Auteur: Michel Herland

Michel Herland est professeur à l’Université des Antilles et de la Guyane, Martinique, Antilles françaises.

« Lourdes » comme douleurs

Cela commence par des mains, de vieilles mains toutes ridées qui frôlent, caressent une roche humide et noire. Nous sommes dans la grotte de Lourdes, les mains sont celles des fidèles, ils espèrent s’incorporer quelque chose de la Vierge Marie qui est apparue ici à une jeune bergère – l’Eglise l’atteste –, la Vierge qui fait des miracles, qui peut soigner les cas désespérés (le film rapporte que les médecins ont constaté 7000 guérisons inexpliquées depuis 1858 parmi lesquelles l’Eglise a reconnu 70 miracles).

Le miracle de Lourdes c’est en tout cas tout le déploiement de ferveur qui se manifeste autour de la grotte, les milliers de fidèles rassemblés dans la cathédrale de béton, les dizaines de milliers qui assistent à la messe en plein air dans les grandes occasions, les processions aux flambeaux, les chemins de croix suivis par une foule imposante. Des croyants venus parfois de très loin, des membres du clergé, des soldats en uniforme, des gitans dans leurs caravanes et des malades, beaucoup de malades, par trains entiers parfois ou dans des autocars adaptés. Des malades sur des brancards ou des chaises roulantes. Et des malades de la vie, comme ces prostitués des deux sexes opérant au Bois de Boulogne qui ont pris le chemin de Lourdes, eux aussi, dans on ne sait quelle attente. Tous accompagnés par des proches ou des bénévoles, reçus sur place et soignés par d’autres bénévoles avec une patience et une douceur admirables.

Et le miracle du documentaire de Thierry Demaizière et Alban Teurlai, c’est de montrer tout cela sans jamais tomber dans un voyeurisme malsain. Les deux cinéastes installent une empathie immédiate chez les spectateurs. Nous ne sommes plus confrontés à un infirme dont les difformités nous effraient mais face à un autre humain qui, simplement, n’a pas eu les mêmes chances que nous. Puisqu’un handicapé nous renvoie obligatoirement à nous-mêmes. Ce que nous ressentons alors n’est pas seulement de la pitié, c’est une forme d’amour pour un être tout aussi humain que nous, qui a eu le malheur de perdre à la grande loterie de la vie.

Les croyants acceptent – paraît-il – le malheur comme une épreuve imposée par Dieu. Mais que dire de cet enfant de trois ans, beau comme un cœur, qui s’est fait renverser par une voiture et n’est plus depuis lors qu’un pauvre être cloué à sa chaise roulante, à peine capable de prononcer quelques mots. Se rend-il compte de son sort ? On préfère qu’il n’en soit rien. Mais même si tel est le cas, l’épreuve demeure pour ses parents, pour sa mère qui se consacre entièrement à lui. Tout cela est-il nécessaire ? Est-ce vraiment dans le plan de Dieu ?

Epreuve ou punition ? Dieu, dans ce cas, ne ferait-il pas mieux de punir les méchants, ces gamins, par exemple, qui persécutent une collégienne affligée d’une maladie qui déforme son corps, qui vient tous les étés à Lourdes pour se donner le courage d’affronter la rentrée ? Et que dire de la douleur du papa chômeur obligé d’expliquer à la petite qu’il arrive à la fin des ASSEDIC et qu’ils ne pourront sans doute pas revenir à Lourdes l’été suivant ?

Il y a d’autres « cas » comme ces deux-là dans le film, d’autres histoires individuelles tout aussi déchirantes qui suscitent l’admiration devant la résilience des humains frappés par des « coups durs ». Mais l’on n’en sortira pas plus optimiste pour autant. Car nous avons appris la banalité du mal. Nous savons, hélas, que le même individu qui se dévoue corps et âme à un enfant malade peut être par ailleurs une brute qui torture, assassine sans états d’âme, par perversité, lâcheté ou simple obéissance.

Le film, pour sa part, se contente de montrer ; il ne commente rien. Les croyants y trouveront de quoi conforter leur foi. Les incroyants conviendront que la foi peut encourager chez certains la charité et l’amour du prochain. Et que, sans nul doute, Lourdes fait du bien aux malades qui s’y rendent, même s’ils n’en repartent pas guéris, comme aux personnes qui se dévouent auprès d’eux.

Lourdes, de Thierry Demaizière et Alban Teurlai, France, 2018.

 

(Vu en Martinique, avec quelques mois de retard sur la Métropole, dans la programmation de Tropiques-Atrium scène nationale.)

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3 Responses to “« Lourdes » comme douleurs”

  1. Eleonora Fojica dit :

    Lourdes et ce documentaire entretiennent la charité et l’amour du prochain… et, en premier lieu, l’espérance. L’espérance de guérison, l’espérance d’une vie nouvelle, l’espoir que, finalement Dieu répondra. La route de Lourdes, c’est la route de l’espoir. Et l’espoir fait vivre. L’espoir mène à Dieu. Les cinéastes ont raison de ne rien commenter.

  2. Sonia Elvireanu dit :

    Un commentaire touchant du film, il temoigne d’un phenomene reel de Lourdes et incite a la reflexion sur la vie de plusieurs perspectiveis, non seulement religieuse.

  3. Marie Faivre dit :

    j’ai apprécié votre article pour ce film , où la souffrance humaine reste sans réponse. De même, dans l’univers de la poésie, l’humain reste dans la perception, tout en acceptant de ne pas tout comprendre. “LOURDES” témoigne de la solidarité entre les humains ! Dans le même esprit, voir le film “HORS-NORMES” de Toledano et Nakache.