Auteur: Jacques Henric

Jacques Henric est né à Paris en 1938. Enseignant de 1960 à 1985, il collabore dans les années soixante aux Lettres Françaises, hebdomadaire culturel dirigé par Louis Aragon. Il publie ses premiers romans dans la collection Tel Quel. Il appartient depuis 1971 au comité de direction de la revue Art Press.

« Politique », 3

Sommaire

Aragon, homophobes et censeurs

 

Trente-trois ans après notre dernier échange, vingt-deux après sa mort, je m’aperçois que je n’en ai pas fini avec Aragon.

Mai 2004. Hommage du Centre Pompidou à l’écrivain, au poète, au romancier, au politique. Deux jours de colloque. Responsable : Daniel Bougnoux, universitaire, excellent commentateur de l’œuvre d’Aragon, maître d’œuvre du premier volume de la Pléiade. Thèmes de la première journée : « Aragon et la modernité », « Aragon et la politique » (interventions de Philippe Forest et de Régis Debray). Jean Ristat et moi sommes invités par Daniel Bougnoux à parler librement de l’homme Aragon que nous avons connu ; Ristat du Aragon des dernières années ; moi, du Aragon des années 60-70. Public attentif. Ristat parle avec émotion de l’amitié qui le lia à « Louis » jusqu’à la fin de la vie de celui-ci. Après lui, j’évoque les rapports beaucoup plus distants que j’ai entretenus avec Aragon dans une des périodes les plus tendues de la vie politique française, je rappelle les conflits qui nous opposèrent et je termine en disant qu’avec le temps le souvenir de nos polémiques s’est estompé, qu’elles ont perdu de l’importance à mes yeux, et qu’Aragon est pour moi un des deux ou trois grands romanciers français du xxe siècle, j’ajoute que j’ai pour l’homme, pour cet homme qu’il m’est arrivé de détester, une estime qui ne cesse de croître. Je crois bon, pour finir, d’appeler à une relecture critique de son œuvre à la lumière de ce qu’on a appris de sa sexualité. Aucune indiscrétion de ma part. L’homosexualité de l’auteur des poèmes d’amour à Elsa est depuis plusieurs années de notoriété publique. Elle s’est manifestée au grand jour après la mort d’Elsa Triolet, mais je savais par André Stil (comme d’autres l’ont su très tôt) qu’elle avait été une des faces cachées de l’existence d’Aragon. Aucune volonté de ma part, donc, de balancer un croustillant ragot. Je suggère simplement que la connaissance de l’œuvre romanesque et poétique serait enrichie sous cet éclairage-là. Pas de réactions de la salle. On passe au débat entre nous, les intervenants, lequel débat doit se poursuivre avec le public. Je profite de la présence à mes côtés de Jean Ristat pour lui poser une question que je souhaite lui adresser depuis longtemps : pourquoi, diable, dans tous les textes qu’il a écrits sur Aragon, en particulier celui de l’Album de la Pléiade, le nom d’André Stil n’apparaît jamais, alors que Stil a joué un rôle important non seulement dans la vie du PC, mais singulièrement dans celle d’Aragon ? Jean Ristat confirme l’élimination de ce nom (qui n’est pas sans me rappeler la pratique des photos retouchées sous le règne de Staline). Cet « oubli », Ristat le reconnaît volontaire et le revendique. La raison ? L’indignation qui avait été la sienne en prenant connaissance d’une anecdote rapportée par Stil dans un livre d’entretiens, Une vie à écrire. Stil, répondant à une question de Jean-Claude Lebrun, raconte que lors d’un comité central, entre deux séances, il se retrouve avec Louis pour une pose pipi dans les toilettes en sous-sol, et Louis, avec une mine de conspirateur, sort alors une photo de son portefeuille, qu’il lui tend. Des jeunes hommes nus (mais casqués et bottés) en train de se sodomiser en file dans la neige, « comme en un monôme à la Breughel », commente Aragon. Des soldats. De beaux gaillards. Oui, mais des soldats allemands ! De jeunes SS !… Ristat scandalisé. Odieuses calomnies de Stil. Jamais Louis n’aurait pu se délecter à la vue de jeunes nazis en train de s’enfiler ! Moi, dubitatif. Connaissant Aragon, et connaissant Stil, pas assez malin pour inventer une anecdote pareille, j’incline à penser que son récit était véridique. Et je trouve l’histoire plutôt plaisante, susceptible en tout cas de me rendre Aragon encore un peu plus humain et plus sympathique. Aux yeux du camarade Ristat, si les bidasses avaient été soviétiques, la morale était-elle sauve ? Sexuellement incorrect, le camarade Louis, on dit bravo ! Mais un enculage politiquement incorrect, ça non !

Notre séance prend fin. Plus assez de temps pour donner la parole à la salle. Daniel Bougnoux nous remercie chaleureusement, Philippe Forest, Jean Ristat et moi. Nous avons mis un peu de vie dans un colloque qui ronronnait et l’idée est lancée de poursuivre ailleurs cet échange entre nous. Daniel Bougnoux quitte la tribune pour retrouver dans le hall Régis Debray qui attend d’intervenir après nous. Forest, Ristat et moi, on s’attarde. La traversée de l’amphi pour gagner la sortie tient de la course d’obstacles. Nous voilà Ristat et moi violemment pris à partie par des énergumènes déchaînés. Anciens ou nouveaux adhérents du PC ? Vieux universitaires à la retraite ? Versificateurs lyriques en transes, tombés des génitoires du Poète de l’Amour ? Sectateurs enfiévrés du Couple ? Homophobes sans vergogne ? Et que c’est un scandale ce que nous avons dit du camarade Aragon ! Et que nous sommes d’indignes calomniateurs, de vils provocateurs ! Et que c’est honteux de salir ainsi un grand écrivain avec une salingue histoire de chiotte et de photos pornos… ! On se fraie tant bien que mal un passage au milieu de la petite troupe vociférante et on retrouve Daniel Bougnoux dans le hall du Centre. Il est en conciliabule avec son ami Régis Debray. On s’approche, je sens une gêne, une atmosphère lourde. Je tends la main à Debray qui ostensiblement me tourne le dos et s’éloigne. J’apprends par Bougnoux que « Régis » est fou de rage à cause de nos propos et que, choqué, indigné, il menace de ne pas conduire le débat suivant. Et je vois, éberlué, le même Daniel Bougnoux qui, il y a à peine deux minutes, nous tressait des couronnes de lauriers, soudain rouge de colère et de réprobation, nous faisant la morale, déclarant que nous étions conduits de façon déshonorante et que ce qui venait de se produire resterait une « tache » sur ce colloque… Pas besoin d’un dessin, on comprend que, travaillant aux côtés de Régis Debray aux Cahiers de médiologie, Daniel Bougnoux vient de se faire remonter les bretelles par son directeur de revue. Leçon de ce psychodrame : puritanisme et homophobie ont encore de beaux jours devant eux.

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