Parages noirs (II)

LA HAINE, URINE DE RAT

 

Oh, leur visage impénétrable de bois blond
s’étonne devant ce rat.
Leur visage calme et doré d’hommes droits
se fige
devant celui-là : visage laid, gris, de la haine.
Mais visage autre qu’un visage,
au nez autre qu’un nez,
dont la laideur forme un rat sous leurs yeux.
Non-visage, museau, dents aiguës.

Ils ont de profondes, sales
blessures que flambe l’urine de l’herbe !

Le rat du sang ocre dans l’herbe salée par le vent,
un grand faucon d’Eléonore
qu’ils n’ont pas eu le temps de voir fondre l’emporte.

Mais ils auront vu s’éloigner
eux qui longeaient la mer sensible :
gorge de lune et ventre de soleil raclé de noir,
sa proie haineuse entre les serres.

Le rat du feu de sang
pourri,
zou, dans les serres, allez, de l’air
pur,

de l’air pur à leur face étonnée
que renverse le vol salubre.
Leur face retenue et lisse de bois blond,
glissant en arrière le long
de leur nuque,
Leur dos,

tombant sur
leurs mollets, leurs talons.

 

 

AUTRE CIEL BAS SUR LA RIVIÈRE

 

Ah, ces manières qu’elles ont,
déjà, dès l’orée du village
franchie, petits bouts, leur façon
dansante, et ce fin babillage.

 Frêle buveuse l’antilope
de leur délicatesse boit
l’eau tapageuse que syncope
le clapotis de leurs émois.

Les petites filles descendent
le long des rives carnassières ;
tout à l’heure elles seront grandes,
ce soir elles seront pubères.

Frêle buveuse l’antilope
de leur brève jeunesse boit
l’eau nerveuse que développe
la rivière de leur effroi.

Jeunes femmes longeant le bord,
le vent, qui sent le bois humide
et l’ombre, leur saisit le corps
d’un grand âge brusque sans rides.

Frêle buveuse l’antilope
de leur grand âge lisse boit
l’eau terreuse que développe
sous sa langue le courant froid. 

Elles ont vieilli tout à coup
sans que les rides n’aient le temps
de friper la peau de leurs joues.
L’eau seule est ridée par le vent.

Frêle buveuse l’antilope
de leur frisson fluide boit
l’eau boueuse que développe
la rivière de leur effroi.

Comme il tremble aux bruits des branchages
brisés, l’inusé cœur nubile
qui les irrigue. Le courage
leur tombe du cœur aux chevilles.

Frêle buveuse l’antilope
des tressaillements bleutés boit
son reflet même qu’enveloppe
le courant ocre de l’effroi.

 

 

SOLEIL ROUGE DANS LE CIEL NOIR

 

Un soir, épais, veuf
d’étoiles, encastre
dans l’air noir son astre
rouge sang de bœuf.

Sous l’ombre massive
la rivière lente,
fripée, s’épouvante
de ses propres rives.

Le halètement
rouge des roseaux
poursuit d’ombres l’eau
très loin dans le vent,

jusqu’à la détresse
d’ombres plus épaisses,
et la mort vers quoi
la détresse va.

 

Faucon d’Eléonore

 

Notes

 

LA HAINE, URINE DE RAT :

. vers 11 : le rat du sang ocre : c’est le plus souvent par l’urine de rat, répugnant symbole ici de la haine, que la leptospirose, avec sa flambée de jaunisse intense, hémorragique, est transmise à l’homme.

. vers 12 et suivants : au rare faucon d’Eléonore des côtes gambienne et guinéenne, rapace élancé aux longues ailes, à la gorge blanche et au ventre orange strié de noir dans sa forme dite pâle, le poème confie la tâche d’assainir de leurs rats, de leur haine rongeuse, nos rivages affectifs.

 

AUTRE CIEL BAS SUR LA RIVIÈRE :

frêle buveuse (delicate drinker) : l’expression est tirée du roman de Frédéric Prokosch, Storm and Echo, dans la traduction de Ludmila Savitzky, La tempête et l’écho, Gallimard, 1956.

 

(Ces poèmes sont extraits de Langue de barbarie, en préparation).

 

 

Par Jean-Noël Chrisment, , publié le 07/01/2019 | Comments (0)
Dans: Pratiques Poétiques | Format:

Parages noirs (I)

L’OMBRE AFFLIGEANTE AU LOIN TENUE

 

Dans le dernier soleil du soir,
avec l’orage qui menace,
un vent plus froid, plus violent, froisse
l’herbe jaune sous le ciel noir.

Quand la plus noire netteté,
la plus difficile distance
au ras de leurs gestes relancent
la mort, l’image qu’on s’en fait,

nos corps salis, frappés par une
ombre, cherchent du clair, du blanc,
parmi les arbres vétérans
que sacre le sperme des lunes.

 

 

COUS ALLONGÉS DE FILLES ET D’OISEAUX NOIRS

 

De hautes haleines fraîches restent
là, en suspens
dès que l’action violette et jaune du vent
s’arrête.

La décomposition des corps morts
rend si aérée,
gazeuse,
la peau
rancie.

La peau humaine s’évapore dans le soleil.
Elle n’est plus qu’une légère
turbulence, une indistincte
contrariété, au passage des oiseaux noirs

recomposés.
La peau se vexe
probablement d’un tel espace indifférent,

 

mais elle n’a plus le moyen
de le faire savoir,
plus aucune aptitude au frisson, au pli,
aucune horripilation possible.

Elle devient si transparente, unie, soluble,
dans ce vent immobile, incolore, qui va
et qui vient de l’œil à la voix.

A peine issues de l’eau,
toutes piquées de gouttes de soleil,
les jeunes filles rafraîchies

aux pieds lestes le long de la piste les
regardent passer,
le cou tendu, elles aussi,
les cormorans.

Elles hument les hautes haleines fraîches.

 

 

LES VERS DONT PROVIENNENT LES YEUX

 

C’est ainsi que vivre ne fut jamais net, jamais clair.
A l’époque les yeux n’étaient que des vers
de terre, à se tortiller dans les pleurs,
se gorger de cette eau vitreuse de malheur,
ainsi qu’une mort à l’envers.

Maintenant les vers, ces yeux d’autrefois,
rongent même les yeux actuels qui voient
encore — ils en crèvent la transparence,
dans laquelle scintille une danse
des forêts, sautille une mort remise à l’endroit,

et  le flou des forêts en occupe le creux.
Les yeux ne savent plus s’ils sont des yeux,
des joues, des gorges, ou déjà de la terre grasse.
Ce qu’ils sont vraiment les dépasse.
Le pire, mis d’aplomb, leur est un mieux.

 

 

LES TROUS NOIRS DANS LE BLANC DES YEUX

 

Pour les femmes en suée, au devant de leur corps,

devant le deuil que chaque jour expérimente à même leur peau,
cette sueur âcre, la mort de soi en autre sur la peau,
dont elles se lavent,
pour elles, si maigres, si flambées, chaque jour est une époque
entière —
c’est de graisse et de cendre que sont
fabriqués les savons.

Pour les femmes lavées, au devant de la mort,

devant le temps quotidien qui se divulgue,
et devant le silence que fait l’ombre des bruits habituels
autour d’elles, chaque ombre est une épaisse nuit
complète —
c’est en grains de mil que se pile, se moud l’absence du temps,
s’écrase l’acquiescement.

Les femmes traversent la mort en secret.

Et chaque jour elles y passent la journée ─
chacune à sa pensée le soir revenue mais une autre
qu’elle, différente et veuve de soi,
où se continue mal ce qu’elle fut,
se retrouve mal ce qu’elle a perdu d’elle-même en soi.
Le soir la même différente chaque fois.

Est-ce qu’elles peuvent de leurs yeux vivants la voir à l’avance venir
en elles, cette morte modifiée
qu’elles ont laissée derrière elles dans la journée,
revenir là, dans leur pensée veuve de soi,
la voir avant qu’elle ne soit là ?
Qu’elle ne soit morte ? Est-ce qu’elles peuvent,
avec d’autres yeux que leurs yeux de vivantes, la voir venir
en elles ?

Tout un écrasement de grains
dès le matin se voue aux grandes nuits lasses voûtées.
Tout un acquiescement d’étoiles éteintes minuscules
se pulvérise avec
chaque moment
présent
pilé.

Et dans les trous noirs des yeux la fatigue,
par foules entières d’étoiles, s’engouffre.

Toi, grand calme, plus noir encore,
où les têtes bleuies, hâtives, en reviennent
à leurs yeux blancs troués, noir abusif et mat, et ponctué,
prolifère, soulève-toi vers les pigments clairs,
mets ta bouche contre la nuit fade bleutée.

Puis, le ciel venu à hauteur d’épaules, ne bouge plus.

 

 

Notes

L’OMBRE AFFLIGEANTE AU LOIN TENUE : strophe 3 : nos corps salis, frappés par une/ ombre, cherchent du clair, du blanc,/ parmi les arbres vétérans : cest par la rétorsion d’un esprit ancestral s’estimant négligé, que les tribus africaines évoquées ici expliquent la survenue d’une maladie, l’infertilité d’une femme, la mort d’un enfant en bas âge ; l’ombre affligeante  frappe celui ou celle qui l’a « oublié dans son foie ». Dans les rituels de soin, les qualités « blanches » et « froides », comme l’eau de source, la rivière, la bière de maïs blanc ou de mil, sont celles de la santé, du bon augure, et du bon droit de l’ombre à faire valoir auprès des « arbres vétérans », où s’opère la transition des usages profanes et des manières sacrées. V. W. Turner, Le phénomène rituel, structure et contre-structure, trad. Gérard Guillet, Presses Universitaires de France, 1990

LES VERS PROVIENNENT LES YEUX : l’image est de Wole Soyinka : « Jadis mes yeux étaient des vers de terre qui rampaient dans mes larmes » (La danse de la forêt, trad. Elisabeth Janvier, P.J. Oswald, 1971 : 118)

LES TROUS NOIRS DANS LE BLANC DES YEUX : vers 18-19 : chacune à sa  pensée le soir revenue mais une autre / qu’elle, différente et veuve de soi : Devant le labeur séparé des femmes, avec l’idée d’une mort à soi-même qu’elles vivent chaque jour, où elles vont et viennent, le poème extrapole, ainsi que devant une mort réelle, l’altération d’identité que leur inflige cette mort au figuré. Aux yeux des vivants en effet,  pour qu’il reste à distance d’eux, le mort doit  être « l’autre » du vivant qu’il était ; sa nécessaire altérité « a pour fondement symbolique la répétition chaque fois différente du même », C.-H. Pradelles de Latour, les morts et leurs rites en Afrique (à propos de Systèmes de pensée en Afrique noire 9, 11 et 13 : Le deuil et ses rites), L’Homme, 138, avril-juin 1996 : 137-142.

(Ces poèmes sont extraits de Langue de barbarie, en préparation).

Par Jean-Noël Chrisment, , publié le 21/12/2018 | Comments (0)
Dans: Pratiques Poétiques | Format:

Leçon d’écriture (5) : deux romans semblables de M.H.

Le déferlement inouï d’articles de presse consacrés au dernier livre de Michel Houellebecq avant même sa parution (1) devrait plutôt décourager toute nouvelle critique mais, en réalité, les articles publiés, pour la plupart obnubilés par le « pitch », ne s’intéressent pas à l’écriture. Il est donc légitime, dans cette série consacrée à la « fabrique » des romans, d’examiner Soumission d’un peu près. La tentation est d’autant plus grande qu’un autre roman, L’Esclave, publié quelque temps auparavant par Michel Herland, un collaborateur de mondesfrancophones, traite d’un sujet très semblable. La ressemblance des thèmes se retrouve-t-elle au niveau de la forme ? On ne voit pas a priori pourquoi il en irait ainsi. La comparaison révèle pourtant de nombreuses proximités sur ce plan-là également.

Houellebecq caricatureLes deux auteurs imaginent que la France passera sous la coupe des islamistes : chez M. Houellebecq, ce serait pour demain (2022), chez M. Herland pour après-demain (2090). Le narrateur est dans les deux cas un universitaire, professeur de littérature chez Houellebecq, de philosophie chez Herland. La différence principale, ici, tient à la place du narrateur. Chez Houellebecq il s’exprime à la première personne, il vit les événements qui portent un musulman à la présidence de la République et les changements qui en résultent pour le pays et pour lui-même. Chez Herland le roman d’anticipation est écrit à la troisième personne par le professeur philosophe, prénommé lui aussi Michel, lui-même personnage d’une histoire censée se dérouler de nos jours et qui nous sera racontée une deuxième fois à travers les lettres que lui adresse son amante, Colette, après leur séparation.

La construction de L’Esclave est donc infiniment plus complexe que celle de Soumission. La similitude entre le Michel de Herland et le narrateur (jamais nommé) de Houellebecq n’en est pas moins frappante. D’abord ils développent tous les deux un tropisme coupable envers leurs étudiantes les plus jolies. Nous avons déjà évoqué la Colette de Michel et nous faisons, chez Houellebecq, la connaissance de Myriam. A ce propos il faut relever une autre coïncidence : l’esclave, chez Herland, le personnage qui justifie le titre de son roman, se nomme Mariam, qui n’est qu’une autre manière d’écrire Myriam, et elle deviendra elle aussi, après quelques péripéties, la maîtresse d’un professeur d’université, Emmanuel. Ce dernier, contrairement au narrateur de Houellebecq, ne choisit pas de collaborer, il se replie dans un village perdu des Pyrénées avec quelques autres qui refusent le nouveau régime (la différence entre les deux attitudes, néanmoins, n’est pas aussi marquée qu’on pourrait le croire – voir in fine).

Les relations sexuelles entre le maître et son étudiante sont décrites avec « complaisance » dans les deux livres. Avec quand même une différence notable de ton. Houellebecq fait du Houellebecq : chez lui, le sexe est une obsession ; en cas de manque, ses personnages ont recours aux amours tarifées, le coït est toujours un peu sordide, même lorsqu’il essaye de le décrire comme quelque chose de sympathique. « Tu m’as apporté un cadeau ? » demandai-je […] « Je vais te faire une pipe, dit-elle, une très bonne pipe. Viens assieds-toi sur le canapé. » J’obéis, la laissai me déshabiller […] elle s’agenouilla et commença à me lécher les couilles tout en me branlant à petits coups rapides. « Quand tu veux, je passe à la bite… » dit-elle, s’interrompant un instant. J’attendis encore, jusqu’à ce que le désir devienne irrésistible, avant de dire : « Maintenant » (p. 101). Sic (!)

On croirait facilement, à lire Houellebecq, que la femme est un simple objet au service du plaisir masculin (position défendue explicitement dans le passage sur Histoire d’O, p. 260). Rien de tel chez Herland, le sexe y est toujours décrit comme une fête et lorsque l’amour l’accompagne, il devient rencontre des âmes autant que des corps, une expérience qui relève du sacré : « Soudain, il ne parlait plus. Il s’est approché d’elle, couchée sur le dos, lui a écarté les cuisses et l’a pénétrée d’un coup. Il a posé ses lèvres sur les siennes, fugitivement, puis il s’est mis à bouger en elle, très lentement. Il s’est  mis à lui dire des mots tendres, des mots d’amour, de passion, il pleurait, il sanglotait, il criait qu’elle était sa femme, qu’il ne la laisserait jamais partir […] Mariam, de fait, se sentait sa femme et lorsqu’il lui a demandé s’il pouvait se vider en elle, elle lui a simplement répondu, entre deux halètements, oui, mon amour. Pendant ces quelques semaines, sans qu’elle s’en rendît compte, le désir d’Emmanuel s’était développé en elle, en même temps qu’un tendre sentiment qui expliquait aussi bien son manque de résistance ce soir là et qu’elle eût éprouvée tant de plaisir à le laisser lui faire l’amour » (p. 287).

Les personnalités des principaux personnages masculins sont à l’avenant. L’auteur de L’Esclave s’est visiblement amusé à les peindre comme des séducteurs de la collection Arlequin. Voici Michel, dans les souvenirs de Colette : « J’aimais tout chez toi, ton look branché, ta gueule de mec qui veut faire croire qu’il n’a peur de rien, ce qui était immédiatement démenti par la tendresse de ton sourire, tes yeux de chat,… » (p. 13). Emmanuel, l’incarnation romanesque de Michel, n’a rien à lui envier : « Même vêtu d’un pantalon de velours élimé, d’un polo fatigué et de chaussures de montagne, il est incontestablement bel homme ; il a quelque chose d’un sage et, en même temps, un pétillement au fond de ses yeux laisse deviner qu’il aime l’humour et pratique une certaine joie de vivre » (p. 212). Rien de tel, évidemment, chez Houellebecq, adepte résolu de l’autodérision. Son narrateur, copie fidèle de l’auteur, est perpétuellement découragé et prompt à noyer son vague à l’âme dans l’alcool. Un exemple parmi d’autres du tableau qu’il donne de lui-même – l’université est fermée, il se retrouve donc sans emploi et sans son « réservoir » habituel d’étudiantes : « J’étais dans la force de l’âge, comme j’ai dit ; et si, après quelques semaines d’un dialogue laborieux [sur Meetic] où certains moments d’enthousiasme au sujet de n’importe quoi – mettons par exemple les derniers quatuors de Beethoven – seraient provisoirement parvenus à dissimuler un ennui croissant et global, à faire miroiter l’espérance de moments magiques ou d’une complicité faite d’émerveillements et d’éclats de rire, si après ces quelques semaines je me décidais à rencontrer l’une de mes nombreuses homologues féminines, que pourrait-il s’ensuivre ? Panne érectile d’un côté, sécheresse vaginale de l’autre ; il valait mieux éviter ça » (p. 185). On serait tenté de lui appliquer le jugement de Ninon de Lenclos à l’encontre de son amant Charles de Sévigné : « C’est une âme de bouillie, […] c’est un corps de papier mouillé, un cœur de citrouille fricassé dans la neige » (2).

Le narrateur, chez Houellebecq, comme, chez Herland, Michel et Emmanuel (deux personnages qui n’en font qu’un en réalité, Michel s’identifiant à l’évidence à sa créature) ont pourtant un autre point commun qui mérite d’être relevé : ils sont passionnés par leur sujet de recherche : Huysmans pour le professeur de Houellebecq ; l’esclavage et les religions pour les deux philosophes de Herland. On notera la pertinence de ces choix. Huysmans est l’auteur emblématique d’un certain « décadentisme » à l’instar de Houellebecq et s’est converti au catholicisme comme le narrateur de Soumission finira par se convertir à l’islam. Mariam, l’héroïne du roman de Herland, est une esclave, victime de l’instauration d’une charia fidèle à la lettre du coran. Le regard porté sur les religions, dans les deux ouvrages, est largement critique dans la mesure où les professeurs, principaux porte-paroles des deux auteurs, sont des agnostiques bon teint. L’adhésion à l’islam du héros de Soumission est expédiée à la fin du roman et il est difficile d’y voir une  conversion sincère. Cependant il n’est évidemment pas contesté, ni dans un livre ni dans l’autre, que les religions soient capables d’entraîner les hommes pour le meilleur ou pour le pire. Le meilleur, dans l’Esclave, est représenté à la fois par Abdenour, l’imam de « Zift Oundhor » (Mirepoix, en Ariège) et par Volusien, le chrétien clandestin de « Kabid » (Foix), le pire par Selim, le propriétaire terrien esclavagiste, converti par opportunisme à la religion des envahisseurs et qui se livre à des sévices épouvantables. Dans Soumission l’accession des musulmans au pouvoir a pour effet de rétablir certes la paix civile mais c’est au prix de l’apparition de nouvelles inégalités (entre les hommes et les femmes et entre les hommes eux-mêmes).

couv 1Un autre point commun aux deux romans, suffisamment rare pour être souligné, est la présence de la poésie. Houellebecq cite à deux reprises le poème Ève de Charles Péguy (« Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle… »), cinq quatrains empreints d’un lyrisme patriotique totalement inattendu au milieu d’un livre dont le défaitisme est la marque majeure (p. 161-2 et 168-9). Qui lit encore Péguy aujourd’hui ? Rendons grâce à Houellebecq de le faire connaître à des millions de lecteurs. Les poètes sont passés de mode, même les plus grands, aussi doit-on être également reconnaissant à Herland de citer des vers assez stupéfiants de Victor Hugo, tirés des Contemplations : on ne savait pas, on ne savait plus que le poète panthéonisé (« Victor Hugo, hélas ! ») était capable d’une telle invention surréaliste (p. 257 à 261). Herland nous introduit ensuite à l’œuvre d’un poète contemporain, Jean-Noël Chrisment, plus particulièrement son recueil Pollen, lequel fait écho aux vers de Hugo, à la fin des Contemplations, à propos d’une sorte de renaissance après la mort, sous une autre forme (p. 262-3). L’Esclave contient enfin deux sonnets censément écrits par une Colette (p. 88 et 188) se revendiquant poète amateur « attachée à la versification classique » (p. 76). Assez étonnamment, on décèle une certaine parenté stylistique entre ces deux poèmes de la plume de Herland et certains de ceux que Houellebecq a lui-même publiés dans divers recueils.

Dans Soumission on ne s’éloigne jamais vraiment du milieu universitaire et bien que L’Esclave se déplace sur d’autres terrains, les professeurs y jouent également les premiers rôles. Dès lors, il est intéressant d’observer comment apparaissent les étudiants aux yeux de leurs maîtres. À en croire Houellebecq les étudiants ou plutôt les étudiantes en lettres désertent les cours de premier cycle « hormis un groupe compact de Chinoises, d’un sérieux réfrigérant ». Quant aux doctorants ils sont « dans l’ensemble épuisants », ce qui s’explique dans la mesure où « il commence pour eux à y avoir un enjeu » (p. 37). Une autre fois, le narrateur avoue qu’ils l’« avaient pas mal fait chier avec des questions oiseuses » (p. 53). Sic (!)

L’Esclave ne nous montre pas Michel en présence d’autres étudiants que ceux de première année. Conformément à sa « gueule de mec qui veut faire croire qu’il n’a peur de rien » (cf. supra), il s’amuse à provoquer son auditoire, par exemple sur le sujet de la gratuité des études où il est sûr de faire mouche : « Vous êtes les victimes – innocentes sans doute – de votre époque qui n’attache de valeur qu’à ce qui a un prix. Alors évidemment, l’université, comme l’école en général, est mal partie. Puisque c’est gratuit, ça ne vaut rien » (p. 230). Mais le morceau de bravoure, à cet égard, se trouve dans le roman dans le roman, lorsque Michel imagine ce que seront les étudiants de philo à la fin du siècle : « En ce temps-là, la décadence de l’enseignement avait atteint un tel degré qu’on commençait à voir arriver en première année des étudiants totalement illettrés,[…] et qui ne prétendaient pas moins étudier la philosophie ! Bon gré mal gré, les universitaires s’étaient mis au diapason de leur public : en première année, les livres étaient bannis de l’enseignement des disciplines universitaires, au profit des seuls cours oraux et des moyens audiovisuels… » (p. 60).

Les deux romans évoquant des changements radicaux de la situation politique par rapport à celle d’aujourd’hui, les auteurs se trouvent contraints de les justifier d’une manière ou d’une autre. Dans les deux cas, même si le narrateur peut contribuer à l’explication, elle est plus souvent confiée à d’autres personnages. Ainsi Houellebecq fait-il intervenir successivement un agent de la DGSI, un « identitaire » et le président de la Sorbonne. Le roman de Herland n’étant pas écrit à la première personne, la question ne se présente pas chez lui de la même manière ; il n’en reste pas moins que l’exposé le plus complet des événements ayant conduit à la « reconquête » du sud de l’Europe par les musulmans n’est confié ni à Michel, le narrateur de cette histoire-là, ni à Emmanuel, son personnage le plus fort, mais à un visiteur de passage. Par ailleurs la critique des religions qui est développée aussi bien par Michel que par Emmanuel a pour contrepoint les convictions exprimées par Abdenour et Volusien qui défendent chacun leur foi respective.

En dehors des proximités formelles qui nous ont intéressés au premier chef jusqu’ici, on peut signaler pour finir l’étroite parenté entre les deux auteurs quant au fond de leur pensée, telle qu’elle s’exprime, en tout cas, dans ces ouvrages. La dystopie religieuse n’est que le prétexte permettant de d’exprimer un même point de vue désabusé sur une société dans laquelle, aujourd’hui comme demain, règne et règnera la loi du plus fort. Le héros, ou plutôt l’anti-héros de Houellebecq n’a pas la moindre velléité de résister. Ce n’est pas beaucoup mieux chez Herland puisque ses montagnards ne sont pas non plus des résistants ; ils se sont simplement mis à l’abri d’un régime qu’ils honnissent. Et si trois d’entre eux finissent par périr dans un combat désespéré, ils sont mus par la passion amoureuse, pas par un motif politique. Enfin Selim n’est pas le seul méchant du roman puisque c’est une villageoise dans les tourments de la jalousie qui provoque le drame final.

 

Michel Herland, L’Esclave, Le Manicou – Lulu.com, 2014, 409 p., 21 € (5 € en version numérique).

Michel Houellebecq, Soumission, Flammarion, 2015, 300 p, 21 €.

 

  1. Tous les médias en ont parlé à plusieurs reprises. La plupart ont mis un jour ou l’autre Houellebecq à leur une. Le sommet semble avoir été atteint par le journal Libération dans son numéro des 3 et 4 janvier 2015, avec une photo de l’auteur en une (titrée « la position du soumissionnaire » !) et sept articles sur six pages de texte. Le Monde des Livres du 9 janvier n’a pas faibli non plus avec trois articles sur trois pages.
  2. Ninon de Lenclos fut la maîtresse de Charles de Sévigné, le fils de la marquise de Sévigné, après avoir été celle d’Henri, son époux. Le propos est rapporté dans la lettre du 22 avril 1671 adressée par la marquise à sa fille.