Auteur: René Hénane

René Hénane, médecin, écrivain-essayiste, a vécu, exercé en Martinique et rencontré Aimé Césaire. Il est membre du Centre césairien d’études et de recherches de Fort-de-France et l’auteur des titres suivants : - Aimé Césaire, Le chant blessé – Biologie et poétique, Éditions J.M. Place, 1999. - Les jardins d’Aimé Césaire, Éditions de L’harmattan, 2003. - Glossaire des termes rares dans l’œuvre d’Aimé Césaire, Éditions J.M. Place, 2004. - Dossier Césaire, L’Autre Sud, n°29, juin 2005 - Césaire et Lautréamont, Éditions de l’Harmattan, 2006. - : Les armes miraculeuses d’Aimé Césaire – Une lecture critique, Éditions de L’Harmattan, 2008. - Introduction à MOI, LAMINAIRE, D'Aimé Césaire, L'Harmattan 2012, avec Mamadou Ba et Lilyan Kesteloot - René Hénane est consultant UNESCO pour le programme Rabindranath Tagore, Pablo Neruda, Aimé Césaire, l'Universel réconcilié.

Mon amour aux entrailles de temps… – Sexe et sensualité en poésie d’Aimé Césaire… Phallophanies ? (II)

Où allez-vous ma femme  marron ma restituée ma cimarronne
le cœur rouge des pierres les plus sombres s’arrête de battre
quand passent cavaliers du sperme et du tonnerre
(La forêt vierge, Les armes miraculeuses
(Les citations césairiennes sont en italiques)

DEUXIÈME PARTIE: LE SEXE MÉTAPHORIQUE

Phal 2 – Crucifixion, fin XI° s. Mosaïque, San Marco, Venise

Contrairement à la démarche précédente du sexe cru et dru, éclatant dans la clarté du mot, la génitalité s’avance masquée dans l’image métaphorique et le double sens. Ainsi, il faut savoir que le sexe féminin peut se voiler sous les noms anodins de l’araignée, du chat, la chatte, du chaton… l’érection masculine se cache sous les formules :  il est midi, la gaule, la tringle, la trique, pavoiser …  Le sperme se cache sous les mots troupeau de perles, purée, semoule, divine liqueur. Faire l’amour se dit avec la belle formule, faire la belladone… etc.  Le sexe devient porteur d’une image dont on doit trouver le code pour en déceler le sens.

La censure sexuelle d’Aimé Césaire : La métamorphose
Un fait nous paraît majeur qui gouvernera le verbe poétique césairien : la métamorphose. En effet, elle infuse au verbe la puissance de l’image métaphorique. Le poète veut s’exprimer en échappant à la crudité du génital, il censure et métaphorise le mot. Se sentant fragile et vulnérable, il se fond dans le monde afin de communier dans la célébration des puissances qui l’environnent. Mais l’homme ne sait pas être minéral, végétal, céleste et cette ignorance est ressentie comme une incomplétude qui va à l’encontre de son ardent désir de dépassement et de transfiguration. D’où son désir de métamorphose, désir de s’évader en rêve dans les espaces imaginaires du mythe ou de la religion.

*Le poème Batouque (Les armes miraculeuses) nous offre un autre exemple typique de la dilatation cosmique du sexe appelant le soleil, le jour et la nuit:
Batouque : … quand le monde sera nu et roux
comme une matrice calcinée par les  grands soleil de l’amour…
… ayant violé jusqu’à la transparence le sexe étroit du crépuscule
le grand nègre du matin…
La métamorphose matricielle en un soleil assassin : Image quasi obsédante qui apparaît à plusieurs reprises dans la poésie d’Aimé Césaire : l’assassinat de la nuit par le jour (ou vice-versa). Une véritable dramaturgie est construite sur ce thème meurtrier.
grand nègre du matin ayant violé jusqu’à la transparence le sexe étroit du crépuscule… Le poème Batouque nous offre cette étrange image, d’une grande violence sexuelle : ce grand nègre matinal et violeur n’est que la vision métaphorique du soleil qui, se levant brutalement, attente à la virginité de la nuit, cédant la place au jour.
Comment s’expliquent ces visions cosmiques ? Les Tropiques, en effet, ne connaissent ni aurore ni crépuscule du soir, et il est bien connu que, sous ces latitudes, le jour se lève aussi brusquement que la nuit tombe. La brutalité de la nuit tropicale qui congédie le jour a toujours frappé l’imagination d’Aimé Césaire. Il aime ce moment indicible où le jour et la nuit, l’ombre et la lumière, sont en communion, où les visages, les paysages, dépouillés du contraste brutal, se parent de mystère. Aimé Césaire dit clairement son aversion pour le brutal et violent contraste de la nuit ; Le soleilgrand nègre du matin, giclée assassine.
Le jour avec cette voyelle longue, lourde, cette chose qui vous tombe dessus : cela, la nuit ! – … la nuit tombait à picles nuits… ne sont pas sans force même si elles sont sans main pour brandir le coutelas… – (Pour Ina, Ferrements) – … les nuits… même si elles ne sont pas sans force même si elles sont sans main pour brandir le coutelas…  (Nuits, moi laminaire ) 

* Conquête de l’aube (Les armes miraculeuses)
… voici aux portes plus polies que les genoux de la prostitution –
le château des rosées – mon rêve
où j’adore
du dessèchement des cœurs inutiles
(sauf du triangle orchidal qui saigne violent comme le silence des basses terres)
jaillir
dans une gloire de trompettes libres à l’écorce écarlate
cœur non crémeux, dérobant à la voix large des précipices d’incendiaires et capiteux tumultes de cavalcade.
Le poème présente un tableau sexuel d’un réalisme cru masqué par la trame métaphorique. Ces vers  expriment sous une forme métaphorique un rêve où la sexualité explose en une gerbe d’images oniriques entrelacées. Le poète désigne un lieu, … voici aux portes… le château des rosées… Que sont ces portes plus polies que les genoux de la prostitution ?
Tout d’abord l’image des genoux polis de la prostitution renvoie à la coutume des adorateurs qui s’épuisaient publiquement en génuflexions et marches à genoux devant les idoles. Selon les Écritures saintes, la prostitution est définie comme l’action de s’abandonner à l’idolâtrie, en public.
Ces portes lisses, douces, luisantes, conduisent au château des rosées – image sexuelle hautement symbolique que ce château des rosées ! Le contenant protecteur présenté sous forme d’abri, grotte, caverne, maison, palais, château, chaumière, etc. apparaît comme l’un des grands archétypes de l’imaginaire. Il existe un isomorphisme entre la caverne obscure et humide et le site intra-utérin. L’image de la porte, dans l’imagerie césairienne est liée à la représentation des voies génitales féminines et il est typique de voir apparaître, clairement mentionnés dans les poèmes de Césaire, les référents sexuels intimes, caverne, temple, château : Exemple : … au-dessus de la forêt et jusqu’à la caverne dont la porte est un triangle… (La parole aux oricous, Soleil cou coupé).
Ainsi, forêt, caverne, l’arbre et le roc, sont mis en scène pour décrire le sexe féminin métamorphosé : vagin-caverne dont l’entrée est sous la forêt-pilosité pubienne en forme de triangle. Cette image sexuelle sylvestre et triangulaire, se retrouve quasiment à l’identique dans l’Amour fou d’André Breton citant Alfred Jarry : « … évocation très semblable à la mienne : “dans la forêt triangulaire, après le crépuscule”… » [1]
Le château des rosées, image du vagin, [2] peut devenir une auberge sous le toit de laquelle se consomme un acte d’amour cosmique : … à l’heure où à l’aube écliptique se rencontrent ma lune et ton soleil (Cahier)
– Ou encore, cette prison-sexe d’où le poète jette son imprécation :
… ma demeure à votre barbe… liberté de mes spermatozoïdes
… demeure matrice noire tendue de courtine rouge
(Défaire et refaire le soleil, Soleil cou coupé)
L’image matrice noire tendue de courtine rouge est fortement évocatrice du sexe féminin avec sa toison pubienne noire et la fente vulvaire. Quant à l’image de la rosée, elle accentue la connotation sexuelle et régénératrice du château, la rosée humide, symbole « de la grâce vivifiante de la régénération… liée aux mythes de la fécondité » La rosée « prépare les voies de la fécondation… ». [3]
… sauf du triangle orchidal qui saigne violent comme le silence des basses terres aux vendredis orphelins de la pierre et du vide…
Le poète se dit sauvé (sauf ayant le même sens que la locution “sain et sauf”) du triangle orchidal qui saigne violemment. Le triangle orchidal… est une claire représentation du sexe féminin et son saignement menstruel, connoté par le triangle pubien et l’orchidée dont la détermination sexuelle est évidente – image de génitalité crue comme nous en rencontrons fréquemment dans la poésie césairienne, comme par exemple, à l’identique, dans un autre poème : … la caverne dont la porte est un triangle… (La parole aux oricous, Soleil cou coupé)
Cette image d’eau néfaste ténébreuse, impure, issue du triangle orchidal, que fuit le poète, s’oppose en contrepoint liquidien au château des rosées, la rosée, cette eau pure, lustrale, bienfaisante et féconde.
où j’adore…
… jaillir dans une gloire de trompettes libres à l’écorce écarlate
cœur non crémeux, dérobant à la voix large des précipices
d’incendiaires et capiteux tumultes de cavalcades !
Tableau où les images déferlent en apothéose florale et sexuelle – le poète jaillit avec volupté (j’adore… jaillir…) de son rêve, le château des rosées, image dont nous avons noté la connotation féminine et régénératrice. Ce jaillissement se fait dans la splendeur de trompettes, de flammes, d’ivresse, voire d’hallucination.
La métamorphose florale revient avec la gloire des trompettes libres à l’écorce écarlate. Cependant, la trompette évoquée ici n’est pas l’instrument de musique, la trompe millénaire, mais la fleur-trompette, encore appelée “trompette du jugement” ou stramoine fastueuse ; c’est la fleur de datura [4], grande et belle fleur, de plus de vingt centimètres de long, allongée, évasée à son extrémité comme une trompette, pendant librement au bout. Ainsi l’image du datura, la fleur-trompette, est le vecteur d’un faisceau de symboles regroupant, à la fois, l’ivresse, la narcose, l’hallucination et la génitalité féminine. Le poète, dans l’onirisme de son château des rosées, dans le tumulte de ses sens enflammés de volupté (incendiaires, capiteux), se laisse emporter en une cavalcade, en un mot, dans la merveilleuse petite mort orgasmique.
Autres métamorphoses où le sexe prend une dimension cosmique :
ici Soleil et Lune
font les deux roues dentées
d’un Temps à nous moudre féroce
… (Comptine, Ferrements)
Le sexe masqué est le support d’images obscures, de métaphores énigmatiques liées au sang, au volcan, à la terre, au cosmos.

*Cahier d’un retour au pays natal
… et ces têtards en moi éclos de mon ascendance prodigieuse…
vienne le lotus porteur du monde
vienne de dauphins une insurrection perlière brisant la coquille de la mer…
viennent les ovaires de l’eau où le futur agite ses petites têtes
viennent les loups qui  pâturent dans les orifices sauvages du corps à l’heure où à l’auberge de l’écliptique se   rencontrent ma lune et son soleil
il y a les souris qui à les ouïr s’agitent dans le vagin de ma voisine
… il y a mon sexe qui est un poisson en fermentation sur les berges à pollen…
Dans ce verset le sexe est largement représenté avec les référents d’une vie grouillante, symbolisant la fécondité, la reproduction, la perpétuation de l’espèce, une vaste copulation qui s’étend jusqu’au cosmos, avec l’alliance de la lune et du soleil.
– le lotus, porteur du monde, formule d’une parfaite exactitude qui révèle l’érudition du poète. En effet, la fleur de lotus est révérée dans les mythologies indienne, japonaise et chinoise comme l’archétype du symbole sexuel, à l’origine de la vie… « à la vulve archétypale gage de la perpétuation des naissances et des renaissances… symbole de l’apparition de la vie sur l’immensité neutre des eaux primordiales » [5] . Le tableau contextuel est dominé par deux figures, l’eau et le sexe qui se rejoignent en un large opérateur d’images, la gestation féconde. En effet, le tableau présenté est un véritable bestiaire du sexe où les têtards ouvrent le bal :
Et ces têtards  [6] en moi éclos de mon ascendance prodigieuse
suivis par les oiseaux, les singes, les poissons, les crustacés, les loups, les souris, le sanglier qui, tous s’entremêlent en une étrange saturnale avec le sexe, la chair, les ovaires, le vagin, les orifices sauvages du corps, fête païenne rythmée par le cycle de la Lune et du Soleil.
L’ensemble paraît incongru mais l’examen attentif et le décodage révèlent qu’il n’en est rien et l’ensemble présenté est, au contraire, d’une rigoureuse cohésion obéissant à la règle de l’unité d’espèce, de temps ou d’action – en l’occurrence, il s’agit ici du milieu aquatique.
Étrange tableau, en effet, avec des espèces animales aussi éloignées que le dauphin, le loup, le sanglier, la souris… En fait, parfaite cohérence de l’ensemble qui évoque un milieu marin dans lequel s’agitent des animaux aquatiques car le plongeon est un oiseau aquatique comme le loup, la souris et le sanglier sont des poissons parfaitement identifiés. Même les petites têtes qui s’agitent dans les ovaires de l’eau, c’est-à-dire les spermatozoïdes, sont des animalcules qui ne survivent qu’en milieu liquide.
… les ovaires de l’eau, le sperme où le futur (les spermatozoïdes, porteurs de l’espèce) agite se petites têtes…
…les souris qui s’agitent dans le vagin… le poisson en fermentation sur les berges à pollen,
authentiques images sexuelles évoquant la copulation, images liées à la mythologie Dogon (Aimé Césaire a lu les grands africanistes, Griaule, Delafosse) où le poisson, notamment le silure, est assimilé au fœtus [7] L’image du dauphin, elle-même est sexuellement significative, reliée étymologiquement à l’utérus : en grec, delphis, le dauphin et delphus, l’utérus.
Ainsi, cette première partie présente le monde des origines, la mer, berceau de la vie où tous les règnes se rejoignent, l’animal (colibri, cynocéphale, dauphin…), végétal (lotus, herbe, zinnia, corianthe), minéral (coquille, orgue de verre). Ce monde est créé par le verbe du poète:
… et toi veuille de ton lumineux fondement tirer lémurien du sperme insondable de l’homme la forme non osée que le ventre tremblant de la femme porte tel un minerai
Phrase que nous tenons pour l’une des plus belles métaphores filées de l’œuvre césairienne. Ce verset superbe en sa forme, est un appel au rejet des puissances maléfiques qui brisèrent ceux qu’on inocula d’abâtardissement, un appel à la mort des peurs ancestrales… et à la venue d’espérances libératrices du corps et de la mémoire. Le poète s’adresse aux puissances cosmiques en une pathétique prière aux astres pour tirer hors du corps de l’homme les forces maléfiques représentées par le lémurien et de purifier ainsi la lignée humaine portée par le ventre tremblant de la femme – toutes images d’une superbe cosmicité qui annoncent la naissance prodigieuse de l’héritier mâle (Les armes miraculeuses).

*Lynch I (Soleil cou coupé)
Poème énigmatique, en prose, au texte dense, d’un unique bloc, sans aération, d’un redoutable hermétisme, Lynch [8] fourmille de références sexuelles et pathologiques. Le sexe apparaît à deux reprises avec le réalisme génital du phallus et du coït, parmi les extraits suivants, les plus significatifs :
… Je te conspue printemps d’afficher ton œil borgne et ton haleine mauvaise. Ton stupre tes baisers infâmes… c’est le point de strangulation d’un ongle au carmin d’une interjection c’est la pampa c’est le ballet de la reine… c’est le coït inoubliable. Ô lynch sel de mercure et d’antimoine !… le lynch est une orchidée trop belle pour porter des fruits le lynch est une entrée en matière… des galles qui brandissent dans leurs mains le flambeau vif de leur phallus châtré… Le lynch est une belle chevelure que l’effroi rejette sur mon visage le lynch est un temple ruiné par les racines et sanglé de forêt vierge… bouche muette hormis qu’un branle y répand le délire… mon ouïe assassinée…
Notre interprétation relève de l’hypothèse suivante : Lynch I serait le poème de l’acte sexuel morbide et pathologique. En effet, l’approche de ce texte en prose par le thème du sexe vénérien semble en permettre une lecture cohérente. L’ouverture même du poème nous met en face d’images dégénérées de strangulation violente, de stigmates faciaux dépréciatifs : œil borgne et haleine mauvaise, de la débauche concupiscente du stupre et baisers infâmes.
… c’est le point de strangulation d’un ongle au carmin d’une interjection 
: hors du contexte vénérien, ce passage paraît incompréhensible. Il s’agirait, en fait de l’acmé sexuel, de l’éblouissement de l’orgasme : la strangulation de l’ongle carminé est le spasme de la femme qui, tétanisée par l’éclair orgasmique, serre le cou de son partenaire et lui imprime dans la peau la trace de ses ongles.
La griffure, la morsure amoureuse, ne sont pas des vains mots ; rappelons-nous la belle Édith Col-de-Cygne qui, au soir de la bataille de Hastings, reconnut le corps de son amant, le roi Harold, à la trace d’une morsure qu’elle lui fit lors de leurs ébats amoureux. L’association morbide ongle-strangulation apparaît déjà dans le Cahierdes raclements d’ongles cherchant des gorges… et dans le poème Scalp (Soleil cou coupé) : … c’est vrai que j’ai laissé mes ongles en pleine chair de cyclone…
C’est la pampa, c’est le ballet de la reine… : Cris de triomphe ! C’est la grande chevauchée, c’est le cavalier sur sa cavale ! C’est le moment sublime, orgiaque ! le ballet de la reine était le moment très attendu, le sommet des spectacles royaux, l’apogée du plaisir ! … c’est le coït inoubliable … formule qui se passe d’explication ! / Ô lynch, sel de mercure et d’antimoine… étrange apparition de formules chimiques – en fait le mercure et l’antimoine étaient les médicaments contre la syphilis notamment, et autres maladies infectieuses et parasitaires. Rappelons-nous de la liqueur de van Swieten, à base de mercure, chantée par Baudelaire !
Par ailleurs, le mercure est déjà apparu dans la poésie césairienne avec l’image sexuelle crue du … sexe d’aubergine signalé de mercure (Batouque)
…le lynch est une orchidée trop belle pour porter des fruits… l’isomorphisme entre l’orchidée (du grec orchis, le testicule) et le sexe est évident. L’orchidée trop belle est stérile, elle ne porte pas de fruit, atteinte par la maladie syphilitique
…le lynch est une entrée en matière… : l’image est claire d’une pénétration
…des galles qui brandissent dans leurs mains le flambeau vif de leur phallus châtré… L’image sexuelle prend une dimension tellurique et mythologique. Chez les grecs et les Romains, les Galles étaient les prêtres eunuques du culte de Cybèle voués à l’adoration du berger Attis (ou Atys), amant de Cybèle qui s’émascula dans un accès de folie. Les galles s’émasculaient rituellement par dévotion pour Atys et participaient à des cérémonies orgiastiques, le « jour du sang » avec des rites sacrificiels symbolisant la mort et la résurrection. L’image du galle, prêtre eunuque, reparaît dans un autre poème, … lance à l’horizon une furie de galles
brandissant leur sexe sanglant
… (Pirate, Moi, laminaire…) :
…le lynch est un temple ruiné par les racines et sanglé de forêt vierge…Ce vers semble être la première évocation métaphorique du sexe féminin, directe, sans ambiguïté, au sein du poème Lynch I. Le temple, comme la maison, la hutte, a une résonance sexuelle [14] car il renvoie au refuge matriciel. Cette métaphore résonne comme un sexe arborescent ligoté dans la forêt pubienne, une matrice dont les sources de vie sont taries par le mal vénérien délétère. Nous pouvons relever aussi le terme « sanglé » et sa similitude consonantique avec le mot « sang ». La toison sexuelle est toujours représentée avec une connotation sanglante, ajoutant une note tragique au tableau de ruine sexuelle qui qualifie le poème Lynch I.
… bouche muette hormis qu’un branle y répand le délire…

Le branle : une étrange résonance permet une lecture fondée sur la syphilis, maladie vénérienne par excellence, mal déjà évoqué avec le traitement mercuriel. Issu du vieux mot français, “brandeler”, branle désigne un symptôme pathologique, une oscillation de la tête d’avant en arrière observable chez les patients syphilitiques qui présentent une incoordination avec perte de maîtrise des gestes moteurs. La tête branle car le patient est incapable de maîtriser la coordination des muscles de son cou. (9) … mon ouïe assassinée… formule qui semble relever de la pathologie de l’oreille.
Le poème Lynch I paraît particulièrement opaque, poème imprégné d’un pessimisme douloureux, d’un rejet absolu du sexe, méditation onirique, tantôt lyrique, tantôt rageuse, anathème virulent et prière résignée sur le sexe vénérien. L’amour n’y trouve aucune place. Bachelard évoquant le sang dit « le sang n’est jamais heureux… ». Paraphrasant ce mot nous pouvons dire aussi qu’au sein de la poésie césairienne, le sexe n’est jamais heureux.

* Débris :
C’est la mer ma chère caryophylle et vierge moussant vers l’hermaphrodite
Rien de ces excellentes feuilles de femme et de renoncule où s’accomplissent des spermatozoïdes d’oiseau parfait…
Intense contexte sexuel : L’expression feuilles de femmes possède un sens précis parfaitement cohérent avec l’érotisme qui émaille le texte. En effet, une vieille expression populaire lie feuilles des arbres à la femme : « voir les feuilles à l’envers » désigne les ébats amoureux dans la nature, sur l’herbe, sous un arbre. La femme ainsi couchée sur le dos voit les feuilles de l’arbre. Certains disent même qu’elle peut les compter ! Le poème tout entier est marqué par une connotation sexuelle et dans le passage cité nous relevons les termes génitaux : vierge, hermaphrodite, renoncule et spermatozoïdes.
Notons encore la clarté de l’évocation sexuelle dans deux poèmes, moi qui Krakatoa (Corps perdu) et Défaire et refaire le soleil, (Soleil cou coupé).

*  Corps perdu :
moi qui Krakatoatomber dans la vivante semoule d’une terre bien ouverte… de serpents de choses caverneuses…  Le mot semoule, en argot, désigne le sperme – terre bien ouverte, image métaphorique de la femme qui s’offre, ouverte.
de serpents de choses caverneuses… : Il existe une corrélation entre la caverne « obscure et humide » et le « monde intra-utérin », isomorphisme qui relie la cavité du ventre, de l’utérus et la grotte ou la caverne. Le serpent est un symbole phallique par sa forme – symbolisme ophidien de l’étreinte, de la fécondité, « le serpent est le sujet animal du verbe enlacer » [10].

 

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

1- André Breton, « L’amour fou », Œuvres complètes, tome 2, La Pléiade Gallimard, 1992, p.676.)

2 – Jean Chevalier, Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles Robert Laffont 1982, p.825

3 – Gaston Bachelard, La terre et les rêveries de la volonté, José Corti, 1947, p.326.

4 – La fleur de datura apparaît fréquemment dans l’œuvre ; … se tatoue les cuisses d’une pluie de daturas (Et les chiens se taisaient), … colibri dans la tubulure du datura… (La tragédie du roi Christophe, acte II, scène 7), etc. Cette plante très toxique, produit un alcaloïde dont les effets antispasmodiques sont identiques à ceux de l’atropine, alcaloïde de la belladone. La stramoine, à la saveur âcre et nauséeuse, possède des propriétés narcotiques et aussi hallucinatoires. Autrefois, les sorciers l’employaient au cours de cérémonies rituelles pour provoquer la transe et l’hallucination, chez l’homme, d’où son nom d’herbe du sorcier, d’huile du diable. En Inde, une confrérie de voleurs, les “Endormeurs”, offrait aux voyageurs naïfs du tabac mélangé de datura afin de les dépouiller pendant leur sommeil ébrieux.

5 – Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, op. cit. , p.581.

6 – têtard : ce mot possède plusieurs sens dont deux sont retenus : Le premier, le plus courant, est le batracien à l’état larvaire dont la forme avec sa queue rappelle le spermatozoïde. Le têtard est aussi un terme des eaux et forêts qui désigne un arbre dont on a coupé le tronc, à quelques mètres du sol pour lui faire produire des branches utiles pour le chauffage et autres usages (Littré) – Dans le vers, têtards en moi éclos, le sens le plus pertinent est spermatozoïde terme en cohérence avec le contexte sexuel.

7 – commentaire détaillé in : René Hénane, Aimé Césaire   Le chant blessé – Biologie et poétique, éditions J.-M. Place, 1999, pp.159-167.

8 — analyse in : René Hénane, Aimé Césaire, le chant blessé – Biologie et poétique, Édition J.M.Place, 1999, pp.141-154.

9 – Alfred de Musset, atteint d’insuffisance aortique, présentait ce symptôme du branle, encore appelé signe du Musset, nettement visible et amplifié par l’oscillation de la plume qui ornait son chapeau. Le poète en fit un quatrain. Pourquoi mon cœur bat-il si vite ? / Qu’ai-je donc en moi qui s’agite / Dont je me sens épouvanté ? / Ne frappe-t-on pas à ma porte ?

10 – Gaston Bachelard, La terre et les rêveries du repos, Corti, 1948, p.282.

 

 

 

 

 

 

 

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