Auteur: Lise Gauvin

Lise Gauvin est écrivaine, critique littéraire et professeure émérite à l’Université de Montréal. Elle a publié des ouvrages consacrés à la littérature québécoise et aux littératures francophones, parmi lesquels L’écrivain francophone à la croisée des langues (Karthala, 1997 et 2006, prix France-Québec), Langagement. L’écrivain et la langue au Québec (Boréal, 2000), Écrire, pour qui? L’Écrivain francophone et ses publics. (Karthala, 2007). Elle a aussi dirigé des ouvrages collectifs sur Les littératures de langue française à l’heure de la mondialisation ainsi que sur Les métropoles culturelles dans l’espace francophone (Hurtubise, 2010 et 2011). Ont également paru en 2010 une suite d’ Entretiens avec Édouard Glissant , sous le titre L’Imaginaire des langues (Gallimard) . À l’automne 2012, elle a publié un ouvrage intitulé Aventuriers et sédentaires. Parcours du roman québécois ( Honoré Champion). Également un collectif, Émile Ollivier : un destin exemplaire (Mémoire d’encrier). Son essai intitulé La Fabrique de la langue. De François Rabelais à Réjean Ducharme (Seuil, « Points-essais », 2004 et 2011) a reçu une Mention spéciale du jury du Grand Prix de la critique du PEN français. Dans le domaine de la fiction, elle a fait paraître un essai –fiction , Lettres d’une autre ou Comment peut-on être québécois (e) (TYPO, 1987 et 2007), des recueils de nouvelles, Fugitives (Boréal, 1992), Arrêts sur image (L’Instant même, 2003), des récits, À une enfant d’un autre siècle, Un automne à Paris (Leméac, 1997 et 2005) et un court roman, Quelques jours cet été-là (Punctum, 2007).Elle collabore au journal le Devoir à titre de responsable de la chronique des « Lettres francophones ». Membre de la Société royale du Canada, elle a été Présidente de l’Académie des lettres du Québec en 2008 et 2009.

De tourment de langage à la pensée du Tout-langue

Voici d’abord un  bref  hommage,  paru dans la revue  québécoise Spirale en mars 2011.

Gaston Miron,  poète québécois  pour qui Édouard Glissant  avait une affection toute fraternelle,  aimait évoquer les outils du poète,  ramenant ainsi l’acte d’écrire à une forme d’artisanat ancrée dans le réel.   Édouard Glissant, quant à lui,   a mis au point  les outils nécessaires à la compréhension du monde contemporain,   un monde  en constante mutation  dont les modèles sont  à chercher  aussi bien dans le registre du poétique que du philosophique.   Car il n’y a de pensée véritable, selon lui, que celle qui rejoint le poème, « celui-ci étant la seule dimension de vérité ou de permanence ou de déviance qui relie les présences du monde ». D’où cette poétique de la Relation  qu’il s’applique à  développer dans chacun de ses livres,  y associant  la notion de rhizome, qu’il emprunte à Deleuze et Guattari,  mais aussi celle de créolisation, qu’il définit comme un processus permanent, et celle  d’archipel, qui fait image en renvoyant à un  ensemble constitué d’éléments voisins, non hiérarchisés, dont chacun  garde pourtant son identité propre. Glissant a toujours défendu l’appartenance à un lieu, à la condition que ce lieu ne soit  pas synonyme de repli mais d’ouverture. Le Tout-Monde qu’il  décrit  n’a rien d’un universel  abstrait mais correspond plutôt à « la quantité réalisée de toutes les différences du monde ».

À propos des langues, il  a tenu à souligner le fait que lorsqu’une langue disparaît, l’humanité entière s’appauvrit.  L’écrivain d’aujourd’hui,  précise-t-il,  écrit en présence de toutes les langues du monde et  son écriture participe    de  ce qu’il  désigne comme l’imaginaire des langues : « même quand il ne connaît aucune langue, il  tient compte, qu’il le sache ou non, de  l’existence de ces langues autour de lui.  »

C’est cette pensée en mouvement,  réfractaire à toute idée de système, que  nous avons eu le privilège d’entendre lors de conférences données à Montréal en 1995 et qui ont donné lieu à Introduction à une poétique du divers, ouvrage qui a permis la relance du prix de la revue Études françaises. Au cours des vingt dernières années,  j’ai  pu interroger Glissant   sur quelques-unes des questions qui lui tenaient à cœur. Je garde le souvenir d’un homme  chaleureux,  généreux de parole et  résolument confiant dans le devenir de l’humanité.   Pour tous ceux qui l’ont fréquenté, il  y a désormais  un avant et un après Glissant.

Voilà pour l’hommage. Je m’intéresserai maintenant à la question des langues, telle que présentée dans les essais et entretiens de Glissant, et tenterai de retracer un parcours qui passe du tourment de langage à la pensée du Tout-langue.

Du tourment de langage.

La phrase célèbre de Glissant  — « J’écris en présence de toutes les langues du monde » — pourrait laisser croire, si on n’y prend pas  garde, à une pensée idéaliste sur la présence des langues   à l’heure de la mondialisation. Ce serait se tromper lourdement.  Car aucun essayiste n’a analysé avec autant de pertinence  l’interaction des langues dans l’espace social.

À ce propos,  les  énoncés du Discours antillais et de Poétique de la Relation sont   très clairs.

Examinant la situation dans les petites Antilles françaises, Glissant  constate : « Nous sommes collectivement parlés par nos mots bien plus que nous ne les pratiquons, que ces mots soient français ou créoles, et que chacun pour soi les manie à la perfection ou non[1]. » Je comprends cette affirmation comme l’attestation du fait que la langue préexiste à l’individu et que, par ailleurs,  chaque individu naît dans un contexte langagier dont les éléments lui échappent. Le maniement que « chacun pour soi » peut faire de la langue vient après,  comme une compétence individuelle qui  n’en reste pas moins conditionnée par la situation socio-historique qui est la sienne. Cette situation  est nommée diglossie  lorsqu’il s’agit de la « domination d’une langue sur une autre ou plusieurs autres, dans une même région[2] ».  Lorsque institué dans une communauté donnée, le rapport diglossique  entraine divers dérèglements tels la maladie de la langue, une langue de compromis, une langue déstructurée :

Il est vrai, tout de même qu’on se trouve malade de l’histoire qu’on ne fait pas, qu’on peut l’être d’une langue : en souffrir le manque, alors même qu’on la pratique et que l’on croit la fréquenter sans problème. Il me semble que c’est la situation de toute langue de compromis. […] Il est patent que la langue de compromis est là pour remplacer dans une situation donnée deux langues impraticables quotidiennement.  […] Le patois ne pose pas problème à celui qui l’emploie dans un usage quotidien concurrent de l’usage de la langue véhiculaire. Mais une langue de compromis qui  « patoise » manifeste de manière             implicite la situation dangereuse (la menace d’imperceptibilité) de ses locuteurs   (DA, p. 618-619)

Ainsi  la menace d’imperceptibilité ou d’invisibilité des locuteurs patoisants peut-elle conduire à l’extinction d’une langue. Mais le contexte diglossique peut aussi causer ce que Glissant nomme le « délire verbal coutumier », dont les manifestations se déclinent en  « délire de communication, délire de théâtralisation, délire de représentations, délire de persuasion ». Ou encore,  a contrario, le symptôme peut consister en une valorisation excessive de la langue jugée supérieure, qui « a poussé les élites intellectuelles des pays en développement à l’usage révérencieux d’une langue de prestige dont on ne se servit que pour s’appauvrir». (PR,p.119)

Le rapport diglossique qui existe dans une société engendre,  particulièrement chez ceux qui sont en situation d’écriture, un tourment de langage. Tourment de langage,  c’est-à-dire l’ « impossible à exprimer »,   qui se traduit  par des poétiques forcées :

Il y a une poétique forcée là où une nécessité d’expression confronte un impossible à exprimer. Il peut arriver que cette confrontation se noue dans une opposition entre le contenu exprimable et la langue suggérée ou imposée. C’est le cas dans les petites Antilles francophones où la langue maternelle, le créole, et la langue officielle, le français, entretiennent chez l’Antillais un même insoupçonné tourment.   (DA, p,402).

Le tourment de langage est lié à une  condition historique imposée à la manière d’une cicatrice ou empreinte, plutôt que trace ou tracée. Il  est partagé par ceux dont les cultures s’appuient sur des rapports d’inégalités langagières.  Tel était le cas, par exemple, de Gaston Miron, auquel Glissant rend hommage dans Le Discours antillais et dans le Traité du Tout-Monde,  un Miron sensible à la dérive des langues et à la difficulté de  faire émerger le poème d’un contexte  qu’il désigne comme celui du  non-poème . Voici à ce sujet quelques fragments d’un texte de Miron intitulé « Notes pour le non-poème et le poème » :

 

Le non-poème

ce sont les conditions subies sans espoir

de la  quotidienne altérité

 

Le non-poème

C’est mon historicité

Vécue par substitution

 

Le non-poème

C’est la dépolitisation maintenue

De ma permanence[3]

 

 

« J’écris dans la catastrophe de ma langue », m’avouait  un jour Miron, pour ajouter aussitôt : « Je m’invente, tel un naufragé, dans toute l’étendue de ma langue[4] ». Miron énonçait par là les éléments d’une poétique assez voisine de celle de Glissant,  soit la possibilité de naufrage ou d’invention, ou plutôt de naufrage et d’invention,  les deux attitudes étant intimement liées et cette double postulation étant génératrice de langage.

Le tourment de langage entraine ainsi, chez  ceux qui l’éprouvent, et notamment chez les écrivains, une sensibilité plus grande à la problématique des langues  « parce qu’ils appartiennent à des zones culturelles où la langue est ce que j’appelle une langue composite », et  parce qu’ils sont « sensibles à la problématique du chaos-monde »   constate  encore Glissant[5]. Cette sensibilité  particulière, j’ai proposé de la nommer  surconscience linguistique, c’est-à-dire conscience  de la langue comme lieu de réflexion privilégié,  comme territoire à la fois ouvert et contraint. Écrire devient alors un véritable « acte de langage » car le choix de telle ou telle langue d’écriture est révélateur d’un procès littéraire plus important que les procédés mis en jeu.

Tourment de langage donc, que certaines collectivités ignorent, qui vivent dans la possession tranquille de leur langue. Et  Glissant d’ajouter :  « Il y a des gens qui n’y sont pas sensibles, soit parce qu’ils sont cantonnés dans la puissance véhiculaire de leur propre langue; c’est le cas des États-Uniens; soit parce qu’ils revendiquent leur langue d’une manière monolingue et irritée; c’est le cas de certains défenseurs du créole, c’est aussi le cas de certains défenseurs de la langue française au Québec, acculés à cela par la situation. »  (Ibid.)  Cette absence de sensibilité  est de nouveau évoquée dans L’Imaginaire des langues:

Les gens qui, comme les Américains, les États-Uniens, n’imaginent pas la problématique des langues n’imaginent même pas le monde. Certains défenseurs du créole sont complètement fermés à cette problématique. Ils entendent défendre le créole de manière monolingue, à la manière de ceux qui les ont opprimés linguistiquement[6].

La problématique des langues, telle que Glissant la conçoit, repose sur la  distinction fondamentale  entre langue et langage : « J’appelle langage une série structurée et consciente d’attitudes face à ( de relations ou de complicité avec, de réactions à l’encontre de ) la langue qu’une collectivité pratique, que cette langue soit maternelle au sens que j’ai dit, ou menacée, ou partagée, ou  optative, ou imposée.  La langue crée le rapport, le langage crée la différence, l’un et l’autre aussi précieux. » (DA, p.551-552.  La même langue peut créer autant de langages différents. Mais pour qu’une langue devienne langage, il importe qu’elle soit ressentie, vécue par la communauté comme « sa langue » . C’est-à-dire qu’elle devienne  le lieu d’une création.   Ou d’une invention, comme le dit Miron. « Il ne s’agit pas, pour Glissant,  de créoliser le français, mais d’explorer l’usage responsable (la pratique créatrice) qu’en pourraient avoir les Martiniquais. » (DA, p.346-347)

Dans Introduction à une poétique du Divers, Glissant donne l’exemple de la  Dub poetry jamaïcaine  comme « déformation volontaire et agressive d’une langue à l’intérieur d’une langue [7]»  : il s’agit alors  tout autant de faire entendre une langue étrangère au français que de rendre étranger à son usage vernaculaire le créole.  Ici Glissant rejoint la célèbre affirmation de Proust : « On écrit dans une langue étrangère .». Ou encore celle de Deleuze et Guattari  qui disent la nécessité de  faire bégayer la langue. Glissant en appelle à un langage qui ne serait pas un simple langage de communication, mais une communication possible entre des opacités mutuellement libérées. « Le langage, dit encore Glissant dans l’un de ses derniers entretiens, c’est la langue, mais, comme dirait Deleuze, minorée, c’est-à-dire utilisée dans une perspective d’art .» ( Imaginaire…, p.98)

Ces langages sont autant de stratégies de   résistance et de ruse.    Langage du baroque, qui , aux Antilles comme ailleurs en Amérique, est né « d’un refus inconscient du processus d’assimilation ».  (D, p.130)  Et encore : « Le baroque,  c’est l’anti-classicisme, la pensée baroque  dit qu’il n’y a pas de valeurs universelles, que toute valeur est une valeur particulière à mettre en relation avec une autre valeur particulière et que par conséquent  aucune valeur particulière quelconque peut légitimement  se considérer ou se présenter  ou s’imposer comme valeur universelle». (Introduction, p.51)

Une autre stratégie est la création d’un langage mixte fait de la conjonction complexe de l’écriture et de l’oralité. La langue créole serait, au départ, elle-même le résultat d’une pratique du détour, une technique de camouflage et de ruse analogue à « ce qu’on dit que les Noirs américains adoptaient comme attitude linguistique chaque fois qu’ils étaient en présence de Blancs : le zézaiement, la traîne, l’idiotie, le camouflage ».  (D, p.50) Il s’agit pour l’écrivain de s’approprier les structures de la langue créole tout autant que les techniques de ses conteurs oraux, leurs répétitions,  leurs feintes, leurs ressassements et leurs rythmes. Ce langage met en scène l’opacité en détourant la langue de ses usages connus. Il s’agit  ainsi de « relativiser la langue française ». La communication dès lors ne passe pas par l’évidence mais par des pratiques rendues intelligibles grâce à la force des poétiques.  D’où cette formule shakespearienne : « Je te parle dans ma langue et c’est dans mon langage que je te comprends. » (D, p.555)

C’est  donc à partir de la notion de langage que Glissant  développe sa « phénoménologie du dire[8] »   et qu’il en vient à proposer la théorisation du multilinguisme, considéré comme  une façon d’échapper aussi bien au fétichisme de la langue qu’à la domination d’une langue sur une autre : « La définition d’un langage à partager,  par-delà les langues employées, en relation avec la vérité d’une antillanité plurilingue, me paraît dès maintenant de voir être soutenue par une sorte de choix intellectuel et forcément élitaire. » (D,p. 482)Le langage tel que le  conçoit Glissant    permet le retour vers une langue réappropriée,  dépossédée de ses terreurs ataviques, riches de toutes les ruses assimilées et capable de porter l’immense chant du monde. Comme il y a plusieurs façons de parler une langue, il  y a plusieurs  langues aptes à produire des langages.

Ainsi la langue s’archipélise et rejoint la dimension du Tout-langue.

La Pensée du  Tout-langue

La notion de multilinguisme est l’un des leitmotive de l’œuvre de Glissant. Ce multilinguisme repose sur l’hypothèse d’une égalité réelle entre les langues. Il ne doit pas être lié à un usage imposé d’une langue :

La donnée fondamentale du multilinguisme devrait être la libération du locuteur par rapport à tout assujettissement linguistique possible  (Par conséquent  L’égalité » entre les langues en rapport).  Ce n’est presque jamais le cas : la diglossie est la tentation de tout multilinguisme de fait. »   (DA, p.560-561)

Il n’est pas non plus une juxtaposition de langues ou un macaronage de textes en langues différents, mi même l’usage de créolismes : « Les créolismes, les particularismes les régionalismes, ce sont des manières de satisfaire, à l’échelle de la hiérarchie des langues, les grands langues de culture […], c’est une consécration de la prééminence de certaines langues sur d’autres » » (Introduction, p.91)

Ce multilinguisme n’est surtout pas une quête ou une étape vers une langue soi-disant universelle ou un sabir international, esperanto des temps modernes qui tiendrait lieu de toutes les langues. Ce sabir international, qui pourrait, en l’occurrence, être l’anglo-américain, menace d’appauvrir la langue anglaise elle-même. Comme la mondialité s’oppose à la mondialisation, la langue dite internationale serait une perte, car s’y engouffrerait une part de l’imaginaire humain, « une part de forêt, de savane ou de trottoir fou [9]».

Ce multilinguisme n’est même pas lié, selon Glissant, aux connaissances spécifiques d’un  locuteur et ne suppose pas une compétence particulière. Il s’agirait plutôt de la manière même de parler sa propre langue, de la parler de manière fermée ou ouverte, de la parler dans l’ignorance de la présence des autres langues ou dans la prescience que les autres langues existent et qu’elles nous influencent même sans qu’on le sache. Ce n’est pas une question de science, de connaissance des langues, c’est une question d’imaginaire des langues. (Introduction, p.91)

Voilà le mot lancé.  L’écrivain est celui qui doit tenir compte de l’imaginaire des langues, c’est-à-dire de toutes les langues du monde dans son écriture. Là réside un des concepts-clés de la poétique de Glissant :

Je pense que dans l’Europe du XV111e siècle et du X1Xe siècles, même quand un écrivain français connaissait la langue anglaise ou la langue italienne ou la langue allemande, il n’en tenait pas compte dans son écriture. Les écritures étaient monolingues. Aujourd’hui, même  quand un écrivain ne connaît aucune autre langue, il tient compte, qu’il le sache ou non, de l’existence de ces langues autour de lui dans son processus d’écriture. On ne peut plus écrire une langue de manière monolingue. On est obligé de tenir compte des imaginaires des langues » (Introduction, p.84)

Cette affirmation rejoint la double postulation de Derrida dans Le Monolinguisme de l’autre :  « On ne parle jamais qu’une seule langue… » et «  On ne parle jamais une seule langue… [10]».

La condition préalable à cet imaginaire multilingue est ainsi de supposer abolie toute hiérarchie entre les langues. Cette disposition conduit l’écrivain à prendre conscience de l’appauvrissement que subissent toutes les langues quand lune d’elles disparaît : « J’écris désormais en présence de toutes les langues du onde, dans la nostalgie poignante de leur devenir menacé ».  Et Glissant de poursuivre : « Maintenir les langues, contribuer à les sauver de l’usure et de la disparition, constitue cet imaginaire dont il faut tant parler »  (TTM, p.26)

Les poétiques inspirées par cet imaginaire se fondent sur « l’infini variance de «  de la Relation, sur la « variance infinie des nuances possibles des poétiques de langues ».  D’où l’admiration exprimée pour des œuvres qui, tels les derniers textes de Joyce, sont des « maquis de langues ». D’où aussi l’importance accordée à la traduction, « art de l’approche et de l’effleurement », « pensée de l’esquive », fréquentation de la trace »   (TTM,p.28)Glissant est souvent revenu sur  la question de la traduction, qui occupe  une place importante dans sa pensée.   Dans un entretien de 2011, il précise : C’est pour cela que je pense que la traduction sera bientôt un art spécifique. Et je crois que ça prendra le temps qu’il faudra, mais qu’un des éléments de plus en plus importants de la vie linguistique aujourd’hui sera l’expression d’une réalité, ou d’un rêve ou d’une utopie, non pas seulement dans une langue donnée, mais aussi dans le rapport de plusieurs langues à plusieurs langues. Voilà pourquoi, à mon avis, la traduction devient un art primordial. [11]»

Ainsi la totalité-monde ne saurait se concevoir sans son corollaire obligé, celui de la totalité-langue. Belle utopie qui, tout compte fait, tend à faire disparaître la distinction entre langue et langage : « Ne plus  démarquer le langage de la langue, c’est supposer que toute langue aura été, en poétique, libérée. Aussi bien écrire, c’est s’éprouver habité déjà, en nostalgie exultante, de toutes les langues du monde. » (PR, p.232) Cette « nostalgie exultante » n’est-elle pas celle d’une langue originelle qui aurait compris toutes les langues dans leur diversité opérante ?  « Il est donné dans toutes les langues, de bâtir la tour », écrit Glissant (PR, P.123)Cette   conception rejoint les récentes lectures qui ont été faites du mythe de Babel, et tout particulièrement celle du médiéviste Paul Zumthor dans Babel ou l’inachèvement[12]. Ouvrons ici une parenthèse à propos de cette nouvelle lecture de Babel.

Zumthor  émet l’hypothèse  que  les expressions « une seule langue », dans le texte biblique,  et « confondit toutes les langues » ne sont pas nécessairement opposées: il y aurait déjà, dans le récit de la construction de la tour,  l’ébauche d’une diversité linguistique.  Dans le terme « une seule langue », Zumthor comprend « un ensemble de signes assez dégagés des formes naturelles pour pouvoir exprimer ce qui ne relève plus de la nature ».  (Babel…,p.192) En effet, «  la langue est étrangère aux langues diverses par et dans lesquelles elle s’actualise, simultanément ou successivement au cours des siècles.  Sans doute elle n’existe qu’en elles, par elles ; mais comme puissance elle s’en sépare et les transcende .» (Babel…,p193)  Or les hommes de la genèse cherchent  à  réaliser cette propriété  suprême de la langue   qui suppose  l’identité des mots et des choses. Dieu leur répond en fracturant leur langage, afin de bien  montrer qu’ils ne  peuvent prétendre être eux-mêmes le « lieu d’émergence du langage ». (Babel…,p.194) Par contre, les expressions « ils disent «  et « chacun à son semblable »,  ou « ils se dirent l’un à l’autre » renvoient, toujours selon Zumthor,  à une parole déjà divisée, multiple, et introduisent la « communication mutuelle collective ». Dès lors, conclut l’essayiste,  « le langage est propre à se revêtir de nos langues. Dès lors en effet, il permet à l’individu et au groupe de se déterminer réciproquement. Il engendre je, tu et nous [,,,] En son essence le langage est dialogue; ses autres fonctions dérivent de celle-ci. »

À une obsession de l’un  répondait, dès les premiers mots prononcés, un discours annonçant la diversité des langues et l’arbitraire de leurs agencements. Dès lors la confusion des langues qui en est résultée n’est plus  perçue comme une malédiction  mais plutôt comme l’indice « d’une multiplication vitale des libertés mortelles[13] », comme le dit George Steiner dans Après Babel. Soit une façon de faire échapper l’humanité à une uniformisation stérilisante.  Rien d’étonnant dans ce contexte  à ce que  l’entreprise  de Babel soit considérée comme l’emblème par excellence de l’activité traductrice. Ainsi se réalise le double sens du mot Babel : confusion et porte du dieu [14].

Babel serait donc depuis le début  emportée dans un devenir  qui rappelle  la figure de la spirale baroque, une figure dont  l’inachèvement s’oppose  à l’orgueil des  tours  linéaires  et totalisantes des cités modernes. Cette nouvelle lecture de Babel consiste à affecter de signes positifs,  ce qui, historiquement, avait été perçu comme une malédiction.

Dans Poétique de la Relation, Édouard Glissant écrit:« Par delà les luttes aiguës contre les dominations et pour la libération de l’imaginaire, s’ouvre un champ démultiplié, où le vertige nous saisit. Mais ce n’est pas le vertige qui précède l’apocalypse et la chute de Babel. C’est le tremblement initiatique, face à ce possible. Il est donné, dans toutes les langues, de bâtir la Tour. » (PR, p.123) Interrogé sur le sens à donner à cette dernière  phrase, Glissant me  répond :

L’idée du mythe de la tour de Babel, c’est qu’une fois que chacun des travailleurs de la tour a une langue différente, on ne peut plus coordonner le travail et la tour s’effondre parce  qu’elle n’a plus de principe unitaire. Autrement dit, l’idée du mythe de la tour de Babel, c’est que pour travailler ensemble il faut une seule langue et c’est l’idée de la situation du monde actuel où on dit : l’anglo-américain devrait être la langue universelle . D’autres disent qu’il faut faire une langue universelle qui serait l’esperanto. Moi, je dis non, le devenir du Tout-monde n’est pas lié à celui d’une langue unique, que ce soit une langue dominante ou une langue construite artificiellement. Le devenir du Tout-monde est lié à la multiplicité  des langues. Celle-ci n’est pas un obstacle à la compréhension entre les locuteurs. Je dis que par exemple  on peut écouter des poèmes en langues étrangères en étant ému par cette écoute sans avoir la connaissance de la langue dans  laquelle le poème a été écrit. Je dis qu’il y a une nouvelle sensibilité des humanités qui se développent et que les rapports de langue à langue seront faits plus d’intuition et de sens commun, c’est-à-dire de sens partagé, que de traductions intellectuelles et de sens clair. Autrement dit, il y a une certaine opacité dans la fréquentation des langues, qui n’est pas un défaut mais l’acquisition de nouvelles facultés chez les hommes et les femmes d’aujourd’hui.  (Imaginaire, p.81-82 )

Ainsi Glissant réinvente-t-il le concept de langue commune, une langue dont l’actualisation passe par la multiplicité des idiomes. Mais une multiplicité qui doit prendre en compte l’opacité irréductible du langage. Plus exactement, Glissant installe le plurilinguisme et la diversité dès l’origine. Ce faisant, il  retrouve la réflexion de certains exégètes arabes, et notamment de Abdelfattah Kilito, qui dans La langue d’Adam, rappelle les thèses selon lesquelles le plurilinguisme était de règle dans les temps du commencement [15]. A la verticalité de la tour, il  substitue, en ce qui concerne l’espace, la figure de l’archipel qui suppose à la fois l’interdépendance et l’autonomie de chacune des parties.  Ainsi cette image de l’archipel, avec ce qu’elle connote d’unité et d’interrelations, vient-elle en quelque sorte « horizontaliser » – i.e.traduire à l’horizontale, transverticalier et démultiplier—ce que la pensée de la  tour peut contenir de superbe et d’arrogance.  L’archipel  des langues, selon Glissant, renvoie à l’opacité nécessaire  à la poétique du  Tout-monde.

Terminons par une dernière intervention de Glissant sur la question des langues. Un entretien fait suite à la projection du film de Nurith Aviv,  « D’une langue à l’autre[16] »,   qui met en présence  des hommes et des femmes de lettres qui  ont  choisi l’hébreu comme langue d’écriture, mais ont tous grandi en parlant d’autres langues. Originaires de Hongrie, de Russie, d’Irak et du Maroc, ils témoignent des rapports complexes qui les lie à leur langue d’adoption. L’un d’eux, le poète  Meir Wieseltier, déclare même  avoir « assassiné la langue russe » pour pouvoir s’approprier l’hébreu.  Glissant y développe  sa pensée à propos de la langue comme absolu :

Certains de ces écrivains ont l’air accablé. Ils n’ont manifestement pas l’air exultant ni  heureux de leur sort. Je crois que c’est parce que ce sont des personnes qui appartiennent à nos civilisations occidentales pour lesquelles la langue est un absolu.  Dans ces  conditions, l’hébreu d’une part ou l’allemand d’autre part ou l’hébreu et le hongrois, ou l’hébreu et l’arabe apparaît comme un occupant, l’occupant d’un territoire d’absolu que d’autres occupaient avant.[…]

Le problème, c’est que l’hébreu comme langue absolue remplace d’autres langues absolues : l’allemand, le hongrois, le russe, etc.  Dans les situations d’Afrique noire, les langues dominantes ne remplacent pas des langues absolues qui ont déjà leur histoire millénaire. Dans le film  que nous avons vu, les gens souffrent d’autant plus qu’ils parlent,  ils vivent, ils  rêvent en hébreu, mais ils parlent, ils vivent, ils rêvent aussi en hongrois, en russe, en allemand…. Cela crée une contradiction, un pathos, un pathétique   qui est fantastique. On ne peut dépasser ce pathétique qu’en acceptant l’idée  qu’il n’y a pas de langue absolue. (Imaginaire,,,, p.107-108)

La pensée du Tout-langue, chez Glissant, est une pensée archipélique qui oppose la totalité à l’universel, comme le Divers à l’esprit de système pour traduire, en des « poétiques entremêlés,. «  l’infini détail du réel ». Pour Glissant «  les langues sont nos paysages, que la poussée du jour change en nous [17]».

Kafka,  dans l’une de ses nouvelles,  laisse entendre que la construction de la ville  venait en conflit avec celle de la tour, et que ce conflit  expliquerait pourquoi  les hommes ne purent  achever celle-ci. Le récit intitulé « Les armes de la ville » est fondé  tout entier sur l’opposition entre la tour et la ville. Les hommes auraient abandonné la construction de la tour pour se consacrer à l’édification de la ville, suivant le raisonnement selon lequel il était impossible d’achever  cette tour en quelques mois et qu’il valait mieux laisser aux générations successives, « en possession d’un savoir plus complet », le soin de continuer le travail.  « De telles idées paralysaient les forces et, plus que la tour, on s’inquiétait de bâtir la cité ouvrière. Chaque nation voulait le plus beau quartier, il en naissait des querelles qui finissaient dans le sang .[18]»  Et la nouvelle de se terminer par cette phrase : «  Et c’est pourquoi la ville a un poing dans ses armes [19].» Cette dynamique conflictuelle  est étrangère à Glissant qui, comme les exégètes modernes, tente de lever la malédiction de Babel et  revoit le mythe  en   précisant qu’une certaine forme de multilinguisme  était déjà présente dans le projet de la tour, comme   une certaine forme de dispersion existait déjà dans le projet de ville,  un projet voué dès le départ à l’inachèvement et à un développement  rhizomatique.

 

 

 

 

 

 

 



[1] Édouard Glissant, Le Discours antillais (1981), Folio/Essais, 1997, p.481.

[2] Édouard Glissant, Poétique de la relation, Paris, Gallimard, NRF, 1990, p. 132.

[3] Gaston Miron, L’Homme rapaillé (1970), Montréal,  TYPO, 1993,   p. 126.

[4] Gaston Miron, « Malmener la langue » dans Lise Gauvin, L’Écrivain francophone à la croisée des langues,  Paris, Karthala,  1999   et 2006,   p. 57.

[5] Édouard Glissant, Introduction à une poétique du Divers,   Montréal, Presses de l’université de Montréal, « Prix de la revue Études françaises », Paris, Gallimard,  1996, p. 113.

[6] Édouard Glissant, L’Imaginaire des langues. Entretiens avec Lise Gauvin, Paris, Gallimard, 2010, p, 14-15.

[7] É. Glissant, Introduction… p. 54.

[8] Expression de Romuald Fonkoua dans  Édouard Glissant. Essai sur une mesure du monde au XXe siècle, Paris, Honoré Champion, 2002, p.240.

[9] Édouard Glissant, Traité du Tout-monde,  Poétique 1V, Paris, Gallimard, NRF, 1997, p.85.

[10] Jacques Derrida, Le Monolinguisme de l’autre,  Paris, Galilée, 1996, p.25.

[11] Entretien avec Luigia Pattano, Mondes francophones. com., 26/08/2011.

[12] Paul Zumthor, Babel ou l’inachèvement, Paris, Seuil, 1997  .

[13] George Steiner, Après Babel, Albin Michel, 1978, cité par Zumthor, Babel…, p. 200)

[14] Zumthor rappelle  « l’interprétation ‘étymologique’ de Bavel, Babel par le verbe hébraïque bâlal, ‘ confondre’ ».  « Mais nous savons par ailleurs, ajoute-t-il, que Babel n’est autre que l’expression akkadienne Bab-îlu, ‘Porte du dieu’. Nul doute que les rédacteurs le savaient aussi. Pourquoi donc cette plaisanterie? Moquerie méprisante pour la religion babylonienne; ironie dénigrant les constructeurs de la Tour; jeu de mots à saveur populaire; intention délibérer, manifestation d’un sens ésotérique? Les exégètes n’ont pu se mettre d’accord sur la portée de cette création verbale –qui du moins doit être consignée en tant que telle au dossier. »  (Babel…,49)

[15] Cette référence est empruntée à Daniel Delas, « Reconstruire Babel »,  dans Poétique d’Édouard Glissant, textes réunis par Jacques Chevrier, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 1999, p. 296. Editions Toukbal, Casablanca, 1995.

[16] Documentaire, 53 minutes, 2006.

[17] Édouard Glissant, Traité du Tout-monde,    Gallimard, 1996, p.85.

[18]Kafka, La Muraille de Chine  (1917) et autres récits, Gallimard, « Folio », 1946, p.189.

[19] Ibid.

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