Auteur: Aimé Césaire

Né en 1913 à Basse-Pointe, Martinique, et issu d'une modeste famille de sept enfants, Aimé Césaire étudie d'abord au lycée Schoelcher, à Fort-de-France. Grâce aux conseils d'un de ses professeurs, il obtient une bourse pour partir poursuivre ses études à Paris, au lycée Louis Le Grand. C'est là qu'il rencontre Léopold Sédar Senghor, avec lequel il fonde, en 1934, L'Etudiant noir (http://www.assemblee-nationale.fr/histoire/aime-cesaire/etudiant_noir-photo.asp). C'est dans cette revue qu'Aimé Césaire emploie, pour la première fois, le mot qui, à lui seul, résumera son combat, tant littéraire que politique : la "négritude". A la veille de la Seconde Guerre mondiale, il publie le Cahier d'un retour au pays natal http://www.presenceafricaine.com/poesie-afrique-caraibes/455-cahier-d-un-retour-au-pays-natal-2708704206.html), texte fondateur à bien des égards, puis rentre en Martinique, pour y enseigner le français. La Seconde Guerre mondiale lui donne l'occasion de forger ses idéaux politiques, la Libération de mettre ces idéaux en pratique. Il synthétise sa vision politique et économique dans le Discours sur le colonialisme (http://monthlyreview.org/press/books/pb0254/). Pendant plus de 50 ans, il mène de pair son activité poétique et ses mandats de maire et de député. Il se bat à la fois pour la reconnaissance de la spécificité et la richesse de la langue de ses ancêtres, et l'indépendance des colonies françaises. Faire prendre conscience au peuple noir de la richesse de ses propres racines : tel est donc, depuis plus de 60 ans, le but premier de l'oeuvre d'Aimé Césaire. En 2008, retiré de la vie politique depuis plusieurs années, Aimé Césaire décède à l’âge de 94 ans. Il reste une figure incontournable de l’histoire et de la littérature martiniquaise.

Les armes miraculeuses, manuscrit inédit présenté par René Hénane et Dominique Rudelle (4)

mitose : Biologie : du grec mitos, filament. Processus de division cellulaire au cours duquel les chromosomes prennent une forme filamenteuse avant de se scinder en deux.

myéline : Biologie : du grec muelos, moelle. Substance lipidique formant la gaine qui enveloppe les nerfs (gaine de myéline).

éozoon : Archéobiologie : du grec eos aurore, et zoon, animal. Organisme fossile énigmatique, foraminifère fossile, découvert dans les terrains de Laurentides canadiennes. Énigme scientifique qui divise les savants car considéré comme un animal par les uns et par d’autres, comme un minéral. Ce foraminifère montrerait que la vie existait déjà avant l’ère paléozoïque.

ictérique : Pathologie : du grec ikteros, jaunisse. Symptôme d’insuffisance hépatique caractérisé par une coloration jaune de la peau et des téguments, due aux sels biliaires ; jaunisse.

trémail : Archaïsme : Vieux mot français du XIIe siècle, du latin tremaculus, de tri, trois et macula, maille. Filet de pêche fixe, composé de trois rangs de rets superposés, la partie supérieure étant garnie de flotteurs en liège, et la partie inférieure lestée de plomb.

 

portulan : Livre qui contient le gisement des ports de mer et des côtes, l’indication des courants et des marées, des heures de pleine mer, des heures de pleine et de nouvelle lune.

hourde : Terme de fortification : charpente au sommet des tours de défense, des places ou des châteaux. Estrade dressée autour d’un camp où se donnaient les tournois.

Désigne aussi une charge lourde : hourder ses hôtes de présents, hourder une troupe d’équipements lourds.

chamulque : du grec, chamulkos, de chamai, à terre, et elao, je traîne. Dans l’Antiquité, sorte de baquet dont on se servait pour transporter des fardeaux très lourds.

fongosité : Pathologie : du latin fungus, champignon. Bourgeon charnu se développant dans les plaies ulcérées et caverneuses.

bombax : Botanique : Arbre fromager (Bombax ceiba) (voir Ceiba) Ses fleurs sèches ont un parfum agréable et des propriétés adoucissantes de la peau.

glaucome : Pathologie : du grec, glaukos, sombre. Affection oculaire caractérisée par une hypertension des milieux intérieurs de l’œil, pouvant conduire jusqu’à l’atrophie de la rétine et du nerf optique.

coxalgie : Pathologie : Lésion douloureuse de l’articulation coxo-fémorale de la hanche, entre la tête du fémur et les os du bassin.

Requiem : Outre le sens de prière des Trépassés, ce mot désigne le requin, car, selon l’expression familière des marins, « qui voit un requin voit son Requiem ». « On rencontrait surtout le requin franc ou Requiem (Dutertre) qui abonde à Cayenne… »

aralie : botanique : Arbre ou plante grimpante de la famille des clusiacées (Aralia capitata) aux fleurs et ombelles ressemblant au lierre. En Martinique et en Guadeloupe, l’aralie est encore appelée figuier maudit marron. Mythologie vaudou : L’aralie appartient au dieu Shangó (voir ce nom) Elle a le pouvoir d’éloigner les tornades et protège de la foudre et des décharges électriques. On fait un feu dans la forêt ou à côté des maisons avec le bois d’aralie pour empêcher la foudre de tomber.

bonace : En mer, calme plat entre deux périodes de mauvais temps.

nucelle : Botanique : du latin nucella, diminutif de nux, noix. Nucelle, petite noix. Partie de l’ovule des plantes qui enveloppe le sac embryonnaire.

lambruche : Botanique : vigne sauvage, dans le midi de la France ; même racine que lambrusco, vin rouge italien, pétillant.

cicindelle : Zoologie : nom féminin – du latin cicindela, ver luisant ; s’écrit aussi cicindèle. Coléoptère carnassier aux élytres verts et jaune clair, d’une très grande beauté, chasseur actif à l’état larvaire et à l’âge adulte.

vireux : du latin virosus, d’odeur fétide, de virus, poison.  Se dit de produits végétaux toxiques comme la ciguë et l’opium qui ont une odeur ou une saveur nauséabonde.

caïeu : Botanique : mot normand dérivant de cael, du latin catellus, petit chien, signifiant rejeton. Bulbe accessoire sur le côté du bulbe principal d’une plante. Un bulbe peut former plusieurs caïeux.

 

agami : Zoologie : Mot guyanais désignant un oiseau échassier au plumage noir, appelé aussi oiseau-trompette pour son cri strident ; peut devenir familier et être apprivoisé pour garder les basses-cours. «Non seulement l’agami s’apprivoise très aisément, mais il s’attache même à celui qui le soigne avec autant d’empressement et de fidélité que le chien » (Buffon)

 

mumbo-jumbo : Plusieurs sens dérivés : Divinité de la mythologie du Congo « Faites attention à ce que votre main fera / Autrement Mumbo-Jumbo, le Dieu du Congo, vous envoûtera » Poème de Vacel Lindsay, in  Jean-Claude Bajeux, Antilia retrouvée, Éditions caribéennes, 1983, p.242.

– Chez les peuplades Mandika (Mandingues), le mumbo-jumbo désigne les atours rituels que les hommes revêtent lors des séances de conciliation pour résoudre les conflits domestiques.

Nom donné par les colonisateurs britanniques aux idoles jugées grotesques adorées par les tribus africaines – ce mot désigne l’objet d’une vénération superstitieuse. Il dériverait de l’expression mandingue ma-ma-gyo-mbo désignant les atours rituels que les hommes revêtent lors des séances de conciliation pour résoudre les conflits domestiques. – autre sens : Mumbo-jumbo, mot africain, serait une corruption du mot de bienvenue, en swahili : Mambo jambo

Terme argotique, en anglais, signifiant mots obscurs, inintelligibles, charabia, baragouin

Kolikombo : Dans la mythologie des tribus Banda (Oubangui), génie de petite taille, pervers et facétieux évoqué par René Maran dans  Batouala. Le génie Kolikombo « n’assomme les gens que parce que ses immenses plantations manquent de bras »

(suite du glossaire page précédente)

pariade : Rassemblement des animaux par couples, en prélude à l’accouplement sexuel. Autre sens : La pariade désignait le viol collectif d’une femme par les marins sur un bateau d’esclaves. Toutes les grossesses qui en résultaient étaient considérées comme une plus-value par les acheteurs potentiels. La pariade avait plus ou moins le statut d’un rituel[1]. Ce dernier sens semble cohérent avec la notion de viol collectif de femmes esclaves enchaînées  évoquée par l’expression pariade métallique.

hihane : Mot dérivé de l’onomatopée hi-han, le braiement de l’âne. Signifie marcher comme un âne, animal endurant, résistant et résigné.

érigne : Chirurgie : Instrument de chirurgie. Écarteur dont le nom est une forme altérée du mot araigne, à cause de sa forme qui rappelle l’araignée.

Nénie : Nom féminin pluriel. En mythologie romaine, déesses des funérailles que l’on commençait à honorer au début de l’agonie et qui présidaient aux chants funèbres en l’honneur des morts. Les nénies étaient chantées d’une voix de lamentation, au son des flûtes, par des femmes louées pour cet office. Plus tard, on entendait par ce nom, un chant dont les nourrices se servaient pour bercer ou endormir les enfants (Bescherelle).

suduleuse : Terme non identifié. Néologisme probable ; mot-valise composé de la racine latine sudor, sueur, sudation et du suffixe – leuse, que l’on retrouve dans les termes médicaux papuleuse, vésiculeuse.

Conquête de l’aube

Ce grand poème de cent vers, publié dans Les armes miraculeuses (Gallimard 1946) comporte dans sa deuxième partie une version entièrement inédite que nous donnons ici dans son intégralité :

 

Une femme d’où surgie de moi-même inexplicablement éveillée

s’assied au bord de moi-même

dans le nuage de ses cils

avec des poses de nuage

son regard creusé de vallées insensibles, son regard connu et inconnu, son regard de forêt et de lune

dans une horreur d’inattention limpide

voit

 

Tant pis.

 

Je me promène parmi cet impartial et très inutile regard coupé de rides d’eau sans affluent et sans but

 

Tant pis.

 

Je lève les fraises aux halliers hasardeux de ce regard qui voit.

 

Une femme, pourquoi une femme ?

au rebord de moi-même

son imprévoyance parcourue me mène sans encombre

au cœur ouvert du côté des explosions

oublieusement

au cœur dessinant un nom doux à décapiter une fleur

 

Notre sœur très sincère

 

C’est Elle.

 

Cœur très clair

 

Croisée de mille mers

 

Moi aux abois

 

C’est Toi.

 

Parfait. Je m’éveille je m’éveille

Mais c’est que je suis furieusement éveillé

Debout ! debout ! ton sang, tes campagnes, tes océans, tes foules !

Tes cheveux ont l’odeur plurielle du frangipanier brûlé les jours de pluie et l’exquise solitude de tes jambes fait plus tremblante la plaine querelleuse.

 

Bambous scalpés

lances épiphytes[2]

 

je m’avance

et les doutes et les pitiés et les mensonges se déprenant du campement massif des composts s’élèvent en bûchers tendres

vers tes cils de cristal fleuri

 

Je m’avance

Je n’ai pas peur de ta lave amoncelée au lit de ce cœur qui n’est plus que mon cœur

 

Et le sens le plus profond de la houle ultra-violette de mes naufrages où convergent les canaux de mes faux départs

et mon cœur de verdure

vers tes mains de morne rouge

vers tes mains de bouche vive

vers tes mains de jardin fleuri

et tes doigts de clef polie.

 

Réveil. Maison hantée

 

Pluie d’été saccagée des purs cris de la terre

où les broméliacées[3] aux ruses ophidiennes

défient les implorations.

 

Le massacre ! le seul, le dernier, l’indispensable

mantes[4], mayas[5], gongyles[6], phasmes[7], renoncules[8]

la mort des infidèles

– celle qui épargne les paramécies[9]

comme une incursion de brouillard

coule dans les vallées aux charmes mulâtresses.

 

Arrêtez ! Vous ne l’aurez pas !

 

Mais qui parle de me prendre en enfance ?

Réflexe vieux

 

Mon enfance est à moi –

 

Allons –

 

Mon enfance sur les barricades diurnes que la nuit même ne saurait renverser – respire

 

Mon enfance dans l’œil large des eaux aux abandons de lactose – rit

 

Mon enfance

 

belle selon les masques et les sagaies et les pygargues[10] et les tornades et les lunes frénétiques

plonge loin des toussaints aux froides entournures.

 

 

 



[1] Madison Smart Bell. Le soulèvement des âmes, Actes Sud 1996, p.596.

[2] Épiphyte : Botanique : du grec epi, sur, et phuton, plante. Plante parasite qui, comme l’algue, le lichen ou l’orchidée, vit sur un support neutre ou une autre plante, sans contact avec le sol.

Autre sens : Entomologie –  Insecte coléoptère, du genre malacoderme, au corps mou et flexible.

[3] Broméliacée : Plante monocotylédone, du type de l’ananas.

[4] Mante : Zoologie : poisson pélagique pouvant atteindre 6 mètres de long : la raie manta. Autre sens : Insecte carnassier à petite tête triangulaire, très mobile, aux pattes antérieures ravisseuses, qui chasse à l’affût.

[5] Mayas : Plusieurs sens : Peuple indien d’Amérique centrale, de langue et de culture maya. Autre sens : dans la mythologie indienne, Maya est la mère de la Nature et des divinités de second ordre. Selon la philosophie des védas, Maya est la matière ou l’illusion à l’origine de tous les phénomènes et manifestation de touts les existences individuelles (Bescherelle).

Ces deux définitions du mot mayas s’accordent difficilement au contexte poétique animal et végétal : nous suggérons que maya est la forme élidée de mayaque : botanique : plante monocotylédone des régions tropicales, de la famille des joncées, la mayaque des rivières, petite plante aquatique qui ressemble à de la mousse, qui croît en Guyane, sur le bord des ruisseaux, aux Caraïbes et en Floride.

[6] Gongyle : D’une racine grecque qui signifie rond. Zoologie : espèce de reptiles sauriens. Botanique : corpuscules reproducteurs globuleux dans l’écorce de la plante.

[7] Phasme : Zoologie : du grec phasma, fantôme. Insectes appelés « insectes-brindilles », car leur mimétisme morphologique imite les feuilles et les brindilles, leur permettant ainsi d’échapper à leurs prédateurs. En créole martiniquais, le phasme s’appelle le cheval-bon-dieu[7].

[8] Renoncule : Botanique : du latin ranunculus, petite grenouille. Herbe vivace, aux fleurs jaunes, blanches ou rouges, aux fruits munis d’un bec crochu comme le bouton d’or. Plante vénéneuse ; la renoncule aquatique, encore appelée grenouillette, contient un poison violent, utilisée autrefois à la place de la mouche cantharide, pour ses propriétés  rubéfiantes ou vésicantes. Les renoncules avaient la propriété d’exciter le rire spasmodique, le rire sardonique.                                                                                 

[9] Paramécie : Grand protozoaire cilié (0.2 millimètre), muni de cils vibratiles, de la famille des infusoires qui vit dans les eaux croupies.

[10] Pygargue : Zoologie : du grec pugargos, qui a les fesses blanches. Grand rapace diurne, falco albicaudus, (en Europe, s’appelle l’orfraie) qui se nourrit de poissons et de charogne.

« la blancheur de la queue, qui a fait donner aux pygargues le nom d’aigles à queue blanche, parce qu’il a en effet la queue blanche en dessus  et en dessous… Le pygargue à tête blanche (falco leucocephalus) est une espèce à part… » (Buffon).

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