Bussang 2019 – 2 « Suzy Storck » et  «Lichen » de Magali Mougel

La nécessaire transgression de Suzy Storck

De tous les spectacles vus cet été, il me restera indélébile, comme un souvenir stupéfait, les images, la colère et les mots de « Suzy Storck », une pièce écrite par Magali Mougel, jeune dramaturge rentrée au bercail après diverses pérégrinations. Bien lui en prit puisque Simon Delétang a choisi de la mettre en lumière, aux côtés de Calderón de la Barca, renouant par-delà le temps avec la « tradition Pottecher », qui voulait voir chaque année en ce théâtre une production dramatique du cru. Mais non content d’assumer la mise en scène, le directeur du Théâtre du Peuple a décidé d’être présent sur le plateau, aux côtés de ses trois acteurs incarnant Suzy, sa mère et son mari, pour y tenir à lui seul le rôle du chœur. Grave et noir choryphée de lui-même, et sans émotion apparente mais adoptant le ton, la posture et le costume sombres de la tragédie, il commente les faits, guide notre appréhension et notre compréhension de l’histoire.

Car Suzy Storck, personnage éponyme, est bien l’héroïne d’une tragédie ordinaire, mais qui n’a de banal que l’apparence. Sur la scène une machine à laver, mobile, dont seront extirpés quelques éléments de costume nécessaires à la figuration, et dont la présence se justifiera d’autant mieux que Suzy à un moment déclarera n’être pas cet appareil ménager, symbole du rôle auquel on voudrait la contraindre. Le terril de linges colorés dressé côté cour n’en semble que plus cohérent, qui deviendra aussi la couche où accrocher, se donnant le dos, le couple de Suzy et Hans Vassili Kreuz embourbé dans son incompréhension et son impossibilité nocturne à communiquer. 

Il suffirait pour évoquer le drame de Suzy, de rappeler les moments chorégraphiés, l’un disant le bonheur éphémère de la découverte, le désir d’abord sexuel né un soir de danse, l’autre désarticulant le corps bientôt désillusionné et revenu de son court voyage en amour. La tragédie de la Femme, c’est ici un lent glissement dans le quotidien, un enfermement progressif auquel d’abord on n’a pas pris garde, et le piège à la dernière grossesse se referme sur celle-ci qui aux exigences d’une société masculine a sacrifié  ses rêves, ses désirs profonds, ses ambitions pourtant raisonnables et légitimes. De celle-ci qui n’a pu éclore ni devenir elle-même, papillon enfermé à son corps défendant dans un corset de conventions surannées, ces contraintes si impérativement rappelées par la figure maternelle. De celle-ci dont les nom et prénom seront souvent redits, Suzy Storck, comme pour rappeler cette recherche d’une identité qui lui est refusée… 

Il est dans cette création des moments où le spectateur frissonne devant l’insoutenable cruauté. Je dirai pour ma part cette scène où la recruteuse — et d’être seulement une voix off rend son discours plus glacial encore — pousse Suzy dans ses retranchements jusqu’à lui faire proclamer haut et fort que non, elle ne veut pas d’enfants, elle veut seulement un travail. Je dirai les mots de souffrance de la jeune femme tenue d’allaiter son dernier nourrisson, et ce en dépit de gerçures si douloureuses aux seins. Je dirai aussi les mots lui venant en réponse, impitoyables et amers, les mots de l’époux qui ne veut, ou ne peut rien comprendre. Peu à peu mais inéluctablement, on s’achemine vers une issue fatale, et si beaucoup ont cité la Médée du théâtre antique, j’ai davantage songé, en raison de la modernité du thème et de son traitement, au couple tragique de ce film de Scorsese, Shutter Island. 

La bande-son électrisante, les éclairs de lumière stroboscopique, le choix d’un jeu frontal, la posture de résistance de Suzy face à nous solidement campée sur ses deux pieds écartés, la puissance et la violence de l’actrice, sa capacité à jouer le déchirement, l’écartèlement de l’âme, du cœur et du corps, tout nous appelle, nous émeut, provoque un bouleversement salutaire ! Et la pièce se referme en nous pour y demeurer, pour y mûrir, comme se referme la prison banale des jours sous la forme de ce plafond blanc suspendu qui vient se rabattre devant Suzy. Mater Dolorosa en son voile bleu, victime et non coupable, telle sera la dernière vision que donnera de son personnage le metteur en scène-comédien-chorégraphe Simon Delétang, vision transcendée par le Stabat Mater de Pergolesi qui s’élèvera sous la voûte de la salle. 

Mais aux journées estivales du Théâtre du Peuple de Bussang, il y a aussi, cerise sur le gâteau, les Impromptus de treize heures, dont le programme se révèle au  jour le jour, et qui nous réunissent à l’ombre des grands arbres, sur des transats étiquetés « Télérama » pour les plus prompts, sur de simples bancs de bois pour les plus lents à sortir de la blanche douceur des draps !

De mes Estivales 2019, je n’oublierai pas davantage que Suzy la lecture à laquelle j’ai pu assister — ce bonheur ne nous est permis qu’en fin de semaine, hélas !  — puisque ce  jour-là c’est Magali Mougel en personne qui nous offrait une première mouture de sa nouvelle œuvre en gestation, «Lichen », un texte où l’on reconnaît sa patte si singulière, son goût du décalage chronologique épousant les méandres de la mémoire, sa volonté de faire progresser le récit par répétitions, reprises et anaphores.

Levée sur l’estrade, elle nous fait donc lecture d’une première et trop courte partie. Où l’on voit se nouer se dénouer les rapports qui se tissent entre père et fille quand s’éloigne la mère, troisième figure de la cellule familiale. Où le cadre est cette ville du Nord, Lens où sévit le chômage, et plus précisément ce quartier nommé « Ilôt Parmentier » : les promoteurs immobiliers comme les édiles prétendent créer là une ville nouvelle sans souci des conséquences pour la population, ni des dommages afférents. Ce morceau d’histoire inédite, à nous donné comme en cadeau, s’arrête quand certains représentants des concepteurs du projet entrés dans la cuisine, et devant le café qu’a préparé le père, se voient par ce dernier opposer une fin de non-recevoir : il n’accepte pas de quitter sa maison, ce quartier déjà déserté par d’autres, où des premières tôles couvrent des façades, il se veut épine dans le pied des promoteurs… Nous n’en saurons pas pour l’instant davantage, mais attendrons impatiemment de pouvoir entrer plus loin dans le récit ! Et puisque Magali Mougel fille des Vosges et de la terre nous confie être allée sur le terrain, arpenter la région, rencontrer les gens ou même assister à des réunions d’architectes, nul doute qu’une fois encore son œuvre prochaine dira avec force et fougue un peu de notre monde, de ses blessures, de ses iniquités et de ses imperfections ; nul doute qu’une fois encore elle saura faire bouger les lignes !

Une voix est née, qui ne s’éteindra plus, celle d’une jeune femme audacieuse, intelligente et investie, qui je n’en doute pas donnera beaucoup d’elle-même et de nous, au théâtre de ce début de siècle ! Merci à Bussang de nous l’avoir fait entendre !

« Suzy Storck »  : Avec Marion Couzinié (Suzy), Françoise Lervy (la mère), Charles-Antoine Sanchez (le mari), Simon Delétang (le chœur).

À noter : la pièce fut créée à Londres en 2017 par Jean-Pierre Baro, reprise ensuite à Rennes au TNB.  

À voir au Théâtre du Peuple de Bussang jusqu’au 7 septembre 2019, du mercredi au samedi à 20 heures.

Par Janine Bailly, , publié le 30/08/2019 | Comments (0)
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Bussang 2019 – 1 « La vie est un rêve » de Pedro Calderón de la Barca

Le Théâtre du Peuple entre tradition et transgression

Au bourg de Bussang, quand je sirote mon café matinal au seul petit bar du coin, qu’à l’heure de l’apéritif je me mêle incognito aux buveurs du soir pour un vin d’Alsace obligé, je m’émerveille d’entendre parler théâtre, de trouver là ornant le mur un portrait au fusain d’Antonin Artaud ; d’apprendre qu’il fut autrefois dessiné par cette jeune femme au comptoir : entre douceur et autorité, elle règne autant sur les « natifs » du lieu que sur les « étrangers », amateurs de théâtre venus de nombreux « ailleurs » rejoindre la population locale dans sa ferveur inchangée pour la scène. Car telle est la magie de Bussang, qui vit naître et croître et perdurer le Théâtre du Peuple, qui sur des gradins de bois assez peu confortables si l’on ne s’est pas muni du traditionnel coussin de l’année, réunit des publics issus d’horizons divers, réalisant cette belle utopie d’un « théâtre pour tous ». 

Cette année, Simon Delétang pour sa deuxième saison estivale a choisi de surprendre, en proposant deux pièces très différentes, et pourtant proches en ce sens qu’elles posent l’une et l’autre des questions essentielles. La « grande pièce », celle qui incarne la tradition, se donne en matinée, offre en raison de sa durée la respiration d’un entracte, se doit de rassembler acteurs de profession — au nombre de trois cette année —, comédiens amateurs et figurants choisis dans la population locale. Le metteur en scène est tenu également de faire qu’à un moment de la représentation s’ouvrent les hautes portes de bois qui ferment le fond du plateau, et disons-le, c’est aussi un peu pour cet instant si particulier que l’on se retrouve chaque été fidèle à Bussang. 

« La vie est un rêve », pièce baroque du Siècle d’Or espagnol, écrite en 1635 par Pedro Calderón de la Barca, est ici mise en scène par Jean-Yves Ruf. Considérée souvent comme une œuvre métaphysique, mais soumise à des interprétations nombreuses et diverses, elle mêle à une intrigue fertile en rebondissements propres à tenir pendant deux heures trente notre attention et « jusqu’à la fin le théâtre rempli », des moments de réflexion qui naissent et, se glissant de façon naturelle dans le cours de l’action, interpellent sans paraître le moins du monde surajoutés.

Dans le royaume d’une Pologne imaginaire, un souverain vieillissant tenu d’assurer sa succession libère de sa geôle le fils qu’il tenait à l’écart du monde, au prétexte que sa violence, son absence de sens moral et sa brutalité auraient fait de lui le tyran de son peuple. Sous l’emprise d’un narcotique, Sigismond est transporté au palais pour y vivre en prince. Bientôt reconduit en sa geôle en raison de sa conduite, il n’aura de cesse de s’interroger : a-t-il fait un rêve ? qu’est-ce que vivre ? qui est-il et quel sens a notre être au monde ? comment distinguer de la réalité les illusions ? et qu’est-ce donc que gouverner ? Après des pérégrinations parfois invraisemblables mais qu’importe, on s’achemine vers une fin heureuse : Sigismond libéré par le peuple, qui veut en faire son roi légitime, d’abord entre en guerre contre son père, puis s’étant frotté au reste du monde pardonne à son géniteur, entre en paix avec tous ceux qui l’entourent, se réconcilie avec la vie, se réconcilie avec lui-même dans son identité retrouvée. La modernité de la pièce est avérée dans cette façon de poser les problèmes, de questionner le pouvoir politique, la recherche de puissance, le besoin de vérité, la quête du père, le désir d’être aimé, les pulsions sexuelles aussi. 

Le texte loin de paraître univoque, au contraire tout à la fois fictionnel, philosophique et poétique, est dans l’ensemble porté haut par les comédiens, encore qu’à l’inverse des années précédentes la différence se fasse sentir entre professionnels et amateurs : si les critiques n’en font ordinairement pas mention, s’il est vrai qu’en dépit d’un ton par trop déclamatoire le jeune Sylvain, en charge du rôle principal, donne corps à un étonnant Sigismond, si l’acteur qui incarne le serviteur Clairon le fait à la façon parfaite d’un bouffon facétieux, il est des spectateurs qui au sortir du spectacle partageaient sur le jeu mon sentiment mitigé. La scénographie et la mise en scène tiennent, elles, de la féérie et du conte, ajoutant dans leur simple beauté au lyrisme du texte : empruntés au TNP de Villeurbanne, l’un au devant l’autre en quinconce à l’arrière du plateau, deux chevaux de bois ailés, monumentaux, se dressent et suffisent à suggérer un lieu, une époque, une société, sont propres à dire aussi le rêve, l’onirique désir d’envol et de liberté. Par ailleurs, mettre le lieu à profit semble être une constante des mises en scène bussenettes : les comédiens descendent volontiers dans la salle, ou en surgissent. Et l’ouverture des lourdes portes coulissantes se fera fort judicieusement au moment voulu, en deux temps, lorsqu’il s’agira de figurer des combats, que la belle Rosaura, héroïne de l’intrigue subsidiaire tissée en parallèle et en miroir, s’avancera sur son cheval de chair et d’os dans la verte clarté de la forêt vosgienne. Et l’on sort ébloui, méditant les ultimes paroles de Sigismond (dans la traduction de Denise Laroutis) :

« Si je me trompe,
Il suffit que je le rêve ;
Je n’ai pas appris autrement
Que tout le bonheur des hommes
Finit par passer, comme un rêve.
Aujourd’hui je veux profiter
Du bonheur, le temps qu’il me reste,
En demandant le pardon de
Nos fautes : pardonner, c’est le
Privilège des cœurs nobles. 

Fort-de-France, le 26 août 2019

Photo Paul Chéneau

Par Janine Bailly, , publié le 30/08/2019 | Comments (0)
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Almada 2019 – 4 « Do que é que somos feitos ?!, De quoi sommes-nous faits ?! »

Une des qualités du festival d’Almada, et non des moindres, est de faire se rencontrer, sans avoir aucunement à craindre la comparaison, le théâtre lusophone dans sa contemporanéité et les théâtres différents venus d’autres pays, théâtres émergés d’autres continents, certains nous disant être pour la première fois invités hors de leur pays d’origine. Ainsi la proposition « Do que é que somos feitos ?!, De quoi sommes-nous faits ?! », nous est offerte par la « Compagnie 1er Temps » originaire de Dakar et jointe à la « Compagnie ABC » de Paris. Une création riche de sens, et qui comme tout bon spectacle, ne se donne pas dans l’instant à comprendre tout entière. 

La danseuse Clarisse Sagna, le guitariste Press Mayindou, l’écrivain et pédagogue Kouam Tawa, le danseur chorégraphe Andréya Ouamba composent, sur la mise en scène de Catherine Boskowitz, une sorte d’opéra-rock baroque et déjanté pour nous parler de choses graves et sérieuses, du Congo ou du Sénégal, pour nous dire l’Afrique comme elle va, nous dire aussi le monde dans toutes ses blessures mal cicatrisées comme dans ses problèmes actuels, montée des extrêmes-droites, émergence de nouveaux dictateurs, obéissance aveugle des peuples…

Le spectacle se découpe en plusieurs tableaux successifs, sous-tendus d’un bout à l’autre, à l’exception de quelques pauses de silence bienvenues, par les sons puissants et les rifts de la guitare électrique, une guitare qui parfois couvre les paroles à entendre. Andréya Ouamba ouvre le bal, sur une histoire intime mimée de tout ce corps qui emplit à lui seul, de sa grâce et de sa force, l’espace d’un plateau dont les largeurs sont côté cour et côté jardin occupées par deux rangées de chaises vides — figurant un peuple, absent, soumis ?… puisque c’est de cela aussi qu’il sera question… De cette évocation d’événements personnels, énoncée sans interruption et comme improvisée sur les mouvements de la danse, dans un seul souffle, on retiendra le rapport à la famille, un père que l’on craint et si l’on tombe et se blesse, c’est des représailles encourues une fois revenu à la maison que l’on souffre plus que de l’écorchure ! Le gué est ouvert pour le premier texte de Kouam Tawa, levé vers nous dans son écharpe rouge afin de dire la soumission au pater familias, ce « dieu sur terre » et qui toujours a raison quand bien même il aurait tort, un père à qui l’on dit oui alors qu’il eût fallu dire non… Un père qui « façonne » la vie des autres… Et la peur que l’on a de lui, « on l’appelle respect » ! Et de la cellule familiale passant au village qui courbe la tête devant son chef, du village passant au pays tout entier incliné devant un roi, un empereur, un chef suprême, un dictateur et pourquoi non un président, Kouam donne au spectacle un tour éminemment politique ; fustige le caractère fallacieux d’élections prétendument démocratiques, qui donnent les voix à ceux qui pour mieux asseoir leur pouvoir et oppresser le peuple, tout d’abord le séduisent. Et puisqu’on les a élus, il ne serait plus question de remettre en cause ce qu’ils disent, en vertu du fait qu’ils sauraient mieux que nous ce qui pour nous est préférable !

Reprend alors la danse, au goût de performance où la femme et l’homme tantôt s’expriment seuls, tantôt accordent leurs pas, corps articulés ou désarticulés, tantôt se défient ou s’affrontent, entre figures de soumission(s) et figures de révoltes(s). Les deux danseurs parfois viennent se tenir comme en défi en bord de scène, nous interpellant d’un regard grand ouvert où se lirait l’agressivité de quelque reproche. Des micros sur pied ont été auparavant répartis à divers endroits du plateau, dans lesquels l’un et l’autre feindront de parler-crier, bouches ouvertes démesurées sur le silence — au silence condamnées ? Bouches desquelles, langue dehors, ils sembleront tirer de leurs mains les rubans inexistants d’un langage muet empreint d’une grande violence, la guitare à ce moment-là assumant avec exactitude le rôle des voix supposées. Reculés en fond de plateau, comme cette fois soudés l’un à l’autre, Clarisse et Andréya terminent la séquence en une commune trémulation des épaules, qui dans l’évocation d’une souffrance semblerait ne jamais devoir prendre fin !

Puis Clarisse s’enroule un linge blanc qui dissimule son visage, qu’elle teindra de rose avant de se le voir déroulé avec l’aide de son partenaire, peut-être une image symbolique de la décolonisation, puisque suivra un tableau où l’on entend que l’euphorie des indépendances faite de danses traditionnelles, de retour aux pagnes colorés, de vases de fleurs portés sur la tête, de fête et de spectacles en l’honneur des libérateurs, cette euphorie donc ne sera que de trop courte durée. Double sens sans doute de ces visages aux sourires alors exagérément éclos, nous regardant fixement, qui évoquent pour moi ces clichés trop souvent répandus dans nos sociétés occidentales ! Un montage d’images d’archives ou d’actualités projeté en fond de scène rappelle, entre « bal poussière » et cérémonies collectives et défilés militaires, que les dictatures sont de tous les pays, et qu’elles prospèrent sous tous les cieux.

Et la parole finale sera de Kouam assis tout au devant de la scène, penché vers nous requérant notre attention, parole déroulée en un long texte poétique écrit au cours des performances précédemment accomplies ailleurs par la troupe et fixé à Almada dans une forme définitive afin de pouvoir le sur-titrer, ici en portugais. La rumba en est le thème, dont on exalte les vertus, les possibilités de bonheur et de résilience, mais qui par ailleurs fut assez indûment dédiée aux oppresseurs : cela tombe comme un couperet venant tempérer l’apologie de cette forme de danse ! Et le bal final sera partagé par d’aucuns spectateurs, conviés par les membres de la troupe à les rejoindre sur la scène, pour une célébration festive, de fraternité théâtrale, où sera entendue la voix de Jacques Dutronc dans les recommandations ironiques de sa chanson « Fais pas ci, fais pas ça ! »

Almada, le 17 juillet 2019
Photos Paul Chéneau

Par Janine Bailly, , publié le 18/07/2019 | Comments (0)
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Almada 2019 – 3 « As três sozinhas » (Les trois toutes seules), « Un poyo rojo » (Uma luta de galos : un combat de coqs)

Un théâtre d’engagement

Au cœur de l’été, se divertir mais aussi parler de nos engagements, tel semble bien être le but de ce festival pas tout à fait comme les autres. Chaleureux, mêlant les publics de tous âges, qu’ils soient novices ou habitués des salles de théâtre, il offre en plein air des conférences et rencontres de proximité avec les metteurs en scène, allie aux scènes traditionnelles un plateau improvisé sous les étoiles dans l’atrium d’une école — le « Palco Grande » de « Escola D. António da Costa » —, et la cour en est aménagée en un espace de restauration qui reste ouvert dans la douceur des premières heures de la nuit. Bien sûr, pour assister à ce festival, il est nécessaire de connaître un tant soit peu la langue portugaise, les spectacles venus d’ailleurs étant sur-titrés en cet idiome. Mais passé cet obstacle, et si l’on peut se renseigner aussi dans la presse qui couvre l’événement, c’est là une occasion de découvrir des formes théâtrales venues d’ailleurs, des mises en scène singulières, des textes inédits autant que des classiques, qu’ils soient respectés ou revisités à l’aune de notre actualité. L’occasion encore de constater qu’au-delà des mots, dramaturgie et scénographie bien construites peuvent servir une compréhension quasi intuitive et universelle du spectateur.

 

Dans la mouvance de ces derniers mois se situent les comédiennes portugaises de As três sozinhas (Les trois toutes seules), qui abordent dans un texte et une création de leur cru les problèmes de la Femme au sein de la société, exaltant leur corps, leurs seins et leur sexe jusqu’à la nudité, et qui loin d’être « seules » prônent non sans humour, par des figures composées en trio, ou encore par des instants de caresses l’une sur l’autre, la solidarité qui peut les unir dans un monde de conventions, de machisme et de prétendue supériorité masculine. Chacune aura au préalable, assise ou se levant parmi les spectateurs, conté quelque chose de sa propre vie — réelle ou fictive ou fantasmée ? Ensuite toutes trois seront réunies sur un tapis de bonbons au papier argenté, dont les scintillements rappelleront ceux de leurs robes jumelles, et qu’elles repousseront, éparpilleront avec soin ou brutalité pour s’y dessiner leurs espaces de vie et de jeu. Sans tabou, elles évoqueront tout de leur féminité, sans omettre l’odeur de fer propre à leurs menstruations. Comme les bonbons, liés peut-être symboliquement aux grands-mères qu’elles admirent sans pour autant vouloir leur ressembler, elles seront « dures à l’extérieur, tendres à l’intérieur ». Un moment particulièrement touchant dans sa gravité contenue est celui où deux d’entre elles donnent, en des gestes d’une infinie douceur, un bain d’eau à la troisième tout entière dénudée, et celle-ci fièrement debout dans la bassine facilite la toilette en soulevant de ses deux mains sa longue chevelure à présent sur les épaules, comme celles de ses consœurs, libre et dénouée.

 

À l’opposé mais dans une intention similaire, les deux auteurs de performance argentins de « Un poyo rojo » (Uma luta de galos : un combat de coqs) offrent une chorégraphie qui parle de conventions sociales, de celles qui stigmatiseraient toujours l’homosexualité masculine. De leurs corps souples et fins, ils dessinent dans l’espace, tantôt dans la force tantôt dans l’élégance, les figures de l’attrait-répulsion. Ils se cherchent, se défient, parfois torse contre torse, ou dans la démonstration alternée de ce que l’un et l’autre sait et peut faire, comme un peu lors d’un battle de hip-hop où l’on se passe le relais pour d’acrobatiques positions. Là encore, dire par l’humour n’est pas exclu : on mêle aux formes d’expression corporelle contemporaines quelque pas ou position d’une danse classique qui serait en tutu, et la tenue sportive ne gêne en rien l’illusion, on feint de s’être blessé ou bloqué dans un geste maladroit, on fait danser avec soi les cigarettes dans la bouche, les narines et les oreilles… Mais plus explicites sont les baisers que l’on évite, que l’on vole ou que finalement on se donne, la lutte initiale s’étant faite, au fil du jeu, parade amoureuse. Sous les étoiles d’Almada, sous un ciel au calme nocturne troué par quelque avion de passage, entre rires et émotion, dans le silence que viennent seulement troubler les respirations ou onomatopées d’efforts feints des deux garçons, avec pour toute bande sonore les émissions de temps à autre d’une radio portative enjeu d’un combat elle aussi, chacun choisissant ce qu’il prétend entendre, entre retransmission d’un match de foot, actualités et chansons romantiques, tout cela en langue portugaise… et soudain un air espagnol trouera le silence, sur lequel se mettre à danser.

 

Ainsi, sur les scènes du Festival d’Almada on a pu voir, que ce soit côté filles ou côté garçons, le même désir de s’affirmer, la même volonté de remettre en cause les identités et les rôles auxquels la société traditionnellement assigne, les mêmes rêves aussi.

 

Almada, le 13 juillet 2019

Photos Paul Chéneau

Par Janine Bailly, , publié le 18/07/2019 | Comments (0)
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Almada 2019 – 2 « Guerra et terebintina, Guerre et térébenthine » d’après Stefan Hertmans

 

Venue de Bruxelles, la Needcompany présente, dans une adaptation et mise en scène de Jan Lauwers, la pièce « Guerra et terebintina, Guerre et térébenthine » tirée du roman éponyme que publia en 2014 Stefan Hertmans, qui obtint un vif succès et fut vite traduit en diverses langues. Sa genèse particulière se fit quand Jan, dans les années quatre-vingts, reçut de son grand-père les deux cahiers dans lesquels il avait, au cours des dix-sept années suivant le traumatisme de la Première Guerre Mondiale, relaté sa vie avec obstination et grande fidélité. Le spectacle, qui travaille sur la mémoire, intime et collective, comporte trois périodes, une première évoquant l’enfance du grand-père Urbain Martien, la deusxième figurant la guerre de tranchées à laquelle il participa, la troisième relatant la dernière période de sa vie, sentimentale, picturale et familiale.

Une mise en scène originale et efficace, une scénographie travaillée, une tension constante se révèlent propres à soutenir d’un bout à l’autre notre attention, comme à faire surgir notre émotion. Le plateau est partagé en deux espaces distincts. Sur le devant, l’actrice Viviane de Muynck est la narratrice protéiforme du récit, tantôt disant d’une voix expressive l’histoire à la troisième personne, tantôt lisant d’une voix plus égale des passages extraits des cahiers eux-mêmes, et dans la dernière séquence devenant l’un des personnages, jouant avec conviction l’épouse d’Urbain qui dit « je » pour évoquer sa propre vie. Une sorte de mise en abyme qui porte notre regard sur le drame féminin de celle-ci, que l’on mariera sans amour. Côté jardin une installation figurant un intérieur d’appartement, où à un moment seront cuits des gâteaux, l’odeur des biscuits venue titiller un autre de nos sens. Côté cour, dans « l’atelier », un écran sur lequel faire apparaître les toiles peintes devant nous par l’acteur, d’ailleurs sans paroles, qui est le grand-père à la troisième et ultime partie de son existence : une chevelure féminine, un crâne, une épaule de femme dénudée, symboliques des trois époques d’une vie brisée par les drames et les forces du mal. Au sol, une chaîne métallique qui se soulèvera pour s’organiser, former une sorte de monstrueux insecte, une espèce d’araignée géante et dont la tête sera un portrait peint de la Vierge Marie : transition entre l’enfance et l’âge d’homme, annonciatrice du destin double, celui du soldat jeté dans la Grande Guerre, celui de l’homme à jamais blessé trouvant dans l’activité picturale, de copie des maîtres notamment, un remède à la souffrance inguérissable qui est la sienne. Copie, mais aussi reproduction obsessionnelle du portrait de la seule qu’il ait jamais aimée, et qu’il lui arrive de glisser dans ces tableaux célèbres. Et pour que se fasse le lien entre les deux moitiés du plateau, la deuxième moitié comme en arrière-plan étant le lieu où s’accomplira le jeu des acteurs, Jan Lauwers imagine une blanche infirmière, qui va et vient de l’un à l’autre espace, qui observe, et parfois soigne et console, sorte « d’Ange de l’Histoire » dira le metteur en scène.

Tout d’abord, le récit d’une enfance pauvre, à Gand, à cette époque où éclot en Europe la civilisation industrielle. Le travail nécessaire dans les fonderies, qui vient briser déjà les rêves, le bruit, la fumée, le manque de sécurité, le danger et les machines inhumaines. Fatal, l’accident qui endeuille, marque les corps. À cet âge le jeune garçon admire son propre père, peintre de fresques des églises, et sans doute naît là sa future vocation. Puis vient l’évocation des horreurs de la guerre vécue en Flandre par Urbain. Sur une estrade surélevée et déplacée selon les besoins de l’action en roulant sur la scène, un orchestre qui depuis le début rythme le récit de sa violence ou de sa douceur, à ce moment devient partie active du spectacle, les musiciens assimilés à des soldats, par le frappement agressif de leurs pieds et l’urgence de leurs instruments. Une scène effrayante, extrêmement charnelle et brutale, sans concession, dans les corps à corps qui parlent des tranchées de l’Yser, dans la figuration du viol, dans le bruit et la fureur. En vêtements militaires étrangement découpés, ou dans leur nudité, les danseuses et danseurs accomplissent la performance de faire sous nos yeux stupéfiés vivre le combat, tandis que les panneaux suspendus en fond de scène, frappés avec vigueur, font résonner le tonnerre d’une affrontement affreux et si inutilement meurtrièr ! Des panneaux sur lesquels apparaît écrit ce qui trop atroce ne saurait être dit, par exemple : « Les rats sont partout, avec leurs cris stridents… » ! Enfin, dans un apaisement fallacieux parce qu’éphémère, dans les années d’après-guerre, nous découvrons Urbain et son amour pour Maria-Emélia, relation romantique brutalement fauchée puisque la jeune femme meurt devant nous, dans des essoufflements et expectorations insupportablement réalistes sur son lit de douleur, victime de la grippe espagnole qui fit alors tant de victimes ! Par raison et non par sentiment, Urbain épousera Gabriella, qui tout au long des années de vie commune ne sera pour lui que l’ombre de sa sœur défunte Maria-Emélia, et c’est ce prénom de l’aimée qu’il donnera à leur fille.

Un spectacle tout en force, mêlant théâtre, danse et musique, qui sur la traversée épique d’un siècle greffe la tragédie d’une saga familiale bien peu ordinaire. Une mise en scène très visuelle et sonore, et qui fait appel à nos sens d’abord, à notre réflexion ensuite parce que le thème, qui pourrait évoquer l’oxymore « guerre et paix » si toutefois le fait de peindre avait su apaiser Urbain Martien héros malchanceux de son propre récit, parce que ce thème historique, reste pourtant universel et éminemment contemporain !

De son grand-père, Stefan Hertmans écrira : « Le plus important, il ne pouvait le partager  avec les autres. Alors il peignait des nuages, des arbres, des paons, la plage d’Ostende, une basse-cour et des natures mortes sur des tables à moitié débarrassées, un immense travail de deuil, silencieux, dévoué, pour apaiser les pleurs du monde jusque dans les choses les plus quotidiennes. » 

Photos Paul Chéneau

Par Janine Bailly, , publié le 17/07/2019 | Comments (0)
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Au Festival International de Théâtre d’Almada : « Provisional Figures, Números Provisórios »

Le théâtre, comme témoin de notre temps. Le théâtre pour faire bouger les lignes et réorganiser le monde… C’est à cette généreuse utopie que nous convie entre autres choses le trente-sixième Festival International d’Almada. Et s’il s’avère que cette utopie n’est présentement guère réalisable, il est bon qu’en revanche notre émotion, au sortir des salles de spectacle, ne reste pas une fois les portes refermées sentiment stérile, mais qu’elle nous incite à réfléchir ou peut-être même à changer nos comportements, par trop insouciants et trop souvent entachés d’égoïsme. Du moins est-ce ce en quoi veut croire Marco Martins, cinéaste et metteur en scène portugais formé auprès de personnalités aussi prestigieuses que Wim Wenders, Manoel de Oliveira, João Canijo ou Bertrand Tavernier. Un artiste qui par ses créations entend dénoncer « les atrocités d’une certaine réalité humaine ». Ainsi que le dit le grand comédien metteur en scène portugais Luis Miguel Cintra, qu’importe si la répercussion sur le public est infime : si elle modifie quelque chose en ceux qui furent spectateurs, alors ils « raconteront cela à d’autres, auront au moins une manière de se comporter différente… »

Le spectacle de cette année, réalisé sur une idée originale de Renzo Barsotti, se nomme « Provisional Figures, Números Provisórios », écrire ce titre double se justifie d’autant mieux qu’il sera donné en deux langues alternées, portugais et anglais. Cette expression est en fait la dénomination choisie pour une étude statistique réalisée sur les migrants en situation transitoire et provisoire, et qui sont partis du Portugal, lors de la grande crise ayant sévi entre 2009 et 2014, partis travailler au Royaume-Uni dans les usines de transformation alimentaire, partis vivre la dure existence de ceux qui tuent, plument et dissèquent les gallinacés, poules ou dindes destinées à notre consommation globalisée — au cours de la représentation, il sera d’ailleurs distribué à certains spectateurs un carton publicitaire aux couleurs exacerbées, significatif en ce sens qu’il montre une volaille cuite propre à soulever un certain dégoût comme à faire naître en nous une certaine culpabilité.

Distincte de celle qui, fuyant la faim et le chômage, suivit la Seconde Guerre Mondiale, cette nouvelle émigration née de nouvelles contingences a donné naissance à une masse de travailleurs, une masse « flexible » répondant aux exigences de nos systèmes économiques actuels et mortifères. Marco Martins a d’abord pendant de longs mois choisi de vivre au sein de la communauté émigrée à Great Yarmouth dans le Norfolk, où il a pu une fois franchie lui aussi la barrière des habitudes et différences culturelles, recueillir des témoignages divers et poignants auprès de résidents, tant portugais que britanniques. Ce sont ces témoignages qui forment le cœur d’un spectacle coup de poing, primordial, nécessaire et dérangeant, interprété par neuf actrices et acteurs de nationalités diverses. Qui d’abord assis au milieu de nous, rejoindront ou quitteront la scène au gré des témoignages, retranscrits par des corps malmenés et exploités à l’extrême, tout aussi violemment que par les paroles dites. Une scène en forme de rectangle dont les longueurs seront occupées par les gradins de spectateurs ainsi propulsés dans l’intimité des personnages, tandis que les largeurs pourront être comme le reste du plateau point de départ des actions mises en jeu.

Bien sûr, il me serait impossible de redire ici toutes les histoires vues plus qu’entendues en raison aussi de la nécessité à lire des sur-titres. Je ne pourrai cependant oublier cette bouche grande ouverte sur le cri silencieux, annonciateur de tous les destins brisés. Destin de la ville, autrefois station balnéaire en vogue, brisée par le chômage, et condamnée à héberger dans ses hôtels et caravanes désaffectés non plus les flots de touristes mais ceux d’une population contrainte à l’exil. Destin de ces hommes et de ces femmes forçats enchaînés à un travail débilitant, et c’est bien là le moment le plus stupéfiant du spectacle lorsque l’actrice mime la préparation des volailles à l’usine, en gestes saccadés, sur un rythme de plus en plus débridé, façon Charlie Chaplin des Temps Modernes, sur la musique initiale mais sans la dimension comique afférente. Violence de la bande-son, violence des ombres et lumières, violence des cris et des corps parfois désarticulés. Et puis, comme une direction vers un espoir ténu, celui-ci, qui dans le marais observe et protège les oiseaux. Ou ces couples-là enlacés, qui dansant langoureux nous offrent une plage de repos inespérée. Enfin, tous sautant allégrement dans les airs, comme en un jeu d’enfants, se propulsant sur une structure gonflable de plastique ronde !

Nul je pense n’a dû sortir indemne de la représentation, où l’on a pu voir que le théâtre dit « documentaire » peut-être une forme aboutie d’expression artistique.

Almada, le 12 juillet 2019

Photo Paul Chéneau

Par Janine Bailly, , publié le 13/07/2019 | Comments (0)
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“Le Déparleur” de Michel Herland

Ou comment dire le tragique au quotidien

Il vient en silence s’allonger, ou mieux dit se recroqueviller sur un banc de bois brut, dos au public, et le spectacle commence. Par un chant enregistré, qui parle de nantis et de pauvres, de riches et de démunis, un peu à la façon, dans l’air et les paroles, de ce qui fut « Le Chant des Canuts ». Au refrain qui clamait « C’est nous les Canuts, nous sommes tout nus », fait écho le « C’est nous les clochards, c’est vous les jobards ».

Le ton est donné, il planera sur la salle le fantôme d’Aristide Bruant. Mais  plus encore celui de Jehan Rictus, dans « Les Soliloques du Pauvre ». Car du banc se lève, pour tenir la scène, le seul Déparleur, qui pendant plus d’une heure dira sa vie vécue sous le signe des déboires et du boire, de la déveine familiale et des amours malheureuses ; dira aussi le monde comme il ne va pas, comme il s’embourbe et déraille ; dira la vie et la mort, celle-ci ouvrant et fermant le discours : la première apostrophe — en direction des passants de la rue, en direction des spectateurs de la salle — n’affirme-t-elle pas « Y a des jours où je voudrais être déjà dans le trou » ? Et le monologue se conclut sur ce chant québécois de Raymond Lévesque, qui à lui seul résumerait le propos, à la fois d’espoir et de désespérance :

« Quand les hommes vivront d’amour
Il n’y aura plus de misère
Les soldats seront troubadours
Mais nous serons morts, mon frère. »

Le déparleur a naufragé sa vie, et pourtant il résiste, son bateau échoué sur ce bout de trottoir, entre papiers éparpillés au sol, qu’on imagine souillés et gras, ou encore pages de journal froissées après lecture, puisqu’aussi bien au cours de son “soliloque” il en utilisera, et nous dira qu’après des “Flaubert et des Baudelaire”, elles sont devenues aujourd’hui sa seule pitance littéraire. Il résiste, et se souvient. Et continuera à dérouler le fil, qu’importe, prétend-il, si nul ne s’arrête, si nul ne lui répond, si tous passent leur chemin. Ainsi que l’a formulé Édouard Glissant, « le déparleur ne s’attend pas à ce que les autres l’écoutent : il parle à la volée. Si on réagit c’est tant mieux, sinon ça lui est égal ». Alors il parle, le Déparleur, pour exorciser, pour être encore et encore, jusqu’au bout de ses jours. Il “déparle”, comme le fou, comme l’ivrogne, comme le clochard, marginalisés et qui par la parole nient l’inhumanité à laquelle la société prétendrait les réduire. 

Un spectacle en dix tableaux, pour évoquer le lourd passé comme pour  suggérer le présent, séparés par ce qu’on appellerait au cinéma “fondus au noir ”, tantôt sur un jingle de musique cap-verdienne, tantôt sur des poèmes écrits par Pierre Jean Jouve ou Michel Lecourlois, et dits par une autre voix off, sensuelle et profonde. Dix tableaux qui abordent mille sujets, tout en suivant longtemps — mais à la fin il s’effiloche — le fil rouge d’une assez sombre saga familiale : un père buveur, violeur et qui jettera à la rue, pour s’être rebellé contre sa tyrannie, le fils maudit ; une mère trop tôt disparue ; une jeune sœur prématurément envolée dans de tragiques circonstances…  Je retiendrai, de ce parcours fictionnel éminemment humain, l’histoire incestueuse qui lie le frère et “sa Julie” de sœur, belle comme les stars des affiches ; incestueuse pour d’aucuns moralisateurs et friands de tabous, mais si vraie et si touchante telle qu’imaginée et contée par le comédien-écrivain Michel Herland ! Puisque “déparler”, c’est aussi faire venir au jour les choses qu’en secret on taisait au profond de soi ! Je garderai aussi intacte l’émotion qui saisit quand se forment au dos des mots les images de la si petite Marie, de la si petite boîte où on l’enferme, de la plus petite encore où dormiront ses cendres… Là est l’acmé du récit, qui bascule de la harangue publique à la confession intime, l’instant où se dévoile la nature cachée mais tendre de l’homme.

En dépit du réel plaisir éprouvé, je reprendrai une formule chère à ma grand-mère, qui nous mettait en garde par ces mots : « Le trop est l’ennemi du bien ». Si le spectacle pèche un brin, c’est plutôt par le “trop” que par le “pas assez” : beaucoup de sujets divers abordés, trop de déplacements plus ou moins maîtrisés sur scène, trop d’élégance dans le vêtement — mais sans doute le décalage entre le langage argotique de la rue et le costume-chapeau haut-de-forme est-il voulu, comme signifiant une sorte de décadence ou de déclassement, en accord avec ce bel usage du terme “villégiaturer” pour nommer un séjour en prison… Resserrer l’ensemble autour de quelques idées-force aurait peut-être donné un poids plus grand encore au propos. Cependant, que ces quelques remarques, bénignes en somme, n’empêchent pas de saluer une bien belle performance, qui intéresse, interpelle, intrigue parfois, qui peut faire naître indignation ou émotion,  mais qui jamais ne laissera indifférent !

Fort-de-France, le 2 février 2019

Photo Paul Chéneau

Le bel et le vivace été, au Théâtre du Peuple de Bussang

Bussang : un bourg paisible ancré tout au bout de la vallée de la Moselle, au cœur du Massif Vosgien. Bussang qui, comme la Belle au Bois Dormant, sommeille mais tout soudain se réveille quand revient avec l’été son beau Prince, charmant et fidèle, le Théâtre.

Le bâtiment lui-même où se donnent les spectacles, souvent comparé à une nef inversée, résiste depuis plus de cent vingt ans à toutes les intempéries, celles du temps, du froid et de la neige, celles des deux guerres mondiales qu’il a vaillamment traversées, celles aussi de controverses quant à sa destination et à ses programmations. Construite à la fin du dix-neuvième siècle par les gens du village, à l’instigation de Maurice Pottecher, enfant du pays revenu de Paris où il n’avait pu concrétiser ses rêves, la structure s’est érigée peu à peu, faite du bois de la forêt proche et selon le savoir-faire des artisans du lieu. À l’origine simple scène de plein air, ouverte après que les villageois eurent prouvé leur désir de théâtre en venant en foule assister à une représentation de Molière donnée sur la place, aujourd’hui véritable salle couverte, le Théâtre du Peuple racheté par l’État et classé Monument Historique depuis 1976 garde, il faut bien le dire, un petit air kitch et désuet, qui sans nul doute ajoute à son attrait. Et l’on vient de loin pour, à quelque moment imprévu du spectacle, voir s’ouvrir en fond de scène les hautes portes coulissantes qui dévoilent le contrefort vert de la montagne. Instant magique, et que tout metteur en scène responsable de la représentation principale notamment, celle des après-midis de juillet et d’août, se doit par contrat de respecter !

En revanche, l’ancienne devise fondatrice, inscrite de part et d’autre du cadre de scène, reste d’une brûlante actualité — « Par l’Art, pour l’Humanité » —, une affirmation claire de cette belle utopie humaniste et théâtrale qui préfigura peut-être celle de Jean Vilar, et qui perdure ici, surprenante et vivace. Utopie de vouloir s’adresser à tous, à l’élite autant qu’aux classes laborieuses, mêlées sur ces assez rudes gradins de bois que les habitués précautionneux adoucissent souvent d’un coussin. Et par « Théâtre du Peuple », ce n’est pas théâtre populaire qu’il faut entendre, mais théâtre fait par tous et pour tous : ainsi est scrupuleusement respectée la tradition qui mêle comédiens professionnels et comédiens amateurs, dans la proportion d’un tiers-deux tiers, et si vous interrogez les uns et les autres, ils vous parleront de respect mutuel, du bonheur de partager cette expérience inédite et d’ensemble progresser, comme aussi des exigences du metteur en scène semblables envers chacun, quel que soit son statut. D’ailleurs, tous à tour de rôle seront proches de nous, souriants et diserts, requis au service du bar, de la restauration, de la petite librairie, ou de la vente des coussins de l’année !

Metteur en scène et comédien, Simon Delétang succède à Vincent Goethals à la direction du théâtre, tâche qu’il assumera pendant quatre ans. C’est peu dire qu’il a pris à cœur la devise de Maurice Pottecher, puisqu’au premier printemps venu il a voulu découvrir le pays autant qu’en rencontrer les habitants. Pour ce faire, « pour l’humanité mais aussi avec humanité » dira-t-il, il choisit de traverser le Parc Naturel Régional des Ballons, allant par les montagnes de Bussang à Waldersbach. Sur les sentiers, des marcheurs rejoignaient ce “promeneur solitaire” pour au soir le conduire jusqu’aux lieux divers (salles des fêtes, églises, etc.) où il donnerait par les villages le spectacle Lenz. Par cette nouvelle, l’écrivain et dramaturge allemand Georg Büchner a conté ces jours où le poète Jakob Lenz, écrivain du mouvement littéraire Sturm und Drang, parvenu aux portes de la folie, quitte Strasbourg et traverse à pied les Vosges pour se réfugier auprès du pasteur Oberlin dont il espère quelque secours, et précisément dans ce village de Waldersbach !

Sur la scène plus intime qui sur la prairie s’est ajoutée au grand bâtiment, Simon Delétang incarne ce marcheur halluciné, et donne le texte avec une force telle que nous croyons à l’histoire, adhérons au propos, mais encore visualisons les paysages traversés. D’abord disant pendant de longues minutes immobile les mots qui ouvrent le récit et captent notre attention, le regard porté vers un horizon que l’on devine, il jouera d’un décor fait de panneaux de bois brut mobiles — figurant des arbres, des sapins, des montagnes ? — qu’il déplacera pour composer le cadre de sa marche. Par l‘ampleur et la violence de la voix, la sveltesse du corps, la profondeur d’un regard et les déplacements mesurés, le comédien dessine les paysages intérieurs et extérieurs qui hantèrent Lenz, nous laissant pressentir le basculement dans la folie, les questionnements existentiels, l’oppression des noires forêts, ou la terreur des vents glacés qui mordent l’esprit malade et tourmenté du poète ainsi qu’ils torturent la cime des grands arbres. Un spectacle efficace, à la gravité certaine, qui touche et invite à la réflexion sur ce que sont la nature, ses rapports à l’homme et à l’art, les affres de la vie quand la raison vient à vaciller, puis la certitude de notre trop fragile humanité .

Bussang, le 15 août 2018

Par Janine Bailly, , publié le 28/10/2018 | Comments (0)
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