Auteur: Michel Herland

Michel Herland est professeur à l’Université des Antilles et de la Guyane, Martinique, Antilles françaises.

Toutes les civilisations se valent-elles ? Anatomie d’un faux débat

L’effervescence suscitée par les propos du ministre français de l’intérieur et la réponse du député dela Martiniqueétant maintenant retombée, il est temps de s’interroger sérieusement sur cette étrange question : « Toutes les civilisation se valent-elles ? »

Dire que deux éléments quelconques se valent veut dire qu’ils sont égaux. Mais ceci dit, on n’est guère plus avancé. Prenons deux articles dans les rayons du supermarché qui valent chacun deux euros, l’un tiré du rayon laitages, l’autre du rayon textiles. Ils valent le même prix mais peut-on dire pour autant qu’un pack de yaourts est égal à une paire de chaussettes ? Cela paraîtrait absurde ! Tout ce que l’on peut dire c’est que leurs prix sont égaux.

Alors quand on affirme que les civilisations se valent, qu’est-ce que cela signifie ? À strictement parler, rien, évidemment. Si l’on a fait un peu d’épistémologie, on n’ignore pas que les proclamations d’égalité sans autre précision ne sont que des slogans. Exemple : « tous les hommes sont égaux ». Bien sûr que les hommes ne sont pas égaux ! Regardons-nous : les grands et les petits, les gros et les maigres, les timides et les audacieux, les rapides et les lents, les forts et les faibles, les riches et les pauvres etc., etc. Même l’affirmation suivant laquelle les hommes seraient égaux en droit est fausse puisqu’elle est contredite par les faits : « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir ». Si cet aphorisme deLa Fontaine(1) est heureusement moins vrai aujourd’hui qu’au XVIIe siècle, on n’ira pas jusqu’à prétendre que notre justice est devenue complètement insensible aux différences sociales.

Cela ne signifie pas pour autant qu’un énoncé tel que « tous les hommes sont égaux » soit totalement dépourvu de sens. Bien au contraire ! Il indique un idéal à viser. Certes les hommes sont inégaux, non seulement par leurs caractères physiques, mais pour tout le reste, en particulier l’éducation et la richesse. Nous voudrions pourtant qu’ils soient moins inégaux et  nous les voudrions au moins égaux en droit, puisque cette égalité paraît la plus facile à réaliser. Tant que cet objectif ne sera pas atteint, l’égalité des droits restera un slogan idéologique… mais ce sont les idéologies qui changent le monde !

Un tel propos est-il transposable aux civilisations ? En d’autres termes, est-il légitime de proclamer l’égalité des civilisations ? Peut-être, si l’on entend signifier par là qu’il n’y a pas une civilisation dont la supériorité sur les autres s’imposerait comme une évidence. Mais sûrement pas si l’on veut dire que toutes les civilisations « se valent ». Encore une fois, pour avoir un sens une comparaison doit s’établir entre des termes… « comparables ». A cet égard, il est difficile de nier que la civilisation dite occidentale s’est montrée plus performante que bien d’autres quant au progrès des connaissances scientifiques et à la production des richesses. L’Occident a contribué en outre plus que d’autres parties du monde à la montée de la reconnaissance de l’individu comme une personne autonome et non plus comme le membre indifférencié d’un groupe. Louis Dumont a bien mis en évidence cette opposition entre les sociétés traditionnelles holistes et hiérarchiques et la société individualiste moderne qui est née en Occident.

Admettre cela n’implique pas une supériorité globale de la civilisation occidentale. D’abord parce que cette dernière se caractérise par un usage exceptionnel de la violence. Violence contre les autres civilisations et violence contre elle-même (rien qu’au XXe siècle : les massacres des deux guerres mondiales, la shoah, le goulag). Ensuite parce que ni  l’individualisme ni la croissance indéfinie des richesses matérielles (les deux étant au demeurant liés) ne sont des progrès absolument incontestables.

L’individualisme signifie d’abord le rejet des castes et des privilèges liés à la naissance. La valeur d’un homme ne dépend plus du hasard qui l’a fait naître brahmane ou intouchable (par exemple) mais de sa capacité à démontrer par lui-même sa valeur. D’où l’importance de l’égalité des droits. Pour l’idéologie bourgeoise, la valeur d’un homme se mesure à son utilité. Est utile celui qui est capable de proposer aux autres hommes des biens et des services qu’ils auront envie d’acquérir. Si bien que, finalement, la valeur en vient à se confondre avec la richesse.

On comprend pourquoi ce système – qui est au départ celui de la civilisation occidentale – est favorable au développement. Et que ce dernier soit désirable paraît une évidence, à considérer ce qu’il permet, ne serait-ce que l’élévation du niveau des connaissances de toute la population ou l’allongement de la durée de vie. L’effondrement des régimes communistes – qui brimaient les libertés et condamnaient leurs peuples à la pénurie – et la généralisation concomitante du capitalisme – qui a prouvé ses vertus en matière de croissance économique – démontre suffisamment que les humains ont soif de richesses.

Mais tout cela n’implique évidemment pas une quelconque supériorité morale de la civilisation occidentale. D’abord parce que la multiplication indéfinie des marchandises n’est pas en elle-même un bien. A quoi bon multiplier à l’infini des produits dont l’utilité n’est pas avérée, qui épuisent les ressources naturelles ou détruisent l’environnement ? Ensuite parce que le triomphe de l’idéologie bourgeoise n’a fait que remplacer les privilèges anciens par ceux attachés à la richesse. Les sociétés capitalistes sont naturellement inégalitaires. Pour les humaniser, il faut leur insuffler des valeurs (fraternité, solidarité) contraires à  l’esprit du capitalisme et qui, par contre, caractérisent les sociétés traditionnelles.  

Désormais le capitalisme a conquis le monde entier. Or le capitalisme est une invention de l’Occident.  On aurait tort cependant d’en déduire que la civilisation occidentale domine le monde. Le capitalisme s’est greffé, avec plus ou moins de réussite, sur les autres civilisations qui se partagent aujourd’hui notre planète. La greffe prend plus ou moins bien suivant leur degré de proximité avec les  valeurs qui sont nécessaires pour le plein épanouissement du capitalisme. Là où les individus demeurent pris dans un réseau de solidarité qui empêche la réussite individuelle, ou lorsque le travail productif n’est pas vécu comme un moyen d’épanouissement de la personne mais comme une corvée à déléguer autant que possible, le désir de richesse a peu de chance de déboucher sur la croissance économique.

Il est inévitable que les civilisations s’affrontent lorsque certaines de leurs valeurs fondamentales sont incompatibles. L’individualisme en tant qu’il prône l’épanouissement de la personne valorise la liberté. Cela conduit par exemple à une grande tolérance envers l’impudeur et la promiscuité sexuelle. Comment de tels comportements ne seraient-ils pas vécus comme offensants par des gens qui croient au contraire qu’il convient de dissimuler la femme aux regards de l’homme, parce qu’elle pourrait éveiller en lui des désirs impurs ? Aux yeux de ces gens-là, les Occidentaux ne sont que des porcs qui se vautrent dans la fange. Et aux yeux des Occidentaux, ces gens-là sont méprisables puisqu’ils nient l’égalité de l’homme et de la femme et le droit de chacun à vivre comme il l’entend. L’incompréhension ne pourrait être plus grande.

Inévitable, le choc des civilisations ne doit pas nécessairement être violent. En attendant une hypothétique convergence des valeurs, une société bien ordonnée sera capable d’organiser la tolérance en son sein. Le seul critère de rejet à l’égard d’individus qui ne partagent pas nos valeurs devrait être leur refus de la tolérance. Concrètement, des Français adeptes d’une certaine religion n’ont pas le droit de l’invoquer pour imposer aux cantines de l’école publique un mode particulier d’abattage des animaux. Par contre, puisque, en France, l’enseignement privé est financé pour la plus grande part par l’État, dans un souci d’équité ce dernier se doit de financer dans les mêmes conditions des écoles confessionnelles dont les cantines pourront se conformer aux règles de l’abattage rituel (2).

L’État doit respecter et faire respecter le droit de chacun d’avoir une religion. Par ailleurs les pratiques religieuses s’avèrent souvent contraires aux autres droits de l’homme (et de la femme) qui sont les piliers de notre civilisation. La contradiction entre les principes oblige alors à trouver des compromis qui ne seront jamais entièrement satisfaisants. En prendre conscience devrait éviter bien des crispations inutiles.

Michel Herland (février 2012)

(1)   Dans « Les animaux malades de la peste ».

(2)   A condition toutefois que ce dernier se conforme à la loi qui interdit d’infliger aux animaux des souffrances inutiles.

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13 Responses to “Toutes les civilisations se valent-elles ? Anatomie d’un faux débat”

  1. Castor dit :

    Un dossier dans Le Monde sur la question. Parmi les cinq articles, un un peu original, les quatre autres politiquement corrects (voir liens à la fin).

  2. JB dit :

    Oui, on considère communément que la révolution néolithique (l’invention de l’agriculture il y a environ dix mille ans en Anatolie, révolution due aux femmes) a ouvert la voie aux grandes civilisations (Egypte, Mésopotamie, Assyrie, Grèce, etc.), quelques millénaires de maturation plus tard, à partir de -4500. Parce que le fait de cultiver imposait de stocker, de gérer, de compter, de comptabiliser, d’où la naissance des Etats, des catégories sociales, de la spécialisation, des échanges, de l’écriture, comme tu dis très bien. Idem en Chine et en Inde, et de façon indépendante en Amérique, quelques millénaires plus tard encore, avec les civilisations précolombiennes, comme celles des Mayas en Amérique centrale, des Aztèques en Amérique du Nord (Mexique) et des Incas en Amérique du Sud.

  3. Gab dit :

    La question avant de poser la question de l égalité et de définir le mot civilisation. Une civilisation est une organisation sociale complexe reconnaissable à une écriture propre, une économie, une religion , une philosophie et à des arts complexes. Bref cela limite déjà bon nombre de peuplades sans ecriture. Sans e roture pas de pensée donc pas de philosophie peu ou pas d art. Cela répondra déjà au député de Guadeloupe que l Afrique noire n’a pas développé de civilisation.

  4. Administrateur dit :

    Je pense que la palinodie est dans le politiquement correct qui suinte de l’article.

  5. Administrateur dit :

    J’ai oublié de mentionner les Kmher Rouges, ces humanistes pas occidentaux, entre 2 et 4 millions de morts.

  6. Administrateur dit :

    Qui a le privilège du plus grand génocide de l’histoire? Pas Hitler, pas Staline, pas Mahomet, pas les Romains, pas la révolution française, pas les puissances coloniales, mais les Mongols :
    But slavery was just one of many historical institutions through which people were murdered en mass. Another was the massacre. The most noted of these have been committed by armies during crusades, war, or conquest. It was not rare for armies to butcher tens of thousands of unarmed men, women, and children in captured towns and the neighboring countryside. In this the Mongol armies have had no peers.As best I can figure from such accounts, and recognizing that at best they all are the roughest approximations, the Mongol khans and their successors and pretenders possibly slaughtered around 30,000,000 Persian, Arab, Hindu, Russian, Chinese, European, and other men, women, and children.
    Pour les Aztèques et les Mayas, la visite de leurs monuments splendides révulse, quand on pense que tous ces temples étaient dédiés au sacrifice humain. Cortez (certes pas un saint) fut dégoûté de son entrevue avec Montezuma au sommet d’une pyramide puante et dégoulinante de sang humain.
    Si tout se vaut, le cannibalisme n’est qu’une question de goût culinaire , disait Leo Strauss.
    Ceci dit, il me semble qu’en vieillissant, et donc en croissant en sagesse et en savoir, on devrait tourner à droite plutôt qu’à gauche. 😉

  7. JB dit :

    On reste un peu sur sa faim à la fin de l’article, car on n’a aucune réponse à la question posée au début, les civilisations se valent-elles ? A mon avis non, il est clair qu’une civilisation comme celle des Aztèques, basée sur les sacrifices humains à grande échelle, avec des pratiques horribles comme arracher le cœur d’individus vivants, ne vaut pas l’humanisme de la Renaissance, même si les abominations y étaient aussi monnaie courante, cf. les guerres de religion, mais au moins ne sacrifiait-on pas des jeunes régulièrement pour faire que le Soleil continue à se lever… De même les sociétés de type néolithique en Afrique noire avant l’arrivée des Européens, avec les pratiques d’esclavage généralisé et de cannibalisme endémique ne semblent guère être des modèles. La société moghol en Inde est décrite également par Braudel de façon peu attractive : « la misère effroyable, constante contrepartie du luxe des vainqueurs, des splendeurs des palais et des fêtes de Delhi… Une politique systématique de terreur. La cruauté est quotidienne : incendies, exécutions sommaires, condamnations à la crucifixion ou au pal, caprices sanguinaires… »
    Mais la question épineuse des différences entre civilisations, des degrés d’évolution, des valeurs morales, etc., n’est pas facile à traiter, elle a déjà fait couler beaucoup d’encre et ces commentaires ne sont pas le lieu de s’y étendre. Je voulais simplement relever quatre affirmations du texte qui me semblaient hautement contestables, celle sur le capitalisme et ses inégalités, celle sur les sociétés traditionnelles et leur supposée plus grande fraternité, celle sur la violence des sociétés occidentales, et enfin celle concernant la société de consommation.

  8. JB dit :

    > Ensuite parce que ni l’individualisme ni la croissance indéfinie des richesses matérielles (les deux étant au demeurant liés) ne sont des progrès absolument incontestables. […] Mais tout cela n’implique évidemment pas une quelconque supériorité morale de la civilisation occidentale. D’abord parce que la multiplication indéfinie des marchandises n’est pas en elle-même un bien. A quoi bon multiplier à l’infini des produits dont l’utilité n’est pas avérée, qui épuisent les ressources naturelles ou détruisent l’environnement ?

    Les sociétés socialistes industrielles ne produisaient aucun bien être général et elles contribuaient bien davantage à la destruction de la nature : mer d’Aral asséchée, Tchernobyl, sites chimiques en décomposition en Sibérie, déchets radioactifs dans le grand Nord, on n’en finirait pas de faire la liste de ces catastrophes écologiques, qui sont encore bien cachées par les autorités actuelles en Russie, dignes descendantes de la gabegie et l’irresponsabilité soviétiques. C’est l’industrialisation qui est donc en cause, pas le capitalisme, celui-ci, comme on le voit avec la montée de l’écologie et les changements rapides des comportements, semble plus à même de réparer les dégâts.
    Quant aux richesses matérielles « qui ne font pas le bonheur » et ne concèdent aucune supériorité morale, les pays pauvres te répondent par des actes : ils veulent la richesse matérielle et le développement, et ils se développent à leur tour. Quelle mère ne préfèrera pas un avenir où elle pourra nourrir décemment son enfant et l’éduquer correctement, lui fournir les biens d’une société moderne, plutôt que continuer dans la pénurie ?

  9. JB dit :

    > Ensuite parce que le triomphe de l’idéologie bourgeoise n’a fait que remplacer les privilèges anciens par ceux attachés à la richesse.

    Ce n’est pas du tout la même chose, on ne peut comparer des privilèges dus à la naissance, et des privilèges monétaires acquis dans une société libre. C’est tellement vrai que les premiers ont été jugés insupportables il y a deux siècles.
    Surtout quand la masse vit correctement, ce qui encore une fois n’était pas le cas dans les sociétés précapitalistes, soumises à la pénurie généralisée et à la famine occasionnelle.
    Pour condamner les inégalités du capitalisme, il faut avoir mieux à proposer, c’est-à-dire une société caractérisée à la fois par un haut niveau de vie pour tous et l’absence de pics extravagants de richesse. Or un tel type de société n’existe pas, on n’a pas encore trouvé la formule. La tentative d’égalité dans ce sens, abondance et fin de l’exploitation – à savoir le socialisme réel – a comme tu le dis très bien toi-même, échoué.
    Les pays socialistes ont en fait rétabli des régimes de type féodal, basé sur les privilèges d’une élite, voir la Nomenklatura de l’ex-URSS. Des privilèges, comme des magasins réservés, des écoles réservées, des voyages à l’étranger, des avantages divers, qui auraient été jugés avec raison inacceptables dans les pays capitalistes. Et d’ailleurs, les derniers régimes socialistes réels restant, Cuba et la Corée du Nord, ont confirmé ce retour au régime féodal, en rétablissant aussi la monarchie absolue. Vous avez là des pays dirigés par des familles, des régimes autoritaires avec succession dynastique. Ce n’est pas un hasard, la concentration de tous les pouvoirs au sommet, pouvoirs politiques et pouvoirs économiques, donne la dictature. La dictature ne peut se maintenir que par des relations de confiance relative qu’on ne peut trouver que dans sa famille. Voilà pourquoi nous avons trois Kim qui se succèdent et deux Castro.
    Les partisans du régime castriste, comme Le Monde diplomatique et l’extrême gauche, ne trouvent rien à redire au fait que Raul succède à Fidel, quand celui-ci est malade, un peu comme Charles X succèdait à Louis XVIII… Les frères s’il n’y a pas d’enfant. Seulement à l’époque, ça suscitait la rage de la gauche, et tout ça a fini dans la révolution de Juillet, en 1830. Aujourd’hui la gauche, plutôt l’extrême gauche, encense ces pratiques, comprenne qui pourra…

  10. JB dit :

    > Les sociétés capitalistes sont naturellement inégalitaires.

    Là aussi, c’est une idée répandue, mais qui ne correspond nullement à la réalité historique. Les économies capitalistes sont les seules de l’histoire qui aient pu établir des sociétés caractérisées par une vaste classe moyenne, dont les niveaux de vie sont à peu près similaires. Il y a des fortunes, des salaires et des revenus extravagants, certes, mais la masse vit correctement, ce qui n’était jamais arrivé précédemment. Les sociétés précapitalistes se caractérisent au contraire par l’existence d’une masse misérable et d’une élite vivant dans des conditions de luxe et de privilèges inouïs. C’est l’inégalité maximum, qui a été détruite par le capitalisme de marché. L’explosion productive permise par ce dernier a permis cette montée des classes moyennes, qui ont exigé, grâce à leur influence croissante, la destruction des anciens privilèges, et l’avènement de sociétés démocratiques.
    Comme le dit très bien Joseph Schumpeter (que tu devrais lire plus que Maynard – private joke), « La reine Elisabeth Ière avait des bas de soie ; la grande réussite du capitalisme n’est pas d’avoir fourni plus de bas de soie aux reines, mais de les avoir rendus accessibles, au prix d’une quantité de travail décroissantes, aux ouvrières d’usine et employées de bureau » (je cite de mémoire). Autrement dit, à l’échelle historique, le capitalisme réduit les inégalités monstrueuses, au lieu de les accroître.
    Les fortunes extravagantes sont le prix à payer pour obtenir cette montée des classes moyennes et de leurs niveaux de vie, une société dynamique et libre, caractérisée par l’innovation permanente, génère de telles fortunes qui nous paraissent délirantes. Mais que vaut-il mieux, avoir une masse misérable dragonnée par des élites répressives vivant dans le luxe, ou une société démocratique caractérisée par une immense classe moyenne, avec quelques fortunes absurdes ?
    J’ajoute que dans les sociétés traditionnelles les écarts de mode de vie sont incommensurables, voir la célèbre description des paysans par La Bruyère. Dans les sociétés capitalistes, les gens, du haut en bas de l’échelle sociale, ont des biens et des modes de vie comparables, les prix baissent à long terme (exemple des ordinateurs ou téléphones portables produits par cet affreux capitalisme), et les techniques se diffusent et se démocratisent rapidement. Qu’est-ce que ça peut me faire par exemple que Bill Gates ou Warren Buffet gagne des milliards, si moi je peux continuer à vivre décemment et acheter mes bouquins ? Je préfère ça de loin au fait de gratter la terre pour un seigneur comme le faisaient mes ancêtres il y a seulement deux siècles.

  11. JB dit :

    > Pour les humaniser, il faut leur insuffler des valeurs (fraternité, solidarité) contraires à l’esprit du capitalisme et qui, par contre, caractérisent les sociétés traditionnelles.

    C’est un cliché, et largement faux. Les sociétés traditionnelles ne se caractérisent nullement par une solidarité et une fraternité plus répandues, par rapport aux sociétés capitalistes. En Afrique par exemple, les liens à l’intérieur d’un groupe, d’un clan, d’une famille élargie, se caractérisent effectivement par une plus grande solidarité, il faut partager, la tradition y oblige. Mais entre les groupes, il n’y a aucune solidarité à attendre, les comportements sont impitoyables. Je me souviens par exemple du Nigeria où à la sortie de l’aéroport, les voitures roulaient à toute vitesse sur un corps étalé là, sans que personne ne songe à s’arrêter. Imaginons ça à la sortie d’Orly… Pourquoi en est-il ainsi, simplement parce que dans une société pauvre, l’entraide et la solidarité sont des luxes qu’on peut difficilement se permettre, la lutte pour la vie, pour la survie, pour les siens, passe avant tout, d’où les comportements féroces. Exactement comme dans les sociétés occidentales d’Ancien Régime. Dans une société d’abondance au contraire, la solidarité est plus facile, moins coûteuse, on peut se permettre des comportements plus humains, plus fraternels. La réalité est exactement inverse au cliché des sociétés traditionnelles solidaires. D’ailleurs la mise en place des Etats-providence, les aides de tout type, les centres d’accueil, etc., confirment cette réalité : les sociétés capitalistes développées pratiquent bien plus la solidarité que les sociétés traditionnelles, elles en ont les moyens.

  12. JB dit :

    > D’abord parce que cette dernière (la société occidentale) se caractérise par un usage exceptionnel de la violence. Violence contre les autres civilisations et violence contre elle-même (rien qu’au XXe siècle : les massacres des deux guerres mondiales, la shoah, le goulag).

    Effet d’optique, les puissances occidentales dominaient au début du XXe siècle, elles avaient le monopole de l’industrialisation et de la technique, ce qui se traduisait dans le domaine militaire par une puissance de destruction sans précédent. Il est normal qu’à chaque époque, ce soit la puissance dominante du moment qui paraisse exercer la violence maximum. Les Mongols en leur temps n’étaient pas mal non plus, tu aurais pu écrire ceci, si tu avais été un chroniqueur chinois ou musulman (voir la destruction complète de Bagdad en 1258, dont le monde musulman ne s’est jamais remis, certains historiens datent de là son déclin) : “D’abord parce que cette dernière (la société mongole) se caractérise par un usage exceptionnel de la violence. Violence contre les autres civilisations et violence contre elle-même (rien qu’au XIIIe siècle : les massacres des guerres sur tout le continent eurasiatique, les crânes empilés, les villes rasées, etc.).”
    On pourrait multiplier les exemples tout au long de l’histoire, la civilisation occidentale n’a nullement le monopole de la violence, ni contre les autres, ni contre elle-même.

  13. alain dit :

    Splendide réflexion! toute en nuances et épousant tous les aspects contradictoires de la question ; cela réconforte, cela s’appelle “penser”. Et change des palinodies intéressées de nos hommes politiques…Bravo encore!