Richard Millet et le mal. Entretien avec Jacques Henric

Richard Millet, Déchristianisation de la littérature, Léo Scheer, 240 p., 16 euros.

C’est un fait, Richard Millet a été très peu présent dans les pages littéraires d’artpress. Une des raisons : nous ne recevions pas ses livres. Sans doute devait-il penser qu’il était inutile de faire envoyer des services de presse à une revue connue pour ses positions favorables aux avant-gardes artistiques et littéraires (liens anciens avec Tel Quel). Il est vrai que la perception que nous avions de lui était celle d’un romancier traditionnel, disons pour aller vite d’un écrivain anti-moderne. Il est possible aussi que certains propos de lui lus dans la presse, touchant à des domaines autres que la littérature, aient pu nous prévenir contre lui. Et puis, en 2012, il y a eu « l’Affaire ». « L’affaire Richard Millet », déclenchée par la publication de son livre Langue fantôme, suivi de Éloge littéraire d’Anders Breivik. Rappelons-nous : indignation, colère, réprobation, condamnation quasi unanime des médias, du milieu intellectuel, surtout littéraire : un écrivain apologiste d’un tueur de masse ! Richard Millet n’étant pas un écrivain auquel je portais attention, j’ai suivi de loin la polémique dans la presse. Je n’ai pas même eu la curiosité de lire son livre (je ne le lirai qu’au moment où les attaques visant Richard Millet atteindraient un degré de violence connaissant son acmé lors de l’indigne pétition lancée par Annie Ernaux demandant que le criminel fût chassé de la maison d’édition qui l’employait). Le souvenir de ma réaction à l’époque ? L’incrédulité. Comment un écrivain renommé, appartenant au comité de lecture d’une célèbre maison d’édition, Gallimard, catholique de surcroît, avait pu faire l’« éloge » d’un homme ayant en Norvège assassiné de sang-froid soixante-dix-sept jeunes adolescents et adolescentes et blessé cent cinquante autres ! Et si c’était le cas, comment n’avait-il pas été inculpé pour apologie d’un crime de masse ? Les deux cents signataires de la pétition d’Annie Ernaux obtinrent satisfaction : la mort symbolique de l’écrivain désormais marqué au sceau d’infamie, et une mort sociale. Richard Millet prié de quitter ses fonctions chez Gallimard, s’est ainsi trouvé privé de ses moyens de subsistance et d’une maison d’édition où publier ses livres. Pour ceux, accueillis par deux éditeurs, Léo Scheer et Pierre-Guillaume de Roux, les consignes de silence les visant – plus un compte rendu dans les pages littéraires des grands journaux – eurent pour inévitable effet des ventes en chute libre.

PASOLINI

Tout cela rappelé, pourquoi cette décision de donner aujourd’hui dans artpress la parole au réprouvé ? Parce qu’il publie un nouveau livre, Déchristianisation de la littérature, qui, par ses thèmes, donne l’un des possibles accès à l’ensemble de son œuvre. Parce que nous n’aimons pas les chasses à l’homme (y compris celles qui font des hommes des cochons – cf. nos récents éditos), et que la fatwa lancée contre sa personne perdure. Parce que le lecteur que je suis de Pier Paolo Pasolini, ayant enfin lu le livre de Richard Millet, puis sa Lettre aux Norvégiens sur la littérature et les victimes qui le complète, n’a pas compris pourquoi des intellectuels et écrivains français, admirateurs déclarés de Pasolini, s’en sont pris avec une telle violence à Millet. J’ai relu, pour l’occasion, dans les Dernières Paroles d’un impie, les analyses que Pasolini propose des attentats terriblement meurtriers de Brescia ou de la gare de Milan perpétrés par des groupes d’extrême droite et j’ai pu vérifier qu’elles annonçaient très exactement celles faites par Richard Millet des motivations du tueur d’Oslo: irrationalisme et nihilisme trouvant leur origine dans une culture de masse se diffusant dans les sociétés occidentales et, selon Pasolini, dans le «massacre systématique des valeurs anciennes». Si l’auteur de l’Expérience hérétique met en cause l’État italien, il désigne aussi les « responsables, par omission, […] bel et bien à chercher parmi les progressistes, les démocrates, parmi nous qui sommes désormais habitués à l’indignation ». Pour tout dire, il me semble que Richard Millet est, lui, beaucoup moins radical dans sa critique. Les laudateurs de Pasolini ont la mémoire labile, ils paraissent avoir oublié ses autres propos sur l’avortement et son jugement sur la révolte de Mai 68 (son parti pris pour les policiers opposés aux étudiants petits-bourgeois). « J’ai violemment heurté certaines consciences à gauche », reconnaît Pasolini. Y compris celle de ses proches amis écrivains. Heurtés oui, ils l’ont été, mais à la différence des mœurs en France, il n’y a pas eu une Annie Ernaux pour prendre la tête d’une cabale visant à l’empêcher de travailler et de publier. Ceux qui s’en sont chargés, les fascistes italiens, ont été plus expéditifs, ils l’ont assassiné. Je signale qu’un autre écrivain, allemand, Hans Magnus Enzensberger (cf. ma chronique dans ce numéro), dans le Perdant radical. Essai sur les hommes de la terreur, paru en 2006, a proposé une analyse de la psychologie et du comportement du tueur de masse (le « perdant radical »), qui rejoint en tout point celles de Pasolini et de Richard Millet.

ÉVÉNEMENT ABSOLU

Enfin, parce que, en un temps où le ventre qui nourrit la bête immonde, l’antisémitisme, redevient terriblement fécond, en Europe et particulièrement en France; où le déni de la Shoah prend une inquiétante ampleur; où après qu’une partie non négligeable du milieu littéraire et intellectuel a été gangrenée par ce mal au cours du 20e siècle (cf. mon livre Politique); où aujourd’hui certains partis politiques siégeant à l’Assemblée en sont atteints, il est bon qu’un écrivain, Richard Millet, soit non seulement indemne de ce mal mais se batte pour le vaincre. Dans son court texte Israël depuis Beaufort (2015), il qualifie Auschwitz d’« événement absolu », dit tenir Shoah, le film de Claude Lanzmann pour un des grands films de l’histoire du cinéma, affirme comme catholique son lien profond au judaïsme. « Être antisémite, écrit-il, c’est se séparer de l’origine et de l’héritage. » Dès lors, faut-il s’étonner que le chrétien libanais de cœur qu’il est resté s’alerte des dangers pesant sur l’existence de l’État d’Israël, ce pays qu’il voyait enfant d’un œil envieux depuis le château de Beaufort ? Comment cet homme, avec lequel on peut être en désaccord, avec qui il est légitime de débattre, rudement s’il le faut, a-t-il pu être cloué au pilori avec l’étiquette infamante de « fasciste » et banni du milieu littéraire ? Pourquoi tant de haine ? Est-ce, lors de la guerre qui faisait rage en 1975 au Liban, l’engagement du jeune homme de vingt ans qu’il était auprès des chrétiens libanais qu’on lui fait payer ? Le pays où il avait longtemps vécu et qu’il considérait comme sa seconde patrie, faut-il le rappeler, était occupé par les combattants de l’OLP (Organisation de libération de la Palestine), groupe terroriste responsable notamment du massacre en 1972 à Munich, des onze membres de l’équipe olympique israélienne. Les fedayin étaient alors les héros chers au cœur des intellectuels de gauche en France (j’en sais quelque chose), quand les chrétiens libanais, les Kataëb, étaient considérés comme fascistes. Enfin, dernière raison à la présence de Richard Millet dans ce numéro d’artpress, et serait-elle la seule, elle aurait sa complète légitimité : Richard Millet est un écrivain important, reconnu et loué à juste titre par la critique pour ses romans, ses essais sur la musique, ses textes sur Marcel Proust, Georges Bataille, Maurice Blanchot, Pierre Jean Jouve, Thomas Bernhard, W. G. Sebald, Guy Debord, Claude Simon… Mais c’était avant « l’Affaire ». Affaire sur laquelle Richard Millet revient immanquablement dans l’entretien qui suit. ■ JH

 

Vous qualifiez Anders Breivik d’« écrivain par défaut ». Il en est d’autres, chez qui le ratage dans le symbolique conduit à de redoutables passages à l’acte dans le réel. Je pense à Robespierre et Saint-Just, écrivains ratés disant le Bien et fervents pratiquants de l’invention du médecin droit-de l’hommiste Joseph Ignace Guillotin, auxquels on peut opposer Sade, disant le Mal, mais condamnant dans le réel la violence terroriste et le recours à la peine de mort. Ce qui a paru incompréhensible, c’est que Breivik ne prenne pas pour cibles des musulmans… Il faut établir une différence entre le révolutionnaire et le terroriste. Un parallèle avec Robespierre donnerait trop d’importance à Anders Breivik, qui n’est en vérité qu’un symptôme et un pauvre type. Je voudrais cependant mettre ici en regard l’écriture à la guillotine et l’écriture à la Kalachnikov, c’est-à-dire l’écriture dans le défaut de littérature. Breivik est l’auteur d’un kouglof de 1500 pages, une compilation de toutes les théories « modernes », notamment déconstructionnistes, qu’il attaque. J’ai eu ce pensum en main. Breivik y tentait, presque à la Michel Foucault, mais sur le mode Wikipédia, une archéologie de la décadence de l’Occident. Des déconstructionnistes, il n’avait manifestement rien compris, mais ils étaient selon lui responsables d’un état de fait qui l’a convaincu de passer à l’action. Mauvaise lecture du monde qui aboutit au délire meurtrier. On peut dire qu’il est un écrivain par défaut. Pour ce qui est de tuer des musulmans, je ne suis pas sûr qu’à l’époque il y en ait eu assez, en Norvège, pour qu’il commette un massacre ciblé. On est néanmoins frappé par la facilité avec laquelle il a pu commettre ce massacre de masse, comme par la « perfection » de son plan et l’aisance de sa réalisation… Quant à mon texte, en effet, on n’avait lu (ou voulu lire) que ceci : « Éloge d’Anders Breivik », et non pas « Éloge littéraire ». Littéraire dans un sens bien sûr ironique. J’ai vite compris que l’ironie est inadmissible, aujourd’hui, car politiquement incorrecte, dans un contexte de relativisme absolu, surtout si on interroge l’arrière-fond des crimes de Breivik : la question de l’immigration de masse, à quoi il a donné une solution criminelle. On m’a fait entendre que je dépassais les bornes. Mais est-ce bien ce texte-là qu’on a critiqué, et non pas plutôt la première partie du livre, Langue fantôme, essai sur la paupérisation de la littérature ? J’ai la conviction qu’on a voulu m’abattre à cause de ma position chez Gallimard, des deux prix Goncourt dont j’avais été l’« éditeur », de l’exigence dont je faisais preuve en matière de littérature… Je devenais gênant. On m’a même réputé violent, alors que je suis, comme dirait Rousseau, l’homme le plus doux du monde [rires]. Je veux dire par là que je ne suis pas un ambitieux : réussir dans la carrière éditoriale ne m’intéressait pas particulièrement ; je faisais correctement mon boulot, chez Gallimard, mais les petits marquis ne l’ont pas entendu de cette oreille, et ils ont trouvé Breivik pour m’éliminer.

Je voudrais revenir sur la question du nihilisme. Pourrait-on faire un lien entre ce Breivik et les tueurs de Charlie Hebdo ? Un théologien protestant, pardon : je fais un lapsus intéressant, mais gardez-le [rires], je voulais dire islamique, vous dirait que les islamistes ne sont pas de vrais croyants de l’islam. Comme me le rappelait un ami musulman, le jihad n’est pas seulement la guerre sainte : c’est un comportement général, quotidien, incluant la pratique de la charité et le respect d’autrui, quel qu’il soit. Le parallèle entre Breivik et les islamistes est tentant, puisqu’il s’agit de paranoïaques qui cherchent des cibles symboliques mais qui creusent leur propre tombe. Dans un cas, de jeunes militants socialistes norvégiens pétris de bons sentiments ; dans l’autre, des « acteurs » de la décadence de l’Occident, notamment des blasphémateurs de l’islam. Breivik, lui, ne croit plus en rien ; les autres sont des « fous » d’Allah ; les uns et les autres des nihilistes, en effet, et bien loin de ces anachorètes ivres de Dieu des premiers temps de l’Église ou des mystiques de l’islam.

Chez les islamistes, il y a tout de même une logique religieuse derrière, dévoyée ou pas, mais opérante. Ce n’est pas le cas chez Breivik. Breivik appartient à l’aire luthérienne, mais il est déjà sorti de la religion chrétienne ; il vit dans une ère où le consumérisme a remplacé l’office religieux. La Norvège est un des pays les plus riches du monde : comment articuler la culpabilité liée à cette richesse et la dimension idéologique de l’immigration de masse ? Breivik vit dans la nostalgie d’un ordre chrétien qui n’existe presque plus – ou alors de façon parodique. Les autres, les tueurs islamistes, sont soit des convertis récents, soit des musulmans qui ont redécouvert l’islam en banlieue ou en prison. Nulle tradition véritable : nul itinéraire spirituel. Les incroyants et les convertis vivent dans un mimétisme de l’excès nihiliste. La question du nihilisme est bien sûr celle du Mal. Breivik en est un bras armé, tout comme les islamistes qui entendent dénoncer le matérialisme « impie » de l’Occident par des moyens nihilistes : ils sont tous pris dans la nasse du Mal, y compris ceux qui, notamment des lycéens, estiment que les journalistes et caricaturistes de Charlie Hebdo n’ont eu que ce qu’ils méritaient. Triomphe de la pulsion de mort post-chrétienne…

POST-LITTÉRATURE

Venons-en à votre dernier livre, Déchristianisation de la littérature.Vous parlez de «post-littérature». Qu’entendez-vous par là ? C’est une littérature asservie à un modèle romanesque international, tout comme il y a un hamburger ou un kebab international. Un roman à dominante anglo-saxonne, dépourvu de style, même de langue, formaté pour sa version filmique, un lectorat « cool », forcément politiquement correct. Le roman étant devenu le genre hégémonique, tout ce qui n’en relève pas n’appartient plus, commercialement, à ce qu’on appelle encore la littérature. Il me semblait intéressant de trouver un terme un peu plus percutant pour désigner cette production qui est au-delà du postmoderne même : la post-littérature, comme il y a une post-histoire. On me l’a reproché, bien sûr. Dans Langue fantôme, je nommais quelques grandes têtes molles, comme Le Clézio, en montrant notamment que la phrase de ce prix Nobel était du spaghetti tiédasse. On s’en est servi pour me faire payer ce que j’avais déjà dit, en 2010, dans l’Enfer du roman, à savoir qu’il n’y a presque plus de littérature en France, et que ce qui se publie relève en général de la fausse monnaie. Je devenais un traître ; s’en est suivi ce que vous savez : idéologisation de mes remarques, tribune d’Annie Ernaux dans le Monde, accompagnée d’une pétition signée d’une centaine de noms, démission du comité de lecture de Gallimard, opprobre, mort sociale, etc.

L’état de la littérature, tel que vous le décrivez, vous en rendez responsable la déchristianisation de l’Occident. Or, un grand nombre des écrivains que vous estimez, voire admirez, ne sont pas vraiment chrétiens, voire sont carrément athées : Proust, Kafka, Pessoa, Céline, Artaud, Bataille, Blanchot, Pasolini, Debord, Ponge, Joë Bousquet, Claude Simon, Genet, Sebald… Dans vos écrits, le mot « athée » est toujours connoté très négativement. Ne vaut-il pas mieux un vrai athée qu’un chrétien habité par des vertus chrétiennes devenues folles, comme disait Chesterton ? Il m’arrive, en effet, de m’entendre beaucoup mieux avec des athées qu’avec les catholiques – les cathos de gauche, disons. Le mot « athée » avait une résonance très forte, quand j’étais enfant et qu’on me catéchisait. Il sonnait de façon effrayante et il a gardé pour moi une puissante charge négative. Le titre de mon essai est sans doute un peu excessif. Il suggère que la sortie du christianisme est dans un rapport de concomitance avec la sortie de la langue, en tout cas d’une vision de la langue et du monde qui a été la nôtre pendant des siècles, notamment dans la pratique littéraire et notre conception de la culture. On vit dans le culturel, non plus dans la culture : dans le divertissement, dans des pratiques ludico-consuméristes, et non dans l’expérience intérieure. Or, il me semble qu’en gros, l’invention des grandes formes, notamment du roman, est concomitante du christianisme. Ce qu’on appelle le roman grec et latin relève plutôt de la fable, de la chronique, souvent merveilleuse, mais elle reste anecdotique par rapport à la poésie, l’histoire, la tragédie, la philosophie. Le roman est une affaire chrétienne, peut-être même catholique, comme vous le suggérez dans votre essai à propos de la peinture et du mal. Le roman ne m’intéresse vraiment qu’en tant qu’il parle du mal. Gardons ça à l’esprit, si nous voulons comprendre quelque chose à cette affaire, qu’on soit catholique ou pas. Sade l’a fait en matérialiste absolu, et Bataille, qui fut séminariste, et Artaud, à travers la question de l’envoûtement : ses lettres de Rodez sur le Christ sont bouleversantes. Je voulais interroger cette ère de l’après, dans laquelle nous entrons, pour moi avec une curiosité mêlée d’inquiétude, voire d’angoisse. Serons-nous encore lus demain ? L’université maintiendra-t-elle son système de valeurs symboliques, de hiérarchisation ? Elle me semble en train de vaciller, elle aussi. David Foenkinos sera étudié à l’université… Je ne plaisante pas. À propos du roman, je me posais la question du lien entre l’écrit et la vie. Qu’y a-t-il à vivre, aujourd’hui, au-delà du cercle narcissique et petit-bourgeois moral ? Je relisais le début de Souvenirs de la maison des morts et je me demandais quel écrivain, aujourd’hui, à part Régis Debray, qui s’est retrouvé, il y a plus d’un demi-siècle, comme Dostoïevski, devant un peloton d’exécution, quel écrivain a vécu quelque chose d’autre que sa propre névrose ?

Ce lien entre la vie et l‘écrit est une de vos préoccupations. Vous y revenez souvent, vous citez notamment Bataille se demandant pourquoi s’attarder à un livre auquel l’auteur n’a manifestement pas été contraint. Le vécu n’est pas nécessairement une aventure héroïque, le voisinage avec la mort, comme Dostoïevski, ou comme dans votre cas, la participation à une guerre. Ce peut-être une expérience intérieure intense (voir Bataille, Kafka, ou les mystiques). Bien sûr. Et si vous appliquez ce précepte bataillien, combien de livres ont de l’importance ? J’ai acheté l’autre jour les Écrits intimes de Roger Vailland. Je n’avais jamais lu une ligne de Vailland : je découvrais un écrivain d’une lucidité impressionnante, qui avait la pratique d’une langue classique, dépouillée, et qui avait, comme on dit, beaucoup vécu : traversée du communisme, comme vous, sexualité singulière, grand voyageur, participation au Grand Jeu, refus de s’en laisser conter… L’intensité, la puissance de la nécessité, de l’expérience intérieure ou de celle du dehors, voilà ce qui devrait permettre de reconnaître pour tel un écrivain, aujourd’hui. C’est pourquoi je n’en vois guère…

J’ai rencontré Vailland par l’intermédiaire de mon ami Arthur Adamov, et je ne vous étonnerai pas en vous disant qu’il fut une sorte de modèle d’écrivain communiste, pour le jeune militant que j’étais alors. Libertin, anti-stalinien, ennemi du réalisme socialiste, mal vu par l’Aragon apparatchik de l’époque…Tout pour me plaire. Mais revenons au roman. Dans votre essai l’Enfer du roman, vous écrivez « le roman manque de vérité, à cause de la Technique ». Et vous ajoutez qu’il peut être sauvé par le récit. Vous dîtes dans le même élan l’importance que vous attachez à la notion de témoin. J’ai d’abord été hanté par le récit à la Gide : un genre inclassable, souvent écrit à la première personne, roman déguisé, très bref. Il y a aussi ce que Blanchot dit du récit. Le récit, selon lui, c’est là où le roman ne peut pas aller. Il y a en lui une extrême exigence de vérité, comme dans l’Arrêt de mort qui est probablement son plus beau livre. Si le récit va là où le roman ne peut plus aller, c’est la question de la position par rapport au réel qui est ainsi posée. Le réel, me semble-t-il, est préempté par les forces négatives, nihilistes qui, en inversant la vérité, le dénaturent, si bien qu’on ne sait plus à quelle réalité on a affaire. Dès lors, il importe de jouer le récit contre le roman, de redonner au jeu narratif une puissance qu’il a perdue dans le narcissisme, qui est une figure du nihilisme. L’écrivain doit revenir au réel, en tant que témoin, y compris jusqu’au martyre, puisque c’est étymologiquement le sens du mot témoin. Témoigner, oui, mais à quel prix, dans un monde totalement inversé, comme dirait Debord ?

JE SUIS EN GUERRE

Témoin dîtes-vous, mais témoin actif. Dans l’Opprobre, vous écriviez en 2008 : « Je suis en guerre. » Il ne s’agit pas que d’une guerre littéraire. Votre conception du catholicisme ne va pas de soi, y compris aux yeux de beaucoup de chrétiens… Vos propos sur la guerre les ont choqués, et pas seulement eux. Pourtant des catholiques guerriers, il y en a eu dans l’histoire du catholicisme, sans armes ou avec : saint Bernard de Clairvaux, Jeanne d’Arc, Péguy, Bernanos, Bloy, les Cristeros au Mexique, les chrétiens d’Orient qui se battent contre Daesh, récemment le gendarme Arnaud Beltrame… Je suis fasciné depuis l’enfance par la figure du moine-soldat. Mais là n’est pas l’important. La guerre, je n’en ai jamais fait l’apologie ; mais il est des situations, comme ce fut le cas pour Simone Weil s’engageant dans les Brigades internationales pendant la guerre Espagne, où vous prenez la décision de combattre, souvent de façon modeste, non parce que l’État vous l’ordonne mais parce que vous estimez la cause juste. C’est ce qui m’a conduit à me retrouver, il y a quarante-trois ans, auprès des chrétiens libanais, contre les Palestiniens qui, armés, faisaient la loi dans une grande partie du Liban. J’ai déclaré, lors d’un débat au Centre Pompidou, à l’époque où j’étais encore fréquentable, qu’il y avait parfois, au cœur du combat, dans le crépitement des armes à feu, une sorte d’excitation, presque une jouissance. Une femme s’est levée pour dire que mes propos étaient monstrueux. Une jeune Libanaise, présente dans la salle, lui a répliqué : « Madame, vous n’avez rien compris : moi qui suis née dans la guerre, je peux témoigner qu’il existe bien une excitation donnée par les armes automatiques et l’état de guerre. » Dois-je rappeler quelle poésie et quels enseignements ont tirés de la guerre Apollinaire, Cendrars, Jünger, Paulhan, dans le Guerrier appliqué, Malaparte ? Pour ce qui est des chrétiens d’Orient, nul ne s’en soucie vraiment. Ils ont le choix entre l’exil et une mort lente, dans une situation de citoyens de seconde zone – des dhimmis de la politique internationale. Ces gardiens de l’origine sont les grands perdants de ce qui se passe au Proche-Orient. J’ai écrit sur eux ; je retournerai bientôt en Syrie pour tourner un documentaire à leur sujet. L’islam veut effacer du Proche-Orient toute trace de christianisme pour ne laisser place qu’à la dialectique sunnite/chiite. Mais il y a aussi un tout petit pays, au bord de la mer Méditerranée, qui a pour nom Israël et qui nous rappelle qu’avant l’islam, avant le christianisme, il y avait le judaïsme.

Quel est justement votre lien de catholique à Israël ? Vous l’évoquez longuement dans votre livre Israël depuis Beaufort. En tant que catholique, comment pourrais-je nier mon lien au judaïsme ? Et sur un autre plan, en tant qu’amoureux de la musique, comment ne saurais-je pas gré de ce que je dois aux compositeurs et interprètes juifs ? Mon enfance libanaise m’a rendu très tôt proche de ce pays, Israël, qui nous était interdit, qu’on ne pouvait pas même photographier, depuis le lieu où nous nous promenions, au sud du Liban, comme ce château de Beaufort, bâti par les croisés, et surplombant la Galilée.

Vous insistez beaucoup sur votre lecture de la Bible, de l’Ancien Testament, à l’exemple de Claudel. Un petit éditeur, Les Provinciales, a republié le texte de Claudel, Une voix sur Israël, un texte admirable, détaché de sa somme sur la Bible, et je m’inscris tout à fait dans cette concaténation. Je pense aussi au texte de Bloy, beaucoup plus difficile, le Salut par les juifs, livre que Kafka et Levinas admiraient. La Bible, oui, voilà qui nous ramène au commencement, avec son cortège de pères et docteurs de l’Église, de mystiques, d’écrivains…■

Christianisme et islam (II) – De la tromperie

Après le martyre qui est considéré comme une voie privilégiée d’accès à la sainteté tant chez les catholiques que chez les musulmans mais qui ne revêt pas la même signification pratique dans les deux religions, un autre sujet mérite d’être exploré, celui de la tromperie. La tolérance des musulmans envers la taqiya est bien connue. Par contre, on attendrait de l’Église qui interdit le mensonge dans son huitième commandement[i] une condamnation sans appel. C’est pourquoi la parabole de l’intendant infidèle, retenue dans la liturgie, ne peut que soulever l’incompréhension.

Vendredi 4 novembre 2016 – 31ème semaine du « temps ordinaire »
Lecture de l’Évangile selon saint Luc, chap. 16 (1-8)
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Un homme riche avait un gérant qui lui fut dénoncé comme dilapidant ses biens. Il le convoqua et lui dit : ‘Qu’est-ce que j’apprends à ton sujet ? Rends compte de ta gestion, car tu ne pourras plus être mon gérant.’
« Le gérant se dit en lui–même : ‘Que vais-je faire puisque mon maître me retire la gestion ? Travailler à la terre ? Je n’en ai pas la force. Mendier ? J’aurais honte. Je sais ce que je vais faire, pour qu’une fois renvoyé de ma gérance, des gens m’accueillent chez eux.’ Il fit alors venir, un par un, ceux qui avaient des dettes envers son maître. Il demanda au premier : ‘Combien dois-tu à mon maître ?’  Il répondit : ‘Cent barils d’huile.’ Le gérant lui dit : ‘Voici ton reçu, assieds-toi et écris cinquante.’ Puis il demanda à un autre : ‘Et toi, combien dois-tu ?’ Il répondit : ‘Cent sacs de blé.’ Le gérant lui dit : ‘Voici ton reçu, écris quatre-vingts.’
« Le maître fit l’éloge de ce gérant malhonnête car il avait agi avec habileté ; en effet les fils de ce monde sont plus habiles entre eux que les fils de la lumière. »

Si les paraboles sont souvent difficiles à interpréter, celle-ci défie la morale la plus élémentaire. Comment le maître trompé peut-il faire l’éloge de l’habileté de celui qui l’a trompé ? Ce maître serait-il un anarchiste, hostile à la propriété privée ? Rien ne le laisse supposer. D’ailleurs l’« admiration » du maître pour le gérant malhonnête ne l’a pas empêché de le renvoyer et il n’est aucunement question, après son coup d’éclat, de le réembaucher. Et puis même, que peut bien signifier l’admiration pour une habileté mise au service d’un vol ? On comprend tout-à-fait que Jésus exhorte les « fils de la lumière » à faire preuve d’habileté au service de la religion mais était-il besoin pour autant de louer, entre toutes les habiletés, celle d’un « intendant malhonnête » ?

le-gerant-malhonnete

Certains exégètes se sont employés à démontrer que l’intendant (ou le gérant) n’était pas vraiment malhonnête, du moins avant son renvoi[ii]. Tel serait le cas, en effet, s’il avait dilapidé les biens de son maître par simple incompétence. Le texte n’interdit pas absolument cette interprétation – quoique l’incompétence n’aille guère avec l’habileté – mais elle ne nous mène pas bien loin. Lorsque le maître traite son intendant de malhonnête, sa malhonnêteté est en effet avérée.

La parabole soulève une autre énigme. Pourquoi l’intendant n’a-t-il pas fait une entière remise des dettes et, plus précisément, pourquoi cinquante barils d’huile au lieu de cent dans un cas et quatre-vingts sacs de blé au lieu de cent dans l’autre cas, soit des remises respectives de 50% et de 20% ? Les prêts à intérêt étaient théoriquement interdits chez les juifs (e.g. L’Exode, 22, 24) mais tolérés en pratique. Des taux différents sur l’huile et le blé pouvaient s’expliquer par le risque d’une tromperie possible, dans le cas de l’huile (en l’occurrence, la diluer avec de l’eau dans les jarres remises au créancier)[iii]. Bien que cela ne soit nullement explicité dans l’Évangile, il est imaginable que l’intendant ne fasse en réalité que contraindre son maître à respecter la loi des anciens.

Accepter cette interprétation serait cependant totalement contraire à la lettre de la parabole. Si Jésus avait voulu exempter l’intendant de ses fautes et vanter seulement son habileté, il lui aurait été facile de le faire. Or rien dans la lettre du texte n’autorise à mettre en doute sa malhonnêteté. Force est donc de retenir de cette parabole qu’un intendant malhonnête est digne d’éloge.

La suite de la parabole, ou plutôt de la morale qu’il faut en tirer, est donnée au début de l’Évangile du jour suivant.

Samedi 5 novembre 2016 – 31ème semaine du « temps ordinaire »
Lecture de l’Évangile selon saint Luc, chap. 16 (9)
Et moi, je vous dis : « Faites-vous des amis avec de l’argent malhonnête, afin que le jour où il ne sera plus là, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles ».

La formulation étonne à nouveau. On peut donc avoir de l’argent malhonnêtement gagné, à condition de s’en servir pour (se faire) des amis ! Ce verset est interprété par l’Église comme un appel à faire la charité. Les bonnes œuvres seront comptabilisées en tant que trésor céleste, conformément à une autre parole de Jésus : « Ne vous amassez pas des trésors sur la terre … mais amassez-vous des trésors dans le ciel » (Matthieu 6, 19-20). Il n’empêche que le verset de l’Évangile de Luc semble encourager une nouvelle fois à déployer une certaine habileté dépourvue de scrupules : peu importe comme vous avez gagné cet argent pourvu que vous l’utilisiez pour le bien.

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A côté des Évangiles, le Coran a au moins le mérite de la clarté. L’islam est une religion combattante qui envisage de s’étendre par des guerres de conquête. Dès lors, toutes les ruses sont permises. Plusieurs  versets du Coran justifient la tromperie face aux infidèles.

taqiya

Extrait du Coran, sourate III, « La famille de ‘Imran », versets 28-29[iv]
Que les croyants ne prennent pas pour alliés des infidèles plutôt que des croyants. Ceux qui le feraient ne doivent rien espérer de la part de Dieu, à moins que vous n’ayez à craindre quelque chose de leur côté. Dieu vous avertit de les craindre : car c’est auprès de lui que vous retournerez. Dis-leur : Soit que vous cachiez ce qui est dans vos cœurs, soit que vous le produisiez au grand jour, Dieu le saura. Il connaît ce qui est dans les cieux et sur la terre et il est tout puissant (n.s.).

Extrait du Coran, sourate XVI, « L’abeille », verset 106[v]
Celui qui renie Dieu après avoir eu foi en Lui – excepté celui qui a subi la contrainte et dont le cœur reste paisible en sa foi -, ceux dont la poitrine s’est ouverte à l’impiété, sur ceux-là tomberont le courroux de Dieu et un tourment terrible.

Dans le passé, ce verset a été utilisé par exemple par les Morisques sous la coupe d’un souverain chrétien en Andalousie. Annie Laurent cite une fatwa du mufti Ahmed Ibn Jumaïra (en 1504) donnant des consignes précises à ce sujet. Des musulmans forcés par les chrétiens d’injurier Mahomet étaient autorisés à le faire à condition de penser en eux-mêmes que leurs paroles étaient prononcées par Satan. S’ils étaient obligés de boire du vin ou de manger du porc, ils pouvaient le faire également à condition de condamner mentalement cet acte impur[vi].

Le même verset a été et est encore utilisé par les chiites minoritaires en milieu sunnite. La même Annie Laurent rappelle ainsi que lorsque Hafez El-Assad (père de Bachar), alaouite, a pris le pouvoir à Damas, en 1970, il a « multiplié les gestes destinés à se faire passer pour un musulman orthodoxe aux yeux du monde sunnite ».

La dissimulation est enfin une stratégie employée par des musulmans dans les pays occidentaux pour convaincre que l’islam est une religion parfaitement compatible avec les droits de l’homme, en édulcorant tout ce qui leur est de fait contraire (place des femmes, violence, liberté de conscience, etc.) Comme ces musulmans installés ne vivent sous l’emprise d’aucun danger réel, comme leur vie n’est pas menacée, ils ne devraient donc pas en principe employer la ruse. Du moins sur la foi du Coran. Car celle-ci est explicitement autorisée par des hadiths dans d’autres cas, à commencer par la guerre. « La guerre, c’est la ruse «  (al-Boukhari, 3029 ; Mouslim, 58) : il est ainsi considéré comme licite de se dissimuler pour approcher une ville ennemie. Par contre la trahison d’un traité ou d’un pacte, même informel, est censément interdite. À cet égard, le site convertistoislam.fr cite l’exemple suivant :

Omar Ibn al-Khattab a adressé à  un homme qu’il avait envoyé commander une armée ceci : « Il m’est parvenu que certains d’entre vous se mettent à la poursuite du mécréant non arabe jusqu’à l’obliger à se réfugier sur une montagne et se sauver et lui disent alors : ‘n’aie pas peur’. Et puis quand ils le saisissent, ils le tuent. Au nom de Celui qui tient mon âme en Sa main, s’il s’avère que quelqu’un s’est comporté de la sorte, je lui trancherai la gorge ».[vii]

D’une manière générale, il est interdit de mentir. Sur le même site :

Cheikh Abdoul Aziz Ibn Baz a dit : « Il est recommandé au croyant d’avoir rarement recours au serment, même quand il dit la vérité. Car le fréquent recours au serment peut entraîner l’homme dans le mensonge. Or le simple fait de mentir est interdit. Aussi est-il bien plus grave d’y ajouter un serment. Si toutefois une nécessité fondée sur un intérêt bien compris oblige quelqu’un à prononcer un faux serment, il peut le faire sans gêne en raison du hadith d’Um Kalthoum: « Le menteur n’est pas celui qui tient de bons propos (inexacts) afin de réconcilier les gens » (al-Boukhari, 2546 ; Mouslim, 2605).

Il y a donc des exceptions. On peut par exemple raconter à chacune de deux parties ennemies que l’autre désire la paix afin de les mettre en situation d’accepter une paix à laquelle aucune des deux n’aurait songé ! Ou bien, pour détourner le bras d’un assassin, je peux prétendre que l’homme qu’il entend tuer est mon frère, etc. La guerre est une autre de ces exceptions, comme on l’a vu.

Sous cet éclairage, la taqiya apparaît donc licite pour les islamistes qui se considèrent en guerre contre l’Occident. Et cela vaut autant pour les terroristes qui peuvent afficher ostensiblement les mœurs du pays qu’ils entendent frapper (boire de l’alcool, manger du porc, etc.) que pour les idéologues et autres imams qui sont ainsi en droit de défendre les droits de l’homme (et de la femme) en public, tout en prêchant le contraire à leurs « frères ».

On pourrait néanmoins faire valoir que les musulmans installés dans un pays occidental adhèrent à un pacte tacite de non-agression à l’égard du pays d’accueil au terme duquel ils s’engagent à respecter ses valeurs et que trahir ce pacte est contraire à l’islam. Bien que ceci, à l’évidence, ne vaille pas pour les terroristes venus d’un pays musulman, il y aurait là un moyen de persuader les imams de prêcher en faveur de l’acceptation desdites valeurs.

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La conclusion de cet article sera donc la même que pour le premier. Les textes chrétiens ne sont pas moins choquants que ceux de l’islam. Ils le sont même tellement, parfois, qu’ils semblent défier le bon sens. C’est aussi vrai pour l’histoire des sept frères poussés par leur mère au martyre que pour l’apologie de l’intendant infidèle. A cet égard, on préfèrerait plutôt l’islam qui recommande la dissimulation face aux infidèles plutôt que de sacrifier sa vie pour un motif somme toute futile, et qui condamne rigoureusement la trahison. Par contre, nul ne niera que le christianisme, aujourd’hui du moins, prône véritablement l’amour et la paix conformément à la lettre des Évangiles. On n’en dira pas autant de l’islam, alors que le Coran recommande le djihad au service duquel il met la ruse et le martyre. À nouveau, il paraît donc légitime d’exiger des partisans de cette religion la clarification qui passe par une révision de leurs textes sacrés, à commencer par le Coran : non, Allah ne demande pas aux croyants d’aller guerroyer contre les infidèles et les assassins qui commettent des attentats à l’aveugle ne sont pas attendus au paradis par soixante-douze vierges mais ils rôtiront en enfer, qu’ils utilisent ou non la ruse !

 

[i] Huitième commandement : « La médisance banniras et le mensonge également », Catéchisme de l’Église catholique.

[ii] Yves I-Bing Cheng, « La parabole de l’intendant avisé », www.entretienschretiens.com.

[iii] Cf. J.D.M. Derrett, Law in the New Testament cité par Yves I-Bing Cheng.

[iv] Traduction de Kasimirski ; verset 27 selon d’autres traductions qui optent pour « Dieu vous avertit de le (plutôt que les) craindre ».

[v] Nous abandonnons ici Kasimirski (16, 109) dont la traduction est fautive.

[vi] Annie Laurent, « La taqiya ou le concept coranique qui permet aux musulmans radicaux de dissimuler leurs véritables croyances », www.atlantico.fr/decryptage/taqiya-ou-concept-coranique-qui-permet-aux-musulmans-radicaux-dissimuler-veritables-croyances-annie-laurent-2445946.html.

[vii] http://www.convertistoislam.fr/article-dossier-le-mensonge-en-islam-et-qu-est-ce-que-la-taqiya-83748295.html

[vii] Ibid.

Christianisme et islam – (I) Du martyre

Pour répondre aux dérives guerrières de l’islamisme radical, on a parfois suggéré la réunion d’une sorte de consistoire musulman de France qui expurgerait les textes sacrés de l’islam des passages prônant des pratiques incompatibles avec la morale laïque et républicaine. Cette proposition que nous avons nous-même défendue[i] ne se heurte-t-elle pas non seulement au constat suivant lequel la Bible renferme d’innombrables versets absolument contraires à ladite morale, mais encore au fait que la liturgie de l’Église catholique, aujourd’hui, reprend quelques-uns d’entre eux dans les lectures qu’elle adresse aux fidèles lors des messes ? Considérons donc deux exemples pris presque au hasard dans la liturgie des premiers jours de novembre et mettons-le en rapport avec le Coran. Dans ce premier billet sera examinée la question du martyre. Le suivant concernera la tromperie.

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Dimanche 6 novembre 2016 – 32ème dimanche du « temps ordinaire »

Lecture du Deuxième livre des Martyrs d’Israël
En ces jours-là, sept frères avaient été arrêtés avec leur mère. À coup de fouets et de nerfs de bœufs, le roi Antiocos voulut les contraindre à manger du porc, viande interdite. L’un d’eux se fit leur porte-parole et déclara : « Que cherches-tu à savoir de nous ? Nous sommes prêts à mourir plutôt que transgresser les lois de nos pères. » Le deuxième frère lui dit, au moment de rendre le dernier soupir : « Tu es un scélérat, toi qui nous arraches à cette vie présente, mais puisque nous mourrons par fidélité à ses lois, le Roi du monde nous ressuscitera pour une vie éternelle. » Après cela, le troisième fut mis à la torture. Il tendit la langue aussitôt qu’on lui ordonna et il présenta ses mains avec intrépidité, en déclarant avec noblesse : « C’est du ciel que je tiens ces membres, mais à cause de ses lois je les méprise, et c’est par lui que j’espère les retrouver. » Le roi et sa suite furent frappés de la grandeur d’âme de ce jeune homme qui comptait pour rien les souffrances. Lorsque celui-ci fut mort, le quatrième frère fut soumis aux mêmes sévices. Sur le point d’expirer, il parla ainsi : « Mieux vaut mourir par la main des hommes, quand on attend la résurrection promise par Dieu, tandis que toi, tu ne connaîtras pas la résurrection pour la vie. 

Ce texte est une version expurgée et tronquée du récit dont l’intégralité constitue le chapitre 7 du Deuxième livre des Maccabées dans la Bible de Jérusalem. Il fait l’impasse sur les détails des supplices des quatre premiers frères (couper la langue de la victime, enlever la peau de sa tête, lui couper les extrémités et finalement la passer à la poêle), omet la mise à mort des trois derniers et particulièrement le rôle de la mère, laquelle a exhorté successivement chacun de ses fils à mourir « en vertu des espérances qu’elle plaçait dans le Seigneur ». Néanmoins, le texte tel que retenu par l’Église catholique est suffisamment violent pour mériter quelques explications. Le moins qu’on puisse dire à cet égard est que le commentaire officiel inséré dans le livret liturgique mensuel Prions en Église à la date du 6 novembre esquive la difficulté. Sans évoquer nommément la lecture du Livre des Martyrs, il se réfère à Teilhard de Chardin et à saint Paul pour tirer la leçon suivante : « Sans se dérober à la mort lorsqu’elle se présente, le chrétien est bien invité à choisir la vie à chaque instant » (op. cit., p. 47-48).

Le texte, pourtant, invitait à expliciter la position de l’Église à l’égard du martyre, ce d’autant que l’actualité présente des exemples récurrents de terroristes qui sacrifient leur vie dans des attentats au nom d’Allah. La situation décrite dans le Deuxième livre des Maccabées est bien sûr tout-à-fait différente de celle de ces assassins : les sept frères n’attaquent personne ; ils n’acceptent la mort que pour eux-mêmes. Il n’empêche que le catholique pratiquant qui écoute aujourd’hui cette lecture risque fort d’être choqué par des comportements relevant d’un fanatisme d’un autre âge. Même s’il ne saurait être directement concerné puisque son Église n’interdit pas la viande de porc, il est en droit de se demander, mutatis mutandis, si elle attend de lui qu’il s’offre en holocauste au cas où, par exemple, des islamistes le forceraient à profaner l’hostie ou à nier la divinité du Christ.

En l’absence de réponse dans le sermon de son curé, il peut consulter les textes officiels et les théologiens. Les conclusions du concile du Vatican II contiennent un paragraphe 104 intitulé « Les martyrs et les saints » :

En outre, l’Église a introduit dans le cycle annuel la mémoire des martyrs et des autres saints qui, élevés à la perfection par la grâce multiforme de Dieu et ayant déjà obtenu possession du salut éternel, chantent à Dieu dans le ciel une louange parfaite et intercèdent pour nous. Dans les anniversaires des saints, l’Église proclame le mystère pascal en ces saints qui ont souffert avec le Christ et sont glorifiés avec lui, et elle propose aux fidèles leurs exemples qui les attirent tous au Père par le Christ, et par leurs mérites elle obtient les bienfaits de Dieu.[ii]

Le martyre reçoit par ailleurs une définition précise : l’acceptation volontaire de la mort pour la foi au Christ ou pour tout autre acte de vertu rapporté à Dieu  (Dictionnaire de Théologie Catholique, col. 226).

Il est clair que l’Église, de nos jours, continue à donner les martyrs en exemple à ses fidèles. On peut néanmoins ajouter qu’elle ne leur impose pas de sacrifier leur vie. Les Évangiles offrent même un contre-exemple fameux en la personne de l’apôtre Pierre qui a pu renier Jésus par trois fois sans que cela l’empêche d’accéder à la sainteté ni même de devenir le premier chef de l’Église chrétienne.

Le 23 mai 1996, un communiqué du GIA (Groupe Islamiste Armé) revendiquait l’assassinat des sept moines cisterciens de Notre Dame de l’Atlas de Tibbhirine[iii]. Les frères se savaient menacés et l’abbé général de l’ordre, Don Bernardo Olivera les avait avertis : « L’ordre a plus besoin de moines que de martyrs. Donc vous devez tout faire pour éviter une fin dramatique qui ne servirait personne ». Le chef de la communauté de Tibbhirine, Christian de Chergé, n’était pas foncièrement en désaccord. Plus exactement, il était conscient du fait que son assassinat éventuel et celui de ses frères pourrait être exploité contre les Algériens, des musulmans qu’il n’était pas venu convertir, des croyants d’une autre foi qu’il jugeait proche de la sienne puisque vouée au même dieu. « Je ne saurais souhaiter une telle mort ; il me paraît important de le professer. Je ne vois pas, en effet, comment je pourrais me réjouir que ce peuple que j’aime soit indistinctement accusé de mon meurtre…». Pourtant les moines de Tibbhyrine décidèrent de ne pas abandonner leur monastère !

Certes, Christian de Chergé et les autres frères avaient voué leur vie à leur communauté et à l’Algérie[iv]. Cependant, en demeurant sur place en toute connaissance du danger, n’ont-ils pas fait preuve d’une obstination qui s’apparente plus à de l’orgueil qu’à un acte de piété ? Or l’Église est claire à cet égard : « Il n’est pas permis de provoquer le persécuteur » (Thomas d’Aquin).

Dans son « chapitre » du 7 novembre 1995, Christian de Chergé abordait directement cette question :

On ne saurait sans fauter, dit-il, mettre son prochain en situation immédiate de tuer en le bravant directement sur le terrain où il se situe, où son aveuglement du moment l’enferme. Pour autant il n’est pas dit qu’il faille déserter ce terrain. D’ailleurs dans la plupart des cas, la chose n’est pas possible. Sauf à courir le risque d’être infidèle à ce qu’on croit, à ce qu’on est, à ce qu’on a voué, à l’urgence de la charité. 

Cette bravade à laquelle il fait allusion, c’est bien la provocation condamnée par l’Église. On voit combien l’abbé de Tibbhirine a du mal à justifier l’obstination des moines qui se savaient menacés. De fait, pour les ranger parmi ses martyrs, la théologie catholique doit introduire, à côté du martyre infligé par des persécuteurs, sans échappatoire possible autre que le reniement de sa foi, la notion de « martyre d’amour ». Ce don total de soi dont le Christ fut un exemple éclatant, Christian de Chergé l’évoquait en ces termes dans son homélie du Jeudi Saint, en 1995, un peu plus d’un an avant son exécution :

Martyre d’amour, de l’amour pour l’homme, pour tous les hommes, même pour les voleurs, même pour les assassins et les bourreaux, ceux qui agissent dans les ténèbres, prêts à vous traiter en animal de boucherie.

Le Christ s’est immolé pour le salut des hommes. Les Évangiles qui relatent la comparution de Jésus devant le Sanhédrin puis le jugement de Ponce-Pilate, ne peuvent pas en effet être compris comme une suite d’événements malheureux (commençant avec la trahison de Judas) ayant conduit à la condamnation à mort de Jésus et à sa crucifixion. Sans être obligé de suivre jusqu’au bout la thèse d’Aldo Schiavone[v] selon qui la Passion n’aurait pas été possible sans connivence entre Pilate et Jésus, il est certain que Jésus, pour sa part, a voulu sa Passion et que la parole du cantique, « Ma vie nul ne la prend mais c’est moi qui la donne », est bien conforme à la vérité (théologique).

La foi comme la pratique des catholiques (le culte rendu aux saints) accordent donc une place essentielle au martyre, à côté de quoi l’islam paraît bien plus réservé, du moins en première analyse.

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le-coranExtrait du Coran, sourate XLVII, « Muhammad », versets 5 à 7[vi]
… Si Dieu voulait, il triompherait lui-même [des infidèles] ; mais il vous fait combattre pour vous éprouver les uns par les autres. Ceux qui auront succombé dans le chemin de Dieu, Dieu ne fera point périr leurs œuvres. Il les dirigera et rendra leurs cœurs droits. Il les introduira dans le paradis dont il leur a parlé.

Ce texte ne fait pas référence au martyre à proprement parler. Il n’y a pas d’acquiescement à la mort au sens strict. Le texte se situe dans une perspective guerrière, celle des croisades contre les infidèles. Or, sauf si l’on est désespéré, on ne fait pas la guerre pour mourir mais pour vaincre. La mort est un risque accepté, certes, mais elle n’est qu’un risque.

La définition musulmane du martyre, au demeurant, est très éloignée de la conception courante. Le « martyre » (« shahid » – littéralement « témoin »[vii]) est une catégorie hétéroclite qui recouvre selon certains hadiths les cinq cas suivants : outre la mort au combat contre les infidèles, la mort par noyade, par suite d’une maladie du ventre, de la peste ou de l’ensevelissement sous des décombres (!)[viii]

Par ailleurs, le Coran est très clair sur le reniement. Loin d’encourager au martyre le croyant interpellé sur sa foi, il affirme que le reniement sous la contrainte n’est pas un péché.

Extrait du Coran, sourate XVI, « L’abeille », verset109[ix]
Celui qui renie Dieu après avoir eu foi en Lui –
 excepté celui qui a subi la contrainte et dont le cœur reste paisible en sa foi -, ceux dont la poitrine s’est ouverte à l’impiété, sur ceux-là tomberont le courroux de Dieu et un tourment terrible.

Que dire alors des djihadistes qui se font sauter avec une ceinture d’explosifs autour de la poitrine ? Ceux-là ont dit clairement oui à la mort et sont d’authentiques martyrs, mais sont-ils des musulmans authentiques ? En d’autres termes, dans quelle mesure l’islam autorise-t-il le suicide au nom de la foi, le recommande-t-il, le valorise-t-il ? A priori, le suicide quel qu’il soit fait l’objet d’une condamnation sans appel en droit musulman. Il y a néanmoins des accommodements possibles. Ainsi Peter Heine, professeur à l’université Humboldt de Berlin, spécialiste de l’islam non arabe, rapporte-t-il la fatwa rendue par un certain Yousouf al-Qaradawi, juriste réputé, interrogé par la direction du Hamas palestinien à propos des attentats-suicides : il les déclara licites, par exception, dans les terres d’islam occupées par des forces étrangères, comme Israël et la Palestine[x]. De là à ce que certains islamistes justifient les attentats-suicides où qu’ils se produisent, il n’y a évidemment qu’un pas.

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Les religions du Livre ont vu le jour en des temps de guerres incessantes, quand la perspective d’une mort violente faisait partie de la vie de chacun. Elle était acceptée comme une fatalité par les uns, comme un acte héroïque par les autres, parmi lesquels se recrutaient les martyrs. De nos jours, pour la plupart des occidentaux, la seule mort violent envisageable est celle qui proviendrait d’un accident de la route. Mais même en Occident où les religions ont perdu de leur influence et où l’héroïsme n’est guère valorisé, il reste des catholiques qui sont prêts à sacrifier leur vie au nom du Christ. À contre-courant des mœurs qui dominent notre société, ils sont évidemment très peu nombreux. Et surtout, les martyrs chrétiens ne font de mal qu’à eux-mêmes. Au Moyen-Orient où la modernité n’a guère eu le temps de s’installer, le retour en arrière vers un état d’esprit moyenâgeux empreint de religiosité a été aussi irrésistible que brutal. Les volontaires pour mourir « sur le chemin d’Allah » se sont multipliés, persuadés de gagner ainsi le paradis pour eux et pour leurs proches.

Il est vrai que les descriptions du paradis dans le Coran, sont faites pour séduire des esprits crédules.

Extrait du Coran, sourate LVI, « L’événement », versets10 à 25
Ceux qui ont pris le pas en ce monde dans la foi… seront les plus rapprochés de Dieu. Ils habiteront le jardin des délices… se reposant sur des sièges ornés d’or et de pierreries, accoudés à leur aise et se regardant face à face. Ils seront servis par des enfants doués d’une jeunesse éternelle, qui leur présenteront des gobelets, des aiguières et des coupes, remplis de vins exquis. Sa vapeur ne leur montera pas à la tête et n’obscurcira pas leur raison. Ils auront à souhait les fruits qu’ils désireront, et la chair des oiseaux les plus rares. Près deux seront les houris aux beaux yeux noirs, pareilles aux perles dans leur nacre. Telle sera la récompense de leurs œuvres. Ils n’y entendront ni discours frivoles ni paroles criminelles. On n’y entendra que les paroles : Paix, paix.

Qui plus est, l’accès au paradis est réputé immédiat pour les martyrs.

Extrait du Coran, sourate III, « La famille de ‘Imran », versets163 et 165
Ne croyez pas que ceux qui ont succombé dans le sentier de Dieu soient morts : ils vivent près de Dieu, et reçoivent de lui leur nourriture… Ils se réjouissent en raison des bienfaits de Dieu et de sa générosité, de ce qu’il ne laisse point périr la récompense des fidèles.[xi]

L’idée suivant laquelle un martyr, en se sacrifiant, peut sauver avec lui ses proches fait partie de la tradition musulmane : « Le martyr sera en droit d’intercéder pour soixante-dix personnes de sa maison. » On peut voir dans ce hadith une réminiscence du christianisme qui professe non seulement que le Christ s’est immolé pour le salut des hommes mais encore que les saints et les martyrs ont la capacité d’intercéder en faveur des croyants. Quoi qu’il en soit de ce dernier point, le hadith précédent constitue pour des islamistes belliqueux une incitation supplémentaire au martyre.

« Si vis pacem, para bellum ! » Tel doit être à peu près le raisonnement de ces djihadistes : nous voulons la paix et les délices du paradis (pour nous-mêmes et ceux qui nous sont chers) ; le martyre est sans nul doute un excellent moyen de prendre le pas en ce monde dans la foi et de se distinguer aux yeux d’Allah puisque celui-ci, par l’intermédiaire du Prophète, a prôné la guerre contre les infidèles ; mourrons donc pour Allah en entraînant le plus grand nombre de mécréants dans la tombe.

La différence entre le christianisme et l’islam concernant le martyre est donc considérable sur ce point. Certes, dans les deux religions les martyrs peuvent être considérés – en stricte raison – comme des fanatiques persuadés que la mort volontaire leur apportera le salut éternel. Néanmoins chez les chrétiens il n’est pas question d’entraîner quiconque avec soi dans la mort. Ou en tout cas il n’en est plus question, car au temps des croisades il n’y avait pas de différence entre les soldats du pape et ceux du Prophète : dans les deux camps, on était prêt à mourir en massacrant le maximum d’infidèles et gagner ainsi son paradis. Mais nous ne sommes plus au temps du roi saint Louis. Aujourd’hui le catholicisme qui érige en vertu cardinale l’amour du prochain, fût-il l’ennemi comme chez les moines de Tibbhirine, cette religion qui proscrit toute violence contre un humain quel qu’il soit, apparaît aux antipodes d’un islam dont certains imams ou émirs continuent à prêcher la guerre contre les mécréants (ce qu’on nomme le « petit djihad »), quand ils n’excitent pas leurs fidèles d’obédiences différentes à s’entre-tuer. Certes, il serait absurde de prendre tous les musulmans comme des assassins en puissance. Il demeure que les horreurs proclamées dans les églises – comme la lecture tirée du Livre des Maccabées citée plus haut – n’invitent personne au meurtre, contrairement au Coran censément dicté par Dieu lui-même à Mahomet.

À partir de l’exemple du martyre, une conclusion s’impose donc : s’il n’y a pas lieu de demander aux catholiques de revoir leurs textes sacrés, cela s’impose bien pour les musulmans.

 

 

 

 

 

[i]http://mondesfr.wpengine.com/espaces/frances/les-fous-dallah-et-les-trafiquants-de-drogue/

[ii]À compléter par cette citation: « La cause de leur martyre, ç’a été le mépris des idoles ; le fruit de leurs souffrances et de leur martyre, ç’a été la conversion des peuples ; et enfin ce qui en fait la perfection, c’est qu’ils ne se sont pas épargnés eux-mêmes, et qu’ils ont signalé leur fidélité par l’effusion de leur sang » (Bossuet, Panégyrique de saint Victor).

[iii] Concernant l’affaire de Tibbhirine et son interprétation théologique, nous nous basons sur Christian Salenson, « Le ‘martyre’ selon Christian de Chergé : contribution à une théologie du martyre », Spiritus, mars 2006.

[iv] « Les moines cisterciens prononcent un vœu de stabilité qui les lie dans la durée à leur communauté d’élection. Ce vœu prit une dimension nouvelle comprenant la fidélité à un peuple, à des voisins, des connaissances, des amis musulmans, à l’Eglise d’Algérie » (Salenson, op. cit).

[v] Dans son livre Ponce Pilate, Fayard, 2016.

[vi] Sauf indication contraire, nous citons le Coran dans la traduction de Kasimirski (1840) qui se distingue par sa qualité littéraire.

[vii] De même martyr, en français, vient du grec μάρτυρος (márturos) qui signifie « témoin.

[viii] Hadith de Hurayra rapporté par al-Boukhari.

[ix] Nous abandonnons ici la traduction de Kamisirski évidemment fautive.

[x] Peter Heine, http://bibliobs.nouvelobs.com/en-partenariat-avec-esprit/20160504.OBS9872/l-islam-incite-t-il-au-martyre-et-aux-attentats-suicides.html

[xi] Également dans la sourate de la Génisse : « Ne dites pas que ceux qui sont tués dans la voie de Dieu sont morts. Non, ils sont vivants ; mais vous ne le comprenez pas » (II, 149).

Le péché et la grâce

Lettre de la marquise de S*** à sa fille

Ma bonne,

francois_boucher_-_jeune_fille_au_bouquet_de_rosesPuisque vos noces sont annoncées, il est temps de m’entretenir avec vous de certains sujets dont l’honnêteté me commande de vous avertir. Je sais votre inclination pour la vie religieuse et la comprends d’autant mieux que je ne croyais point moi-même qu’il y eût meilleure vie que celle-là tant que je fus, comme vous, chez les dames du Saint-Esprit. Leur exemple édifiant, leur sérénité, la présence presque palpable de notre Seigneur en ce couvent, tout pousse une âme jeune et sensible à s’y confiner à l’écart des vanités et des péchés du monde. Cependant nous sommes femmes et donc soumises aux volontés d’un père ; le vôtre a résolu de vous sortir de la clôture et de vous trouver un époux. Pour s’être quelque peu compromis avec Monsieur le Prince, il a jugé de bonne politique de vous donner à M. d’Arpajon, lequel fut toujours résolument du Roi. Moins flatté par l’éclat de notre maison – qui n’en est pourtant pas dépourvue – mais la sienne nous vaut bien – que par celui de votre esprit et de votre beauté, Arpajon n’a pas cru devoir vous refuser.

Veuf de fraîche date, encore vert mais connu pour la sagesse de ses mœurs, je ne me hasarderai pas trop en avançant qu’il aura cherché en prenant une deuxième épouse à se prémunir contre le péché de chair auquel son ardeur aurait pu le conduire. À parler cru, vous aurez à satisfaire les envies de bas-ventre du comte d’Arpajon ! Les bonnes dames ont dû vous informer suffisamment sur les devoirs d’une épouse. Craignez donc le pire dans l’espoir que la réalité sera moins cruelle que ce à quoi vous vous attendrez. Écartez-vous comme on vous a montré et le comte ne tardera pas à finir son affaire. Dévot comme il est, vous ne sauriez craindre qu’il s’affranchisse beaucoup des prescriptions de notre Église. Les enfants viendront vite qui seront la meilleure des consolations. Et puis vous aurez un rang à tenir ; vous irez dans le monde. La cour est immodeste, le bruit des intrigues est partout ; cela vous effrayera au commencement, vous vous habituerez, cela finira par vous amuser. Vous aurez à cœur de briller, sinon pour vous, du moins pour l’honneur d’Arpajon. Vous prendrez goût aux beaux atours, vous affecterez de ne remarquer ni la jalousie des uns ni les hommages des autres. Vous saurez faire la coquette ; vos beaux yeux, votre bouche délicate, votre gorge sous la dentelle seront les armes pour mettre à vos genoux les plus fats avant que vous ne les terrassiez d’une épigramme. Vous jugerez qu’il est des divertissements moins vains ; au moins ceux-ci restent-ils innocents.

Vous savez déjà tout cela sans encore le connaître. Ce qu’il faut maintenant vous écrire vous surprendra davantage et vous aurez la bonne grâce de détruire ce billet après que l’avoir lu. Vous comprendrez pourquoi j’ai longtemps tergiversé avant de faire cet aveu ; vous m’en voudrez sans doute et peut-être, un jour, me pardonnerez ; mais vous avez l’âge où l’on peut apprendre une vérité à défaut de l’entendre.

Sachez d’abord que ce que l’on vous a enseigné de la manière dont se reproduit notre espèce n’est pas tout le vrai. Les devoirs qu’il convient de rendre à celui auquel vous serez jointe par les liens de notre sainte Église sont bien ceux qu’on vous a enseignés. Nonobstant ce, il se peut faire qu’une fois accoutumée vous y trouviez certaines satisfactions des sens. N’en soyez ni effrayée, ni mortifiée, la nature nous réserve parfois des plaisirs inattendus. Il y a plus ; ou pire selon que vous en jugerez. Le fardeau de la vertu est parfois bien lourd. Il y a en nous un appétit pour les jouissances que nous ignorons et dont nous ne sommes pas toujours le maître. Ce qu’un mari respectueux des convenances nous refuse, un autre nous l’offrira. Les tentations sont partout dans le monde ; même une honnête femme peut succomber aux charmes d’un bel esprit dans un corps bien tourné.

Tel est mon péché et mon tourment. Mon directeur de conscience qui est seul jusques ici à en connaître ne m’absoudra point tant que je ne saurai me résoudre à une sincère contrition. Or je voudrais me repentir mais ne puis condamner en moi-même une affection passée par quoi j’appris que le bonheur n’était pas seulement du ciel, qu’il pouvait également se trouver ici-bas. Ecartelée entre la représentation de ma faute et le sentiment de n’avoir rien fait d’autre que d’obéir à une loi de la nature, je m’en remets à la miséricorde de Celui qui nous a voulus simultanément âme et chair, tout en priant que les bonnes œuvres m’aideront à gagner une place Là-haut.

Le plus difficile, ma bonne, reste à confesser. J’aurais celé tout ceci si vous n’étiez pas directement concernée, mais vous êtes fine, peut-être avez-vous déjà deviné que le marquis n’est point votre père, même s’il n’en a personnellement jamais douté et ne vous a jamais marchandé son affection ? Sachez seulement que votre père suivant la nature, gentilhomme de haut lignage, mourut sur un champ de bataille, chargé d’honneur et de gloire. Contre les convenances de la société, contre les prescriptions de notre Église, contre la foi jurée au marquis, je cédai à un élan irrésistible et que je ne saurais sincèrement regretter puisque, s’il faut me redire, il m’apporta une félicité dont je n’aurais jamais soupçonné l’existence.

Je devine votre sévérité et c’est par crainte de l’affronter que j’ai préféré écrire. J’avancerai seulement ceci pour ma défense : Si je suis trop incertaine de mon salut et trop soucieuse du vôtre pour souhaiter vous voir emprunter un chemin aussi plein de péril que le mien, qui n’a connu les transports d’une passion partagée n’est pas la plus compétente pour en juger. Et laissez-moi ajouter cela : La femme n’est pas aussi différente de l’homme qu’on a pu vous le dire. Pourquoi celle qui a eu la révélation du plaisir, n’aurait-elle  pas le droit de le chercher tout comme un homme ?  Et encore ceci qui vous heurtera peut-être le plus : Vous êtes en de très bonnes mains chez les dames du Saint-Esprit ; nul ne saurait mettre leur probité en doute ; leur morale n’est pas que de mots, elles la vivent tous les jours. Nonobstant ce, les dames ne sont pas dans le siècle, leurs principes sont faits pour la clôture. Vous jugerez, le moment venu, quels accommodements il vous conviendra de ménager.

Enfin, je n’aurais point consenti à pareil aveu si je n’avais la meilleure raison d’espérer que mon péché ne soit aussi contraire aux commandements de notre Seigneur qu’on pourrait le craindre. Comment expliquer, sinon, que vous en soyez, ma bonne, le fruit, vous qui faites ma fierté comme celle du marquis, vous dont chacun vante les vertus et la beauté, vous qui apparaissez à tous les yeux comme la preuve vivante de Sa grâce ?

Je vous embrasse avec toute la tendresse d’une mère très aimante,

À F***, C*** marquise de S***, le 31 mai 1653.

P.C.C. D.D.

 

De quoi le burkini est-il le signe ?

[Cet article sur un sujet controversé n’engage que son auteur.]

« Si fueris Romae, Romano vivito more ;
si fueris alibi, vivito sicut ibi » (*)

On se souviendra de l’été dernier, en France, comme celui de l’attentat au camion sur la Promenade des Anglais à Nice et de l’affaire du burkini qui l’a suivi de peu. On est d’ailleurs en droit de penser que la passion des adversaires de ce vêtement de plage n’a été aussi vive que parce qu’il y avait eu cet attentat d’autant plus effrayant qu’il ne réclamait aucun organisation compliquée, qu’il était à la portée du premier fou (de Dieu) venu. Rien à dire de plus à son propos sinon qu’il confirme la présence constante du danger et conforte la position de tous ceux pour qui les précautions de l’État de droit ne sont plus de saison dans un « pays en guerre ».

Maillot islamiste ou simplement islamique ? Sous cette querelle de mots se cache une interrogation essentielle. Pour les « belles consciences », ce maillot ne peut être qu’islamique, une tenue parfaitement légitime, au même titre que l’abaya ou le hijab, comme il ne peut être qu’entièrement légal et conforme à la conception française de la laïcité d’afficher son appartenance religieuse dans l’espace public. Ces mêmes belles consciences font valoir, à l’inverse, qu’il est illégitime de postuler que  le port de ces tenues témoigne d’une quelconque aliénation ou soumission aux diktats d’un père, d’une mère, d’un frère ou d’un mari. À l’appui de cette thèse, on cite des enquêtes qui révèlent que « dans l’écrasante (?) majorité des cas l’initiative vient des jeunes (?) femmes »[i]. Comme si de telles enquêtes pouvaient prouver quoi que ce soit ! Ce qui est étonnant en effet, c’est plutôt que certaines de ces femmes qui portent une tenue islamique contre leur volonté, uniquement pour faire plaisir ou pour obéir à untel ou unetelle, aient la lucidité et le courage de reconnaître devant un enquêteur qu’elles vivent dans la contradiction. Afin d’éviter toute confusion nous parlerons de tenue « musulmane » à propos des femmes qui s’habillent à la mode islamique sans qu’on puisse préjuger de la signification qu’on doit lui accorder.

Londres 2016

Londres 2016

Nous reviendrons sur ce point mais, auparavant, il faut examiner les raisons pour lesquelles ces tenues importées d’ailleurs peuvent être qualifiées d’« islamistes ». A priori, seule une minorité parmi celles et ceux (puisqu’elles ont leurs équivalents masculins) qui s’habillent à la mode musulmane est constituée en effet d’islamistes authentiques, c’est-à-dire de gens qui propagent leur foi par la force ou par la ruse. Les autres usent simplement de leur liberté de religion. On rappellera ici qu’une société bien ordonnée est basée sur la tolérance réciproque. En théorie du moins car dans la réalité, comme la montré John Rawls, la démocratie libérale ne peut exister que s’il existe un « noyau dur » de règles acceptées par tous les participants de la-dite démocratie, même s’ils les considèrent comme mauvaises. Par exemple, alors que, incorporé dans l’armée de mon pays, j’ai le droit de tuer un soldat de l’armée adverse, de retour chez moi il m’est interdit de tuer un voleur qui veut s’en prendre à ma propriété : bien qu’en désaccord sur le principe, un partisan de l’auto-défense s’abstiendra d’attenter à la vie du voleur s’il est un citoyen respectueux des règles. Rousseau appelait cela la soumission à la volonté générale ; on peut dire aussi plus simplement la dictature de la majorité. Concernant les adeptes de la religion musulmane, cela signifie en particulier qu’ils ne peuvent prétendre à la fois vivre dans une démocratie libérale et sous le régime de la charia.

De fait, les musulmans de France ne demandent pas cela. Ils se contentent d’invoquer le principe de tolérance à l’appui de leurs revendications. Nouvel exemple : selon certains musulmans, ceux qui se manifestent en tant que tels, puisque l’école de la République est l’école de tous, elle se doit de respecter toutes les croyances et offrir des menus hallal à la cantine. Deux réponses diamétralement opposées sont alors possibles de la part des autorités : 1) au nom de la tolérance, on acceptera de différencier les menus suivant les croyances ; 2) au nom du « noyau dur », on rappellera que l’école est le lieu privilégié où se constitue une appartenance commune et que les différences n’y ont pas leur place. Cette ambivalence explique pourquoi une question comme celle des menus hallal fait encore débat.

Revenons aux tenues vestimentaires. Sous le règne de Louis XIV, où l’on n’était pas en démocratie, le principe de la liberté vestimentaire était déjà bien ancré. « Veuillez cacher ce sein que je ne saurais voir », dit Tartuffe à Dorine : celle-ci a beau jeu de lui répondre qu’elle s’habille comme elle veut et qu’il n’a qu’à regarder ailleurs. Le contenu de cette liberté, cependant, est variable selon les lieux et les époques. Aussi tard qu’après la deuxième guerre mondiale, une femme (catholique ou non) ne serait pas entrée dans une église tête nue ; ce n’est plus le cas aujourd’hui. Dans l’Antiquité les dames grecques ne se montraient pas en public sans se couvrir la tête, contrairement à leurs esclaves, etc. À ce propos, il serait erroné de croire que l’histoire de la mode, en Europe, soit celle d’une tolérance grandissante vis-à-vis de la nudité : après la Renaissance et les siècles suivants, au cours desquels les dames pouvaient montrer généreusement leur gorge, un retour du puritanisme, en particulier sous la IIIe République, les a contraintes à dissimuler entièrement leur corps sous des étoffes, sombres le plus souvent, comme nous l’enseignent les tableaux et les cartes postales de cette époque[ii]. Aujourd’hui les affiches, les maillots minimalistes sur les plages inclinent à penser que la nudité n’est plus vraiment un tabou.

Dans cette conjoncture, le spectacle de femmes de plus en plus nombreuses en tenues musulmanes ne peut que choquer dans un pays qui par ailleurs n’a pas de tradition multiculturelle et qui se montre prompt à se raidir en présence des manifestations d’autres cultures qu’il interprète comme « ostentatoires ». Mais le sont-elles vraiment ? La question ne se confond pas avec celle de la liberté de choix. Qu’elle soit libre ou non, en effet, la démarche n’est pas du tout la même selon qu’il s’agit d’un comportement avant tout culturel ou d’une posture revendicative. Dans le premier cas, elle s’explique par le conformisme social, la crainte de provoquer la concupiscence des hommes, un souci d’humilité, etc. Dans le second cas, elle correspond à une volonté que l’on peut dire politique d’affirmer la présence de l’islam dans un pays jugé hostile.

Afghanistan hier et aujourd'hui

Afghanistan hier et aujourd’hui

La réponse à cette question dépend évidemment de l’environnement dans lequel se situe celle qui s’habille ainsi. Il existe désormais des quartiers entiers à la périphérie de nombreuses villes où les femmes vêtues à la mode musulmane sont majoritaires ou quasi-majoritaires.  On ne saurait dire, alors, qu’elles provoquent ; elles sont au contraire dans une attitude de soumission à la norme de leur quartier. C’est en réalité lorsque des femmes ainsi vêtues se déplacent en dehors de ces quartiers qu’elles choquent et que se pose la question de savoir si elles le font volontairement ou pas. Il est vraisemblable qu’il s’agisse alors d’une démarche volontaire. Sorti(e) de son quartier, chacun(e) retrouve sa liberté et peut dès lors se changer pour s’habiller à l’occidentale. Quand on voit déambuler un groupe de trois ou quatre jeunes filles dont une seule est voilée, il serait bien improbable qu’elle ne le fasse pas volontairement et dans un but de démonstration. Alors que ses camarades passeront le plus souvent inaperçues, elle est en effet la seule qui se fera immanquablement remarquer : par un retournement ironique, le vêtement censé être une marque de discrétion devient au contraire le plus ostentatoire.

Cela nous ramène à l’interrogation initiale. Un acte volontaire n’est pas nécessairement un acte libre. En d’autres termes, ce n’est pas parce que certaines femmes (souvent jeunes) affichent leur appartenance à l’islam qu’elles ont choisi librement leur religion. Nul besoin de recourir à une démonstration pesante : une conversion isolée à une pratique religieuse intégriste peut éventuellement être un acte réfléchi et « libre » (on n’entrera pas ici dans le débat philosophique sur l’existence de la liberté) ; lorsqu’il s’agit d’un phénomène sociologique qui s’explique aussi bien au niveau mondial par la recrudescence d’un islam combattant qu’au niveau national avec la multiplication des mosquées où sévissent des prédicateurs exaltés, il est impossible de parler d’un acte libre. De même s’interdirait-on de penser qu’à l’époque du catholicisme triomphant, la majorité des jeunes gens et filles qui entraient dans des séminaires ou des monastères le faisaient en toute liberté…

Une telle réponse apporte évidemment de l’eau au moulin de ceux qui sont partisans de réprimer toute manifestation publique de l’islam et voient dans la tenue islamique le symbole d’une certaine aliénation de celle (ou celui) qui la porte. Plus généralement, ils entendent persuader les musulmans que leur religion, dans ses formes les plus voyantes, est incompatible avec les règles du savoir-vivre dans la démocratie à la française ; ce qui revient à assimiler l’islam intégriste à une dérive sectaire. C’est ainsi qu’on a décidé d’expulser les imams étrangers qui colportent un islam obscurantiste et vindicatif.

Le Conseil d’État a tranché quant à lui en faveur du burkini sur la base d’une définition restrictive du trouble à l’ordre public. La position opposée apparaît pourtant légitime si l’on se demande de quoi le burkini ou les tenues musulmanes en général sont le signe. Il n’est pas abusif en effet de considérer que leur prolifération récente traduit un retour nauséabond du religieux, l’invasion d’un islamisme combattant qui entretient chez ses adeptes le refus d’accepter les règles au fondement de notre démocratie.

Septembre 2016

(*) « Si tu es à Rome, vis comme les Romains ; si tu es ailleurs, vis comme on y vit » (attribué à saint Ambroise).

[i] Farhad Khoroskhavar, sociologue à l’École des Hautes Études (Le Monde, 9 septembre 2016), qui ne cite aucun chiffre.

[ii] La loi de 1905 apparaît à cet égard comme la réaction à une contrainte religieuse excessive.

 

Par Michel Herland, , publié le 22/09/2016 | Comments (0)
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Le terrorisme religieux

                      « Allah est venu à eux par où ils ne s’y attendaient point
et a lancé la terreur dans leurs cœurs »
(Coran, 59-2, verset cité par Daech dans le communiqué
revendiquant les attentats du 13 novembre 2015).

djihadisteTerrorisme ? Encore faut-il s’entendre sur la définition. Proposons celle-ci : toute action qui vise délibérément des civils anonymes, cherchant ainsi à semer la terreur dans la population pour faire triompher une cause. Bien que s’affranchissant des « lois de la guerre », le terrorisme, qui est l’arme des faibles, est présent de manière habituelle dans les guerres asymétriques. Quand les Israéliens envoient leurs bombardiers sur Gaza, des Palestiniens se font sauter avec tous les passagers d’un autobus. De même pour Daech : en riposte aux bombardements aériens de la coalition occidentale, des Russes, etc., il mobilise des kamikazes chargés de tuer des civils à l’aveugle. Il ne s’agit pas ici de savoir qui a raison ou qui a tort dans les conflits en question, seulement de comprendre que le terrorisme est inévitable dès qu’un conflit met face à face un camp équipé de tout l’armement moderne (système satellitaire, drones, chasseurs bombardiers, etc.) et un autre camp ne disposant que d’armes légères. C’est seulement en démontrant que, malgré sa faiblesse en matière d’armement traditionnel, il est capable d’infliger des pertes insupportables au camp ennemi, qu’il peut espérer renverser le rapport de forces. Faute de pouvoir attaquer les militaires, il s’en prend aux civils.

On remarquera que, d’après la définition précédente, des armées conventionnelles peuvent également pratiquer des actes terroristes dès lors qu’elles visent principalement les civils. Tel fut le cas à Hiroshima ; il y en a bien d’autres. La « guerre totale », dans la mesure où elle attaque des cibles civiles, englobe donc des pratiques terroristes. Inversement, les anarchistes du XIXe siècle n’étaient pas vraiment des terroristes mais des révolutionnaires puisqu’ils s’en prenaient à d’éminentes personnalités incarnant la société qu’ils combattaient. On peut en dire autant de la RAF (Rote Armee Fraction) en Allemagne, ou d’Action Directe en France, pour certaines de leurs actions au moins. Et de même, bien sûr, les résistants dans la France occupée pendant la deuxième guerre mondiale (tandis qu’Oradour est bien un acte terroriste de l’armée allemande).

La France étant engagée dans la lutte contre Daech, il est certes navrant mais inévitable qu’elle soit la cible d’actes terroristes. On ne se lance pas dans une guerre sans en accepter les conséquences, que cette guerre soit « juste » ou qu’elle ne le soit pas. La question intéressante est ailleurs. Parmi les soldats de Daech en Syrie, comme parmi les terroristes qui sévissent en France ou dans d’autres pays, il y a des Français ou des Européens (souvent d’origine immigrée mais pas toujours). Comment en sont-ils arrivés là ?

Cette question a déjà fait couler beaucoup d’encre, animé bien des débats à la radio ou à la télévision. Cette contribution vise simplement à resituer ces débats dans une perspective un peu plus large. Dans une société (relativement)  bien ordonnée, les institutions privées (comme la famille, le club sportif, etc.) ou publiques (au premier chef l’école) inculquent aux futurs citoyens les dispositions sociales nécessaires à un fonctionnement (relativement) harmonieux : tolérance réciproque, respect de l’autorité et de ses représentants (professeurs, policiers,…), etc. Il y a bien des individus rétifs à ce dressage mais ils sont peu nombreux et se cantonnent dans une délinquance ordinaire qui ne met pas la société en danger. Il en va autrement lorsque des ressortissants d’un pays se font recruter par une armée étrangère et se mettent à massacrer leurs concitoyens. On n’imagine pas que cela puisse se produire sans l’auxiliaire d’une idéologie perverse.

Reste à comprendre pourquoi de jeunes Français se laissent séduire par la variante criminelle (kharijite takfiriste) de l’islam promue par Daech. Si des cas de figures différents peuvent se présenter, le plus caractéristique est celui d’une personnalité fragile qui transcende les frustrations dues à sa situation sociale dans ce qu’elle considère comme un acte héroïque et salvateur.

Voici donc des jeunes gens qui ont été scolarisés, soignés et – s’ils appartiennent à la frange la plus pauvre de la société – nourris et habillés aux frais de la nation. On attendrait donc qu’ils démontrent à son égard de l’attachement, de la reconnaissance plutôt que de la haine. « La France, je lui dois tout », disent parfois ceux qui, partis de rien, ont réussi leur intégration à la société française. Ceux qui s’engagent dans le jihad ne l’ont pas réussie, à l’évidence. Il faut ici mettre en accusation au premier chef l’école de la République, qui ne remplit pas comme elle le devrait sa double mission d’instruction et d’éducation. Tous les parents responsables se souviennent qu’ils ont dû accompagner, à des degrés certes divers, les études de leurs enfants, que ces derniers livrés à leurs seuls maîtres ne progressaient pas ou pas suffisamment. La désaffection à l’égard de l’école publique prend ainsi l’allure d’une véritable fuite : des écoles privées étiquetées chrétiennes accueillent désormais les rejetons de familles d’enseignants de l’école laïque ou de familles musulmanes. Pour les autres, il ne reste que l’école primaire, le collège et le lycée publics de leur secteur. Si les parents sont attentifs et soucieux de la réussite scolaire, celle-ci y reste possible quoique bien plus aléatoire qu’ailleurs, sachant que les enseignants, dans les quartiers dits difficiles, ont souvent renoncé à traiter l’intégralité du programme et s’estiment suffisamment satisfaits lorsqu’ils réussissent à « tenir » leurs classes. Des films (Entre les murs, La Jupe) portent témoignage de cet état invraisemblable quoique malheureusement bien réel de notre Éducation nationale. Dans ces quartiers, le bon fonctionnement des établissements publics semble suspendu au charisme du directeur, à la motivation exceptionnelle de l’équipe pédagogique. Ailleurs, le découragement est la règle et les résultats sont à l’avenant. En France plus qu’ailleurs, les performances des élèves sont corrélées avec le milieu social. Les tests PISA nous placent dans les rangs peu enviables des pays riches les moins bien classés et les grandes écoles où se forment nos élites sont de plus en plus sélectives socialement.

Que peuvent faire les élèves en situation d’échec, ces élèves qu’on n’a pas su correctement encadrer, intéresser, pour leur donner le goût de l’étude ? Quels que puissent être leurs fanfaronnades, ces jeunes vivent leurs mauvais résultats – même s’ils en sont partiellement responsables – comme une violence. Ils sont en réalité les parias d’un système qui les rejette. Puisqu’ils ont pourtant, comme nous tous, un besoin de reconnaissance, c’est au sein de la bande de leur quartier qu’ils le satisferont le plus facilement. D’autres se donneront à fond au sport mais, comme à l’école, le résultat demeurera plus aléatoire.

Et la religion dans tout ça ? La reconnaissance par les pairs de la bande de demi-voyous ou de voyous tout court de la cité n’est pas toujours suffisante. Certains graviront les échelons de la délinquance. Les autres ne pourront se débarrasser de la conviction qu’ils demeurent les parias de la société, comme ils l’étaient de l’école. Pour certains d’entre ceux-là, la religion apparaîtra alors comme le moyen de retrouver l’estime d’eux-mêmes. Pas n’importe laquelle : une religion obligeant à suivre une règle de vie rigoureuse, à adopter une pureté revendiquée et qu’on affiche avec ostentation par la prière, par son costume et plus généralement dans son comportement quotidien. Cela réduit le choix, en pratique, à l’islam le plus intégriste. Faute d’être accepté par la société, on se résout à s’en abstraire et à se tourner vers Dieu, obéissant ainsi – mais sous une sorte de contrainte – au pieux conseil de Pascal :

« Nous sommes plaisants de nous reposer dans la société de nos semblables : misérables comme nous, impuissants comme nous, ils ne nous aideront pas. On mourra seul. Il faut donc faire comme si on était seul ; et alors, bâtirait-on des maisons superbes, etc. ? On chercherait la vérité sans hésiter » (Pascal, Pensées, 211).

À partir de là, deux voies s’ouvrent au croyant : la paix ou la guerre. Les musulmans intégristes vivent intensément dans l’espérance du salut, contrairement aux musulmans ordinaires qui n’y pensent pas tous les jours et ne prennent pas tous les interdits du coran au pied de la lettre. De ce fait, l’intégriste est prosélyte par nature. Détenteur de la seule vraie foi, il considère comme de son devoir d’amener ou de ramener à elle ceux qui l’ignorent ou s’en sont éloignés. C’est ainsi que des missionnaires chrétiens sont partis en toute « bonne foi » évangéliser les « indigènes ». Dans la France d’aujourd’hui, les membres du courant piétiste Tabligh (comme par exemple le père d’Ismaël Omar Mostefaï, l’un des terroristes du 13 novembre) œuvrent dans ce sens et diffusent le message d’un islam pacifique. Il n’en va pas de même du courant salafiste, soutenu par l’islamisme wahhâbite saoudien[i], qui prône un islam conquérant, même si, évidemment, tous les salafistes n’ont pas la vocation du terrorisme, la tendance dite « quiétiste » prônant même exactement le contraire.

Il faut ici faire justice de l’assertion suivant laquelle les terroristes ne seraient pas des « vrais » musulmans. Des terroristes qui se font sauter en criant « Allhaou Akhbar », qui respectent les cinq piliers de l’islam, une organisation qui justifie ses actions par le coran, sont tout aussi musulmans que les croisés et les inquisiteurs du Moyen-Âge ou les massacreurs de la Saint-Barthélémy étaient catholiques, même si – évidemment – un esprit sain ne peut que réprouver de telles manières de manifester sa religion.

Bien que le choix du jihad guerrier ne concerne qu’une infime minorité de croyants, poussés par leur idiosyncrasie personnelle, on ne saurait pour autant dédouaner la religion. Les prêches eschatologiques, l’idée suivant laquelle il faut éradiquer le mal par le mal et faire advenir ainsi un monde meilleur, offrent à des jeunes convertis désœuvrés, avec un passé de délinquant (tel était le cas de Mostefaï, six fois condamné), un alibi pour passer à la vitesse supérieure : l’occasion de libérer leurs pires instincts tout en s’assurant une place au paradis.

Parmi les jeunes qui se tournent vers le terrorisme, tous cependant n’étaient pas violents avant de se tourner vers l’islam intégriste. Si ce dernier apporte à ses zélotes une certaine estime de soi, celle-ci est combattue par le message que la société continue de leur renvoyer. Le nouvel habitus qu’ils se sont forgés grâce à la pratique rigoureuse de l’islam n’est en effet pas mieux considéré par la société française, massivement laïque, que celui des gangs des cités. Peut-être moins, en fait, car autant le malaise des banlieues est compréhensible par beaucoup de Français, et de ce fait au moins partiellement excusable, autant le comportement des barbus en djellabas et de leurs épouses dissimulées sous le voile intégral lui demeure inintelligible. On conçoit alors que la stigmatisation dont ils font l’objet pousse certains croyants, au départ sincèrement pacifiques, à se radicaliser. Qu’on le déplore ou non, il faut admettre que l’islam intégriste n’est pas soluble dans la société française. Et en tirer les conséquences qui s’imposent.

 

 

i Les revenus pétroliers annuels de l’Arabie saoudite s’élèvent à 300 milliards de dollars pour 30 millions d’habitants (ceux du Qatar à 100 milliards pour 300000 Qataris) à comparer, par exemple, avec le budget de l’Éducation du gouvernement égyptien qui s’élève à 10 milliards de dollars pour 90 millions d’habitants (cf. Thomas Piketty, « Le tout-sécuritaire ne suffira pas », Le Monde, 22-23 novembre 2015). Voir aussi, Kamel Daoud : « l’Arabie saoudite, c’est Daech qui a réussi », cité par Gilles Kepel  dans Le Temps (Genève) du 26 novembre 2015.

Par Michel Herland, , publié le 03/12/2015 | Comments (1)
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Leçon d’écriture (5) : deux romans semblables de M.H.

Le déferlement inouï d’articles de presse consacrés au dernier livre de Michel Houellebecq avant même sa parution (1) devrait plutôt décourager toute nouvelle critique mais, en réalité, les articles publiés, pour la plupart obnubilés par le « pitch », ne s’intéressent pas à l’écriture. Il est donc légitime, dans cette série consacrée à la « fabrique » des romans, d’examiner Soumission d’un peu près. La tentation est d’autant plus grande qu’un autre roman, L’Esclave, publié quelque temps auparavant par Michel Herland, un collaborateur de mondesfrancophones, traite d’un sujet très semblable. La ressemblance des thèmes se retrouve-t-elle au niveau de la forme ? On ne voit pas a priori pourquoi il en irait ainsi. La comparaison révèle pourtant de nombreuses proximités sur ce plan-là également.

Houellebecq caricatureLes deux auteurs imaginent que la France passera sous la coupe des islamistes : chez M. Houellebecq, ce serait pour demain (2022), chez M. Herland pour après-demain (2090). Le narrateur est dans les deux cas un universitaire, professeur de littérature chez Houellebecq, de philosophie chez Herland. La différence principale, ici, tient à la place du narrateur. Chez Houellebecq il s’exprime à la première personne, il vit les événements qui portent un musulman à la présidence de la République et les changements qui en résultent pour le pays et pour lui-même. Chez Herland le roman d’anticipation est écrit à la troisième personne par le professeur philosophe, prénommé lui aussi Michel, lui-même personnage d’une histoire censée se dérouler de nos jours et qui nous sera racontée une deuxième fois à travers les lettres que lui adresse son amante, Colette, après leur séparation.

La construction de L’Esclave est donc infiniment plus complexe que celle de Soumission. La similitude entre le Michel de Herland et le narrateur (jamais nommé) de Houellebecq n’en est pas moins frappante. D’abord ils développent tous les deux un tropisme coupable envers leurs étudiantes les plus jolies. Nous avons déjà évoqué la Colette de Michel et nous faisons, chez Houellebecq, la connaissance de Myriam. A ce propos il faut relever une autre coïncidence : l’esclave, chez Herland, le personnage qui justifie le titre de son roman, se nomme Mariam, qui n’est qu’une autre manière d’écrire Myriam, et elle deviendra elle aussi, après quelques péripéties, la maîtresse d’un professeur d’université, Emmanuel. Ce dernier, contrairement au narrateur de Houellebecq, ne choisit pas de collaborer, il se replie dans un village perdu des Pyrénées avec quelques autres qui refusent le nouveau régime (la différence entre les deux attitudes, néanmoins, n’est pas aussi marquée qu’on pourrait le croire – voir in fine).

Les relations sexuelles entre le maître et son étudiante sont décrites avec « complaisance » dans les deux livres. Avec quand même une différence notable de ton. Houellebecq fait du Houellebecq : chez lui, le sexe est une obsession ; en cas de manque, ses personnages ont recours aux amours tarifées, le coït est toujours un peu sordide, même lorsqu’il essaye de le décrire comme quelque chose de sympathique. « Tu m’as apporté un cadeau ? » demandai-je […] « Je vais te faire une pipe, dit-elle, une très bonne pipe. Viens assieds-toi sur le canapé. » J’obéis, la laissai me déshabiller […] elle s’agenouilla et commença à me lécher les couilles tout en me branlant à petits coups rapides. « Quand tu veux, je passe à la bite… » dit-elle, s’interrompant un instant. J’attendis encore, jusqu’à ce que le désir devienne irrésistible, avant de dire : « Maintenant » (p. 101). Sic (!)

On croirait facilement, à lire Houellebecq, que la femme est un simple objet au service du plaisir masculin (position défendue explicitement dans le passage sur Histoire d’O, p. 260). Rien de tel chez Herland, le sexe y est toujours décrit comme une fête et lorsque l’amour l’accompagne, il devient rencontre des âmes autant que des corps, une expérience qui relève du sacré : « Soudain, il ne parlait plus. Il s’est approché d’elle, couchée sur le dos, lui a écarté les cuisses et l’a pénétrée d’un coup. Il a posé ses lèvres sur les siennes, fugitivement, puis il s’est mis à bouger en elle, très lentement. Il s’est  mis à lui dire des mots tendres, des mots d’amour, de passion, il pleurait, il sanglotait, il criait qu’elle était sa femme, qu’il ne la laisserait jamais partir […] Mariam, de fait, se sentait sa femme et lorsqu’il lui a demandé s’il pouvait se vider en elle, elle lui a simplement répondu, entre deux halètements, oui, mon amour. Pendant ces quelques semaines, sans qu’elle s’en rendît compte, le désir d’Emmanuel s’était développé en elle, en même temps qu’un tendre sentiment qui expliquait aussi bien son manque de résistance ce soir là et qu’elle eût éprouvée tant de plaisir à le laisser lui faire l’amour » (p. 287).

Les personnalités des principaux personnages masculins sont à l’avenant. L’auteur de L’Esclave s’est visiblement amusé à les peindre comme des séducteurs de la collection Arlequin. Voici Michel, dans les souvenirs de Colette : « J’aimais tout chez toi, ton look branché, ta gueule de mec qui veut faire croire qu’il n’a peur de rien, ce qui était immédiatement démenti par la tendresse de ton sourire, tes yeux de chat,… » (p. 13). Emmanuel, l’incarnation romanesque de Michel, n’a rien à lui envier : « Même vêtu d’un pantalon de velours élimé, d’un polo fatigué et de chaussures de montagne, il est incontestablement bel homme ; il a quelque chose d’un sage et, en même temps, un pétillement au fond de ses yeux laisse deviner qu’il aime l’humour et pratique une certaine joie de vivre » (p. 212). Rien de tel, évidemment, chez Houellebecq, adepte résolu de l’autodérision. Son narrateur, copie fidèle de l’auteur, est perpétuellement découragé et prompt à noyer son vague à l’âme dans l’alcool. Un exemple parmi d’autres du tableau qu’il donne de lui-même – l’université est fermée, il se retrouve donc sans emploi et sans son « réservoir » habituel d’étudiantes : « J’étais dans la force de l’âge, comme j’ai dit ; et si, après quelques semaines d’un dialogue laborieux [sur Meetic] où certains moments d’enthousiasme au sujet de n’importe quoi – mettons par exemple les derniers quatuors de Beethoven – seraient provisoirement parvenus à dissimuler un ennui croissant et global, à faire miroiter l’espérance de moments magiques ou d’une complicité faite d’émerveillements et d’éclats de rire, si après ces quelques semaines je me décidais à rencontrer l’une de mes nombreuses homologues féminines, que pourrait-il s’ensuivre ? Panne érectile d’un côté, sécheresse vaginale de l’autre ; il valait mieux éviter ça » (p. 185). On serait tenté de lui appliquer le jugement de Ninon de Lenclos à l’encontre de son amant Charles de Sévigné : « C’est une âme de bouillie, […] c’est un corps de papier mouillé, un cœur de citrouille fricassé dans la neige » (2).

Le narrateur, chez Houellebecq, comme, chez Herland, Michel et Emmanuel (deux personnages qui n’en font qu’un en réalité, Michel s’identifiant à l’évidence à sa créature) ont pourtant un autre point commun qui mérite d’être relevé : ils sont passionnés par leur sujet de recherche : Huysmans pour le professeur de Houellebecq ; l’esclavage et les religions pour les deux philosophes de Herland. On notera la pertinence de ces choix. Huysmans est l’auteur emblématique d’un certain « décadentisme » à l’instar de Houellebecq et s’est converti au catholicisme comme le narrateur de Soumission finira par se convertir à l’islam. Mariam, l’héroïne du roman de Herland, est une esclave, victime de l’instauration d’une charia fidèle à la lettre du coran. Le regard porté sur les religions, dans les deux ouvrages, est largement critique dans la mesure où les professeurs, principaux porte-paroles des deux auteurs, sont des agnostiques bon teint. L’adhésion à l’islam du héros de Soumission est expédiée à la fin du roman et il est difficile d’y voir une  conversion sincère. Cependant il n’est évidemment pas contesté, ni dans un livre ni dans l’autre, que les religions soient capables d’entraîner les hommes pour le meilleur ou pour le pire. Le meilleur, dans l’Esclave, est représenté à la fois par Abdenour, l’imam de « Zift Oundhor » (Mirepoix, en Ariège) et par Volusien, le chrétien clandestin de « Kabid » (Foix), le pire par Selim, le propriétaire terrien esclavagiste, converti par opportunisme à la religion des envahisseurs et qui se livre à des sévices épouvantables. Dans Soumission l’accession des musulmans au pouvoir a pour effet de rétablir certes la paix civile mais c’est au prix de l’apparition de nouvelles inégalités (entre les hommes et les femmes et entre les hommes eux-mêmes).

couv 1Un autre point commun aux deux romans, suffisamment rare pour être souligné, est la présence de la poésie. Houellebecq cite à deux reprises le poème Ève de Charles Péguy (« Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle… »), cinq quatrains empreints d’un lyrisme patriotique totalement inattendu au milieu d’un livre dont le défaitisme est la marque majeure (p. 161-2 et 168-9). Qui lit encore Péguy aujourd’hui ? Rendons grâce à Houellebecq de le faire connaître à des millions de lecteurs. Les poètes sont passés de mode, même les plus grands, aussi doit-on être également reconnaissant à Herland de citer des vers assez stupéfiants de Victor Hugo, tirés des Contemplations : on ne savait pas, on ne savait plus que le poète panthéonisé (« Victor Hugo, hélas ! ») était capable d’une telle invention surréaliste (p. 257 à 261). Herland nous introduit ensuite à l’œuvre d’un poète contemporain, Jean-Noël Chrisment, plus particulièrement son recueil Pollen, lequel fait écho aux vers de Hugo, à la fin des Contemplations, à propos d’une sorte de renaissance après la mort, sous une autre forme (p. 262-3). L’Esclave contient enfin deux sonnets censément écrits par une Colette (p. 88 et 188) se revendiquant poète amateur « attachée à la versification classique » (p. 76). Assez étonnamment, on décèle une certaine parenté stylistique entre ces deux poèmes de la plume de Herland et certains de ceux que Houellebecq a lui-même publiés dans divers recueils.

Dans Soumission on ne s’éloigne jamais vraiment du milieu universitaire et bien que L’Esclave se déplace sur d’autres terrains, les professeurs y jouent également les premiers rôles. Dès lors, il est intéressant d’observer comment apparaissent les étudiants aux yeux de leurs maîtres. À en croire Houellebecq les étudiants ou plutôt les étudiantes en lettres désertent les cours de premier cycle « hormis un groupe compact de Chinoises, d’un sérieux réfrigérant ». Quant aux doctorants ils sont « dans l’ensemble épuisants », ce qui s’explique dans la mesure où « il commence pour eux à y avoir un enjeu » (p. 37). Une autre fois, le narrateur avoue qu’ils l’« avaient pas mal fait chier avec des questions oiseuses » (p. 53). Sic (!)

L’Esclave ne nous montre pas Michel en présence d’autres étudiants que ceux de première année. Conformément à sa « gueule de mec qui veut faire croire qu’il n’a peur de rien » (cf. supra), il s’amuse à provoquer son auditoire, par exemple sur le sujet de la gratuité des études où il est sûr de faire mouche : « Vous êtes les victimes – innocentes sans doute – de votre époque qui n’attache de valeur qu’à ce qui a un prix. Alors évidemment, l’université, comme l’école en général, est mal partie. Puisque c’est gratuit, ça ne vaut rien » (p. 230). Mais le morceau de bravoure, à cet égard, se trouve dans le roman dans le roman, lorsque Michel imagine ce que seront les étudiants de philo à la fin du siècle : « En ce temps-là, la décadence de l’enseignement avait atteint un tel degré qu’on commençait à voir arriver en première année des étudiants totalement illettrés,[…] et qui ne prétendaient pas moins étudier la philosophie ! Bon gré mal gré, les universitaires s’étaient mis au diapason de leur public : en première année, les livres étaient bannis de l’enseignement des disciplines universitaires, au profit des seuls cours oraux et des moyens audiovisuels… » (p. 60).

Les deux romans évoquant des changements radicaux de la situation politique par rapport à celle d’aujourd’hui, les auteurs se trouvent contraints de les justifier d’une manière ou d’une autre. Dans les deux cas, même si le narrateur peut contribuer à l’explication, elle est plus souvent confiée à d’autres personnages. Ainsi Houellebecq fait-il intervenir successivement un agent de la DGSI, un « identitaire » et le président de la Sorbonne. Le roman de Herland n’étant pas écrit à la première personne, la question ne se présente pas chez lui de la même manière ; il n’en reste pas moins que l’exposé le plus complet des événements ayant conduit à la « reconquête » du sud de l’Europe par les musulmans n’est confié ni à Michel, le narrateur de cette histoire-là, ni à Emmanuel, son personnage le plus fort, mais à un visiteur de passage. Par ailleurs la critique des religions qui est développée aussi bien par Michel que par Emmanuel a pour contrepoint les convictions exprimées par Abdenour et Volusien qui défendent chacun leur foi respective.

En dehors des proximités formelles qui nous ont intéressés au premier chef jusqu’ici, on peut signaler pour finir l’étroite parenté entre les deux auteurs quant au fond de leur pensée, telle qu’elle s’exprime, en tout cas, dans ces ouvrages. La dystopie religieuse n’est que le prétexte permettant de d’exprimer un même point de vue désabusé sur une société dans laquelle, aujourd’hui comme demain, règne et règnera la loi du plus fort. Le héros, ou plutôt l’anti-héros de Houellebecq n’a pas la moindre velléité de résister. Ce n’est pas beaucoup mieux chez Herland puisque ses montagnards ne sont pas non plus des résistants ; ils se sont simplement mis à l’abri d’un régime qu’ils honnissent. Et si trois d’entre eux finissent par périr dans un combat désespéré, ils sont mus par la passion amoureuse, pas par un motif politique. Enfin Selim n’est pas le seul méchant du roman puisque c’est une villageoise dans les tourments de la jalousie qui provoque le drame final.

 

Michel Herland, L’Esclave, Le Manicou – Lulu.com, 2014, 409 p., 21 € (5 € en version numérique).

Michel Houellebecq, Soumission, Flammarion, 2015, 300 p, 21 €.

 

  1. Tous les médias en ont parlé à plusieurs reprises. La plupart ont mis un jour ou l’autre Houellebecq à leur une. Le sommet semble avoir été atteint par le journal Libération dans son numéro des 3 et 4 janvier 2015, avec une photo de l’auteur en une (titrée « la position du soumissionnaire » !) et sept articles sur six pages de texte. Le Monde des Livres du 9 janvier n’a pas faibli non plus avec trois articles sur trois pages.
  2. Ninon de Lenclos fut la maîtresse de Charles de Sévigné, le fils de la marquise de Sévigné, après avoir été celle d’Henri, son époux. Le propos est rapporté dans la lettre du 22 avril 1671 adressée par la marquise à sa fille.

 

 

La violence est-elle soluble dans la religion ?

Dessin de Cabu

Dessin de Cabu

L’assassinat des journalistes de Charlie Hebdo par deux meurtriers se réclamant d’Allah, puis l’attentat contre un supermarché kasher, obligent à s’interroger sur les liens entre la religion et la violence. Les quelques brèves remarques qui suivent, écrites dans l’urgence, ne prétendent pas faire le tour de la question mais devraient contribuer à l’éclairer.

À quoi servent les religions ? Aujourd’hui comme hier, leur fonction première, celle qui leur permet de trouver facilement des fidèles, est de rassurer. Tout le monde n’a pas l’âme d’un stoïcien pour accepter la mort avec sérénité. Dans les religions primitives le culte des ancêtres traduit la croyance dans une vie après la mort. Les religions du Livre promettent la vie éternelle. Mais tout le monde n’ira pas au paradis : il faut le mériter en respectant toute une série d’interdits et d’obligations. La religion remplit donc aussi une fonction sociale, celle de discipliner les croyants. Les sociétés archaïques étaient toutes religieuses sinon théocratiques.

L’humanité progresse. L’esprit rationnel se substitue peu à peu à la mentalité magico-religieuse. « Peu à peu » donc pas partout et pas chez tous. Les sociétés contemporaines sont loin d’avoir entièrement basculé dans « l’âge scientifique », comme l’espérait Auguste Comte ; elles voient cohabiter d’une part des rationalistes, lesquels admettent qu’ils n’y ait pas de réponse pour toutes les questions et font profession d’agnosticisme, et d’autre part des croyants qui acceptent les réponses aux questions essentielles apportées par leur religion, même si elles n’ont pas de fondement rationnel.

Le progrès constitue-t-il un risque pour la morale et partant pour l’humanité ? La morale n’est rien d’autre que le souci de l’autre, or – bien que les avis là-dessus divergent – l’éthologie comme l’observation de nos mœurs incitent fortement à penser que l’altruisme se limite en général spontanément au cercle étroit des proches et des familiers. L’homme est un animal social, dit-on : c’est vrai si l’on entend par là que l’homme a besoin de vivre en société mais cela n’implique pas qu’il se comporte avec bienveillance. La loi du plus fort est celle qui prévaut naturellement.

En libérant l’homme de la religion, le progrès ne conduit-il pas inévitablement à une société anomique ? Le risque paraît d’autant plus réel que l’histoire montre que ce que nous appelons le progrès est indissociable de la montée de l’individualisme (1). C’est parce qu’il se reconnait comme sujet, acteur de son destin, que l’homme moderne se montre capable de surmonter les fausses croyances, les préjugés qui entravaient le développement des connaissances. L’individualisme peut certes conduire à la démocratie : aucun homme ne valant plus qu’un autre, il est logique que les hommes s’accordent à tous les mêmes droits, et qu’ils décident ensemble les règles communes conformes sinon à l’intérêt général du moins à celui du plus grand nombre. Cependant la démocratie se révèle fragile, elle est facilement dévoyée, beaucoup de régime se proclament démocratiques qui ne le sont pas. Comme l’expliquait Tocqueville, le danger est d’autant plus grand lorsque l’appétit des richesses devient dominant.

Dessin de Charb

Dessin de Charb

« Il y a un passage très périlleux dans la vie des peuples démocratiques. Lorsque le goût des jouissances matérielles se développe chez un de ces peuples plus rapidement que les lumières et que les habitudes de la liberté, il vient un moment où les hommes sont emportés et comme hors d’eux-mêmes, à la vue de ces biens nouveaux qu’ils sont prêts à saisir… Si, à ce moment critique, un ambitieux habile vient à s’emparer du pouvoir, il trouve que la voie à toutes les usurpations est ouverte… Les hommes qui ont la passion des jouissances matérielles découvrent d’ordinaire comment les agitations de la liberté troublent le bien-être, avant que  d’apercevoir comment la liberté sert à se le procurer… Il n’est pas rare de voir… sur la vaste scène du monde, ainsi que sur nos théâtres, une multitude représentée par quelques hommes. » (De la Démocratie en Amérique, 1840, Livre II).

La France fournit un assez triste exemple d’une société constituée pour la plus grande part d’incroyants qui cherchent avant tout leur bonheur personnel sans se préoccuper (autrement que superficiellement) de celui d’autrui, et qui élisent régulièrement des députés sans se sentir pour autant « représentés ».

Ainsi le monde d’après la religion est-il loin d’être parfait. Ce monde gouverné par l’individualisme et l’égoïsme  présente néanmoins un énorme avantage, même si Tocqueville ne semble pas le considérer comme essentiel (2), celui d’être en paix. Il est donc juste d’opposer deux grands systèmes idéologiques, religieux et laïque, à condition d’entendre par religion tout ce qui implique la soumission absolue de l’individu à une autorité qui peut tout exiger de lui, sans lui permettre de réfléchir, qu’elle soit transcendante (dieu) ou non (la patrie, le communisme) (3). Soumission absolue parce qu’elle peut aller jusqu’à tuer et jusqu’au sacrifice de sa propre vie. C’est pourquoi la religion, quelle qu’elle soit, peut être tenue pour intrinsèquement guerrière, tandis que la société séculière, matérialiste, la nôtre donc, est intrinsèquement pacifique. Cela ne signifie pas qu’elle ne soit pas tyrannique, comme Tocqueville le notait déjà. Plus proche de nous, Frédéric Lordon fait appel à Spinoza pour expliquer comment le capitalisme sait jouer sur nos désirs et mobiliser les « affects joyeux » liés à la consommation afin de nous réduire en servitude (4).

Dessin de Wolinski

Dessin de Wolinski

Les religions sont guerrières. Il ne suffit pas que le Christ insiste constamment sur l’amour du prochain, la charité, le sacrifice, qu’il proclame que son « royaume n’est pas de ce monde » (Jean, 18, 36) – pour empêcher que des abominations de violence s’accomplissent en son nom. Faut-il égrener les croisades, la « Sainte Inquisition », les hérétiques brûlés vifs, les guerres entre protestants et catholiques (jusque, quant à ces dernières, au XXème siècle en Irlande) ? Que dire alors de l’islam qui prône ouvertement la guerre sainte dans le Coran. Il est de fait que l’on a entendu ces derniers jours (5) de nombreuses déclarations venant de musulmans autorisés nous informant que l’islam était une religion de paix. On nous permettra de demeurer sceptique à cet égard. Rappelons que l’islam est la seule religion qui prétende détenir un compte-rendu de la parole de dieu « en direct », Mahomet s’étant borné à répéter les messages divins. Les musulmans sont donc tenus en principe de prendre le Coran au pied de la lettre. Oui mais le Coran se contredit, dira-t-on, ce qui ouvre la voie à diverses interprétations. Sans doute – et il n’est pas le seul texte sacré à le faire. Il n’en demeure pas moins que n’importe quel musulman qui a envie d’en découdre trouvera toutes les justifications nécessaires dans le Coran. Florilège :

« Excite les croyants au combat. Dieu est là pour arrêter la violence des infidèles » (4, 86).

« Les mois sacrés expirés, tuez les idolâtres partout où vous les trouverez » (9, 5).

« Quand vous rencontrerez les infidèles, tuez-les jusqu’à en faire un grand carnage et serrez les entraves des captifs que vous aurez faits » (47, 4).

« Nous vous appellerons à marcher contre des nations puissantes : vous les combattrez jusqu’à ce qu’elles embrassent l’islamisme » (48, 16).

A côté de ceux-là, les quelques versets qui rappellent l’interdiction de prendre une vie humaine ne pèsent pas bien lourd.  « Ne tuez point l’homme, car Dieu vous l’a défendu, sauf pour une juste cause » (17, 35). Comment un fanatique pourrait-il douter que des journalistes qui caricaturent Allah et Mahomet sont des infidèles ne méritant d’autre punition que la mort ?

Dessin de Tignous

Dessin de Tignous

On voit la différence avec le christianisme puisque, dans un cas de figure semblable, le chrétien qui mettrait à mort un blasphémateur devrait être considéré en état de péché. C’est ce qui ressort directement de la citation fameuse de l’Évangile de Luc : « Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font » (23, 34). Une autre différence essentielle concerne le comportement à l’égard des infidèles en général. Les disciples de Jésus sont chargés d’évangéliser les païens, pas de les convertir par la force. « Allez dans le monde entier proclamer la bonne nouvelle à toute la création » (Marc, 16,15). Il ne s’agit pas de trucider ou de réduire en esclavage ceux qui se montreront réfractaires, c’est dans l’autre monde qu’ils seront punis : « Celui qui croira et qui sera baptisé sera sauvé, mais celui qui ne croira pas sera condamné » (Marc, 16, 16). Tandis que le djihad est conforme à la lettre du Coran comme à son esprit, les massacres perpétrés par les chrétiens au nom de leur foi étaient clairement contraires au message des Évangiles.

Si de tels massacres ont pourtant eu lieu – on peut penser aussi aux guerres incessantes relatées dans la Bible, aux pogroms contre les juifs, aux massacres de musulmans par des hindouistes – c’est bien qu’il y a une violence inhérente à toutes les religions. Cela semble en effet une conséquence quasi inévitable de la foi. À l’instar de Socrate l’agnostique sait qu’il ne sait pas : il ne cherchera pas à imposer des certitudes qu’il n’a pas. Par contre le vrai croyant, persuadé qu’il détient la vérité, estime qu’il n’a pas le droit de laisser les hérétiques dans l’erreur (surtout si sa religion l’incite à se faire missionnaire). Les tièdes se contentent de s’occuper de leurs affaires mais les fanatiques vont jusqu’au bout de leur conviction. Quand on essaye de comprendre l’attitude des inquisiteurs du Moyen Âge qui envoyaient (froidement, on ne sait) des dizaines, parfois des centaines d’hérétiques au bûcher, il faut supposer qu’ils prenaient totalement au sérieux la parole de l’Évangile : puisque les hérétiques étaient condamnés à finir en enfer, ils pouvaient rôtir tout de suite sur le bûcher, supplice auquel ils étaient de toute façon condamnés.

Les chrétiens d’aujourd’hui comme les musulmans « modernistes » font partie des tièdes. Ils n’iront pas mourir pour leur foi. Ils ont été contaminés par l’environnement matérialiste dans lequel ils baignent. Ils sont effectivement pacifiques. Pour un certain nombre de raison que les sociologues nous expliquent, cette contamination ne touche pas tous les fidèles de l’islam. D’où les guerres intestines entre sunnites et chiites et d’où les attentats comme ceux qui ont frappé récemment les journalistes de Charlie Hebdo, des juifs de France, des policiers et quelques victimes collatérales.

Qu’ils et qu’elles reposent en paix.

 

  1. Voir là-dessus par exemple les analyses de Louis Dumont. Confrontés au risque pour une société sans dieu de sombrer dans l’anarchie, certains en viennent à proposer le retour à une éducation religieuse pour tous. Ainsi Thierry Michalon dans « Une société peut-elle vivre sans l’idée de Dieu ? », à paraître in Faberon, Florence (dir.), Liberté religieuse et cohésion sociale – La diversité française, Presses universitaires d’Aix-Marseille, 2015.
  2. Je conviendrai sans peine que la paix publique est un grand bien ; mais je ne veux pas oublier cependant que c’est à travers le bon ordre que tous les peuples sont arrivés à la tyrannie. (Tocqueville, ibid.)
  3. Faut-il rappeler ici que les colonisateurs, persuadés de la supériorité de leur civilisation, étaient accompagnés par des missionnaires persuadés quant à eux de la supériorité de leur foi ?
  4. Voir son livre Capitalisme, désir et servitude.
  5. Rappelons que ce texte est écrit dans la foulée de l’assassinat des journalistes de Charlie Hebdo et ceux du Supermarché Kasher, les 7 et 8 janvier 2015.