Auteur: Jacques Brasseul

Jacques Brasseul est professeur de Sciences Économiques

Le capitalisme responsable de tout

Réponse à l’article de Cédric Mesuron, « Moi et d’autres ne sommes pas Charlie ».

maiakovski6
Affiche de Maïakovski, exposée à la bibliothèque Beinecke à Yale

 

On trouve dans l’article un certain nombre de points contestables, sur les questions politiques, économiques, historiques ou environnementales, on peut tenter de les reprendre ici successivement :

« Sous l’égide du Droit (qui est toujours le droit du plus Fort), du capitalisme… »

Le capitalisme n’a pas de droit, ni de droit du plus fort, ni de droit tout court. Le capitalisme n’est qu’un mode d’appropriation des moyens de production, le mode d’appropriation privé, le droit relève d’autre chose, des institutions forgées par la société au fil du temps, qui, si elles comportent un article de droit proclamant cette propriété privée, appartiennent effectivement à une société capitaliste. Mais ce n’est qu’un élément d’un vaste corpus, dont une partie a justement pour but de protéger, d’éviter précisément la loi du plus fort. Ce n’est que dans les sociétés sans règles, sans Etat, sans droit, que ce droit du plus fort joue, ou dans les sociétés aux institutions faibles, où les mafias s’imposent et font la loi.

 

« Si la « liberté d’expression » est une licence à s’exprimer, octroyée libéralement par le système capitaliste… »

Non, le système capitaliste n’accorde rien du tout, c’est un amalgame et une incompréhension. Le système capitaliste n’est encore une fois qu’un mode d’appropriation, qui peut aller aussi bien avec les dictatures, Pinochet, Franco, Park, Chieng, Videla, les généraux brésiliens, etc., les régimes autoritaires, comme Napoléon III ou Bismarck, qu’avec les régimes démocratiques, et ce sont ces derniers qui « octroient libéralement la liberté d’expression », en aucun cas le capitalisme. On peut seulement noter que lorsqu’on sort du capitalisme pour entrer dans un autre système d’appropriation des moyens de production – le socialisme réel par exemple, appropriation collective –, on quitte la démocratie, et la liberté d’expression aussi.

 

« On peut faire fi de l’emprise capitaliste qui reconfigure le monde entier », « Mais le capitalisme continue de comploter avec le capitalisme – et forcera à s’y convertir les pays récalcitrants », « La France pactise « diplomatiquement » (marchés juteux obligent) avec les puissances du mal… », « Le matérialisme de la marchandise, la dictature de l’argent », « Une « dictature douce », «celle qui a lieu quotidiennement, n’éclate-elle pas au grand jour ? », « une dictature des mœurs républicaines », « La tyrannie républicaine »,  « la rapacité du capitalisme occidental ».

Encore les clichés gauchistes qui ne veulent pas dire grand-chose, l’auteur s’exprime par slogans, on a l’impression de voir défiler toutes les caricatures de l’extrême gauche. Plus la naïveté dans l’expression : « les puissances du mal », « le capitalisme complote avec le capitalisme », « la rapacité du capitalisme occidental »…

Les « pays récalcitrants » au capitalisme sont au nombre de deux, la Corée du Nord et Cuba, tous les autres dans le monde ont adopté la propriété privée des moyens de production, non pas forcés par je ne sais quel complot international, mais parce que sortir du capitalisme produit la misère et la famine, et en plus la tyrannie, la « tyrapénurie » en quelque sorte. Voir en annexe quelques passages de Marx et Engels sur le rôle historique du capitalisme.

Car c’est bien joli de passer son temps à critiquer le capitalisme, érigé en monstre absolu, par souci de simplification et pour ne pas avoir à l’analyser, et sans même bien comprendre ce que c’est, mais s’il faut sortir du capitalisme, OK, pourquoi pas ? Mais il faut dire pour aller où, pour adopter quel système, par quoi remplacer la propriété privée des moyens de production, par la propriété collective ? Ça a déjà été essayé et les résultats ne sont pas brillants, voir plus haut. Par autre chose, d’accord, mais par quoi ? Il faut quand même en esquisser les contours, sinon la critique tombe dans le vide : « On veut changer le système, mais on n’a rien d’autre à mettre à la place… Donc on reste dedans et on continue à le vouer aux gémonies »… Au moins, à l’extrême gauche, un parti comme LO a sa cohérence, le programme est simplement 1917, collectivisation et planification, on sort à la fois du capitalisme (collectivisation) et de l’économie de marché (planification centrale impérative). Ce que ça donnerait, c’est une autre histoire…

Enfin l’abus du mot ‘dictature’, ou de sa variante, ‘tyrannie’, pour désigner les démocraties de marché bien sûr, n’a qu’un effet, relativiser, minimiser, atténuer ce que sont les vraies dictatures. On ne souhaite pas à l’auteur d’en faire l’expérience, ni à tous les gauchistes qui se gargarisent avec « la dictature de l’argent » ou le « totalitarisme du marché », quoique ce serait certainement salutaire pour les vacciner contre excès de langage absurdes et amalgames dangereux.

 

« Si la « liberté d’expression » vaut, entre autres choses, comme exutoire des masses oppressées – comme satisfaction personnelle facilement obtenue -, la « libre pensée », elle, est un arrachement intellectuel subjectif, politique et existentiel aux structures idéologiques qui nous conditionnent. Elle est le témoignage d’une volonté personnelle déterminée à analyser le terrain social et politique sur lequel cette volonté est née puis s’est construite. Elle est un effort pour se comprendre soi-même et comprendre les types d’humanités fabriqués par le monde. »

Tous les passages sur la libre pensée versus la liberté d’expression donnent l’impression qu’il y a d’un côté les pauvres ploucs, vers qui « le capitalisme » jette la liberté d’expression comme un os à ronger, et de l’autre, les gens avertis, intelligents, informés, qui eux ne sont pas dupes et pratiquent la libre pensée, comme l’auteur bien sûr… Et naturellement, c’est leur pensée qui est la bonne, qui permet d’analyser froidement et de voir clair. Dommage que cette pensée soit si limitée et si fausse, faute de formation dans des disciplines permettant de comprendre un peu mieux l’évolution des sociétés, comme l’économie ou l’histoire.

 

« En font « plier » certains, les retranchant alors dans la crispation idéologique ou religieuse. »

Belle excuse, en somme s’il y a l’E.I., Al Qaida ou Boko Haram, c’est parce que le capitalisme a fait plier des pays… Belle excuse, mais exonération facile et fausseté absolue : les pays en développement choisissent d’opter pour le capitalisme simplement parce que c’est le régime économique à même de réaliser l’accumulation du capital et les sortir de la pauvreté de masse (voir deuxième annexe). Personne ne leur impose. La meilleure preuve est qu’un très grand nombre de pays du « Sud » ont opté pour des régimes non capitalistes à leur indépendance ou plus tard, ceux qui ont essayé le socialisme réel ont échoué, en plus d’installer des régimes politiques autoritaires ou tyranniques (Cuba, Madagascar, Algérie, Tanzanie, Bénin, Ghana, Venezuela), quand ce n’était pas de terreur et de massacres (Guinée, Birmanie, Ethiopie, Corée, Chine, Cambodge).

 

« Reste qu’après cela, les victimes collatérales de ces actes terroristes sont les musulmans. Ce sont eux qui sont à plaindre. »

Ben voyons, ce sont les musulmans qui sont à plaindre… Pas les journalistes ou caricaturistes de Charlie Hebdo, pas les juifs assassinés en allant faire leurs emplettes. Mystère de l’aveuglement[1]

 

« Car c’est évidemment un système qui a été attaqué, un modèle de société et qui se veut global, et qui ne se limite donc pas qu’à la France. »

Bien sûr, un système, les jeunes Kouachi et Coulibaly voulaient s’en prendre au capitalisme, et non à des blasphémateurs du prophète, ou à des juifs, on peut les comprendre… Dommage qu’ils se soient attaqués aux intellectuels progressistes qui eux aussi n’avaient de cesse de critiquer le capitalisme, comme par exemple Bernard Maris dans toutes ses chroniques.

 

« Adeptes de « l’Islam radical » comme ils semblent en avoir donné les signes. »

J’adore. Ils « semblent » en donner les signes… Et j’aime bien aussi l’islam radical entre guillemets…

 

« Difficile, en effet, de ne pas être choqué par la perversité qui s’en dégage (du christianisme), les sanctions de mort qui y sont prononcées (« œil pour œil, dent pour dent ») si, par malheur, la loi de Dieu n’était pas scrupuleusement respectée. En comparaison l’appel de l’Islam à la « guerre sainte » ne paraît pas plus, ni moins, « insensé ». »

La différence est que l’islam radical qui tue, c’est maintenant. L’amalgame ci-dessus avec les passages violents de la Bible est juste une imposture, les chrétiens qui tuent au nom de ces passages, on n’en voit pas beaucoup actuellement.

 

« Dont la figure la plus accomplie et tant admirée est Bill Gates. Capitaliste milliardaire concentrant à lui seul la fortune additionnée de celle de millions de pauvres, et traité en véritable héros des temps modernes »

Il se trouve que Bill Gates redistribue l’essentiel de sa fortune pour des fondations utiles, visant à soulager la misère humaine. Au départ, il a quitté un monopole (IBM) pour lancer une entreprise qui allait permettre de démocratiser l’ordinateur personnel, ce dont nous profitons tous, à commencer par l’auteur de l’article j’imagine. C’est d’ailleurs bien ça le génie du capitalisme, produire pour la masse des biens de plus en plus abordables, comme les ordinateurs et tant d’autres depuis deux siècles. Ce que constatait déjà Schumpeter : « La reine Elizabeth (Ière) avait des bas de soie, la grande réussite du capitalisme n’est pas d’avoir donné plus de bas de soie aux reines, mais bien d’avoir permis aux ouvrières d’usines d’en acquérir, en échange de quantités décroissantes de travail. »

L’existence d’inégalités monstrueuses est une réalité, avec les milliardaires comme Gates et d’autres, mais il est préférable d’avoir un niveau de vie décent pour la masse de gens, avec des innovations utiles, même si en même temps on a des fortunes extravagantes, que d’avoir un nivellement par le bas, dans une pauvreté générale, comme dans les sociétés non capitalistes, avec une élite de privilégiés et les techniques grossières d’un système qui condamne l’innovateur. Faire de Bill Gates cette caricature est bien un raccourci gauchiste qui méconnaît les avantages du système.

 

« Le NON au référendum français sur le traité établissant une constitution pour l’Europe. Les décisions sont prises et les oppositions sont éludées ou écrasées »

La Constitution européenne a été abandonnée. C’est un traité différent, débarrassé des principaux points litigieux qui a pris sa suite. En outre, une élection a sanctionné ce changement, puisqu’en 2007, Sarkozy avait bel et bien annoncé qu’il ratifierait le nouveau traité. Il a été élu sur un programme qui contenait ce point.

 

« Cette tendance à l’insulte et à l’indécence, produite dans et par le système capitaliste »

Non, cette tendance des possédants, des riches, des puissants, ou de certains d’entre eux, n’a rien à voir avec le capitalisme, mais tout à voir avec des sociétés complexes où les inégalités sont courantes. Par exemple, dans les sociétés du socialisme réel, les privilèges, les passe-droit, les consommations spéciales, les écoles particulières pour les enfants de l’élite, les magasins réservés aux mêmes et où le peuple n’avait pas accès, la possibilité de voyager pour seulement quelques-uns, tout cela était la norme, une espèce de féodalité avait été reconstituée, où les gens proches du pouvoir, les apparatchiks de toute sorte, avaient tout loisir, et ne s’en privaient pas, d’écraser le peuple, dans un système de corruption généralisée. Comme si aussi, dans les systèmes précapitalistes, cette « tendance à l’insulte et à l’indécence » n’existait pas, par exemple dans tous les régimes féodaux d’Ancien Régime, avec des aristocrates persuadés d’appartenir à une espèce supérieure, ou les régimes féodaux qui subsistent actuellement. Le capitalisme est au contraire le seul système économique qui a pu permettre la montée d’une classe moyenne majoritaire et le seul compatible avec les libertés individuelles.

 

« On s’en est indignés, bien sûr, mais de la même manière que le spectacle de l’avarie d’un pétrolier échoué sur les côtes françaises nous indigne. A contrario, l’apparition sur notre planète – apparition visible (mais muette) – d’un 6ème continent composé de résidus toxiques engendrés par la production capitaliste planétaire ne nous révolte pas. »

On peut terminer sur l’écologie et les problèmes environnementaux, dont le capitalisme serait encore une fois responsable. Il s’agit d’une erreur de compréhension, et plus grave une erreur sur les remèdes possibles. D’abord le capitalisme n’est pas responsable des problèmes de pollution, c’est l’industrialisation qui l’est, c’est le tournant réalisé à partir des années 1760 en Grande-Bretagne, suivi ensuite par l’ensemble de la planète, la révolution industrielle, qui est à l’origine de ces problèmes. Mais il faut voir les gains en comparaison : grâce à elle l’humanité est sortie de millénaires de misère immémoriale (voir graphique en annexe), avec une infime minorité, une élite aristocratique, qui jouissait de privilèges exorbitants, pour entrer dans un monde où une vaste classe moyenne jouit d’un niveau de vie élevé. Si on veut retourner aux conditions des paysans décrits par La Bruyère, OK, mais je doute qu’il y ait beaucoup d’amateurs.

Sur les solutions maintenant. Bon, on a un système capitaliste industriel quasiment mondial qui pollue. Quoi faire pour sortir de là ? La solution simple serait d’en rendre le capitalisme responsable et de se dire, sortons du capitalisme, la pollution va s’arrêter. Mais d’abord ce n’est pas le capitalisme mais l’industrie qui est en cause, et sortir du mode de vie industriel est une utopie, ça n’arrivera pas, tout simplement parce que les peuples ne veulent pas retourner à un mode de vie simple et champêtre, complètement magnifié d’ailleurs, ce mode de vie c’était plutôt la misère et les famines récurrentes. Et ensuite et surtout parce que l’alternative au capitalisme, c’est le socialisme réel, et le socialisme réel, on le sait, est encore pire du point de vue environnemental : mer d’Aral asséchée, centrales nucléaires mal gérées comme Tchernobyl ou Kychtym, usines chimiques qui polluent à qui mieux mieux et rouillent sur pied tout au long de la Sibérie, déchets radioactifs dans le Grand Nord russe, etc., etc. Alors que le capitalisme sait s’adapter et fournir des solutions écologiques, d’ailleurs le mouvement écologique est né au cœur même du capitalisme démocratique, et non dans les tyrannies socialistes qui polluaient pourtant beaucoup plus.

On touche là un point essentiel pour finir, le capitalisme ne garantit pas la démocratie (ex. Pinochet), mais il est le seul régime économique qui est compatible avec elle, toute sortie du capitalisme produit la dictature. La liberté économique est la condition nécessaire, mais non suffisante, de la démocratie. Pourquoi, parce que tout autre système que le capitalisme détruit la fragile séparation des pouvoirs entre pouvoirs économiques ET pouvoirs politiques, parce que les pouvoirs économiques, si on supprime la liberté économique, sont remis (collectivisation, planification) aux mains de ceux qui ont déjà les pouvoirs politiques, et sans séparation des pouvoirs on a inévitablement la dictature, totalitaire qui plus est (la totalité de ces pouvoirs est concentrée au sommet, économiques, politiques, judiciaires, policiers, militaires, etc.), et dans un système totalitaire, aucun frein, aucune protestation, aucun mouvement de masse, ne peut s’élever et réagir contre la destruction de l’environnement : la Russie à l’époque soviétique et la Chine maoïste (et toujours aujourd’hui avec sa pollution insensée) sont de bons exemples.

 

 

Annexes

  • Marx et Engels sur le capitalisme (Manifeste du parti communiste, 1848) :

« La bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire. Là où elle prit le pouvoir, elle détruisit toutes les relations féodales, patriarcales, idylliques. Tous les liens complexes et variés qui unissaient l’homme féodal à ses supérieurs naturels, elle les a brisés sans pitié pour ne laisser d’autre lien entre l’homme et l’homme que le froid intérêt, les dures exigences du « paiement comptant ». Elle a noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité à quatre sous dans les eaux glacées du calcul égoïste. […]

C’est elle qui, la première, a montré ce dont l’activité humaine était capable. Elle a créé de toutes autres merveilles que les pyramides d’Égypte, les aqueducs romains, les cathédrales gothiques, elle a mené à bien de toutes autres expéditions que les invasions et les croisades.

La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, donc les rapports de production, c’est-à-dire tout l’ensemble des rapports sociaux. La conservation immobile de l’ancien mode de production était au contraire, pour toutes les classes industrielles antérieures. Ce bouleversement continuel de la production, cet ébranlement ininterrompu de tout le système social, cette agitation et cette perpétuelle insécurité distinguent l’époque bourgeoise de toutes les précédentes. Tous les rapports sociaux traditionnels et figés avec leur cortège de notions et d’idées antiques et vénérables se dissolvent ; tous ceux qui les remplacent vieillissent avant même de pouvoir s’ossifier. Tout ce qui avait solidité et permanence s’en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané, et les hommes sont enfin forcés de jeter un regard lucide sur leurs conditions d’existence et leurs rapports réciproques.

Poussée par le besoin de débouchés toujours nouveaux, la bourgeoisie envahit le globe entier. Il lui faut s’implanter partout, exploiter partout, établir partout des relations.

Par l’exploitation du marché mondial, la bourgeoisie donne un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays. Au grand désespoir des réactionnaires, elle a ôté à l’industrie sa base nationale. Les anciennes industries nationales ont été détruites, et le sont encore tous les jours. Elles sont supplantées par de nouvelles industries dont l’adoption devient, pour toutes les nations civilisées, une question de vie ou de mort ; ces industries n’emploient plus de matières premières indigènes, mais des matières premières venues des régions les plus lointaines et dont les produits se consomment non seulement dans le pays même, mais dans toutes les parties du monde. À la place des anciens besoins satisfaits par les produits nationaux naissent des besoins nouveaux qui réclament pour leur satisfaction les produits des pays et des climats les plus lointains. À la place de l’ancien isolement et de l’autarcie locale et nationale, se développe un commerce généralisé, une interdépendance généralisée des nations. Et ce qui est vrai de la production matérielle ne l’est pas moins des productions de l’esprit. Les œuvres intellectuelles d’une nation deviennent un bien commun. Le particularisme et la frontière nationale deviennent de plus en plus impossibles ; de la multiplicité des littératures nationales et locales, naît une littérature mondiale.

Par le rapide perfectionnement des instruments de production et l’amélioration infinie des moyens de communications, la bourgeoisie entraîne dans le courant de la civilisation jusqu’aux nations les plus barbares. Le bon marché de ses produits reste la grosse artillerie qui bat en brèche toutes les murailles de Chine, et contraint à capituler les barbares les plus opiniâtrement hostiles aux étrangers. Elle force toutes les nations à adopter le style de production de la bourgeoisie – même si elles ne veulent pas y venir ; elle les force à introduire chez elles la prétendue civilisation – c’est-à-dire à devenir bourgeoises. En un mot, elle forme un monde à son image.

La bourgeoisie a soumis la campagne à la ville. Elle a créé d’énormes cités, elle a prodigieusement augmenté la population des villes par rapport à celle des campagnes et par là, elle a arraché une partie importante de la population à l’abrutissement de la vie des champs. De même qu’elle a soumis la campagne à la ville, les pays barbares ou demi-barbares aux pays civilisés, elle a subordonné les peuples de paysans aux peuples de bourgeois, l’Orient à l’Occident.

La bourgeoisie supprime de plus en plus le gaspillage des moyens de production, de la propriété et de la population. Elle a aggloméré la population, centralisé les moyens de production et concentré la propriété dans un petit nombre de mains. La centralisation politique fut la conséquence fatale de ces changements. Des provinces indépendantes, tout justes fédérées entre elles, ayant des intérêts, des lois, des gouvernements, des tarifs douaniers différents ont été réunies en une seule nation, avec un seul gouvernement, une seule loi, un seul intérêt national de classe, derrière un seul cordon douanier.

La bourgeoisie, au cours d’une domination de classe à peine séculaire, a créé des forces productrices plus nombreuses et plus colossales que ne l’avait fait tout l’ensemble des générations passées. La mise sous le joug des forces de la nature, le machinisme, l’application de la chimie à l’industrie et à l’agriculture, la navigation à vapeur, les chemins de fer, les télégraphes électriques, le défrichement de continents entiers, la navigabilité des fleuves, des populations jaillies du sol : quel siècle antérieur aurait soupçonné que de pareilles forces productives sommeillaient au sein du travail social ? »

 

  • La réduction de la pauvreté dans le monde

« Le nombre de personnes dans le monde vivant sous le seuil d’extrême pauvreté (1,25 dollar par jour et par personne) s’est réduit de 1,9 à 1 milliard entre 1981 et 2011. Une évolution d’autant plus positive que dans le même temps la population mondiale est passée de 4,5 à 7 milliards d’individus. Du coup, le taux d’extrême pauvreté a été divisé par trois : 16,7 % de la population des pays en voie de développement ou émergents vit aujourd’hui avec moins de 1,25 dollar par jour, contre 52,8 % il y a 30 ans.

Le seuil d’extrême pauvreté considéré est particulièrement bas. En prenant un seuil un peu plus élevé à deux dollars par jour, on compte près de 2,1 milliards de personnes pauvres, soit un gros tiers de la population mondiale en 2011, contre près de 70 % en 1981. Là aussi les progrès sont nets. »

http://www.inegalites.fr/spip.php?article381

 

  • L’effet de la révolution industrielle, évolution du PIB par habitant depuis 1300

 

production_par_tete_lt

 

 

[1] Voir le débat sur l’islamisme et la gauche autour de Michael Walzer.

Envoyez Envoyez


17 Responses to “Le capitalisme responsable de tout”

  1. JB dit :

    Les expériences dont vous parlez (on pourrait y ajouter les coopératives de toute sorte) ne sont nullement incompatibles avec la liberté économique. Le fait demeure, ces expériences sont utiles et bienvenues, sympathiques et basées sur la solidarité et le partage, qui voudrait renoncer à ça ? Mais d’une part, si elles se déroulaient dans un monde où la liberté économique était supprimée, elles n’empêcheraient nullement la tyrannie et l’oppression, et d’autre part il faut tenir compte de l’état de complexité de nos sociétés et du nombre de gens en présence, la démocratie directe est impraticable à leur échelle, on est dans d’aimables utopies. Sans tenir compte du fait aussi que tant de ces expériences ont été aussi des échecs, depuis les phalanstères de Fourier, créés par exemple un peu partout dans le Nouveau Monde au XIXe, ou des diverses communautés plus récentes. Tout cela dégénère le plus souvent en dictatures à petite échelle, en sectes, avec des gourous.

  2. JB dit :

    Sur le fanatisme, ce n’est pas le fanatisme latent ou potentiel des manifestations qui s’opposaient à l’assassinat de gens comme Wolinski ou Cabu qui est à craindre en ce moment, mais le fanatisme religieux de l’islamisme radical. Il suffit de regarder.

  3. JB dit :

    “qui dit dit séparation des pouvoirs dit domination et injustice”

    La réalité est inverse, les seuls régimes vivables et qui respectent un tant soit peu les droits des gens sont ceux où elle existe. Dès qu’on l’élimine, c’est ce que vous dites qui arrive : domination et injustice. Et on le comprend aisément, tout pouvoir absolu tend à en abuser, il faut impérativement des garde-fous institutionnels. A défaut, c’est la barbarie.

  4. Mesuron dit :

    Monsieur Brasseul.

    J’apprécie encore votre (vos) réponse(s). Mais je ne crois pas, malheureusement, avoir le temps de répondre comme il le faudrait et comme l’intérêt que vous avez témoigné à me répondre l’exigerait. Je ne fuis pas en disant cela. C’est simplement qu’écrire est pour moi très fastidieux, que je ne pratique que très occasionnellement cet exercice et que le temps me manque ou me manquera. Je lis, réfléchis mais ne publie pas, ou très très peu.
    J’aime par contre discuter de vive voix. Peut-être qu’une discussion avec vous aurait pu m’inciter à reprendre le dialogue si elle était envisageable ou seulement possible, ce que je ne crois pas (nous n’habitons certainement pas la même région et nos vies sont occupées à diverses choses).

    Ceci dit je ne veux pas affirmer que jamais plus je ne solliciterai un débat via cette revue. Mais je ne peux le promettre.

    Pour répondre très succinctement à vos remarques, je dirai ceci (dans l’empressement et sans chercher à peaufiner, nuancer mon propos) :

    La manifestation républicaine en hommage à Charlie m’a fait peur, et toute forme de rassemblement autour de valeur ou principe érigé en absolu continuera à m’effrayer. J’y ai vu des réflexes patriotiques qui me terrifient, car c’est au nom de la Patrie que l’on fait la guerre. Ces principes républicains ne font jamais ou que très rarement l’objet d’une critique, d’une mise à distance. Ils sont donc le « ressort » psychologique pour la manipulation des esprits et l’acceptation d’un ordre, jugé bon, juste et irrévocable. Ces principes s’infiltrent dans les esprits comme le fanatisme dans les mœurs (comme on dit aujourd’hui « je suis fan de untel… », « je suis fan des Droits de l’homme, etc.) Bien sûr, tous les manifestants du rassemblement ne sont pas à ranger dans la même enseigne, et beaucoup d’indignés étaient certainement sincères et réagissaient sous le coup de l’émotion. Mais, comme il fallait s’y attendre, la récupération politique est venue noircir d’idéologie la « pureté » de l’indignation. Et l’escalade a eu lieu, et la surenchère a monté… La machine infernale de l’unanimisme dicte alors les bons des mauvais comportements. Nous y sommes… au nom, bien sûr, de la liberté d’expression, de la démocratie, de la République, etc.

    Cette digression pour revenir au point de départ, c’est-à-dire à mon texte publié, m’amène maintenant à vos remarques.

    Je comprends ce que vous voulez dire en parlant du capitalisme : des industries existaient avant que le capitalisme existe. Bien sûr. « Il ne s’agit que de la propriété privée des moyens de production » qui permet « la fragile séparation des pouvoirs qui existe entre pouvoirs politiques et pouvoirs économiques. »

    Vous avez raison. Mais c’est précisément cette séparation des pouvoirs que je refuse – car qui dit dit séparation des pouvoirs dit domination et injustice -, et qu’au contraire on tenté (et que tente encore de nos jours) d’associer ou de réunir les expériences de démocratie directe (non étatique, cela va de soi) dont je parle. Lesquelles ?

    De nombreuses communautés, disons, « libertaires » (pour employer un mot) : Le mouvement camphill (en Angleterre), les Kibboutz (en Israël), la communauté du Pinacle (en Jamaïque : 1939-1958), Yamagagishi Kai (au Japon), The followship Of International communautie (Aux U.S.A). Les exemples de démocratie villageoise au Moyen-âge (lors, entre autres, de la révolte des Tuchins, de 1363 à 1384, et de bien d’autres encore), le mouvement libertaire espagnol (lors de la guerre d’Espagne), ou Russe (Nestor Makno et sa lutte contre la fascisme et l’hitlérisme ; lutte pour un « ordre libertaire », sans pouvoir économique séparé, donc), plus récemment – en 2001, si je ne m’abuse -, L’insurrection algérienne (le peuple Kabylie, notamment), réussissant a réaliser « le premier gouvernement à forme républicaine et démocratique en kabylie pendant qu’en France et ailleurs on ignorait ces mots » (journal L’Algérie au carrefour).

    Je ne dois bien sûr pas oublier la Démocratie grecque (qui a inventé la Démocratie et notamment directe ou, disons, quasi directe ; démocratie que je juge par ailleurs plutôt tyrannique – mais ce n’est que mon point de vue) et toutes les expériences qui ont lieu de nos jours encore, en France et dans le monde.

    Je ne veux pas dire que tout était – ou doit être forcément – rose dans ces associations démocratiques, mais elles ont existé, et ont réduit l’importance de l’économie à une dimension domestique (le troc y était parfois ou souvent pratiqué) ; l’on domptée ainsi que que l’on dompte la fureur des hommes et du pouvoir. Les raisons de leur existence plus au moins longue dans le temps varient évidemment selon les cas de figures (la démesure, pour la démocratie grecque), un rapport de force de force inégal (pour la révolution espagnole), etc., ou tout simplement l’usure des gens à lutter. Mais la vie était vécue, la liberté humaine était autre chose que cette notion abstraite dans nos démocratie ou, pour paraphraser Rousseau, « l’homme est né libre, mais partout il est dans les fers ».

    Sur le Droit, je n’ignore pas que le droit n’est pas le droit du plus fort ; « Pascal, dans les Pensées, disait, à peu près, ceci : « A défaut de faire en sorte que le plus juste soit le plus fort nous faisons en sorte que le plus fort soit le plus juste. »
    Le droit, donc, contrarie la force, la rectifie droitement (la met donc dans le chemin de « ce qui est droit et non tordu » – comme l’exprime le sens du mot « droit », si je ne m’abuse), mais il est toujours l’expression d’un rapport de force ou, autrement dit : la justice n’est qu’un compromis avec l’injustice initiale liée à la domination de la force initiale qui imprime son pouvoir.

    Le droit s’origine donc sur le droit du plus fort et, comme le dit Marx, est l’expression d’un pouvoir dominant, d’une idéologie régnante qui, dès lors, oriente inévitablement son droit selon son intérêt. « Selon que vous soyez pauvres ou riches…, dit le dicton… ».

    *

    Je m’arrête là ; il me faudrait des heures et des heures pour développer, approfondir les choses… J’ai faim et vais donc aller manger.

    Cordialement.

    CM.

  5. JB dit :

    Sur la discussion et le débat en présence de l’autre, oralement, c’est très bien et très utile bien sûr, qui nierait l’utilité de l’éloquence ? Mais je pense au contraire que l’écrit est une sorte d’égalisateur, il évite que les grandes gueules et les plus doués pour la parole ne s’imposent. Et en plus, il permet de réfléchir à ce qu’on dit, ce qui est plus difficile dans un débat vif, même s’il reste sympathique et amical, ce qui évidement n’est pas toujours le cas.

  6. JB dit :

    Pour conclure, je ne puis que répéter qu’accuser le capitalisme de tous les maux est une facilité, car il ne s’agit que de la propriété privée des moyens de production, un des deux aspects de la liberté économique. Le point essentiel demeure, si vous n’avez pas de liberté économique, vous supprimez la fragile séparation des pouvoirs qui existe entre pouvoirs politiques et pouvoirs économiques, et du coup vous les concentrez, et nos droits et nos libertés individuelles disparaissent avec. La séparation des pouvoirs est l’essentiel, c’est le soubassement d’un mode de vie non soumis aux caprices des gens au sommet. Regardez les expériences passées, toutes celles qui ont jeté aux orties la liberté économique ont supprimé aussi les libertés politiques, et sont tombées dans l’horreur : massacres, pénuries, famines, dictatures, déportations, culte du tyran, etc.

  7. JB dit :

    A propos de l’écologie, j’en parlais au sens large, pas des partis ou des courants ou des définitions, j’en parlais comme de toute tentative pour réduire les dégâts de l’activité industrielle et rendre le monde plus vivable. Donc votre distinction est intéressante, mais pas pertinente dans le débat.

  8. JB dit :

    Sur la séparation entre capitalisme et industrie, regardez les faits : les industries ont existé, et tout aussi polluantes, même plus d’ailleurs, dans les sociétés non capitalistes. Ce qui est en cause est donc le mode de production industriel, la bifurcation que l’humanité a effectuée vers 1760, vous pouvez sortir du capitalisme, ce mode de production industriel sera toujours là.

  9. JB dit :

    Le droit n’est pas évidemment toujours le droit du plus fort, c’est une absurdité. Si le droit du plus fort régnait, nous serions dans la jungle, ce qui n’est heureusement pas le cas. Cela ne veut pas dire que les abus, les collusions, les privilèges, la toute puissance des uns, ne soient pas présents, nous ne sommes pas dans des sociétés parfaites, la présence de la jungle est encore là… Mais le droit est justement là pour essayer de contrer ces abus, même s’il y a des tas d’exemples contraires.

  10. JB dit :

    “vous fermez donc idéologiquement la porte à toutes autres alternatives politiques”

    Non, pas le moins du monde, je pense que le capitalisme, comme tous les autres systèmes économiques, n’est pas éternel. Ce n’est le cas d’aucun autre dans le passé, il en ira de même pour le capitalisme. Mais la solution n’est pas de sortir de la liberté économique, pour les raisons indiquées dans l’article, ce sera un système dont nous ne pouvons imaginer les contours, exactement comme les hommes du Moyen Âge ou de l’Antiquité, ne pouvaient imaginer les contours de ce que seraient nos sociétés actuelles de démocraties de marché. Ce qui ne veut pas dire qu’il faut se contenter du statu quo, le monde actuel et nos systèmes actuels sont plein de failles et de défauts, d’injustices et de pauvreté, c’est un chantier permanent, qu’il faut toujours chercher à améliorer. Et non se lancer dans des solutions qui vont encore aggraver les choses. Toute la question est là, quels progrès, quelles améliorations ? Certainement pas celles qui consistent à se débarrasser de la liberté économique, voir les progrès réalisés depuis deux siècles grâce à elle.

  11. JB dit :

    Pourriez-vous préciser un peu, d’un point de vue historique, ces expériences démocratiques concrètes, anciennes et récentes, ça reste un peu vague ? Et aussi en quoi la liberté économique n’y était pas pratiquée ? Merci.

  12. Mesuron dit :

    Monsieur Brasseul.

    J’apprécie votre article car il prend le temps de contester des points critiquables dans mon texte (que je vous accorde bien volontiers).

    Je serais succinct, ici, dans les critiques qu’à mon tour je veux vous formuler:

    1) Lorsque vous écrivez : « le capitalisme ne garantit pas la démocratie (ex. Pinochet), mais il est le seul régime économique qui est compatible avec elle, toute sortie du capitalisme produit la dictature », vous relayer la propagande républicaine de la pensée unique et vous passez sous silence les réalisations démocratiques concrètes qui ont existé à travers l’histoire des hommes. Ces réalisations, anciennes et récentes, n’ont pas adopté un schéma économique capitaliste, et d’autres ont cherché à s’en extraire – et y sont d’ailleurs parvenues.
    Un des dénominateurs communs à ces réalisations (chacune dans leur contexte propre) était précisément d’empêcher le règne de la dictature, de « vivre ensemble » et autrement (sous forme, par exemple, d’assemblées villageoises, d’auto gestion, de fédérations de villages, etc.). Ces réalisations, soumises à leurs propres vicissitudes, ont donné lieu à l’expression de la démocratie réelle, c’est-à-dire directe ; le peuple se donnant en effet les moyens d’intervenir directement dans les affaires communes ou de veiller à contrôler directement les dépositaires du pouvoir. La liste de ce que vous appelleriez certainement des « utopies » (*) est pourtant longue et se dresse depuis la Grèce antique jusqu’à nos jours actuels (en incluant des périodes du Moyen-âge).

    (*) « Nous les pouvons donc bien appeler barbares, eu égard aux règles de la raison, mais non eu égard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie. » Michel de Montaigne, Essais.

    2) Lorsque vous écrivez que toute sortie du capitalisme produit la dictature, vous fermez donc idéologiquement la porte à toutes autres alternatives politiques ; alternatives qui, comme je l’ai dit au-dessus, ne se résument pas (et fort heureusement) au funeste « socialisme réel » auquel vous vous référez.
    De toute façon, à vous entendre, les choses sont tranchées : « sortir du mode de vie industriel est une utopie ». D’ailleurs, nous dites-vous, « ça n’arrivera pas ». (Je note, en passant, que la meilleure façon pour qu’une chose n’arrive pas c’est déjà de la rejeter dans sa tête).

    Pour quelles raisons ? « Tout simplement parce que les peuples ne veulent pas retourner à un mode de vie simple et champêtre, complètement magnifié d’ailleurs, ce mode de vie c’était plutôt la misère et les famines récurrentes. »

    Selon vous, donc, proposer d’autres alternatives politiques qui ne s’articulent pas autour de la pensée unique et dominante dans nos démocraties capitalistes signifie irrémédiablement 1) retourner au totalitarisme du « socialisme réel », 2) régresser vers un âge bucolique et miséreux que l’on magnifie pour mieux s’illusionner à son sujet.

    Qu’objecter à ce genre d’argument ? Rien, effectivement, si toute autre forme de vie commune non capitaliste est réduite à ces deux clichés, dont se servent à qui mieux mieux les défenseurs de l’ordre établi.

    3) Lorsque vous séparez le capitalisme de l’industrie, là, les bras m’en tombent. Comme si actuellement le capitalisme ne se constituait pas par l’intermédiaire des usines, des industries ou des entreprises – et des hommes qui travaillent dans ces industries ! (lire, annexe, texte) 

    – Le capitalisme est un système total et qui s’accorde avec nos démocraties issues de la pensée philosophique contractualiste; démocraties dont Rousseau, notamment, en a analysé philosophiquement la genèse (Cf. Le contrat social, chapitre III) : « Le plus fort n’est jamais aussi fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme sa force en droit et l’obéissance en devoir. De là le droit du plus fort[…] »

    C’est en ce sens, notamment, que le Droit est toujours, comme je l’écris, le droit du plus fort. Le Droit résulte de ce rapport de de force. Il en est l’expression juridique, politique et anthropologique. D’où la question, cruciale : quelle action, dans le monde, ce droit va-t-il autoriser ?

    4) Vous dites que le capitalisme est « un mode d’appropriation des moyens de productions » (ce sur quoi je suis d’accord), et que le droit, lui, « relève des institutions forgées par la société au fil du temps », et que donc, si je suis votre logique, il y aurait séparation entre eux.

    Ainsi ces appropriations des moyens de productions se seraient réalisées sauvagement ! sans le concours des institutions forgées par la société. Là aussi, les bras m’en tombent.

    Cette séparation vous sert également d’argument à propos de la question écologique :

    « Ce n’est pas le capitalisme mais l’industrie qui est en cause. »

    Les choses toujours ainsi séparées, ont peut alors exonérer le capitalisme de tous les maux : ce n’est pas lui le responsable mais les industries, car bien sûr, à notre époque les industries ne sont pas le capitalisme ou n’y participent pas du tout… Les bras m’en tombent.

    5) Un mot sur l’écologie: C’est en 1866, que Haeckel, un darwinien, invente le mot « écologie » en remplacement du mot « biologie » dont le sens était trop étroit à l’époque. L’écologie originelle, qui n’a plus rien à voir (comme beaucoup de choses, d’ailleurs) avec l’imposture écologique actuelle, était ainsi définie : « l’écologie ou distribution géographique des organismes (…), la science de l’ensemble des organismes avec le monde extérieur ambiant, avec les conditions organiques et inorganiques ; ce qu’on appelle l’économie de la nature (…) » (Pascal Acot,L’Histoire de l’écologie, PUF, 1988.)

    Mais assez rapidement cette conception subira une orientation de type capitaliste, notamment dans l’esprit conquérant des pionniers américains. Un de ceux-là, Conway MCMillan en (re)donne la (nouvelle) définition : « (…) une science traitant des adaptations dans leurs rapports avec les intérêts humains. » (Ibid.)
    Le paradigme écologique devient alors le suivant :  de quel usage profitable l’écologie est-elle porteuse ?

    Dire, comme vous le dîtes, que « le mouvement écologique est né au cœur même du capitaliste démocratique » est donc une erreur d’appréciation : l’écologie originelle est morte au cœur même du capitalisme démocratique.

    6) « Tous les passages sur la libre pensée versus la liberté d’expression donnent l’impression qu’il y a d’un côté les pauvres ploucs, vers qui « le capitalisme » jette la liberté d’expression comme un os à ronger, et de l’autre, les gens avertis, intelligents, informés, qui eux ne sont pas dupes et pratiquent la libre pensée, comme l’auteur bien sûr… Et naturellement, c’est leur pensée qui est la bonne, qui permet d’analyser froidement et de voir clair. Dommage que cette pensée soit si limitée et si fausse, faute de formation dans des disciplines permettant de comprendre un peu mieux l’évolution des sociétés, comme l’économie ou l’histoire. »
    Quelle susceptibilité ! Des personnes qui n’ont pas vos vastes connaissances (comme moi, bien sûr, à vous entendre…) ne se sont pourtant pas « cabrées » devant cette distinction que je tente d’opérer entre « liberté d’expression » et « libre pensée. » Certaines ont été intéressées par cette idée, certaines l’ont trouvée « floue », d’autres ne l’ont pas comprise, d’autres, enfin, l’ont trouvée pertinente, etc. Quoi qu’il en soit jamais ces personnes n’ont considéré cette distinction comme abaissante ou insultante à leur endroit. Jamais elles n’ont, d’emblée, accepté cette idée comme étant « la bonne », comme vous dites.

    6) Concernant la mention « islam radical », si je l’ai entourée de guillemets c’est précisément pour insister sur elle et non pour la relativiser. Comme, par exemple, lorsque j’extrais et entoure de guillemets des passages de votre texte sur lesquels je reviens et insiste.

    7) Sur le christianisme qui, lui, ne tue pas actuellement. Je suis tout à fait d’accord avec vous. Je n’aurai pas dû mettre cette note (la 4).

    Idem pour cette phrase qu’à juste titre vous critiquez :« Reste qu’après cela, les victimes collatérales de ces actes terroristes sont les musulmans. Ce sont eux qui sont à plaindre. »

    Par ailleurs vous soulignez justement des propos parfois (toujours, diriez-vous) caricaturaux ou « gauchistes », des phrases que j’aurais dû nuancer, voir supprimer.

    Pour conclure : je ne suis pas du tout convaincu que ces échanges via Internet fassent avancer positivement les débats. La pensée contradictoire et vivante s’exprime, se reprend, se nuance mieux dans un dialogue, une discussion orale.

    Cédric Mesuron
    Annexe :

    Karl Marx, Manifeste du parti communiste. P. 14-15. (livre de poche)

    « Au développement de la bourgeoisie, c’est-à-dire du capital, répond dans une proportion égale le développement du prolétariat, de la classe des ouvriers modernes qui ne vivent que tant qu’ils trouvent du travail, et qui ne trouvent du travail que tant que leur travail augmente le capital. Ces ouvriers, contraints à se vendre par morceaux, sont une marchandise comme tout autre article de commerce et sont donc exposés de la même manière à toutes les vicissitudes de la concurrence, à toutes les fluctuations du marché. L’extension du machinisme et la division du travail ont fait perdre au travail des prolétaires tout caractère d’autonomie, et par là tout attrait pour l’ouvrier.[…]

    L’industrie moderne a transformé le petit atelier du maître artisan patriarcal en la grande usine du capitaliste industriel. Des masses d’ouvriers, entassés dans l’usine, sont organisés militairement. Ils sont placés comme simple soldats de l’industrie sous la surveillance d’une hiérarchie complète de sous-officiers et d’officiers. Ils ne sont pas seulement les domestiques de la classe bourgeoise, de l’état bourgeois, ils sont chaque jour, chaque heure, domestiqués par la machine, par le surveillant, par le bourgeois industriel tout seul. Ce despotisme est d’autant plus mesquin, odieux, exaspérant, qu’il proclame plus ouvertement que sa fin ultime est le profit. »

  13. ML dit :

    Elle aussi d’ailleurs.

  14. ML dit :

    Et il a amené ses fleurs en plus, c’est la St Valentin !

  15. Administrateur dit :

    Avouez qu’ils pètent de santé, ces jeunes gens 🙂

  16. ML dit :

    On a l’impression diffuse que si ces gens arrivaient au pouvoir, comme dans les malheureux pays où c’est arrivé, dans les pays de l’Est ou le tiers monde, ils s’empresseraient de jeter la liberté d’expression aux orties et la remplacer par la libre pensée, la leur naturellement. Peut-être est-ce un procès d’intention et que l’expérience catastrophique passée a servi de leçon, qu’ils sont maintenant de vrais démocrates, partisans convaincus de la liberté d’expression aussi, mais la distinction entre celle-ci et la libre pensée laisse quand même un peu dubitatif. De même que les slogans du genre « Nous sommes tous la vie ! », avec cet enthousiasme un peu forcé évoquant vaguement les démocraties populaires et les belles affiches colorées et réalistes qui fleurissaient au bon temps de la RDA :
    http://images.linnlive.com/1e037c81da387d8e4d1c2557d0a46f2b/2d8f0b4f-db8a-4518-b5c8-d7c51f1fa23d.jpg

  17. Administrateur dit :

    « Difficile, en effet, de ne pas être choqué par la perversité qui s’en dégage (du christianisme), les sanctions de mort qui y sont prononcées (« œil pour œil, dent pour dent ») si, par malheur, la loi de Dieu n’était pas scrupuleusement respectée. En comparaison l’appel de l’Islam à la « guerre sainte » ne paraît pas plus, ni moins, « insensé ». »

    Réponse de J. Brasseul: La différence est que l’islam radical qui tue, c’est maintenant. L’amalgame ci-dessus avec les passages violents de la Bible est juste une imposture, les chrétiens qui tuent au nom de ces passages, on n’en voit pas beaucoup actuellement.”
    Signalons au passage que œil pour œil, c’est l’Ancien testament, rien de tel dans le Nouveau Testament, qui fonde le christianisme. Par ailleurs, de nombreux exégètes interprètent “œil pour œil, dent pour dent” non pas littéralement, mais
    comme demandant une compensation adaptée au dommage, compensation qui peut être monétaire.