Auteur: Jean-Sébastien Philippart

Jean-Sébastien Philippart est né en 1973 en Belgique. Titulaire d’un DEA en philosophie (UCL) et agrégé, il est Conférencier à l'Ecole Supérieure des Arts de Bruxelles.

L’homme et son iPhone 6 : l’être et le néant ?

Il est malheureusement de coutume pour la philosophie, du moins continentale, de cultiver une certaine technophobie en pensant apercevoir systématiquement dans la course au développement technologique les signes avant-coureurs de la fin de notre civilisation. La technologie ne serait rien d’autre que l’autodestruction programmée d’une culture occidentale mondialisant ses métastases. C’est principalement et d’abord Heidegger qui va donner ses lettres de noblesse à cette technophobie en conférant au caractère rudimentaire de sa répulsion des atours romantiques et métaphysiques.

L’angoisse de Heidegger devant le péril absolu que constitue pour lui la technique moderne ne manque toutefois pas de lucidité. En effet, bien avant l’ère du Web, les analyses heideggériennes mettent l’accent dans les années 50 sur la tendance massive à l’interconnexion comme l’un des traits essentiels de la technique moderne. Mais pour Heidegger un monde interconnecté est un monde où l’on ne se préoccupe plus des objets en tant que tels. L’obsession de l’interconnexion néglige les choses au profit de leur liaison, au profit du système. Les choses n’apparaissent plus alors que comme les pièces de rechange d’un système où toute chose perd sa singularité puisqu’elle est désormais destinée à être remplacée, une fois usée. Or un monde où l’on a perdu de vue les objets est un monde où l’on a perdu de vue ceux qui s’en préoccupaient : les sujets, c’est-à-dire les hommes. Pour Heidegger, la disparition des objets singuliers signe, dans un monde uniformisé par la technique, la disparition de l’homme comme être singulier et pensant auquel s’est substitué le consommateur.

Autrement dit, à l’heure du Web, le diagnostic sans remède des heideggériens (ou philosophes apparentés) peut être le suivant. Dans un monde façonné (et fasciné) par les réseaux sociaux, le sujet n’est plus maître chez soi nulle part. Virtuellement, mille regards, que dis-je, des millions de regards sont en mesure de s’approprier « ma » vie qui ne fait dès lors plus que circuler et se répand, se dissout dans les circuits électroniques. Or un sujet sans propriété, exproprié, n’est plus un sujet digne de ce nom.

Certes. Mais ce qui fait qu’un sujet peut en quelque sorte afficher sa vie, ce qui fait qu’un sujet n’est pas un monde clos sur soi mais un être qui s’expose et s’expose virtuellement au regard de tous, ce n’est pas d’abord le fait d’être pris dans un réseau technologique. C’est le fait d’être incarné. Pensons à ces moments de honte où l’on voudrait tout simplement ne pas être là, alors que notre corps, tout rouge, manifeste on ne peut plus lourdement notre présence. Mon corps est en même temps ce qui me trahit et fait que « ma » vie porte toujours la trace des autres — et de l’Autre qui m’assujettit à son désir. Que je le veuille ou non, mon corps fait de moi un être pris dans un ensemble de relations qui me dépassent.

Au nom de la maîtrise de soi*, faut-il pour autant vouloir « zapper » ce corps que je ne saurais voir ? Je remarque en tout cas que les contempteurs du Web reprochent à celui-ci d’exacerber le virtuel, c’est-à-dire pour eux le désincarné, alors qu’en réalité, le Web exacerbe notre incarnation. C’est pourquoi ça marche tant.

Ce qui est en cause me répondra-t-on n’est pas tant la circulation que la vitesse à laquelle ça circule. Marx l’avait déjà en effet souligné : l’infrastructure technologique se développe toujours plus vite que le reste, ce reste que les technophobes vont appeler « culture » en l’opposant à la barbarie technicienne. L’angoisse du technophobe vient au fond de ce qu’il se sent dépassé par des innovations technologiques qui bousculent ses habitudes culturelles.

Mais depuis quand être dépassé empêche-t-il de penser ? Rappelons que la chouette symbolise la philosophie parce qu’elle prend son envol au crépuscule, c’est-à-dire après que les choses ont eu lieu. Penser, c’est toujours penser après coup. Au beau milieu du désastre que constitue pour lui notre époque technicienne, Heidegger lui-même entend encore penser.

Cependant, à quoi bon penser s’il est déjà en quelque sorte trop tard ? Dans le cas de la technologie, comme le souligne l’œuvre de Gilbert Simondon, la tâche de la pensée consiste, par le recul, à comprendre le sens de ce qu’est vraiment un objet technologique. Comprendre en premier lieu que la technologie n’est pas d’abord un dispositif inhumain suscitant la fascination ou la répulsion, mais un mode de relation au monde intrinsèquement humain. Et à ce titre, un objet culturel comme un autre.

Et c’est précisément par cette compréhension qui réintègre l’objet technologique à la culture, que nous pouvons faire face aux dangers que peut contenir la technologie. Car de la même manière que l’homme peut se laisser emporter par ses passions, qui sont toujours des passions destructrices, l’objet technologique porte toujours potentiellement en lui une part aveugle qui le pousse à fonctionner de manière incontrôlée. Mais cette part aveugle nous ne pouvons y être attentifs qu’à condition de nous mettre à penser plutôt que de céder à la passion.

Autrement dit, la technophobie est une passion qui ne peut qu’exacerber le mal qu’elle croit dénoncer.

 

 

*Un sujet qui se maîtriserait serait un sujet qui ne cèderait pas à la volonté de puissance, laquelle n’appréhende le monde que du point de vue de l’utilité, mais qui saurait entendre que le monde se donne foncièrement sans raison, gratuitement. Si le heideggérien voit bien que le besoin de posséder finit par être possédé, il ne voit pas que la rhétorique de la gratuité précipite l’homme dans l’abîme d’une existence sans fondement.

 

Publié sur le FigaroVox le 12 septembre 2014

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