Auteur: Zeddour Mohammed Brahim Zakaria

Zeddour Mohammed Brahim Zakaria, écrivain et artiste (auteur, compositeur et interprète) algérien, né à Sidi Bel Abbes le 21 septembre 1979. Le « Brassens algérien », comme l'appelle son public, entame en 2013 une carrière d'enseignant universitaire des sciences littéraires. En 2019 il publie son premier roman "L'inventaire, ceci n'est pas un roman" écrit depuis 2007.

Une expérience pédagogique en Algérie

L’humour et la chanson au service de la littérature à travers Mohammed Fellag et Jacques Brel

Résumé

L’étudiant universitaire algérien qui choisit le français comme spécialité se retrouve perdu dans les méandres de cette filière avec ses disciplines plurielles. À cet effet, nous avons tenté une expérimentation afin de faire adopter à cet étudiant la démarche scientifique notamment en matière d’analyse littéraire. Cette méthode consiste à faire sortir l’apprenant du cadre de l’apprentissage conventionnel auquel il s’était habitué jusqu’alors, à savoir assister au cours, écouter l’enseignant, éventuellement poser des questions mais surtout attendre que le cours lui soit dicté.

Notre démarche vise à user des moyens qui font le quotidien des étudiants afin de les impliquer dans le cours. En effets, l’usage des Smartphones et des ordinateurs portables connectés leur est accordé au fur et à mesure que le cours avance. Nous avons choisi d’approcher la philosophie et le fait historique inhérents au programme de la littérature (la littérature engagée et la littérature maghrébine) à travers l’art. De la sorte, Jacques Brel et Mohammed Fellag, deux artistes démarqués, chacun dans son domaine, ont fait l’objet de cette approche, Brel à travers ses pensées philosophiques qui se rapportent directement à la philosophie de Camus, et Fellag à travers l’histoire de l’Algérie antique raconté ironiquement dans son spectacle Djurdjurassique Bled. Ainsi, ce procédé, ludique et amusant, nous a permis un résultat encourageant, mais surtout, il a donné goût à la recherche aux étudiants qui prenaient de plus en plus plaisir à étudier sans avoir l’impression d’étudier grâce à cette méthode peu commune.

Introduction

Combien d’entre les élèves de tous les niveaux, les étudiants de toutes les catégories et spécialités au sein du système éducatif et universitaire algérien seront capables de citer au moins trois des colonies pré-ottomanes qui ont marqué leur présence en Algérie ? Et combien d’entre eux seront capables de faire la différence entre colon et colonisation ? Occupation et civilisation ? Ou encore protectorat et envahissement ?

L’esprit de l’élève algérien retient pour seule occupation celle des Français, et pour seule civilisation celle des Ottomans, pour la seule et unique raison que la France est considérée comme « la colonisation française » – un refrain appris et bien établi dans le subconscient de tout Algérien – et les Ottomans, pour le prétexte religieux musulman, sont considérés comme une civilisation, malgré leur caractère colonisateur. Et tout cela n’a pour facteur fondamental que le système de l’éducation et sa méthode qui n’a jamais pu sortir de l’emprise traditionnelle.

En effet, le programme éducatif en matière d’histoire est focalisé essentiellement sur la colonisation française à un tel point que pour le jeune algérien, l’histoire de l’Algérie a commencé en 1830 et la révolution algérienne n’a vu le jour qu’en 1954. Et bien que ce programme comprenne les différentes civilisations et occupations, cela reste un survol plus que stérile et éphémère qui ne pourra jamais prendre racine dans le prérequis du jeune collégien afin de pouvoir poursuivre sa connaissance de l’histoire de son pays à son passage au lycée.

Et une fois étudiants, ces ex-lycéens ne seront pas épargnés en choisissant une autre spécialité que l’histoire (notamment en ce qui concerne notre article pour ceux qui opteront pour le français comme spécialité). Il est vrai que pour faire « français », il ne suffit pas que d’une bonne moyenne et un prérequis linguistique de base, car leur cursus sera parsemé d’éléments en rapport direct avec l’histoire et spécialement en « Littérature maghrébine ». Et cela ne concerne que l’histoire. Il reste encore le domaine philosophique qui représente le plus essentiel de leur cursus en matière de littérature.

Effectivement, l’étudiant en Français Langue Étrangère n’a pour acquis en matière de philosophie que les quelques cours tardifs du lycée, à savoir six trimestres pour les littéraires et seulement trois pour les autres branches. Nous conviendrons donc que cela demeure très peu pour la construction intellectuelle et critique de l’élève et l’étudiant. Sans parler du fait que ces cours sont donnés en langue arabe, avec un vocabulaire et un lexique spécifiques à la philosophie mais en arabe. Ceci se verra d’être un handicape conséquent même pour les plus brillants des étudiants qui auront la facilité de traduire de l’arabe au français, car leur acquis de base en matière de philosophie s’était fait avec des mots techniques appris et compris dans une langue qu’ils auront à abandonner totalement une fois à l’université. Ils auront presque à faire une remise à zéro afin de tout réapprendre et tout réorganiser dans leur langue désormais de spécialité (et nous parlons des plus brillants qui ne représentent qu’un infime pourcentage dans l’université algérienne).

Notre préoccupation, en l’occurrence, comme il a été précisé en matière d’histoire (la question des connaissances de l’histoire de l’Algérie), elle l’est en matière de philosophie en ce qui concerne l’existentialisme et la littérature engagée avec, notamment, Sartre et Camus (notre intérêt étant beaucoup plus porté vers Camus). L’enseignant universitaire reçoit ses étudiants totalement ignorants de cette discipline élémentaire. Et quelques efforts qu’il fasse, quelles que soient ses compétences pédagogiques, le programme à suivre et la charge des thèmes à aborder pendant un ou deux semestres, l’enseignant ne sera jamais en mesure d’aboutir tant il sera rattrapé par le temps et par son devoir d’arriver au terme de son cahier de charges. Ainsi, quelle que soit sa volonté, elle ne sera jamais suffisante ne serait-ce que pour appliquer une assise de base philosophique chez l’étudiant que l’enseignant pourra développer par la suite. Et cette peine, presque perdue, sera réduite à une tonne de polycopiés que cet étudiant apprendra par cœur afin d’assurer son examen, puis que tout s’évapore une fois l’examen réussi (ou pas).

Pour ces raisons et bien d’autres, notre intérêt grandissant pour la manière la plus efficace et la moins ennuyeuse d’intéresser l’étudiant à la littérature et provoquer sa curiosité pour l’orienter vers ses propres recherches en cette matière en vue d’approfondir ses propres connaissances avec sa propre méthode d’investigation et d’apprentissage, tout cela nous a amené à élaborer une certaine stratégie plus ou moins ludique à cet effet. Voici de quelle façon :

  • Approcher l’histoire de l’Algérie en analysant la partie historique racontée, ironiquement, dans le spectacle de M. Fellag, Djurdjurassique Bled [1], en rapport avec le fait historique.
  • Approcher l’existentialisme selon Camus, à savoir l’Absurde, en se basant sur l’intertextualité flagrante des chansons de Jacques Brel avec la philosophie et certains textes d’Albert Camus.

De la sorte, nous avons pu avoir, d’une manière amusante et exaltante, un résultat probant en exhortant les étudiants à observer et analyser puis parler des différents supports audiovisuels qu’ils ont pris plaisir à regarder et écouter et cela le long de l’année universitaire. Vers la fin, nous nous sommes retrouvé avec une majorité encourageante d’étudiants possédant une assez large maîtrise de l’histoire de leur pays en matière de faits historiques, se reliant directement à l’étude littéraire, tout en les aidant à mieux assimiler les prémices de la littérature maghrébine païenne ou encore chrétienne avec, notamment, Apulée et Saint Augustin, jusqu’à nos jours.

L’étudiant prenait du plaisir à écouter puis rédiger des dissertations concernant les chansons de Brel en analysant leur rapport avec l’existentialisme selon Camus. De la sorte, une chanson pouvait résumer tout un chapitre de la philosophie de l’Absurde chez Camus. Et au fil des séances, l’étudiant se prenait de l’envie de découvrir les écrits de ce penseur avec une idée assez claire de sa vision philosophique qui lui facilitait la compréhension d’un auteur qui lui semblait complexe et inaccessible auparavant.

Cette entreprise quelque peu téméraire s’est révélée concluante après nombre d’efforts de la part de l’enseignant et de l’étudiant. Voilà pourquoi nous avons préféré commencer par le résultat avant d’exposer la démarche qui a mené à cela et qui se présente de la manière suivante :

Présentation du procédé analytique de notre approche intertextuelle

Sans trop s’étaler avec la notion de l’intertextualité, nous nous suffirons à cette citation laconique et signifiante de Roland Barthes :

« Tout texte est un intertexte, d’autres textes sont présents en lui à des niveaux variables, sous des formes plus ou moins reconnaissables : les textes de la culture antérieure et ceux de la culture environnante. Tout texte est un tissu nouveau de citations révolues. »[2]

Ceci dit, étant donné que tout texte n’est qu’une extension d’un ou plusieurs autres textes, d’une manière ou d’une autre, dans la thématique, dans la référence ou dans l’influence, suivant la définition de Barthes, il n’y a nul besoin d’essayer de le rappeler ou de le prouver lors de notre travail analytique. Il suffit donc d’appliquer cette équation sur tous les textes étudiés et essayer de gagner du temps dans le travail de recherche ou d’analyse en soi, en dehors de l’intertextualité. C’est-à-dire, éviter de rappeler à chaque fois qu’il y a ou pas intertextualité. À partir de là, nous allons procéder à la démarche empruntée dans notre approche pédagogique par rapport à l’histoire et la philosophie en matière d’enseignement de la littérature pour la spécialité du français.

I-L’approche historique avec Djurdjurassique Bled de Fellag

Présentation de l’œuvre de Fellag

Mohammed Fellag a retracé l’histoire de l’Algérie dans un semblant d’analyse psychosociologique vêtue de cet aspect sarcastique et humoristique finement étudié. Le tout avec un sens de l’autodérision très frappant, surtout qu’il sort d’une société conservatrice très fermée sur elle-même et où le tabou règne en maître. Ceci étant, il a réussi tout de même à s’exprimer librement sur les défauts caractériels de la société algérienne et spécialement berbère. Son spectacle, minutieusement ficelé et scrupuleusement organisé, a mis sur le tapis tout ce qui est susceptible de heurter la sensibilité et surtout la fierté de la majeure partie de la société algérienne, et ce jusqu’à nos jours. Partant de la religion en passant par le sexe, il finit son spectacle avec le sujet politique, le tout relatant parfaitement les trois pôles hyper délicats qui constituent la personnalité de l’archétype algérien.

Bien que la pièce en entier soit sujette au débat et appelle l’étudiant à se défaire de son filtre culturel assez rigide afin de discuter d’un thème plus ou moins gênant ou carrément interdit – la sexualité et la religion, en l’occurrence – nous nous sommes beaucoup plus intéressé à l’aspect historique de ce one-man-show. En effet, Fellag a survolé plus de trois mille ans d’histoire de l’Algérie antique avec un respect pertinent de la chronologie le tout dans un moule comique qui rappelle quelque peu les contes légendaires et mythiques. Son intention était, bien entendu, de critiquer avec l’effet du rire dans le but d’atténuer la force presque déstabilisante du constat. Nous pouvons citer ce petit extrait en illustration :

« Il y a cinq ou six mille ans […], la civilisation s’est installée partout sur le bassin méditerranéen. Et dès qu’elle est arrivée chez nous […], elle a sauté […]. Il y avait la civilisation assyrienne […], la civilisation égyptienne […], les Grecs, ils ont inventé l’astronomie, les mathématiques, la littérature, le théâtre, la poésie, la démocratie… et chez nous walou… ! »

Il est plus que clair que cette critique est plutôt déconcertante vis-à-vis de la personnalité et la psychologie que nous reconnaissons à l’Algérien. Cependant Fellag a eu cette intelligence de faire passer cela sous la couverture humoristique en défiant qui que ce soit de concerné de s’interdire de rire à ce passage. Certes, la caricature est sympathique, et l’exercice du rire est réussi, mais ça n’enlève rien à la véracité du fait et de l’événement : le fait par le caractère propre à l’algérien et l’événement par la chronologie historique. Ainsi, cet artiste a su nous faire revivre une à une toutes les colonies et occupations dans l’ordre précis de leur passage sur le Nord-Africain en faisant ressortir le parfait caractère de l’autochtone du temps jadis en réaction avec les circonstances qui l’environnaient. Et le plus remarquable dans son travail est qu’il a pu faire réfléchir les plus sensés sur la longévité de ce caractère « nerveux et belliqueux » à travers les siècles et s’étendant jusqu’à nos jours.

Voilà ce qu’ont pu être les débats générés autour de ce spectacle si riche et si remarquable par son caractère critique et analytique de la société algérienne de la nuit des temps jusqu’à aujourd’hui. Nous pouvons assurer au lecteur que les discussions devenaient parfois houleuses jusqu’à virer vers l’acerbe, mais une bonne gestion de la classe et une bonne animation du débat arrivaient toujours à calmer les ardeurs parfois chauvines pour ne laisser place qu’à l’objectif scientifique tracé dès le début : analyser objectivement la personnalité de l’algérien en se projetant personnellement dans la caricature de Fellag.

L’étude chronologique des événements historiques

Il serait bon de rappeler que le but initial de notre expérimentation était de faire assimiler au plus haut degré la longue histoire de l’Algérie à l’étudiant, à travers les siècles. De la sorte, lorsque ce dernier aura à étudier Apulée, il sera en mesure de le prendre pour un Algérien et non comme un personnage historique étranger appartenant à l’histoire antique. Ou pire encore, lorsque cet étudiant sera amené à étudier Saint Augustin, il ne sera pas surpris ou parfois indigné de le savoir pieux et homme de bien et de savoir mais en tant que chrétien et non musulman. Car, et c’est désolant de le souligner, le jeune Algérien n’imagine pas son pays vivant sans Islam et lie machinalement son identité à celle de la religion musulmane.

Le jeune Algérien ne s’imagine même pas que l’histoire de ses ancêtres a commencé avant l’avènement même de la religion islamique. Et nous pouvons aller plus loin que ça : l’Algérien en général, ne pourrait nullement imaginer que la terre de l’Algérie, c’est-à-dire, ces aïeux de qui il tient ses gènes ont été aussi profondément chrétiens qu’il est si profondément musulman aujourd’hui, et que la religion prédominante était le Christianisme comme l’est l’Islam de nos jours. Tout cela est parce que le jeune Algérien est incapable de faire la différence entre la religion, qui représente la confession, et la culture qui représente l’identité. Par ce fait de confusion, il lui serait impossible d’accepter l’idée que ces prédécesseurs ont pu être chrétiens ou païens sans dire qu’ils étaient dans l’ignorance. C’est dire que Saint Augustin, avec tout ce qu’il a fait, était tenu dans l’ignorance. Cela demeure malheureux.

C’est sur ce constat-là, que nous avons jugé nécessaire et même urgent de réconcilier l’étudiant avec son histoire d’abord, étant donné qu’il représente la frange intellectuelle de demain qui sera charger de rectifier cette erreur monumentale à son tour une fois enseignant ou parent.

Sur ce, notre procédé était simple et instructif sans pour autant qu’il soit une charge sur l’épaule de l’étudiant. Effectivement, Fellag a résumé les trois mille ans de l’histoire antique algérienne en un peu plus d’un quart d’heure de récits comiques. Ainsi, à chaque fois qu’on repassait cet extrait, l’étudiant était amené à d’abord poser ses questions par rapport à ces civilisations qu’il ne connaissait pas. Ensuite, il était orienté vers un travail de recherche sur place, en utilisant l’outil internet, pour nous apporter des réponses plus ou moins crédibles et vérifiées confirmées ou infirmées par l’enseignant dirigeant ce travail. À la fin, il était plus aisé à l’étudiant, abordant son cursus se rapportant à la littérature maghrébine, par exemple, de se situer dans le temps en comprenant le contexte historique et la psychologie inhérente au moment. Par ce fait, l’assimilation du module et des chapitres étudiés devenait plus accessible et surtout plus intéressante car il est ici question d’intéresser l’étudiant à ses études et non pas le forcer ou les lui imposer.

Il convient de rappeler que les cours donnés à l’université ne représentent qu’un maximum de trente pour cent (30%) de ce que doit avoir l’étudiant. Le plus gros du travail repose sur l’orientation  par l’enseignant vers le chemin à prendre pour combler et approfondir les connaissances de l’apprenant. De la sorte, ce dernier aura tracé son propre chemin cognitif avec son propre rythme et surtout avec ses propres compétences, le tout avec l’aide et le « coaching » (en se permettant l’usage de ce terme car il n’est rien d’autre qu’une question de coaching) de l’enseignant.

II- L’approche intertextuelle des chansons de Brel avec la philosophie de l’Absurde d’Albert Camus

Présentation des principaux titres de chansons de Brel à étudier par rapport à la philosophie de Camus

Si, dans le milieu scientifique universitaire, il est inutile de présenter Albert Camus, Jacques Brel quant à lui n’est ni plus ni moins considéré comme un chansonnier. Autrement dit, il n’a rien à voir avec le monde scientifique. Je parle principalement de l’université algérienne où l’art en soi n’est pas considéré à sa juste valeur mais comme un domaine mineur par rapport à la science et à la recherche scientifique. Mais bien que cette constatation soit malheureuse, il existe tout de même certains enseignants qui font preuve d’un certain éveil et une certaine conscience intellectuelle et incitent les étudiants à ne plus axer leurs recherches uniquement vers le conventionnel et le déjà-vu, de varier les genres, surtout en matière de comparatisme.

Ceci étant dit, notre intérêt pour Jacques Brel s’était manifesté en considérant plus sa vie que ses chansons. Et voilà que l’interprète de Ne me quitte pas s’avère d’une pensée saisissante mais surtout qui rappelle étonnamment celle de Camus. Ainsi, nous avons commencé à scruter plus profondément le répertoire de l’artiste et nous avons été saisi par les différents points en commun entre l’écrivain et le chanteur. À un point tel qu’il commençait à nous sembler que Brel était l’incarnation vivante de la philosophie de Camus, une sorte de personnage réel écrit par le père de l’Absurde. Mais loin des fantasmagories sans fondement logique, nous avons relevé deux textes que nous avons donné à étudier à nos étudiants qui se rapportent directement aux idées de Camus, à savoir : Tango funèbre[3], et Le moribond[4].

Le rapport des chansons de Brel avec la philosophie de Camus

D’abord, pourquoi le choix de ces chansons ? La réponse est simple : les textes connaissent l’omniprésence de la mort dans le thème, et Albert Camus a conçu sa philosophie de l’Absurde en se rendant compte de la condition humaine et l’absurdité de son existence par rapport à la mort.

Pour Camus, à quoi servait de se donner à fond et d’essayer de vivre à fond, de faire des projets, mais surtout, de sacrifier sa vie pour des causes infondées et parfois injustifiées puisqu’à la fin rien de cela ne nous suivra dans la tombe. Puisque vers la fin il y a la mort. Le personnage de Meursault illustre parfaitement cet état d’être. Tout lui importait par toute situation et dans n’importe quelle circonstance. Dans Le mythe de Sisyphe[5], il pousse cette réflexion à son comble et se rend compte que l’Être humain se condamne à la mort déjà en étant en vie. Il donne l’exemple de la routine écrasante qui empêche de vivre avec le fameux train-train habituel : réveil, petit déjeuner, métro, travail, déjeuner, travail, métro puis dîner et dormir. Ensuite rebelote. Pour l’auteur, l’être se condamne lui-même à ne pas vivre avec ce rythme assassin pour finir par rejoindre la tombe un jour ou l’autre.

On retrouve cette manière de penser chez Brel, non pas dans l’une de ses chansons mais lors d’une interview qu’il accorda à une journaliste pendant l’une de ses tournées. À la question de la journaliste, comme quoi le rythme de ses tournées incessantes n’est-il pas infernal il répond que ce qu’il trouve infernal est ce qu’il appelait « Le cycle du sédentaire »[6], et il redonne l’exemple du fait de se lever, prendre son petit déjeuner puis le métro puis aller au travail pour finir par rentrer puis manger puis dormir. Ensuite rebelote. C’est pratiquement plus que de l’intertextualité mais de l’imitation. Jacques Brel donc reprend cette notion de l’Absurde dans Le Mythe de Sisyphe en en faisant son propre crédo, en l’appliquant sur lui-même.

Dans Tango funèbre, Brel s’imagine le jour de sa mort et le jour de son enterrement. Il donne une description assez décourageante de l’hypocrisie qui revêtit ceux qui l’entourent et qui sont censés être ses proches qui l’ont toujours, soi-disant, aimé. On retrouve cette description dans le roman de Camus, L’Étranger[7], mais d’une façon inversée. C’est-à-dire que dans le récit romanesque, le personnage de Meursault refuse de faire semblant et de jouer à la comédie commune qui oblige tout un chacun assistant à des funérailles de faire le triste et de pousser ses larmes, parfois à outrance. Meursault n’a pas fait semblant de pleurer sa mère défunte. À la veillée, il se permet de fumer et de consommer du café parce qu’il en avait envie au lieu de jouer au fils affligé par la mort de sa maman. Et les exemples ne manquent pas. Dans sa chanson, Jacques Brel reprend ce faire semblant :

« Ils se poussent du cœur pour être le plus triste, ils se poussent du bras pour être le premier. »

C’est presque un clin d’œil à Meursault que le chanteur illustre en décrivant la fausseté des assistants à des funérailles et une critique à l’encontre de cet usage factice.

Dans une autre chanson, Le moribond, Brel s’adresse dans un couplet à un curé en lui disant que même s’ils ne suivaient pas le même chemin, l’un reniant la religion et l’existence de Dieu et l’autre étant le représentant religieux de Dieu, au bout du compte ils « cherchai(en)t le même port ». Nous retrouvons ce même discours entre le docteur Rieux et son interlocuteur, le père Paneloux, dans La Peste[8] de Camus, où le médecin dit clairement au curé qu’après tout, bien que l’un ne croyait pas en Dieu et que l’autre était le serviteur de Dieu, finalement ils servaient tous les deux la cause humaine. Les deux s’exerçaient à sauver des vies de cette peste, l’un en pratiquant son devoir médical, l’autre, en faisant des actes de charité afin que Dieu fasse cesser cette épidémie.

En se basant uniquement sur ces deux textes de Brel, ainsi que l’extrait audiovisuel de son interview, l’étudiant se retrouve en train de trifouiller dans les textes et la biographie de Camus afin d’essayer de décortiquer les pensées du chanteur. Ainsi, sans pour autant que ce soit une charge lourde à faire, l’étudiant s’intéresse de lui-même aux écrits de Camus et lit avec attention dans le but de trouver l’élément à comparer et les ressemblances existantes dans les chansons de Brel.  De cette manière, au lieu de se voir imposer un roman de Camus au début du cursus dont ils peinent à comprendre l’utilité de s’intéresser à un personnage « bizarre », comme le qualifient la majorité des étudiants, ils se retrouvent en train d’analyser trois livre de Camus avec acharnement pour élucider les écrits de Brel, à savoir Le Mythe de Sisyphe, L’Étranger et La Peste. Car Meursault pour eux, avant, était lu sans contexte philosophique. Et malgré le fait d’étudier l’existentialisme selon Camus, la plus grande majorité des étudiants ne comprennent pas la relation entre le personnage de L’Étranger et la philosophie de son auteur. Il faut avouer qu’une ou deux séances pendant un seul semestre demeurent largement insuffisantes pour arriver à assimiler ce mode de pensée.

Conclusion

Bien que notre démarche expérimentale semble timide, ce qui en a résulté s’est avéré très concluant. Les outils dont nous avons usé relèvent du quotidien de tout un chacun, à savoir un téléphone portable ou un ordinateur munis d’internet, des supports audiovisuels assignés à cet effet et beaucoup de volonté. Le but était d’arriver à intéresser l’étudiant à ses études en le poussant à faire des recherches et étudier en dehors de l’enceinte universitaire, avec ses propres moyens et par ses propres compétences, en ayant recours à l’enseignant quand il le faut et, bien évidemment, cela requiert une disponibilité permanente de ce dernier surtout via internet.

Nous sommes arrivé à faire conjurer la passivité et surtout l’oisiveté de l’étudiant en impliquant directement sa vie privée et ses centres d’intérêts, ainsi que ses outils du quotidien, dans ses études, de telle sorte qu’il n’ait même pas l’impression d’étudier en faisant son travail ou son devoir. Chacun avec ses intérêts et ses compétences. Et voilà qu’au lieu de passer par un groupe d’étudiants qui ne faisaient qu’écouter de la musique ou s’étendre sur les réseaux sociaux, nous commencions à remarquer des groupes qui regardaient des spectacles de différents humoristes, des films plus ou moins intelligents et surtout des chansons à texte (Vian, Aznavour ou encore Brassens).

Notre méthode a été transmise à d’autres enseignants qui ont commencé à l’adopter. Et la cour de la faculté s’est transformée en scène de théâtre pour des étudiants qui répètent des rôles qu’ils devaient jouer pendant leur cours d’oral. Ou encore qui battent la mesure pour une chanson qu’ils devront interpréter à l’instar de leurs camarades de théâtre. Le tout étant d’impliquer l’étudiant, par le biais de l’art, dans ses études de la langue et la littérature françaises dont ils ont fait leur spécialité. D’où l’intitulé de notre article : L’humour et la chanson au service de la science.

Annexe

  1. Bibliographie de Camus
  • L’Etranger. Récit. 1942.
  • Le Mythe de Sisyphe. Essai. 1942.
  • La Peste. Récit. 1947.

(livres édités aux éditions Galimard)

  1. Discographie de Brel
  • Ces gens-là. Album. 1966.
  • Ne me quitte pas. Album. 1972.

(albums édités aux éditions Barclay, Paris)

  1. Ouvrages et sites consultés
  • Dictionnaire Le Petit Larousse, 1995.
  • Chavanes, François. Albert Camus, Tel qu’en lui-même. Editions du Tell. Blida. 2004.
  • Monestier, Martin. Brel, le livre du souvenir. Editions Tchou. 1979.
  • Chaudon, Marie-Valentine. Biographie, Albert Camus. Collection Folio. Editions Gallimard. Paris. 2007.
  • Roland BARTHES, « TEXTE THÉORIE DU », Encyclopædia Universalis. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/theorie-du-texte/

 

Mots clefs : Analyse littéraire, littérature, méthode d’enseignement, Brel, philosophie de Camus, nouvelle approche, l’histoire, l’humour…

 

[1] Spectacle humoristique de Mohammed Fellag, publication originale 1999

[2] Roland BARTHES, « TEXTE THÉORIE DU  », Encyclopædia Universalis. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/theorie-du-texte/

[3] Brel, Jacques (1966). Tongo Funèbre. Album Ces Gens-là. Editions Barclay. Paris. 1966.

[4] Brel, Jacques. Le Moribond. Album Ne me quitte pas. Editions Barclay. Paris. 1972.

[5] Camus, Albert. Le Mythe de Sisyphe. Essai. Editions Gallimard. Paris. 1942.

[6] Parole rapportée par Jacques Brel lui-même dans son interview (référence introuvable)

[7] Camus, Albert. L’Etranger. Editions Gallimard. Paris. 1942.

[8] Camus, Albert. La Peste. Editions Gallimard. Paris. 1947.

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