Jacques Henric est né à Paris en 1938. Enseignant de 1960 à 1985, il collabore dans les années soixante aux Lettres Françaises, hebdomadaire culturel dirigé par Louis Aragon. Il publie ses premiers romans dans la collection Tel Quel. Il appartient depuis 1971 au comité de direction de la revue Art Press.

Philippe Lançon : Le lambeau

 

Philippe Lançon

Le lambeau

Gallimard

 

C’est une expérience étrange qu’un lecteur, professionnel ou non, peut être amené à vivre. Il est entouré de livres, des bons, de moins bons, mais aussi de très bons. Et soudain, l’existence d’un seul livre, pas nécessairement paru avec une étiquette le désignant comme appartenant à l’ « espace littéraire », a pour effet que les autres livres, y compris les meilleurs, non pas lui tombent des mains, mais pâlissent, s’éloignent, s’effacent peu à peu. « Hors sujet », comme noterait un prof dans les marges d’une dissertation ratée. Resterait, bien sûr, vu l’état du monde d’aujourd’hui, de nos civilisations, de l’humaine tragi-comédie, à préciser ce qu’on entendrait par là. Et, a contrario, ce que serait un livre qui serait, lui, en plein dans le sujet, je veux dire en totale prise avec le réel, ce réel que Lacan définissait comme ce qui résiste, ce qui fait mal, Bataille comme l’impossible, ou Badiou comme ce qui finissait toujours par s’offrir comme une épreuve du corps. Or il est un livre à propos duquel il n’est probablement pas besoin d’avoir recours aux savantes définitions que je viens de rappeler pour reconnaître à l’évidence qu’il se situe, ce livre-là, au cœur même du réel, de sa brûlante actualité. Je parle du récit autobiographique de Philippe Lançon, le Lambeau. Philippe Lançon, faut-il le rappeler, est ce journaliste et écrivain qui a été gravement blessé lors de la tuerie perpétrée dans les locaux de Charlie Hebdo par deux terroristes islamistes.

 

Une abjection de la pensée

Il m’est arrivé de souvent citer cette phrase d’Isidore Ducasse : « Dans la nouvelle science, chaque chose vient à son tour, telles est son excellence ». Oserais-je soutenir ici, aujourd’hui, sans crainte de proférer une insanité, que l’assassinat des amis de Philippe Lançon et la balle qui a fait de lui pendant un temps un mort-vivant relèveraient de quelque « excellence » puisqu’ayant abouti, sinon comme le prophétisait Mallarmé pour toute littérature au Livre total, mais pour le moins à un très grand livre ? Un livre de 500 pages dont paradoxalement le noyau radio-actif est un événement qui n’a duré que quelques minutes et auquel le lecteur, (Lançon le prend souvent à témoin), a peu de chance de trouver un sens, quelque recours qu’il ait aux constructions métaphysiques les plus solides, les philosophies les plus savantes, les concepts les plus sophistiqués. Quelle utilisation faire de ce riche bagage intellectuel quand nous est donné d’assister au spectacle d’êtres humains exécutés avec calme par des ombres, par des fantômes sans visage, dont Philippe Lançon, baignant dans son sang et celui de ses amis morts, ne voit que les jambes gainées de noir et le bout d’une arme, celle dont la balle vient de lui ravager le bas s du visage ? Quelle utilisation faire, dans l’état de sidération et d’effroi où nous plonge le vision d’une telle scène, de cette notion du Mal, auquel, en désespoir de cause, je serais prêt pour ma part à me raccrocher, ou de celle du démoniaque, ou de celle du néant. Lançon est le premier à les réfuter, jugeant qu’il avait mis, notamment la dernière, trop à contribution dans ses articles, après une consommation excessive de poésies. On comprend que la lecture de l’entretien d’un intellectuel français « complaisant à la violence, voire « fasciné » par elle, alors que lui est dans une chambre d’hôpital où les chirurgiens reconstituent son corps et aident à la résurrection du « demi-mort » qu’il est, lui ait inspiré ces lignes : « Il y avait une abjection de la pensée, lorsqu’elle croyait donner sens immédiat à l’événement auquel elle était soumise ».

 

Le mage Houellebecq

Le matin du 7 janvier 2015, Philippe Lançon, après avoir visionné la veille, en rentrant du théâtre, un entretien donné Par Michel Houellebecq à France 2 à propos de son roman Soumission, et avant de rejoindre, indécis, ou Libération ou Charlie Hebdo (il optera pour le second), exécute en écoutant la radio quelques pompes sur un vieux tapis acheté à Bagdad. L’invité de France Inter est à nouveau Michel Houellebecq. Sait-il l’auteur de Soumission, peut-il savoir, Philippe Lançon, qu’à ce moment les tueurs de Daëch sont en train de préparer leurs armes et d’exécuter le plan que Houellebecq, d’une « voix faussement endormie » imagine dans son livre de politique-fiction, jugeant qu’il n’était « pas forcément très crédible », mais ajoutant quand même, en pouffant, précise Lançon, qu’il pouvait y avoir « bien pire que l’Islam modéré qu’il évoquait ? Pouvait-il prévoir, l’auteur du Lambeau, qu’arrivant deux heures plus tard, dans les locaux de Charlie, il allait une fois de plus se trouver sous le signe de Houellebecq, les journalistes de Charlie étant, à quelques minutes de l’arrivée des deux tueurs en noir, en pleine discussion sur Soumission, tous manifestant leur hostilité au livre, à l’exception de l’économiste Bernard Marris, aussitôt soutenu par Philippe Lançon. Sur la table était posé le magazine frais paru, avec en couverture la caricature de Houellebecq-le-sans-dents. Le réel, quelques instants plus tard allait tragiquement trancher le débat et rendre, hélas, bien inadéquate la railleuse inscription de Luz placée au-dessus de son dessin : « Les prédictions du mage Houellebecq ». Et que penser aujourd’hui des critiques littéraires et écrivains qui se sont gaussés ou indignés des prédictions du demi-clochard alcolo croqué par Luz avec lequel Philippe Lançon n’en avait d’ailleurs fini, puisque transporté à l’hôpital de la Salpétrière, avant l’intervention chirurgicale qui devait durer entre six et huit heures (deux ans plus tard, en août 2017, il en sera à sa dix-septième opération !), sa chirurgienne, l’admirable Chloë-aux- doigts-de-fée, appelée d’urgence pour l’opérer, était alors à la cafeteria de l’hôpital en compagnie d’une amie qui venait de lui offrir… Soumission.

 

Des pétards

En tout lecteur, en tout spectateur, il y a un inévitable voyeur. Comment nier que le lecteur de le Lambeau ne soit pas impatient d’en arriver au plus vite à la tragique scène de la tuerie, d’en savoir enfin, par la voix du témoin rescapé, comment il l’a vécue et ce qu’il s’y est réellement passé. Il faudra qu’il s’arme de patience, ledit lecteur. À chaque fois que Philippe Lançon est au bord de la décrire l’attentat, il oblique, fait un détour, tel détail de son récit rameute en lui des souvenirs de son enfance, de son adolescence, d’amours anciennes, de voyages, en Irak comme journaliste, en Inde, en Somalie où déjà il a été témoin de scènes d’horreur… Le récit attendu de la matinée du 17 janvier 2017 est sans cesse retardé. Et puis, page 70, nous y voilà ! Titre du chapitre : l’Attentat. Philippe Lançon vient d’arriver dans les locaux de Charlie où il trouve Cabu, Marris, Charb, Wolinski, Tignous…en plein débat. Il entend des « petits bruits secs », comme des « pétards ». Une farce, pense-t-il, avant de comprendre que par « l’irruption de la violence nue », c’était la mort qui s’annonçait.

 

La cervelle et l’anémone

Jamais les images des plus sanglantes des combats de la Première Guerre mondiale ne m’ont laissé l’impression d’horreur glacée des quelques minutes vécues par Philippe Lançon, telles qu’il en fait le récit. Pas Verdun, pas une guerre : une exécution. Pas un champ de bataille plein de bruit et de fureur : l’espace étroit d’un modeste bureau (la revue connaît une mauvaise passe). Pas de cris, de hurlements, pas de bruits de rafales, seulement les claquements secs de balles tirées une à une, tirs ponctués d’un « Allah Akbar !  Philippe Lançon se recroqueville sous le bureau, ferme les yeux, comme enfant il jouait à la guerre, il les rouvre, devine qu’il est touché, aux bras et aux mains, n’éprouve aucune douleur (il restera conscient jusqu’à son évacuation vers l’hôpital). C’est en saisissant son portable pour téléphoner à sa mère qu’il découvre, dans le reflet de l’écran, que la moitié de son visage n’existe plus : « un trou, un cratère de chair détruite. Les tueurs on disparu. Tout est silence. La vision qui s’offre aux yeux du blessé est irréelle, il la décrit avec une sobriété et une précision impressionnantes. « Les morts se tenaient presque par la main. Le pied de l’un touchait le ventre de l’autre, dont les doigts effleuraient le visage du troisième qui penchait vers la hanche du quatrième… ». En critique d’art averti, il voit ses compagnons comme les figures d’une danse macabre, voire formant une « version inédite et noire de la Danse de Matisse ». Le corps de son ami Wolinski « était légèrement adossé à un mur. Son visage était apaisé, un peu triste, les yeux clos, j’ai pensé qu’il était un oiseau splendide, une sorte d’aigle infiniment civilisé… ». Lançon reconnaît le corps de l’homme mort allongé près de lui, Bernard Marris. La cervelle lui sort du crâne. Elle reviendra de façon obsédante dans ses rêves, la cervelle de son ami. Dans une page admirable, il évoque comment cette masse spongieuse se confond avec l’image d’une anémone de mer vue dans une rivière où il s’était baigné, lors d’un de ses voyages à Cuba.

 

La tuerie : le plan court d’un film de deux minutes. Son prolongement pour Philippe Lançon ? Les longs plans séquences de ses séjours à l’hôpital. Deux ans pour lui reconstruire le visage, lui réapprendre à parler et à se nourrir. Avec quel humour il raconte les pittoresques bricolages, rafistolages dont son corps a été l’objet ! Un péroné qu’on lui enlève pour le greffer sur ce qui lui reste de mâchoire, des bouts d’artères, de veines, de peaux du cou, du mollet, prélevés pour les greffer ailleurs… Une des interventions dure une douzaine d’heures. Et voici qu’à son issue, il s’imagine avec consternation des poils de jambes lui poussant dans la bouche, en même temps qu’il apprend que son menton et sa lèvre sont modelés avec de la chair de cheval et de porc. Pour supporter son devenir-monstre avant son retour à l’humain : les lectures et la musique, Proust, Kafka, Bach. La présence attentive, calme, discrète des policiers à ses côtés, le jour comme la nuit, lui sont précieux. « Ils me reliaient au monde dont ils me protégeaient ». Quant à ses chirurgiens et ses soignants, leurs « gestes remplaçaient les larmes, le bavardage, la compassion inutile, la pitié dangereuse ». Qui a jusqu’alors échappé aux longs séjours en hôpital découvrira, notamment dans le récit que fait Lançon de ses longs mois passés dans l’hôpital des Invalides, un monde en marge de notre monde, un monde secret de souffrances physiques, de misère morale, dont il n’a pas idée.

Le 13 novembre 2015, profitant d’un répit dans les soins, Philippe Lançon retrouve à New York son amie Gabriela avec qui il se promène en direction de Broadway. Il fait doux, ils sont joyeux. Tout « respire la puissance et la paix ». Son portable sonne, un ami lui apprend la tuerie au Bataclan. « J’ai senti que tout recommençait », note Lançon.

Au moment où j’écris ces lignes, j’apprends la énième prise d’otages dans un supermarché par le énième possédé d’Allah. Les énièmes morts, l’héroïsme d’un gendarme. Pour la énième fois, je lis dans une certaine presse et entend dans la bouche de politiques les mêmes commentaires qui avaient suscité l’indignation de Lançon. Pas d’entracte dans le spectacle de l’ « abjection ».

Transporté d’urgence à l’hôpital, ce 7 janvier 2015, Philippe Lançon, devant les corps de ses amis assassinés qu’il abandonne, a ce mot : « Je ne voulais pas que les morts s’endorment ». Plutôt qu’à une veille à laquelle, via son livre, il les maintiendrait, ou à un réveil auquel il les contraindrait, n’est-ce pas, à cette joyeuse bande d’anars violemment athées qu’ils étaient, à une manière de résurrection qu’il les convierait ?

 

 

 

 

 

 

 

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