Auteur: Michèle Perret

Michèle Perret a été professeur d’université à Paris X – Nanterre. Linguiste et spécialiste de la langue française du Moyen Age, elle a publié plusieurs ouvrages de linguistique française et des traductions de récits médiévaux. Romancière, elle est l’auteur d’un roman pour adolescents, "La légende de Mélusine", d’un récit inspiré de son enfance en Algérie, "Terre du vent" et d’un recueil de nouvelles sur l'Algérie des années 1950-1962, "D'ocre et de cendres".

Le Maghreb, les femmes et le libertinage : trésors de la culture orale (Nora Aceval)

 Au sud-ouest de l’Algérie, entre la corniche de Ténès au nord, et le Sahara et le Mzab au sud s’étend la région des hauts plateaux du djebel Amour. Et dans cette région où se vénère Sidi Khaled, celle des villes de Tiaret, Frenda, Tousnina, Sougueur, Mellakou, vivaient naguère, il y a un peu plus de cinquante ans à peine, des populations de nomades transhumants, aujourd’hui en grande partie sédentarisés. C’est une région de traditions fortes, terre d’un vieux royaume originaire de Perse et plus près de nous, terre d’Abd El-Kader, terre où se dressaient et se dressent encore les Djeddars, tombeaux berbères des VIe et VIIe siècles et des mausolées de saints dont certains ont été préservés.

Ce peuple rural, qui remontait du Sahara à la belle saison, était et est encore un peuple de conteurs, ou plutôt de conteuses. Le soir – obligatoirement le soir car qui conte le jour risque de devenir chauve ! – les femmes et les jeunes filles se réunissent autour de l’une d’entre elles pour écouter des histoires magiques de princesses, d’ogres, de Djinns et de sorcières, comme partout, mais aussi des contes transgressifs, inconvenants, où les femmes se taillent la part belle en revendiquant leur droit au plaisir à la barbe des hommes, gardiens de l’honneur et de la tradition.

Nora Aceval a baigné dans cette culture. Franco-Algérienne, descendant par sa mère de la tribu des Ouled Sidi-Khaled, petite-fille de nomades sahariens vivant encore dans la khaïma[1], fille, petite fille et nièce de conteuses, quoi d’étonnant à ce qu’elle soit devenue conteuse elle-même ? Elle a très vite senti la nécessité de préserver la mémoire du monde dans lequel elle avait vécu et, après un travail de recherche à l’université Paris XIII sous la direction de Jean Perrot[2] (L’Algérie des contes et des légendes : hauts plateaux de Tiaret[3]), elle s’est lancée dans ce travail –  nombreux voyages de collecte dans sa terre natale, traduction et rédaction a minima des récits recueillis.

Il en a résulté une trilogie, magnifiquement publiée aux éditions Al Manar : papier et mise en page de qualité, belles illustrations modernes, abstraites et suggestives à la fois, de Sébastien Pignon. De beaux objets pour un contenu étonnant : les Contes libertins du Maghreb (2008), mon préféré, La science des femmes et de l’amour (2009), le préféré de Nora Aceval, et La chamelle (2011), le plus récent, trois recueils de contes licencieux et drôles, bien éloignés de l’image stéréotypée que l’on peut se faire ailleurs de l’orientalisme et du monde musulman.

De fait, depuis Les Ruses des femmes de Abd Al-Rahim Al-Hawrânî, (XIVe siècle)[4], c’est la première fois que ce genre de récits populaires (encore vivants au Maghreb) est collecté et traduit, qui plus est, par une femme de culture musulmane, dans la droite ligne de la tradition  familiale.

Ces contes sont donc intéressants à plus d’un chef.

Tout d’abord, sociologiquement, ce qui saute aux yeux c’est que ce corpus va à l’encontre de tous les préjugés sur la soumission des femmes en culture méditerranéenne et tout spécialement musulmane. Malicieuses et libertines, les conteuses et leur public (féminin) mettent en scène leur profonde liberté sexuelle, malgré la jalousie des hommes et toutes les règles de la tradition. Leur corps leur appartient, leur sexualité leur appartient : « Ce n’est pas parce que tu m’enfermes que je ne te trompe pas » dit l’une d’elle, « Les femmes sont impossibles à surveiller ! Pour votre quiétude, laissez-leur la liberté », psalmodient deux maris trompés et, au terme de sa quête, le prince qui est parti acquérir la science des femmes et de l’amour reconnaît « A présent, je sais les femmes impossibles à surveiller, je sais les portes impossibles à verrouiller, je sais les murs impossibles à dresser, je sais les coffres impossibles à sceller… », paroles de prince, certes, mais à travers lui, profession de foi d’une vieille femme indocile qui tisse son conte à l’intention de ses sœurs et des pré-adolescentes qui s’éduquent en l’écoutant. Et pourtant, cette profonde indépendance des femmes ne devrait pas étonner qui connaît l’érotisme des Mille et une nuits. Ce type de récits relève de ce que Malek Chebel[5] appelle la culture du sérail, où « des femmes cloîtrées réinvent(ent) le monde à leur mesure pour mieux le maîtriser ». Mais il révèle aussi, au-delà même de toute revendication féministe, l’irréductibilité absolue de la jouissance et de la liberté.

En un second lieu, les thèmes de ce corpus de contes oraux sont les mêmes que ceux repérés par Aarne et Thompson, ces thèmes folkloriques qui circulent dans toute l’Asie Mineure, l’Europe et le pourtour méditerranéen, qu’on retrouve parfois mot pour mot[6] dans les fabliaux, les exempla et autres récits brefs, parfois même les sourates du Coran et jusqu’à la littérature de colportage, parfois dans les traditions orales d’Amérique du sud. A ce titre, des études comparatives mériteraient d’être faites. J’ai, pour ma part, eu le plaisir de retrouver le fantasme de la reine Sibylle et de la fée Mélior, sœur de Mélusine (de Morgane, aussi ?) : obliger des chevaliers ou des princes à d’impossibles veilles, afin de se constituer un harem de fantômes. Cet ensemble de contes mérite donc à ce titre d’être connu et répertorié par les comparatistes.

De plus, ils participent de la culture orale, antérieurs donc, dans la constitution du corpus, à nos fabliaux. Ils permettent peut-être de mieux imaginer par quels vecteurs ces histoires brèves, très volontiers scatologiques ou scabreuses, se sont répandues dans l’inconscient collectif. Avant l’itinérance des hommes, jongleurs des foires, trouvères des châteaux, on peut se figurer la sédentarité des chaumières où, à la veillée, de vieilles illettrées revenues de tout égrènent pour un public familial quelques histoires salaces pendant que s’accomplissent les menus travaux du soir. Comme dans toute culture orale, les conteuses cultivent leur mémoire, utilisent des mnémotechniques élémentaires et se recueillent un instant pour remettre en forme leurs textes avant de les dire (« Toute histoire doit avoir un commencement, un milieu et une fin » dit un proverbe du Moyen Age). De même que les fabliaux s’oralisent par des appels au public, cette littérature orale est volontiers formulaire, allitérative et répétitive, Xareft-ek ma xaref-ek (Je te raconte et je ne t’ai rien raconté) ou Kan ou ma kan, kan Allah fi koull makan  (Il était une fois et seul Dieu est partout à la fois) en formule introductrice, et en formules conclusives : Elle a pris le feu, le feu, j’ai pris la route, la route/ Elle a mangé le Diss, j’ai mangé le Rfiss ; Mon histoire est partie libre et moi je suis restée en ce lieu ou encore J’étais dans la maison, elle est venue en roulant et toutes sortes d’autres formules tout aussi dépourvues de sens mais poétiques, rythmées et répétitives, comme le sont aussi les formules internes Vient un jour et part un jour, vient un jour et part un jour ou Aujourd’hui, demain, aujourd’hui, demain pour évoquer le temps qui passe ; Dexlet bled ou xerjet bled, dexlet bled ou xerjet bled  (elle entra dans un pays, sortit d’un pays, elle entra dans un pays, sortit d’un pays) pour résumer le voyage[7]. Enfin, comme dans toute culture orale ou oralisée, comme le sont les fabliaux, les invocations de Dieu, le rappel de ses mérites et de sa sagesse sont d’autant plus fréquents que le contenu véhiculé est éloigné de la morale religieuse. D’ailleurs, comme dans les récits brefs de notre folklore européen, les moins paillards de l’histoire ne sont pas les religieux : ici, les rôles des curés et des moines sont le plus souvent tenus par les talebs, les étudiants en théologie, mais d’autres pieux personnages interviennent aussi en inconvenante posture[8].

Enfin, cet ensemble de contes présente un dernier intérêt, sociologique celui-ci, en ce qu’ils expriment le désir du changement d’un mode de civilisation, le passage du rural nomade au citadin sédentaire. Désir ? Fascination, plutôt, car, disent les nomades, « lorsque tu ne voyages plus, tu meurs ». Les contes opposent la vie frustre des nomades, qui ne possèdent  que le minimum vital, facile à déménager au confort de la vie sédentaire, ressentie comme riche, voire princière. Les nomades ne se déplacent qu’avec l’essentiel, avec parfois, sur un chameau, un coffre au contenu étrange : « désignant le coffre, ce dernier se vanta d’avoir trouvé, lui, le plus jaloux des jaloux, la plus fiable des solutions pour garantir la fidélité de sa femme  Il expliqua fièrement qu’il avait enfermé l’épouse dans un coffre et qu’il transportait celui-ci partout avec lui… Il ne sortait la pauvre « créature » (comme il l’appelait), que le soir au coucher du soleil »[9] D’autres éléments de la vie nomade sont plus réalistes, les pots pour le lait et l’eau, le plat où l’on roule le couscous, les palanquins richement ornés où voyagent les femmes, le cortège des chameaux et des chamelles. Mais surtout, plus de la moitié des contes recueillis traitent du passage d’un personnage de la vie nomade à la vie sédentaire, pour sa plus grande satisfaction. Quelques uns (Herbe verte, par exemple, hors corpus des contes libertins) présentent une double quête, du nomadisme à la sédentarité, puis de la sédentarité au nomadisme. C’est en général, remarque la conteuse, quand la tribu de départ est présentée comme très prospère que le retour y devient fête.

De nos jours, après la réforme agraire, la région présente quatre types de populations : les nomades transhumant entre le Sahara en hiver et les hauts plateaux à la belle saison, les ruraux sédentarisés vivant encore sous la tente, les ruraux sédentarisés installés « en dur » et les citadins. Les contes, plus archaïques, inscrivent déjà la possibilité de ces changements et luttent, pas la transmission d’un savoir ancestral, contre la déculturation qui l’accompagne.

 

Transmission d’une culture, transmission d’une morale de liberté et de respect, le conte est tout d’abord un plaisir presque physique : l’écoute d’une voix la nuit (surtout lorsqu’on y entend, ailleurs et dans une autre langue, la parole de ces générations de femmes rurales, dignes, malicieuses et, mine de rien, terriblement indépendantes), la participation à une célébration collective. Mais, du fait que l’ensemble présenté par Nora Aceval est aussi préservation d’une mémoire orale, il est une mine pour la collectivité scientifique. Et de ce point de vue, ce corpus de récits licencieux et moqueurs  mérite d’être connu et diffusé.

 

Et pour finir, un conte très bref et plus grivois que libertin :

Voir: La veuve et les Talebs par Nora Aceval

 

 


[1] Tente de nomade bédouin.

[2] Jean Perrot, professeur émérite de littérature comparée à l’université Paris XIII, spécialiste de la littérature de jeunesse, fondateur de l’IICP (Institut International Charles Perrault ).

[3] Maisonneuve et Larose, 2003.

[4] Traduit par René Khawam, Phébus, 1994.

[5] Malek Chebel, Psychanalyse des Mille et Une Nuits, Payot et Rivages, 1996.

[6] Nora Aceval cite par exemple le terme d’oreilles  dans le sens de testicules, employé de la même façon et dans le même contexte dans un fabliau et dans un de ses contes au contenu semblable.

[7] Pour un inventaire de ces formules, voir Nora Aceval, L’Algérie des contes et légendes, Maisonneuve et Larrose, 2003, pp.15-16

[8] Voir conte ci-dessous

[9] La science des femmes et de l’amour, p.29.

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