Auteur: Jacques Brasseul

Jacques Brasseul est professeur de Sciences Économiques

Érotisme 1900

 

Dans un prix Goncourt à l’époque, celui de Claude Farrère en 1905, Les Civilisés, la sensualité procédait par évocation, on ne disait pas directement les choses, sauf dans les livres sous le manteau, non publiés, comme ceux de Pierre Louÿs, grand ami de Farrère justement. Deux passages qui évoquent très bien l’art de l’écrivain en ce domaine. Le premier sur les nuits de Saigon, la douceur tropicale, propice aux épanchements. Le second, un peu plus poussé, dans une calèche…

 

C’était une nuit de Saigon, étincelante d’étoiles, chaude comme un jour d’été occidental. Suivis par la Victoria de Mévil, ils marchèrent sans parler. La rue ressemblait à une allée, à cause des arbres entrelacés en voûte et des globes électriques suspendus dans le feuillage ; — à cause aussi du silence et de la soli­tude ; car Saigon, capitale médiocre, fait tout son tapage nocturne dans une seule rue centrale, la rue Catinat, — et dans un petit nombre d’autres lieux plus discrets, que les honnêtes gens prétendent ignorer.
Rue Catinat, c’est l’agitation mondaine, correcte, — et quand même admirablement libre et impudente, parce que la loi souveraine du pays et du climat prime les mœurs importées. Dans le jour cru des réverbères élec­triques, entre les maisons à vérandas masquées de ver­dure et de jardins, une cohue bariolée passe et repasse, seulement occupée de son plaisir. Il y a des gens de tous les pays : Européens, Français surtout, coudoyant l’in­digène avec une insolence bienveillante de conquérants ; et Françaises en robes de soir, promenant leurs épaules sous la convoitise des hommes ; — Asiatiques de toute l’Asie : Chinois du Nord, grands, glabres et vêtus de soie bleue ; Chinois du Sud, petits, jaunes et vifs ; Malabars, rapaces et câlins ; Siamois, Cambodgiens, Moïs, Laotiens; — Annamites, enfin, hommes et femmes tellement pareils qu’on s’y trompe tout d’abord, et que bientôt on fait semblant de s’y tromper.
On marche à pas désœuvrés, on cause et on rit, avec des langueurs nées de l’accablante chaleur du jour. On se salue et on se frôle, et les femmes vous tendent des mains moites qui brûlent de fièvre. Des parfums forts montent des corsages, et les éventails les mélangent et les jettent au nez de chacun. Une volupté commune agrandit tous les yeux, et la même pensée fait rougir et sourire chaque femme, la pensée que, sous la toile mince des smokings blancs, sous la soie légère des robes pâles, il n’y a rien, ni jupes, ni corsets, ni gilets, ni chemises, — et qu’on est nu, que tout le monde est nu…
Torral, Mévil et Fierce descendirent la rue Catinat, et vinrent s’asseoir sur la terrasse d’un grand café d’où l’on dominait la foule. Les boys se précipitèrent à leurs ordres, exagérant un respect narquois.

Toujours la nuit à Saigon :

La victoria sortit des rues et entra dans le jardin, — ce parc unique sur trois continents de la planète. Ils frissonnèrent tous quatre : un parfum asiatique, fleurs, poivre, fauves et encens pourri, montait comme une marée, — et les engloutit. Il n’y avait pas de brise, mais, quand même, les feuilles des bambous bruissaient, et cela faisait un son pointu, comme le baiser des deux amants toujours joints. Dans les buissons, derrière les grilles invisibles, les tigres, les panthères, les éléphants, toutes les bêtes prisonnières, mal endormies dans leurs cages, s’ébrouèrent sourdement quand l’attelage passa ; il y eut des souffles rauques et des prunelles phosphores­centes ; les chevaux hennirent et trottèrent plus vite.
Après, ce fut l’arroyo qui borne le Jardin et le pont de briques rosés ; l’eau coulait si muette et si noire que l’arche semblait enjamber du néant. La campagne, au delà, commençait, — avec des villages de canhas indigènes trop basses pour qu’on les vît dans la nuit.
Hélène écarta sa bouche de Raymond pour balbutier trois mots qu’on ne comprit pas. Torral et Fierce, par contenance, regardèrent une minute au dehors, puis Fierce se pencha pour prendre du feu à la cigarette de Torral, tous deux indifférents. — Hélène, dont on voyait les bras au cou de son amant, s’agitait de mouvements lents et rythmés, et poussait de grands soupirs et des plaintes… Une voiture venant à leur rencontre les croisa dans le temps d’un éclair. D’autres survinrent. La route tournait à gauche, et se prolongeait en allée de parc, joliment encadrée de pelouses et de bosquets. C’était l’Inspection, — les Acacias de Saïgon où la mode est de se promener la nuit comme le jour. — Des lanternes luisaient nombreuses, créant un demi-jour équivoque et intermittent. Les victorias marchaient au pas, sur deux files ; et l’on distinguait les visages des gens ; mais on n’échangeait pas de saluts, par discrétion.
D’une secousse des reins et des poignets, Hélène se redressa. Elle respira fort et s’éventa le visage. Fierce, décemment, étendit sa main et fit retomber les plis de la robe ; dans ce geste, il rencontra le poignet de la jeune femme, et elle lui serra les doigts rudement, comme pour détendre ses nerfs encore irrités. Mévil, la tête à la ren­verse dans l’angle des coussins, était immobile comme un mort.
— C’est très  bête, —  dit Hélène après un petit  mo­ment. — Tous ces gens-là nous ont vus.
Du menton, elle désignait les voitures de la contre file.
— Voyez-les vous-même, — dit Torral en haussant les épaules.
Dans chaque voiture, il y avait un homme et une femme, — ou deux femmes, — ou parfois un homme et un garçonnet. — Et tous les couples, sans exception, se serraient plus étroitement qu’ils n’eussent fait avant le coucher du soleil, et prenaient mille sortes de libertés que la nuit ne voilait qu’aux trois quarts.
— Jolie ville, — dit Hélène Liseron. — C’est révol­tant.

Et quelques souvenirs de célibataires :

— Mais point du tout, — dit Fierce avec du mépris et de l’indulgence. — C’est tout simplement naturel, et d’un bon exemple pour les hypocrites qui se prétendent pudi­bonds. D’ailleurs, ma chère, c’est un sot préjugé que celui du mystère en ce qui concerne l’amour et le sexe. Fran­chement, à vous avoir entrevue tout à l’heure, j’imaginais que vous ne le partagiez point. Moi-même et beaucoup de mes amis sommes sans délicatesse exagérée là-dessus. Tenez, ne regardez pas là-bas, puisque ce qui s’y passe vous déplaît, et écoutez un conte qui est une histoire : il y a quelques années, le hasard et des goûts partagés me firent l’ami d’un certain Rodolphe Hafner, diplomate et homme parfait. Hafner avait alors une jolie maîtresse qu’il appréciait fort, et dont il aimait à me dire du bien. Il finit par m’en dire tellement que je fus amoureux d’elle à mon tour. Hafner s’en aperçut, n’en témoigna rien, et me joua le plus joli tour d’ami que j’aie jamais connu. Il m’invita certain soir à souper en tiers avec sa maî­tresse. Puis, nous ayant tous deux convenablement grisés, il passa au fumoir et se mit à jouer du piano. Il était pas­sionné de musique, et je savais qu’une fois en train, le tonnerre ne l’aurait pas arraché de son tabouret. Il jouait donc, et ce qu’il jouait était langoureux, en diable ; si langoureux, que nous n’écoutâmes pas jusqu’au bout. — L’aventure s’acheva sur un divan turc fort moelleux, et je crois bien que ce divan n’était pas là par simple hasard.
— Je l’espère bien, — dit Torral. — Mais ton Hafner était un garçon pourri d’élégance et truffé d’idéalisme. S’il avait été un pur civilisé, sans guirlandes, il t’aurait dit tout clairement : Vous la voulez, la voilà. — Quand je travaillais au viaduc de Sassenage, en Dauphiné, j’avais pour camarades deux types que je regrette encore : ils sont morts dans l’éboulement d’Engiens. A nous trois, jeunes, têtes solides et poches plates, nous avions une femme, rien qu’une ; nous l’avions fait venir de Grenoble à frais communs. Ce n’était pas grand’chose, — je veux dire au point de vue cervelle, — mais on la dressa. Chaque nuit, un de nous couchait avec elle — à tour de rôle. — Les soirées, nous les passions tous quatre ensemble au coin du feu. — II fait plus froid là-bas qu’ici. — On faisait de la mécanique et de l’analyse. La gosse écoutait, sans permission d’ouvrir le bec. — A minuit, pour la dédommager, son amant de la veille ouvrait un bouquin sentimental et lui faisait un bout de lecture. Ça ne traînait d’ailleurs pas : les mots bébêtes opéraient sur cette petite comme une infusion de cantharides : on n’avait pas tourné deux pages qu’elle était à cheval sur son amant, — son amant du jour. — Malgré quoi je vous prie tous de croire que nous achevions le chapitre sans broncher. Que diable ! Je ne sache pas qu’il soit honteux de faire des enfants, et je ne comprends pas pourquoi l’on se cache quand on essaye d’en faire, — ou qu’on fait semblant. Liseron se souleva pour regarder Torral.
— Vous êtes abominable, — dit-elle ; — elle se tourna tendrement vers Raymond : — n’est-ce pas, ami ?
— Oui, — souffla Mévil d’une voix basse et terne, — la voix des gens qui répondent sans avoir entendu. — Il était toujours affaissé en arrière, et on ne voyait pas son visage dans l’ombre. Fierce cligna des yeux pour l’examiner ; mais il l’entendit respirer librement, d’un souffle égal et ne s’inquiéta pas.
‒ Cholon, ‒ cria Torral au saïs.

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One Response to “Érotisme 1900”

  1. JB dit :

    Autre portrait de Teodor Axentowicz.