultures et à de nouvelles possibilités. Faulkner, les langues créoles et les cultures sont à son égard ses principaux exemples.

L’opus de Pavy est un paradigme de cette nouvelle région du monde : en même temps inextricablement locale et infiniment ouverte à d’autres œuvres et d’autres lieux. Le lieu n’est pas transcendé par la vision, il est aéré, par sa force, son élégance, sa subtilité et sa gaîté abruptes, à d’autres endroits tout aussi singuliers et ouverts dans la vibrance. Entre ces lieux spécifiques, un nouveau dialogue de relations émerge, relations qui n’ont été prévues ni par Hegel ni par Danto.

Francis Xavier Pavy est un peintre créole.

Comment entendre cette qualification? Dans le sens où Édouard Glissant définit la créolisation du monde d’aujourd’hui : « La créolisation est la mise en contact de plusieurs cultures ou au moins de plusieurs éléments de cultures distinctes, dans un endroit du monde, avec pour résultante une donnée nouvelle, totalement imprévisible par rapport à la somme ou à la simple synthèse de ces éléments. » (Traité du Tout-Monde, Gallimard, 1997, p. 37) Écoutons maintenant Pavy décrivant la musique de Clifton Chenier, musicien natif d’Opelousas en Louisiane : « Un noir américain qui joue du Bayou pop inspiré des Caraïbes et du rythm and blues des marais en français créole… ». Pavy décrit là son propre geste pictural, qui fusionne des éléments culturels distincts, sans pourtant perdre la spécificité de leur lieu. En créolisant sa peinture, il ouvre sa région au monde entier.

[…]

Quiconque a participé à un carnaval louisianais sait que les chars, les équipages, les perles et les défilés ne sont pas seulement une attraction touristique. Ils sont une authentique fête dans laquelle toutes les confréries aussi bien que les spectateurs des défilés sont vraiment impliqués.

En Louisiane, cette terre de delta aplatie, les frontières entre la terre, l’eau et le ciel, que nous tenons généralement pour solides et précises, sont souvent avalées par des déluges et, pendant un certain temps, nous vivons dans une grisaille indéterminée : c’est alors que la Louisiane ressent un profond besoin du répit du quotidien, de la chaleur accablante et de l’humidité estivales, ou des vents glacés de février, ce répit qu’accordent les carnavals du Mardi-Gras.

Mais, quand le carnaval est terminé, ses joies et ses consolations reportées à l’année prochain, nous ne sommes pas engloutis par la grisaille de la vie quotidienne, nous avons des histoires à raconter ou à lire, des gombos à déguster, des peintures à regarder, des livres à lire ou à faire : l’art compense la quotidienneté. Nous relisons John Kennedy Toole – bien que je sois choqué par les insultes qu’il adresse à Baton Rouge, nous ouvrons Le cinéphile, L’éveil, L’entretien avec un vampire ou Un tramway nommé Désir. La Louisiane a un besoin radical d’art et d’histoires, ce qui explique pourquoi tant d’art et de littérature y soient nés.

Francis Pavy, Black Bear Ballad, huile sur toile, 70 x 100 cm.

Pour ma part, quand, après le dernier défilé, la démangeaison de l’impatience pour le prochain Mardi-Gras me saisit, je regarde les peintures de Francis Pavy. Les couleurs vives qui rappellent les vitraux médiévaux (Francis, au cours de sa formation, a travaillé comme verrier), le guitariste rêveur, le massif ours brun, les abstractions des carrés et des points, l’étranger qui est tout le monde et personne, les flammes des champs de canne qui brûlent, les verres de bourbon demi-plein, les jolies dames, la petite maison en flammes, le roi du carnaval sur son cheval blanc, avec son costume resplendissant et une bière fraîche à la main, l’herbe des marais, le poteau de téléphone privé de ses lignes, la mystérieuse fille masquée, le croissant de lune, la lance  à la fleur de lys, les millions de moirés des eaux de la Louisiane, l’acrobate la tête en bas, un peu obscène, les robes magnétiques du Mardi-Gras, les aigrettes et les oiseaux bleus, le chef indien, la linogravure d’un alligator de trois mètres, la lune et les baisers du soleil, le vol d’oiseaux composant une icône, la route qui va nulle part et partout, les grandes villes, les reines du carnaval et le majestueux homme noir avec un chapeau de bouffon, le corbeau bleu en vol ou perché, la composition délicate et bien équilibrée, l’extraordinaire et suprême maestria du coloriste – tout cela me chante une antienne joyeuse et profonde, un chœur aux multiples facettes, une accumulation baroque et carnavalesque de bonheur et de tristesse.

Il faut le souligner, il y a une énergie et une vitalité surabondantes, vertus que beaucoup d’artistes aujourd’hui ont choisi d’ignorer ou ont tout simplement oublié, dans l’art de Pavy. Lorsque la tristesse du quotidien nous saisit, il suffit de regarder l’une de ses œuvres pour respirer. Le fardeau de la vie n’a vraiment pas d’importance.

 

[1] Pour un panorama des artistes paysagistes louisianais (Pavy inclus), voir John R. Kemp, Expressions of Place, The Contemporary Louisiana Landscape, University of Mississippi Press, 2016.

 

Envoyez Envoyez


One Response to “Bonnes feuilles– Francis Pavy: Visions par Alexandre Leupin”

  1. Selim Lander dit :

    Un livre rare qui permet de pénétrer les secrets de la création d’un peintre à rebrousse-poil des errements d’un certain “art contemporain”. Que représente-t-il, pourquoi et comment ?