Alexandre Leupin est professeur distingué au département d'études françaises à Louisiana State University.

Proust en bref: bonnes feuilles

blancheToute révélation, toute résurrection, ces moments infimes où toute une vie bascule, est un punctum qui vise l’éternité. De fait, toute la Recherche s’origine d’un punctum,  le travail de Proust ayant consisté à transformer inlassablement la piqûre de la contingence en nécessité de Loi et de Vie. Arrivé au fond de l’Enfer de sa dissolution dans les plaisirs de l’amour, de l’amitié, de la contemplation esthétique, s’ouvre l’échappée vers le Paradis de l’œuvre à faire; cent ans de jouissances répétitives, cent ans de recherche, et soudain, par contingence, s’ouvre la porte : « Mais c’est quelquefois au moment où tout nous semble perdu que l’avertissement arrive qui peut nous sauver, on a frappé à toutes les portes qui ne donnent sur rien, et la seule par où on peut entrer et qu’on aurait cherchée en vain pendant cent ans, on y heurte sans le savoir, et elle s’ouvre. » (TR, 173) Peu importe que, comme Proust l’a avoué dans une de ses lettres, que ce point crucial soit un composite de plusieurs moments : c’est précisément le travail de l’art que de cristalliser  en un seul moment ce qui dans la vie prit sans doute du temps et se répéta sous différentes formes. Les portes du paradis et du salut s’ouvrent parfois par hasard : ce qui n’est point contingent, c’est l’obstination que met notre volonté à essayer de les découvrir.

Le récit de cette obstination se donne à lire, au passé, dans l’ample phrasé proustien, qui est l’élégie de l’atomisation et du singulier (du sujet judéo-chrétien). La magie du flux narratif est faite de la détresse, de l’éparpillement et des discontinuités contingentes du Moi et de la Vie. Lente déréliction, où le chagrin succède à l’allégresse, la jalousie, cette « passion de la vérité » (CS 269) à l’amour, où la perte se profile toujours comme future de la jouissance, où la possession est incomplète, l’amitié vide, où les œuvres d’art n’inspirent rien qui rédimerait la vie, où les tentatives d’écrire sombrent dans la procrastination, où même les moments les plus ravissants (les délicieux réveils d’Albertine dans La Prisonnière, par exemple) sont destinés à la disparition. Le passé récitatif est un long glas traversé par moments de jubilations fugaces.  L’amour, l’amitié, la mondanité s’y révèlent comme autant de figures que la déception, au cours du temps, a vidées de leur sens. Le récit est la poussière évanescente du détail infini, poursuivi avec une attention qui relève de la névrose obsessionnelle ; il suffit pour le saisir de constater l’énergie que met le narrateur jaloux à traquer et à faire la collection de tous les petits faits qui confirmeraient son soupçon : « La jalousie est aussi un démon qui ne peut être exorcisé, et revient toujours incarner une nouvelle forme. » (P, 95) Certes, la névrose obsessionnelle, dans le foisonnement du détail,  s’attache tout aussi bien à cet envers de la jalousie qu’est l’amour (l’amour de la littérature et des êtres tout ensemble).

Mais la déconvenue est aussi la clé et la cause inverse d’une très ferme espérance : amour et amitié, désir, certes éternellement désappointés, tout s’est reporté sur les morts (la grand-mère, Albertine), mais surtout s’est transfiguré dans l’art et le livre en train de se faire; les objets d’amour et d’amitié se transsubstantient dans l’œuvre pour révéler le sens même de la vie, et sa joyeuse essence.

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One Response to “Proust en bref: bonnes feuilles”

  1. Marcel Proust fut à la recherche du Paradis perdu; le Paradis est la vie subjective, la vie du Moi intime que seule la mémoire involontaire peut recréer. La mémoire est un catalyseur entre la vie plate et linéaire et son essance joyeuse que rendent possible des artistes tels Vinteuil, Elstir, Bergotte, Proust. Le rôle endossé par l’artiste est celui de témoigner des troubles de la mémoire par lesquels s’expriment les intermittences du cœur. (Proust, Sodome et Gomorrhe). Des liens se tissent entre une image, le souvenir de cette image et le sentiment qu’il engendre: joie, douleur, désespoir. Ce qui compte, ce n’est pas un voyage qu’on fait, pas même les personnes qui nous accompagnent – la marquise de Villeparisis, par exemple -, ce qui compte, c’est l’image des trois arbres que l’auteur avait vus en ayant quitté Balbec et qui évoquaient un endroit qui, jadis, lui avait été familier. Ces trois arbres d’Hudimesnil avaient un message pour lui, qu’il n’arrivait pas à déchiffrer, mais qu’il pouvait chercher. Et il y avait une certaine musique dans l’agitation de leurs bras désespérés qui parlait de l’impossibilité de suivre Marcel qui, la voiture ayant bifurqué, en leur tournant le dos, était triste comme s’il venait de perdre un ami, de mourir soi-même ou de méconnaître un dieu. (Proust, A l’ombre des jeunes filles en fleurs) Avec les trois arbres mourait une partie de lui-même. La page des trois arbres est la page du regret d’un rêve qu’on n’a pas fait ou qu’on a oublié en se réveillant, le regret d’un amour qui est mort, le regret du message des dieux des religions disparues… Mais même ce simple sentiment de regret et l’écriture qu’il engendre suffisent pour s’opposer au néant.
    Quand ele meurt, Albertine ne meurt pas seulement en Touraine, elle meurt dans le Moi de Marcel où jamais elle n’avait été plus vivante. (Proust, La Fugitive) Si elle trépassait seulement en Touraine, c’était pour de bon, mais dans le Moi de Marcel c’est toute une collection de moments qui la rend vivante et qui relève de la mémoire involontaire.
    C’est le bruit de la pluie qui rend l’odeur des lilas de Combray, la mobilité du soleil qui évoque les pigeons des Champs-Elysées, le bruit du vent et le retour de Pâques qui attisent le désir de la Bretagne et de Venise… Le Moi intime est le produit de la synesthésie…
    Merci pour m’avoir donné l’occasion de revenir à Proust et d’écrire ces lignes.