Auteur: Janine Bailly

Diplômée de l’École Normale de Nancy, a enseigné le français et le théâtre en France métropolitaine, dans les départements d’Outre-Mer et dans des pays francophones. Actuellement basée en Martinique. Critique assidue aux festival de Fort-de-France, d’Avignon, d’Almada au Portugal et aux Rencontres Estivales du Théâtre du Peuple de Bussang. Membre de l’AICT, section Caraïbe.

Almada 2019 – 3 « As três sozinhas » (Les trois toutes seules), « Un poyo rojo » (Uma luta de galos : un combat de coqs)

Un théâtre d’engagement

Au cœur de l’été, se divertir mais aussi parler de nos engagements, tel semble bien être le but de ce festival pas tout à fait comme les autres. Chaleureux, mêlant les publics de tous âges, qu’ils soient novices ou habitués des salles de théâtre, il offre en plein air des conférences et rencontres de proximité avec les metteurs en scène, allie aux scènes traditionnelles un plateau improvisé sous les étoiles dans l’atrium d’une école — le « Palco Grande » de « Escola D. António da Costa » —, et la cour en est aménagée en un espace de restauration qui reste ouvert dans la douceur des premières heures de la nuit. Bien sûr, pour assister à ce festival, il est nécessaire de connaître un tant soit peu la langue portugaise, les spectacles venus d’ailleurs étant sur-titrés en cet idiome. Mais passé cet obstacle, et si l’on peut se renseigner aussi dans la presse qui couvre l’événement, c’est là une occasion de découvrir des formes théâtrales venues d’ailleurs, des mises en scène singulières, des textes inédits autant que des classiques, qu’ils soient respectés ou revisités à l’aune de notre actualité. L’occasion encore de constater qu’au-delà des mots, dramaturgie et scénographie bien construites peuvent servir une compréhension quasi intuitive et universelle du spectateur.

 

Dans la mouvance de ces derniers mois se situent les comédiennes portugaises de As três sozinhas (Les trois toutes seules), qui abordent dans un texte et une création de leur cru les problèmes de la Femme au sein de la société, exaltant leur corps, leurs seins et leur sexe jusqu’à la nudité, et qui loin d’être « seules » prônent non sans humour, par des figures composées en trio, ou encore par des instants de caresses l’une sur l’autre, la solidarité qui peut les unir dans un monde de conventions, de machisme et de prétendue supériorité masculine. Chacune aura au préalable, assise ou se levant parmi les spectateurs, conté quelque chose de sa propre vie — réelle ou fictive ou fantasmée ? Ensuite toutes trois seront réunies sur un tapis de bonbons au papier argenté, dont les scintillements rappelleront ceux de leurs robes jumelles, et qu’elles repousseront, éparpilleront avec soin ou brutalité pour s’y dessiner leurs espaces de vie et de jeu. Sans tabou, elles évoqueront tout de leur féminité, sans omettre l’odeur de fer propre à leurs menstruations. Comme les bonbons, liés peut-être symboliquement aux grands-mères qu’elles admirent sans pour autant vouloir leur ressembler, elles seront « dures à l’extérieur, tendres à l’intérieur ». Un moment particulièrement touchant dans sa gravité contenue est celui où deux d’entre elles donnent, en des gestes d’une infinie douceur, un bain d’eau à la troisième tout entière dénudée, et celle-ci fièrement debout dans la bassine facilite la toilette en soulevant de ses deux mains sa longue chevelure à présent sur les épaules, comme celles de ses consœurs, libre et dénouée.

 

À l’opposé mais dans une intention similaire, les deux auteurs de performance argentins de « Un poyo rojo » (Uma luta de galos : un combat de coqs) offrent une chorégraphie qui parle de conventions sociales, de celles qui stigmatiseraient toujours l’homosexualité masculine. De leurs corps souples et fins, ils dessinent dans l’espace, tantôt dans la force tantôt dans l’élégance, les figures de l’attrait-répulsion. Ils se cherchent, se défient, parfois torse contre torse, ou dans la démonstration alternée de ce que l’un et l’autre sait et peut faire, comme un peu lors d’un battle de hip-hop où l’on se passe le relais pour d’acrobatiques positions. Là encore, dire par l’humour n’est pas exclu : on mêle aux formes d’expression corporelle contemporaines quelque pas ou position d’une danse classique qui serait en tutu, et la tenue sportive ne gêne en rien l’illusion, on feint de s’être blessé ou bloqué dans un geste maladroit, on fait danser avec soi les cigarettes dans la bouche, les narines et les oreilles… Mais plus explicites sont les baisers que l’on évite, que l’on vole ou que finalement on se donne, la lutte initiale s’étant faite, au fil du jeu, parade amoureuse. Sous les étoiles d’Almada, sous un ciel au calme nocturne troué par quelque avion de passage, entre rires et émotion, dans le silence que viennent seulement troubler les respirations ou onomatopées d’efforts feints des deux garçons, avec pour toute bande sonore les émissions de temps à autre d’une radio portative enjeu d’un combat elle aussi, chacun choisissant ce qu’il prétend entendre, entre retransmission d’un match de foot, actualités et chansons romantiques, tout cela en langue portugaise… et soudain un air espagnol trouera le silence, sur lequel se mettre à danser.

 

Ainsi, sur les scènes du Festival d’Almada on a pu voir, que ce soit côté filles ou côté garçons, le même désir de s’affirmer, la même volonté de remettre en cause les identités et les rôles auxquels la société traditionnellement assigne, les mêmes rêves aussi.

 

Almada, le 13 juillet 2019

Photos Paul Chéneau

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