“Le temps appris” de Patrick Devaux

Le nouveau recueil de poèmes de Patrick Devaux (Éditions Le Coudrier, 2021), délicat, élégant, préfacé et illustré en aquarelles par Catherine Berael invite à la lecture.

Je retrouve la manière du poète d’écrire des poèmes extrêmement courts, sans aucune ponctuation, qui se déposent sur la page tel un fil, sur la verticale, au rythme du souffle poétique. On dirait l’envol d’un pinceau qui dessine des mots en harmonie avec les aquarelles du peintre. Ou que le poète « emprunte/ l’aile / d’un oiseau/ pour/ parapher le ciel ». Le même flou de l’image en poème et en peinture. Ou peut-être une colonne sans fin cette écriture poétique vouée à la mémoire d’une jeune fille disparue trop tôt de ce monde.

Le titre semble suggérer que le poète a appris à apprivoiser le temps, à prendre distance du passé pour pouvoir en parler et se libérer des souvenirs blottis depuis si longtemps aux tréfonds du soi : ce qui pèse lourd sur l’âme, ce qui n’a pas encore trouvé les mots à adoucir une blessure.

Et ce temps du vécu, que ce soit le présent ou le passé, l’instant fugitif de la contemplation, du souvenir, de la réflexion se déploient en images dans les poèmes. On apprend ainsi à faire durer l’essentiel du vécu, à en garder le souvenir, à pouvoir parler de ce qui a le plus touché le cœur, même de la mort.

Avant de comprendre qu’il s’agit d’une perte, de mettre ce mot terrible sur la page, on nous le laisse deviner par des métaphores : fleur et ange pour dire fragilité, beauté, candeur, éphémère. Et la suggestion des mots « un nom », « un prénom » qui ne seront jamais prononcés. Rien de précis, de palpable pour cerner le souvenir, car il n’est plus qu’une image, encore vivante, un sentiment qui palpite dans l’âme, une étincelle de la mémoire une fois la douleur enlevée au fil du temps :

« tu passes

  entre

 les  flammes

 

 sans

 te brûler

 sidéré

 d’étoiles

 

 j’écris

 la nuit

 

ce nom »

 

Faire vivre un souvenir, se nourrir des mots c’est une preuve d’amour. C’est un chant d’adieu qui revient sans cesse au gré de l’inspiration :

« j’ai

en moi

 

ce long cri

 

appris

avec

un doigt

sur la bouche »

Les poèmes de Patrick Devaux sont autant d’images et de réflexions sur le temps, l’amour, la vie, l’acte d’écrire :

« à

l’instant

des pertes

 

il n’existe

jamais

aucune

monnaie

d’échange

possible

 

sauf

de

rappeler

 

le premier

regard

échangé »

 

Ce qui nous reste de la vie ce sont les souvenirs et leurs traces dans les poèmes, une manière de défier le temps.

Ce recueil poétique n’est pas le seul consacré au souvenir d’une perte douloureuse : la poétesse Kathleen Van Melle, décédée à 24 ans. Patrick Devaux évoque sa rencontre avec la jeune poétesse belge, la fille de son mécène littéraire,  dans le récit Un prénom de rencontre (1997) et sa mort tragique dans un troublant roman Les mouettes d’Ostende (2011), tous les deux à caractère autobiographique.

Voilà que le souvenir de sa présence inoubliable revient en poésie pour nous rappeler qu’il faut apprendre à retenir aussi la joie d’une rencontre d’exception non seulement la douleur de sa perte, se rappeler chaque instant précieux de la vie.

Et Patrick Devaux s’en souvient en prose et en poésie avec une rare délicatesse du cœur.

 

Patrick Devaux, Le Temps appris, Le Coudrier, 2021, 67 p. 16 €.
Illustrations : Catherine Berael

« Le souffle du ciel » de Sonia Elvireanu

Sonia Elvireanu, Le souffle du ciel, Paris, L’Harmattan, coll. “Accent tonique”, 2019.

 

Rencontre avec l’être aimé au-delà de toute apparence : voilà le ressenti premier à la lecture de ces poèmes qui élargissent l’état de grâce du projet, la motivation universalisant le propos.

Les éléments naturels sont raccourcis dans leur état de manière à susciter chez le lecteur une sorte de choc des atomes perturbés dans leurs créations permanentes mêlant ciel, terreau nourricier et dialogue tel : « Ouvre, ma bien aimée, le jour est en train de mourir, je suis venu te caresser ».

L’aspiration vers le haut s’arrête cependant en relais de vie entre la lumière et les feuilles des grands arbres complices, avec en écho « cette (ta) voix pour caresser les (mes) jours et retarder la nuit ».

La cohésion du ciel et de la terre ayant prise dans la réalité par la neige pure interposée dans le silencieux gel des âmes, Sonia sait que « les choses de la vie ne sont pas des miracles », faisant de sa croyance une foi qui globalise bien une certaine ferveur tout humaine, avec « le baiser : (la) myrrhe et l’encens à l’aube ».

Le symbole de la faux est inversé en de joyeuses perspectives laissant bondir des sautillements de vie parmi la survivance des oiseaux.

Il y a une certaine jubilation à être. Et surtout… à être accompagnée.

Tout se fait prétexte à unir et joindre l’arc-en-ciel et l’horizon servant d’échelle à la grandeur du moment avec l’audace et la tentation de vouloir mettre en exergue des prérequis religieux dispensés dans une certitude sans faille où l’ombre et la lumière ont trouvé leur cheminement.

Toutes les nuances de l’Amour sont « parsemées dans les herbes ».

Le jour se passe bien « entre aube et crépuscule » où la présence a force solaire. Le texte est une longue infinitude avec ses reflets à même l’estran.

La lumière se brise en évocations intérieures à réprimer ce qui pourrait n’être que douleur.

Avec ce texte d’appel à vouloir transcender l’absence dans la réalité, l’auteur se veut insistante à recevoir un appel qu’elle sait pourtant physiquement impossible ; « fais-moi découvrir que tu vis/ Quelque part dans un autre temps ».

A travers sa démarche, la paupière semble importante à veiller sur ce qu’observe l’œil : elle protège d’une part et cligne d’autre part à se poser la  question de l’existence, de son parcours et de ce qui pourrait peut-être se passer après celle-ci.

Prendre de la distance passe par un sentiment de définitive permanence : « A chaque tombée du soir je suis toujours/ plus loin, mais si près de toi, mon amour ».

Une longue recherche d’Absolu finit par aboutir en soi-même, l’absence étant assimilée à la Vie qui poursuit son cours : « Je reviens au monde le cœur palpitant/ dans l’étreinte de l’être ».

« L’ombre inhabitée depuis longtemps » a force de présence dans cette poussée de fièvre amoureuse entre rêve éveillé, souvenirs et surtout grande espérance.

Avec « et par-dessus le monde/ Ton sourire », Sonia sait qui lui adresse la parole.

« Le souffle du ciel » lui répond superbement.