Lilla Horányi a obtenu en 2018 son titre de docteur en lettres modernes de l’Université Eötvös Loránd de Budapest. Sa thèse s’intitule L’Autre et l’Ailleurs dans les romans « exotiques » de Georges Simenon. Ses principaux domaines de recherche sont les littératures francophones. Choix de publications : « La parole de l’Afrique chez Simenon », in Zsuzsa Simonffy et Márta Kóbor (éds.), Pouvoir des mots – mots du pouvoir, Saarbrücken, Éditions universitaires européennes, 2016, p. 63-74. « La ville exotique chez Simenon », Vents Alizés, n° 2, 2014, p. 107-123. « Le français, langue colonisatrice », Verbum Analecta Neolatina, vol. XIV, n° 1-2, 2013, p. 283-294.

Károly Fellinger, À l’affût de Dieu, traduction française et préface de Károly Sándor Pallai, Paris, Éditions du Cygne, coll. « Poésie du monde », 2017, 135 p.

Le présent travail rend compte du recueil de poèmes À l’affût de Dieu de Károly Fellinger, traduit du hongrois vers le français par Károly Sándor Pallai et publié en 2017 par les Éditions du Cygne. Le personnage principal des poèmes est le fils face à la mort du père, à la hantise des souvenirs, à l’absurdité de la vie qui continue et à la fugacité du temps, signe de l’approche de sa propre mort. La poésie de Károly Fellinger se caractérise par le foisonnement de références bibliques et mythologiques, par des images surprenantes mêlant le sacré et le scientifique, le surnaturel et le quotidien. 

 

Né en 1963 à Bratislava, Károly Fellinger est poète, écrivain et historien régional. Récompensé par de nombreux prix littéraires, il est l’auteur d’une vingtaine de livres en hongrois dont des recueils de poèmes pour adultes et enfants, des contes et une monographie de son village, Jóka.

À l’affût de Dieu contient plus d’une centaine de poèmes choisis et traduits par Károly Sándor Pallai, auteur d’une Préface également. Comment faire face à la mort du père ? Telle est la question principale abordée par ces œuvres du point de vue du fils. Car il y a un avant et un après. Personne ne peut remplacer le père, « le portrait de l’inimitable »[1] puisque chaque homme est unique. Ainsi, la solitude du fils et sa quête de l’homme semblent d’autant plus vaines. Se sentant isolé des autres, étiqueté et rejeté par la société, il attaque violemment l’incompréhensible. Le temps n’a plus la même valeur, tout lui paraît inutile. La mort du père bouscule le fils dans l’irréel au point de le faire douter de la réalité de la disparition. Choqué de constater que la vie continue, il en décrit l’absurdité avec finesse. En ce qui concerne la fonction de l’écriture, le fils hésite entre l’inutilité de la poésie et sa fonction de transmettre la mémoire.

La perte du père met à l’épreuve la foi du fils qui est loin de vouer un amour inconditionnel à Dieu. Tout en sachant que le sort de l’homme est inextricablement lié à celui de Dieu, il évoque l’impossibilité de trouver refuge chez un Dieu caché, égoïste, laissant le monde à son compte. Ce n’est pas un hasard si l’absence de Dieu rime à celle du père. En premier lieu, un mort ne revient jamais, il appartient à un autre monde comme Dieu qui n’est pas non plus « un civil »[2]. En second lieu, les relations père-fils et homme-Dieu sont souvent pareilles. Le père et Dieu gardent leurs distances envers le fils qui ne cesse pourtant de chercher les signes d’affection, ainsi que les possibilités de communiquer. C’est Dieu qui nous attend à la mort alors que lors de la naissance, les deux figures paternelles se confondent dans un même corps, celui du père.

Sa mort réécrit non seulement le présent et l’avenir des survivants, mais également le passé. Le poème intitulé Rentrée éclair décrit admirablement la revalorisation de l’héritage paternel à travers l’image du père accueillant le fils prodigue qui cache sa pauvreté en assumant le passé qu’ils ont en commun[3]. Le fils décide de lutter contre l’oubli menaçant les souvenirs, aussi précieux que les enfants portés par la mère. L’idée de l’espoir placé en l’enfant rend plus désespéré le remords du fils souffrant de son incapacité à sauver son père. Károly Fellinger peint avec beaucoup de sensibilité le sentiment de culpabilité du fils et de la mère cultivant la mémoire du père, hantés par sa disparition.

En effet, dans ce village de la Haute-Hongrie où évoluent les personnages, un lien particulier se noue entre les vivants et les morts. Ceux-ci rendent souvent visite à ceux-là dans des rêves que chacun interprète à sa manière. Il n’est donc pas surprenant que le fils perçoive le rêve comme un état idéal, tandis que l’éveil, la réalité lui signifient la solitude, l’isolement, la perte des autres. Les personnages attribuent une importance considérable aux rêves, aux récits d’apparition qui sont nombreux dans le recueil. Ils ne croient pas aux simples coïncidences : tout s’explique par la volonté du destin qui peut rattraper l’homme à tout moment. Les souvenirs d’enfance et les anecdotes familiales évoqués par le fils sont pour la plupart truffés d’éléments surnaturels, voire féeriques ce qui illustre bien la hantise de l’autre monde.

Au fur et à mesure que nous avançons dans le recueil, l’évocation des souvenirs l’emporte sur les constats douloureux de la mort du père. De même, la figure de la mère y sera de plus en plus présente. Cependant, les scènes de la vie du couple mère-fils ne font que souligner l’omniprésence de la mort. La tête-a-tête du fils et de la mère accuse l’absence du père. Ils ne vivent que dans l’attente du salut auquel ils n’auront accès qu’après la mort. En voyant le tombeau du père qui les réunira, ils comprennent qu’ils devront désormais faire face à leur propre mort, au temps fugace. Inséparable de la vie, la mort surgit au sein du quotidien ce qui est considéré par le fils comme un entraînement à l’adieu à l’existence terrestre.

Comme le titre du recueil peut l’annoncer, les textes sont marqués par le vocabulaire religieux, sans oublier les multiples références bibliques et mythologiques. Malgré le désir d’aspirer vers le ciel, les poèmes restent attachés à la terre, à preuve le foisonnement d’images végétales et animales, de métaphores évoquant la campagne, le labour et la géographie de la Haute-Hongrie. Les raisons de ce choix sont à chercher d’une part, dans la biographie du poète, agriculteur et propriétaire terrien ; d’autre part, dans le poème Rond insistant sur la sincérité de la terre[4], une qualité qui, à notre avis, augmente l’authenticité du témoignage du fils.

La poésie de Károly Fellinger se caractérise également par le recours aux oxymores, à des images surprenantes qui créent une atmosphère à la fois étrange et familière. Les images de la vie ordinaire apparaissent dans des contextes inattendus. Par exemple, le scientifique est associé au sacré, le quotidien s’immisce dans le récit biblique de la création, dans une réflexion métaphysique ou dans des pensées sur l’écriture.

À l’affût de Dieu s’ouvre sur un texte évoquant la naissance de l’enfant, la relation père-fils[5] et se clôt sur quatre poèmes résumant les thèmes soulevés par le poète : l’importance de la sauvegarde des traditions, incarnée par le personnage du père, grâce à un travail long, acharné et consciencieux[6] ; l’expérience bouleversante de l’écriture qu’il est impossible de contrôler parce que les mots l’emportent sur le projet d’écriture[7] ; l’absence de Dieu et du père[8] ; la hantise de la mémoire du père[9]. Le chemin auquel Károly Fellinger nous invite ne laisse personne indifférent. Il nous incite à mettre en question nos représentations de la réalité, à confronter nos traumatismes et à nous interroger sur notre rapport à l’ici-bas et à l’au-delà.

 

[1] « Pic vert », Károly Fellinger, À l’affût de Dieu, traduction française et préface de Károly Sándor Pallai, Paris, Éditions du Cygne, coll. « Poésie du monde », 2017, p. 43.

[2] « Ça commence maintenant », ibid., p. 61.

[3] « Rentrée éclair », ibid., p. 16.

[4] « Rond », ibid., p. 106.

[5] « Préface », ibid., p. 12.

[6] « Sémaphore », ibid., p. 128.

[7] « En bref », ibid., p. 129.

[8] « Taille normale », ibid., p. 130.

[9] « Ça dépasse », ibid., p. 131.

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