Scènes

Des ruines de Jean-Luc Raharimanana : politique et poésie au théâtre.

Les Parisiens, permanents ou de passage, devraient se précipiter à la Maison de la poésie, dans le quartier Beaubourg, pour écouter le comédien d’origine congolaise Phil Darwin dans son interprétation du texte de Jean-Luc Raharimanana. Cet écrivain malgache, âgé de quarante-cinq ans, a déjà une œuvre derrière lui : romans, nouvelles, poésie, théâtre, essai. Des ruines est un texte poétique à la première personne, un cri de révolte face à la situation de Madagascar et de la plus grande part du continent africain, un chant fraternel en même temps qu’un encouragement adressé à tous ceux qui souffrent.

L’écriture joue sur des tonalités différentes. Le style peut être celui, envoûtant, d’une mélopée. C’est le cas au tout début du texte, qui introduit bien, par ailleurs, à ce qui sera la suite du discours :

« Ma mémoire est au plus loin que je la ressens de douleur et d’espérance. À chaque fois renouvelée, à chaque fois la même, de douleur et d’espérance. Et ma mémoire est d’esclavage, espérance de liberté. Et ma mémoire est de colonisation, espérance d’indépendance. Et ma mémoire est d’indépendance, la liesse et encore l’espérance trahie sur le règne des dictatures et autres impostures. »

Il y a également des passages d’humour, ou plutôt d’autodérision (par exemple lorsque l’auteur reprend tous les poncifs des critiques adressées aux Africains, sommés de se bouger un peu plus pour se sortir de leurs difficultés). Et des récits simplement factuels, comme la description d’une opération de vote à Madagascar sous la dictature. La tonalité dominante demeure malgré tout celle de la dénonciation. Comme beaucoup d’Africains (et Malgaches), Raharimanana a du mal à accepter l’idée qu’ils soient eux-mêmes les premiers responsables de leurs malheurs. Certes, il ne refuse pas l’évidence (« les miens mes propres bourreaux ») mais il n’en défend pas moins l’idée suivant laquelle l’Afrique serait avant tout piégée dans un système global qui l’opprime et la soumet.

Le statut de ce texte est donc problématique : s’il s’agissait simplement de faire du beau (et parfois de l’humour) à partir du sort trop souvent consternant des pays africains, le projet paraîtrait difficilement défendable. Mais il ne se résume évidemment pas à cela. Sans farder la réalité, le texte expose le dilemme proprement tragique de l’intellectuel du tiers-monde installé en Occident, qui ajoute la culpabilité à l’impuissance. Impuissant, il l’est de toutes façons, car comment s’opposer à des régimes profondément gangrenés ? Mais comment ne se sentirait-il pas en même temps coupable de s’être mis à l’abri en choisissant l’exil ? Le texte de Raharimanana est émouvant parce qu’il ne cache rien de ce dilemme : « libre de me suicider, seul, sur mes choix de dictature ou sur mes chemins d’exil ». Et plus loin : « ma lâcheté de ne pas sombrer avec mes ruines, et ma langue qui fourche autour de mes mots ! Écrivain engagé de mes défaites, oui ».

Les « ruines » qui donnent leur titre au recueil sont encore évoquées tout à fait à la fin : « qu’importent les poussières qui tombent de mes ruines, vivre est toujours laisser une part de soi à la mort. / C’est de là que j’écris… / De mes ruines ».

La mise en scène de Thierry Bedard – qui n’en est pas à son coup d’essai avec cet auteur et avec cet interprète – est remarquable de sobriété. Le comédien se détache sur un rideau de fond de scène tressé avec du raphia de Madagascar. Il bougera très peu, ne s’animant vraiment que dans les passages les plus légers du texte. Il y aura des silences, des moments réservés à la musique, la trame musicale sur laquelle le comédien s’appuie pour faire respirer son discours. La couleur du rideau pourra varier en fonction de la lumière mais cette dernière ne sera jamais éclatante. Quant au comédien, il ne sera éclairé que par une lumière blanche verticale, de faible intensité, conférant de bout en bout à la représentation un caractère d’intimité. Un homme seul, chichement éclairé, qui s’adresse à des spectateurs perdus dans l’obscurité de la salle.

Le comédien, Phil Darwin, est plutôt connu pour les one man show comiques où il se moque de tout et de tous, de l’Afrique, des Africains, comme de la terre d’accueil et de ses propres indigènes. Il a créé, déjà sous la direction de Thierry Bedard, un autre texte de Jean-Luc Raharimanana, Les Cauchemars du gecko, en 2009. Son interprétation de Ruines se situe – sauf par de très brefs instants – très loin de sa fibre comique. Elle est, en accord profond avec le texte, remarquable par son émotion contenue.

Enfin, puisque Des ruines est d’abord un texte littéraire qui invite à la lecture, il convient de signaler qu’il a fait l’objet d’une édition rare, un livret cousu main sur papier précieux, avec des illustrations, qui devrait tenter tous les bibliophiles, d’autant que son prix s’avère des plus modiques.

Le spectacle : Des ruines, à la Maison de la poésie, Paris, passage Molière, 157 rue Saint-Martin, du 18 janvier au 12 février 2012.

Le livre : Jean-Luc Raharimanana, Des ruines, Éditions Carnets-Livres, 2012, 20 €.