Comptes-rendus Scènes

Un week-end au Théâtre de poche

Le Théâtre de poche Montparnasse a une riche programmation qui fait se succéder au fil de la journée sur deux salles des pièces de divers genres, à la réserve près que l’exiguïté des plateaux impose une limite au nombre des comédiens. L’amateur de théâtre qui n’a qu’un week-end à passer à Paris peut donc se contenter des pièces à l’affiche de ce théâtre pour composer un programme substantiel. Par exemple, ces 28 et 29 mai. Et pour commencer deux spectacles du genre léger.

Folie

Jean-Michel Ribes a monté avec son collègue et ami Roland Topor (1938-1997) maints spectacles où l’humour frise avec l’absurde. C’est dans ce fond qu’il a puisé pour monter folie, avec des chansons dont la musique était composée par Reinhardt Wagner. Rien de tel que cette pièce éclectique qui tient autant de la revue, des chansonniers, du café théâtre, du cabaret pour débuter dans la bonne humeur une session théâtrale.

Tout en apprenant maintes vérités indispensables sur l’homme fragile, l’homme à la mode, la disparition (?) des crétins, etc. Sait-on suffisamment, par exemple, que seuls piquent les moustiques qui ne sont pas rasés ? Par contre on aurait pu deviner qu’un vampire végétarien devient dangereux pour l’homme doté d’un sang de navet ou d’un cœur d’artichaut… Et qui connaît la réponse à cette question qui frise la métaphysique : quel est le synonyme de synonyme ?

Les trois interprètes – Alexis Ribes, Héloïse Wagner (fille de) et Axel Blind – sont à la hauteur (qui n’est pas petite) du spectacle très rondement mené. M.E.S. J.-M. Ribes, Laurent Desmurs au piano.

Attention Desproges !

Le titre, avec le nom de Desproges signale tout de suite qu’on devrait se réjouir tout autant qu’avec le spectacle précédent, même s’il y a ici un fil conducteur, une réflexion sur la nature de l’humour, sa définition (impossible) et la question de sa réception. A qui s’adresse l’humour ? Pas à tout le monde, ou mieux, pas à n’importe qui… Une blague antisémite lourdingue illustre cette réflexion dès l’introduction du spectacle. Evidemment, elle se retourne à la fin : à ce compte – si l’on énumère les défauts supposés des juifs – nous le sommes tous.

Le spectacle est nourri des bons mots et des sketchs de Desproges. Comment, par exemple, distinguer un tuyau d’une jeune fille ? Bien que la réponse, en l’occurrence, ne réclame pas beaucoup de remue-méninges, la manière dont elle est amenée est vraiment drôle. Parmi bien d’autres loufoqueries, on peut retenir le récit destiné à expliquer l’origine du mot académie (non sans rapport avec la façon dont on consommait le pain au Grand Siècle).

Les deux comédiens – Patrice Carmouze (auteur du choix des textes) et Pierre Val (un troisième s’étant fait porter pâle mais ça ne paraît pas) – sont parfaitement à l’aise dans l’humour de Desproges dont le côté absurde n’est pourtant pas nécessairement facile à faire passer. Quelques chansons accompagnée au piano apportent une ponctuation musicale.

Last but not least, en guise de mise en jambes à la pièce qui se joue le dimanche matin à 11h, un apéritif jambon saucisson (ou croissant) est offert au public par les comédiens dans le foyer du théâtre, traits d’humour à l’appui.

Autre genre, didactique, les deux pièces suivantes font revivre trois penseurs éminents de notre histoire intellectuelle.

Montaigne – Les Essais

Michel Eyquem de Montaigne, né en 1533 est mort en 1592 à presque 60 ans, ce qui témoigne d’une belle longévité dans une époque marquée par les guerres de religion et une médecine rudimentaire. Il est par ailleurs un auteur à la mode, ce qui ne signifie pas que soient si nombreuses les personnes ayant lu intégralement Les Essais. L’idée de porter au théâtre quelques-unes des principales idées de Montaigne est donc bienvenue.

Montaigne est sans doute le meilleur représentant de la Renaissance en France. Il est nourri des penseurs antiques dont les aphorismes parsèment son œuvre tout comme les murs et le plafond de sa bibliothèque. Lire Montaigne, c’est donc effectuer une plongée dans la sagesse des Anciens guidé par un maître qui ne se paye pourtant pas de mots.

« Je propose des idées informes et incertaines
Non pour établir la vérité mais pour la chercher. »

Le scepticisme de Montaigne se voit en particulier dans son attitude vis à vis de la religion. Il est né chrétien et s’y tient, tout en reconnaissant que, né sous d’autres cieux, il professerait « naturellement » d’autres croyances. Pris dans la tourmente des guerres de religion, il eut l’habileté de concilier aux yeux du public sa fidélité au catholicisme avec son relativisme religieux. Cette question ne demeure pas moins aujourd’hui une énigme, au point que certains le présentent comme athée. Hervé Briaux qui a effectué la sélection des extraits des Essais et les interprète lui-même sur scène, tire pour sa part Montaigne vers l’agnosticisme, le plus conforme à la sensibilité de notre temps.

H. Briaux ne cherche pas à « faire du Montaigne » ; il en est seulement le porte-parole, restituant au mot près les extraits des Essais (en français modernisé). Il commence à parler couché sur un grabat, nu jusqu’à la ceinture, dans une évocation de la fin de vie de Montaigne ; il continuera vêtu d’une tenue aussi neutre que possible, chemise et t-shirt noirs, dans une lumière tamisée. On ne s’ennuie jamais tant la pensée de Montaigne est percutante, voire déconcertante même si elle s’avère moins choquante à nos yeux qu’elle ne le fut pour les contemporains.

Dialogue aux enfers – Machiavel-Montesquieu

S’il est dommage de finir sur une impression mitigée, cette exhumation d’une pièce de Maurice Joly datant de la fin du règne de Napoléon III, fustigeant le despotisme de « Badinguet », ne nous a pas paru nécessaire. Joly – adapté ici par Marcel Bluwal – met donc en présence Machiavel, tenant du despotisme et Montesquieu, parangon de la démocratie. A ceci près que la démocratie à la Montesquieu n’avait guère à voir avec ce que nous entendons aujourd’hui par là et que Machiavel était moins l’apôtre du despotisme que convaincu de la dégradation inéluctable de toute démocratie en despotisme. Un débat en tout état de cause intéressant mais dont on perçoit bien moins les enjeux qu’au moment où Fresnay fit revivre la pièce, en 1968, à la fin du règne de De Gaulle. Car si l’on entend dénoncer les procédés du despotisme, ils n’ont rien à voir avec ceux de Napoléon III ou du Général (le SAC, l’ORTF aux ordres). Le contrôle social prend aujourd’hui des formes bien plus subtiles analysées par le « Comité invisible » et des auteurs comme le romancier Alain Damasio ou l’essayiste Frédéric Lordon.

Mais ces considérations ne sont pas dirimantes au théâtre où comptent simultanément le texte, la mise en scène et le jeu des acteurs, la faiblesse de l’un pouvant être éventuellement compensée si les deux autres sont de grande qualité. Or non seulement le texte déçoit, et pas seulement sur le fond, aussi parce que la langue ne restitue ni celle de Montesquieu ni celle de Machiavel, la pièce pèche encore par le jeu des acteurs. Le Machiavel d’Hervé van der Meulen, trop arrogant, pas assez florentin, n’est guère convaincant. Mais que dire alors d’Hervé Briaux qui lisait son texte ?

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