Auteur: Bénédicte Gorrillot

Bénédicte Gorrillot est Maître de Conférence en poésie latine et littérature française contemporaine à l’Université de Valenciennes (France), et membre du Centre d’Études Poétiques de l’ENS-LSH de Lyon, dirigé par J.-M. Gleize. Elle a soutenu une thèse de Doctorat sur « Le Discours rhétorique de Francis Ponge » (Paris III, 2004), et est auteur de plusieurs articles sur J. Blaine, F. Ponge, C. Prigent, les TXT, P. Quignard, mais aussi sur J. Cocteau ou P. Valéry.

D’hommes de merdre : le nº 10 de TXT, « l’ÉcRIt, le CacA »

Le 1er janvier 1978, paraît, chez l’éditeur Christian Bourgois, le nº 10 de la revue TXT, L’ÉcRiT, le CacA. Le thème est provocateur, tout comme la typographie irrégulière de la page titre qui mêle, à l’intérieur des mots, minuscules et majuscules. Cette licence visuelle rappelle les contestations futuristes. Ce patronage est avoué par les rédacteurs à l’initiative du numéro (Christian Prigent, Pierre Lucerné et Jean-Luc Steinmetz) qui ont aussi choisi de faire figurer le nom de « Khlebnikov, en majuscules et en casse grasse, sur cette couverture. L’intention esthétique corrosive de cette nouvelle livraison est rendue immanquable. À la suite de Khlebnikov qui en inventa l’expression, en 1912, pour en titrer « un manifeste cinglant », L’ÉcRiT, le CacA a pour ambition déclarée de « gifler le goût public », ou, comme le rappelle l’historienne de l’art Gaétane Lamarche-Vadel, « d’en découdre avec la culture dominante » (1). Le thème merdique est une occasion rêvée de satisfaire cette intention iconoclaste et d’ébranler, une fois de plus, les académismes esthétiques. Le domaine de « l’écrit », c’est-à-dire du littéraire, sera élargi à ce qui semble son contraire, la crotte, l’indigne, le déchet. En cela, le nº 10 de TXT prévient d’emblée de son intention moderniste, voire de son parti pris avant-gardiste.

En effet, une autre historienne de l’art, Nathalie Heinich, s’accorde avec G. Lamarche-Vadel, pour relier modernité et même contemporanéité (une forme extrême de la modernité, selon elles) à une extension du domaine de l’art, hors de ses limites reconnues. Selon N. Heinich, « les ready-made de Duchamp », par exemple, ou « L’oiseau » de Brancusi ont obligé à accepter que « les frontières de l’art se voient officiellement élargies de manière à y intégrer les pratiques modernes et notamment, l’abstraction » ou « le goût du trivial, le scatologique, le minimalisme, l’actionnisme, la performance, etc. » (2). Or, comme l’écrit encore N. Heinich, « les mouvements de transgression tendent à inverser les critères de la valeur artistique » (Ibid., p. 64). Si l’on considère l’histoire de l’art depuis la fin du XIXe siècle, cette extension de champ passe bien par une inversion des valeurs artistiques. Le laid détrône le beau (avec Baudelaire et Rimbaud), le trivial et le scatologique supplantent le sublime (avec Cravan, Duchamp ou Manzoni), le vide conceptuel remplace le trop-plein métaphysique (avec le monochrome de Klein), la pulsion de Pollock détrône la maîtrise raisonnée du trait classique.

Comment se situent les écrivains de TXT, dans le paysage de ces remises en cause, en particulier, par rapport à Cravan, Duchamp ou Manzoni ? De quelle(s) mission(s) ont-ils investi le numéro 10 consacré à L’ÉcRiT, le CacA : ont-ils voulu y faire un point sur la question scatologique en littérature ? informer leurs lecteurs de l’état de la production moderniste ? ou aggraver le débat et lancer de nouveaux pavés dans le combat avant-gardiste ?

 

Le caca : une matière d’avant-garde

C’est un fait : les divers écrivains de la revue, durant les 15 années de sa publication (de 1969 à 1993), ont revendiqué sa position à l’avant-garde. Qui étaient ces écrivains ? Les fondateurs historiques de la revue, en 1969, à Rennes : C. Prigent et J.-L. Steinmetz. Ils ont constitué le noyau dur du Comité éditorial des cinq premiers numéros. Steinmetz s’est ensuite écarté de son coéquipier, pour revenir, une dernière fois, collaborer, en 1978, à la construction du numéro 10 de TXT (3). Il faut ajouter Jean-Pierre Verheggen et Éric Clémens qui ont très vite rejoint le Comité. Par exception, Clémens, alors en poste aux Comores, n’a pas donné de texte pour L’ÉcRiT, le CacA. Par exception aussi, on ne trouve pas de contribution d’Yves Froment (=), un autre pilier de la revue. La dixième livraison a, en outre, recueilli des pages d’autres habitués de TXT, durant les années 70 : G.-G. Lemaire, P. Lucerné (=), V. Novarina, C. Viallat, D. Roche. On y voit aussi figurer des pages de M. Thévoz, alors directeur du Musée de l’art brut de Lausanne (4).

 

TXT nº 10 : déclarations d’avant-garde

Le premier texte du numéro 10 confirme le ton moderniste de la couverture placée sous le patronage de Khlebnikov. Dans ce prologue, C. Prigent écrit :

Objet de la première défense, “l’anal“, dit Freud, devient le symbole de tout ce qui est défendu. […] L’objet de ce TXT serait d’exposer le retour en langues de cette masse interdite dénotée « anale » : dans l’écriture, il y a la merde. Contre la langue propre et la pensée appropriante, des textes « sales » salopent la bouillie socialisée (thèses, discours, idéologies) dont les fascismes gavent leurs oies pensantes. TXT a affaire à ce déchet intolérable au discours, gestes et traces où le parlant touche au fond refoulé et fait langue avec, c’est-à-dire « amygdalise son caca » (Artaud) (TXT 10, p. 3)

L’ « objet » désormais affiché de l’intérêt littéraire est l’habitué des défenses sociale et morale. Son exhibition subversive se fait donc au prix d’une agression (« saloper »). Le ton du « numéro 10 » — voire le « ton TXT » — est donné qui se caractérise par ce recours (éthique autant que politique) à l’analité et à la violence verbale.

Or, cette agressivité fait basculer ce prologue de la simple intention moderniste au combat d’avant-garde. N. Heinich et G. Lamarche-Vadel accordent la même importance à l’expression violente de la transgression. Cette brutalité est déjà incluse (présupposée) par le geste moderne transgressif, d’inversion et d’extension au-delà de l’imaginable (pour le goût public) de ce qui était considéré comme l’« artistique » et le « littéraire ». L’avant-garde surenchérit sur l’agression des académismes et cultive la modalité de l’excès rhétorique. Elle s’empare des mêmes points de contestation que ses prédécesseurs (ou contemporains) modernistes, mais elle en outre la mesure. Ainsi les TXT reprennent-ils la thématique merdique déjà effleurée par tel ou tel contestataire (Rimbaud, Bataille, voire Aragon) ; mais ils lui consacrent un numéro entier de leur revue. C. Prigent s’en est expliqué, dans un entretien mail du 20 février 2008 : « avec l’inversion carnavalesque, l’outrance et la démesure ont constitué l’autre pôle décisif de TXT. […] On a consacré un numéro entier au caca. Ça ne s’était jamais fait. Ça participait de l’excès TXT » (5). La démesure (dans l’écart) est donc la juste mesure du geste avant-gardiste. Ainsi que le souligne Jean Clair , le « monstre » ou le « monstrueux » en sont alors les paramètres de reconnaissance : « le monstre, c’est ce qui dans son apparition échappe à la mesure, à la règle, à la norme. C’est la manifestation, dans sa démesure, de l’hubris moderne » (6).

On en trouverait une nouvelle confirmation, dans la réponse de C. Prigent à Hervé Castanet qui l’interrogeait, en 2001, sur la « spécificité TXT » :

S’il y a eu une spécificité TXT, […] elle s’est nourrie d’une prédilection pour « les irrégularités de langage » spectaculairement excessives, tout ce qui, venu du « corps », de « l’Éros », du « mal », du « négatif », défie l’organisation des langues et la constitution du langage poétique. Elle avait le souci obstiné du sens « civique » des opérations artistiques et la volonté de lutter contre toutes les formes d’emprise de la novlangue socialisée. Formellement elle a tenu, pour l’essentiel, à … l’écriture carnavalesque. Cette notion venait de notre goût pour les « langues basses », le sexe trivial, les « refrains idiots » et les « rythmes naïfs », le pastiche burlesque, le découpage satirique dans la prose du monde (7).

Tout y est dit : la rupture via « les grandes irrégularités de langue » par lesquelles G. Bataille préface et légitime Le Bleu du ciel et par lesquelles Prigent définit le geste de monstruosité avant-gardiste, la violence de cette lutte esthétique, la thématique « négative » (du bas, du sexe, de l’anal) qui servira ce combat.

 

Hommes qui merdREnt et autres poéterons

Le « caca » est donc bien, pour les contributeurs de TXT, une matière d’avant-garde. Mais ils surenchérissent en en faisant une de ses matières privilégiées. En témoignent les destinataires à qui Prigent dédie Ceux qui merdRent, en 1991 : « à mes amis de TXT ». Et, dans le corps du livre, il précise :

J’appelle ceux qui merdent [ces écrivains] parce qu’il y a, à divers titres, dans le caractère hors normes de leurs œuvres, quelque chose qui fait merder l’harmonie fade, la propreté soignée et la réussite esthétique modique de ce à quoi le consensus amical d’aujourd’hui accorde généralement le label de qualité littéraire. (8)

Les écrivains liés à la merde sont positivement ceux de TXT. La requalification réalise (et confirme) une promotion du thème de l’analité sur les autres sujets chers à l’avant-garde.

Le directeur de la revue fait écho à ces « hommes qui merdRent », dans un récit publié en 2003, Grand-mère Quéquette. Il y invente un mot-valise intéressant, pour désigner cet éthos violemment transgressif. En effet, « Grand-mère » s’interroge sur les dons artistiques de son petit-fils : « ça ressemble à quoi, ces barbouillements ? Et j’en fais autant et ta petite sœur en phase gribouillis. Et Pif avec sa queue au moins aussi mieux. » (9). À quoi, le petit-fils Prigent répond : « je sais ma leçon de poéteron » (Ibid.). Le mot-valise allie au lexème « poète », le suffixe grec en « -teron » du comparatif de supériorité et le mot « étron », inscrit en anagramme. La leçon de cette composition serait que pour être meilleur poète, il faudrait produire un dire de l’étron, une parole du corps freudien défendu. Et cela obligerait la langue à se déformer, comme ici en ce barbarisme, en ce cacatage linguistique.

Dans la langue-Prigent, le « poéteron » ou « ceux qui merdRent » désignent donc ces insurgés de la littérature qui combattent d’abord avec un écrit du caca, avec un mécrit merdique. Par ces qualifications, le directeur de TXT distingue ses compagnons de lutte avant-gardiste. Il reste maintenant à voir comment, au-delà de leurs déclarations théoriques, ces auteurs ont, en effet, « salopé la bouillie des discours socialisés » et de « la novlangue littéraire ».

 

L’anti-matière des « poéterons »

Le « caca », comme thème central de « l’écrit », représente un scandale pour le goût public pudique et s’impose comme une matière privilégiée des bombes avant-gardistes. Plusieurs membres de la revue ont voulu en rendre compte, dans le numéro 10. Ce faisant, ils ont souvent médiatement rendu compte de leur propre pratique de l’anal. C. Prigent l’a rappelé, dans l’entretien du 20 février 2008 : « on n’a pas utilisé le caca pour faire avant-garde. La problématique de l’analité hantait les préoccupations TXT depuis longtemps. C’était à cause de notre lecture assidue de Bataille et d’Artaud, entre autres. Même s’il est vrai que l’analité est liée à une pratique d’avant-garde » (10). Comme souvent donc, le numéro 10 de la revue a été suscité par les expérimentations personnelles congruentes de plusieurs membres.

 

Un numéro anthologique ?

Quelle a été la circonstance déclenchante qui a cristallisé les énergies ? C. Prigent l’a expliquée, en février 2008 :

Il y a eu plusieurs circonstances déclenchantes. En ce qui me concerne, la circonstance déclenchante a été la découverte, via une amie avec qui je travaillais alors, du livre de Bourke, Scatologic rites of all nations. […] Ce livre était précédé d’une préface de Freud datant de 1912, inédite en langue française. [ …] J’ai eu le projet de faire éditer en France ce livre, chez Bourgois. [ …] Cette lecture de Bourke a restimulé chez moi un intérêt pour le champ anal, déjà largement suscité par la lecture d’Artaud. Jean-Luc Steinmetz, de son côté, a mis la main, par des recherches efficaces, sur des textes rares d’Artaud, qui avaient été publiés dans des revues rares, difficiles d’accès. […] Gérard-Georges Lemaire, lui, avait mis la main sur des inédits de Burroughs et de Cortanze et les avait traduits. Voilà : on avait l’opportunité de produire des inédits en français et en France, sur un thème important par rapport aux préoccupations carnavalesques de la revue TXT. (11)

L’une des premières ambitions de ce numéro a donc été anthologique : offrir au public des pages rares où des auteurs ont choisi de placer cette anti-thématique (par rapport au « beau » normé) au centre de leur production littéraire. Le recueil ne s’est pas limité au 20e siècle, comme en témoignent la traduction du « poète baroque » de Quevedo (TXT, p. 6), la transcription des « Carnets de Jules Doudin » (né en 1884) par M. Thévoz (TXT, pp. 13-17) et l’étude de P. Muray sur Rabelais (TXT, pp. 40-46). Ce balayage temporel a eu pour fonction de rappeler aux lecteurs que l’avant-garde n’est pas rivée, par les TXT, à une temporalité fixe, en l’occurrence au XXe siècle, mais qu’elle concerne toute forme de création qui a su se rendre (momentanément ou durablement) indigérable par le goût académique de son temps. Rabelais, de Quevedo, Doudin ou Artaud aussi bien que les collègues de la modernité très contemporaine (Burroughs, Lucerné, Roche, Verheggen et Viallat) ont troué l’évidence des représentations de l’homme et de son corps convenues en leurs temps. Ils l’ont fait, en particulier, en jetant la merde sur le devant de leur scène d’écriture.

Par là, le numéro 10 de TXT est sorti de la simple compilation anthologique, pour servir le combat esthétique de ses membres :

Le but n’était pas de faire de l’histoire littéraire. Il s’agissait de prolonger un mouvement de rénovation de l’expression et de relancer, encore et toujours, la dynamique de la transgression des codes, de la montrer toujours à l’œuvre dans ces inédits. Le but était de prolonger la réflexion grâce à ces pages peu connues de Bourke, de Freud, d’Artaud, etc. (12)

Ce dédoublement des ambitions explique la diversité des articles rassemblés dans L’écRiT, le CacA. On y trouve des essais théoriques (Prigent sur Fonagy, Prigent sur Freud et Bourke), des commentaires de texte (Steinmetz sur Artaud, Thévoz sur Doudin,. Lemaire sur Burroughs, Muray sur Rabelais), un commentaire plastique (Prigent sur Viallat), des traductions (Dom Francisco de Quevedo, 17e, Burroughs, 20e), des extraits d’œuvres personnelles en cours (De Cortanze, Lucerné, Novarina, Roche, Verheggen).

 

Florilège autour du caca : théorie, commentaires & fictions

Les limites de cet article ne permettent pas de rendre toute la mesure de cette variété anthologique. Nous l’illustrerons par quatre exemples. Ainsi C. Prigent prend-il le « caca » comme objet de son « Ordinateur » introductif. Mais c’est pour le traiter, de façon très intellectualisée :

Hollos a fait l’hypothèse de l’investissement anal des occlusives vélaires à la base du langage enfantin. Cette hypothèse est fortement corroborée par le rapport fonctionnel des deux sphincters du tube gastrique. La fermeture glottique émet une forte pression sur le diaphragme et indirectement sur les intestins.

[…] La fonction démarcative de l’accent, la division de la chapine parlée, pourrait être ramenée à l’articulation du produit fécal. L’accent logique, la tendance à établir un ordre dans le chaos sonore, serait la transformation réactionnelle du jeu prohibé, qualifié de sale, d’ordurier (extrait de Les Bases pulsionnelles de la phonation, par I. Fonagy, Revue Française de Psychanalyse, janvier 1970 et juillet 1971). (TXT 10, p. 2)

Pourquoi cette longue citation introductive ? L’écrivain veut donner une entrée théorique, c’est-à-dire psycho-linguistique, au problème traité par le numéro. L’enjeu est stratégique : il faut imposer le sérieux d’un sujet qui ne passe pas pour l’être. Les textes de l’anthologie auront pour justification, non de provoquer le rire bête, mais d’illustrer un regard problématique posé sur l’analité en littérature et ils inviteront à penser un peu plus loin l’activité poétique, telle que les TXT la défendent.

Le directeur de la revue produit un autre texte, un commentaire esthétique sur « La main perdue de Viallat » (TXT 10, pp. 73-80). Il y illustre ce qu’il énonçait, théoriquement, dans le prologue introductif : l’analité ne se limite pas à la seule merde. Mais elle inclut tout le monde bas du négatif, refoulé hors de « l’écrit » par les idéologies et par les poétiques du sublime éthéré. Le célèbre « module » qui troue méthodiquement les toiles colorées du peintre offre, à ses yeux, une figuration plastique exemplaire de cette « analité large », irréductible à un contenu trop stabilisé (étron ou boue ou humeurs sales ou déchets ?). Prigent évoque une main qui se perd là où il ne faut pas, dans l’in-forme, dans l’im-monde, à savoir dans le ça in-nommable que représente ce module mou, d’un « battement innommable », d’une « motilité infixable », d’une couleur « ni expressive, ni symbolique », « traces de doigts dans la glèbe » (13). Sont-ce celles des premiers hommes de la grotte de Gargas ? Sont-ce des traces de boue ou de fèces ? Ou bien sont-ce les simples traces (impossibles à identifier) d’une présence surgie d’un passé inaccessible ? Le caca n’est pas ici strictement de la merde. Il vaut pour toute forme de matière humble, tombée informe sur un support et qui trahit animalement, primitivement, une présence corporelle. La reproduction photographique des « Traces de mains » de Viallat qui conclut l’article (TXT, pp. 80-84) entretient l’ambiguïté.

De son côté, J.-L. Steinmetz offre un commentaire littéraire du « cogito » d’Artaud ainsi formulé : « là où ça sent la merde, ça sent l’être » (TXT 10, p. 22). Il explique que « la langue-Artaud (chargée) fait entendre une étonnante remontée de l’excrémentiel qui refuse alors toute sublimation incluse au langage et se moque bien de la fécalité ludique d’un Lewis Caroll, un snob anglais » (Ibid.). Steinmetz choisit d’illustrer son propos par cet extrait rare des Cahiers de Paris d’Artaud : « centre pitère et potron chier » :

Ce qui importe ce n’est pas de savoir comment être, mais comment bien faire caca. Os enfermé dans son tubanon pour l’opération de comfoutrage centrale : remplissage des viandes antres exorbitantes du tout corps j’ai visionné l’opération dans la cuve de mon corps propre tout le long d’un après-midi (Ibid., p. 26)

J.-P. Verheggen offre, pour sa part, un étonnant « Verhêveggen », sur lequel il s’est expliqué, en entretien téléphonique, le 27 février 2008 : « Dans ce texte, j’imagine que ma mère me donne naissance (une nouvelle naissance) par voie anale, par le cul. Je lie naissance anale et naissance du langage » (14). En effet, la mère apostrophe l’enfant qui naît : « Génie que son trou d’bouche chie ! » (TXT 10, p. 69). Ce qui est chié du cul de la mère, c’est le « je » du poète, comme le confirme la suite du texte : « Elle me massait le front, le cou, les poumons, coquille, les couillons, le corps tout entier. Me disant : « tchitchi boudja, boudja thcitchi ! Mon caca, mon pépette à moi ! » (Ibid., p. 71). J.-P. Verheggen est revenu sur l’irruption de cette analité :

Pourquoi ce lien entre le monde anal et le monde verbal ? Ça vient des circonstances de ma naissance. D’un lapsus de ma mère, qu’on m’a rapporté. […] Elle a dit : « je rêvais d’avoir un enfant anormal », au lieu de dire : « je craignais d’avoir un enfant anormal ». Magnifique, non ?

J’ai été conçu en 1941. Peu après ma conception, mon père a été fait prisonnier de guerre et déporté par les Allemands en Pologne, dans un des camps durs de concentration. Petit, je me suis donc toujours demandé comment une mère faisait un enfant sans père. Mon texte « Verhêveggen vient de là. […] Ma naissance était nimbée d’un mauvais tour de la langue de ma mère. J’étais donc prédisposé à naître autrement que tout le monde dans le monde du langage. Et, cette autre naissance, c’était le seul fait de ma mère, de sa langue. [ …] L’analité est, pour moi, une voie pour signifier cette autre naissance, pour jouer autrement à touche-touche avec mère-langue. Le pulsionnel, le bas, la langue basse, ont donc toujours été pour moi des moyens de produire une autre pensée de l’homme. Et puis, du lapsus de la langue au relâchement des sphincters… On était dans Fonagy que j’avais lu, comme Christian d’ailleurs. J’ai aussi trouvé que c’était audacieux : l’homme, mais par le bas, par la langue-mère basse. (15)

Quand l’avant-garde TXT prend pour thème prétexte, comme thème complet d’un numéro de revue, « l’écrit, le caca », c’est pour écrire autrement l’humain, dans le sillage d’Artaud, de Khlebnikov et de quelques autres, comme D. Roche, W. Burroughs, J. Doudin. Toutefois, il importe de comprendre que ces textes ne sont pas un accident éditorial, mais qu’ils correspondent bien à la pratique régulière des « poéterons ».

 

L’écho des œuvres individuelles

On peut rapidement évoquer quelques œuvres des écrivains TXT qui font écho aux réflexions du numéro 10 sur l’analité. Treize ans plus tard, en 1991, C. Prigent publie un ample essai intitulé Ceux qui merdRent ; il y consacre, en particulier, un chapitre à « l’histoire de la merde » (pp. 303-306) qui fait écho à L’histoire de la merde publiée par Bourgois en 1978. Un an avant L’ÉcRiT, Le CacA, en 1977, dans Power-powder, il a pris pour objet « une langue-chiée » et a mis en scène des badigeonnages de merde, de sperme et d’urine, comme au début de ce « Poème nº 3 » : « l’amer chie, moi ça m’étire » (16). En étonnante proximité avec le « Verhêveggen » du numéro 10, chez lui, « la mère chie et moi, ça m’étire au visible, ça me fait exister ».

En ce qui concerne J.-P. Verheggen, l’un de ses premiers livres s’est appelé Le grand cacaphone, publié aux éditions Chambelland en 1974. Dans plusieurs opus postérieurs, Artaud Rimbur (1991) et Riduculum Vitae (1994), l’écrivain a multiplié les scènes scatologiques. Ainsi Divan le Terrible ou Stabat Mater réécrivent-ils, de l’aveu même de l’auteur, le « Verhêveggen » du TXT nº 10 (17).

J.-L. Steinmetz, pourtant moins épris d’analité, y est aussi allé de ses textes scatologiques. De son propre aveu (18), ses premières proses — les Homologies ou « Prière de ne pas » et « Interludes » (TXT nº 2 bis) — ressortissent à cette « période TXT ». Ces pages multiplient les jets de foutre, de merde et d’urine. Dans « Prière de ne pas », est évoqué le supplice du vieillard Protée, à qui « l’on applique des gifles » et où « n’étaient épargnés ni la merde, ni le foutre inutilement versé » (TXT, 2 bis, pas de pagination). Comme l’indique l’auteur, « l’analité est peu visible dans mes textes. Mais on peut en percevoir le fonds dans N’Essences [2001], dans mes premières proses de TXT. Ou encore dans Le mois de Janvier [1996] » (19).

 

La langue qui merdRe

Une conclusion s’impose : pour les TXT, l’analité dépasse le strict caca. L’analité désigne le monde défendu, freudien, dont parlait C. Prigent, en ouverture au numéro 10, et il recouvre plus largement celui des sueurs, baves, urine, humeurs sexuelles et autres pertes sanglantes. L’analité représente aussi un moyen de résister aux nouveaux clichés sur l’homme, surtout à ceux produits par la psychanalyse. C. Prigent s’en est expliqué, sans détour, le 20 février 2008 :

Oui, il y a finalement moins de psychanalyse qu’attendu, dans ce numéro. Même s’il commence par Freud. C’est surtout Fonagy. Et on arrive à Bourke, l’ethnologue. Comme s’il avait fallu aussi d’emparer d’un champ cher à la psychanalyse pour s’en débarrasser. Il y a eu de cela : tout faire pour sortir le caca du caca, le caca de la psychanalyse, même si nous nous sommes constamment appuyés sur Freud pour l’interdit, ce qui renvoie à la pulsion de mort. Car qu’est-ce qu’une opération d’artiste ? C’est de ça dont nous nous occupions en tant qu’écrivains. C’est un geste de mort, de mise à mort, de résistance à tout. En particulier à la psychanalyse qui s’est la première emparée de l’analité (avec un « i ») pour en théoriser l’importance.

Pour les membres de TXT, le caca vaut de l’or, parce qu’il permet à des sujets humains d’entrer autrement en langue, en particulier dans la langue maternelle, policée et conventionnelle. La merde change alors de statut. De référent provocateur, elle devient prétexte à une rénovation radicale de la langue littéraire. Et cette rénovation passe par le transfert métaphorique à l’expression littéraire des (anti)qualités qui définissaient le caca. Ainsi les TXT choisissent-ils de cultiver (et développer) une analité linguistique et syntaxique.

 

Contre la langue-mère & père

Par là, les membres de la revue vont bien plus loin, sur le terrain scatologique, que maints de leurs prédécesseurs. S’ils s’étaient contentés d’écrire sur la merde, sans porter la merde dans le signifiant de la langue, ils n’auraient pas dépassé le niveau de contestation atteint par Rabelais, Scarron ou même Rimbaud et Bataille. Mais plus radicaux que ces derniers, ils salopent, ils « cacatent » la forme de leur langue maternelle (le français), comme l’ont fait Artaud, Michaux ou Jarry. Dans Ceux qui merdRent, C. Prigent rappelle d’ailleurs que « la culture potache de Jarry, ce n’est pas seulement celle de la délectation scatologique et de la régression anale. C’est aussi celle du plaisir oral à déformer la langue, les noms, les prononciations autorisées » (CQM, p. 332). L’écrivain donne des exemples des techniques par lesquelles le poète briochain a travaillé à faire migrer le caca du signifié au signifiant. Jarry a déformé les « prononciations », à l’exemple de ce « R » majuscule ajouté à « merdRe » pour redoubler au plan du signifiant la corruption signifiée. De même, Jarry recourt aux « accents régionaux et accents étrangers divers, tous comiquement imités » :

Cette tentation ne le quittera jamais : toute l’œuvre de Jarry est traversée par ce plaisir à défigurer les mots, à mimer les parlers régionaux (le breton, le gallot de son enfance briochine), à doter les personnages d’accents grotesques. Dans les prolégomènes de la geste d’Ubu (déformation du père Hébert, devenu ébé, eb, ebouille, ebon, ebance avant de se fixer en Ubu), le lancer de langue jette les noms dans d’infinies variations glossolaliques (Ibid., p. 333)

Un peu avant, C. Prigent a donné la liste ce ceux qui « jarrisent » hautement : Artaud, Michaux et Verheggen (Ibid., p. 305).

En effet, dans le « Verhêveggen » du TXT nº 10, le poète belge porte le caca au plan du signifiant verbal, quand la mère psalmodie, devant le « je » nouveau-né :

« – Génie qu’a d’la compote dans la vessie !
Génie que sa caramelle a la pépie !
Génie que sa floche coupée la quéquille !
Génie que son trou d’bouche chie ! (TXT, 10, p. 69)

Plus loin, elle l’apostrophe en ces termes déjà évoqués : « tchitchi boudja, boudja tchitchi ! Mon caca, mon pépette à moi ! » (Ibid., p. 71). Le poète souille la pureté lexicale et syntaxique de la langue française, parlée en Anjou, par des apocopes (« qu’ », « d’ »), par des barbarismes (« « boudja »), par des borborygmes (« tchitchi »), par des régionalismes (« floche », « pépie », « quéquille »), par des idiolectismes enfantins (« pépette » pour poupette ? poupon ? ou pet ?) ou avec le parler familier (« chie », « caca »). On relève aussi de nombreux solécismes : accord fautif d’un déterminant masculin avec un substantif féminin (« mon pépette »), pléonasme (« mon … à moi »), mauvais cas du relatif (« que sa » pour « dont », dans « que sa caramelle a la pépie ») ou omission du verbe auxiliaire normalement requis pour un temps composé (« que sa floche coupée la quéquille »).

Comme le revendique plus tard J.-P. Verheggen, dans Artaud Rimbur (1990), le résultat de ces corruptions lexicales et syntaxiques est un « parler grand nègre (le contraire du petit nègre d’imitation parodique ou de nos régressions colonialistes), avec nos propres sons, dans notre propre langue » (20). Le matériau sonore est, en effet, le premier lieu où s’exerce l’activité transgressive de l’avant-gardiste. Tel est l’avertissement lancé par le poète, « à partir de toute cette bavasse et mouille de mouillasse de voyelles de vieil iconoclaste » (Ibid.). Dans ce même livre, Verheggen multiplie les cartes d’identités du poète qui confirment sa mission primordiale de faire merdRer la langue mère : « je suis votr’ bibelot d’insanités sonores ! Votr’ grand corps charcuté ! Je suis l’asticot qui vous bouffe le derche ! Qui vous boustifaille le caquet du jaculat et le caca de merde du zob cacaotès ! » (Ibid., pp. 25-26).

L’analité change donc de nature et de terrain avec les TXT, dans la lignée, non d’un Bataille, ni d’un Rimbaud ou d’un Aragon (qui ne salopent pas la langue et écrivent dans un style impeccable (21)), mais dans la lignée de Jarry ou d’Artaud et Michaux. Artaud est d’ailleurs invoqué par J.-P. Verheggen, dans Artaud Rimbur, au moment où il professe son « hard poétique » sonore et ses violentements de la langue parisienne : « j’ai toujours voulu écrire sur Artaud » (Ibid, p. 21). Que veut dire le poète belge ? Il écrira « au sujet de » et « en se superposant » linguistiquement à » Artaud, bref en développant une langue-Artaud. Verheggen cite alors un exemple de la « décomposition-recomposition » artaldienne, extrait des Cahiers du retour à Paris (XXII, 1946) : « je dis que pour vivre il faut d’abord juter. / Juter au sang de son sperme âcré,/ pinder, pliter, paler, plonter, sous le pressoir de l’/ opprimage, sous la pressure du limage,/ limer en outre un mucus mouché » (Ibid.).

Est-ce à dire que l’entreprise de sape exposée dans L’ÉcRiT, Le CacA, a été uniquement dirigée contre la langue maternelle ? Dans l’entretien du 27 février 2008, J.-P. Verheggen a répondu clairement :

Je me séparais d’un fonctionnement cliché où, normalement, c’est la mère qui censure la langue, qui apprend la langue correcte, polie, qui obture le bas langage. […] Chez moi, c’était inversé. C’est mon père qui tenait le rôle habituel de la mère, pour la langue. Mon père était originaire d’Orléans, patrie, selon le cliché, du pur français. Mon père avait un français parfaitement policé, jamais un mot bas. Ma mère, c’était autre chose. Elle était wallonne. Le wallon est une langue moins policée, comme le « chti ». C’est une langue à sobriquets, à surnoms. […] C’est donc ma mère qui disait les gros mots. Ma mère était liée à l’analité, pour moi, naturellement. Là aussi, elle me prédisposait à parler une langue monstrueuse, anormale. Mon combat contre la langue, n’était donc pas, comme pour les autres, un combat contre la langue-mère châtiée, mais contre la langue-père policée.

J’ai cultivé continûment la monstruosité de langue : déformations, multiplications dialectales, analité voyante… Je crois d’ailleurs que c’est pour cela que certains de mes textes ne plaisaient pas à certains TXT. [ …] Je suis toujours là-dedans : l’analité verbale. Pour preuve, mon dernier livre Sodome et grammaire. (22)

Le poète belge n’est pas seul à faire comparaître la langue-père, la langue de la métropole française, face aux dialectes francophones subversifs. Le breton Prigent subvertit également la langue-père, parlée à Paris, par le patois gallot de sa grand-mère, ainsi qu’il en témoigne, par exemple, dans Grand-mère Quéquette. Sa cible est donc double : « la langue père-mère ».

 

Cacatages linguistiques

Le précédent propos de J.-P. Verheggen, loin de toute intention polémique, rappelle une évidence : il n’y a pas eu d’uniformité TXT. Il n’y a eu uniformité, ni dans les degrés de salopage de la langue héritée des aïeux, ni dans les procédures pour y attenter. Mais, qu’elle vienne du père ou de la mère, de la France ou de la capitale politique parisienne, les TXT ont crotté « la Langue », au sens saussurien du terme, c’est-à-dire toute forme d’expression figée par des codes socio-culturels historicisés. Face à ce danger d’une langue morte-vivante, momifiée avant l’heure dans les clichés des politesses sociales, tous les moyens, au service d’une contre-rhétorique, ont été bons — dont le numéro 10 de TXT a voulu offrir un florilège.

En voici un résumé suggestif : baragouinages dialectaux, accents locaux ou étrangers, bégaiements ou borborygmes d’enfants (J.-P. Verheggen), glossolalies de fous (J. Doudin), anacoluthes d’asthmatiques ou de schizophrène (A. Artaud), zigzgags aléatoires animaux (cut-up de W. Burroughs ou de D. Roche), brouillons pongiens (V. Novarina). Par « brouillons pongiens », nous désignons ces notes manuscrites dont Novarina a accompagné Le Babil des classes dangereuses, publié dans le numéro 8 de TXT. Ponge a, le premier, a offert au public ces pages habituellement dérobées, parce que, par leur défaut même d’écriture, elles disent quelque chose d’éminemment adéquat du réel : son tourbillon héraclitéen, hors de toute expression parfaite. Les brouillons de Novarina énoncent la même leçon, mais leur insertion dans un numéro analitique a surligné leur statut de déchets d’expression, inadéquats à la réalité qu’ils ont tenté de dire. Ils ont ainsi obligé à voir d’abord le fossé existant entre le réel et la trace écrite calamiteuse, sensée l’éclairer conceptuellement. Car, il faut le rappeler, pour tous les TXT, le corps réel ou le « ça » échappent radicalement. C. Prigent le rappelle au sujet de Jarry et, ce faisant, il le rappelle pour tous « ceux qui MerdRent ». Certes, Jarry invente une langue, mais celle-ci raidit encore le corps et le trahit : « investi par Ubu, le corps de Jarry est le corps automatisé d’un langage “inadéquat au corps “» (CQM, p. 334).

Dans Grand Mère Quéquette, ce divorce est clairement posé entre une langue merdRique rénovatrice et la conscience qu’a le poéteron qu’il ne dira rien (ou peu) de la réalité analitique par lequel il tente de penser autrement l’humain :

Transes d’extraits de rien. Trous ratés en rut. Spasmes d’espèces d’espaces. Ça me plairait, si j’y arrivais, d’y dégouliner. Parions les détentes pour le foutu noué qui me tord la trope et rions un peu ! Ah ! être pipi parmi les pipis ! Flux emmi les flux ! même pas ému ! Moulu, plus léger que toute légèreté ! Quasi liquéfié ! Huile en suspension ! Zéro viande en forme de costume de monde ! […] Rien qu’odeur, maraude de fumets, aucun corps, nul pore, pas de bouche, aucune touche. (GMQ, p. 193)

À quoi bon ce « cacatage » linguistique, pour arriver à un tel constat d’échec ? Il sert à parier et à ne pas se taire : « goûte ta chance : l’immense en toi grâce à du distrait dans les advertances. Ou c’est que t’y crois mais effet pareil » (Ibid.). Cette dernière référence à Grand Mère Quéquette permet de mesurer combien les œuvres personnelles des différents TXT s’efforcent de réaliser, ce que dans le numéro 10, ils ne nous ont pas forcément donné l’occasion de voir : leur poétique de l’étron, leur rh-étron-ique.

 

Le caca, un cliché d’avant-gardes ?

Jusqu’où les TXT ont-ils « giflé le goût public », en 1978 ? Les réponses des trois membres interrogés, à l’occasion de ce travail, ne permettent pas d’en prendre une claire mesure. J.-L. Steinmetz parle d’une « bonne réception du numéro 10 » :

À sa sortie, il y a eu un article de Claude Bonnefoy, dans une revue importante. Prigent et moi avons été conviés, peu après, à un grand débat où assistaient environ 400 personnes au Centre Pompidou. TXT y était bien vu. Le public y était acquis, nos propositions étaient bien reçues. Même s’il fallait sans cesse redresser la barre hors de la seule merde, vers une conception plus large (psychanalytique et linguistique, de type « Fonagy ») de l’analité. À ce débat, participait aussi Dominique Laporte, qui faisait paraître chez Bourgois son Histoire de la merde. Il y avait aussi une autre revue d’avant-garde, Sauvage, qui avait consacré un numéro au scatologique. (23)

C. Prigent a un avis plus mitigé :

La réception de TXT, ça a toujours été très peu de choses, très peu d’échos. Le « public amateur de poésie » ne lisait pas cette revue. S’il arrivait qu’on en parlât dans les revues de poésie [ …] c’était essentiellement pour en dénoncer le terrorisme, l’obscurité et la grossièreté — et pas besoin, pour cela, de la lire, cela allait de soi. Du côté des avant-gardes, je crois que ce numéro a marqué, mais je ne saurais dire à quel degré ni pourquoi, ni comment. Simplement ceci : sans doute, en cette fin des années 70, y avait-il quelque chose « dans l’air du temps ». (24)

Le directeur de la revue relativise la portée sismique du numéro, pour deux sortes de raisons opposées : l’une, l’ignorance du grand public qui n’a donc pu être giflé par ce numéro 10 ; l’autre la bienveillance du public éclairé, déjà préparé par d’autres remises en cause esthétiques du même genre. Prigent ne nomme pas précisément ce qui a préparé cet « air du temps scatologique ». Mais il s’agit des ready-made de M. Duchamp qui a porté sur la scène artistique des urinoirs (1917) et autres peaux, ongles et poils dont il a agrémenté les statues de plâtre de ses autoportraits (1954). Il s’agit des « boîtes de merde » de Manzoni (1954) évoquées dans Ceux qui merdRent, en 1991. Il s’agit des installations à base de tissus souillés (avec du sperme, de l’urine ou du foutre) présentées, à partir de 1971, par A. Gette. On pourrait allonger la liste, avec J. Lizéne, ami de J.-P. Verheggen et auteur d’autoportraits à la merde. Cette liste, justement, fait naître cette question : le caca serait-il devenu un discours obligé de l’avant-garde ?

Il n’est pas évident que le public choisi de Beaubourg ait parfaitement compris le message délivré par L’ÉcRiT, Le CacA, comme en atteste la remarque de Steinmetz : « il fallait sans cesse redresser la barre hors la seule merde ». La leçon spécifique de l’avant-garde TXT — transporter la merdification jusqu’au plan linguistique, bien au-delà du seul plan thématique — n’a peut-être pas été perçue. Et jusqu’à quel point la nouveauté de cette leçon a-t-elle paru évidente, au regard des prédécesseurs poètes (Artaud, Michaux) ou plasticiens (Duchamp, Manzoni) ? Est-ce ce risque de ne pas assez « gifler le goût public » qui a, plus ou moins consciemment, poussé les rédacteurs du numéro 10 à ne faire aucune allusion aux recherches menées sur le caca par leurs collègues plasticiens ? Interrogés sur ce point, les intéressés ont affirmé leur indifférence aux recherches des peintres, pour la raison qu’elles appartenaient à un autre ordre symbolique. C. Prigent a ainsi répondu : « non, on ne pensait pas du tout à Duchamp ».J.-L. Steinmetz a ajouté : « on était très loin du champ de Duchamp et consorts, des ready-mades ». Et J.-P. Verheggen a complété : « Duchamp ? Non, je n’y pensais pas, en écrivant “Verhêveggen”. Mais on en parlait entre nous » (25). Ce silence étonne chez des écrivains qui n’ont cessé d’affirmer que « la peinture faire écrire ». Qu’en pensait la « main perdue » du peintre Viallat ?

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(1)
Lamarche-Vadel G., « Introduction », La gifle au goût public… et après ?, Paris, éd. La Différence, 2007, p. 7.

(2) Heinich N., « Transgressions, réactions, intégrations », Le triple jeu de l’art contemporain, Paris, Minuit, 1998, p. 48.

(3) J.-L. Steinmetz se consacre ensuite à la revue qu’il a fondée Térature.

(4) P. Boutibonnes, J. Demarcq, A. Frontier et P. Le Pillouër, autres contributeurs réguliers, ont rejoint la revue dans les années 80, ce qui explique leur absence du numéro 10.

(5) Prigent C., Entretien mail avec B. Gorrillot, 20 février 2008, inédit.

(6) Clair J., De Immundo, Paris, Galilée, 2004, p. 59.

(7) Prigent C. et Castanet H., « Du temps des avant-gardes », Ne me faites pas dire ce que je n’écris pas, Saussines, Cadex, 2001, p. 115.

(8) Prigent C., « Trois qui merdrent », Ceux qui merdRent, Paris, POL, 1991, p. 307. (Ensuite abrégé CQM).

(9) Prigent C., Grand-mère Quéquette, Paris, POL, 2003, p. 193.

(10) Prigent C., Entretien mail avec B. Gorrillot, 20 février 2008.

(11) Ibid.

(12) Ibid.

(13) Je cite cursivement les pages 73-79 de l’article de Prigent.

(14) Verheggen J.-P., transcription d’un entretien téléphonique avec B. Gorrillot, 27 février 2008, inédit.

(15) Verheggen J.-P., transcription du 27 février 2008.

(16) Prigent C., Power / Powder, Paris, éd. Bourgois, 1977, p. 30.

(17) Cf. Verheggen J.-P., transcription du 27 février 2008.

(18) Steinmetz J.-L., transcription de l’entretien téléphonique avec B. Gorrillot, 22 février 2008, inédit.

(19) Steinmetz J.-L., transcription, 22 février 2008.

(20) Verheggen J.-P., « Artaud Rimbur », Ridiculum Vitae (1990), Paris, Gallimard, Folio, 2001, p. 25. Pour la description des cacatages de la langue par le poète belge, voir Eliane DalMolin « Histoire de langue(s) », revue Écritures contemporaines, n°7, 2003, pp. 295-308.

(21) Cf. Steinmetz J.-L., transcription du 22 février 2008.

(22) Verheggen J.-P., transcription du 27 février 2008.

(23) Steinmetz J.-L., transcription, 22 février 2008.

(24) Prigent C., transcription, 20 février 2008.

(25) Citations empruntées aux entretiens des 20, 22 & 27 février 2008 déjà évoqués. Que les trois écrivains qui ont accepté de répondre à mes questions, C. Prigent, J.-L. Steinmetz et J.-P. Verheggen, soient ici vivement remerciés de leur aimable collaboration.

 

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