Auteur: Michel Herland

Michel Herland est professeur à l’Université des Antilles et de la Guyane, Martinique, Antilles françaises.

“Moi, Laminaire” d’Aimé Césaire : édition critique

M. Souley Ba, René Hénane et Lilyan Kesteloot, dont on a présenté récemment ici-même l’édition critique de Ferrements (1), se sont également attaqués à l’interprétation de Moi, Laminaire, le dernier recueil du poète martiniquais. Le résultat de leur travail est édité non plus chez Orizons mais – en raison d’une stratégie éditoriale singulière – chez L’Harmattan, la maison mère d’Orizons, et dans une présentation différente (2), privant ainsi tous les césairophiles et bibliophiles qui voudront se procurer les deux ouvrages du plaisir de ranger côte-à-côte dans leur bibliothèque deux vrais jumeaux. 

Aimé Césaire

C’est dans Moi, Laminaire, on le sait, que se trouvent repris les poèmes destinés originellement à accompagner une série d’eaux-fortes de Wifredo Lam et publiés d’abord à part sous le titre Annonciation (3). Bien que l’Harmattan ait eu la bonne idée d’intercaler des copies des eaux-fortes dans les commentaires de ces poèmes, on ne saurait trop encourager les amateurs à se reporter à la très belle reproduction de l’édition originale d’Annonciation, poèmes et gravures, présentée par Daniel Maximin (4). Cela étant, en dépit de leur qualité médiocre, les copies de l’Harmattan permettront déjà d’apprécier combien les mots du poète sont fidèles aux images du peintre. Les commentaires – ici de René Hénane dont les lecteurs de Mondesfrancophones ont déjà eu maintes occasions d’apprécier le talent en tant qu’herméneute césairien (5) – ajoutent de nombreuses précisions et de précieux éclaircissements. Sans compter que Césaire avait lui-même commenté l’œuvre de Lam, avant de l’illustrer de ses poèmes. On peut citer ces quelques mots repris dans l’édition critique de l’Harmattan :

« Par les soins de Lam, les formes saugrenues, toutes faites, rugueuses, inspirées, qui barraient la route, sautent aux grands soleils des dynamites… Par les soins de Lam, l’esprit premier, je veux dire le sentiment, le rêve, l’hérédité, se projette et s’hallucine… » (6).

Trouverait-on meilleure définition de la poésie de Césaire lui-même ? Il n’est pas nécessaire de chercher plus loin pour comprendre l’étroite parenté entre les deux créateurs, le plasticien et le poète.

Le dossier d’une cinquantaine de pages consacré à Césaire et Lam n’est pas qu’une édition savante des poèmes de la suite Annonciation. Il renferme à peu près tout ce qui concerne leurs relations et même au-delà puisqu’on y découvre, par exemple, des textes concernant le seul Lam, publiés originellement (en français) dans la revue Tropiques (7). Ce dossier contient également des poèmes de Césaire dédiés à Lam et publiés antérieurement à Moi, laminaire. On découvrira ainsi trois versions successives du poème « À l’Afrique ». Leur confrontation est riche d’enseignement quant à l’évolution du moi intérieur du poète, comme à la manière dont il entendait se présenter à l’extérieur. Qu’on en juge. Dans la première version (Poésie 1946), le poète n’hésitait pas à provoquer grossièrement  les croyants : « j’emmerde ceux qui ne comprennent pas qu’il n’est pas beau de louer l’Éternel et de célébrer ton nom ô Très-Haut ». Cette invective disparaît dès la deuxième version, celle de Soleil cou coupé K, alors que Césaire est pourtant toujours communiste en 1948.

La première version abondait également en notations directement sexuelles :

« … j’attends d’une attente vulnéraire
ma campagne qui naîtra aux orteils de ma compagne et verdira à son sexe
le ventre de ma compagne c’est le coup de tonnerre du beau temps
les cuisses de ma compagne jouent les arbres tombés le long de sa démarche où boivent les rossignols de feu
attente
le sexe de ma compagne est l’alibi du pain que n’arrivent pas à grignoter les écureuils du tremblement de terre… »

La deuxième version est nettement plus retenue :

« … j’attends d’une attente vulnéraire
ma campagne qui naîtra aux oreilles de ma compagne et verdira à son sexe
le ventre de ma compagne c’est le coup de tonnerre du beau temps
les cuisses de ma compagne jouent les arbres tombés le long de sa démarche… »

Enfin dans la dernière version, celle de La Poésie (complète – 1996), toute allusion à une compagne aura disparu. Il ne subsistera plus, dans le dernier vers, inchangé d’une version à l’autre, qu’une allusion aux « formes émues de la femme » (8).

Comme pour Ferrements, cette édition critique de Moi, Laminaire a surtout le mérite d’éclairer le sens de nombre d’expression employées par Césaire, dont le lecteur ordinaire ne peut faire plus que d’apprécier la musique, les assonances, la beauté formelle. Les trois auteurs font d’ailleurs preuve de prudence, certaines de leurs explications sont présentées comme des hypothèses et certaines formulations sont carrément laissées dans l’ombre. Il reste que la somme des éclaircissements apportés par nos interprètes témoigne d’une impressionnante érudition.

Comme dans Ferrements encore, les textes introductifs, de plumes différentes, n’ont pas été harmonisés ce qui entraîne quelques répétitions superflues. Par exemple cette citation dans laquelle Césaire lui-même explique l’écart entre sa première œuvre poétique – le Cahier du retour au pays natal – et Moi, Laminaire, une sorte de bilan en forme de chant du cygne :

« La différence qu’il y a entre les deux recueils, c’est qu’au début il y a le lyrisme, il y a le grand coup d’aile, il y a Icare qui se met des ailes et qui part. Et puis avec l’autre, je ne dis pas que c’est l’homme foudroyé, mais enfin l’homme rendu à la dure réalité et qui fait le bilan… Évidemment une vie d’homme, ce n’est pas ombre et lumière ? C’est le combat de l’ombre et de la lumière… » (9).

Ce texte éclaire évidemment toute la tonalité de Moi, laminaire, seul recueil au demeurant où l’on voit apparaître la personne du poète dans le titre. Encore ce « Moi » n’est il pas vraiment égotiste. La lecture des poèmes confirme le contenu de la citation précédente : le poète y parle autant de la condition humaine en général que de l’homme lui-même.

Il reste que certains poèmes introduisent nettement la distinction. Par exemple celui intitulé « Sans instance ce sang » où le politicien Césaire s’en prend à son peuple trop pusillanime : « Elles [les « reines », c’est-à-dire les cannes à sucre !] s’étonnent à bon droit que le feu central [le volcan = le peuple] consente à se laisser confiner pour combien de temps encore dans la bonne conscience des châteaux de termitières [les habitations des maîtres békés ?] qu’il s’est édifié un peu partout ».

Le titre du poème n’est que la reprise de l’expression qui conclut le dernier vers du poème (vers ternaire sublime avec sa série d’allitérations en « s ») : « ces saisons insaisissables ce ciel sans cil et sans instance ce sang ». Son sens est utilement éclairé dans l’édition critique : « instance » vient du latin « stare », se tenir debout, d’où le sens ancien d’« effort ». « Sans instance ce sang » signifie alors que le sang antillais est incapable d’effort. Une affirmation très exagérée mais qui traduit bien ici l’amertume du poète.

Post scriptum : Nous signalions, à la fin de notre présentation de l’édition de Ferrements, l’apparition de la collection « Entre les lignes – Littérature sud » des éditions Honoré Champion. Quatre nouveaux titres viennent enrichir la collection : Une Saison au Congo d’Aimé Césaire (présenté par D. Traoré Klognimban), L’Isolé Soleil de Daniel Maximin (C. François), L’Opium et le bâton de Mouloud Mammeri (H. Sanson) et enfin Allah n’est pas obligé d’Ahmadou Kourouma (S. K. Gbanou). 

(1)   Michel Herland, « Lire Césaire ? Oui mais comment ? », http://mondesfr.wpengine.com/debats/aime-cesaire/lire-cesaire-oui-mais-comment/

(2)   M. Souley Ba, René Hénane et Lilyan Kesteloot, Introduction à Moi Laminaire… d’Aimé Césaire – Édition critique, Paris, L’Harmattan, 2013, 275 p., 29 €.

(3)   Cf. Michel Herland, « Picasso, Césaire, Lam : triangle de la création ».

(4)   Daniel Maximin, Césaire et Lam, Insolites bâtisseurs, HC éditions, Paris, 2011, 23 x 28,5 cm, 96 p., 22,50 €.

(5)   Comme dans leur édition de Ferrements, il est cependant toujours difficile de distinguer les contributions de chacun des trois auteurs.

(6)   Aimé Césaire, « Lam et les Antilles », XXème siècle, juillet 1979. Cité dans l’Introduction à Moi Laminaire… p. 234 et p. 246.

(7)   Revue fondée par Césaire après son retour en Martinique, en 1939, et qui connut quatorze numéros entre 1941 et 1945. Profitons de l’occasion pour signaler la belle réédition en un volume chez Jean-Michel Place (1978), toujours sur le marché.

(8)   Des coquilles viennent malencontreusement perturber la lecture. Par exemple, dans ce dernier vers (« mais la belle autruche courrière qui subitement naît des formes émues de la femme me fait de l’avenir les signes de l’amitié »), commun aux trois versions et qui est reproduit trois fois, on lit une fois « amis » au lieu de « mais » (p. 264) et une fois « émus » au lieu d’ « émues » (p. 265). 

(9)   La citation est cependant répétée avec des variantes dans le texte – « récits » (p. 27), « recueils » (p. 50) ; «  l’homme prodigue » (p. 27), « l’homme foudroyé » (p. 50) – et dans le titre de l’entretien avec D. Maximin (Présence Africaine, n° 126, 1983) d’où est extraite la citaiton : « La parole essentielle » (p. 27) ; « La poésie : parole essentielle » (p. 50).

 

 

 

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