Vincent Brédif, sculpteur

A L’ENDROIT DE LA LIGNE

Le sculpteur parle d’un lieu. Un endroit où la sculpture désigne. Pas forcément elle-même. Elle dans le juste endroit. Ou plutôt, elle avec l’endroit.

Peut-être la sculpture est un lieu.

Vincent Brédif parle de rencontres, de frictions entre les matières. D’aspérités sous la pulpe des doigts qui contredisent la râpe du monde. Peau d’air contre peau de métal, de bois, de cordage. Tous impunément capteurs de temps et d’humeurs.

Le sculpteur touche les reliefs de ses mains.

Instinctif de l’instant fragile, l’artiste réclame le vivant. A tant l’admirer, à tant éprouver son intensité, sa présence. A désirer affirmer un lien de vivants et relever le défi de la forme inerte, du matériau mort.

Naître dans et de la nature. Parce qu’il en ressent profondément, sensiblement, sensoriellement la vitalité, l’artiste devrait saisir cette force de naissance, après apprivoisement réciproque.

Car la contradiction est inhérente à une création en milieu naturel. Eprouver le besoin de dénaturer une île, une rive, un champs ou l’abord d’une maison argumente l’invite, et la non-prétention à prodiguer du sens à un lieu qui en serait dépourvu. L’intrusion de la sculpture modifie les perspectives, déplace les proximités, les lointains du regard. Une oeuvre dans un paysage et ce sont deux forces qui s’épaulent ou se rejettent.

L’inscription éphémère des sculptures de Vincent Brédif forcerait peut-être à réimaginer ce paysage sans.

A VOIR TREMBLER LES HAUBANS

On imagine un sculpteur se mouvoir dans des vides et des pleins, des espaces emplis de volumes et des volumes occupant l’espace. La ligne est le volume de Vincent Bredif, qu’il fait courir dans l’espace. En mobile fixe (car après tout l’appellation de Duchamp évoque la mobilité d’une structure fixe), il souligne le côtoiement du vivant et décompose le mouvement en captation de sons et de vibrations.

Ainsi de ses bouquets éclatés de mâts dressés dans des obliques parfois extrêmes. En suspension risquée, en équilibre d’élancement fortuit, ils effleurent un mur, un arbre, eux-mêmes. Autant de gnomons à la fois assemblés et dispersés aux quatre coins cardinaux. Grâce à la tension des câbles qui les maintiennent, ces tiges paraissent figurer le temps et son abrupt.

Et maintenant que les pics bandés de couleurs ont réveillé le regard, entends-tu ces haubans de terre ferme qui claquent dans le vent ? Colle ton oreille sur les montants. Tu entends ? Déplace-toi, tourne autour et même danse et joue…

La ligne relie. Courbe, elle trace au ralenti. Droite, elle souligne ou décide vivement ce que l’oeil tente de lire dans ses visions de géomètre. Les lignes, point A vers point B vers point C, toutes les lettres pointées de l’alphabet, de tous les alphabets de l’univers, une cosmogonie. Entre les constellations, des lignes.

Vincent Brédif, yeux verts perçants de chat en virée nocturne n’est pas tant pêcheur d’étoiles qu’inventeur de constellations imaginaires. Et que le ciel demeure éloigné de la terre. Aucune tentative de rapprochement, de reconfiguration de ces mythes où ciels épousaient croûtes terrestres. Non, là où ses pas l’emmènent, au plus près du sol, dans une verticalité d’homme debout, le sculpteur tire des lignes entre les astres.

La ligne lie. Lien entre sol et ciel, les sculptures désignent la distance qui les en sépare. Mais encore si le matériau révèle ses liens avec un milieu naturel ou citadin, il en montre également la fragilité qui lui est inhérente – ainsi de la nôtre aussi – car quoi de plus simple que de rompre ces cordes.

Dans un jet de hasard le firmament se dessine. Et l’enfant désire, fermant les yeux, que ses bâtons géants lancés en une épiphanie s’inscrivent dans l’instant du geste ; Que cette instantanéité se fige, que les astres décident en quelques secondes de leur place et que le ciel figure.

Mais quand l’espace se choisirait malléable, transformable, un souffle influerait sur le souffle et tout serait à recommencer.

Ainsi l’art n’est-il qu’ é(preuve) du vif désir de participer, d’en être de ce vivant perceptible ou imperceptible. Et peu importe qu’il soit présence tangible d’une forme ou simple trait, motif d’un doigt sur l’invisible de l’air.

Hélène Lanscotte

Vincent BREDIF                      

L’idée de déjouer l’équilibre. Un déhanchement improbable et volontaire, comme une polyphonie, où l’élégance de sons entrecroisés finit par créer une harmonie.

Tout a commencé avec la photographie argentique. Jouer avec la lumière, faire apparaître.

Et puis, de la mécanique. Progressivement, j’ai intégré du relief dans les photographies et les ai suspendues.

Puis j’ai dépouillé la sculpture, jusqu’à ne plus laisser apparaitre que le squelette, les lignes, cet ensemble, qui vibre et fait raisonner l’environnement dans lequel il se trouve. Les couleurs soulignent ce mouvement et flottent au dessus du sol, ou en dessous du ciel.

Une multiplication à l’infini des points de vue poétique.

 

 

Par Hélène Lanscotte, , publié le 26/05/2017 | Comments (0)
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Maurizio Cattelan s’expose à la Monnaie de Paris

maurizio-cattelan1Dans cet immense fatras qu’est l’art contemporain, Maurizio Cattelan, italien né en 1960, apparaît comme l’une de ses figures les plus intéressantes. Dans la lignée de Duane Hanson (1925-1996) et de Ron Mueck[i] (né en 1958), son œuvre se compose de sculptures hyperréalistes. Cependant, tandis que Duane Hanson s’est fait connaître par des moulages grandeur nature et que les œuvres les plus emblématiques de Ron Mueck se caractérisent par leur monumentalité, les sculptures de Maurizio Catelan montrent plutôt des adultes en réduction et plus souvent encore l’artiste lui-même. Autre particularité de Cattelan : il n’a pas d’atelier et fait appel comme un Jeff Koons (né en 1955) à des artisans, pour réaliser les œuvres qu’il a conçues. Artisans ou artistes, la nuance est parfois délicate…

Quoi qu’il en soit, la cote des œuvres de Cattelan atteint des sommets. L’épreuve d’artiste (unique) de la statue d’Hitler (Him, quatre exemplaires en tout) s’est vendue 17 millions de dollars chez Christie’s (New York) en 2016. Toute considération de prix mise à part – on sait qu’en matière d’art contemporain tout est possible à cet égard – l’exemplaire de cette œuvre exposé à la Monnaie de Paris ne manque pas de force. Cet Hitler en taille réduite revêtu d’un costume en tweed avec pantalon de golf à la mode de ce temps-là est agenouillé, les mains jointes dans l’attitude d’un pénitent. Son expression, néanmoins, exprime plus une sorte d’hubris mauvaise que la repentance. On voit la polysémie de cette œuvre : l’enfance, la folie destructrice d’un dictateur, la religion, tous ces thèmes se conjuguent pour créer chez le spectateur une sidération durable.

Him

Him

Le cheval sans tête extrait de l’ensemble nommé Kaputt en référence au roman de Malaparte ne laisse pas non plus indifférent. Si, à l’inverse de Malaparte, Cattelan nous donne à voir des corps sans tête, l’effet n’est pas moins saisissant.

« Le troisième jour un énorme incendie se déclara dans la forêt de Raikkola. Hommes, chevaux et arbres emprisonnés dans le cercle de feu criaient d’une manière affreuse. (…) Fous de terreur, les chevaux de l’artillerie soviétique — il y en avait près de mille — se lancèrent dans la fournaise et échappèrent aux flammes et aux mitrailleuses. Beaucoup périrent dans les flammes, mais la plupart parvinrent à atteindre la rive du lac et se jetèrent dans l’eau. (…) Le vent du Nord survint pendant la nuit (…) Le froid devint terrible. Soudainement, avec la sonorité particulière du verre se brisant, l’eau gela (…) Le jour suivant, lorsque les premières patrouilles, les cheveux roussis, atteignirent la rive, un spectacle horrible et surprenant se présenta à eux. Le lac ressemblait à une vaste surface de marbre blanc sur laquelle auraient été déposées les têtes de centaines de chevaux. » (Curzio Malaparte, Kaputt, 1943)

Kaputt

Kaputt

Parmi les autres œuvres de Cattelan qui figurent dans cette exposition, on remarque au centre du grand salon qui conserve son décor XVIIIe, La Nona Ora, une statue un peu plus grande que nature de Jean-Paul II en grande tenue ponticale, couché par terre, écrasé par une météorite. Les autres statues représentent pour la plupart l’artiste lui-même, de taille réduite, dans diverses positions, parfois juché sur une corniche, ou couché dans un lit avec un double de lui-même, ou suspendu à une patère, voire émergeant du plancher comme sur la première photo, etc…

On ne saurait trop recommander cette exposition située dans un lieu exceptionnel au bord de la Seine et qui n’attire pourtant pas encore des flots de curieux, ce qui permet de profiter de sa visite en toute quiétude.

Not Afraid of Love, du 21 octobre 2016 au 8 janvier 2017, Hôtel de la Monnaie, Quai Conti, Paris.

 

 

[i] http://mondesfr.wpengine.com/espaces/periples-des-arts/ron-mueck-a-la-fondation-cartier/

Innover pour mieux se retrouver : Jean-Jacques Mancardi et Christine Barras

Les lecteurs de Mondesfrancophones se souviennent peut-être de ces deux sculpteurs qui ont déjà fait l’objet d’une chronique[i]. L’un est le maître, l’autre l’élève. Ils travaillent côte à côte les mêmes matières. Leurs manières, leurs sujets ne sont pas moins très différents, à l’image de leurs sensibilités.

img_6188Celle de J.-J. Mancardi est puissante. La femme est son sujet de prédilection. Il modèle de préférence des corps tronqués, mutilés mais non dépourvus de sensualité, des visages incomplets aux traits pourtant délicats. Ces fragments qui appartiennent à des corps jeunes ou moins jeunes, sveltes et fermes ou chargés du poids des ans, dégagent tous un érotisme discret. A côté de ces œuvres comme exhumées d’un champ de ruine surgissent du marbre quelques bustes, quelques visages intacts, très purs, des madones du Cinquecento qui n’auraient pas été complètement dégagées de leur gangue de pierre, sculpture qui restera à jamais inachevée, une façon de souligner le geste de l’artiste. Ces visages traduisant une méditation rêveuse, proche de l’extase, contrastent étrangement avec les peintures, toujours de modèles féminins, de J.-J. Mancardi. Son pinceau est plus coquin que le ciseau, les jeunes filles, qu’il dessine promettent un autre paradis que celui des madones.

img_3115Les œuvres de Christine Barras respirent la douceur, la tendresse. Elle s’est longtemps cantonnée aux oiseaux, petits de préférence, des moineaux qu’elle sculpte dans la pierre avec un soin méticuleux, qui font corps avec la colonne de marbre sur laquelle ils sont perchés. Petits êtres graciles et gracieux, d’un réalisme si étonnant qu’on ne serait pas surpris si l’un d’eux, soudain, prenait son envol. Elle a récemment élargi sa palette en sculptant des figurines humaines, tantôt isolées tantôt en couple. Mais la grande innovation – qui concerne également J.-J. Mancardi – est ailleurs.

img_2989Sans abandonner la taille directe dans le marbre (blanc) de Carrare ou le marbre (noir) de Belgique, les deux artistes se sont récemment convertis au bronze à la cire perdue, gagnant ainsi une liberté que le sculpteur armé de son seul ciseau n’aura jamais, et donc la possibilité de varier infiniment le motif. Cela se traduit, en particulier chez Mancardi, par l’apparition de ce que l’on peut considérer comme des séries, à ceci près qu’on ne pense pas ici aux tirages d’exemplaires en série à partir d’un même moule (pratique tout-à-fait normale avec le bronze), dont la patine peut varier mais dont la forme est rigoureusement identique d’un tirage à l’autre. Mancardi, quant à lui, expérimente sur la cire et produit sur un même sujet des variations sensiblement différentes les unes des autres. Lors d’une exposition récente, il présentait ainsi une longue série de bustes féminins de taille modeste (une vingtaine de cm de haut. Toujours des bustes tronqués, mais c’était merveille de constater combien une petite modification –  le niveau où le visage est coupé, un début d’épaule présent ici et absent là, le bassin qui se prolonge ou pas, les reins plus ou moins cambrés – change notre perception du sujet et comment notre œil sélectionne immédiatement dans un ensemble a priori homogène la forme qui lui convient le mieux.

fullsizerender-1La cire incite par ailleurs à des audaces nouvelles. On en voudra pour preuve la grande figure (hauteur 1 m) dévoilée lors de la même exposition. Pour la première fois à notre connaissance (en dehors des esquisses et des peintures), Mancardi s’est attaqué à la représentation d’une femme en pied. Oh, elle n’a qu’une jambe et encore celle-ci est-elle faite de deux morceaux recollés. Et elle est privée de bras. Et sa tête s’interrompt en dessous des yeux. Cela n’empêche pas que l’effet soit saisissant. Le bronze percé ici, boursouflé plus loin, verdi comme à la suite d’une lente oxydation, rend encore plus palpable que le marbre la ressemblance avec une statue très ancienne qui aurait mal résisté à l’usure du temps, une sculpture pourtant immédiatement perçue comme contemporaine. Sa statue sur (un seul) pied n’est pas figée. Regardons-là de plus près ; prenons notre temps. Privée d’yeux, elle nous regarde, elle nous sourit ; elle se déhanche, elle danse pour nous ; à croire qu’elle a retrouvé les bras et la jambe qui lui manquaient ; elle est à la fois très vieille et toute cassée et dans la gloire de ses vingt ans ; elle est vivante aujourd’hui dans le monde fantasmatique où, sans comprendre comment, à force de la contempler sans doute, elle nous a entraîné.

img_5535Dans l’exposition qui se tient actuellement à la Galerie des Arts d’Aix-en-Provence, Mancardi présente des bustes en bronze presque à l’échelle 1 avec des visages moins incomplets que dans l’exposition précédente, ce qui permet d’admirer la douceur des traits, la grâce exquise qui se dégage des figures tant masculines que féminines. Il y a dans ces statues quelque chose d’ineffable, une nostalgie qui semble provenir d’une lointaine antiquité, comme s’il s’agissait non de pièces modernes mais d’œuvres mutilées récemment exhumées d’un champ de fouilles.

 

Chrisitne Barras et Jean-Jacques Mancardi, Galerie des Arts, Aix-en-Provence, du 16 au 29 septembre 2016.

[i] http://mondesfr.wpengine.com/espaces/periples-des-arts/jean-jacques-mancardi-modernite-du-classicisme/

Joseph René-Corail : le talent et l’engagement

ChèvreUn artiste sorti du peuple et qui y est resté, ce n’est pas si fréquent, surtout quand cet artiste fut aussi prolifique que talentueux. Faut-il y voir l’influence du soleil des Antilles ? Toujours est-il que Joseph René-Corail (dit Khokho), né en 1932 (la Martinique est encore une colonie ; elle ne deviendra département français qu’après la Deuxième guerre mondiale) dans une pauvre masure de paysans, mourra dans la misère, en 1998[i].

Enfant brillant, reçu premier de son école au certificat d’études, boursier de la République jusqu’à la fin de ses études, faut-il pourtant conclure de son échec au BEPC qu’il était déjà un rebelle ? Quoi qu’il en soit, c’est au cours complémentaire qu’il a découvert l’art, grâce à son professeur de dessin. Il a seize ans quand il entre à l’École des Arts appliqués de Fort-de-France, expédie le cursus en deux années au lieu des trois prévues, et intègre alors l’École nationale des Arts appliqués, à Paris. Il reviendra en Martinique en 1956 et enseignera, brièvement, la céramique dans l’école dont il fut l’élève. Entretemps, il aura été considéré comme déserteur, rattrapé et envoyé dans l’armée en Tunisie, avant d’être rapatrié en France pour incompétence patente en matière militaire[ii]. En 1956, alors que la guerre d’Algérie a commencé, il est rappelé sous les drapeaux puis dispensé providentiellement de ses obligations militaires au moment où il s’apprêtait à déserter. Il mettra fin à son enseignement à l’École des arts appliqués de Fort-de-France en 1960, poussé par un désir d’indépendance plus fort que les préoccupations matérielles.

L’indépendance, il ne s’en préoccupe pas seulement pour lui-même mais également pour son pays Martinique. Il est communiste mais pas vraiment sur la même longueur d’onde que les communistes martiniquais, lesquels, à l’instar des partisans de Césaire (qui a quant à lui quitté le PC en 1956), attendent de la France l’amélioration du sort de la population. Fidèles interprètes de cette dernière, ils mesurent les risques économiques de l’indépendance. Cependant un vrai révolutionnaire n’a pas de ces prudences et c’est ainsi que René-Corail décide de rejoindre les jeunes intellectuels idéalistes qui viennent de créer l’Organisation de la jeunesse anticolonialiste de la Martinique (l’OJAM) et de publier leur Manifeste : La Martinique aux Martiniquais. Nous sommes en 1962 : l’Algérie a basculé dans l’indépendance ; Les Damnés de la terre du Martiniquais Frantz Fanon engagé après du FLN ont été publiés l’année précédente ; en Métropole, un autre Martiniquais, Édouard Glissant, a fondé avec quelques amis le Front antillo-guyanais pour l’autonomie (FAGA) qui milite pour la décolonisation. Or la République, qui tient à conserver ses dernières possessions outre-mer, ne saurait tolérer le moindre mouvement indépendantiste : douze membres de l’OJAM, dont Khokho, sont arrêtés et emprisonnés. Le procès, qui s’est tenu en Métropole, a d’ailleurs tourné à la confusion des accusateurs qui n’avaient rien de bien tangible à reprocher aux inculpés, sinon leur opinion : ils seront relaxés, comme Khokho, ou condamnés à des peines légères. Khokho sera de retour en Martinique à la fin 1963.

Monument du 22 maiA cette époque, Joseph René-Corail est déjà considéré comme un créateur talentueux. Curieusement, ce communiste dans l’âme a réalisé des commandes pour des églises de l’île, des sculptures en métal forgé. Ce ne sont pas ses œuvres les plus originales ; elles ne tranchent guère, en effet, sur l’art sacré qui était produit, en Métropole, à la même époque. Beaucoup plus intéressantes, les fresques, autres œuvres de commande, parfois gigantesques comme les treize panneaux en relief intitulés « Colonisation dans la Caraïbe et les Amériques », exécutés en ciment sur le mur d’enceinte de l’église de la commune du Lamentin, d’une longueur totale de 100 mètres. Il peint également des fresques sur des murs, bien avant le street art, comme celles qui décorent la pharmacie Chomereau-Lamotte à Fort-de-France.,

Il s’essaye également à la statuaire monumentale. Son « Monument du 22 mai » (jour anniversaire de l’abolition de l’esclavage, en Martinique) en fer forgé, érigé à Fort-de-France, évoque ses statues religieuses, en bien plus vigoureux. Césaire l’a décrit ainsi lors de son inauguration : « une grande négresse, l’arme à la main, maniant son arme comme ses ancêtres la sagaie ». C’est bien cela, en ajoutant que la femme en question est d’une extrême maigreur, qu’elle porte un bébé dans son dos et qu’elle est vêtue d’une robe déchiquetée dénudant la jambe qui se porte en avant. La statue exprime une détermination sauvage, qui conforte à nouveau le jugement de Césaire sur cette œuvre : « le nègre n’est plus l’objet, il est le sujet. Il ne reçoit plus la liberté, il la prend. Et on nous la montre la prenant » [iii].

En 1981, René-Corail conçoit et réalise, à la demande du maire de Basse-Terre (capitale administrative de la Guadeloupe), une sculpture géante en béton armé, de 60 m de long sur 10 m de haut, vivement colorée, le « Cheval-Navire », cheval ou dragon, crinière au vent, qui semble prêt à s’envoler. Bien que toutes ces sculptures portent la marque d’une époque – celle, pour faire court, des « grands ensembles d’habitation » – elles méritent le respect, non seulement comme témoignages d’une mode artistique, mais pour l’originalité qui néanmoins s’en dégage. On mettra cependant à part le « Mémorial Frantz Fanon » installé à l’entrée de l’Université des Antilles en Martinique, lequel, bien que récemment rafraîchi, impressionne toujours par sa… laideur[iv].

Christ guérilleroCela étant, le livre consacré à « Khokho » – soulignons une nouvelle fois la qualité des reproductions dans les ouvrages d’art publiés par HC Éditions –, abondamment illustré, montre qu’il fut avant tout un peintre. Mais un peintre « charron », manieur du feu, comme le céramiste dont il avait reçu la formation. Ses œuvres les plus impressionnantes sont d’un démiurge et d’un poète (du grec poëin qui signifie fabriquer avec excellence) qui manie la terre (le sable, la poussière de poterie) et le feu (le white-spirit) et transforme ainsi ses motifs peints sur contreplaqué à la peinture industrielle en autant d’œuvres inclassables, surprenantes, sidérantes parfois. Un des sommets de son art – d’artisan et d’artiste – est atteint avec le « Christ guérillero »[v], Christ crucifié mais c’est le fusil qu’il porte sur l’épaule qui forme les deux bras de sa croix. À ses pieds, un homme agenouillé et une femme debout, les mains jointes. Dévotion en bas, compassion en haut (le Christ a une main sur l’épaule de l’homme) : est-il outrecuidant d’affirmer ici que ce tableau tout « simple » (!) nous touche, sinon davantage, au moins autant que les plus belles réussites de la peinture sacrée du Moyen Âge ou de la Renaissance ? Autre chef d’œuvre dans la même veine : « Les vieux » qui représente un couple assis, face à face, sur des tabourets[vi].

Autre innovation : l’ajout de matériaux supplémentaires, baguettes de bois, par exemple ; comme dans ses tableaux de la Sainte-Face. Mais laissons la parole à l’artiste :

« Il faut dire une chose : je suis d’abord un potier, un céramiste. À travers les peintures en couleurs que tu vois là, on peut remarquer le travail de l’émail sur la faïence. Mais ce qui m’intéresse le plus, c’est cette technique-là, avec le bambou et le bois ti-baume, la peinture acrylique de la Seigneurie [le marchand de peintures industrielles] que j’ai appliquée en relief ; ensuite les morceaux de bois sont collés sur la peinture, je ne mets pas de colle ; ensuite, j’ai une aspersion de vernis, une technique que l’on connaissait déjà de moi, sans le bois, saupoudrage de sable, de poussière de terre de poterie et puis, le feu. Sé tala ki danjéré a ! [c’est là où ça devient dangereux !] Ça monte à deux ou trois mètres de haut. J’en prends plein la gueule. Pour brûler, j’asperge de white-spirit. Et c’est le white-spirit qui est le danger public dans l’affaire » [vii].

Marine (détail)

Khokho a réalisé avec cette technique de très beaux portraits animaliers : chevaux, taureaux, boucs, etc. mais il a peint également toute une série d’animaux à l’huile, dont certains uniquement dans des tons de bleu. Il déploie, dans ces tableaux figuratifs sans être réalistes, un art rare pour rendre apparent le mouvement d’une figure pourtant figée : ses animaux se cabrent, courent, sautent et si ses chats adoptent une posture immobile, on les sent prêts à bondir. Les portraits animaliers ne sont pas seulement « vivants », ils expriment « l’âme » du sujet représenté : le cheval est joyeux, la chèvre prétentieuse, le taureau un peu obtus, le coq ébouriffé, le poisson étonné, le chat vindicatif…

PaysansS’il est impossible dans un bref article de rendre compte de toutes les facettes du talent de Khokho, il faut mentionner encore sa série de marines, souvent également dans les seuls tons bleus. À nouveau, comme pour les animaux, on est frappé par le dynamisme de ces tableaux : tous ces bateaux – parfois à la limite de l’abstraction mais pas au point de nous empêcher de reconnaître les yoles martiniquaises avec leur grande voile rectangulaire (symbolisée par trois coups de pinceaux nerveux) – généralement pris au milieu d’une régate, semblent littéralement virevolter sous nos yeux. Et puis l’on ne saurait quitter Khokho sans avoir évoqué les tableaux en noir et blanc représentant des silhouettes humaines difformes, craquelées, avec un rendu étonnamment semblable à celui des poteries « raku » des céramistes japonais[viii].

Khokho René-Corail ne cessait de se renouveler, d’expérimenter. Il a travaillé le fer, le mortier, le bois, le tissu (patchworks, vêtements) et, bien sûr, la céramique. Le livre qui lui est consacré, abondamment illustré, fournit un témoignage précieux sur son travail. Malheureusement, les œuvres elles-mêmes demeurent dans leur quasi-totalité inaccessibles au public, en dehors des sculptures métalliques et des grandes fresques en ciment. L’artiste – il refusait d’ailleurs de se reconnaître comme tel, se considérant plutôt comme un « chercheur » – avait une conception absolument non élitiste de l’art, cohérente avec ses engagements politiques. Il a troqué ou donné quantité d’œuvres sans se préoccuper de ce qu’il en adviendrait. Ceux qui ont eu le privilège de croiser sa route et de se procurer ainsi des œuvres à très bon compte étaient trop souvent ignorants du trésor qu’il leur était échu (partant du principe que ce qui n’est pas cher ne vaut rien). Quantité de tableaux ont ainsi disparu à jamais, à moins que, abandonnés dans quelque recoin, ils ne se détériorent lentement à l’instar de la fresque peinte de la pharmacie Chomereau-Lamotte[ix].

Dans un article antérieur consacré aux « Peintres de Martinique », nous insistions sur le besoin de créer un musée rassemblant des œuvres marquantes des principaux plasticiens de l’île. Besoin justifié par la qualité et la diversité de la création artistique dans ce petit coin du monde. Ce pourrait être ainsi l’une des premières taches de la nouvelle « collectivité territoriale » appelée à remplacer les conseils général et régional. Si un tel projet voyait le jour, il imposerait de rechercher enfin et de sauver les œuvres de René-Corail qui peuvent l’être encore.

 

[i] « Sans biens, RMIste, il mourut à l’âge de soixante-six ans d’excès de rhum et de tabac, de sous-alimentation chronique et d’inhalation de vapeurs toxiques dégagées par les produits qu’il utilisait pour réaliser ses œuvres ». Dominique Berthet, « Une esthétique du lieu » in Renée-Paule Yung-Hing (dir.), Khokho –Joseph René-Corail, Conseil régional de Martinique et HC Éditions, Paris, 2008, p. 86.

[ii] Voir le récit de cet épisode par J. R.-C. lui-même in Khokho, op. cit., p. 65.

[iii] Cité par R.-P. Yung-Hing, « L’homme aux fresques exaltées » in Khokho, op. cit., p. 31.

[iv] « Sur un socle Terre-Monde se relient des visages sans masque : Africain-Asiatique-Caucasien. Scellé dans ce socle, un fusil relie ces visages, image du « guerrier silex » (in Khokho, op. cit., p. 150).

[v] Reproduit in Khokho, op. cit., p. 157 et analysé par Jean Benoist in Gerry L’Étang (dir.), La Peinture en Martinique, Conseil régional de Martinique et HC Éditions, Paris, 2007, p. 133.

[vi] In Khokho, op. cit., p. 240.

[vii] Propos rapporté par R.-P. Yung-Hing, « Corail, créateur protéiforme » in Khokho, op. cit., p. 229.

[viii] Ces tableaux ont servi à illustrer le recueil de poèmes de Philippe Renard, Essais de vérité.

[ix] Laquelle a fermé ses portes tandis que les fresques, faute d’être entretenues, se dégradent davantage d’année en année.