Auteur: Jacques Henric

Jacques Henric est né à Paris en 1938. Enseignant de 1960 à 1985, il collabore dans les années soixante aux Lettres Françaises, hebdomadaire culturel dirigé par Louis Aragon. Il publie ses premiers romans dans la collection Tel Quel. Il appartient depuis 1971 au comité de direction de la revue Art Press.

Grossiers et divins: Les lettres à Nora de James Joyce

James Joyce

Lettres à Nora

Rivages poche

 

Joyce enfin dans le domaine public ! Le petit-fils qui a vécu grâce à la rente des droits d’auteur du grand-père a fini de jouer son rôle de censeur. Heureuse conséquence : voici à nouveau réunies, re-traduites de l’anglais, annotées et préfacées par André Topia, les fameuses lettres de Joyce à Nora Barnacle, son épouse. Je dis fameuses parce que les publications éparses dont elles avaient déjà fait l’objet avaient fait scandale en révélant leur caractère magnifiquement obscène. Des lettres cochonnes à des prostituées, à des maîtresses, passe encore… Mais à la mère de ses enfants ! à celle dont on sait qu’elle deviendra sa femme, à qui il sera lié par le sacrement du mariage (Joyce, en bon catholique, bien que tôt en révolte contre l’Église officielle d’Irlande, sera uni à Nora devant Dieu et monsieur le curé). Je me souviens avoir eu connaissance de ce brûlot par un choix de ces lettres que Philippe Sollers avait publiées dans Tel Quel et par la lecture que Serge Gainsbourg avait fait de quelques-unes d’entre elles (et pas les moins ordurières) sur je ne sais plus quelle chaîne de radio nationale.

Joyce rencontre Nora Barnacle en 1904. Il a vingt-deux ans ans. Nora a vingt ans Il l’épouse en 1931. Il meurt en 1941 ? Elle lui survivra dix ans. Comme le rappelle André Topia dans sa préface, elle aura été sa grande inspiratrice, sa muse, une muse pas à la mode romantique, à la mode joycienne, c’est-à-dire comme incarnant tous les mystères, tous les possibles du « continent noir » féminin, noir et tout autant lumineusement éclatant. Certes, on a du mal à imaginer que cette grosse dame que l’on voit sur une photo prise à Lucerne en 1935 ait été cette frêle jeune femme aux « seins de petite fille » dont la maigreur désolait tant Joyce qu’il sommait ce « petit corps » de se bourrer de cacao pour avoir enfin l’air d’une vraie femme susceptible d’exacerber ses désirs érotiques. La photo, reproduite dans les premières pages du recueil, donne une idée de ce qu’était la jeune Nora quand son Jim tomba amoureux d’elle. Cette photo corrige opportunément l’image de la bonne et sympathique matrone, au regard ironique, à la lèvre rigolarde, figurant sur la photo de 1935.

 

Ma petite pute salope

Si, à maintes reprises, Joyce se confond en excuses auprès de sa jeune épouse pour lui avoir adressé des lettres contenant les obscénités les plus crues, culpabilisé sans doute d’avoir choqué la pudeur d’une jeune fille très bas-bleu fantasmée en « vierge » ou en « madone », il est bon de rappeler que c’est elle, sa petite « reine » qui a dépucelé celui qui apparaît encore au début de leur rencontre comme une grand benêt en matière de sexe. Il le lui rappelle dans une lettre datée du 3 décembre 1909 : « C’est toi-même, vilaine fille sans vergogne, qui m’as la première conduit dans cette direction ». Et de donner des précisions : « Ce n’est pas moi qui t’ai touchée le premier il y a longtemps à Ringsend. C’est toi qui as glissé ta main lentement à l’intérieur de mon pantalon et qui as sorti ma chemise et as touché ma bitte de tes longs doigts qui me chatouillaient et qui l’as entièrement sortie, toute grosse et raide  qu’elle était, dans ta main et m’as branlé lentement jusqu’à ce qu’elle gicle à travers tes doigts, et pendant tout ce temps tu étais penchée sur moi et tu me contemplais de tes calmes yeux de sainte. Ce sont tes lèvres qui ont pour la première fois prononcé un mot obscène ». Allons, sa petite « sainte » n’était manifestement pas née de la dernière couvée, et le malheureux Jim, dévoré de jalousie quand,  pour s’exciter, il se faisait son cinéma en fantasmant sa belle aux prises avec d’autres mâles, avait probablement quelque raison d’interpeller  son « doux amour» par ces mots : « petite fripouille », « ma petite pute salope », « ma petite maitresse branleuse »… Si l’on en croit Joyce, elle semble avoir, en effet, été plutôt experte en matière de technique érotique. N’a-t-il pas gardé le souvenir de la façon dont une nuit Nora, après avoir déchiré sa chemise de nuit dans un accès ce rage érotique, l’avait chevauché nue et avait enfoncé  sa « bitte » dans son « con », en murmurant : « Vas-y, baise-moi mon amour ! Baise-moi mon amour ! ». Quel dommage, en effet, comme s’en désole le préfacier, qu’on ne puisse disposer, pour des raisons juridiques, de ses lettres à elle. On peut en deviner les contenus, par exemple à partir de celle qu’elle lui envoie où elle lui laisse deviner qu’elle a branlé son con dans les cabinets, donnant ainsi l’envoi du thème scatologique, cher à Joyce, qui se déploie alors amplement. « Ma douce petite coquine (…), comment fais-tu ? Est-ce que tu t’accroupis sur le trou en remontant tes jupes et en frottant de ta main tant que tu peux à travers la fente de ta culotte ? Est-ce que ça te fait bander maintenant de chier ? (…) Tu dis que tu chieras dans ta culotte, ma chérie ». Le monologue de Molly dans Ulysse se met déjà en place dans la tête de Joyce avec les scenarios destinés à se faire souffrir et jouir masochistement en imaginant les infidélités de Nora. Le film qu’il déroule où son « joli oiseau à foutre » tantôt lui caresse les couilles, lui suce la bitte, lui offre à lécher « voracement les profondeurs de con touffu et rougeoyant », se laisse tringler par le cul », tantôt lui lâche de « vilains pets gras » qui sortent « en crépitant » de son « derrière », se conclue par ce qu’il lui annonce : « je viens juste de décharger dans mon pantalon ». Le voici ainsi libéré et prêt à passer aussitôt à d’autres préoccupations : l’ouverture d’un cinéma, l’achat d’un linoléum, d’un fauteuil et la pose de rideaux dans la cuisine…

Pour qui oublierait que l’érotisme est une affaire de langage, notons que Joyce n’a de cesse de presser Nora de truffer ses lettres de mots orduriers, étant entendu que « les plus grossiers sont les plus beaux », que les mots envoyés et reçus dessinent déjà les contours des fictions érotiques et des personnages qui nourriront ses livres, et qu’il sait que son œuvre littéraire se joue dès les premières années de sa vie amoureuse. Lettre du 22 août 1912 à Nora Barnacle Joyce : « … je suis l’un des écrivains de cette génération qui sont peut-être en train de créer enfin une conscience dans l’âme de cette misérable race ».

 

 

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