Auteur: Jacques Brasseul

Jacques Brasseul est professeur de Sciences Économiques

“Imperialism, pioneer of capitalism”, 30 ans après

« Le pays le plus développé industriellement ne fait que montrer, au moins développé, une image de son propre futur. »  
Marx, Préface du Capital, 1867.

Imperialism, pioneer of capitalism

 

 

Le livre (1) de Bill Warren, un marxiste écossais, a été écrit dans les années 1970, à l’époque du tiers-mondisme triomphant. Warren lui-même est mort jeune, dans un accident de voiture, en janvier 1978. Son ouvrage, élaboré par John Sender en 1980, est un véritable pavé dans la mare du consensus de l’époque, il s’oppose frontalement aux thèses néomarxistes, radicales, dépendantistes… tiers-mondistes pour résumer. Membre du parti communiste britannique, Warren voulait revenir aux idées originales du marxisme, celles de Marx et Engels, qui considéraient l’impérialisme comme un outil de l’histoire pour instaurer une révolution sociale en Asie, en Afrique, en Amérique latine. Cette révolution est l’introduction du capitalisme dans des sociétés préindustrielles et précapitalistes, c’est-à-dire un progrès considérable sur la voie du socialisme, permettant de réaliser l’accumulation du capital, comme cela avait été le cas en Europe occidentale. Quelles que soient les motivations sordides ou dominatrices, la quête du profit, la quête d’un empire, la quête de puissance, des impérialistes, ils se sont fait l’instrument inconscient de l’histoire en forçant des sociétés immobiles à se moderniser. Comme le dit Marx (voir extraits plus longs en annexe) :

 

« Il est vrai que l’Angleterre, en provoquant une révolution sociale en Hindoustan, était guidée par les intérêts les plus abjects […]. Mais la question n’est pas là. Il s’agit de savoir si l’humanité peut accomplir sa destinée sans une révolution fondamentale dans l’état social de l’Asie ? Sinon quels que fussent les crimes de l’Angleterre, elle fut un instrument inconscient de l’histoire en provoquant cette révolution. »

 

On pense évidemment à la ruse de la raison de Hegel, qui voit dans le régime autoritaire de Napoléon et ses conquêtes le porteur inconscient des idées de liberté et d’émancipation de la Révolution. De la même façon, l’impérialisme et sa violence se fait l’accoucheur d’une société nouvelle dans des systèmes caractérisés par le féodalisme, le tribalisme, l’esclavagisme ou le « despotisme oriental ».

L’auteur décrit la progression du capitalisme dans le tiers monde, l’industrialisation, la montée des forces productives, qui permettront à la classe ouvrière de jouer finalement son rôle révolutionnaire, conformément aux thèses de Marx, c’est-à-dire l’évolution vers le socialisme. Selon lui, la colonisation et l’impérialisme ont eu une action favorable dans ce sens, en permettant l’implantation du capitalisme. Dans des sociétés féodales et archaïques, il représente un progrès et une libération, même s’il s’accompagne de violences et de pillages. Le capitalisme joue un rôle dynamique en libérant les forces productives et en favorisant la modernisation industrielle de ces sociétés. Ainsi l’impérialisme apparaît comme « le pionnier du capitalisme » dans le tiers monde.

Warren s’oppose aux théories néomarxistes de l’impérialisme, à partir de Lénine, dont l’ouvrage L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme (1916) constitue une volte-face (about-turn) par rapport aux thèses de Marx et Engels, une distorsion du marxisme. En effet, pour Lénine, l’impérialisme est le moyen pour un capitalisme déclinant d’éviter la stagnation qui le menace dans les pays développés, tout en maintenant les pays exploités dans le sous-développement. Au contraire, Warren le voit plutôt comme le vecteur qui permet la généralisation à l’ensemble de la planète des forces progressives du capitalisme. L’impact positif de l’impérialisme apparaît par exemple dans les progrès médicaux apportés par la colonisation ou la mise en place de systèmes d’éducation là où il n’existait rien. En même temps, l’amélioration du niveau des consommations populaires a été incontestable, tandis que des techniques plus modernes ont remplacé les modes archaïques de production :

 

« Si on considère trois des éléments du bien-être matériel particulièrement favorables à l’expansion à long terme des forces productives – la santé, l’éducation et la fourniture de nouveaux types de biens – on verra que la période coloniale, loin d’initier un processus autoentretenu de sous-développement, a lancé quasiment depuis son origine un processus de développement, compris ici en termes d’amélioration du bien-être matériel qui a constitué aussi les conditions du développement des forces productives. »

 

Warren donne une série d’exemples sur l’amélioration de la situation matérielle, pendant la période coloniale, en Afrique et en Asie. Ainsi, dans le cas du Ghana de 1946, toutes sortes de progrès sont notés, par rapport à la situation avant la colonisation, caractérisée par « une population clairsemée dans la forêt tropicale dense, taillant des zones pour une culture de brûlis dans une routine grossière, une économie primitive fournissant une survie primitive ». Et de l’Inde, où tous les indicateurs montrent une croissance démographique rapide aux XIXe et XXe siècles, qui est totalement incompatible avec les théories qui postulent une dégradation des conditions de vie, « à partir des niveaux de subsistance en 1858 »… (p. 134). Les progrès de l’éducation sont notables partout, spécialement en Afrique noire, si l’on considère

 

« qu’il n’y avait avant 1900 aucune éducation formelle en dehors de quelques écoles coraniques aux marges de la ceinture forestière, et que l’éducation dans les Indes était limitée à l’étude du sanscrit (2), qui n’avait aucune relation avec les exigences culturelles ou pratiques permettant de vaincre la pauvreté. […] Dans le cas de sociétés sans écriture, comme celles d’Afrique noire, l’avancée technologique immense qui rendait possible de garder des traces, des relations écrites, des archives, ne doit pas être oubliée. Ce point seul devrait suffire à faire taire ceux qui soutiennent que le développement africain a été empêché par le colonialisme européen. » Warren, p. 135

 

Le développement de l’éducation et les valeurs d’individualisme, de rationalisme, de droits individuels, ont été des facteurs dissolvants des valeurs tribales ancestrales. Les idées de démocratie, de liberté, d’autonomie, ont été bien sûr les outils utilisés contre les colonisateurs eux-mêmes avec les revendications croissantes pour l’indépendance, et leurs réalisations après la guerre :

 

« L’impérialisme a été le moyen par lequel les techniques, culture et institutions qui résultaient d’une longue évolution en Europe – la culture de la Renaissance, de la Réforme, des Lumières et de la révolution industrielle – ont planté leurs germes révolutionnaires dans le reste du monde. […] En tant que marxistes, produits de cette civilisation qui aspirent à l’élever à de nouvelles hauteurs, nous devons accepter l’idée que la vague historique de l’impérialisme a été en réalité un pas gigantesque vers l’unité du genre humain, sur la base de la plus grande réalisation culturelle et matérielle jamais atteinte par l’humanité. […] Le capitalisme a été la première grande civilisation à créer « l’humanité », comme distincte de communautés et civilisations individuelles et relativement distinctes. »

 

Les théories tiers-mondistes d’après guerre ne font que reprendre la thèse de Lénine, et sont également critiquées par Warren pour leur côté nationaliste, populiste et petit-bourgeois. Il les considère comme autant de mythologies réactionnaires tendant à s’opposer aux progrès matériels diffusés par le capitalisme, et rejoint ainsi les critiques libérales émises par un Peter Bauer (voir Seers, 1979). L’ouvrage de Warren est extrêmement provocant, surtout dans le tiers monde, où il est généralement tenu pour acquis que l’impérialisme est à l’origine du sous-développement. Comment un marxiste peut-il défendre le capitalisme et l’impérialisme, et apporter de l’eau au moulin des partisans du libéralisme économique, voilà un paradoxe qui a choqué, ce qui explique sans doute que le livre soit resté relativement inaperçu, notamment en France où il n’a jamais été traduit. Mais comme le dit Warren, « une idéologie anticapitaliste n’est pas la même chose qu’une idéologie socialiste, car elle peut être tournée vers le passé, être réactionnaire. En principe une idéologie socialiste ne peut qu’être progressiste, dans la mesure où elle est constructive, et ne tente pas de nier les réalisations du capitalisme. » (p. 20)

Le livre est inachevé, la première partie, plus théorique, étudie les analyses marxistes du colonialisme et de l’impérialisme depuis Marx et Engels, celle de Lénine au début du XXe siècle, les positions du Komintern entre les deux guerres, et finalement les théories néomarxistes de l’après-guerre.

La deuxième présente les effets du colonialisme, entreprend de réfuter les théories dépendantistes en Amérique latine, et fait un tour d’horizon du développement du tiers monde depuis la guerre, c’est-à-dire les années 1950 à 1970. Warren montre l’enracinement d’un capitalisme en expansion et entreprend de démolir les thèses tiers-mondistes de « développement du sous-développement ».

La troisième partie manque (3), Warren envisageait d’aborder les stratégies politiques, décrire les luttes ouvrières dans le tiers monde et montrer les voies vers le socialisme, en écartant les pistes selon lui erronées, comme le nationalisme, la recherche d’un bouc-émissaire extérieur (thèse “petite-bourgeoise” du néocolonialisme tendant à détourner la classe ouvrière des luttes de classe internes), le fanonisme (4) (sous-estimation de la classe ouvrière industrielle dans les pays du tiers-monde et mise en avant du lumpenprolétariat et de la paysannerie), les politiques réactionnaires (visant par exemple à exclure les investissements étrangers, accélérateurs du capitalisme et des forces productives), la dénonciation du prolétariat ouvrier comme une catégorie privilégiée. Warren prend l’exemple de la révolution de 1917, qui n’a réussi que parce que le « néocolonialisme » de l’époque avait mis en place en Russie les débuts du capitalisme et une classe ouvrière industrielle :

 

« Lénine et Plekhanov se sont élevés contre les tendances slavophiles en Russie, et le premier noyau de ce qui allait devenir le parti socialiste préconisait la voie de l’occidentalisation. […] Lénine ne dénonçait en aucune façon les investissements étrangers en Russie à l’époque tsariste, qui mettaient en place des industries capitalistes et une classe ouvrière, un rôle qui serait dénoncé aujourd’hui à gauche comme « néocolonialiste ». Au contraire, cet impérialisme des puissances occidentales en Russie a été décisif dans la réussite de la révolution bolchevique, sans industries pas de classe ouvrière, sans classe ouvrière pas de révolution. »

 

En bref, plus le capitalisme progresse, plus l’impérialisme recule, plus la classe ouvrière sera à même de jouer son rôle révolutionnaire, et le plus tôt on reconnaît cela, en écartant toute forme de populisme et de nationalisme, plus efficace sera la lutte pour le socialisme. Le point de départ d’une analyse juste doit être, selon Warren, la reconnaissance qu’une position progressiste est celle qui permet l’avancée des forces productives, tandis qu’une position réactionnaire (le luddisme par exemple, on pense à un José Bové aujourd’hui qui s’en réclame) retient le développement des forces productives. La lutte politique doit partir de « la réalité effective… les forces qui existent réellement et sont actives, en se basant sur la force particulière qu’on croit progressiste et en la renforçant jusqu’à la victoire », selon la formule de Gramsci (5), que Sender rapproche de Warren.

Sur la forme, l’ouvrage a tendance à abuser des notes de bas de page, parfois plus importantes que le texte : pages 200 et 201 par exemple, sur l’inégalité des revenus, elles occupent les 9/10e de la page ! Il ne reste qu’un texte de quelques lignes en haut… On pense à l’amusante autobiographie de P.G. Wodehouse (6), qui commence par dire son horreur des notes tout en les multipliant à dessein ! Là aussi, elles sont trop fréquentes et nuisent à la lecture, on est constamment interrompu, le temps qu’on prenne connaissance d’une note, on revient au texte en ayant perdu le fil du raisonnement… On peut regretter aussi des redites, des thèmes récurrents tout au long de l’ouvrage, mais cela tient sans doute au fait qu’il s’agit d’un livre posthume, avec des textes rassemblés ici et là dans ses écrits, et présentés sans la cohérence que seul l’auteur aurait pu apporter. Le style par contre est remarquable, on a dit souvent de Marx qu’il était plus un écrivain lyrique qu’un économiste, et son écriture est véritablement flamboyante – le Manifeste par exemple est non seulement un grand livre politique, philosophique et historique, mais c’est aussi une œuvre d’art, un long poème, avec toutes ses formules hallucinantes qui sont encore gravées dans nos mémoires -, et Warren reprend cette tradition. Ses tournures sont percutantes, ses formules vont droit au cœur des problèmes, il a une faculté à discerner l’essentiel, et bien sûr il parle tout sauf la langue de bois, le jargon habituel des auteurs marxistes ou tiers-mondistes est totalement absent de son ouvrage. Bien avant le politiquement correct et sa contestation, il met carrément les pieds dans le plat avec une remise en cause radicale et iconoclaste de la pensée dominante.

Le livre a eu un retentissement considérable dans le monde anglo-saxon, il a contribué à remettre en cause les théories tiers-mondistes et à changer le regard sur le développement des pays pauvres.

 

Warren résume lui-même les points principaux de son livre :

Sur la première partie, théorique :

1) Les réalisations du capitalisme ne doivent pas être négligées, le capitalisme libère la créativité individuelle et organise la production grâce à une division du travail poussée. L’accent mis sur le rôle du capitalisme dans le progrès humain forme la base de la critique du romantisme anticapitaliste. La critique socialiste du capitalisme n’est pas morale, ni a-historique, une idéologie socialiste doit être distinguée d’une idéologie anticapitaliste.

2) Il y a un lien important entre le capitalisme et la démocratie parlementaire, ou bourgeoise, qui fournit le meilleur environnement pour les luttes socialistes. Le capitalisme sert de pont vers le socialisme.

3) C’est Lénine qui le premier a effacé du marxisme l’idée que le capitalisme pourrait être un instrument du progrès social dans les sociétés précapitalistes et que l’impérialisme en fait retardait ce progrès. Le livre détaille les critiques qu’on peut faire à la thèse léniniste. L’adhésion des marxistes à ces thèses a été officialisée au VIe congrès de l’Internationale communiste en 1928. Les théories néomarxistes, radicales, dépendantistes, tiers-mondistes, plus récentes, ne font que reprendre ces thèses, ce ne sont que des versions ultérieures de L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme. Le concept de néocolonialisme ne faisant que transférer cette analyse dans le contexte de la décolonisation.

 

Sur la seconde partie, empirique :

1) Les pays du tiers monde se sont développés sur la voie du capitalisme, en modernisant leur agriculture et en s’industrialisant, contrairement aux thèses néomarxistes en vigueur.

2) La colonisation directe, loin d’avoir empêché la naissance d’un capitalisme autochtone, a agi comme un instrument puissant de changement social, stimulant le capitalisme local, beaucoup plus rapidement que par n’importe quelle autre voie concevable, à la fois en détruisant les systèmes précapitalistes et en implantant les premiers éléments du capitalisme. Bien qu’apporté de l’extérieur, le capitalisme s’est enraciné et s’est développé de façon autonome et vigoureuse, selon sa dynamique propre.

3) Les relations économiques internationales, notamment les échanges et les mouvements de capitaux (on parlerait aujourd’hui de mondialisation), favorisent cette dynamique. La répartition du pouvoir économique mondial change en faveur des pays du tiers monde. Nous sommes, dans une ère d’impérialisme déclinant et d’avancée du capitalisme.

 

L’emploi de la force

Les thèses de Warren peuvent sembler peu politiquement correctes ou occidentalocentristes, comme celles de Marx et Engels d’ailleurs, mais il n’en a cure, et ce qu’il écrivait il y a trente ans prend une résonance particulière aujourd’hui :

« Il n’y a aucun besoin pour les marxistes d’accepter l’idée que toutes les sociétés se développent à la même allure et peuvent réaliser les mêmes réussites à n’importe quelle époque. D’un mérite encore plus faible est la proposition alternative : que juger des autres sociétés à travers « nos » standards est ethnocentrique (ou eurocentrique) et trahit une arrogance déplorable et une insularité. La première affirmation est factuellement fausse, la seconde implique logiquement l’abandon de toute conception de progrès humain. Pas plus que les marxistes n’ont besoin de pinailler sur l’idée que le progrès requière parfois l’usage de la force. Marx lui-même, s’opposant à Proudhon et son approche sentimentale de l’analyse historique*, développait avec justesse l’idée que la société la plus progressiste de son temps (les États-Unis) reposait sur l’esclavage, et lui et Engels, bien qu’avec réticence, optèrent pour l’industrialisation bismarckienne de l’Allemagne plutôt que pas d’industrialisation du tout. La force, surtout la force militaire, figure parmi les caractéristiques les plus courantes des relations entre sociétés différentes et nations au XIXe siècle, y compris dans les sociétés africaines et asiatiques dans leurs rapports entre elles. […] Le problème ici n’est pas un problème moral, il s’agit plutôt de la perspective historique à adopter pour évaluer la contribution, s’il y en a une, du colonialisme sur le progrès de l’unité humaine et la réalisation des capacités humaines. L’application rétrospective, partiale et discriminatoire des principes moraux actuels à des périodes historiques précédant largement l’épanouissement de la culpabilité occidentale ne sert qu’à obscurcir à la fois le caractère subjectif et objectif des effets du colonialisme moderne. En bref, si l’analyse marxiste doit se débarrasser du germe de la mythologie nationaliste et de la mauvaise conscience, elle doit commencer sur le terrain ferme des effets plutôt que des motivations. »

* La différence entre le socialisme utopique et le socialisme scientifique résidait justement dans l’idée du second de la certitude sombre que le progrès avait toutes les chances d’être douloureux. Ne sont-ils pas d’accord là-dessus ?

 

I Lénine et les néomarxistes

 

L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme, Lénine, 1916

Le capitalisme, selon Lénine, est devenu monopoliste au début du XXe siècle, il atteint son stade final de maturité (over-ripe), il ne peut plus innover, faire jouer la concurrence, les niveaux de vie des masses ne peuvent plus s’élever, il n’y a plus de champ pour l’investissement sur place, il lui faut donc trouver ailleurs des débouchés profitables pour ses capitaux excédentaires, d’où l’impérialisme, la rivalité entre les grandes puissances pour se tailler de tels débouchés. Warren résume la thèse d’une formule : « la stagnation chez soi expliquait l’impérialisme au dehors » (Stagnation at home meant imperialism abroad). Pour Lénine, l’impérialisme est une relation économique (donc sans la nécessité d’un contrôle politique comme dans le colonialisme), gouvernée par la nécessité de l’exportation de capital, trait dominant de la nouvelle étape du capitalisme.

Toutes ces thèses ont été démenties : la stagnation du capitalisme ne s’est bien sûr pas confirmée ; les capitaux se dirigeaient principalement vers d’autres pays riches au début du XXe siècle (ce qui est toujours le cas actuellement), et non vers les pays pauvres ou colonisés ; le fait que les placements rapportaient des revenus élevés, selon Lénine, qui étaient ensuite rapatriés, pouvait difficilement aboutir à une réduction de l’excès de capitaux dans les métropoles.

Lénine affirme que « dans l’ancien capitalisme, quand la concurrence libre prévalait, l’exportation de marchandises était l’aspect essentiel des relations internationales. Dans le capitalisme moderne, là où dominent les monopoles, l’exportation de capitaux devient l’aspect essentiel. » Rien n’est plus faux, pour notre auteur, car les exportations de marchandises ont connu un boom spectaculaire, bien plus rapide que celles de capitaux, et cela n’a pas cessé : « entre 1874 et 1914 le commerce extérieur est devenu plus important que les placements étrangers, dans les trois pays dominants, l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne, les seconds représentaient un dixième du premier, et augmentaient moins vite » (Kuznets, cité dans l’ouvrage).

Warren détruit ensuite une par une toutes les affirmations du livre :

1. La Grande-Bretagne a prêté tout au long du XIXe siècle, et pas seulement dans sa phase moins concurrentielle, ou « mûre ». Les périodes de prospérité voient des prêts massifs à l’étranger, pas seulement celles de stagnation ou ralentissement.

2. Les investissements directs étrangers (IDE) de l’époque n’ont pas subi une accélération au début du XIXe siècle ou à la fin du XXe, les mêmes tendances se poursuivent. Selon Kuznets, le taux de croissance des prêts à l’étranger était plus élevé entre 1820 et 1870 qu’entre 1870 et la guerre.

3. La partition du monde, présentée comme une conséquence du processus économique de placements à l’étranger, précède ce processus, elle date des années 1860-1880. Elle est déjà faite quand les mouvements de capitaux se mettraient à s’accélérer, selon Lénine.

4. La France n’est pas un pays de capitalisme concentré, mais bien concurrentiel à l’époque, et c’est pourtant le second exportateur de capitaux.

5. Les crédits et les mouvements de capitaux internationaux suivent, accompagnent, sont liés aux exportations/importations de marchandises, ils ne leur sont pas opposés, comme le soutient Lénine.

6. Enfin, la plupart des pays impérialistes de la période, comme le Japon, la Russie, les États-Unis, l’Italie, le Portugal et l’Espagne, sont des importateurs nets de capitaux, soit l’inverse des affirmations de Lénine.

 

Le livre n’est ainsi qu’une ébauche, rédigé dans la hâte, pendant la grande guerre, alors que Lénine était en exil en Suisse (7), dans le but politique d’expliquer aux masses que le conflit était la conséquence du capitalisme (rivalités impérialistes d’un capitalisme épuisé) et qu’il fallait renverser au plus vite ce système. Il est déjà dépassé, obsolète, au moment de sa publication, en 1919, assure Warren. On peut se demander si son succès, et aussi celui de sa descendance (toute l’analyse tiers-mondiste qui va s’épanouir après la deuxième guerre), n’est pas dû davantage à la réussite fantastique de Lénine au plan politique (la révolution, la fondation de l’URSS, les mouvements révolutionnaires à travers le monde), qu’à ses qualités propre (8), puisqu’il est infirmé par les faits pratiquement sur tous les points qu’il avance. D’ailleurs comme le dit un autre marxiste grand analyste de l’impérialisme, Giovanni Arrighi : « Une des caractéristiques fondamentales du paradigme de Lénine est la subordination des exigences scientifiques aux besoins de l’activité politique. »

En réalité, loin d’être le produit d’un capitalisme décadent, « en état de décomposition », ne trouvant pas de débouchés chez lui pour ses investissements, faute de « vigueur », l’impérialisme est le produit de « jeunes et vigoureuses économies capitalistes », émergentes sur la scène mondiale et se livrant à une concurrence nationaliste. D’ailleurs un siècle après, on le voit avec clarté, le dynamisme du capitalisme est loin d’être éteint, la mondialisation et les progrès techniques actuels en sont les témoins. L’idée de Lénine d’un capitalisme moribond au début du XXe siècle, « en état de pourrissement avancé », était étayée par les points suivants : stagnation technique, échec du développement agricole, faible croissance, incapacité à élever davantage le niveau de vie des masses (9). Autant de points qui se sont révélés totalement faux. L’agriculture a progressé de façon extraordinaire, justement dans les années 1880-1890, les nivaux de vie ouvriers se sont élevés (d’où le succès du révisionnisme social-démocrate d’un Bernstein, dès les années 1900 (10)), la croissance s’est accélérée (même durant l’entre-deux-guerres incluant les dix années de dépression la croissance moyenne a été plus forte que dans la période 1870-1914), et le plus énorme, dans la myopie de Lénine sur l’évolution du capitalisme, c’est la deuxième révolution industrielle, basée sur de nouvelles technologies, l’application institutionnalisée et systématique de la science à l’industrie, qui a justement lieu à cette époque.

Dans L’Impérialisme, Lénine fait quelques allusions obligées à la vision traditionnelle de Marx, sur le rôle du capitalisme dans les pays en retard, mais il introduit une première révision en parlant d’un capitalisme parasitaire, se livrant au pillage, d’un capitalisme financier et de ses manipulations (cf. les discours actuels de la gauche, l’extrême gauche et les altermondialistes sur la spéculation financière qui prendrait la place des activités productives). L’impérialisme, au lieu d’être le vecteur de la modernisation capitaliste, devient un obstacle au développement des pays pauvres, thèse reprise unanimement par la gauche ensuite.

Lénine est aussi le premier à développer l’idée que les classes ouvrières des pays occidentaux développés sont les bénéficiaires du pillage colonial, et donc sont peu à peu corrompues et prêtes aux compromis, au réformisme, alors que les catégories exploitées dans les pays en retard sont davantage capables de faire la révolution. Et aussi que le nationalisme dans ces pays peut être un axe de la révolution, parce que l’expulsion des impérialistes passe par l’affirmation d’une identité nationale. Une des grandes questions du mouvement marxiste au XXe siècle est ainsi déjà abordée : est-ce que les intérêts des classes ouvrières au Nord et au Sud sont convergents, donc il y a solidarité internationale, ou bien divergents, opposés, donc il ne faut plus compter sur cette solidarité internationale et le mouvement révolutionnaire devient national. Ces thèmes sont discutés dès les années 1920.

 

Évolution du Komintern après Lénine

Le premier Congrès de l’Internationale communiste en 1919 reste fidèle à la vision marxiste orthodoxe :

 

« L’émancipation des colonies n’est possible qu’en conjonction avec l’émancipation de la classe ouvrière du centre. Les ouvriers et paysans, non seulement de l’Annam, de l’Algérie et du Bengale, mais aussi de Perse et d’Arménie, n’auront la possibilité d’une existence indépendante que lorsque les travailleurs de France et d’Angleterre auront renversé Lloyd George et Clemenceau et pris le pouvoir d’État entre leurs propres mains. »

 

Mais dès le IIe congrès, en 1920, les positions changent. Des représentants de pays asiatiques sont là, et ils ne sont pas disposés à attendre pour leur libération une révolution hypothétique à l’ouest. L’accent eurocentrique du premier congrès est abandonné. La révolution dans le monde colonial devient une position centrale dans les thèmes développés. Le représentant indien notamment, M.N. Roy, face à Lénine, défend l’idée que la priorité devrait être donnée aux luttes anti-impérialistes des peuples d’Orient, par rapport aux ouvriers des pays industrialisés, parce qu’aussi longtemps que les profits coloniaux leur bénéficieraient également, à travers des niveaux de vie élevés, il ne fallait pas attendre d’eux une grande vigueur révolutionnaire… Leur militantisme était sapé par les gains de l’impérialisme, coupez ces gains par l’indépendance des colonies, vous gagnerez sur les deux tableaux.

Lénine était réticent face à ces thèses, car il gardait présent à l’esprit la théorie marxiste orthodoxe selon laquelle la révolution viendrait d’un état d’avancement ultime du capitalisme industriel, et pas de pays précapitalistes et préindustriels. En plus, selon l’analyse marxiste, la révolution dans ces pays devait d’abord venir de la bourgeoisie, prenant le pouvoir sur les classes féodales. Lénine soutenait ainsi que la révolution en Orient dépendait des classes bourgeoises ou proto-bourgeoises (paysans) et que leur fonction sociale était de créer des États-nations, exactement comme dans les révolutions européennes du XIXe siècle et des luttes contre l’absolutisme féodal. La complication apportée par le contrôle impérialiste ne changeait pas ce problème de façon significative. La classe ouvrière en Asie était infime et illettrée, peu susceptible d’orchestrer une révolution. Lénine constatait que les efforts pour installer un parti communiste en Inde avaient échoué complètement. Autrement dit, il n’y avait pas d’alternative à des révolutions bourgeoises et un leadership bourgeois temporaire sur les mouvements de libération. Même s’il admettait que la classe paysanne devait participer à ces luttes, puisque le problème numéro 1 était la domination par une oligarchie terrienne.

La ligne du Congrès aboutit donc à conseiller une alliance avec les forces bourgeoises et paysannes, pour renverser la domination des grands féodaux. Mais cette alliance n’a jamais fonctionné dans la réalité, les forces bourgeoises se méfiant des partis communistes, et de leur affirmation théorique qu’ils se débarrasseraient d’elles par la suite, et bien souvent on a assisté à des massacres de communistes, comme celui relaté en Chine par Malraux dans La Condition humaine (1927).

L’idée que les pays en retard pourraient éviter la phase capitaliste dans leur évolution est cependant présente au Congrès de 1920, et Lénine et Roy s’entendent sur ce point. Grâce à l’appui de la Russie bolchevique, ces pays pourraient faire l’économie du capitalisme et passer directement au socialisme. Il s’agit d’une extension de la notion déjà présente chez Marx et Engels que la Russie aussi pourrait faire l’économie du capitalisme industriel, à la condition que la révolution ait lieu dans les pays de capitalisme avancé, à l’ouest, et que la classe ouvrière victorieuse en France, en Angleterre, en Allemagne, soutienne la révolution russe.

Par la suite, avec le IIIe congrès, l’échec des révolutions en Occident, le début de la NEP (1921), Lénine applique sa tactique d’un pas en arrière et passe des accords avec les impérialistes, la Grande-Bretagne en Asie par exemple, pour ne pas nuire à leurs intérêts réciproques, ne pas susciter le nationalisme musulman dans les zones contrôlées par les Soviets ou par les Britanniques. Les territoires étaient limitrophes et un dilemme se présentait de plus en plus entre la sauvegarde de la révolution à l’intérieur (qui impliquait les compromis avec la puissance dominante, la Grande-Bretagne) et l’idéal de la révolution mondiale (qui requérait le soutien aux mouvements anti-impérialistes).

Plus tard, bien sûr, Staline tranchera avec le thème de la Révolution dans un seul pays, contre Trotski et sa Révolution permanente (et mondiale), et l’URSS, pour se consolider, mettra un terme temporaire à son appui aux mouvements révolutionnaires dans les colonies ou pays dominés. Mais à l’époque, dans les années 1920, le débat n’est pas tranché. La théorie de l’impérialisme de Lénine soutenait que le système capitaliste reposait sur l’exploitation des pays pauvres, il fallait donc appuyer les luttes anti-impérialistes pour affaiblir le système capitaliste mondial. L’appui à ces luttes ne semblait pas encore en contradiction avec la survie du régime, au contraire, en affaiblissant le capitalisme dans les pays développés (grâce aux mouvements de libération nationale dans les colonies), on renforçait le régime soviétique. L’appui aux rébellions nationalistes dans le monde était donc à l’ordre du jour, et cela renforça naturellement l’idée, déjà présente dans l’œuvre de Lénine, que l’impérialisme était rétrograde, ne jouait aucun rôle progressif, comme le disait la théorie marxiste orthodoxe, et cette idée s’affirma dans les congrès successifs. Selon les mots de Warren :

 

« La théorie léniniste de l’impérialisme, avec son accent sur le vol, l’exploitation et le parasitisme, et sa dénonciation du pillage occidental dans les pays dominés, était parfaitement adaptée aux besoins psychologiques et aux nécessités politiques des nationalistes du tiers monde. »

 

Le IVe congrès en décembre 1922 met davantage l’accent sur le rôle révolutionnaire des mouvements anti-impérialistes dans les pays colonisés : « le jeune prolétariat des colonies doit combattre pour une position indépendante dans les mouvements de libération nationale et devenir leur force motrice. » Le Ve congrès en 1924 aborde peu les questions de l’impérialisme, et c’est le VIe en 1928 (ce dernier après la catastrophe en Chine, l’écrasement de la rébellion à Shanghai) qui mène une discussion plus large sur les questions coloniales et proclame finalement l’effet retardateur de l’impérialisme dans le développement économique des pays pauvres :

 

« Le Komintern jette à l’eau tous les thèmes du marxisme classique, encore présentées comme une référence formelle dans le livre de Lénine, et affirme à la place que l’impérialisme retarde à la fois l’industrialisation, et aussi plus généralement le capitalisme et le développement des forces productives dans les pays dominés. Les résolutions de ce congrès formalisèrent la soumission de l’analyse marxiste de l’impérialisme aux besoins de la propagande bourgeoise anti-impérialiste. » (Warren, p. 107)

 

En outre, suite à l’abandon de l’espoir d’une révolution en Europe de l’Ouest, le régime soviétique cherche un appui auprès des mouvements nationalistes et indépendantistes en Asie et en Afrique, et trouve là une raison supplémentaire pour maintenir la théorie d’un impérialisme source de retard et réactionnaire. Le marxisme va peu à peu se transformer d’un mouvement pour le socialisme démocratique des classes ouvrières dans les pays développés (position retenue seulement par les révisionnistes en Occident, le SPD par exemple), en un mouvement de modernisation dans les pays en retard de la planète, un mouvement pour l’indépendance, contre l’impérialisme, pour le socialisme réel dans les pays du Sud. Tous les thèmes repris par le tiers-mondisme après la guerre :

 

« La distinction entre révolution bourgeoise-démocratique et révolution socialiste dans le tiers monde s’estompe, également la distinction entre les luttes anti-impérialistes et les luttes anticapitalistes ou socialistes, et on assiste à la naissance du concept d’une voie non-capitaliste pour le développement. » (p. 109)

 

Après la guerre, l’analyse marxiste de l’impérialisme

Il devient courant après la guerre d’expliquer que le retard et le sous-développement des pays qu’on regroupe maintenant sous l’étiquette « tiers monde » sont dus à la colonisation et à l’impérialisme, puis au néocolonialisme, et enfin au marché mondialisé, dans une explication de type conspirationniste. Les plus connus des auteurs qui ont popularisé ces thèses, bâtissant à partir de Lénine, sont Paul Baran, Paul Sweezy, Henry Magdoff, André Gunder Frank, Samir Amin, Theotônio Dos Santos, Osvaldo Sunkel, Fernando Henrique Cardoso, Raúl Prebisch, Celso Furtado, Immanuel Wallerstein, Ernesto Laclau, Nicos Poulantzas, etc. La rencontre de l’intelligentsia tiers-mondiste dans les pays riches avec les mouvements nationalistes dans le tiers monde caractérise aussi la situation d’après-guerre. Pour tous ces auteurs, l’indépendance politique est un leurre, qui ne peut masquer la poursuite de la domination, une idée contestée par Warren :

 

« L’affirmation que l’indépendance politique n’a pas fondamentalement changé la relation d’exploitation et/ou de contrôle entre le centre et la périphérie a fourni le moyen de prolonger la théorie léniniste de l’impérialisme dans la période postcoloniale. L’idée est que les effets négatifs de l’impérialisme sont indépendants du contrôle politique, ce qui laisse la porte ouverte à l’affirmation que les forces impersonnelles du marché mondial (capitaliste) ont des effets tout aussi négatifs. Dans la version courante, ces effets sont attribués principalement à une manipulation de type semi-conspirationniste des grandes firmes et des organisations internationales, et au chantage (souvent caché) des États impérialistes eux-mêmes. Cette approche non seulement facilite la transition à la notion que le marché mondial est la source de l’écart entre le centre et la périphérie, mais aussi donne au concept du (de) marché mondial une aura sinistre et permanente aux yeux de la gauche petite-bourgeoise, tout cela en étrange contradiction avec l’analyse fondamentalement optimiste de Marx sur les effets de la mondialisation. (11)»

 

Il critique en outre la thèse de l’impossibilité du développement dans le cadre du capitalisme mondial, l’idée que ce dernier ne puisse produire que du sous-développement. Warren considère que l’approfondissement du sous-développement est un mythe et que tous les faits montrent le contraire. Ceci est exprimé dans les années 1970, à la pleine époque de la domination sans partage des idées tiers-mondistes :

 

« Il n’y a aucune évidence d’un processus de sous-développement dans les Temps modernes et la période contemporaine, et particulièrement depuis l’impact de l’Occident sur les autres continents. Les faits montrent plutôt l’inverse, qu’un processus de développement a eu lieu au moins depuis la révolution industrielle anglaise, qui s’est accéléré depuis, et en comparaison de n’importe quelle autre période. Et ceci a été le résultat direct de l’impact de l’Occident, de l’impérialisme.

Ce point peut être facilement illustré. Les définitions du sous-développement qui ne le décrivent pas simplement comme le retard par rapport aux pays développés, mettent presque invariablement l’accent sur des faits comme le chômage de masse, le sous-emploi chronique, les bidonvilles, la surpopulation, les pressions sur la terre, etc. Tous ces maux, cependant, viennent de la croissance démographique – moins d’enfants mourant avant l’âge de cinq ans et plus d’adultes vivant plus longtemps qu’auparavant – ce qui est l’indicateur le plus fondamental d’une amélioration dans les conditions de vie, apportée précisément par l’impact de l’Occident à travers l’introduction impérialiste des transports modernes, de l’hygiène, de la médecine, et du stimulant général aux forces productives (permettant une meilleure alimentation).

Le fait est que l’Occident ne s’est pas industrialisé pendant que le reste du monde restait immobile, pas plus que cette industrialisation n’a retardé son développement. Mais plutôt que l’industrialisation de l’Occident depuis la fin du XVIIIe siècle a initié puis accéléré la modernisation dans le reste du monde, qui sinon serait resté stagnant. L’expansion économique à l’Ouest a suscité dans le monde non-occidental un processus de modernisation auquel son propre développement interne ne l’avait pas jusque-là préparé. Il y eut trois aspects principaux de cette impulsion : destruction des cultures prémodernes et de leurs modes de production ; éveil de nouvelles aspirations ; implantation d’éléments de la civilisation moderne, à la fois culturels et économiques. En vérité, le nationalisme a fusionné ces trois éléments, combinant les forces émotionnelles libérées par une rupture traumatisante avec le passé et les aspirations engendrées par les réalisations occidentales. » pp. 113-114

 

II Le développement capitaliste du tiers monde

 

Les deux premiers chapitres de la deuxième partie abordent les thèses néomarxistes, dépendantistes, tiers-mondistes, radicales, structuralistes, etc., qui insistent sur trois aspects du « développement du sous-développement » : le pillage du tiers monde (12), la division internationale du travail, le maintien de modes de production précapitalistes.

L’idée d’un pillage du surplus provient selon notre auteur d’une confusion entre les flux nets de capitaux rapatriés et les gains totaux des investissements réalisés. Pour qu’il y ait appauvrissement, il faudrait montrer qu’il y a un drainage absolu du surplus, ce qui n’est pas le cas, il y a rapatriement de capitaux, mais également hausse des revenus sur place, emplois créés, hausse des recettes fiscales, accumulation du capital physique, formation de main d’œuvre, transfert de connaissances et de techniques, etc., sinon les pays pauvres n’essaieraient pas d’attirer les IDE. Pour un marxiste, les IDE sont un moyen d’accroître les capacités de production (cf. Lénine attirant Ford en URSS au début des années 1920), un moyen de renforcer et de diversifier l’économie, donc d’accroître à long terme son indépendance économique. Même si l’une des parties gagne plus, cela ne veut pas dire que l’autre se soit appauvrie, les deux peuvent gagner, même si les gains sont inégalement répartis, et pas nécessairement à l’avantage des méchantes multinationales… L’exploitation capitaliste, en théorie marxiste, est compatible avec (et est même la condition de) l’avancement des forces productives. Comme le rappelait Joan Robinson, contemporaine de Keynes, « le malheur d’être exploité par les capitalistes n’est rien à côté du malheur de ne pas être exploité par les capitalistes (13) ».

 

La DIT, vue comme une conséquence de l’impérialisme, la spécialisation sur des matières premières qui empêche l’industrialisation du tiers monde, à travers les effets retardataires du secteur primaire comparé au secteur secondaire, et les effets de la détérioration des termes de l’échange, représentent le deuxième argument tiers-mondiste. Mais il est absurde, selon Warren, pour diverses raisons. La première est que les pays du Sud, qui ne sont pas passés par une révolution industrielle, pourraient difficilement commencer par exporter des produits manufacturés, ils doivent nécessairement le faire avec des produits primaires.

La deuxième est que l’exportation de produits primaires n’est nullement un obstacle au développement économique, comme les cas du Danemark, de la Nouvelle Zélande, de l’Australie, du Canada, des États de la prairie aux États-Unis, de l’Argentine (avant que Perón se mêle de détruire son économie), du Chili actuellement, l’ont montré.

Par ailleurs, l’existence de marchés considérables avec une demande élevée de produits primaires a été une aubaine pour les pays producteurs, car leur marché interne n’aurait jamais pu absorber une telle production, une aubaine dont un pays comme la Grande-Bretagne ne pouvait guère profiter au moment de la révolution industrielle, il s’agit d’un énorme débouché pour le surplus (le fameux Vent for Surplus d’Adam Smith), qui peut être illustré ainsi : que ferait un pays comme l’Arabie saoudite de tout son pétrole s’il n’y avait pas eu les révolutions industrielles, et en particulier la deuxième ? Pense-t-on une seconde qu’elle pourrait le consommer avec ses dix millions d’habitants, s’en servir pour faire tourner des industries diversifiées ? Évidemment non, sans les révolutions industrielles en Europe, l’Arabie serait restée un vaste désert de bédouins misérables.

La quatrième est que la dégradation des termes de l’échange (produits primaires vs produits manufacturés) a justement été le facteur qui a incité les pays du Sud à diversifier leurs exportations.

Un dernier argument est que cette diversification a été réussie, et que les pays en développement (PED) exportent maintenant pour les trois quarts des produits manufacturés. Il n’est donc pas nécessaire de discuter d’un problème qui n’existe même plus. Warren avait vu juste sur tous ces points, dès les années 1970. Voir en particulier la page 151 où il constate les débuts de la spectaculaire diversification des exportations du tiers monde, à une époque où peu prévoyaient cela.

La réponse des néomarxistes a été que la nouvelle DIT est tout aussi défavorable aux PED que l’ancienne, car ils ne maîtrisent pas les technologies de pointe, et qu’on s’est simplement déplacé sur un axe différent de la spécialisation. Mais dans la mesure où la structure des exportations devient à peu près la même au Nord et au Sud, et que les pays asiatiques et latino-américains sont de plus en plus créateurs de technologie, cet argument apparaît plus comme une ultime ligne de défense qu’autre chose, une ligne de défense très faible de gens qui préfèrent s’accrocher à des théories dépassées et infirmées par l’évolution des faits plutôt qu’admettre qu’ils se sont trompés.

 

Maintien de modes archaïques de production

L’impérialisme, s’alliant avec une minorité féodale, une oligarchie terrienne, empêche l’éclosion d’une bourgeoisie autonome locale, dynamique et industrielle, ou favorise la domination d’une bourgeoisie compradore (achetée) peu intéressée au progrès économique, bénéficiant des miettes d’une plus-value extorquée sur place par les firmes et les États impérialistes.

Warren rejette là-aussi cette partie qui semblerait pourtant la critique la plus convaincante puisque tant d’éléments semblent corroborer cette vision d’une élite profiteuse, entretenue par les intérêts étrangers (cf. Bongo et sa famille, au Gabon), et fort peu soucieuse du développement du pays. Pourtant sur ce point son analyse est également visionnaire, avec le recul de trente années. Tout d’abord, il refuse cette façon de voir comme étant antimarxiste, en effet Marx considérait que les forces dissolvantes du capitalisme dans n’importe quelle société n’auraient aucun mal à se débarrasser des tendances conservatrices. Il donne une image saisissante du processus, celle d’un fleuve dont les courants et tourbillons construisent des obstacles, finalement emportés par la pression générale. Toute une série de niches de conservatisme et de secteurs retardataires ne sont que des manifestations des déséquilibres liés au développement capitaliste lui-même, par définition chaotique : « la stagnation temporaire d’un secteur pouvant même être la condition de l’avance rapide d’un autre ». Comme le dit Lénine dans une formule fameuse, que Warren aurait pu citer ici, « le développement capitaliste, disproportionné, spasmodique, fiévreux, ne doit pas être pris pour une absence de développement. »

Enfin, parce que l’observation du tiers monde montre justement l’apparition de bourgeoisies dynamiques, la transformation d’oligarques de la terre en capitaines d’industrie, la montée de classes moyennes tout à fait comparables à celles qui sont apparues au XIXe siècle en Europe. Warren note par exemple que « la vision selon laquelle l’impérialisme a aidé à maintenir des systèmes féodaux ou semi-féodaux contre la poussée d’une bourgeoisie montante (et potentiellement industrialisante) est largement démentie par le fait qu’on constate une volonté quasi générale des classes féodales à se transformer, au moins partiellement, en capitalistes industriels lorsque les conditions sont mûres. » On pense qu’il écrivait ces lignes vers 1975-77, et qu’aujourd’hui cela est partout vérifié. Il suffit de constater qu’un pays comme le Brésil s’est rempli d’entrepreneurs d’industrie dynamiques, d’une classe moyenne bourgeonnante, et que les anciens latifundistes – la classe des grands propriétaires terriens oisifs, vivant selon l’image bien répandue dans le luxe des capitales ou en Europe des gains de leurs immenses domaines mal gérés et sous-exploités -, s’y sont transformés en exploitants agricoles dynamiques et ont fait du pays le deuxième exportateur agricole mondial.

 

Les théories dépendantistes

L’affirmation basique des théories radicales, néomarxistes, dépendantistes, sur le développement du tiers monde est que le développement d’un côté et le sous-développement de l’autre sont les deux facettes d’un même système, le capitalisme global :

 

« Le développement des pays du centre est la conséquence du sous-développement des pays de la périphérie ; le sous-développement des pays de la périphérie est la conséquence du développement des pays du centre. » (Dos Santos) « Quand les économies d’un groupe de pays sont conditionnées par le développement et l’expansion d’un autre groupe, c’est la relation de dépendance. Des relations d’interdépendance deviennent des relations de dépendance quand certains pays ne peuvent se développer qu’en réflexion de l’expansion des pays dominants. » (ibid.)

 

L’idée que les pays du tiers monde sont des « économies-reflets » qui ne font que reproduire avec retard la situation économique du cœur capitaliste mondial, formé par les pays développés, en Europe occidentale, en Extrême Orient (Japon) et en Amérique du Nord (États-Unis/Canada), est au centre de la croyance dépendantiste. On peut voir cela comme une locomotive tirant des wagons, ou s’arrêtant avec ses wagons. Il y a cependant un problème avec cette théorie quand on s’aperçoit que les wagons vont plus vite que la locomotive, comme cela a été le cas pour l’Amérique latine et surtout l’Asie depuis trente ans…

Warren ne voit dans la théorie dépendantiste qu’une « mythologie nationaliste », remplie de contradictions et d’erreurs :

1- Elle est tout d’abord statique, en ce sens qu’elle ne prend pas en compte la possibilité que la dépendance puisse changer, se réduire, ce qui s’est justement vérifié par la suite. Tous les indicateurs depuis les années 1960 montrent un contrôle croissant des PED sur leurs affaires, comme par exemple la négociation des IDE ou le développement des joint-ventures (entreprises à capital mixte, national/étranger). La répartition du pouvoir économique mondial est devenue moins concentrée sur les pays riches, plus éparpillée, avec la montée des pays émergents.

2- La relation centre/périphérie, avec un centre dominant, est critiquable dans la mesure où le centre change, par exemple la Chine dominait l’économie mondiale avant la révolution industrielle, elle peut très bien la dominer à nouveau au XXIe siècle.

3- Les relations de dépendance peuvent être aussi inverses, le centre dépendant de la périphérie, pour ses matières premières, par exemple énergétiques, ou ses biens alimentaires, ou ses produits manufacturés courants. En fait, ce qu’on constate, comme le signale déjà Warren, c’est une interdépendance croissante. Le phénomène de mondialisation actuelle qu’il annonce était déjà bien sur les rails dans les années 1960-1970 du fait de la croissance plus rapide des échanges que de la production mondiale pendant la période des Trente glorieuses, phénomène qui s’est poursuivi depuis.

4- L’approche dépendantiste défend l’idée d’un impérialisme monolithique et minimise les options des pays du tiers monde ; elle transforme le pouvoir économique en pouvoir politique. Les multinationales ne sont pourtant pas un groupe tout puissant et uni, par exemple, mais une variété d’entreprises différentes qui ont des pouvoirs économiques, mais beaucoup moins de pouvoir politique. En outre, leurs pouvoirs sont surtout exercés pour se combattre l’une l’autre dans la compétition internationale, et elles l’exercent rarement en commun, ensemble, pour soumettre tel ou tel gouvernement.

5- On ne peut pas assimiler l’impérialisme et le marché mondial, comme le font les dépendantistes. Les pays du tiers monde ont des histoires différentes et ont abordé l’insertion dans le marché mondial avec des résultats très divers, le marché mondial n’est pas une entité dotée d’une volonté et d’un pouvoir précis, comme peut l’être un pays impérialiste.

6- La définition de la dépendance est tautologique, et pourrait s’appliquer à tous les pays, elle laisse dans l’ombre le fait qu’une dépendance externe peut être un facteur favorable au développement, alors que l’indépendance totale d’un pays isolé, autarcique, peut très bien signifier une misère noire pendant des lustres, comme au Libéria, en Afghanistan, en Centrafrique, au Tchad, au Niger, en Éthiopie ou en Somalie. Les pays les plus au contact de l’impérialisme, comme la Corée du Sud, la Côte d’Ivoire avant sa guerre civile, le Kenya, l’Inde, sont plus développés que les pays à l’écart, n’ayant été que peu atteints par la présence occidentale. Les pays les plus ouverts, où la part des échanges est la plus forte, comme aussi celle des IDE, sont les pays les plus prospères dans le tiers monde, ce qui est tout à fait conforme à la théorie ricardienne et post-ricardienne du commerce international, la spécialisation et l’insertion dans la DIT entraînent des gains économiques, qui se traduisent en croissance et en consommation accrues, en niveaux de vie plus élevés.

7- Les théories de la dépendance font l’hypothèse qu’en l’absence de contacts avec le centre et le marché mondial, l’Amérique latine ou les autres parties du tiers monde, auraient connu un développement plus rapide. Ceci est tout à fait improbable, quand on pense que l’Amérique latine était surtout handicapée par des structures institutionnelles et foncières issues de la colonisation ibérique, à la différence des structures anglo-saxonnes héritées par les États-Unis, le Canada ou l’Australie, plus favorables au développement capitaliste, de même qu’en Europe l’Espagne a connu un long déclin, en comparaison de l’Angleterre ou de la Hollande, du fait de ses institutions centralisées, absolutistes, hiérarchiques, corporatistes et bureaucratiques, freinant le progrès économique (voir North et alii, 2000, Veliz, 1994, Haber, 1997). Cela l’est encore plus pour l’Afrique subsaharienne, pratiquant encore pour sa plus grande partie des modes de vie néolithiques au XIXe siècle, du fait de son long isolement géographique, et qui sans le traumatisme de la conquête coloniale, serait restée dans la même condition. On ne saute pas d’un seul coup plusieurs millénaires d’évolution, à moins d’un violent choc extérieur.

8- Il est faux de dire que l’indépendance politique a été un facteur marginal, ne servant qu’à camoufler une dépendance économique à peu près inchangée. L’indépendance n’est pas un facteur anodin, elle a eu des effets considérables sur la maîtrise de leur économie et plus généralement de leur destin par les pays concernés. Il suffit de penser à tous les pays qui se sont volontairement coupés de l’économie mondiale (Madagascar, Guinée, Birmanie, Bénin, Éthiopie, Corée du Nord, etc.) pour avoir une illustration des possibilités de la politique, et des effets économiques catastrophiques de l’isolement.

9- L’idée de base des thèses dépendantistes sur le néocolonialisme, désigner un bouc-émissaire extérieur : « Ce n’est pas notre faute, c’est la domination des pays avancés capitalistes qui nous bloque, etc. », serait un facteur retardataire en soi, même si elle était vraie, ce qui n’est pas le cas. En effet, elle favorise l’essor des groupes petit-bourgeois populistes et nationalistes, qui obscurcissent l’analyse des partis représentant la classe ouvrière, en apportant un semblant de rationalité économique, renforcé par le prestige des intellectuels.

10- On pourrait ajouter les surprises politiques des dernières décennies, avec en particulier l’accession au pouvoir de représentants du courant dépendantiste en Amérique latine. Le plus éclatant est celui de Fernando Henrique Cardoso, une des icônes de ce mouvement dans les années 1960, devenu ministre de l’économie puis président du Brésil dans les années 1990 : il mène une politique libérale et conduit son pays à une autonomie économique toujours plus grande.

11- L’idée que les pays développés se sont enrichis par l’exploitation des pays pauvres, la richesse des uns venant de la pauvreté des autres, et inversement, est contredite par les points et les exemples suivants :

– Causes et effets inversés : c’est la révolution industrielle (fin XVIIIe siècle) qui est à l’origine du colonialisme (fin XIXe), par l’avance technique et économique obtenue par les pays européens, ce n’est pas le colonialisme qui a provoqué la révolution industrielle.

– Pays du tiers monde non colonisés : Afghanistan, Thaïlande, Iran, Éthiopie.

– Grandes puissances coloniales longtemps sous-développées : Turquie, Russie, Espagne, Portugal.

– Ex-colonies, pays développés : USA, Canada, Australie, Nouvelle-Zélande, Irlande, Corée du Sud.

– Pays développés n’ayant jamais eu de colonies : pays scandinaves, Suisse, Italie, Autriche, Allemagne.

 

La pensée de Warren est prophétique sur la plupart de ces points. En prenant le contrepied systématique des thèses tiers-mondistes, il annonce l’évolution ultérieure : le développement des pays du tiers monde, la diversification, la moindre dépendance, la maîtrise technologique croissante, le rôle des multinationales (avec maintenant des FMN du tiers monde investissant dans les pays développés, voir Mittal en France par exemple). Sur un exemple précis, il annonce exactement ce qui s’est passé, et un débat qui a pris une ampleur considérable récemment : l’interdiction du DDT a eu des effets catastrophiques dans les pays pauvres en laissant exploser la malaria (cas du Sri Lanka, page 180) et actuellement, depuis le début des années 2000, on tend à le réintroduire, les vies sauvées du paludisme étant bien plus importantes que les effets écologiques négatifs du produit.

 

Le dernier chapitre du livre décrit les progrès économiques d’après-guerre dans les pays pauvres. Warren nous rappelle d’abord l’état d’esprit de l’époque, à propos du tiers monde, un échec dérivant inexorablement vers la catastrophe, le fossé s’élargissant, la destruction des cultures, le « développement du sous-développement », la misère croissante, le chômage généralisé, l’épuisement des ressources, le mythe du développement (14), etc., etc. Il s’emploie ensuite à démontrer tous les progrès réalisés jusqu’à son époque, vers 1975, à mi chemin de la deuxième partie du XXe siècle. Des progrès très inégaux, très heurtés, très différents dans un ensemble « qu’on ne peut traiter comme un tout (15) » (p. 190). Le seul fait aujourd’hui qu’on entende de moins en moins ce vocabulaire (échec, catastrophe, extension de la misère, fossé croissant) montre que les faits ont finalement eu raison des mythes. L’Asie s’est développée à grande vitesse, un certain nombre de pays ont rejoint le niveau de vie du monde développé, l’Afrique semble sortir de sa stagnation dans les années 2000, l’Amérique latine contient deux des plus grandes nations industrielles de la planète, plus des réussites économiques notables, comme le Chili ou le Costa Rica, tous ces faits corroborent l’analyse de Warren, dans un monde dont il ne pouvait voir que les prémices. On se prend à penser en le lisant à la puissance de l’analyse marxiste, qui consiste à prendre en compte les faits, plutôt qu’à essayer de les éviter, comme l’ont fait les dérives populistes ou nationalistes de la pensée tiers-mondiste d’après-guerre. Comme il le rappelle lui-même dans une note : « As a Marxist myself, I obviously do not consider the dominant trend of most Marxist thinking in this field to be in the scientific tradition of Marxism. »

 

Le chapitre reprend les points suivants : la croissance économique ; les inégalités ; le sous-emploi ; le bien-être ; la performance agricole ; l’industrialisation ; l’extension du capitalisme.

La croissance économique

Les PED ont connu une croissance plus forte après-guerre qu’avant, ils ont connu une croissance plus forte que les pays développés dans n’importe quelle phase passée de leur développement, notamment leur période d’industrialisation.

 

Les inégalités internes

Warren reprend la distinction inégalités/pauvreté, : on peut avoir accroissement des inégalités et en même temps réduction de la pauvreté. Il constate qu’il n’y a pas de tendance universelle, mais des différences majeures entre pays. L’expérience des pays asiatiques qui ont éliminé la misère de masse ne lui est pas encore vraiment connue.

 

Le chômage et le secteur informel

Il considère que le chômage et le sous-emploi dans le tiers monde sont surestimés et voit un rôle positif dans le secteur informel. Le modèle de Todaro, datant de 1969, n’est pas retenu. Sur les bidonvilles du tiers monde, la position de Warren est caractéristique de sa pensée marxienne, ou d’une vision libérale, qui la rejoint sur ce point (voir notamment Hayek sur la misère de la classe ouvrière au XIXe siècle), au lieu d’y voir un symbole de l’échec du développement, il y voit le signe d’un progrès :

 

« En réalité, cette soi-disante marginalisation est une façon de décrire la façon anarchique, chaotique, non planifiée, parfois brutale, mais néanmoins vigoureuse par laquelle l’urbanisation élargit le marché, stimule la commercialisation, et par là accroît la division du travail et donc l’intégration de la société, comme Adam Smith l’avait noté il y a longtemps. Le processus réel est exactement à l’opposé de ce qui est impliqué dans le mot : c’est celui d’une intégration croissante. Les bidonvilles (shanty towns) ne sont pas le résultat d’une détérioration, mais ils représentent des améliorations par rapport aux conditions rurales, et beaucoup s’améliorent au cours du temps. Les migrations de type rural/urbain, y compris les flux de retour dans les villages, sont une force de progrès qui brisent les activités de subsistance, les institutions et les attitudes qui font obstacle au progrès économique. La vie rurale en général et les pratiques agricoles en particulier sont transformées en conséquence. La croissance des villes fait reculer les communautés relativement autosuffisantes et conduit à la spécialisation et la réintégration d’activités séparées, à travers le marché, en détruisant l’isolement économique caractéristique des sociétés précapitalistes. »

 

Production, consommation, bien-être matériel

Sur l’imitation des modes de vie et de consommation occidentaux, considérée comme catastrophique par nombre de tiers-mondistes :

 

« Tous les schémas de consommation sont déterminés culturellement dans une certaine mesure, et le contact culturel entre différentes civilisations a généralement été considéré comme un enrichissement et un stimulant important au progrès humain. Peut-on supposer que les consommateurs du tiers monde se comportent de façon irrationnelle ou d’une façon vulgaire, grossièrement matérialiste, en imitant les modes de consommation occidentaux ? De telles hypothèses ne seraient pas seulement condescendantes, mais aussi, si incorporées dans des stratégies politiques, non-démocratiques. Le changement du goût du riz vers le pain dans les sociétés du sud de l’Asie, par exemple, ne devrait pas être vu comme un désastre absolu ; au moins du point de vue des femmes, la réduction conséquente du temps de préparation des repas doit être regardée comme un avantage. […]

Le fait que l’achat de biens de consommation durables par des foyers à faible revenu se produise à la place d’une consommation de services collectifs publics ou d’autres formes de consommation peut être regardé comme une distorsion dans la répartition des ressources en conséquence de l’influence occidentale. Mais depuis quand les pauvres ont jamais su ce qui était bon pour eux ? Est-ce qu’ils opteraient pour davantage de biens publics s’ils avaient le choix ? Personne ne sait, mais on ne peut nier que la plupart des biens de consommation durable – comme les bicyclettes, les machines à coudre, les mobylettes, les radios, et même les téléviseurs et réfrigérateurs – améliorent de façon significative la qualité de vie des foyers pauvres. Ce sont seulement ceux qui possèdent déjà de tels biens en abondance qui trouvent approprié de suggérer que c’est une chose indésirable que les autres les aient. »

 

Warren anticipe sur l’indicateur du développement humain du PNUD, en décrivant les recherches pionnières dans ce domaine (p. 226 sq.), menées aussi à l’ONU : un indicateur composite, datant de 1966, et établi par un institut de recherche pour le développement social (UNRISD), qui donne une corrélation élevée avec le PNB par habitant. Il donne des classements entre indicateurs du développement et indicateurs du PNB, et les écarts entre les rangs, tout à fait comparable à ce qui s’est fait couramment par la suite dans les rapports du PNUD, dont le premier remonte à 1990.

L’amélioration générale des indicateurs sociaux (santé, éducation, nutrition, etc.) dans le tiers monde, indique un rattrapage, largement confirmé depuis :

 

« Ainsi, loin d’être négligés, les besoins de base ont été satisfaits, l’accélération de la croissance démographique, que beaucoup considèrent comme la cause sous-jacente du sous-développement, vient précisément du fait de l’attention croissante portée aux besoins de base, dans le sens le plus fondamental du mot “basique” ».

 

Performance agricole

Warren insiste sur l’abandon de l’agriculture et notamment les mauvais résultats en Afrique. La raison tient à ce qu’il est plus facile d’ériger une structure industrielle moderne sur une base rurale traditionnelle que de transformer la base traditionnelle elle-même. Les politiques d’industrialisation forcée en Afrique, avec des ponctions excessives sur les paysans (prix faibles à la production), ont eu pour résultat leur repliement sur la subsistance, la baisse de la production, la perte des liens agriculture/industrie (débouchés dans le monde rural), et finalement l’échec de l’industrialisation. La modernisation de l’agriculture, son développement, sont des conditions nécessaires, préalables, au développement industriel.

Malgré tout, la modernisation agricole est en cours, nous dit Warren. On assiste aux prémices d’un capitalisme agraire dynamique, à la commercialisation croissante des produits, à l’introduction de techniques nouvelles (révolution verte en Inde), à l’emploi plus systématique des engrais, à la multiplication des recherches dans l’agriculture, au développement de l’irrigation, à l’accroissement des terres arables, etc.

Aujourd’hui l’existence du Groupe des vingt, ou du groupe de Cairns, qui comprennent les plus grands producteurs agricoles du tiers monde, et les plus grands producteurs mondiaux, avec un pouvoir croissant dans les négociations internationales, montre bien que l’analyse de Warren était juste.

 

Industrialisation

Warren relate les changements industriels majeurs et l’industrialisation du tiers monde, tout à fait perceptibles il y a trente ans : « les pays développés représentaient en 1937 neuf fois la production de produits manufacturés de l’Asie, de l’Amérique latine et de l’Afrique, en 1959 le ratio était descendu à 7 pour 1. » En 2005, il était de 3. En 1950, la production manufacturée représentait 14 % du PIB, elle était déjà nous dit Warren de 20 % en 1973 (28 % dans les pays développés), actuellement elle est de 36 % dans le tiers monde et même de 45 % en Extrême Orient (plus élevée que dans les pays développés : 26 %, 2005). Il s’intéresse aussi à la question de savoir qui consomme les produits manufacturés. Contrairement aux affirmations des néomarxistes comme Samir Amin (« un marché intérieur reposant principalement sur la consommation de biens de luxes par une élite restreinte : latifundiaires dans certains endroits, koulaks dans d’autres, bourgeoisie commerciale compradore, bureaucratie d’État, etc. » (16)), il s’agit d’une consommation de biens courants destinés à la masse, et aucunement de biens de luxe pour une élite, selon le modèle simpliste d’Amin. Quiconque a observé la situation en Amérique latine aujourd’hui, avec une vaste classe moyenne au niveau de vie élevé dans les villes du sous-continent, ne peut que sourire devant les affirmations des néomarxistes ou des dépendantistes des années 1970-1980.

 

Conclusion

On peut classer les idéologies relatives au tiers monde sur deux axes, comme le fait Seers (1979), ce qui permet d’avoir une idée plus claire de la position de Warren. L’axe horizontal est l’axe classique gauche-droite (« égalitariens »/anti-égalitariens), l’axe vertical va des nationalistes (et traditionnalistes, attachés aux structures et institutions précapitalistes, préindustrielles) aux antinationalistes (et modernistes, « économicistes », partisans de la croissance et de la modernisation). Warren se situe dans le cadre AN-E, en tant que moderniste, antinationaliste et égalitarien (au moins à long terme, même s’il est antiégalitarien à court terme, pour faciliter l’accumulation).

conclusion

 

Un des problèmes majeurs des marxistes, qui n’a jamais été vraiment résolu, est la difficulté d’avoir une évaluation neutre et objective du capitalisme tout en s’y opposant. On trouve cette difficulté chez Marx dès le départ : d’un côté on a un panégyrique du capitalisme, dans le Manifeste notamment, de l’autre la critique féroce de ce système, même si la contradiction est au cœur de la dialectique. Le courant marxiste dominant aujourd’hui a abandonné le premier aspect, le rôle historique du capitalisme, son dynamisme, son effet sur la création de richesses et les innovations, etc., pour ne garder que le second, la critique totale du capitalisme et ses effets dévastateurs, destructeurs, ruineux, inégalitaires, etc. La critique est tellement en déphasage par rapport à la réalité (hausse générale des niveaux de vie, décollage de l’Asie, révolution technologique en cours), que les partis marxistes révolutionnaires sont marginalisés (voir par exemple leurs résultats aux élections, même dans un pays très favorable aux idées d’extrême gauche comme la France).

Toute la question est de savoir, pour les marxistes, quand le capitalisme cesse d’avoir un rôle positif (l’accumulation du capital, la réalisation d’infrastructures, l’avalanche d’innovations, la mise en place d’une interdépendance entre les peuples du monde, etc.), pour avoir un rôle de blocage. La plupart des marxistes estiment qu’il a depuis longtemps, disons depuis le milieu du XIXe siècle, ce dernier rôle. Or, c’est manifestement faux, si on en juge par les soixante ans qui viennent de s’écouler.

Il y a dans la condition de révolutionnaire une question tragique, incorporée dans l’analyse marxiste : comment reconnaître le moment opportun pour faire la révolution ? Lénine essayait de se convaincre que ce moment était arrivé lorsqu’il écrivait son livre sur l’impérialisme : « le capitalisme a atteint un état de pourrissement, etc. », et il attendait, en bon marxiste, la révolution à l’ouest, dans les pays capitalistes avancés, la révolution en Russie n’étant qu’un pis-aller, avant le soulèvement mondial. On y a cru fin 1918, quand les Allemands se sont soulevés et qu’une révolution communiste a traversé le pays. Mais, avec la répression terrible exercée par les socialistes réformistes, et l’échec de la révolution spartakiste au début 1919, les espoirs se sont envolés. Lénine dut se résoudre à conforter sa révolution dans un seul pays. On peut comprendre la longue haine qui va opposer par la suite sociaux-démocrates et communistes, à tel point qu’elle facilitera l’accession de Hitler au pouvoir.

Mais l’interrogation persiste, à quoi bon tenter une révolution, s’il faut attendre encore un siècle ou deux, ou trois, avant que la situation soit mûre ? On comprend dès lors que les militants n’attendent pas, qu’ils souhaitent que ce soit pour leur temps, de leur vivant, et donc que les marxistes repoussent les analyses du type de Warren qui disent en fin de compte : la situation n’est pas encore favorable, il faut encourager le capitalisme, spécialement dans les pays neufs…

 

L’effondrement du communisme en 1990, douze ans après la mort de Warren, confirme également la pertinence de son analyse marxiste orthodoxe. L’implantation du socialisme réel dans un pays qui était loin d’avoir terminé sa phase d’accumulation capitaliste, la Russie des années 1910, a échoué. De même qu’en Chine et au Vietnam, où on est revenu à l’économie de marché dans les années 1970-1980 (fin du plan central et liberté des prix) avant d’embrasser le capitalisme (propriété privée des moyens de production, sauf les terres). On pourrait ajouter l’échec de toutes les expériences du socialisme réel dans le tiers monde : Éthiopie, Madagascar, Guinée, Corée du Nord, Cuba, etc. Il semble qu’aucun pays ne puisse faire l’économie de la phase capitaliste pour assurer le développement des forces productives.

Warren se serait félicité de l’expansion du capitalisme, car pour lui elle ne ferait que hâter l’évolution vers le socialisme, lorsque le capitalisme aurait épuisé tous ses effets. Un système de production ne peut disparaître que lorsqu’il n’a plus rien à donner, comme le féodalisme en France à la fin du XVIIIe siècle. Ce n’est pas encore le cas du capitalisme, comme on le voit avec le dynamisme de l’économie mondiale et les innovations actuelles. Warren ne dit évidemment rien du passage au socialisme, puisque son livre porte avant tout sur l’histoire économique (le rôle de l’impérialisme) et l’économie du développement (les thèses dépendantistes et l’évolution récente du tiers monde). En tant que marxiste il devait penser qu’un capitalisme sénile, stagnant, ultraconcentré, en « état de décomposition » pour reprendre la formule de Lénine, céderait finalement la place à un système plus évolué, le socialisme. Mais pas plus que Marx, pas plus que quiconque, il ne connaissait le fin mot de l’histoire.

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(1) Imperialism, pioneer of capitalism, Verso, 1980, voir bibliographie.

(2) Un auteur réformateur indien écrit ceci au début du XIXe siècle, à propos du projet de création d’un projet de collège de sanscrit à Calcutta : « Quand ce séminaire de savoir a été proposé, nous avions compris que le gouvernement anglais avait ordonné une somme considérable d’argent pour l’instruction des Indiens. Nous étions remplis d’espoirs vibrants et pensions que cette dépense porterait sur l’apprentissage aux natifs indiens des mathématiques, de la philosophie, de la chimie, de l’anatomie et autres sciences utiles, par des maîtres européens de talent, matières qui ont été portées par les natifs d’Europe à un degré de perfection qui les a portés au-dessus des habitants des autres parties du monde. Nous nous apercevons maintenant que le gouvernement établit une école de sanscrit sous l’égide d’experts indiens, pour distribuer des connaissances déjà courantes en Inde. Les élèves ici acquerront ce qui était déjà connu il y a 2000 ans, avec l’addition de vaines et creuses subtilités produites par les spécialistes, telles qu’elles sont actuellement enseignées dans toutes les régions. La langue sanscrite, si difficile qu’il faut pratiquement une vie entière pour la maîtriser parfaitement, est bien connue pour avoir été pendant des siècles un obstacle à la diffusion du savoir, et la connaissance cachée sous ce voile presque impénétrable est loin de compenser l’effort de l’acquérir. Si on avait eu l’intention de maintenir la nation anglaise dans l’ignorance du véritable savoir, la philosophie de Bacon n’aurait jamais été autorisée à remplacer le système des anciens maîtres qui était calculé pour maintenir l’ignorance. De la même façon, le système d’éducation basé sur le sanscrit serait le mieux choisi pour maintenir ce pays dans l’obscurité, si cela avait été la politique du législateur anglais. » Cité par P.K. Griffiths, The British Impact on India, Londres, 1965.

(3) On ne connaît que son titre, donné par John Sender dans l’introduction au livre, même si on a une idée assez claire des options de l’auteur : « La classe ouvrière et les mouvements socialistes dans les capitalismes du tiers monde ».

(4) De Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, Maspero, 1972.

(5) Antonio Gramsci, Cahiers de prison, Gallimard, 1996.

(6) Over Seventy, Londres, 1957 (trad.: Hello, Plum !, Points-Seuil, 1998).

(7) Voir le roman d’Alexandre Soljenitsyne, Lénine à Zurich, Seuil, 1975, inclus dans Août 14, puis La Roue rouge.

(8)The intrinsic attractiveness of Lenin’s doctrine, together with the position he acquired as leader of the October Revolution and head of the Soviet state, transformed his views into central tenets of the world revolutionnary movement.” (p. 89)

(9) « Comme tout monopole, le capitalisme monopoliste donne inévitablement lieu à une tendance à la stagnation et au pourrissement. Comme les prix de monopole deviennent fixes, le stimulant au progrès technique, et donc à toute forme de progrès, disparaît. » Lénine, 1916

« Si le capitalisme pouvait élever le niveau de vie des masses, qui partout sont frappées par la pauvreté et mal nourries, malgré l’avance énorme dans les connaissances techniques, il n’y aurait aucune discussion sur la surabondance de capitaux. … Mais si le capitalisme faisait cela, il ne serait pas le capitalisme. … Aussi longtemps que le capitalisme reste ce qu’il est, les excédents de capitaux ne seront jamais utilisés dans le but d’élever le niveau de vie du peuple dans aucun pays, car cela voudrait dire une baisse des profits pour les capitalistes, ils ne peuvent être utilisés que dans le but d’accroître ces profits en exportant des capitaux vers les pays en retard. » Lénine, ibid.

(10) Voir « Bismarck et Bernstein, la genèse de l’État-providence et la naissance de la social-démocratie », J. Brasseul, dans Droit et économie de l’assurance et de la santé, Ahmed Silem éd., Dalloz, 2002, p. 37 à 88.

(11) Jacques Attali dans un livre récent présente également la vision positive de Marx sur la mondialisation : Karl Marx ou l’esprit du monde, Fayard, 2005.

(12) Titre d’un livre à succès dans la ligne néomarxiste/tiers mondiste des années 1960, un best-seller chez François Maspero, la simplicité et l’évidence du titre y ont fait pour beaucoup : Le pillage du tiers monde, 1966.

(13) Philosophie économique, Gallimard, 1967. Une autre de ses formules célèbres, à propos du capitalisme : « Le système est cruel, injuste, agité, mais il fournit vraiment des biens et, que le diable l’emporte, ce sont des biens qu’on veut ».

(14) Titre d’un livre de Celso Furtado, développant l’idée (ô combien reprise par la suite) d’une impossibilité d’un développement des pays pauvres, vu les ressources disponibles sur la planète. Idée juste à l’instant t, fausse à long terme du fait de l’évolution technique, d’une consommation et d’une utilisation différentes des ressources. Voir les erreurs monumentales d’un Stanley Jevons à propos du charbon et son épuisement, dans les années 1880, et les erreurs non moins monumentales du Club de Rome (rapport Meadows) en 1972. Warren aborde ces thèmes p. 239-240 en rappelant que les ressources ne sont pas fixes mais fonction des changements technologiques et de l’efficacité économique. Il rappelle également le rôle des pénuries, des goulets d’étranglement, dans l’évolution des techniques pour les desserrer : « la capacité de l’espèce humaine à maîtriser de tels problèmes a presque toujours dépassé les attentes. »

(15) Là aussi, on voit en 1978, abordé un thème qui deviendra une constante par la suite, il n’y a pas un tiers monde, mais des tiers mondes. Cf. l’ouvrage dirigé par S. Brunel, paru en 1987, Tiers mondes, controverses et réalités, Economica, et la floraison de livres comprenant le titre tiers mondes au pluriel publiés par la suite. La phrase entière de Warren vaut ici la peine d’être citée, tant cela a été repris ensuite : « Mais l’inégalité frappante de ce type de développement, comme d’ailleurs la plus grande hétérogénéité des sociétés du tiers monde (bien plus que dans le groupe des pays capitalistes avancés) soulève la question de savoir s’il est approprié de traiter ces sociétés comme un tout, et si le concept lié de la division du monde entre pays développés et pays sous-développés a une quelconque pertinence. »

(16) Samir Amin, “The Theoretical Model of Capital Accumulation and of Economic and Social Development of the World Today”, Review of African Political Economy, 1, 1974, p. 12, cite par Warren, page 246.

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Bibliographie

 

1) Articles :

Alexander, James, “A Marxist re-think“, Free Life, The Journal of the Libertarian Alliance, 2(2), Spring 1981

Browett, John, “The Newly Industrializing Countries and Radical Theories of Development”, World Development, 13(7), pp. 789-803, 1985

Glavanis, Pandeli M., “Historical materialism or imperialist apologia?”, Sociology, 15(3), pp. 431-435

Griffin, Keith et John Gurley, “Radical Analyses of Imperialism, the Third World, and the Transition to Socialism: A Survey Article”, Journal of Economic Literature, vol. 23, n° 3, sept. 1985, pp. 1089-1143

Halliday, Fred, “Imperialism and the Middle East”, MERIT* Reports, sept. 1983, pp. 19-23

Howe, Gary Nigel, “Warren’s Revision of the Marxist Critique”, MERIT Reports, sept. 1983, pp. 23-25

Jeffries, Richard, “Imperialism, pioneer of capitalism”, African Affairs, vol. 81, n° 324, juil. 1982, pp. 433-436

Kitching, Gavin, “The Theory of Imperialism and Its Consequences”, MERIP Reports, n° 100/101, oct.-déc. 1981, pp. 36-42 ; “Imperialism, the past in the present: a review article”, Comparative Studies in Society and History, 26(1), pp. 72-82, 1984

Lipietz, Alain, “Marx or Rostow ?”, New Left Review n° 132, Avril 1982, pp. 48-58

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Paul, Jim, “Book Note: Imperialism: Pioneer of Capitalism, Bill Warren, Verso, 1980; Why the Poor Get Richer and the Rich Slow Down, W.W. Rostow, U. of Texas Press, 1980″, MERIT Reports, sept. 1981, p. 36

Pilkington, Francis, “Review: Warren, Imperialism, pioneer of capitalism“, Journal of Contemporary Asia, 11(4), pp. 499-503, 1981

Sender, John, “Africa’s Economic Performance: Limitations of the Current Consensus”, Journal of Economic Perspectives, 13(3), été 1999

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Streeten, Paul, “Good Governance: History and Development of the Concept“, Novartis Foundation, 1993

Trak, Ayse Bugra, “A decade of dependency and two controversial books”, Review of Radical Political Economics, 16(2-3), pp. 241-247

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Weaver, Frederick S., “The Limits of Inerrant Marxism”, Latin American Perspectives, Vol. 13, No. 4, Fall 1986, pp. 100-107

 

2) Ouvrages :

Ahmad, A. ‘Imperialism and Progress’, dans Theories of Development: Mode of Production or

Dependency?, edité par R. Chilcote and D. Johnson, Sage Publ., 1983

Amin, Samir, La Déconnexion, pour sortir du système mondial, La Découverte, 1985

Brewer, Anthony, Marxist Theories of Imperialism: A Critical Survey, Routledge, 1990

Desai, Meghnad**, Marx’s Revenge: The Resurgence of Capitalism and the Death of Statist socialism, Verso, 2004

Ferguson, Niall, Empire: How Britain Made the Modern World, Penguin, 2004

Haber, Stephen, ed., How Latin America Fell Behind, Essays, Stanford U. Press, 1997

Jalée, Pierre, Le pillage du tiers monde, Maspero, 1965    

Lénine V.I., L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, Le Temps des Cerises, 2001, 1ère éd. 1916

Marx, Karl et Friedrich Engels, Textes sur le Colonialisme, Éditions du progrès, Moscou, 1977 ; voir aussi : Shlomo Avineri, Karl Marx on Colonialism and Modernization, Doubleday Anchor, 1969 ; G. Filoche, Marx, Engels, Du colonialisme en Asie, Mille et une nuits, 2002 ; Iqbal Husain : Karl Marx on India, Tulika, 2006

North, Douglass C., W. Summerhill et B.R. Weingast, “Order, Disorder, and Economic Change, Latin America versus North America”, dans Bruce Bueno de Mesquita et Hilton L. Root, Governing for Prosperity, Yale University Press, 2000

Polychroniou, Chronis, Marxist Perspectives on Imperialism: A Theoretical Analysis, Praeger, 1991

Seers, Dudley, “The Congruence of Marxism and Other Neoclassical Doctrines”, dans Toward a New Strategy of Development, A Rothko Chapel Colloquium, Pergamon Press, 1979

Sender, John et Sheila Smith, The Development of Capitalism in Africa, Routledge, 1986

Schweickart, David, After Capitalism, Rowman & Littlefield, 2002

Véliz, Claudio, The New World of the Gothic Fox, Culture and Economy in English and Spanish America, U. of California Press, 1994

Warren, William, Imperialism, Pioneer of Capitalism, Verso, 1980 (introduction et édition de John Sender) ; “Imperialism in the Drive for Capitalism”, dans Ronald H. Chilcote éd., Imperialism, Theoretical Directions***, Humanity, 2000  ; “The Postwar Economic Experience of the Third World”, dans Toward a New Strategy of Development, A Rothko Chapel Colloquium, Pergamon Press, 1979

 

* Revue Middle East Report and Information Project : www.merip.org

** Sur Marx’Revenge, de M. Desai :

“Many Leftists, myself included, have spoken against the negative effects that globalization has had on the working classes in both the United States and the Third World. However, if Marx were alive today, what would his position be? In “Marx’s Revenge,” Meghnad Desai proposes the startling thesis that Marx would support the current phenomenon of globalization. According to Desai, a truly socialist society can develop only when capitalism exhausts itself as a creative and progressive force. As recent events have shown, this has not yet happened. Capitalism is still a productive and vital force for better or worse.

Desai supports his thesis by discussing three variants of socialism that arose in the 20th Century: Socialism outside Capitalism (SoC), Socialism within Capitalism (SwC), and Socialism beyond Capitalism (SbC).

SoC represents the socialist society that was attempted within the Soviet Union. This version represents the Stalinist “socialism in one country” model which held that socialism and capitalism were destined to compete against each other. The system that was able to produce the most economic benefit to its citizens was to be declared the “winner.” However, the corruption endemic in the Soviet system and its inability to produce the surplus capital necessary for economic growth and development led to the demise of this system with the fall of the Soviet Union in 1991.

SwC represents the attempt by the developed capitalist nations to develop a “humanized” capitalism with a generous welfare state. This system largely worked from 1945 through the end of the 1960s. However, SwC was made possible only through the widespread Keynesian consensus held by the West after World War II that allowed contries to manipulate domestic financial markets for the funding of domestic programs. With the advent of globalization and the resulting liquidity of international capital, this project was dealt a severe blow beginning in the late 1970s.

SbC represents the only true alternative to capitalism. According to Desai, SbC represents a “self-conscious society” that develops when capitalism reaches its limit and can no longer act as a progressive force for the economic betterment of society. What will SbC look like?

This leads me to the central criticism of Desai’s book. Desai offers an excellent historical overview of the development of the various competing forms of socialism as well as an intricate discussion of Marx’s theories of profit and growth as put forth in Das Kapital. However, he has little to say regarding the pragmatic considerations involving what a true socialist society will look like. In fact, the last sentence in “Marx’s Revenge” states: “Will there ever be Socialism beyond Capitalism?” (p. 315). This question remains unanswered.

To get an idea of what such a society would look like, I recommend reading David Schweickart’s book “After Capitalism”. Both books are important in that they offer hope that the current late, decadent stage of capitalism will be the final one and that a more just and humane order can be built in its place.”

“Gunlover”, amazon.com

 

*** Le livre de Ronald Chilcote contient les plus grands textes et auteurs sur l’impérialisme, depuis Marx, en voici le sommaire :

1. The Limits of Imperialism by Paul Sweezy

2. Underconsumption and Imperialism by J.A. Hobson
3. Finance Capital by Rudolf Hilferding
4. Imperialism and World Economy by Nikolai Bukharin
5. Imperialism: The Highest Stage of Capitalism by V.I. Lenin
6. Accumulation by Rosa Luxemburg
7. Imperialism and Capitalism by Joseph Schumpeter
8. Primitive Accumulation: Toward a Theory of Capitalism and its Development by Karl Marx
9. Back to Marx by Ellen Meiksins Wood
10. The Roots of Imperialist Theory in Marx by Shlomo Avineri
11. Progressive and Negative Perspectives of Capitalism and Imperialism by Kenzo Mohri
12. The Roots of Dependency Theory in Marx by Enrique Dussel
13. Uneven Capitalist Development: The Case of Capitalist Russia by V.I. Lenin
14. Assessing Lenin’s Theory by John Willoughby
15. Lenin, Imperialism, and the Stages of Capitalist Development by Terrence McDonough
16. Exploring the Roots of Development Theory in Lenin by Gabriel Palma
17. Marxist Theory and Imperialism by Anthony Brewer
18. Backwardness by Paul Baran
19. Capitalist Development of Underdevelopment by Andre Gunder Frank
20. Imperialism, Colonialism, and Neocolonialism by Amilcar Cabral
21. Imperialism and Underdevelopment by Malcolm Caldwell
22. Capitalist Underdevelopment of Black America by Manning Marable
23. The New Dependency by Theotônio dos Santos
24. Subimperialism by Ruy Mauro Marini
25. Associated Dependent Capitalist Development by Fernando Henrique Cardoso
26. Imperialism and Unequal Exchange by Arghiri Emmanuel
27. Uneven Development and Late Capitalism by Ernest Mandel
28. Imperialism in the Drive for Capitalism by Bill Warren
29. Whatever Happened to Imperialism? by Prabhat Patniak
30. Capitalism and Globalization by William K. Tabb

  

Annexe

Écrits de Marx et Engels sur le capitalisme et le colonialisme, extraits

 

Les écrits de Marx et Engels sur le colonialisme sont rassemblés dans un ouvrage publié en français par les éditions du Progrès à Moscou, Textes sur le Colonialisme, 1977. Les pages les plus célèbres sont extraites d’articles écrits par Marx à propos de l’Inde, pour des journaux américains, alors qu’il vivait à Londres. On les trouve également dans une compilation américaine de S. Avineri, Karl Marx on Colonialism and Modernization, Anchor, 1969, un ouvrage récent de G. Filoche, Marx, Engels, Du colonialisme en Asie, Mille et une nuits, 2002, et un ouvrage indien, édité par Iqbal Husain : Karl Marx on India: From the New York Daily Tribune Including Articles by Frederick Engels and Extracts from Marx-Engels Correspondence 1853-1862, Tulika, 2006

 

Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste, 1847, édition 10/18, 1962

« La bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire. Là où elle prit le pouvoir, elle détruisit toutes les relations féodales, patriarcales, idylliques. Tous les liens complexes et variés qui unissaient l’homme féodal à ses supérieurs naturels, elle les a brisés sans pitié pour ne laisser d’autre lien entre l’homme et l’homme que le froid intérêt, les dures exigences du « paiement comptant ». Elle a noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité à quatre sous dans les eaux glacées du calcul égoïste. […]

C’est elle qui, la première, a montré ce dont l’activité humaine était capable. Elle a créé de toutes autres merveilles que les pyramides d’Égypte, les aqueducs romains, les cathédrales gothiques, elle a mené à bien de toutes autres expéditions que les invasions et les croisades.

La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, donc les rapports de production, c’est-à-dire tout l’ensemble des rapports sociaux. La conservation immobile de l’ancien mode de production était au contraire, pour toutes les classes industrielles antérieures. Ce bouleversement continuel de la production, cet ébranlement ininterrompu de tout le système social, cette agitation et cette perpétuelle insécurité distinguent l’époque bourgeoise de toutes les précédentes. Tous les rapports sociaux traditionnels et figés avec leur cortège de notions et d’idées antiques et vénérables se dissolvent ; tous ceux qui les remplacent vieillissent avant même de pouvoir s’ossifier. Tout ce qui avait solidité et permanence s’en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané, et les hommes sont enfin forcés de jeter un regard lucide sur leurs conditions d’existence et leurs rapports réciproques.

Poussée par le besoin de débouchés toujours nouveaux, la bourgeoisie envahit le globe entier. Il lui faut s’implanter partout, exploiter partout, établir partout des relations.

Par l’exploitation du marché mondial, la bourgeoisie donne un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous le pays. Au grand désespoir des réactionnaires, elle a ôté à l’industrie sa base nationale. Les anciennes industries nationales ont été détruites, et le sont encore tous les jours. Elles sont supplantées par de nouvelles industries dont l’adoption devient, pour toutes les nations civilisées, une question de vie ou de mort ; ces industries n’emploient plus de matières premières indigènes, mais des matières premières venues des régions les plus lointaines et dont les produits se consomment non seulement dans le pays même, mais dans toutes les parties du monde. À la place des anciens besoins satisfaits par les produits nationaux naissent des besoins nouveaux qui réclament pour leur satisfaction les produits des pays et des climats les plus lointains. À la place de l’ancien isolement et de l’autarcie locale et nationale, se développe un commerce généralisé, une interdépendance généralisée des nations. Et ce qui est vrai de la production matérielle ne l’est pas moins des productions de l’esprit. Les œuvres intellectuelles d’une nation deviennent un bien commun. Le particularisme et la frontière nationale deviennent de plus en plus impossibles ; de la multiplicité des littératures nationales et locales, naît une littérature mondiale.

Par le rapide perfectionnement des instruments de production et l’amélioration infinie des moyens de communications, la bourgeoisie entraîne dans le courant de la civilisation jusqu’aux nations les plus barbares. Le bon marché de ses produits reste la grosse artillerie qui bat en brèche toutes les murailles de Chine, et contraint à capituler les barbares les plus opiniâtrement hostiles aux étrangers. Elle force toutes les nations à adopter le style de production de la bourgeoisie – même si elles ne veulent pas y venir ; elle les force à introduire chez elles la prétendue civilisation – c’est-à-dire à devenir bourgeoises. En un mot, elle forme un monde à son image.

La bourgeoisie a soumis la campagne à la ville. Elle a créé d’énormes cités, elle a prodigieusement augmenté la population des villes par rapport à celle des campagnes et par là, elle a arraché une partie importante de la population à l’abrutissement de la vie des champs. De même qu’elle a soumis la campagne à la ville, les pays barbares ou demi-barbares aux pays civilisés, elle a subordonné les peuples de paysans aux peuples de bourgeois, l’Orient à l’Occident.

La bourgeoisie supprime de plus en plus le gaspillage des moyens de production, de la propriété et de la population. Elle a aggloméré la population, centralisé les moyens de production et concentré la propriété dans un petit nombre de mains. La centralisation politique fut la conséquence fatale de ces changements. Des provinces indépendantes, tout justes fédérées entre elles, ayant des intérêts, des lois, des gouvernements, des tarifs douaniers différents ont été réunies en une seule nation, avec un seul gouvernement, une seule loi, un seul intérêt national de classe, derrière un seul cordon douanier.

La bourgeoisie, au cours d’une domination de classe à peine séculaire, a créé des forces productrices plus nombreuses et plus colossales que ne l’avait fait tout l’ensemble des générations passées. La mise sous le joug des forces de la nature, le machinisme, l’application de la chimie à l’industrie et à l’agriculture, la navigation à vapeur, les chemins de fer, les télégraphes électriques, le défrichement de continents entiers, la navigabilité des fleuves, des populations jaillies du sol : quel siècle antérieur aurait soupçonné que de pareilles forces productives sommeillaient au sein du travail social ? »

 

Karl Marx, La domination britannique en Inde, New York Daily Tribune, 25 juin 1853

« L’intervention anglaise (en Inde) détruisit ces petites communautés semi-barbares, semi-civilisées, en sapant leurs fondements économiques et produisit ainsi la plus grande, et à vrai dire la seule, révolution sociale qui ait jamais eu lieu en Asie. Or, aussi triste qu’il soit de voir ces myriades d’organisations sociales patriarcales, inoffensives et laborieuses, se dissoudre, se désagréger et être réduites à la détresse, et leurs membres perdre en même temps leur ancienne forme de civilisation et leurs moyens de subsistance, nous ne devons pas oublier que ces communautés villageoises idylliques, malgré leur aspect inoffensif, ont toujours été une fondation solide du despotisme oriental, qu’elles enfermaient la raison humaine dans un cadre extrêmement étroit, en en faisant un instrument docile de la superstition et l’esclave des règles admises, en la dépouillant de toute grandeur et de toute force historique… Nous ne devons pas oublier que ces petites communautés portaient la marque infamante des castes et de l’esclavage, qu’elles soumettaient l’homme aux circonstances extérieures, au lieu d’en faire le souverain, qu’elle faisait d’un état social une fatalité toute puissante, origine d’un culte grossier de la nature, dont le caractère dégradant se traduisait dans le fait que l’homme, maître de la nature, tombait à genoux et adorait Hanumân, le singe, et Sabbala, la vache.

Il est vrai que l’Angleterre, en provoquant une révolution sociale en Hindoustan, était guidée par les intérêts les plus abjects […]. Mais la question n’est pas là. Il s’agit de savoir si l’humanité peut accomplir sa destinée sans une révolution fondamentale dans l’état social de l’Asie ? Sinon quels que fussent les crimes de l’Angleterre, elle fut un instrument inconscient de l’histoire en provoquant cette révolution. »

 

Karl Marx, Les résultats futurs de la domination britannique en Inde, New York Daily Tribune, 8 août 1853

« L’Angleterre a une double mission à remplir en Inde : l’une destructrice, l’autre régénératrice – l’annihilation de la vieille société asiatique, et la mise en place des fondements matériels de la société occidentale en Asie. Arabes, Turcs, Tatars, Mogols, qui envahirent successivement l’Inde, furent bientôt « hindouisés », les conquérants barbares étant, par une loi éternelle de l’histoire, conquis eux-mêmes par la civilisation supérieure de leurs sujets. Les Britanniques étaient les premiers conquérants supérieurs et par conséquent inaccessibles à la civilisation hindoue. Les pages historiques de leur domination en Inde ne parlent que de destruction. L’œuvre de régénération perce à peine au travers d’un monceau de ruines. Elle a néanmoins commencé.

L’unité politique de l’Inde… en était la première condition. Cette unité imposée par le sabre, sera renforcée et perpétuée par le télégraphe électrique… La presse libre, introduite pour la première fois dans la société asiatique… est un nouvel et puissant agent de reconstruction… L’isolement des villages a produit l’absence de routes en Inde, et l’absence de routes a perpétué l’isolement des villages. Les Britanniques ayant brisé l’inertie de villages se suffisant à eux-mêmes, les chemins de fer fourniront le nouveau moyen de communication… Je sais que l’oligarchie manufacturière anglaise ne désire doter l’Inde de chemins de fer que dans l’intention d’en tirer à moindre frais le coton et autres matières premières pour ses manufactures. Mais une fois qu’on a introduit le machinisme dans les transports d’un pays, qui possède fer et charbon, il est impossible de les tenir exclues de ses fabrications. On ne peut entretenir un réseau de voies ferrées dans un immense pays, sans créer tous les processus industriels […] et de là doit se développer l’application des machines aux autres branches de l’industrie. Le chemin de fer sera ainsi en Inde le précurseur de l’industrie moderne […] celle-ci dissoudra les divisions héréditaires du travail, sur lesquelles reposent les castes, ces obstacles décisifs au progrès et à la puissance de l’Inde […] Ces progrès ne seront pas réalisés avant que les classes dominantes en Angleterre n’aient été supplantées par le prolétariat industriel, ou que les Hindoux eux-mêmes ne soient devenus assez forts pour rejeter définitivement le joug anglais. […] La période bourgeoise de l’Histoire a pour mission de créer la base matérielle du monde nouveau, l’intercommunication universelle fondée sur la dépendance mutuelle de l’humanité, le développement des forces de production et la transformation de la production matérielle en une domination scientifique des éléments. […] Quand une grande révolution sociale aura maîtrisé ces réalisations de l’époque bourgeoise, le marché mondial et les forces modernes de production, alors seulement le progrès humain cessera de ressembler à cette hideuse idole païenne qui ne voulait boire le nectar que dans le crâne des victimes. »

 

F. Engels, La conquête française en Algérie, Northern Star, 20 janvier 1848

« En somme, à notre avis, c’est très heureux que ce chef arabe (Abd-el-Kader) ait été capturé. La lutte des bédouins était sans espoir et bien que la manière brutale avec laquelle les soldats comme Bugeaud ont mené la guerre soit très blâmable, la conquête de l’Algérie est un fait important et heureux pour le progrès de la civilisation.

Les pirateries des États barbaresques, jamais combattues par le gouvernement anglais tant que leurs bateaux n’étaient pas molestés, ne pouvaient être supprimées que par la conquête de l’un de ces États. Et la conquête de l’Algérie a déjà obligé les beys de Tunis et Tripoli et même l’empereur du Maroc à prendre la route de la civilisation. Ils étaient obligés de trouver d’autres emplois pour leurs peuples que la piraterie et d’autres méthodes pour remplir leurs coffres que le tribut payé par les petits États d’Europe.

Si nous pouvons regretter que la liberté des bédouins du désert ait été détruite, nous ne devons pas oublier que ces mêmes bédouins étaient une nation de voleurs dont les moyens de vie principaux étaient de faire des razzias contre leurs voisins ou contre les villages paisibles, prenant ce qu’ils trouvaient, tuant ceux qui résistaient et vendant les prisonniers comme esclaves.

Toutes ces nations de barbares libres paraissent très fières, nobles et glorieuses vues de loin, mais approchez seulement et vous trouverez que,comme les nations plus civilisées, elles sont motivées par le désir de gain et emploient seulement des moyens plus rudes et plus cruels.

Et après tout, le bourgeois moderne avec sa civilisation, son industrie, son ordre, ses « lumières » relatives, est préférable au seigneur féodal ou au voleur maraudeur, avec la société barbare à laquelle ils appartiennent. »

 

On voit à quel point ces discours sont marqués par l’esprit de l’époque, convaincu de la supériorité européenne et des bienfaits de la civilisation occidentale, même chez des penseurs révolutionnaires. Cependant, ils prévoient les mouvements de libération et l’indépendance dans les pays colonisés, qui iront de pair, selon eux, avec la révolution socialiste en Occident.

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