Auteur: Michel Herland

Michel Herland est professeur à l’Université des Antilles et de la Guyane, Martinique, Antilles françaises.

La mondialisation n’est pas le mondialisme

Le coronavirus fait ressentir à chacun la nécessité d’une gestion mondiale de la crise. Mais pourquoi les pandémies, à l’instar d’autres problèmes majeurs (la préservation de l’environnement, par exemple) qui concernent l’ensemble de l’humanité, ne sont-elles pas du ressort d’un gouvernement mondial (l’OMS, en l’occurrence, n’ayant pas d’autorité sur les Etats) ?

Nous voudrions le mondialisme, nous avons la mondialisation. Quelle personne raisonnable ne voudrait, en effet, du mondialisme si l’on entend par là la gestion au niveau planétaire des questions qui concernent tous les individus qui peuplent la planète (animaux et végétaux inclus) ? Alors pourquoi, s’il en est ainsi, n’avons-nous que la mondialisation ? La réponse coule de source : les humains ne sont malheureusement pas des personnes raisonnables ! Ils sont simplement « rationnels » au sens que les économistes donnent à ce terme, c’est-à-dire qu’ils agissent guidés par leur intérêt particulier.

Les économistes expliquent ainsi que chaque individu cherche à maximiser sa « satisfaction » ou son « utilité » propre. C’est pourquoi (à condition, évidemment, d’en avoir les moyens et à l’exception de la minorité des humains « raisonnables ») nous prenons l’avion pour un oui pour un non et pourquoi, conjointement, tout un système (constructeurs d’avions, compagnies aériennes, agences de voyages, aéroports) s’est mis en place pour satisfaire ce « besoin » (toujours au sens des économistes) de transport aérien. Le voyageur est « satisfait » car il peut se rendre rapidement à tel ou tel endroit éloigné de la planète et tous les prestataires qui ont joints leurs forces pour rendre son déplacement possible sont satisfaits également car c’est de là qu’ils tirent leurs revenus, donc les moyens de satisfaire à leurs propres « besoins ».

Et ce qui paraît proprement miraculeux, c’est que cette organisation très complexe se soit mise en place sans qu’il soit nécessaire de la planifier. Il suffit en effet qu’une « demande solvable » se manifeste de la part de personnes prêtes à payer un prix suffisant pour couvrir le coût de production pour que, spontanément, des producteurs se mettent en branle pour la satisfaire. Et comme c’est en vendant leurs produits ou leurs services que lesdits producteurs réalisent leurs profits, ils ont développé les outils adéquats (le marketing) pour susciter la demande quand elle ne préexiste pas, pour l’accroître si elle existe déjà.

Cela ne signifie pas qu’une certaine régulation ne soit pas nécessaire. Par exemple les déplacements des avions doivent respecter des règles de sécurité (d’où les contrôleurs aériens, le filtrage des passagers et des bagages dans les aéroports, etc.) et chaque Etat intervient pour défendre la (ou les) compagnie(s) du pays, s’il y a lieu, en négociant avec les compagnies étrangères les droits d’atterrissage. Mais cette réglementation minimale n’a pas précédé le développement du transport aérien ; elle l’a suivie. De même que le code de la route a suivi la multiplication des automobiles sur les routes.

Au-delà des questions de sécurité, l’harmonisation des intérêts particuliers par la « main invisible du marché » (Adam Smith) rencontre des limites évidentes. Pour survivre dans un tel système, il faut en effet avoir quelque chose à vendre à quelqu’un qui soit prêt à vous l’acheter. Celui qui est affecté d’un handicap quelconque[1] a de fortes chances de se retrouver dépourvu de moyens d’existence. C’est parce que l’égoïsme est heureusement en partie compensé chez la plupart d’entre nous par un sentiment d’humanité que des institutions charitables sont apparues, d’abord privées puis publiques. Cependant la pauvreté n’est pas la seule conséquence d’une organisation sociale fondée principalement sur l’intérêt individuel. Pour davantage réduire les coûts, les grandes entreprises se sont faites multinationales et bien malin serait celui qui pourrait dire l’origine d’une automobile, par exemple, puisque les pièces nécessaires à sa fabrication peuvent provenir de plusieurs dizaines de pays ! Ce qui se traduit par des transports en tous sens utilisant tous les moyens possibles (mer, air, route), sans aucun souci pour l’environnement, sans parler du chômage lié aux délocalisations.

Une pandémie comme celle du Covid 19 a mis en outre en évidence que la mondialisation compromettait l’approvisionnement des pays désormais de plus en plus dépendants les uns des autres. Cela vaut en particulier pour les produits de l’industrie pharmaceutique.

L’homo oeconomicus considère seulement son intérêt à court terme, ce qui est certes « rationnel » puisqu’il sait son espérance de vie limitée. Même s’il est persuadé que le réchauffement climatique entraînera des catastrophes, il ne s’agit jamais que d’une croyance (qui peut être certain de quoi demain sera fait ?) et, en tout état de cause, d’un avenir qui ne le concerne pas directement. En va-t-il de même pour la sécurité sanitaire ? Le fait est que, jusqu’à aujourd’hui, c’est la mécanique du marché, c’est-à-dire la recherche du profit, donc du coût le plus bas possible qui a guidé les décisions de l’industrie pharmaceutique, comme d’autres. Pourquoi en irait-il différemment demain en l’absence de toute contrainte ?

Le transport aérien, évoqué plus haut, est un rare exemple d’une régulation mondiale. La mission de l’OACI, et dans une moindre mesure de la IATA, est de faire respecter des règles de sécurité communes, de telle sorte que l’on ne se trouve pas – en principe du moins – plus en danger en empruntant telle compagnie que telle autre. Les agences nationales de santé font un travail similaire pour les médicaments : elles garantissent que ceux qui sont vendus en officines ne présentent aucun risque ou aucun risque qui ne soit identifié. Tant que le marché du médicament demeure national, le contrôle de la sécurité des médicaments à ce niveau a sa raison d’être. Il n’en va plus de même lorsque (à cause d’internet, par exemple) le marché devient mondial. En tout état de cause, les agences nationales de santé, pas plus que celle de l’UE ou l’OMS, ne se sont préoccupées de sécuriser l’approvisionnement, faisant confiance là-dessus aux mécanismes du marché (donc à l’appétit de profit des producteurs !). Ce n’est pas l’OMS mais le gouvernement sud-africain appuyé par des ONG qui a obtenu de pouvoir utiliser des médicaments génériques contre le VIH (avant que ce dispositif ne soit étendu à d’autres pays en développement).

En réalité, si le transport aérien démontre qu’une organisation mondiale est possible lorsque le besoin s’en fait impérieusement sentir, il demeure une exception. Que le besoin soit impérieux et évident ne suffit pas, en effet, comme le prouve le contre-exemple de la surpêche : l’épuisement des ressources halieutiques, l’extinction de certaines espèces n’empêchent pas des pays de refuser d’adhérer à des accords de protection pourtant minimaux.

Ce dernier cas, comme tant d’autres – certains plus dangereux que d’autres, comme la prolifération de l’arme atomique – illustre la difficulté de toute réglementation au niveau mondial. En l’absence d’une autorité supranationale planétaire, il s’avère impossible de contraindre les Etats récalcitrants. Cependant la création de quelque chose qui s’apparente à un Etat mondial détenteur de la « contrainte légitime » dans ses domaines de compétence se heure à une difficulté insurmontable, au moins pour le temps présent, à savoir le refus des Etats de renoncer à leur souveraineté, y compris dans des domaines où l’action d’un seul s’avère sans effet (comme l’environnement). Un Etat hégémonique pourrait imposer aux autres les comportements requis pour le bien-être de tous mais un tel Etat n’existe pas. Et si la Chine semble appelée à remplir ce rôle, ce n’est pas encore tout à fait d’actualité.

En tout état de cause, si un Etat supranational conforme aux vœux des mondialistes (soit un gouvernement mondial encadré par des assemblées sur le mode des démocraties occidentales) finit par s’installer, il n’apportera pas – ni plus ni moins d’ailleurs qu’une éventuelle dictature régnant sur toute la planète –  la garantie de facto que les décisions requises soient prises. Comme aujourd’hui au niveau national ou dans le cadre de l’UE (là où elle est compétente comme la politique commerciale), les décisions refléteront l’état du rapport de force du moment. Elles pourront donc être bénéfiques ou néfastes. Car il ne suffit pas de déléguer la compétence au bon niveau, conformément au principe de subsidiarité. Le gouvernement mondial constituerait néanmoins un progrès dans la mesure où il rendrait les bonnes décisions possibles (à défaut de les garantir).

 

[1] Ce peut être simplement, dans le monde d’aujourd’hui, ne pas avoir reçu une instruction adéquate.

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