“Imperialism, pioneer of capitalism”, 30 ans après

« Le pays le plus développé industriellement ne fait que montrer, au moins développé, une image de son propre futur. »
Marx, Préface du Capital, 1867.

Imperialism, pioneer of capitalism

Le livre (1) de Bill Warren, un marxiste écossais, a été écrit dans les années 1970, à l’époque du tiers-mondisme triomphant. Warren lui-même est mort jeune, dans un accident de voiture, en janvier 1978. Son ouvrage, élaboré par John Sender en 1980, est un véritable pavé dans la mare du consensus de l’époque, il s’oppose frontalement aux thèses néomarxistes, radicales, dépendantistes… tiers-mondistes pour résumer. Membre du parti communiste britannique, Warren voulait revenir aux idées originales du marxisme, celles de Marx et Engels, qui considéraient l’impérialisme comme un outil de l’histoire pour instaurer une révolution sociale en Asie, en Afrique, en Amérique latine. Cette révolution est l’introduction du capitalisme dans des sociétés préindustrielles et précapitalistes, c’est-à-dire un progrès considérable sur la voie du socialisme, permettant de réaliser l’accumulation du capital, comme cela avait été le cas en Europe occidentale. Quelles que soient les motivations sordides ou dominatrices, la quête du profit, la quête d’un empire, la quête de puissance, des impérialistes, ils se sont fait l’instrument inconscient de l’histoire en forçant des sociétés immobiles à se moderniser. Comme le dit Marx (voir extraits plus longs en annexe) :

« Il est vrai que l’Angleterre, en provoquant une révolution sociale en Hindoustan, était guidée par les intérêts les plus abjects […]. Mais la question n’est pas là. Il s’agit de savoir si l’humanité peut accomplir sa destinée sans une révolution fondamentale dans l’état social de l’Asie ? Sinon quels que fussent les crimes de l’Angleterre, elle fut un instrument inconscient de l’histoire en provoquant cette révolution. »

On pense évidemment à la ruse de la raison de Hegel, qui voit dans le régime autoritaire de Napoléon et ses conquêtes le porteur inconscient des idées de liberté et d’émancipation de la Révolution. De la même façon, l’impérialisme et sa violence se fait l’accoucheur d’une société nouvelle dans des systèmes caractérisés par le féodalisme, le tribalisme, l’esclavagisme ou le « despotisme oriental ».

L’auteur décrit la progression du capitalisme dans le tiers monde, l’industrialisation, la montée des forces productives, qui permettront à la classe ouvrière de jouer finalement son rôle révolutionnaire, conformément aux thèses de Marx, c’est-à-dire l’évolution vers le socialisme. Selon lui, la colonisation et l’impérialisme ont eu une action favorable dans ce sens, en permettant l’implantation du capitalisme. Dans des sociétés féodales et archaïques, il représente un progrès et une libération, même s’il s’accompagne de violences et de pillages. Le capitalisme joue un rôle dynamique en libérant les forces productives et en favorisant la modernisation industrielle de ces sociétés. Ainsi l’impérialisme apparaît comme « le pionnier du capitalisme » dans le tiers monde.

Warren s’oppose aux théories néomarxistes de l’impérialisme, à partir de Lénine, dont l’ouvrage L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme (1916) constitue une volte-face (about-turn) par rapport aux thèses de Marx et Engels, une distorsion du marxisme. En effet, pour Lénine, l’impérialisme est le moyen pour un capitalisme déclinant d’éviter la stagnation qui le menace dans les pays développés, tout en maintenant les pays exploités dans le sous-développement. Au contraire, Warren le voit plutôt comme le vecteur qui permet la généralisation à l’ensemble de la planète des forces progressives du capitalisme. L’impact positif de l’impérialisme apparaît par exemple dans les progrès médicaux apportés par la colonisation ou la mise en place de systèmes d’éducation là où il n’existait rien. En même temps, l’amélioration du niveau des consommations populaires a été incontestable, tandis que des techniques plus modernes ont remplacé les modes archaïques de production :

« Si on considère trois des éléments du bien-être matériel particulièrement favorables à l’expansion à long terme des forces productives – la santé, l’éducation et la fourniture de nouveaux types de biens – on verra que la période coloniale, loin d’initier un processus autoentretenu de sous-développement, a lancé quasiment depuis son origine un processus de développement, compris ici en termes d’amélioration du bien-être matériel qui a constitué aussi les conditions du développement des forces productives. »

Warren donne une série d’exemples sur l’amélioration de la situation matérielle, pendant la période coloniale, en Afrique et en Asie. Ainsi, dans le cas du Ghana de 1946, toutes sortes de progrès sont notés, par rapport à la situation avant la colonisation, caractérisée par « une population clairsemée dans la forêt tropicale dense, taillant des zones pour une culture de brûlis dans une routine grossière, une économie primitive fournissant une survie primitive ». Et de l’Inde, où tous les indicateurs montrent une croissance démographique rapide aux XIXe et XXe siècles, qui est totalement incompatible avec les théories qui postulent une dégradation des conditions de vie, « à partir des niveaux de subsistance en 1858 »… (p. 134). Les progrès de l’éducation sont notables partout, spécialement en Afrique noire, si l’on considère

« qu’il n’y avait avant 1900 aucune éducation formelle en dehors de quelques écoles coraniques aux marges de la ceinture forestière, et que l’éducation dans les Indes était limitée à l’étude du sanscrit (2), qui n’avait aucune relation avec les exigences culturelles ou pratiques permettant de vaincre la pauvreté. […] Dans le cas de sociétés sans écriture, comme celles d’Afrique noire, l’avancée technologique immense qui rendait possible de garder des traces, des relations écrites, des archives, ne doit pas être oubliée. Ce point seul devrait suffire à faire taire ceux qui soutiennent que le développement africain a été empêché par le colonialisme européen. » Warren, p. 135

Le développement de l’éducation et les valeurs d’individualisme, de rationalisme, de droits individuels, ont été des facteurs dissolvants des valeurs tribales ancestrales. Les idées de démocratie, de liberté, d’autonomie, ont été bien sûr les outils utilisés contre les colonisateurs eux-mêmes avec les revendications croissantes pour l’indépendance, et leurs réalisations après la guerre :

« L’impérialisme a été le moyen par lequel les techniques, culture et institutions qui résultaient d’une longue évolution en Europe – la culture de la Renaissance, de la Réforme, des Lumières et de la révolution industrielle – ont planté leurs germes révolutionnaires dans le reste du monde. […] En tant que marxistes, produits de cette civilisation qui aspirent à l’élever à de nouvelles hauteurs, nous devons accepter l’idée que la vague historique de l’impérialisme a été en réalité un pas gigantesque vers l’unité du genre humain, sur la base de la plus grande réalisation culturelle et matérielle jamais atteinte par l’humanité. […] Le capitalisme a été la première grande civilisation à créer « l’humanité », comme distincte de communautés et civilisations individuelles et relativement distinctes. »

Les théories tiers-mondistes d’après guerre ne font que reprendre la thèse de Lénine, et sont également critiquées par Warren pour leur côté nationaliste, populiste et petit-bourgeois. Il les considère comme autant de mythologies réactionnaires tendant à s’opposer aux progrès matériels diffusés par le capitalisme, et rejoint ainsi les critiques libérales émises par un Peter Bauer (voir Seers, 1979). L’ouvrage de Warren est extrêmement provocant, surtout dans le tiers monde, où il est généralement tenu pour acquis que l’impérialisme est à l’origine du sous-développement. Comment un marxiste peut-il défendre le capitalisme et l’impérialisme, et apporter de l’eau au moulin des partisans du libéralisme économique, voilà un paradoxe qui a choqué, ce qui explique sans doute que le livre soit resté relativement inaperçu, notamment en France où il n’a jamais été traduit. Mais comme le dit Warren, « une idéologie anticapitaliste n’est pas la même chose qu’une idéologie socialiste, car elle peut être tournée vers le passé, être réactionnaire. En principe une idéologie socialiste ne peut qu’être progressiste, dans la mesure où elle est constructive, et ne tente pas de nier les réalisations du capitalisme. » (p. 20)

Le livre est inachevé, la première partie, plus théorique, étudie les analyses marxistes du colonialisme et de l’impérialisme depuis Marx et Engels, celle de Lénine au début du XXe siècle, les positions du Komintern entre les deux guerres, et finalement les théories néomarxistes de l’après-guerre.

La deuxième présente les effets du colonialisme, entreprend de réfuter les théories dépendantistes en Amérique latine, et fait un tour d’horizon du développement du tiers monde depuis la guerre, c’est-à-dire les années 1950 à 1970. Warren montre l’enracinement d’un capitalisme en expansion et entreprend de démolir les thèses tiers-mondistes de « développement du sous-développement ».

La troisième partie manque (3), Warren envisageait d’aborder les stratégies politiques, décrire les luttes ouvrières dans le tiers monde et montrer les voies vers le socialisme, en écartant les pistes selon lui erronées, comme le nationalisme, la recherche d’un bouc-émissaire extérieur (thèse “petite-bourgeoise” du néocolonialisme tendant à détourner la classe ouvrière des luttes de classe internes), le fanonisme (4) (sous-estimation de la classe ouvrière industrielle dans les pays du tiers-monde et mise en avant du lumpenprolétariat et de la paysannerie), les politiques réactionnaires (visant par exemple à exclure les investissements étrangers, accélérateurs du capitalisme et des forces productives), la dénonciation du prolétariat ouvrier comme une catégorie privilégiée. Warren prend l’exemple de la révolution de 1917, qui n’a réussi que parce que le « néocolonialisme » de l’époque avait mis en place en Russie les débuts du capitalisme et une classe ouvrière industrielle :

« Lénine et Plekhanov se sont élevés contre les tendances slavophiles en Russie, et le premier noyau de ce qui allait devenir le parti socialiste préconisait la voie de l’occidentalisation. […] Lénine ne dénonçait en aucune façon les investissements étrangers en Russie à l’époque tsariste, qui mettaient en place des industries capitalistes et une classe ouvrière, un rôle qui serait dénoncé aujourd’hui à gauche comme « néocolonialiste ». Au contraire, cet impérialisme des puissances occidentales en Russie a été décisif dans la réussite de la révolution bolchevique, sans industries pas de classe ouvrière, sans classe ouvrière pas de révolution. »

En bref, plus le capitalisme progresse, plus l’impérialisme recule, plus la classe ouvrière sera à même de jouer son rôle révolutionnaire, et le plus tôt on reconnaît cela, en écartant toute forme de populisme et de nationalisme, plus efficace sera la lutte pour le socialisme. Le point de départ d’une analyse juste doit être, selon Warren, la reconnaissance qu’une position progressiste est celle qui permet l’avancée des forces productives, tandis qu’une position réactionnaire (le luddisme par exemple, on pense à un José Bové aujourd’hui qui s’en réclame) retient le développement des forces productives. La lutte politique doit partir de « la réalité effective… les forces qui existent réellement et sont actives, en se basant sur la force particulière qu’on croit progressiste et en la renforçant jusqu’à la victoire », selon la formule de Gramsci (5), que Sender rapproche de Warren.

Sur la forme, l’ouvrage a tendance à abuser des notes de bas de page, parfois plus importantes que le texte : pages 200 et 201 par exemple, sur l’inégalité des revenus, elles occupent les 9/10e de la page ! Il ne reste qu’un texte de quelques lignes en haut… On pense à l’amusante autobiographie de P.G. Wodehouse (6), qui commence par dire son horreur des notes tout en les multipliant à dessein ! Là aussi, elles sont trop fréquentes et nuisent à la lecture, on est constamment interrompu, le temps qu’on prenne connaissance d’une note, on revient au texte en ayant perdu le fil du raisonnement… On peut regretter aussi des redites, des thèmes récurrents tout au long de l’ouvrage, mais cela tient sans doute au fait qu’il s’agit d’un livre posthume, avec des textes rassemblés ici et là dans ses écrits, et présentés sans la cohérence que seul l’auteur aurait pu apporter. Le style par contre est remarquable, on a dit souvent de Marx qu’il était plus un écrivain lyrique qu’un économiste, et son écriture est véritablement flamboyante – le Manifeste par exemple est non seulement un grand livre politique, philosophique et historique, mais c’est aussi une œuvre d’art, un long poème, avec toutes ses formules hallucinantes qui sont encore gravées dans nos mémoires -, et Warren reprend cette tradition. Ses tournures sont percutantes, ses formules vont droit au cœur des problèmes, il a une faculté à discerner l’essentiel, et bien sûr il parle tout sauf la langue de bois, le jargon habituel des auteurs marxistes ou tiers-mondistes est totalement absent de son ouvrage. Bien avant le politiquement correct et sa contestation, il met carrément les pieds dans le plat avec une remise en cause radicale et iconoclaste de la pensée dominante.

Le livre a eu un retentissement considérable dans le monde anglo-saxon, il a contribué à remettre en cause les théories tiers-mondistes et à changer le regard sur le développement des pays pauvres.

Warren résume lui-même les points principaux de son livre :

Sur la première partie, théorique :

1) Les réalisations du capitalisme ne doivent pas être négligées, le capitalisme libère la créativité individuelle et organise la production grâce à une division du travail poussée. L’accent mis sur le rôle du capitalisme dans le progrès humain forme la base de la critique du romantisme anticapitaliste. La critique socialiste du capitalisme n’est pas morale, ni a-historique, une idéologie socialiste doit être distinguée d’une idéologie anticapitaliste.

2) Il y a un lien important entre le capitalisme et la démocratie parlementaire, ou bourgeoise, qui fournit le meilleur environnement pour les luttes socialistes. Le capitalisme sert de pont vers le socialisme.

3) C’est Lénine qui le premier a effacé du marxisme l’idée que le capitalisme pourrait être un instrument du progrès social dans les sociétés précapitalistes et que l’impérialisme en fait retardait ce progrès. Le livre détaille les critiques qu’on peut faire à la thèse léniniste. L’adhésion des marxistes à ces thèses a été officialisée au VIe congrès de l’Internationale communiste en 1928. Les théories néomarxistes, radicales, dépendantistes, tiers-mondistes, plus récentes, ne font que reprendre ces thèses, ce ne sont que des versions ultérieures de L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme. Le concept de néocolonialisme ne faisant que transférer cette analyse dans le contexte de la décolonisation.

Sur la seconde partie, empirique :

1) Les pays du tiers monde se sont développés sur la voie du capitalisme, en modernisant leur agriculture et en s’industrialisant, contrairement aux thèses néomarxistes en vigueur.

2) La colonisation directe, loin d’avoir empêché la naissance d’un capitalisme autochtone, a agi comme un instrument puissant de changement social, stimulant le capitalisme local, beaucoup plus rapidement que par n’importe quelle autre voie concevable, à la fois en détruisant les systèmes précapitalistes et en implantant les premiers éléments du capitalisme. Bien qu’apporté de l’extérieur, le capitalisme s’est enraciné et s’est développé de façon autonome et vigoureuse, selon sa dynamique propre.

3) Les relations économiques internationales, notamment les échanges et les mouvements de capitaux (on parlerait aujourd’hui de mondialisation), favorisent cette dynamique. La répartition du pouvoir économique mondial change en faveur des pays du tiers monde. Nous sommes, dans une ère d’impérialisme déclinant et d’avancée du capitalisme.

L’emploi de la force

Les thèses de Warren peuvent sembler peu politiquement correctes ou occidentalocentristes, comme celles de Marx et Engels d’ailleurs, mais il n’en a cure, et ce qu’il écrivait il y a trente ans prend une résonance particulière aujourd’hui :

« Il n’y a aucun besoin pour les marxistes d’accepter l’idée que toutes les sociétés se développent à la même allure et peuvent réaliser les mêmes réussites à n’importe quelle époque. D’un mérite encore plus faible est la proposition alternative : que juger des autres sociétés à travers « nos » standards est ethnocentrique (ou eurocentrique) et trahit une arrogance déplorable et une insularité. La première affirmation est factuellement fausse, la seconde implique logiquement l’abandon de toute conception de progrès humain. Pas plus que les marxistes n’ont besoin de pinailler sur l’idée que le progrès requière parfois l’usage de la force. Marx lui-même, s’opposant à Proudhon et son approche sentimentale de l’analyse historique*, développait avec justesse l’idée que la société la plus progressiste de son temps (les États-Unis) reposait sur l’esclavage, et lui et Engels, bien qu’avec réticence, optèrent pour l’industrialisation bismarckienne de l’Allemagne plutôt que pas d’industrialisation du tout. La force, surtout la force militaire, figure parmi les caractéristiques les plus courantes des relations entre sociétés différentes et nations au XIXe siècle, y compris dans les sociétés africaines et asiatiques dans leurs rapports entre elles. […] Le problème ici n’est pas un problème moral, il s’agit plutôt de la perspective historique à adopter pour évaluer la contribution, s’il y en a une, du colonialisme sur le progrès de l’unité humaine et la réalisation des capacités humaines. L’application rétrospective, partiale et discriminatoire des principes moraux actuels à des périodes historiques précédant largement l’épanouissement de la culpabilité occidentale ne sert qu’à obscurcir à la fois le caractère subjectif et objectif des effets du colonialisme moderne. En bref, si l’analyse marxiste doit se débarrasser du germe de la mythologie nationaliste et de la mauvaise conscience, elle doit commencer sur le terrain ferme des effets plutôt que des motivations. »

* La différence entre le socialisme utopique et le socialisme scientifique résidait justement dans l’idée du second de la certitude sombre que le progrès avait toutes les chances d’être douloureux. Ne sont-ils pas d’accord là-dessus ?

I Lénine et les néomarxistes

L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme, Lénine, 1916

Le capitalisme, selon Lénine, est devenu monopoliste au début du XXe siècle, il atteint son stade final de maturité (over-ripe), il ne peut plus innover, faire jouer la concurrence, les niveaux de vie des masses ne peuvent plus s’élever, il n’y a plus de champ pour l’investissement sur place, il lui faut donc trouver ailleurs des débouchés profitables pour ses capitaux excédentaires, d’où l’impérialisme, la rivalité entre les grandes puissances pour se tailler de tels débouchés. Warren résume la thèse d’une formule : « la stagnation chez soi expliquait l’impérialisme au dehors » (Stagnation at home meant imperialism abroad). Pour Lénine, l’impérialisme est une relation économique (donc sans la nécessité d’un contrôle politique comme dans le colonialisme), gouvernée par la nécessité de l’exportation de capital, trait dominant de la nouvelle étape du capitalisme.

Toutes ces thèses ont été démenties : la stagnation du capitalisme ne s’est bien sûr pas confirmée ; les capitaux se dirigeaient principalement vers d’autres pays riches au début du XXe siècle (ce qui est toujours le cas actuellement), et non vers les pays pauvres ou colonisés ; le fait que les placements rapportaient des revenus élevés, selon Lénine, qui étaient ensuite rapatriés, pouvait difficilement aboutir à une réduction de l’excès de capitaux dans les métropoles.

Lénine affirme que « dans l’ancien capitalisme, quand la concurrence libre prévalait, l’exportation de marchandises était l’aspect essentiel des relations internationales. Dans le capitalisme moderne, là où dominent les monopoles, l’exportation de capitaux devient l’aspect essentiel. » Rien n’est plus faux, pour notre auteur, car les exportations de marchandises ont connu un boom spectaculaire, bien plus rapide que celles de capitaux, et cela n’a pas cessé : « entre 1874 et 1914 le commerce extérieur est devenu plus important que les placements étrangers, dans les trois pays dominants, l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne, les seconds représentaient un dixième du premier, et augmentaient moins vite » (Kuznets, cité dans l’ouvrage).

Warren détruit ensuite une par une toutes les affirmations du livre :

1. La Grande-Bretagne a prêté tout au long du XIXe siècle, et pas seulement dans sa phase moins concurrentielle, ou « mûre ». Les périodes de prospérité voient des prêts massifs à l’étranger, pas seulement celles de stagnation ou ralentissement.

2. Les investissements directs étrangers (IDE) de l’époque n’ont pas subi une accélération au début du XIXe siècle ou à la fin du XXe, les mêmes tendances se poursuivent. Selon Kuznets, le taux de croissance des prêts à l’étranger était plus élevé entre 1820 et 1870 qu’entre 1870 et la guerre.

3. La partition du monde, présentée comme une conséquence du processus économique de placements à l’étranger, précède ce processus, elle date des années 1860-1880. Elle est déjà faite quand les mouvements de capitaux se mettraient à s’accélérer, selon Lénine.

4. La France n’est pas un pays de capitalisme concentré, mais bien concurrentiel à l’époque, et c’est pourtant le second exportateur de capitaux.

5. Les crédits et les mouvements de capitaux internationaux suivent, accompagnent, sont liés aux exportations/importations de marchandises, ils ne leur sont pas opposés, comme le soutient Lénine.

6. Enfin, la plupart des pays impérialistes de la période, comme le Japon, la Russie, les États-Unis, l’Italie, le Portugal et l’Espagne, sont des importateurs nets de capitaux, soit l’inverse des affirmations de Lénine.

Le livre n’est ainsi qu’une ébauche, rédigé dans la hâte, pendant la grande guerre, alors que Lénine était en exil en Suisse (7), dans le but politique d’expliquer aux masses que le conflit était la conséquence du capitalisme (rivalités impérialistes d’un capitalisme épuisé) et qu’il fallait renverser au plus vite ce système. Il est déjà dépassé, obsolète, au moment de sa publication, en 1919, assure Warren. On peut se demander si son succès, et aussi celui de sa descendance (toute l’analyse tiers-mondiste qui va s’épanouir après la deuxième guerre), n’est pas dû davantage à la réussite fantastique de Lénine au plan politique (la révolution, la fondation de l’URSS, les mouvements révolutionnaires à travers le monde), qu’à ses qualités propre (8), puisqu’il est infirmé par les faits pratiquement sur tous les points qu’il avance. D’ailleurs comme le dit un autre marxiste grand analyste de l’impérialisme, Giovanni Arrighi : « Une des caractéristiques fondamentales du paradigme de Lénine est la subordination des exigences scientifiques aux besoins de l’activité politique. »

En réalité, loin d’être le produit d’un capitalisme décadent, « en état de décomposition », ne trouvant pas de débouchés chez lui pour ses investissements, faute de « vigueur », l’impérialisme est le produit de « jeunes et vigoureuses économies capitalistes », émergentes sur la scène mondiale et se livrant à une concurrence nationaliste. D’ailleurs un siècle après, on le voit avec clarté, le dynamisme du capitalisme est loin d’être éteint, la mondialisation et les progrès techniques actuels en sont les témoins. L’idée de Lénine d’un capitalisme moribond au début du XXe siècle, « en état de pourrissement avancé », était étayée par les points suivants : stagnation technique, échec du développement agricole, faible croissance, incapacité à élever davantage le niveau de vie des masses (9). Autant de points qui se sont révélés totalement faux. L’agriculture a progressé de façon extraordinaire, justement dans les années 1880-1890, les nivaux de vie ouvriers se sont élevés (d’où le succès du révisionnisme social-démocrate d’un Bernstein, dès les années 1900 (10)), la croissance s’est accélérée (même durant l’entre-deux-guerres incluant les dix années de dépression la croissance moyenne a été plus forte que dans la période 1870-1914), et le plus énorme, dans la myopie de Lénine sur l’évolution du capitalisme, c’est la deuxième révolution industrielle, basée sur de nouvelles technologies, l’application institutionnalisée et systématique de la science à l’industrie, qui a justement lieu à cette époque.

Dans L’Impérialisme, Lénine fait quelques allusions obligées à la vision traditionnelle de Marx, sur le rôle du capitalisme dans les pays en retard, mais il introduit une première révision en parlant d’un capitalisme parasitaire, se livrant au pillage, d’un capitalisme financier et de ses manipulations (cf. les discours actuels de la gauche, l’extrême gauche et les altermondialistes sur la spéculation financière qui prendrait la place des activités productives). L’impérialisme, au lieu d’être le vecteur de la modernisation capitaliste, devient un obstacle au développement des pays pauvres, thèse reprise unanimement par la gauche ensuite.

Lénine est aussi le premier à développer l’idée que les classes ouvrières des pays occidentaux développés sont les bénéficiaires du pillage colonial, et donc sont peu à peu corrompues et prêtes aux compromis, au réformisme, alors que les catégories exploitées dans les pays en retard sont davantage capables de faire la révolution. Et aussi que le nationalisme dans ces pays peut être un axe de la révolution, parce que l’expulsion des impérialistes passe par l’affirmation d’une identité nationale. Une des grandes questions du mouvement marxiste au XXe siècle est ainsi déjà abordée : est-ce que les intérêts des classes ouvrières au Nord et au Sud sont convergents, donc il y a solidarité internationale, ou bien divergents, opposés, donc il ne faut plus compter sur cette solidarité internationale et le mouvement révolutionnaire devient national. Ces thèmes sont discutés dès les années 1920.

Évolution du Komintern après Lénine

Le premier Congrès de l’Internationale communiste en 1919 reste fidèle à la vision marxiste orthodoxe :

« L’émancipation des colonies n’est possible qu’en conjonction avec l’émancipation de la classe ouvrière du centre. Les ouvriers et paysans, non seulement de l’Annam, de l’Algérie et du Bengale, mais aussi de Perse et d’Arménie, n’auront la possibilité d’une existence indépendante que lorsque les travailleurs de France et d’Angleterre auront renversé Lloyd George et Clemenceau et pris le pouvoir d’État entre leurs propres mains. »

Mais dès le IIe congrès, en 1920, les positions changent. Des représentants de pays asiatiques sont là, et ils ne sont pas disposés à attendre pour leur libération une révolution hypothétique à l’ouest. L’accent eurocentrique du premier congrès est abandonné. La révolution dans le monde colonial devient une position centrale dans les thèmes développés. Le représentant indien notamment, M.N. Roy, face à Lénine, défend l’idée que la priorité devrait être donnée aux luttes anti-impérialistes des peuples d’Orient, par rapport aux ouvriers des pays industrialisés, parce qu’aussi longtemps que les profits coloniaux leur bénéficieraient également, à travers des niveaux de vie élevés, il ne fallait pas attendre d’eux une grande vigueur révolutionnaire… Leur militantisme était sapé par les gains de l’impérialisme, coupez ces gains par l’indépendance des colonies, vous gagnerez sur les deux tableaux.

Lénine était réticent face à ces thèses, car il gardait présent à l’esprit la théorie marxiste orthodoxe selon laquelle la révolution viendrait d’un état d’avancement ultime du capitalisme industriel, et pas de pays précapitalistes et préindustriels. En plus, selon l’analyse marxiste, la révolution dans ces pays devait d’abord venir de la bourgeoisie, prenant le pouvoir sur les classes féodales. Lénine soutenait ainsi que la révolution en Orient dépendait des classes bourgeoises ou proto-bourgeoises (paysans) et que leur fonction sociale était de créer des États-nations, exactement comme dans les révolutions européennes du XIXe siècle et des luttes contre l’absolutisme féodal. La complication apportée par le contrôle impérialiste ne changeait pas ce problème de façon significative. La classe ouvrière en Asie était infime et illettrée, peu susceptible d’orchestrer une révolution. Lénine constatait que les efforts pour installer un parti communiste en Inde avaient échoué complètement. Autrement dit, il n’y avait pas d’alternative à des révolutions bourgeoises et un leadership bourgeois temporaire sur les mouvements de libération. Même s’il admettait que la classe paysanne devait participer à ces luttes, puisque le problème numéro 1 était la domination par une oligarchie terrienne.

La ligne du Congrès aboutit donc à conseiller une alliance avec les forces bourgeoises et paysannes, pour renverser la domination des grands féodaux. Mais cette alliance n’a jamais fonctionné dans la réalité, les forces bourgeoises se méfiant des partis communistes, et de leur affirmation théorique qu’ils se débarrasseraient d’elles par la suite, et bien souvent on a assisté à des massacres de communistes, comme celui relaté en Chine par Malraux dans La Condition humaine (1927).

L’idée que les pays en retard pourraient éviter la phase capitaliste dans leur évolution est cependant présente au Congrès de 1920, et Lénine et Roy s’entendent sur ce point. Grâce à l’appui de la Russie bolchevique, ces pays pourraient faire l’économie du capitalisme et passer directement au socialisme. Il s’agit d’une extension de la notion déjà présente chez Marx et Engels que la Russie aussi pourrait faire l’économie du capitalisme industriel, à la condition que la révolution ait lieu dans les pays de capitalisme avancé, à l’ouest, et que la classe ouvrière victorieuse en France, en Angleterre, en Allemagne, soutienne la révolution russe.

Par la suite, avec le IIIe congrès, l’échec des révolutions en Occident, le début de la NEP (1921), Lénine applique sa tactique d’un pas en arrière et passe des accords avec les impérialistes, la Grande-Bretagne en Asie par exemple, pour ne pas nuire à leurs intérêts réciproques, ne pas susciter le nationalisme musulman dans les zones contrôlées par les Soviets ou par les Britanniques. Les territoires étaient limitrophes et un dilemme se présentait de plus en plus entre la sauvegarde de la révolution à l’intérieur (qui impliquait les compromis avec la puissance dominante, la Grande-Bretagne) et l’idéal de la révolution mondiale (qui requérait le soutien aux mouvements anti-impérialistes).

Plus tard, bien sûr, Staline tranchera avec le thème de la Révolution dans un seul pays, contre Trotski et sa Révolution permanente (et mondiale), et l’URSS, pour se consolider, mettra un terme temporaire à son appui aux mouvements révolutionnaires dans les colonies ou pays dominés. Mais à l’époque, dans les années 1920, le débat n’est pas tranché. La théorie de l’impérialisme de Lénine soutenait que le système capitaliste reposait sur l’exploitation des pays pauvres, il fallait donc appuyer les luttes anti-impérialistes pour affaiblir le système capitaliste mondial. L’appui à ces luttes ne semblait pas encore en contradiction avec la survie du régime, au contraire, en affaiblissant le capitalisme dans les pays développés (grâce aux mouvements de libération nationale dans les colonies), on renforçait le régime soviétique. L’appui aux rébellions nationalistes dans le monde était donc à l’ordre du jour, et cela renforça naturellement l’idée, déjà présente dans l’œuvre de Lénine, que l’impérialisme était rétrograde, ne jouait aucun rôle progressif, comme le disait la théorie marxiste orthodoxe, et cette idée s’affirma dans les congrès successifs. Selon les mots de Warren :

« La théorie léniniste de l’impérialisme, avec son accent sur le vol, l’exploitation et le parasitisme, et sa dénonciation du pillage occidental dans les pays dominés, était parfaitement adaptée aux besoins psychologiques et aux nécessités politiques des nationalistes du tiers monde. »

Le IVe congrès en décembre 1922 met davantage l’accent sur le rôle révolutionnaire des mouvements anti-impérialistes dans les pays colonisés : « le jeune prolétariat des colonies doit combattre pour une position indépendante dans les mouvements de libération nationale et devenir leur force motrice. » Le Ve congrès en 1924 aborde peu les questions de l’impérialisme, et c’est le VIe en 1928 (ce dernier après la catastrophe en Chine, l’écrasement de la rébellion à Shanghai) qui mène une discussion plus large sur les questions coloniales et proclame finalement l’effet retardateur de l’impérialisme dans le développement économique des pays pauvres :

« Le Komintern jette à l’eau tous les thèmes du marxisme classique, encore présentées comme une référence formelle dans le livre de Lénine, et affirme à la place que l’impérialisme retarde à la fois l’industrialisation, et aussi plus généralement le capitalisme et le développement des forces productives dans les pays dominés. Les résolutions de ce congrès formalisèrent la soumission de l’analyse marxiste de l’impérialisme aux besoins de la propagande bourgeoise anti-impérialiste. » (Warren, p. 107)

En outre, suite à l’abandon de l’espoir d’une révolution en Europe de l’Ouest, le régime soviétique cherche un appui auprès des mouvements nationalistes et indépendantistes en Asie et en Afrique, et trouve là une raison supplémentaire pour maintenir la théorie d’un impérialisme source de retard et réactionnaire. Le marxisme va peu à peu se transformer d’un mouvement pour le socialisme démocratique des classes ouvrières dans les pays développés (position retenue seulement par les révisionnistes en Occident, le SPD par exemple), en un mouvement de modernisation dans les pays en retard de la planète, un mouvement pour l’indépendance, contre l’impérialisme, pour le socialisme réel dans les pays du Sud. Tous les thèmes repris par le tiers-mondisme après la guerre :

« La distinction entre révolution bourgeoise-démocratique et révolution socialiste dans le tiers monde s’estompe, également la distinction entre les luttes anti-impérialistes et les luttes anticapitalistes ou socialistes, et on assiste à la naissance du concept d’une voie non-capitaliste pour le développement. » (p. 109)

Après la guerre, l’analyse marxiste de l’impérialisme

Il devient courant après la guerre d’expliquer que le retard et le sous-développement des pays qu’on regroupe maintenant sous l’étiquette « tiers monde » sont dus à la colonisation et à l’impérialisme, puis au néocolonialisme, et enfin au marché mondialisé, dans une explication de type conspirationniste. Les plus connus des auteurs qui ont popularisé ces thèses, bâtissant à partir de Lénine, sont Paul Baran, Paul Sweezy, Henry Magdoff, André Gunder Frank, Samir Amin, Theotônio Dos Santos, Osvaldo Sunkel, Fernando Henrique Cardoso, Raúl Prebisch, Celso Furtado, Immanuel Wallerstein, Ernesto Laclau, Nicos Poulantzas, etc. La rencontre de l’intelligentsia tiers-mondiste dans les pays riches avec les mouvements nationalistes dans le tiers monde caractérise aussi la situation d’après-guerre. Pour tous ces auteurs, l’indépendance politique est un leurre, qui ne peut masquer la poursuite de la domination, une idée contestée par Warren :

« L’affirmation que l’indépendance politique n’a pas fondamentalement changé la relation d’exploitation et/ou de contrôle entre le centre et la périphérie a fourni le moyen de prolonger la théorie léniniste de l’impérialisme dans la période postcoloniale. L’idée est que les effets négatifs de l’impérialisme sont indépendants du contrôle politique, ce qui laisse la porte ouverte à l’affirmation que les forces impersonnelles du marché mondial (capitaliste) ont des effets tout aussi négatifs. Dans la version courante, ces effets sont attribués principalement à une manipulation de type semi-conspirationniste des grandes firmes et des organisations internationales, et au chantage (souvent caché) des États impérialistes eux-mêmes. Cette approche non seulement facilite la transition à la notion que le marché mondial est la source de l’écart entre le centre et la périphérie, mais aussi donne au concept du (de) marché mondial une aura sinistre et permanente aux yeux de la gauche petite-bourgeoise, tout cela en étrange contradiction avec l’analyse fondamentalement optimiste de Marx sur les effets de la mondialisation. (11)»

Il critique en outre la thèse de l’impossibilité du développement dans le cadre du capitalisme mondial, l’idée que ce dernier ne puisse produire que du sous-développement. Warren considère que l’approfondissement du sous-développement est un mythe et que tous les faits montrent le contraire. Ceci est exprimé dans les années 1970, à la pleine époque de la domination sans partage des idées tiers-mondistes :

« Il n’y a aucune évidence d’un processus de sous-développement dans les Temps modernes et la période contemporaine, et particulièrement depuis l’impact de l’Occident sur les autres continents. Les faits montrent plutôt l’inverse, qu’un processus de développement a eu lieu au moins depuis la révolution industrielle anglaise, qui s’est accéléré depuis, et en comparaison de n’importe quelle autre période. Et ceci a été le résultat direct de l’impact de l’Occident, de l’impérialisme.

Ce point peut être facilement illustré. Les définitions du sous-développement qui ne le décrivent pas simplement comme le retard par rapport aux pays développés, mettent presque invariablement l’accent sur des faits comme le chômage de masse, le sous-emploi chronique, les bidonvilles, la surpopulation, les pressions sur la terre, etc. Tous ces maux, cependant, viennent de la croissance démographique – moins d’enfants mourant avant l’âge de cinq ans et plus d’adultes vivant plus longtemps qu’auparavant – ce qui est l’indicateur le plus fondamental d’une amélioration dans les conditions de vie, apportée précisément par l’impact de l’Occident à travers l’introduction impérialiste des transports modernes, de l’hygiène, de la médecine, et du stimulant général aux forces productives (permettant une meilleure alimentation).

Le fait est que l’Occident ne s’est pas industrialisé pendant que le reste du monde restait immobile, pas plus que cette industrialisation n’a retardé son développement. Mais plutôt que l’industrialisation de l’Occident depuis la fin du XVIIIe siècle a initié puis accéléré la modernisation dans le reste du monde, qui sinon serait resté stagnant. L’expansion économique à l’Ouest a suscité dans le monde non-occidental un processus de modernisation auquel son propre développement interne ne l’avait pas jusque-là préparé. Il y eut trois aspects principaux de cette impulsion : destruction des cultures prémodernes et de leurs modes de production ; éveil de nouvelles aspirations ; implantation d’éléments de la civilisation moderne, à la fois culturels et économiques. En vérité, le nationalisme a fusionné ces trois éléments, combinant les forces émotionnelles libérées par une rupture traumatisante avec le passé et les aspirations engendrées par les réalisations occidentales. » pp. 113-114

II Le développement capitaliste du tiers monde

Les deux premiers chapitres de la deuxième partie abordent les thèses néomarxistes, dépendantistes, tiers-mondistes, radicales, structuralistes, etc., qui insistent sur trois aspects du « développement du sous-développement » : le pillage du tiers monde (12), la division internationale du travail, le maintien de modes de production précapitalistes.

L’idée d’un pillage du surplus provient selon notre auteur d’une confusion entre les flux nets de capitaux rapatriés et les gains totaux des investissements réalisés. Pour qu’il y ait appauvrissement, il faudrait montrer qu’il y a un drainage absolu du surplus, ce qui n’est pas le cas, il y a rapatriement de capitaux, mais également hausse des revenus sur place, emplois créés, hausse des recettes fiscales, accumulation du capital physique, formation de main d’œuvre, transfert de connaissances et de techniques, etc., sinon les pays pauvres n’essaieraient pas d’attirer les IDE. Pour un marxiste, les IDE sont un moyen d’accroître les capacités de production (cf. Lénine attirant Ford en URSS au début des années 1920), un moyen de renforcer et de diversifier l’économie, donc d’accroître à long terme son indépendance économique. Même si l’une des parties gagne plus, cela ne veut pas dire que l’autre se soit appauvrie, les deux peuvent gagner, même si les gains sont inégalement répartis, et pas nécessairement à l’avantage des méchantes multinationales… L’exploitation capitaliste, en théorie marxiste, est compatible avec (et est même la condition de) l’avancement des forces productives. Comme le rappelait Joan Robinson, contemporaine de Keynes, « le malheur d’être exploité par les capitalistes n’est rien à côté du malheur de ne pas être exploité par les capitalistes (13) ».

La DIT, vue comme une conséquence de l’impérialisme, la spécialisation sur des matières premières qui empêche l’industrialisation du tiers monde, à travers les effets retardataires du secteur primaire comparé au secteur secondaire, et les effets de la détérioration des termes de l’échange, représentent le deuxième argument tiers-mondiste. Mais il est absurde, selon Warren, pour diverses raisons. La première est que les pays du Sud, qui ne sont pas passés par une révolution industrielle, pourraient difficilement commencer par exporter des produits manufacturés, ils doivent nécessairement le faire avec des produits primaires.

La deuxième est que l’exportation de produits primaires n’est nullement un obstacle au développement économique, comme les cas du Danemark, de la Nouvelle Zélande, de l’Australie, du Canada, des États de la prairie aux États-Unis, de l’Argentine (avant que Perón se mêle de détruire son économie), du Chili actuellement, l’ont montré.

Par ailleurs, l’existence de marchés considérables avec une demande élevée de produits primaires a été une aubaine pour les pays producteurs, car leur marché interne n’aurait jamais pu absorber une telle production, une aubaine dont un pays comme la Grande-Bretagne ne pouvait guère profiter au moment de la révolution industrielle, il s’agit d’un énorme débouché pour le surplus (le fameux Vent for Surplus d’Adam Smith), qui peut être illustré ainsi : que ferait un pays comme l’Arabie saoudite de tout son pétrole s’il n’y avait pas eu les révolutions industrielles, et en particulier la deuxième ? Pense-t-on une seconde qu’elle pourrait le consommer avec ses dix millions d’habitants, s’en servir pour faire tourner des industries diversifiées ? Évidemment non, sans les révolutions industrielles en Europe, l’Arabie serait restée un vaste désert de bédouins misérables.

La quatrième est que la dégradation des termes de l’échange (produits primaires vs produits manufacturés) a justement été le facteur qui a incité les pays du Sud à diversifier leurs exportations.

Un dernier argument est que cette diversification a été réussie, et que les pays en développement (PED) exportent maintenant pour les trois quarts des produits manufacturés. Il n’est donc pas nécessaire de discuter d’un problème qui n’existe même plus. Warren avait vu juste sur tous ces points, dès les années 1970. Voir en particulier la page 151 où il constate les débuts de la spectaculaire diversification des exportations du tiers monde, à une époque où peu prévoyaient cela.

La réponse des néomarxistes a été que la nouvelle DIT est tout aussi défavorable aux PED que l’ancienne, car ils ne maîtrisent pas les technologies de pointe, et qu’on s’est simplement déplacé sur un axe différent de la spécialisation. Mais dans la mesure où la structure des exportations devient à peu près la même au Nord et au Sud, et que les pays asiatiques et latino-américains sont de plus en plus créateurs de technologie, cet argument apparaît plus comme une ultime ligne de défense qu’autre chose, une ligne de défense très faible de gens qui préfèrent s’accrocher à des théories dépassées et infirmées par l’évolution des faits plutôt qu’admettre qu’ils se sont trompés.

Maintien de modes archaïques de production

L’impérialisme, s’alliant avec une minorité féodale, une oligarchie terrienne, empêche l’éclosion d’une bourgeoisie autonome locale, dynamique et industrielle, ou favorise la domination d’une bourgeoisie compradore (achetée) peu intéressée au progrès économique, bénéficiant des miettes d’une plus-value extorquée sur place par les firmes et les États impérialistes.

Warren rejette là-aussi cette partie qui semblerait pourtant la critique la plus convaincante puisque tant d’éléments semblent corroborer cette vision d’une élite profiteuse, entretenue par les intérêts étrangers (cf. Bongo et sa famille, au Gabon), et fort peu soucieuse du développement du pays. Pourtant sur ce point son analyse est également visionnaire, avec le recul de trente années. Tout d’abord, il refuse cette façon de voir comme étant antimarxiste, en effet Marx considérait que les forces dissolvantes du capitalisme dans n’importe quelle société n’auraient aucun mal à se débarrasser des tendances conservatrices. Il donne une image saisissante du processus, celle d’un fleuve dont les courants et tourbillons construisent des obstacles, finalement emportés par la pression générale. Toute une série de niches de conservatisme et de secteurs retardataires ne sont que des manifestations des déséquilibres liés au développement capitaliste lui-même, par définition chaotique : « la stagnation temporaire d’un secteur pouvant même être la condition de l’avance rapide d’un autre ». Comme le dit Lénine dans une formule fameuse, que Warren aurait pu citer ici, « le développement capitaliste, disproportionné, spasmodique, fiévreux, ne doit pas être pris pour une absence de développement. »

Enfin, parce que l’observation du tiers monde montre justement l’apparition de bourgeoisies dynamiques, la transformation d’oligarques de la terre en capitaines d’industrie, la montée de classes moyennes tout à fait comparables à celles qui sont apparues au XIXe siècle en Europe. Warren note par exemple que « la vision selon laquelle l’impérialisme a aidé à maintenir des systèmes féodaux ou semi-féodaux contre la poussée d’une bourgeoisie montante (et potentiellement industrialisante) est largement démentie par le fait qu’on constate une volonté quasi générale des classes féodales à se transformer, au moins partiellement, en capitalistes industriels lorsque les conditions sont mûres. » On pense qu’il écrivait ces lignes vers 1975-77, et qu’aujourd’hui cela est partout vérifié. Il suffit de constater qu’un pays comme le Brésil s’est rempli d’entrepreneurs d’industrie dynamiques, d’une classe moyenne bourgeonnante, et que les anciens latifundistes – la classe des grands propriétaires terriens oisifs, vivant selon l’image bien répandue dans le luxe des capitales ou en Europe des gains de leurs immenses domaines mal gérés et sous-exploités -, s’y sont transformés en exploitants agricoles dynamiques et ont fait du pays le deuxième exportateur agricole mondial.

Les théories dépendantistes

L’affirmation basique des théories radicales, néomarxistes, dépendantistes, sur le développement du tiers monde est que le développement d’un côté et le sous-développement de l’autre sont les deux facettes d’un même système, le capitalisme global :

« Le développement des pays du centre est la conséquence du sous-développement des pays de la périphérie ; le sous-développement des pays de la périphérie est la conséquence du développement des pays du centre. » (Dos Santos) « Quand les économies d’un groupe de pays sont conditionnées par le développement et l’expansion d’un autre groupe, c’est la relation de dépendance. Des relations d’interdépendance deviennent des relations de dépendance quand certains pays ne peuvent se développer qu’en réflexion de l’expansion des pays dominants. » (ibid.)

L’idée que les pays du tiers monde sont des « économies-reflets » qui ne font que reproduire avec retard la situation économique du cœur capitaliste mondial, formé par les pays développés, en Europe occidentale, en Extrême Orient (Japon) et en Amérique du Nord (États-Unis/Canada), est au centre de la croyance dépendantiste. On peut voir cela comme une locomotive tirant des wagons, ou s’arrêtant avec ses wagons. Il y a cependant un problème avec cette théorie quand on s’aperçoit que les wagons vont plus vite que la locomotive, comme cela a été le cas pour l’Amérique latine et surtout l’Asie depuis trente ans…

Warren ne voit dans la théorie dépendantiste qu’une « mythologie nationaliste », remplie de contradictions et d’erreurs :

1- Elle est tout d’abord statique, en ce sens qu’elle ne prend pas en compte la possibilité que la dépendance puisse changer, se réduire, ce qui s’est justement vérifié par la suite. Tous les indicateurs depuis les années 1960 montrent un contrôle croissant des PED sur leurs affaires, comme par exemple la négociation des IDE ou le développement des joint-ventures (entreprises à capital mixte, national/étranger). La répartition du pouvoir économique mondial est devenue moins concentrée sur les pays riches, plus éparpillée, avec la montée des pays émergents.

2- La relation centre/périphérie, avec un centre dominant, est critiquable dans la mesure où le centre change, par exemple la Chine dominait l’économie mondiale avant la révolution industrielle, elle peut très bien la dominer à nouveau au XXIe siècle.

3- Les relations de dépendance peuvent être aussi inverses, le centre dépendant de la périphérie, pour ses matières premières, par exemple énergétiques, ou ses biens alimentaires, ou ses produits manufacturés courants. En fait, ce qu’on constate, comme le signale déjà Warren, c’est une interdépendance croissante. Le phénomène de mondialisation actuelle qu’il annonce était déjà bien sur les rails dans les années 1960-1970 du fait de la croissance plus rapide des échanges que de la production mondiale pendant la période des Trente glorieuses, phénomène qui s’est poursuivi depuis.

4- L’approche dépendantiste défend l’idée d’un impérialisme monolithique et minimise les options des pays du tiers monde ; elle transforme le pouvoir économique en pouvoir politique. Les multinationales ne sont pourtant pas un groupe tout puissant et uni, par exemple, mais une variété d’entreprises différentes qui ont des pouvoirs économiques, mais beaucoup moins de pouvoir politique. En outre, leurs pouvoirs sont surtout exercés pour se combattre l’une l’autre dans la compétition internationale, et elles l’exercent rarement en commun, ensemble, pour soumettre tel ou tel gouvernement.

5- On ne peut pas assimiler l’impérialisme et le marché mondial, comme le font les dépendantistes. Les pays du tiers monde ont des histoires différentes et ont abordé l’insertion dans le marché mondial avec des résultats très divers, le marché mondial n’est pas une entité dotée d’une volonté et d’un pouvoir précis, comme peut l’être un pays impérialiste.

6- La définition de la dépendance est tautologique, et pourrait s’appliquer à tous les pays, elle laisse dans l’ombre le fait qu’une dépendance externe peut être un facteur favorable au développement, alors que l’indépendance totale d’un pays isolé, autarcique, peut très bien signifier une misère noire pendant des lustres, comme au Libéria, en Afghanistan, en Centrafrique, au Tchad, au Niger, en Éthiopie ou en Somalie. Les pays les plus au contact de l’impérialisme, comme la Corée du Sud, la Côte d’Ivoire avant sa guerre civile, le Kenya, l’Inde, sont plus développés que les pays à l’écart, n’ayant été que peu atteints par la présence occidentale. Les pays les plus ouverts, où la part des échanges est la plus forte, comme aussi celle des IDE, sont les pays les plus prospères dans le tiers monde, ce qui est tout à fait conforme à la théorie ricardienne et post-ricardienne du commerce international, la spécialisation et l’insertion dans la DIT entraînent des gains économiques, qui se traduisent en croissance et en consommation accrues, en niveaux de vie plus élevés.

7- Les théories de la dépendance font l’hypothèse qu’en l’absence de contacts avec le centre et le marché mondial, l’Amérique latine ou les autres parties du tiers monde, auraient connu un développement plus rapide. Ceci est tout à fait improbable, quand on pense que l’Amérique latine était surtout handicapée par des structures institutionnelles et foncières issues de la colonisation ibérique, à la différence des structures anglo-saxonnes héritées par les États-Unis, le Canada ou l’Australie, plus favorables au développement capitaliste, de même qu’en Europe l’Espagne a connu un long déclin, en comparaison de l’Angleterre ou de la Hollande, du fait de ses institutions centralisées, absolutistes, hiérarchiques, corporatistes et bureaucratiques, freinant le progrès économique (voir North et alii, 2000, Veliz, 1994, Haber, 1997). Cela l’est encore plus pour l’Afrique subsaharienne, pratiquant encore pour sa plus grande partie des modes de vie néolithiques au XIXe siècle, du fait de son long isolement géographique, et qui sans le traumatisme de la conquête coloniale, serait restée dans la même condition. On ne saute pas d’un seul coup plusieurs millénaires d’évolution, à moins d’un violent choc extérieur.

8- Il est faux de dire que l’indépendance politique a été un facteur marginal, ne servant qu’à camoufler une dépendance économique à peu près inchangée. L’indépendance n’est pas un facteur anodin, elle a eu des effets considérables sur la maîtrise de leur économie et plus généralement de leur destin par les pays concernés. Il suffit de penser à tous les pays qui se sont volontairement coupés de l’économie mondiale (Madagascar, Guinée, Birmanie, Bénin, Éthiopie, Corée du Nord, etc.) pour avoir une illustration des possibilités de la politique, et des effets économiques catastrophiques de l’isolement.

9- L’idée de base des thèses dépendantistes sur le néocolonialisme, désigner un bouc-émissaire extérieur : « Ce n’est pas notre faute, c’est la domination des pays avancés capitalistes qui nous bloque, etc. », serait un facteur retardataire en soi, même si elle était vraie, ce qui n’est pas le cas. En effet, elle favorise l’essor des groupes petit-bourgeois populistes et nationalistes, qui obscurcissent l’analyse des partis représentant la classe ouvrière, en apportant un semblant de rationalité économique, renforcé par le prestige des intellectuels.

10- On pourrait ajouter les surprises politiques des dernières décennies, avec en particulier l’accession au pouvoir de représentants du courant dépendantiste en Amérique latine. Le plus éclatant est celui de Fernando Henrique Cardoso, une des icônes de ce mouvement dans les années 1960, devenu ministre de l’économie puis président du Brésil dans les années 1990 : il mène une politique libérale et conduit son pays à une autonomie économique toujours plus grande.

11- L’idée que les pays développés se sont enrichis par l’exploitation des pays pauvres, la richesse des uns venant de la pauvreté des autres, et inversement, est contredite par les points et les exemples suivants :

– Causes et effets inversés : c’est la révolution industrielle (fin XVIIIe siècle) qui est à l’origine du colonialisme (fin XIXe), par l’avance technique et économique obtenue par les pays européens, ce n’est pas le colonialisme qui a provoqué la révolution industrielle.

– Pays du tiers monde non colonisés : Afghanistan, Thaïlande, Iran, Éthiopie.

– Grandes puissances coloniales longtemps sous-développées : Turquie, Russie, Espagne, Portugal.

– Ex-colonies, pays développés : USA, Canada, Australie, Nouvelle-Zélande, Irlande, Corée du Sud.

– Pays développés n’ayant jamais eu de colonies : pays scandinaves, Suisse, Italie, Autriche, Allemagne.

La pensée de Warren est prophétique sur la plupart de ces points. En prenant le contrepied systématique des thèses tiers-mondistes, il annonce l’évolution ultérieure : le développement des pays du tiers monde, la diversification, la moindre dépendance, la maîtrise technologique croissante, le rôle des multinationales (avec maintenant des FMN du tiers monde investissant dans les pays développés, voir Mittal en France par exemple). Sur un exemple précis, il annonce exactement ce qui s’est passé, et un débat qui a pris une ampleur considérable récemment : l’interdiction du DDT a eu des effets catastrophiques dans les pays pauvres en laissant exploser la malaria (cas du Sri Lanka, page 180) et actuellement, depuis le début des années 2000, on tend à le réintroduire, les vies sauvées du paludisme étant bien plus importantes que les effets écologiques négatifs du produit.

Le dernier chapitre du livre décrit les progrès économiques d’après-guerre dans les pays pauvres. Warren nous rappelle d’abord l’état d’esprit de l’époque, à propos du tiers monde, un échec dérivant inexorablement vers la catastrophe, le fossé s’élargissant, la destruction des cultures, le « développement du sous-développement », la misère croissante, le chômage généralisé, l’épuisement des ressources, le mythe du développement (14), etc., etc. Il s’emploie ensuite à démontrer tous les progrès réalisés jusqu’à son époque, vers 1975, à mi chemin de la deuxième partie du XXe siècle. Des progrès très inégaux, très heurtés, très différents dans un ensemble « qu’on ne peut traiter comme un tout (15) » (p. 190). Le seul fait aujourd’hui qu’on entende de moins en moins ce vocabulaire (échec, catastrophe, extension de la misère, fossé croissant) montre que les faits ont finalement eu raison des mythes. L’Asie s’est développée à grande vitesse, un certain nombre de pays ont rejoint le niveau de vie du monde développé, l’Afrique semble sortir de sa stagnation dans les années 2000, l’Amérique latine contient deux des plus grandes nations industrielles de la planète, plus des réussites économiques notables, comme le Chili ou le Costa Rica, tous ces faits corroborent l’analyse de Warren, dans un monde dont il ne pouvait voir que les prémices. On se prend à penser en le lisant à la puissance de l’analyse marxiste, qui consiste à prendre en compte les faits, plutôt qu’à essayer de les éviter, comme l’ont fait les dérives populistes ou nationalistes de la pensée tiers-mondiste d’après-guerre. Comme il le rappelle lui-même dans une note : « As a Marxist myself, I obviously do not consider the dominant trend of most Marxist thinking in this field to be in the scientific tradition of Marxism. »

Le chapitre reprend les points suivants : la croissance économique ; les inégalités ; le sous-emploi ; le bien-être ; la performance agricole ; l’industrialisation ; l’extension du capitalisme.

La croissance économique

Les PED ont connu une croissance plus forte après-guerre qu’avant, ils ont connu une croissance plus forte que les pays développés dans n’importe quelle phase passée de leur développement, notamment leur période d’industrialisation.

 

Les inégalités internes

Warren reprend la distinction inégalités/pauvreté, : on peut avoir accroissement des inégalités et en même temps réduction de la pauvreté. Il constate qu’il n’y a pas de tendance universelle, mais des différences majeures entre pays. L’expérience des pays asiatiques qui ont éliminé la misère de masse ne lui est pas encore vraiment connue.

Le chômage et le secteur informel

Il considère que le chômage et le sous-emploi dans le tiers monde sont surestimés et voit un rôle positif dans le secteur informel. Le modèle de Todaro, datant de 1969, n’est pas retenu. Sur les bidonvilles du tiers monde, la position de Warren est caractéristique de sa pensée marxienne, ou d’une vision libérale, qui la rejoint sur ce point (voir notamment Hayek sur la misère de la classe ouvrière au XIXe siècle), au lieu d’y voir un symbole de l’échec du développement, il y voit le signe d’un progrès :

« En réalité, cette soi-disante marginalisation est une façon de décrire la façon anarchique, chaotique, non planifiée, parfois brutale, mais néanmoins vigoureuse par laquelle l’urbanisation élargit le marché, stimule la commercialisation, et par là accroît la division du travail et donc l’intégration de la société, comme Adam Smith l’avait noté il y a longtemps. Le processus réel est exactement à l’opposé de ce qui est impliqué dans le mot : c’est celui d’une intégration croissante. Les bidonvilles (shanty towns) ne sont pas le résultat d’une détérioration, mais ils représentent des améliorations par rapport aux conditions rurales, et beaucoup s’améliorent au cours du temps. Les migrations de type rural/urbain, y compris les flux de retour dans les villages, sont une force de progrès qui brisent les activités de subsistance, les institutions et les attitudes qui font obstacle au progrès économique. La vie rurale en général et les pratiques agricoles en particulier sont transformées en conséquence. La croissance des villes fait reculer les communautés relativement autosuffisantes et conduit à la spécialisation et la réintégration d’activités séparées, à travers le marché, en détruisant l’isolement économique caractéristique des sociétés précapitalistes. »

Production, consommation, bien-être matériel

Sur l’imitation des modes de vie et de consommation occidentaux, considérée comme catastrophique par nombre de tiers-mondistes :

« Tous les schémas de consommation sont déterminés culturellement dans une certaine mesure, et le contact culturel entre différentes civilisations a généralement été considéré comme un enrichissement et un stimulant important au progrès humain. Peut-on supposer que les consommateurs du tiers monde se comportent de façon irrationnelle ou d’une façon vulgaire, grossièrement matérialiste, en imitant les modes de consommation occidentaux ? De telles hypothèses ne seraient pas seulement condescendantes, mais aussi, si incorporées dans des stratégies politiques, non-démocratiques. Le changement du goût du riz vers le pain dans les sociétés du sud de l’Asie, par exemple, ne devrait pas être vu comme un désastre absolu ; au moins du point de vue des femmes, la réduction conséquente du temps de préparation des repas doit être regardée comme un avantage. […]

Le fait que l’achat de biens de consommation durables par des foyers à faible revenu se produise à la place d’une consommation de services collectifs publics ou d’autres formes de consommation peut être regardé comme une distorsion dans la répartition des ressources en conséquence de l’influence occidentale. Mais depuis quand les pauvres ont jamais su ce qui était bon pour eux ? Est-ce qu’ils opteraient pour davantage de biens publics s’ils avaient le choix ? Personne ne sait, mais on ne peut nier que la plupart des biens de consommation durable – comme les bicyclettes, les machines à coudre, les mobylettes, les radios, et même les téléviseurs et réfrigérateurs – améliorent de façon significative la qualité de vie des foyers pauvres. Ce sont seulement ceux qui possèdent déjà de tels biens en abondance qui trouvent approprié de suggérer que c’est une chose indésirable que les autres les aient. »

Warren anticipe sur l’indicateur du développement humain du PNUD, en décrivant les recherches pionnières dans ce domaine (p. 226 sq.), menées aussi à l’ONU : un indicateur composite, datant de 1966, et établi par un institut de recherche pour le développement social (UNRISD), qui donne une corrélation élevée avec le PNB par habitant. Il donne des classements entre indicateurs du développement et indicateurs du PNB, et les écarts entre les rangs, tout à fait comparable à ce qui s’est fait couramment par la suite dans les rapports du PNUD, dont le premier remonte à 1990.

L’amélioration générale des indicateurs sociaux (santé, éducation, nutrition, etc.) dans le tiers monde, indique un rattrapage, largement confirmé depuis :

« Ainsi, loin d’être négligés, les besoins de base ont été satisfaits, l’accélération de la croissance démographique, que beaucoup considèrent comme la cause sous-jacente du sous-développement, vient précisément du fait de l’attention croissante portée aux besoins de base, dans le sens le plus fondamental du mot “basique” ».

Performance agricole

Warren insiste sur l’abandon de l’agriculture et notamment les mauvais résultats en Afrique. La raison tient à ce qu’il est plus facile d’ériger une structure industrielle moderne sur une base rurale traditionnelle que de transformer la base traditionnelle elle-même. Les politiques d’industrialisation forcée en Afrique, avec des ponctions excessives sur les paysans (prix faibles à la production), ont eu pour résultat leur repliement sur la subsistance, la baisse de la production, la perte des liens agriculture/industrie (débouchés dans le monde rural), et finalement l’échec de l’industrialisation. La modernisation de l’agriculture, son développement, sont des conditions nécessaires, préalables, au développement industriel.

Malgré tout, la modernisation agricole est en cours, nous dit Warren. On assiste aux prémices d’un capitalisme agraire dynamique, à la commercialisation croissante des produits, à l’introduction de techniques nouvelles (révolution verte en Inde), à l’emploi plus systématique des engrais, à la multiplication des recherches dans l’agriculture, au développement de l’irrigation, à l’accroissement des terres arables, etc.

Aujourd’hui l’existence du Groupe des vingt, ou du groupe de Cairns, qui comprennent les plus grands producteurs agricoles du tiers monde, et les plus grands producteurs mondiaux, avec un pouvoir croissant dans les négociations internationales, montre bien que l’analyse de Warren était juste.

Industrialisation

Warren relate les changements industriels majeurs et l’industrialisation du tiers monde, tout à fait perceptibles il y a trente ans : « les pays développés représentaient en 1937 neuf fois la production de produits manufacturés de l’Asie, de l’Amérique latine et de l’Afrique, en 1959 le ratio était descendu à 7 pour 1. » En 2005, il était de 3. En 1950, la production manufacturée représentait 14 % du PIB, elle était déjà nous dit Warren de 20 % en 1973 (28 % dans les pays développés), actuellement elle est de 36 % dans le tiers monde et même de 45 % en Extrême Orient (plus élevée que dans les pays développés : 26 %, 2005). Il s’intéresse aussi à la question de savoir qui consomme les produits manufacturés. Contrairement aux affirmations des néomarxistes comme Samir Amin (« un marché intérieur reposant principalement sur la consommation de biens de luxes par une élite restreinte : latifundiaires dans certains endroits, koulaks dans d’autres, bourgeoisie commerciale compradore, bureaucratie d’État, etc. » (16)), il s’agit d’une consommation de biens courants destinés à la masse, et aucunement de biens de luxe pour une élite, selon le modèle simpliste d’Amin. Quiconque a observé la situation en Amérique latine aujourd’hui, avec une vaste classe moyenne au niveau de vie élevé dans les villes du sous-continent, ne peut que sourire devant les affirmations des néomarxistes ou des dépendantistes des années 1970-1980.

Conclusion

On peut classer les idéologies relatives au tiers monde sur deux axes, comme le fait Seers (1979), ce qui permet d’avoir une idée plus claire de la position de Warren. L’axe horizontal est l’axe classique gauche-droite (« égalitariens »/anti-égalitariens), l’axe vertical va des nationalistes (et traditionnalistes, attachés aux structures et institutions précapitalistes, préindustrielles) aux antinationalistes (et modernistes, « économicistes », partisans de la croissance et de la modernisation). Warren se situe dans le cadre AN-E, en tant que moderniste, antinationaliste et égalitarien (au moins à long terme, même s’il est antiégalitarien à court terme, pour faciliter l’accumulation).

conclusion

Un des problèmes majeurs des marxistes, qui n’a jamais été vraiment résolu, est la difficulté d’avoir une évaluation neutre et objective du capitalisme tout en s’y opposant. On trouve cette difficulté chez Marx dès le départ : d’un côté on a un panégyrique du capitalisme, dans le Manifeste notamment, de l’autre la critique féroce de ce système, même si la contradiction est au cœur de la dialectique. Le courant marxiste dominant aujourd’hui a abandonné le premier aspect, le rôle historique du capitalisme, son dynamisme, son effet sur la création de richesses et les innovations, etc., pour ne garder que le second, la critique totale du capitalisme et ses effets dévastateurs, destructeurs, ruineux, inégalitaires, etc. La critique est tellement en déphasage par rapport à la réalité (hausse générale des niveaux de vie, décollage de l’Asie, révolution technologique en cours), que les partis marxistes révolutionnaires sont marginalisés (voir par exemple leurs résultats aux élections, même dans un pays très favorable aux idées d’extrême gauche comme la France).

Toute la question est de savoir, pour les marxistes, quand le capitalisme cesse d’avoir un rôle positif (l’accumulation du capital, la réalisation d’infrastructures, l’avalanche d’innovations, la mise en place d’une interdépendance entre les peuples du monde, etc.), pour avoir un rôle de blocage. La plupart des marxistes estiment qu’il a depuis longtemps, disons depuis le milieu du XIXe siècle, ce dernier rôle. Or, c’est manifestement faux, si on en juge par les soixante ans qui viennent de s’écouler.

Il y a dans la condition de révolutionnaire une question tragique, incorporée dans l’analyse marxiste : comment reconnaître le moment opportun pour faire la révolution ? Lénine essayait de se convaincre que ce moment était arrivé lorsqu’il écrivait son livre sur l’impérialisme : « le capitalisme a atteint un état de pourrissement, etc. », et il attendait, en bon marxiste, la révolution à l’ouest, dans les pays capitalistes avancés, la révolution en Russie n’étant qu’un pis-aller, avant le soulèvement mondial. On y a cru fin 1918, quand les Allemands se sont soulevés et qu’une révolution communiste a traversé le pays. Mais, avec la répression terrible exercée par les socialistes réformistes, et l’échec de la révolution spartakiste au début 1919, les espoirs se sont envolés. Lénine dut se résoudre à conforter sa révolution dans un seul pays. On peut comprendre la longue haine qui va opposer par la suite sociaux-démocrates et communistes, à tel point qu’elle facilitera l’accession de Hitler au pouvoir.

Mais l’interrogation persiste, à quoi bon tenter une révolution, s’il faut attendre encore un siècle ou deux, ou trois, avant que la situation soit mûre ? On comprend dès lors que les militants n’attendent pas, qu’ils souhaitent que ce soit pour leur temps, de leur vivant, et donc que les marxistes repoussent les analyses du type de Warren qui disent en fin de compte : la situation n’est pas encore favorable, il faut encourager le capitalisme, spécialement dans les pays neufs…

L’effondrement du communisme en 1990, douze ans après la mort de Warren, confirme également la pertinence de son analyse marxiste orthodoxe. L’implantation du socialisme réel dans un pays qui était loin d’avoir terminé sa phase d’accumulation capitaliste, la Russie des années 1910, a échoué. De même qu’en Chine et au Vietnam, où on est revenu à l’économie de marché dans les années 1970-1980 (fin du plan central et liberté des prix) avant d’embrasser le capitalisme (propriété privée des moyens de production, sauf les terres). On pourrait ajouter l’échec de toutes les expériences du socialisme réel dans le tiers monde : Éthiopie, Madagascar, Guinée, Corée du Nord, Cuba, etc. Il semble qu’aucun pays ne puisse faire l’économie de la phase capitaliste pour assurer le développement des forces productives.

Warren se serait félicité de l’expansion du capitalisme, car pour lui elle ne ferait que hâter l’évolution vers le socialisme, lorsque le capitalisme aurait épuisé tous ses effets. Un système de production ne peut disparaître que lorsqu’il n’a plus rien à donner, comme le féodalisme en France à la fin du XVIIIe siècle. Ce n’est pas encore le cas du capitalisme, comme on le voit avec le dynamisme de l’économie mondiale et les innovations actuelles. Warren ne dit évidemment rien du passage au socialisme, puisque son livre porte avant tout sur l’histoire économique (le rôle de l’impérialisme) et l’économie du développement (les thèses dépendantistes et l’évolution récente du tiers monde). En tant que marxiste il devait penser qu’un capitalisme sénile, stagnant, ultraconcentré, en « état de décomposition » pour reprendre la formule de Lénine, céderait finalement la place à un système plus évolué, le socialisme. Mais pas plus que Marx, pas plus que quiconque, il ne connaissait le fin mot de l’histoire.

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(1) Imperialism, pioneer of capitalism, Verso, 1980, voir bibliographie.

(2) Un auteur réformateur indien écrit ceci au début du XIXe siècle, à propos du projet de création d’un projet de collège de sanscrit à Calcutta : « Quand ce séminaire de savoir a été proposé, nous avions compris que le gouvernement anglais avait ordonné une somme considérable d’argent pour l’instruction des Indiens. Nous étions remplis d’espoirs vibrants et pensions que cette dépense porterait sur l’apprentissage aux natifs indiens des mathématiques, de la philosophie, de la chimie, de l’anatomie et autres sciences utiles, par des maîtres européens de talent, matières qui ont été portées par les natifs d’Europe à un degré de perfection qui les a portés au-dessus des habitants des autres parties du monde. Nous nous apercevons maintenant que le gouvernement établit une école de sanscrit sous l’égide d’experts indiens, pour distribuer des connaissances déjà courantes en Inde. Les élèves ici acquerront ce qui était déjà connu il y a 2000 ans, avec l’addition de vaines et creuses subtilités produites par les spécialistes, telles qu’elles sont actuellement enseignées dans toutes les régions. La langue sanscrite, si difficile qu’il faut pratiquement une vie entière pour la maîtriser parfaitement, est bien connue pour avoir été pendant des siècles un obstacle à la diffusion du savoir, et la connaissance cachée sous ce voile presque impénétrable est loin de compenser l’effort de l’acquérir. Si on avait eu l’intention de maintenir la nation anglaise dans l’ignorance du véritable savoir, la philosophie de Bacon n’aurait jamais été autorisée à remplacer le système des anciens maîtres qui était calculé pour maintenir l’ignorance. De la même façon, le système d’éducation basé sur le sanscrit serait le mieux choisi pour maintenir ce pays dans l’obscurité, si cela avait été la politique du législateur anglais. » Cité par P.K. Griffiths, The British Impact on India, Londres, 1965.

(3) On ne connaît que son titre, donné par John Sender dans l’introduction au livre, même si on a une idée assez claire des options de l’auteur : « La classe ouvrière et les mouvements socialistes dans les capitalismes du tiers monde ».

(4) De Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, Maspero, 1972.

(5) Antonio Gramsci, Cahiers de prison, Gallimard, 1996.

(6) Over Seventy, Londres, 1957 (trad.: Hello, Plum !, Points-Seuil, 1998).

(7) Voir le roman d’Alexandre Soljenitsyne, Lénine à Zurich, Seuil, 1975, inclus dans Août 14, puis La Roue rouge.

(8)The intrinsic attractiveness of Lenin’s doctrine, together with the position he acquired as leader of the October Revolution and head of the Soviet state, transformed his views into central tenets of the world revolutionnary movement.” (p. 89)

(9) « Comme tout monopole, le capitalisme monopoliste donne inévitablement lieu à une tendance à la stagnation et au pourrissement. Comme les prix de monopole deviennent fixes, le stimulant au progrès technique, et donc à toute forme de progrès, disparaît. » Lénine, 1916

« Si le capitalisme pouvait élever le niveau de vie des masses, qui partout sont frappées par la pauvreté et mal nourries, malgré l’avance énorme dans les connaissances techniques, il n’y aurait aucune discussion sur la surabondance de capitaux. … Mais si le capitalisme faisait cela, il ne serait pas le capitalisme. … Aussi longtemps que le capitalisme reste ce qu’il est, les excédents de capitaux ne seront jamais utilisés dans le but d’élever le niveau de vie du peuple dans aucun pays, car cela voudrait dire une baisse des profits pour les capitalistes, ils ne peuvent être utilisés que dans le but d’accroître ces profits en exportant des capitaux vers les pays en retard. » Lénine, ibid.

(10) Voir « Bismarck et Bernstein, la genèse de l’État-providence et la naissance de la social-démocratie », J. Brasseul, dans Droit et économie de l’assurance et de la santé, Ahmed Silem éd., Dalloz, 2002, p. 37 à 88.

(11) Jacques Attali dans un livre récent présente également la vision positive de Marx sur la mondialisation : Karl Marx ou l’esprit du monde, Fayard, 2005.

(12) Titre d’un livre à succès dans la ligne néomarxiste/tiers mondiste des années 1960, un best-seller chez François Maspero, la simplicité et l’évidence du titre y ont fait pour beaucoup : Le pillage du tiers monde, 1966.

(13) Philosophie économique, Gallimard, 1967. Une autre de ses formules célèbres, à propos du capitalisme : « Le système est cruel, injuste, agité, mais il fournit vraiment des biens et, que le diable l’emporte, ce sont des biens qu’on veut ».

(14) Titre d’un livre de Celso Furtado, développant l’idée (ô combien reprise par la suite) d’une impossibilité d’un développement des pays pauvres, vu les ressources disponibles sur la planète. Idée juste à l’instant t, fausse à long terme du fait de l’évolution technique, d’une consommation et d’une utilisation différentes des ressources. Voir les erreurs monumentales d’un Stanley Jevons à propos du charbon et son épuisement, dans les années 1880, et les erreurs non moins monumentales du Club de Rome (rapport Meadows) en 1972. Warren aborde ces thèmes p. 239-240 en rappelant que les ressources ne sont pas fixes mais fonction des changements technologiques et de l’efficacité économique. Il rappelle également le rôle des pénuries, des goulets d’étranglement, dans l’évolution des techniques pour les desserrer : « la capacité de l’espèce humaine à maîtriser de tels problèmes a presque toujours dépassé les attentes. »

(15) Là aussi, on voit en 1978, abordé un thème qui deviendra une constante par la suite, il n’y a pas un tiers monde, mais des tiers mondes. Cf. l’ouvrage dirigé par S. Brunel, paru en 1987, Tiers mondes, controverses et réalités, Economica, et la floraison de livres comprenant le titre tiers mondes au pluriel publiés par la suite. La phrase entière de Warren vaut ici la peine d’être citée, tant cela a été repris ensuite : « Mais l’inégalité frappante de ce type de développement, comme d’ailleurs la plus grande hétérogénéité des sociétés du tiers monde (bien plus que dans le groupe des pays capitalistes avancés) soulève la question de savoir s’il est approprié de traiter ces sociétés comme un tout, et si le concept lié de la division du monde entre pays développés et pays sous-développés a une quelconque pertinence. »

(16) Samir Amin, “The Theoretical Model of Capital Accumulation and of Economic and Social Development of the World Today”, Review of African Political Economy, 1, 1974, p. 12, cite par Warren, page 246.

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Bibliographie

 

1) Articles :

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Weaver, Frederick S., “The Limits of Inerrant Marxism”, Latin American Perspectives, Vol. 13, No. 4, Fall 1986, pp. 100-107

2) Ouvrages :

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Amin, Samir, La Déconnexion, pour sortir du système mondial, La Découverte, 1985

Brewer, Anthony, Marxist Theories of Imperialism: A Critical Survey, Routledge, 1990

Desai, Meghnad**, Marx’s Revenge: The Resurgence of Capitalism and the Death of Statist socialism, Verso, 2004

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Marx, Karl et Friedrich Engels, Textes sur le Colonialisme, Éditions du progrès, Moscou, 1977 ; voir aussi : Shlomo Avineri, Karl Marx on Colonialism and Modernization, Doubleday Anchor, 1969 ; G. Filoche, Marx, Engels, Du colonialisme en Asie, Mille et une nuits, 2002 ; Iqbal Husain : Karl Marx on India, Tulika, 2006

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Polychroniou, Chronis, Marxist Perspectives on Imperialism: A Theoretical Analysis, Praeger, 1991

Seers, Dudley, “The Congruence of Marxism and Other Neoclassical Doctrines”, dans Toward a New Strategy of Development, A Rothko Chapel Colloquium, Pergamon Press, 1979

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Schweickart, David, After Capitalism, Rowman & Littlefield, 2002

Véliz, Claudio, The New World of the Gothic Fox, Culture and Economy in English and Spanish America, U. of California Press, 1994

Warren, William, Imperialism, Pioneer of Capitalism, Verso, 1980 (introduction et édition de John Sender) ; “Imperialism in the Drive for Capitalism”, dans Ronald H. Chilcote éd., Imperialism, Theoretical Directions***, Humanity, 2000  ; “The Postwar Economic Experience of the Third World”, dans Toward a New Strategy of Development, A Rothko Chapel Colloquium, Pergamon Press, 1979

* Revue Middle East Report and Information Project : www.merip.org

** Sur Marx’Revenge, de M. Desai :

“Many Leftists, myself included, have spoken against the negative effects that globalization has had on the working classes in both the United States and the Third World. However, if Marx were alive today, what would his position be? In “Marx’s Revenge,” Meghnad Desai proposes the startling thesis that Marx would support the current phenomenon of globalization. According to Desai, a truly socialist society can develop only when capitalism exhausts itself as a creative and progressive force. As recent events have shown, this has not yet happened. Capitalism is still a productive and vital force for better or worse.

Desai supports his thesis by discussing three variants of socialism that arose in the 20th Century: Socialism outside Capitalism (SoC), Socialism within Capitalism (SwC), and Socialism beyond Capitalism (SbC).

SoC represents the socialist society that was attempted within the Soviet Union. This version represents the Stalinist “socialism in one country” model which held that socialism and capitalism were destined to compete against each other. The system that was able to produce the most economic benefit to its citizens was to be declared the “winner.” However, the corruption endemic in the Soviet system and its inability to produce the surplus capital necessary for economic growth and development led to the demise of this system with the fall of the Soviet Union in 1991.

SwC represents the attempt by the developed capitalist nations to develop a “humanized” capitalism with a generous welfare state. This system largely worked from 1945 through the end of the 1960s. However, SwC was made possible only through the widespread Keynesian consensus held by the West after World War II that allowed contries to manipulate domestic financial markets for the funding of domestic programs. With the advent of globalization and the resulting liquidity of international capital, this project was dealt a severe blow beginning in the late 1970s.

SbC represents the only true alternative to capitalism. According to Desai, SbC represents a “self-conscious society” that develops when capitalism reaches its limit and can no longer act as a progressive force for the economic betterment of society. What will SbC look like?

This leads me to the central criticism of Desai’s book. Desai offers an excellent historical overview of the development of the various competing forms of socialism as well as an intricate discussion of Marx’s theories of profit and growth as put forth in Das Kapital. However, he has little to say regarding the pragmatic considerations involving what a true socialist society will look like. In fact, the last sentence in “Marx’s Revenge” states: “Will there ever be Socialism beyond Capitalism?” (p. 315). This question remains unanswered.

To get an idea of what such a society would look like, I recommend reading David Schweickart’s book “After Capitalism”. Both books are important in that they offer hope that the current late, decadent stage of capitalism will be the final one and that a more just and humane order can be built in its place.”

“Gunlover”, amazon.com

*** Le livre de Ronald Chilcote contient les plus grands textes et auteurs sur l’impérialisme, depuis Marx, en voici le sommaire :

1. The Limits of Imperialism by Paul Sweezy

2. Underconsumption and Imperialism by J.A. Hobson
3. Finance Capital by Rudolf Hilferding
4. Imperialism and World Economy by Nikolai Bukharin
5. Imperialism: The Highest Stage of Capitalism by V.I. Lenin
6. Accumulation by Rosa Luxemburg
7. Imperialism and Capitalism by Joseph Schumpeter
8. Primitive Accumulation: Toward a Theory of Capitalism and its Development by Karl Marx
9. Back to Marx by Ellen Meiksins Wood
10. The Roots of Imperialist Theory in Marx by Shlomo Avineri
11. Progressive and Negative Perspectives of Capitalism and Imperialism by Kenzo Mohri
12. The Roots of Dependency Theory in Marx by Enrique Dussel
13. Uneven Capitalist Development: The Case of Capitalist Russia by V.I. Lenin
14. Assessing Lenin’s Theory by John Willoughby
15. Lenin, Imperialism, and the Stages of Capitalist Development by Terrence McDonough
16. Exploring the Roots of Development Theory in Lenin by Gabriel Palma
17. Marxist Theory and Imperialism by Anthony Brewer
18. Backwardness by Paul Baran
19. Capitalist Development of Underdevelopment by Andre Gunder Frank
20. Imperialism, Colonialism, and Neocolonialism by Amilcar Cabral
21. Imperialism and Underdevelopment by Malcolm Caldwell
22. Capitalist Underdevelopment of Black America by Manning Marable
23. The New Dependency by Theotônio dos Santos
24. Subimperialism by Ruy Mauro Marini
25. Associated Dependent Capitalist Development by Fernando Henrique Cardoso
26. Imperialism and Unequal Exchange by Arghiri Emmanuel
27. Uneven Development and Late Capitalism by Ernest Mandel
28. Imperialism in the Drive for Capitalism by Bill Warren
29. Whatever Happened to Imperialism? by Prabhat Patniak
30. Capitalism and Globalization by William K. Tabb

Annexe

Écrits de Marx et Engels sur le capitalisme et le colonialisme, extraits

 

Les écrits de Marx et Engels sur le colonialisme sont rassemblés dans un ouvrage publié en français par les éditions du Progrès à Moscou, Textes sur le Colonialisme, 1977. Les pages les plus célèbres sont extraites d’articles écrits par Marx à propos de l’Inde, pour des journaux américains, alors qu’il vivait à Londres. On les trouve également dans une compilation américaine de S. Avineri, Karl Marx on Colonialism and Modernization, Anchor, 1969, un ouvrage récent de G. Filoche, Marx, Engels, Du colonialisme en Asie, Mille et une nuits, 2002, et un ouvrage indien, édité par Iqbal Husain : Karl Marx on India: From the New York Daily Tribune Including Articles by Frederick Engels and Extracts from Marx-Engels Correspondence 1853-1862, Tulika, 2006

Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste, 1847, édition 10/18, 1962

« La bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire. Là où elle prit le pouvoir, elle détruisit toutes les relations féodales, patriarcales, idylliques. Tous les liens complexes et variés qui unissaient l’homme féodal à ses supérieurs naturels, elle les a brisés sans pitié pour ne laisser d’autre lien entre l’homme et l’homme que le froid intérêt, les dures exigences du « paiement comptant ». Elle a noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité à quatre sous dans les eaux glacées du calcul égoïste. […]

C’est elle qui, la première, a montré ce dont l’activité humaine était capable. Elle a créé de toutes autres merveilles que les pyramides d’Égypte, les aqueducs romains, les cathédrales gothiques, elle a mené à bien de toutes autres expéditions que les invasions et les croisades.

La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, donc les rapports de production, c’est-à-dire tout l’ensemble des rapports sociaux. La conservation immobile de l’ancien mode de production était au contraire, pour toutes les classes industrielles antérieures. Ce bouleversement continuel de la production, cet ébranlement ininterrompu de tout le système social, cette agitation et cette perpétuelle insécurité distinguent l’époque bourgeoise de toutes les précédentes. Tous les rapports sociaux traditionnels et figés avec leur cortège de notions et d’idées antiques et vénérables se dissolvent ; tous ceux qui les remplacent vieillissent avant même de pouvoir s’ossifier. Tout ce qui avait solidité et permanence s’en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané, et les hommes sont enfin forcés de jeter un regard lucide sur leurs conditions d’existence et leurs rapports réciproques.

Poussée par le besoin de débouchés toujours nouveaux, la bourgeoisie envahit le globe entier. Il lui faut s’implanter partout, exploiter partout, établir partout des relations.

Par l’exploitation du marché mondial, la bourgeoisie donne un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous le pays. Au grand désespoir des réactionnaires, elle a ôté à l’industrie sa base nationale. Les anciennes industries nationales ont été détruites, et le sont encore tous les jours. Elles sont supplantées par de nouvelles industries dont l’adoption devient, pour toutes les nations civilisées, une question de vie ou de mort ; ces industries n’emploient plus de matières premières indigènes, mais des matières premières venues des régions les plus lointaines et dont les produits se consomment non seulement dans le pays même, mais dans toutes les parties du monde. À la place des anciens besoins satisfaits par les produits nationaux naissent des besoins nouveaux qui réclament pour leur satisfaction les produits des pays et des climats les plus lointains. À la place de l’ancien isolement et de l’autarcie locale et nationale, se développe un commerce généralisé, une interdépendance généralisée des nations. Et ce qui est vrai de la production matérielle ne l’est pas moins des productions de l’esprit. Les œuvres intellectuelles d’une nation deviennent un bien commun. Le particularisme et la frontière nationale deviennent de plus en plus impossibles ; de la multiplicité des littératures nationales et locales, naît une littérature mondiale.

Par le rapide perfectionnement des instruments de production et l’amélioration infinie des moyens de communications, la bourgeoisie entraîne dans le courant de la civilisation jusqu’aux nations les plus barbares. Le bon marché de ses produits reste la grosse artillerie qui bat en brèche toutes les murailles de Chine, et contraint à capituler les barbares les plus opiniâtrement hostiles aux étrangers. Elle force toutes les nations à adopter le style de production de la bourgeoisie – même si elles ne veulent pas y venir ; elle les force à introduire chez elles la prétendue civilisation – c’est-à-dire à devenir bourgeoises. En un mot, elle forme un monde à son image.

La bourgeoisie a soumis la campagne à la ville. Elle a créé d’énormes cités, elle a prodigieusement augmenté la population des villes par rapport à celle des campagnes et par là, elle a arraché une partie importante de la population à l’abrutissement de la vie des champs. De même qu’elle a soumis la campagne à la ville, les pays barbares ou demi-barbares aux pays civilisés, elle a subordonné les peuples de paysans aux peuples de bourgeois, l’Orient à l’Occident.

La bourgeoisie supprime de plus en plus le gaspillage des moyens de production, de la propriété et de la population. Elle a aggloméré la population, centralisé les moyens de production et concentré la propriété dans un petit nombre de mains. La centralisation politique fut la conséquence fatale de ces changements. Des provinces indépendantes, tout justes fédérées entre elles, ayant des intérêts, des lois, des gouvernements, des tarifs douaniers différents ont été réunies en une seule nation, avec un seul gouvernement, une seule loi, un seul intérêt national de classe, derrière un seul cordon douanier.

La bourgeoisie, au cours d’une domination de classe à peine séculaire, a créé des forces productrices plus nombreuses et plus colossales que ne l’avait fait tout l’ensemble des générations passées. La mise sous le joug des forces de la nature, le machinisme, l’application de la chimie à l’industrie et à l’agriculture, la navigation à vapeur, les chemins de fer, les télégraphes électriques, le défrichement de continents entiers, la navigabilité des fleuves, des populations jaillies du sol : quel siècle antérieur aurait soupçonné que de pareilles forces productives sommeillaient au sein du travail social ? »

Karl Marx, La domination britannique en Inde, New York Daily Tribune, 25 juin 1853

« L’intervention anglaise (en Inde) détruisit ces petites communautés semi-barbares, semi-civilisées, en sapant leurs fondements économiques et produisit ainsi la plus grande, et à vrai dire la seule, révolution sociale qui ait jamais eu lieu en Asie. Or, aussi triste qu’il soit de voir ces myriades d’organisations sociales patriarcales, inoffensives et laborieuses, se dissoudre, se désagréger et être réduites à la détresse, et leurs membres perdre en même temps leur ancienne forme de civilisation et leurs moyens de subsistance, nous ne devons pas oublier que ces communautés villageoises idylliques, malgré leur aspect inoffensif, ont toujours été une fondation solide du despotisme oriental, qu’elles enfermaient la raison humaine dans un cadre extrêmement étroit, en en faisant un instrument docile de la superstition et l’esclave des règles admises, en la dépouillant de toute grandeur et de toute force historique… Nous ne devons pas oublier que ces petites communautés portaient la marque infamante des castes et de l’esclavage, qu’elles soumettaient l’homme aux circonstances extérieures, au lieu d’en faire le souverain, qu’elle faisait d’un état social une fatalité toute puissante, origine d’un culte grossier de la nature, dont le caractère dégradant se traduisait dans le fait que l’homme, maître de la nature, tombait à genoux et adorait Hanumân, le singe, et Sabbala, la vache.

Il est vrai que l’Angleterre, en provoquant une révolution sociale en Hindoustan, était guidée par les intérêts les plus abjects […]. Mais la question n’est pas là. Il s’agit de savoir si l’humanité peut accomplir sa destinée sans une révolution fondamentale dans l’état social de l’Asie ? Sinon quels que fussent les crimes de l’Angleterre, elle fut un instrument inconscient de l’histoire en provoquant cette révolution. »

Karl Marx, Les résultats futurs de la domination britannique en Inde, New York Daily Tribune, 8 août 1853

« L’Angleterre a une double mission à remplir en Inde : l’une destructrice, l’autre régénératrice – l’annihilation de la vieille société asiatique, et la mise en place des fondements matériels de la société occidentale en Asie. Arabes, Turcs, Tatars, Mogols, qui envahirent successivement l’Inde, furent bientôt « hindouisés », les conquérants barbares étant, par une loi éternelle de l’histoire, conquis eux-mêmes par la civilisation supérieure de leurs sujets. Les Britanniques étaient les premiers conquérants supérieurs et par conséquent inaccessibles à la civilisation hindoue. Les pages historiques de leur domination en Inde ne parlent que de destruction. L’œuvre de régénération perce à peine au travers d’un monceau de ruines. Elle a néanmoins commencé.

L’unité politique de l’Inde… en était la première condition. Cette unité imposée par le sabre, sera renforcée et perpétuée par le télégraphe électrique… La presse libre, introduite pour la première fois dans la société asiatique… est un nouvel et puissant agent de reconstruction… L’isolement des villages a produit l’absence de routes en Inde, et l’absence de routes a perpétué l’isolement des villages. Les Britanniques ayant brisé l’inertie de villages se suffisant à eux-mêmes, les chemins de fer fourniront le nouveau moyen de communication… Je sais que l’oligarchie manufacturière anglaise ne désire doter l’Inde de chemins de fer que dans l’intention d’en tirer à moindre frais le coton et autres matières premières pour ses manufactures. Mais une fois qu’on a introduit le machinisme dans les transports d’un pays, qui possède fer et charbon, il est impossible de les tenir exclues de ses fabrications. On ne peut entretenir un réseau de voies ferrées dans un immense pays, sans créer tous les processus industriels […] et de là doit se développer l’application des machines aux autres branches de l’industrie. Le chemin de fer sera ainsi en Inde le précurseur de l’industrie moderne […] celle-ci dissoudra les divisions héréditaires du travail, sur lesquelles reposent les castes, ces obstacles décisifs au progrès et à la puissance de l’Inde […] Ces progrès ne seront pas réalisés avant que les classes dominantes en Angleterre n’aient été supplantées par le prolétariat industriel, ou que les Hindoux eux-mêmes ne soient devenus assez forts pour rejeter définitivement le joug anglais. […] La période bourgeoise de l’Histoire a pour mission de créer la base matérielle du monde nouveau, l’intercommunication universelle fondée sur la dépendance mutuelle de l’humanité, le développement des forces de production et la transformation de la production matérielle en une domination scientifique des éléments. […] Quand une grande révolution sociale aura maîtrisé ces réalisations de l’époque bourgeoise, le marché mondial et les forces modernes de production, alors seulement le progrès humain cessera de ressembler à cette hideuse idole païenne qui ne voulait boire le nectar que dans le crâne des victimes. »

F. Engels, La conquête française en Algérie, Northern Star, 20 janvier 1848

« En somme, à notre avis, c’est très heureux que ce chef arabe (Abd-el-Kader) ait été capturé. La lutte des bédouins était sans espoir et bien que la manière brutale avec laquelle les soldats comme Bugeaud ont mené la guerre soit très blâmable, la conquête de l’Algérie est un fait important et heureux pour le progrès de la civilisation.

Les pirateries des États barbaresques, jamais combattues par le gouvernement anglais tant que leurs bateaux n’étaient pas molestés, ne pouvaient être supprimées que par la conquête de l’un de ces États. Et la conquête de l’Algérie a déjà obligé les beys de Tunis et Tripoli et même l’empereur du Maroc à prendre la route de la civilisation. Ils étaient obligés de trouver d’autres emplois pour leurs peuples que la piraterie et d’autres méthodes pour remplir leurs coffres que le tribut payé par les petits États d’Europe.

Si nous pouvons regretter que la liberté des bédouins du désert ait été détruite, nous ne devons pas oublier que ces mêmes bédouins étaient une nation de voleurs dont les moyens de vie principaux étaient de faire des razzias contre leurs voisins ou contre les villages paisibles, prenant ce qu’ils trouvaient, tuant ceux qui résistaient et vendant les prisonniers comme esclaves.

Toutes ces nations de barbares libres paraissent très fières, nobles et glorieuses vues de loin, mais approchez seulement et vous trouverez que,comme les nations plus civilisées, elles sont motivées par le désir de gain et emploient seulement des moyens plus rudes et plus cruels.

Et après tout, le bourgeois moderne avec sa civilisation, son industrie, son ordre, ses « lumières » relatives, est préférable au seigneur féodal ou au voleur maraudeur, avec la société barbare à laquelle ils appartiennent. »

On voit à quel point ces discours sont marqués par l’esprit de l’époque, convaincu de la supériorité européenne et des bienfaits de la civilisation occidentale, même chez des penseurs révolutionnaires. Cependant, ils prévoient les mouvements de libération et l’indépendance dans les pays colonisés, qui iront de pair, selon eux, avec la révolution socialiste en Occident.

Par Jacques Brasseul, , publié le 01/09/2019 | Comments (2)
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Imagerie néocoloniale dans le roman français et francophone contemporain ou expression de la révolte

Le terme néo-colonialisme est apparu dans les années 1960 à la mise en œuvre de la décolonisation, pour désigner une forme d’ingérence économique, politique et culturelle imposée à une ancienne colonie. Ses premières acceptions connaissaient pour seul contexte la relation coloniale. Mais de plus en plus son champ d’application s’étend hors de tout contexte colonial et nous invite à l’appréhender comme un réseau d’enjeux qui affectent les relations Occident-Tiers-Monde. Pendant longtemps, le néocolonialisme s’est inscrit dans le contexte à la fois de la décolonisation et de la guerre froide. Deux évènements qui l’expliquent, le fondent et le justifient. Depuis les années 1944, en l’absence de toute référence à l’affrontement Est-Ouest, le terme n’a rien perdu de sa fortune et continue plus que jamais à manifester un réseau d’enjeux. Ce réseau d’enjeux apparaît dès les articles sartriens recueillis dans Situations V, colonialisme et néocolonialisme. En effet, le philosophe tend à le dénoncer comme une mystification. Il en veut pour preuve la « mystification réformiste » qui affecte les relations algéro-françaises et « l’exploitation double » qui trouve en « l’Armée nationale » congolaise un instrument efficace pour mettre en œuvre cette ingérence.

Dans son essai L’image du Tiers-monde dans le roman français contemporain, Jean Marc Moura explore les représentations du « Tiers-Monde » dans la production littéraire romanesque du dernier quart du vingtième siècle. Sa démarche se justifie de la socio-sémiotique. Il tente d’établir comment ces représentations reflètent le clivage idéologique libéral-radical. La bipolarisation qui préside à sa réflexion, appliquée au néo-colonialisme se démarque des appréhensions qui tendent à l’envisager comme un réseau d’enjeux.

À la fin de son essai Le Sanglot de l’Homme Blanc, Tiers-Monde, culpabilité, haine de soi, Pascal Bruckner attire l’attention sur la responsabilité occidentale à l’égard de ses anciennes colonies et sur l’instrumentalisation du passé colonial :

Puisque l’Europe n’a quitté ses possessions (ironise-t-il) que pour mieux y rester, c’est à elle d’assumer les fautes et les erreurs qui s’y commettent. Merveilleux court-circuit : à nouveau le présent n’est qu’un duplicata du passé et l’antique imprécation peut se donner libre-cour : torture-t-on dans les prisons d’Iran, de Syrie, d’Algérie ? C’est que leurs policiers sont les élèves de nos flics (Claude Bourdet)

Force est de constater que plusieurs entreprises, plusieurs gestes entre les États – Occident-Tiers-Monde – sont suspectés de néocolonialisme à l’Ouest et à l’Est, au sein même des États qui en sont les destinataires.

Après un essai de définition du concept, nous nous intéresserons aux multiples visages empruntés par le néocolonialisme qui incite à la révolte. C’est au travers des aspects de cette dernière que nous observerons le vaste espace polyculturel qu’est l’Afrique Noire qui a en permanence inspiré les auteurs français et francophones et chez qui pèse le soupçon de représentations néocolonialistes.

 

I – LE NEO-COLONIALISME : ESSAI DE DEFINITION

Le concept néo-colonialisme est d’utilisation courante puisqu’il s’est profondément ancré dans le vocabulaire politique international. Il est fondé sur une volonté de puissance, sur la nostalgie d’un passé impérial et sur l’inconstance morale des civilisations des pays en voie de développement à l’Occidentale pour sa camelote rutilante, ses oripeaux vestimentaires chatoyants, sa technique et ses objets de consommation variés. Depuis la période post-coloniale, le néocolonialisme vise la sphère dirigeante de la société et recourt à la dissimulation et à la ruse. Il ne cherche pas à impressionner, il avance masqué, contrairement à l’impérialisme botté, casqué, tapageur telle la photo prise sur Roger-Viollet et présentée en première de couverture de De la Françafrique à la mafiafrique de François-Xavier Verschave, pour traduire la répression d’une révolte en Côte d’Ivoire au début du XXe siècle.

Sans avoir la prétention de décrire de manière exhaustive un phénomène aussi complexe que le néocolonialisme tel qu’il se manifeste depuis son éclosion, nous faisons ici une modeste recension des définitions tirées de nos lectures.

La littérature politique soviétique s’est beaucoup intéressée au phénomène, le savant V. Vakhroutchev écrit :

Le néocolonialisme est la politique coloniale d’une époque (…)

Cette politique est menée par les puissances impérialistes à l’égard des anciennes colonies et celles qui le sont encore (…) afin de renforcer les positions du capitalisme de lutter contre le socialisme et le mouvement national de la libération, de retirer le plus de bénéfice possible, d’assurer de nouvelles positions économique, politique, idéologique et stratégique pour l’impérialisme. (Vakhroutchev, 1974 : 52)

Le New York Times du 1er août 1960 qui s’étonnait de la stupéfiante transformation de la communauté française en Afrique parlait d’un

système dans lequel les anciens colonisés pouvaient être à la fois totalement indépendants et associés à la France au sein de la communauté. Cette association comportera les puissants liens économiques, militaires et culturels mais caractérisés de subordination politique. Les attributs de la souveraineté spécialement l’adhésion aux Nations-Unies sont d’une immense importance pratique et psychologique pour ces États et leurs peuples.

Pour F. Luchaire dans Droit d’Outre-mer et la coopération,

il y a néocolonialisme lorsque, dans un état juridiquement indépendant, l’économie, est organisée non dans l’intérêt des nations de cet État, mais dans celui d’un État étranger (de ses nationaux) qui exerce une pression sur (lui). (Luchaire, 1966 : 43)

Ossendé Afana, un « upéciste » camerounais, écrit dans L’économie de l’Ouest africain :

Le néocolonialisme est un système de domination coloniale avec des méthodes plus subtiles et sous formes indirectes, par lesquelles les impérialistes cherchent à garantir des privilèges économiques (si possible accrus) en y intéressant certaines couches de la population autochtone, notamment dans les rangs de la féodalité et de la bourgeoisie naissante (Afana, 1970 : 11)

Ces multiples définitions ne rendent pas à la fois comptent de l’ensemble des différents aspects de domination impérialiste. En effet, si certaines sont économiques et financières d’autres sont politiques, militaires voire culturelles. C’est ainsi que certains participants à la conférence de Casablanca en janvier 1961 ont développé l’idée que l’accession de la Mauritanie à l’indépendance était un moyen pour la France d’encercler les pays africains, de s’assurer des bases de repli dans tous les domaines et de multiplier le nombre de ses satellites.

Pour sa part, le parti socialiste français cible les agents du néocolonialisme. Dans son projet pour les années 1980, il évoquait sans ambiguïté « des oligarchies locales elles-mêmes au service des intérêts métropolitains » (parti socialiste, 1980 : 359).

Nkrumah dont le néo-colonialisme fut l’obsession de toute sa vie politique et qui fut le plus grand contemplateur de ce système a commis un ouvrage intitulé le néo-colonialisme : stade suprême de l’impérialisme. Le néocolonialisme était au centre de la pensée et des préoccupations de ce Chef de l’État du Ghana. Kwame Nkrumah considérait que le néo-colonialisme était le principal obstacle à l’édification d’une Afrique « unie et puissante » dans laquelle les frontières des anciens territoires coloniaux seraient démodées et superflues. De même que la menace de la renaissance industrielle et militaire de l’Allemagne obligeait l’EUROPE à trouver un modus operandi pour conjurer cette menace de même la peur du néo-colonialisme qui planait sur l’Afrique indépendante devrait être le catalyseur de son unité politique.

Il analyse ce système de plusieurs manières. L’impérialisme, écrit-il, « quand il se trouve en face des peuples militants des anciens territoires coloniaux d’Asie, d’Afrique, des Caraïbes et d’Amérique Latine change de tactique (…) C’est l’ensemble de ses tentatives pour perpétuer le colonialisme sous couvert de liberté qu’on appelle néo-colonialisme. » (p. 245) Il le définit aussi, tantôt comme une habile manœuvre de prestidigitation consistant à donner l’indépendance d’une main pour la retirer de l’autre [the process of handing indépendance over the African people with one hand only to take it away with the other hand], tantôt comme une indépendance fictive qui transforme le nouvel Etat en un Etat client fantoche contrôlé par des moyens autres que ceux de la politique.

Dans le système néocolonial, les agents du système ne sont que des hommes de paille, revêtus des oripeaux du pouvoir. Mais la complexité de relations est telle que la réalité du pouvoir incombe toujours à l’ancien colonisateur qui se comporte comme un chef d’orchestre invisible. Kwame Nkrumah note à ce sujet, avec une rare perspicacité que

là où le néocolonialisme sévit, le pouvoir effectif est détenu par l’ancienne puissance coloniale (…) (mais ce n’est pas nécessairement le cas). Un État entre les mains du néo-colonialiste n’est pas maître de son propre destin.

Cette opinion est partagée par le barbouze français, Roger Trinquier, un spécialiste des opérations clandestines d’installation de régimes néo-coloniaux. Dans un État pris dans la nasse du néo-colonialisme, dit-il d’expérience,

les personnages du pouvoir si puissants soient-ils, ne sont que des hommes de paille d’une puissance étrangère à laquelle ils devront tout et qui gardera la possibilité de les liquider à son gré. Pour jouir longtemps de leurs privilèges, ils devront se soumettre inconditionnellement à la volonté de leurs maîtres et faire de leur pays un satellite destiné à évoluer sur une orbite savamment calculée autour d’un État étranger (Trinquier, 1968 : 129).        

Toute une partie, la plus considérable, la plus noble des lettres françaises, ne fait au cours de la période d’après la Deuxième Guerre Mondiale qu’exprimer la résistance de la conscience des colonisés devant ce qui est contraire à la liberté et à la dignité de l’homme. C’est au nom de la vérité que certains écrivains français et francophones se sont insurgés contre la doctrine coloniale. Au nom de la même vérité, les peuples d’Afrique noire ont lutté contre les puissances impériales. Mais ce qui nous intéresse dans cet aspect presque général de la littérature française sur l’imagerie anticoloniale et néocoloniale, c’est la dynamique des contraires, génératrices des valeurs et qui nous permet d’affirmer que la caractéristique essentielle de ces lettres, c’est sa permanente remise en question, voire l’évolution de son discours, phénomène proche de la révolte qui se nourrit d’elle-même, et phénix, renaît sans cesse de ses cendres.

Si ces lettres françaises dans leur aspect général nous donnent les éléments moteurs de la révolte-dualité, dynamique, valeurs perçues comme principes, moyens et finalités, elles ne nous permettent pas de la saisir dans sa complexité humaine. Aussi avons-nous recouru pour ce faire à des définitions et à des analyses d’auteurs et d’écrivains reconnus d’autorité.

Pour Henri Benac, la révolte c’est

le refus de religion ou de la morale imposées, de l’esclavage historique, de l’absurdité, etc., au nom des valeurs que l’homme postule et auxquelles il s’identifie ne fut-ce qu’un temps, ce qui lui permet de se dépasser, dans un idéal commun… (Benac, 1981 : 171)

La révolte ainsi définie s’apparente par ses caractéristiques aux éléments vitalisants dont se nourrit la littérature anticoloniale dans son évolution après 1945. Cependant, Henri Benac a beau jeu de nous montrer le cheminement de la révolte : d’individuelle comme chez Morel dans les Racines du ciel de Romain Gary, ou chez Réflons, l’enseignant gauchiste avant l’heure, dont la principale tare est d’avoir signé un manifeste contre la guerre d’Indochine dans Ouregano de Paule Constant, elle devient collective comme au Cameroun (dans le parti politique Union des Populations du Cameroun) dans Kel’lam, fils d’Afrique de Kindengve N’Djok : cette tendance créatrice des valeurs se transforme en une valeur transcendantale. Le Noir révolté dit non à son maître français et relève par là les limites d’une oppression, d’une injustice, tout en affirmant un droit commun à tous les opprimés, voire les colonisés.

La révolte est protestation, défi, obstination, refus, affrontement avec Dieu et avec le monde. La révolte donc, pour être effective, doit se manifester. Il lui faut un principe d’action et des moyens. Elle se prononce en faveur de la vie, non contre elle. Par tous les moyens, l’homme africain doit conquérir par la révolte la liberté, « source de toutes les valeur » pour Sartre. L’homme engagé pose des actes meurtriers et violents qu’il assume pour conquérir sa liberté vis-à-vis de l’impérialisme occidental. Que ce soit chez Beti, chez Cesbron ou chez Constant, la révolte d’abord action ou sentiment individuels apparaît dans sa finalité, valeur ou action collective.

En effet, l’objet de notre analyse ne consiste pas en une étude classique de la révolte, mais en une analyse littéraire d’un comportement socio-politique complexe, thème structurateur des écrits français et francophones de l’après-guerre.

Pour Jean Marc Moura, « l’histoire [de la décolonisation] dans la littérature française reste à écrire. » Mais il ajoute « l’anti-colonialisme littéraire n’a jamais été dominant » (Moura, 1992 : 148). C’est ainsi qu’il ne reconnaît que sa représentation entre les deux guerres par André Gide au Congo, Céline dans Voyage au bout de la nuit et Malraux dans son aventure indochinoise. Pour lui, même la guerre d’Algérie n’a pas suscité d’œuvre majeure. Donc dans les œuvres d’histoire littéraire, on n’y voit guère les écrivains français d’Afrique noire tels Romain Gary, Kindengve N’Djok, Jean Chatenet, Gilbert Cesbron, Paule Constant, Patrick Grainville, etc. Peu de crédit leur est fait. Ils sont considérés comme des écrivains mineurs dans la matière. Mais ils apparaissent grands à nos yeux dans ce qui les caractérise : La révolte. Ce sont des hommes de refus, récusant tout impérialisme, tout académisme, toute société à chapelle, à rites, à « réceptions » (Jacques Prévert) et à médailles. Ce sont des réfractaires, des militants plus encore que d’écrivains. Ceux qui précocement prirent conscience de l’injustice sociale dans le tiers monde. Dans l’analyse, notre méthode consiste en un raisonnement logique à partir duquel nous étudions les aspects de la révolte, ses manifestations et enfin ses valeurs dans les créations romanesques anticoloniales et néocoloniales.

 

II- LES ASPECTS DE LA REVOLTE

Toute narration se réalise dans un cadre spécifique, généralement désigné sous le terme d’univers romanesque. Il s’agit d’une restructuration du réel dans la conscience des écrivains, sans règles rigoureuses, parfois indépendamment d’une quelconque appartenance à quelque tendance littéraire. C’est ainsi que la plupart d’écrivains français d’Afrique noire tels Kindengve N’Djok, Gilbert Cesbron, Paule Constant dont la production romanesque se situe à cheval entre le réalisme et le naturalisme, s’en démarquent assez nettement. Les réalistes, partisans de la peinture objective de la société contemporaine, voire africaine, déclarent : « Le vrai peint par l’auteur doit reposer sur des documents exacts et sur une observation précise. » Plus rigoureux encore, les naturalistes réclament « une description scientifique … globale. » (Bornecque et Cogny, 1958 : 26) Kindengve N’Djok, pour sa part, tire la substance et la spécificité de sa production littéraire et en l’occurrence de Kel’lam, fils d’Afrique des expériences extra littéraires puisées au Cameroun, dans la forêt équatoriale. Il le confirme lui-même à travers son personnage principal :

Depuis plus de dix ans qu’il parcourait ces pistes, il s’était adapté merveilleusement à cette vie pourtant nouvelle pour lui. Déjà il parlait et pensait en bassa, en ce bassa riche de monosyllabes, très à l’aise au jeu des préfixes changeants, à leur répétition mécanique qui lui rappelait le ” Javanais ” de ses années de collège. Il goûtait cette langue imagée, aux rudes expressions, l’astuce et la poésie de ses proverbes, les pièges de ses conjugaisons : C’était là don précieux, enrichi de travail, lui donnant un prestige assuré ! Kindengve N’Djok, 1958 : 91-92)

C’est donc d’un des mondes subjectifs, dynamisés par la temporalité et l’espace littéraire parfois oral que nous nous proposons de sonder, en y associant la genèse de la révolte comme aide-mémoire tout autant dynamisant..

Mais peut-être convient-il d’abord de définir ce que nous appelons « temporalité et espace littéraire. » Ils constituent les deux composantes de l’univers romanesque dans la plupart des œuvres de notre corpus. La temporalité est la restructuration et la fonctionnarisation par le récit des données temporelles en relation avec le thème structurateur et les personnages grâce à la chronologie de l’action, aux souvenirs et aux rêves qui en constituent les fils conducteurs.

Quant à l’espace littéraire il est, comme la temporalité, une restructuration et une fonctionnalisation par le récit des données, cette fois spatiales, en relation aussi avec le thème structurateur et les personnages. L’utilisation de l’espace, sans avoir la rigueur rationnelle d’une tragédie classique, reste néanmoins dynamique. La dynamique des lieux et celle de la société déterminent la révolte et lui donnent une certaine forme.

Ainsi, le récit se réalisant dans le temps et dans l’espace explique et nous fait connaître la révolte dans son évolution, jusqu’au paroxysme. La spatio-temporalité se charge de nouvelles données fécondes qui ne s’écartent pas du registre de la révolte et qui permettent de mieux la comprendre.

Dans notre étude, la temporalité a comme composantes la chronologie des récits, les souvenirs et les rêves. La chronologie permet de suivre l’imagerie anticoloniale et néocoloniale dans les différentes phases de son évolution : de l’apogée coloniale, fin de l’œuvre civilisatrice, quand les colonies libéraient la métropole en passant par l’après deuxième guerre mondiale jusqu’aux indépendances où il s’agissait bien de passer par la violence les blocages imposés par le colonialisme, puis par le néocolonialisme, à l’ère des échanges, afin de faire progresser l’homme africain.

La première phase montre les tribulations des personnages travaillant pour leur survie, en attendant des lendemains meilleurs. Leur passage comme tirailleur en France ou comme employé subalterne dans l’administration coloniale ou faisant les premiers pas dans les ruelles de la politique ou du syndicalisme sont révélateurs d’une période de crise socio-politique où la société coloniale exerce son pouvoir dominateur à travers les administrateurs, les colons ou les missionnaires. Kindengve N’Djok prépare à l’école missionnaire le jeune Kel’lam pour l’avenir du Cameroun. Il peut parfois le mettre en garde. « Malheur au fonctionnaire inexpérimenté ! Et quelle préparation encore au futur jeu politique du lendemain » (Kindengve N’Djok, 1958 : 86) dans Petits Blancs, vous serez tous mangés, Gobelin, journaliste devenu formateur de journalistes Africains, entraîne Christian Marion auprès de Justin, un ancien ministre du « Vieux. » Les deux sont par la suite des conjurés contre le pouvoir central. Emmanuel de Je suis mal dans ta peau s’est préparé à la rancœur contre le chef d’État protégé par l’occident après être passé par plusieurs étapes : « chargé de missions culturelles, avocat, conseiller de syndicats, orateur politique. » (Cesbron, 1969 : 276)

Lâchetés et compromissions pour survivre, absence de liberté d’expression, censure et démagogie alimentent la révolte, la conduisent peu à peu vers son paroxysme.

La deuxième phase est la plus décisive car elle prépare aux mouvements. Dans Kel’lam, les mécontents attendent les festivités officielles du 14 juillet pour manifester leur haine :

devant la tribune officielle où préside, entouré de ses adjoints et des officiers de la compagnie, le chef de région lui-même, au rythme des trombones que scande la grosse caisse, se chanta cette litanie, reprise par tout un chœur :

Combien l’Africain est digne de pitié !
Combien l’Africain est dans la misère !
Combien l’Africain est dans la peine !
Le travail, c’est pour l’Africain !
L’impôt, c’est pour l’Africain !
La prestation c’est pour l’Africain !
La mobilisation, c’est pour l’Africain !
La prison, c’est pour l’Africain ! (Kindengve N’Djok, 1958 : 163)

Des gaillards chantent leur air goguenard au nez des Blancs, bien incapables de les comprendre et qui croient sans doute qu’on célèbre leurs louanges.

Dans les Racines du ciel de Romain Gary, les Mau-Mau dont la révolte a commencé au Kenya cherchent à constituer une légion pour l’indépendance africaine. Sur cette indépendance, Gary donne le point de vue d’un jésuite :

Je suis un trop vieil Africain pour ne pas rêver parfois, moi aussi, d’indépendance africaine, d’États-Unis d’Afrique, mais ce que je voudrais éviter à une race que j’aime, ce sont les nouvelles Allemagnes africaines et les nouveaux. Napoléon noir, les nouveaux Mussolini de l’Islam, les nouveaux Hitler d’un racisme à rebours. (Gary, 1956 : 119)

Son souhait, c’est que « l’indépendance de l’Afrique se fasse un jour au profit des Africains, mais je sais qu’entre l’Islam et l’URSS, entre l’Est et l’Ouest les enchères sont ouvertes pour se discuter l’âme africaine. » (Ibid. : 120) Pour la crainte de Romain Gary, en 1958 après le référendum organisé par la métropole sur les indépendances dans les pays de la communauté franco-africaine, seule la Guinée de Sékou Touré refuse la tutelle française.

La troisième phase est chronologiquement la plus longue. En 1956, la loi-cadre de Gaston Deferre, ministre de la France d’outre-mer, qui reconnaît l’autonomie interne aux territoires d’outre-mer entraînera la disparition des fédérations de l’AOF et de l’AEF. Mais la proclamation des indépendances dans les anciennes colonies françaises n’aura lieu qu’en 1960.

Kindengve N’Djok, pour sa part, n’a pas manqué de résumer cette troisième phase à l’attention de son lecteur :

Une politique coloniale s’instaurait : considération plus humaine donnée ; enfin à la personnalité du Noir, participation grandissante de l’Africain à son destin. On le veut librement associé dans la construction de la France d’après-guerre, et l’on commence à lui donner ce qu’il n’aurait certes pas tardé à demander lui-même, mais peut-on dire avant qu’il en prenne conscience. Ce fut là, en pleine guerre, le mérite généreux de la conférence de Brazzaville [1944], que de promouvoir les réalisations nécessaires du lendemain. Mais les doctrinaires et les politiques s’en mêlèrent. On affirmait repenser le problème colonial. En réalité, on dressait un acte d’accusation. on se voilait la face, dénonçant tout le passé, condamnant le “colonialisme(Kindengve N’Djok, 1958 : 197)

Par ces mots, Kindengve N’Djok n’est-il pas le militant plus encore que l’écrivain ? Il n’est pas allé chercher loin les matériaux pour sa création romanesque. Il l’a créée à son image, en militant écrivain plutôt qu’écrivain militant.

La quatrième phase actuelle, représente le danger immédiat des nouvelles nations indépendantes au cours des cinq décennies qui ont suivi les indépendances. C’est la plus grande entreprise anti-nationaliste et antipatriotique qui guette les nouveaux États, gangrène leurs sociétés, hypothèque leur bien-être et bloque toute perspective d’évolution socio-économique durable. Les victimes du néocolonialisme se comptent par milliers en Amérique et en Afrique noire dans toutes les couches sociales, dirigeants et intellectuels révolutionnaires, militants anticolonialistes et syndicalistes.

L’idéologie sans cesse renouvelée de Mongo Beti est la quête de la liberté des peuples noirs opprimés par les régimes néo-coloniaux et la métropole. Le patron de Zam dans Trop de soleil tue l’amour révèle le sentiment révoltant sans cesse grandissant des populations d’Afrique francophone à l’encontre des français :

Nous n’aimons pas beaucoup les français ici. déclarait le patron. Ces gens-là n’ont jamais oublié qu’ils ont été nos maîtres. Ils sont prêts à tout pour maintenir leur entreprise ici. Ecoutez-moi là : Pourquoi je dois passer par un concessionnaire français d’ici, et non pas un compatriote, si je veux acheter une voiture japonaise ? Pourquoi pas un compatriote concessionnaire ? Pourquoi nous sommes indépendants alors si nous ne pouvons même pas avoir un des nôtres concessionnaire de marques japonaises ? (Beti, 1999 : 26)

Le même personnage indexe la langue qu’affectionne le néocolonialisme pour corrompre les consciences et rejette la francophonie :

Les Français, nous en voulons plus ici, mais alors plus du tout… Et voilà qu’ils viennent en plus nous casser les pieds avec leur francophonie. L’Amérique latine, ce sont vos anciennes colonies, n’est-ce pas ? Est-ce que vous faites l’hispanophonie là-bas comme les français de la francophonie ici ? (Beti, 1999 : 27)

Dans l’ensemble, le néocolonialisme a un faible pour les actions subtiles qui servent les intérêts partisans idéologiques, géopolitiques et stratégiques. Ailleurs, la révolte contre cette entreprise redoutable se lit à travers les souvenirs et les rêves.

 

III- LES SOUVENIRS ET LES REVES

Ce serait peut-être une redondance de parler de souvenirs dans des œuvres qui veulent d’abord la réhabilitation d’une révolte et dont les éléments d’appréciation sont puisés irrémédiablement dans les souvenirs des protagonistes. Petits Blancs vous serez tous mangés ou l’État Sauvage sont un ensemble de souvenirs sur l’anthropophagie et le racisme. Kel’lam ne se fait pas prier pour le signifier à un sénateur Français :

Vous le voyez, sénateur, dit Kel’lam, le racisme n’est pas mort, et malgré vos belles proclamations d’égalité humaine nous restons chez nous, les “Sales Nègres” d’autrefois ! comment voulez-vous qu’à notre tour nous n’ayons point de haine au cœur ? (Kindengve N’Djok, 1958 : 216)

Attitude dialectique, car le souvenir s’oppose au récit chronologique, mais nourrit et renforce la révolte.                  

Les souvenirs qui reviennent au Président Tounkara de Je suis mal dans ta peau parmi tant d’autres sont ceux de 1850 montrant l’opposition entre le servage et la libre entreprise en d’autres termes la République qui garantit les libertés et le néocolonialisme qui les confisque.

Et à Tounkara de déclarer :

Notre force, la seule peut-être, est de pouvoir dire non ! de refuser cette civilisation, d’en inventer une.… Si nous suivons la voie de l’Occident, nous en serons en l’an 2000 là où ils en étaient en 1850 (Cesbron, 1969 : 258)

Ce qui ressort de cette pseudo « histoire », c’est une conversation avec un révolté, Augustin, partisan de « l’Africanité et la Modernité. » Plus significative est la scène où Joseph Ayou, un ancien ministre, annonce à Augustin qu’il a « dû quitter le gouvernement Ndongo Daye, il y a quatre ans, parce que [il] avait osé préconiser une fédération économique des États riverains du Sénégal ! » (Ibid. : 255). Pour cela il a été considéré comme un traître à la nation sarakolaise.

Alors que non seulement l’Afrique est “balkanisée”, comme disent tous ses chefs d’État dans leurs discours […] mais elle est politisée. Chaque pays est le “client” d’une grande puissance, le petit pion sur un échiquier ou seul mènent des Rois. (Ibid. : 255).

À ce niveau, le souvenir ne retarde plus la révolte, mais il fusionne avec l’action présente, après l’avoir chargée d’éléments nouveaux pour sa réalisation. Quand la révolte s’inscrit dans une perspective futuriste, elle est rêvée comme cette ambition que le Président Tounkara formule au cours d’une conversation sur la stabilisation des prix des matières premières : « Je demande solennellement à tous les pays occidentaux de donner au tiers monde un pourcentage de leur revenu national. » (Ibid. : 254)

Les rêves ne sont pas ici des divagations de l’esprit, sans rapport avec l’action, mais des mouvements hystériques à valeur prémonitoire annonçant avant la lettre une action. Ils fonctionnent comme des cris d’alarme imprimant chaque fois à la révolte une nouvelle direction. Ainsi, au « Congrès de la dernière chance », les rêves du Président Tounkara sont étudiés :

À Port-Albert, les représentants des puissances ont éludé les vrais problèmes : ajourné la stabilisation des prix des matières premières, écarté tout système d’achats préférentiels, maintenu le principe des “clientèles” respectives et de l’assistance à court terme. Dans cette atmosphère fermée, le grand discours du président Tounkara, réclamant aux pays riches d’abandonner au tiers monde un-pour-cent de leur revenu national, a paru aux délégués de l’Occident une exigence sommaire et injustifiée, à ceux des pays pauvres une humiliante mendicité. (Ibid. : 287)

Quand dans Kel’lam, un émeutier lance un mot d’ordre « Jetons les Blancs à la mer ! » (Kindengve N’Djok, 1958 : 204), il a la conviction que ce seul « cri de ralliement » va le mettre à mi-chemin du triomphe. Ou quand dans Trop de soleil tue l’amour, Eddie conseille à Zam d’écrire ces phrases dans son journal :

Pour forcer les Français à déguerpir, allons botter les fesses à leur ambassadeur. Ou bien : Boycottons leur langue en nous abstenant tous de parler une fois par semaine, le Samedi de onze heures à dix huit heures. (Beti, 1999 : 47)

Il se dit que ce sera de l’artillerie lourde comme un sous-marin atomique pour l’ennemi qui est quand même de taille, du moins par rapport aux Africains. Pascal parlait de l’infiniment grand et de l’infiniment petit.

Alors le rêve devient réalité :

Une banale revendication de salaire, puis une grève déclenchée, puis des braillards armés de bâtons, exigeant la fermeture des ateliers et des boutiques, puis l’émeute, des voitures incendiées, des passants assommés, l’attaque des maisons isolées, puis la gare prise d’assaut, le pillage commençant, le sabotage (Ibid. : 205)

Si pour ces cas, l’appel voire le rêve est devenu réalité, J. P. Sartre nous apprend ailleurs que la parole n’est pas toujours action car elle ne nourrit pas un enfant qui a faim.

Ainsi, la temporalité n’obéit ni aux lois naturelles du temps ni à celles chronologiques du récit, mais à une logique interne. Malgré la chronologie des événements, l’action n’est pas linéaire. Si le souvenir par son souci d’explication et de vitalisation ralentit l’action en la sortant de sa structure chronologique traditionnelle, le rêve par contre bouscule les barrières qui essayent d’entraver l’action vers l’étape finale. Pour tout dire, la temporalité est essentiellement positive et même dynamique, qualités que nous retrouverons dans une autre composante de l’univers des lettres anticoloniales : l’espace littéraire.

 

IV – L’ESPACE LITTERAIRE

Nous retiendrons pour l’étude de l’espace littéraire deux éléments principaux : la dynamique des lieux et celle de la société.

IV-1 La dynamique des lieux

Ce qui frappe le lecteur des lettres anti-coloniales ou néo-coloniales, c’est la multiplicité des lieux qui jalonnent les récits. Ils nous permettent de suivre les métamorphoses et la cristallisation de la lutte au fil des actions. Les lieux circonstanciels ont une valeur dramatique alors que les lieux permanents sont rattachés à une certaine tradition révolutionnaire.

Les lieux permanents telle l’université (Balta) montre que l’école telle qu’elle est conçue est inutile, anachronique et inadaptée, car elle n’a aucune valeur pratique. La place publique pour les festivités officielles du 14 juillet dans Kel’lam est un lieu de gaieté et de vie. Mais les révoltés y trouvent pourtant un terrain propice pour attaquer les Blancs dans leur baragouin qui crée un quiproquo.

Les congrès et les réunions syndicales (Je suis mal dans ta peau) sont des cadres où les forces de l’opposition profitent pour annoncer leurs intentions de fédérer, de faire grève, d’occuper des locaux universitaires.

Les lieux circonstanciels (la voiture, le bar, l’appartement dans Trop de Soleil tue l’amour, convient-il de le redire), sont des instruments dramatiques au service de la révolte dans ses métamorphoses. L’évocation d’un lieu sous-entend le climat socio-politique et la nature de la révolte que cristallisent les lieux permanents.

À travers les différentes variations de la révolte, des circonstances demeurent. La réalité fugace obéissant à une tradition révolutionnaire retrouve comme par enchantement son champ habituel d’expression, et se cristallise dans ce que nous avons appelé les lieux permanents, sous forme de révolte. Ces lieux sont dits permanents parce qu’ils ont toujours joué ce rôle dans les révoltes. Partout en Afrique noire, et dans les villes, c’est la rue et les barricades. (Nouveau : au cours des villes mortes)

Le lieu par excellence de toute manifestation populaire est la rue à Douala (Kel’lam), à Sarako (Je suis mal dans ta peau) ; elle s’impose par elle-même comme complice silencieux de la lutte : lieu de rencontre des manifestants, champ de bataille, lieu d’expression de la colère et de l’indignation ou de la liberté. Ainsi dans Je suis mal dans ta peau, les manifestants prirent « l’avenue de la Marne puis le boulevard Gambetta » en criant : « Libérez Modigo Manga ! » (Cesbron : 299)

La rue ici n’a pas son aspect architectural, ni matériel, elle a une valeur fonctionnelle. À elle viennent se greffer les barricades, sortes de forteresses où les insurgés se défendent contre les forces réactionnaires. Dans les « New-Town » à Douala, ces mots d’ordre se propagent :

On va secouer la tutelle des Blancs ; bientôt ils seront rejetés à la mer. Saboter le travail, refuser le ravitaillement, se faire porter malade, faire grève… et bientôt viendra la révolte ouverte, tous les envahisseurs honteusement chassés. Les évolués prendront la place des « commandants » et des autres fonctionnaires (Kindengve N’Djok : 162-163)

La rue, les barricades, ces jumeaux de la contestation politique et sociale dans Kel’lam rappellent les anciennes révolutions françaises (1848, 1850).

En effet, que ce soit à Douala, à Sarako ou ailleurs, la ville est le milieu où peuvent librement se déployer le rêve et l’activité révolutionnaires. Cela explique l’attachement des contestataires à ce milieu pourtant hostile et ingrat, mais porteur d’espoirs.

De la dynamique des lieux, il ressort que la nature autrement dit la forêt et la savane équatoriale dans Trop de Soleil tue l’amour, n’a qu’une place infime dans la lutte contre le néo-colonialisme. De plus, l’action se passe essentiellement dans les agglomérations. Seule s’impose ici la sécheresse de la ville dans laquelle grouille une société en crise et qui cherche dans l’effervescence populaire le remède approprié.

IV-2 La dynamique de la société

Disons tout de suite que c’est une société composite, dans laquelle il apparaît cependant deux constantes : les forces oppressives et le peuple noir. À chaque évolution de l’atmosphère politique, la société change de structure, mais deux forces antithétiques difficilement définissables demeurent : de la décolonisation à la néo-colonisation en passant par les guerres d’indépendances.

Pendant la colonisation : Ce sont les gouverneurs de colonies, les commandants de cercle et leur machine infernale qui persécutent ceux qui osent s’opposer à leurs préceptes, ceux qui dévoilent les ravages de la colonisation. Si les présidents français ne sont pas souvent expressément cités, les manifestations de leur politique révèlent leurs forces d’inertie qui empêchent toute affirmation de l’individu en dehors de toute allégeance à leur politique.  

Pour ce qu’il convient d’appeler les « incidents de Douala » (Kel’lam), les responsables de l’ordre, les colons acculés sont les maîtres des habitants des new-town indigènes. Défenseur de la politique impérialiste en matière de la philosophie de Rapport et non d’implantation, le commandant de cercle surveille avec vigilance les comportements des indigènes.

À cette époque, la lutte contre l’oppression coloniale est celle du peuple et dans une certaine mesure celle des partis politiques à l’exemple de l’Union des Populations du Cameroun (U.P.C.) au Cameroun. Parti interdit en 1955. Il rassemblait principalement les Bamiléké en guerre contre le gouvernement français.

Pendant la néo-colonisation : Ici, la politique et l’économie prennent le pas sur le social. Mais avant la chute du mur de Berlin, plusieurs protagonistes des romans de l’abjection néo-coloniale tels Petits Blancs… L’État sauvage, Je suis mal dans ta peau, Trop de Soleil tue l’amour… se sont engagés dans la bataille politique contre l’influence occidentale sous forme d’une déstructuration des sociétés des pays d’Afrique noire, par des rejets violents et désespérés. Ils dénoncent la vie quotidienne brisée, les hommes exploités puis aliénés. C’est le cas de l’opposition du roi TOKOR et du Colonel socialiste LALAKA dans les Flamboyants qui regrettent la destruction des rites autochtones parce que le pouvoir traditionnel est battu en brèche. « L’Afrique des tam-tams est morte et enterrée » (Chatenet, 1970 : 93)

La résistance de ces sociétés est primitive, voire velléitaire. La mentalité traditionnelle s’oppose comme elle peut aux entreprises de l’occident. Elle les détourne sans les annuler. Tels ces villageois dans Petits Blancs … qui refusent de concevoir une stratégie rationnelle afin de débloquer une piste bloquée par un arbre. Certains autochtones ignorent par ailleurs l’esprit de synthèse qu’on voudrait leur faire admettre (Ibid. : 72 et 80). Tel ministre enfin fait passer une querelle personnelle avant tout autre intérêt, dans l’État sauvage. (Conchon, 1964 : 119)

Ce qui constitue la société, ce sont les autochtones, les villageois, les commerçants, les fonctionnaires subalternes, les artisans travaillant pour leur propre compte. Tous formulent des accusations contre la France parce qu’ils sont dans l’impossibilité de tout dépassement d’une situation pourtant intolérable. Les femmes et les enfants ne sont pas en reste. Leur révolte va le plus souvent échouer en raison de son inadéquation à la réalité locale où le pouvoir joue la carte du néo-colonialisme. Dans Petits Blancs, Justin a une vision messianique de la révolution : « La révolution aura une religion ou bien elle ne se fera jamais » (Chatenet, 1970 : 124). La révolution demeure une attente. Mais le caractère vague de son projet de société l’empêche d’acquérir toute efficacité. On le voit, la révolte autochtone est vouée à l’échec parce qu’elle ne dispose ni de moyens, ni d’une identité assez forts pour résister à la modernité et l’intermédialité destructrices.

La dynamique de la société révèle un cercle vicieux ; quand ce n’est pas l’utopie qui la guette, c’est l’enfermement à brève échéance. Le mouvement pendulaire de son évolution fait apparaître parfois au sein de celle-ci une force d’inertie contre laquelle bute inlassablement la révolte. Comme ces dictatures qui oppriment les pays d’Afrique subsaharienne et dont la France est leur auxiliaire puisqu’elle tire largement parti des ressources (cf. Le petit train de la brousse de Philippe de Baleine (1982), Je suis mal dans ta peau, Petits Blancs vous serez tous mangés, Trop de soleil tue l’amour). De cette dialectique donc apparaîtra une seule résultante ; l’aspiration inexorable du peuple noir vers la liberté politique et économique, même s’il ne réussit toujours pas à l’assumer jusqu’à cette fin du XXe siècle. Mais ce qui compte, c’est la conscience de la liberté qui est ici le « pouvoir de refuser », selon l’expression de Maurice Blanchot ; ce pouvoir qui naît chez les écrivains français anti-coloniaux atteint son point culminant chez les auteurs des « romans du néo-colonialisme » (Moura, 1992 : 182). Au total, il ressort que les imageries anti-coloniales ou néo-coloniales sont partout présentes dans les œuvres de notre corpus ; la temporalité et l’espace littéraire en sont imbibés. De la richesse de leurs traits caractéristiques, on tire diverses manifestations

 

V- LES MANIFESTATIONS DE LA RÉVOLTE NEO-COLONIALISTE

Nous regroupons sous cette appellation toute action ou toute attitude spirituelle exprimant la révolte. Si celle-ci est un état d’esprit ou d’âme, elle est d’abord pour celui qui l’observe, une manifestation de cet état. Pour s’actualiser, la révolte se donne les moyens d’action. La révolte historique choisit souvent l’action violente et même destructrice. Dans une façon de penser la révolte, il y a une façon d’agir. Mais ces principes d’action s’appliquent-ils aux romans néo-coloniaux ?

Disons que si la révolte collective emploie les moyens traditionnels d’action révolutionnaire, la révolte individuelle par ses manifestations diverses et difficilement saisissables n’a pas de principes d’action préconçus. C’est ce qui fait l’originalité des écrivains français et francophones post-coloniaux. La révolte s’actualise d’elle-même.

V-1 La révolte collective

C’est un phénomène collectif de contestation contre toute oppression – pacifique ou violente, laissant apparaître une certaine attitude psychologique, manifestation spirituelle de la révolte.

En ce qui concerne l’action pacifique comme l’indique son qualificatif, elle est une contestation non violente dont le but est la recherche sans effusion de sang d’une solution politique à la crise. L’indépendance des anciennes colonies et l’abjection des liens spéciaux dans la coopération franco-africaine constituent leur ligne de mire. Dans Sang d’Afrique, elle se manifeste au sein des réunions politiques.

L’impression, dominante, qui se dégageait de ces réunions sans cesse répétées, était que dans ce district éloigné de la capitale, la proclamation de l’indépendance n’avait ébloui personne à l’exception peut-être de quelques notables ou chefs de villages qui ne comprenaient pas pourquoi on leur demandait de désigner un représentant politique alors que chacun d’eux se croyait très capable de continuer à régner sur son bout de territoire sans recevoir l’avis ou les conseils d’étrangers. Pour eux, ce Jacques Yéro, bien qu’il fût de leur race, était quand même un peu un étranger. D’abord, il avait tort de s’habiller à l’Européenne, au lieu de se peindre le corps comme eux et de porter un beau costume emplumé (Des Cars, 1963 : 188)

Ce qui compte pour les indigènes ici, c’est de rejeter toute forme d’autorité et d’opter pour l’autonomie des groupes, donc nier l’État central que les néo colons veulent instaurer. Pour eux, le village est déjà constitué de représentants influents pouvant discipliner et informer les groupes dont ils sont les chefs. La notion de « député » ou représentant élu démocratiquement par le peuple est importée. C’est l’œuvre de la colonisation.

Dans Petits Blancs, les chapelles religieuses sont les lieux des subterfuges par excellence. Le pouvoir oppresseur trouve en la religion un complice. Elle impose aussi des règles de respect, de soumission et de vénération. Elle se soucie peu de la misère du peuple colonisé ; pire, elle est une sorte d’opium, car elle endort l’activité révolutionnaire.

Jean Chatenet met dans le même panier les catholiques et les protestants :

– Nyéréré est catholique, et il a donné du fil à retordre aux Anglais.

– Nyéréré était protestant. Il s’est converti au catholicisme en même temps qu’au socialisme : c’était une façon d’entrer dans l’opposition en même temps qu’un choix religieux, les Anglais savaient à quoi s’en tenir. Eux pensent que les choses sont plus faciles avec les protestants…

– La religion catholique prend de plus en plus les gens par l’intérieur, surtout depuis les réformes de ces dernières années. C’est peut-être une bonne technique en Europe, mais ça ne marche pas très bien avec les gens d’ici. Les choses ne peuvent pas se passer seulement dans leur tête et dans leur cœur, il faut qu’ils puissent aussi faire des gestes (Chatenet, op.cit, 155)

Quels gestes ? L’Africain dirait : « Ceux qui comptent », Car la parole sainte ne nourrit pas un enfant qui a faim. Donc les mécontentements exprimés à l’Église atteignent à des degrés divers leurs buts : extérioriser la colère. Et la France a des inquiétudes face aux catholiques. Mais Justin, le révolutionnaire de Petits Blancs est toujours à la recherche d’une religion qui « ne soit ni un produit d’importation, ni un instrument de propagande et d’asservissement » (Ibid. : 155)

Ce côté de ces démarches pacifiques des révolutionnaires, l’activisme politique apporte une force nouvelle contre l’oppression. Les élections, les réunions publiques, les rencontres de proximité, les affiches constituent les éléments dynamiteurs de cette activité politique à caractère intellectuel. Les élections ne répondent pas toujours à un souci de légalité, mais se définissent comme force d’action contre la réaction des détenteurs du pouvoir. C’est ainsi que Jean Kel’lam est devenu « Délégué Territorial à l’Assemblée Camerounaise » pour servir de « la voix de l’Afrique Nouvelle et Ancienne » (Kindengve N’Djok, op.cit : 246)

Mais les élections tant souhaitées par les impérialistes ne se posent pas toujours en s’opposant à une certaine force d’inertie ; elles sont d’abord des velléités d’organisation politique du peuple, même si par la suite, elles ont un caractère révolutionnaire. Entre autres ces fonctions de « Ministre-député-maire de Galinga » (Conchon, 1964 : 27) détenues par Modimbo Antoine qui ne connaît les limites de vingt-cinq villages que grâce aux « livres, journaux, revues ».

Les rencontres de proximité sont à rapprocher dans leur esprit à cette optique révolutionnaire. Ce sont des milieux de débats politiques entre le peuple et les forces réactionnaires comme ce travail que mène Emmanuel de Je suis mal dans ta peau :

Emmanuel a fait le tour du pays ; il connaît par nom chacun des responsables de syndicats et ils l’appellent par son prénom ; dans toutes les villes, il a contribué à fonder une S.A.F, section féminine d’action. D’action pour qui, pour quoi ? – C’est de cela qu’il vient discuter avec Tonton. Jamais le président n’a disposé d’un tel réseau d’information ! Voilà ce que pense Emmanuel… Il pense être le seul à connaître les vœux des femmes, des travailleurs, des fonctionnaires, le seul capable de dissiper les malentendus et de prévenir les contestations, bref le sauveur du régime. (Cesbron, op.cit : 261-262)

La France est l’auxiliaire de cette dictature qui opprime le peuple. Le pouvoir a dilapidé des fonds des organismes d’aide au développement : O.N.G. et se prépare à dénoncer les termes des accords bilatéraux et multilatéraux au cours d’un Congrès de la dernière chance. Lequel pourra le sauver du sursaut populaire. Or chez Mongo Beti, PTC est convaincu qu’ « avec le pétrole et le bois, c’est un complot des Français pour clochardiser à jamais les Africains et les tenir éternellement en laisse. » (Beti, 1999 : 55)

Il arrive que l’activisme change de méthode d’expression. La parole est remplacée par les écrits ainsi que le montre « une inscription, maladroitement tracée sur le mur de la bibliothèque : Au secours, deux cents camarades prisonniers ! » (Constant, 1983 : 253). C’est une sorte de manifeste des étudiants de l’Université de la Mégalo en rébellion contre les cours du professeur coopérant Lucien Favre, lesquels se montrent radicaux dans la différence, la spécificité et l’autonomie vis-à-vis du contenu des programmes des universités françaises. Ailleurs chez Cesbron, les révoltés se servent des pancartes et des banderoles pour exprimer leur mécontentement aux congressistes occidentaux.

Un petit commando qui n’appartenait pas à l’Université… est parti en direction du Congrès avec des pancartes et des banderoles.

  • Du congrès ?
  • Oui, c’est aux délégués occidentaux qu’ils en ont »

(Cesbron, op.cit, 265)

Si l’action pacifique ne change pas véritablement le rapport des forces politiques, elle constitue pour les insurgés noirs une école d’apprentissage de la vie publique. Pour les forces oppressives occidentales, l’action pacifique est une preuve de la capacité du peuple dominé à pouvoir s’organiser ; ce qui constitue une menace déstabilisatrice, pour utiliser la terminologie contemporaine, contre l’hégémonie occidentale. Conscientes de cette menace, les forces oppressives néo-colonialistes réagissent entraînant ainsi la violence dans la lutte politique. La révolte passe de la potentialité à la cristallisation par l’occupation des places stratégiques. À en croire le récit de Cesbron

Les sirènes de la police approchèrent, grandirent, parurent se dépasser l’une l’autre. Les femmes se mirent à caqueter ; les enfants, ivres de bruit, couraient en tous sens … toutes les voitures de police du Sarako s’en viennent par ici au lieu de parader au palais du Congrès. Une …. Deux … trois … les bras au ciel. Nous voulons la Justice et non l’aumône ! (Ibid. 265-266)

L’occupation des places publiques montre la volonté des peuples sous-développés d’Afrique noire à prendre pour un temps, le pouvoir et à changer les termes de la coopération Nord-Sud. Mais l’absence d’une méthode rigoureuse tant dans l’étude des données que dans la conservation de l’acquis révolutionnaire les place en position défensive devant l’attaque des experts mieux outillés. La catégorie de l’Intelligentsia africaine comme le Lalaka des Flamboyants ou le Justin des Petits Blancs, docteur en droit et licencié en philosophie n’a pu rien changer et pourtant tous les deux entendent défendre la société traditionnelle africaine.

La nouvelle forme de révolte est l’œuvre des exilés. Elle est particulièrement développée dans Trop de Soleil tue l’amour :

Les exilés sont de retour. Et rien ne sera plus jamais comme avant … C’est une ère nouvelle qui s’ouvre. (p. 25) Là où le peuple a été trop longtemps tenu à l’écart des lumières du droit, le vice devient la norme, le tortueux la règle, l’arbitraire la vertu. l’arrivée massive des exilés causa un choc aux populations en les contraignant à un brusque réveil. (Beti, 1999 : 74)

Au total, la révolte collective n’est qu’émotionnelle. Elle exprime, bien sûr, un sentiment collectif d’exaspération contre la misère dans les pays pauvres et l’injustice sociale. Mais les romanciers du néo-colonialisme en Afrique noire ne glorifient pas les révolutionnaires. Ils multiplient un vocabulaire zoomorphe, des formules dépréciatives ou insultantes associées aux attitudes tyranniques à l’évidence motivées par le mépris comme dans Petits Blancs ou dans Trop de soleil tue l’amour, ce qui active chez certains protagonistes une révolte individuelle.

V-2 La révolte individuelle

Cette révolte individuelle est très complexe dans ses manifestations. Mais elle se démarque des autres formes de contestation par le comportement intellectuel, l’attitude terroriste. Les conférences, le journalisme, les livres à style engagé, les affiches rouges constituent leurs domaines d’action privilégiés.

Les discours révolutionnaires ne sont jamais prononcés dans leur intégralité. Le plus souvent dans les pays pauvres ils sont riches en vocabulaire à connotation marxiste ou simplement sociologique. Le discours de Justin dans Petits Blancs en est une bonne illustration :

l’État intervient dans toutes les grandes affaires nationales, finance en partie au moins la plupart des réalisations d’intérêt général. La paix sociale le préoccupe. Notez cependant qu’un prolétariat agricole est en train de naître dans les exploitations nationales, en attendant la naissance d’un prolétariat ouvrier lorsque les usines prévues par le plan de développement seront construites. (Chatenet, op.cit : 122-123)

Il n’est pas certain que la révolution qu’il tente aboutisse en raison de son inadéquation à la réalité locale. Le projet étant occidentalisé, il lui sera difficile de convaincre les autochtones. Il n’est pas lui-même loin du pouvoir en place qui joue la carte du néo-colonialisme.

Les révolutionnaires dans les pays d’Afrique noire ont parfois recours au journalisme d’opposition comme Zamakwé dans Trop de soleil tue l’amour pour offenser l’occident dans sa politique impérialiste. C’est dans une interview à bâtons rompus entre le Président Tounkara et Augustin que ce chef d’État africain va extérioriser son dossier qu’il doit présenter à la conférence ; il déclare

— la conférence doit durer des semaines, mais tout pourrait se dire en six phrases : trois demandes et trois réponses. Que réclamons-nous ? La stabilisation du prix des matières premières et un système d’achats préférentiels. Ce n’est tout de même pas exorbitant ! Poursuit-il sur un ton de tribune. Les matières premières sont, pour l’instant, notre seule richesse et leur cours s’effondre d’année en année. Pour en tirer le même revenu, un paysan sarakolais doit produire deux fois plus d’arachides qu’il y a dix ans. Et avec ce revenu dérisoire, il ne peut même plus se procurer autant de produits puisque ceux-ci, en provenance des pays riches, ne cessent d’augmenter. C’est un cauchemar et c’est une honte… (Cesbron, op.cit : 253)

C’est vraiment une honte. Et c’est pourquoi les idées que contient cet extrait de l’interview sont des armes ; au même titre que les chars des nations néo-colonialistes. Mais en homme d’État responsable, sa révolte se réduit à une attitude dépouillée de violence destructrice et de fanatisme exacerbé qui imprime la révolte historique.

V-3 La révolte historique

La révolte historique est celle de l’homme contre sa condition historique. L’objet de la révolte est l’ordre du monde en général, la condition faite à l’homme dans le temps par ses semblables.

En effet, Philippe de Baleine est l’un des meilleurs peintres de la société africaine des années 80. Dans son œuvre, il dénonce les travers de cette société Ouest africaine ; il énonce les différents maux qui la minent. Dans Le Petit train de la brousse, ces maux ont pour noms : la dépravation des mœurs par la prostitution, l’échec du mariage, le déclin des valeurs morales, la subordination de la politique au clientélisme et au culte de la personnalité. Dans Balta, Paule Constant, par la voix de Lucien Favre se plaint de toute son âme de la « griotticie » des intellectuels des universités victimes des échecs au changement de grades que les responsables académiques perpétuent avec la complicité des gens au pouvoir.

Dans cette perspective, Trop de Soleil tue l’amour donne l’image d’un monde africain où l’inertie le dispute à l’absurde où les policiers sont prêts à payer leur supérieur pour n’avoir jamais à enquêter et où la corruption est le seul moyen de survivre. On y décèle aussi un univers halluciné qui provoque une interrogation angoissée non seulement sur la situation politico -sociale de l’Afrique, francophone, mais sur l’homme et son degré de détérioration. C’est ainsi qu’un personnage a pu s’écrier : « J’ignore ce que je suis… sinon, c’est pas dans ce bled de merde que je m’aurais aimé naître et vivre. » (Ibid. : 41)

Dans notre étude de la république africaine francophone telle qu’elle apparaît dans l’œuvre de Mongo Beti, nous remarquons qu’il présente la postcolonie de telle manière qu’on puisse, à la lecture, en sentir l’odeur.

La postcolonie est donc un univers où « plus de trente-cinq ans de dictature en tout genre ont forcément perverti les mœurs et déglingué les mentalités » (Ibid. : 42).

C’est pourquoi Mongo Beti dans cette production littéraire fait la critique impitoyable des régimes dictatoriaux qui assomment l’Afrique et lutte contre les dictateurs déments, relais du néocolonialisme qui gouvernent sur le continent noir.

En fait, l’abjection des puissances impérialistes et néo-colonialistes se révèle à nous grâce à ces manifestations des protagonistes des romans français et francophones. Elles sont nombreuses et variées en raison de la multiplicité de ses aspects. En revanche, la représentation de l’univers néo-colonial, principalement en Afrique noire est celle d’un système social en quête d’évolution. Dans ces différentes imageries transparaît moins la haine de l’occidental, que la cécité collective. La représentation collective de l’Afrique noire est aujourd’hui brouillée par une interrogation. Le développement est-il encore un objectif crédible quand il se propose de freiner les flux migratoires en améliorant localement les conditions de vie de l’ensemble de la population ? Peut-il vraiment dans les régions les plus déshéritées, fournir du travail à ses habitants jusqu’ici voués à l’émigration ? En réponse, le personnage de l’intellectuel a une part assez importante de responsabilités dans la marche de l’Afrique noire d’aujourd’hui. Dans maints cas, il est l’œil de son pays sur la politique de coopération de beaucoup de pays d’Afrique noire.

Par delà l’aspect heuristique de cette étude, elle poursuit un triple objectif, à savoir : identifier un des maux qui rongent l’Afrique actuelle, offrir une plus grande lisibilité des signes (discours, récits, actions) d’apparence anodine mais récurrente dans les relations Nord-Sud, donner au lecteur engagé une arme solide de combat.       

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Note

(1) Nous désignons par “aspects de la révolte” toute représentation à la conscience de la révolte dépouillée de ses manifestations, sous la forme d’un schème. L’univers romanesque, la morphologie de la révolte constituent les idées-forces de notre analyse.

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

BALEINE, Philippe de, Le Petit train de la brousse, Paris, Plon, 1982, 253 p.
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BORNECQUE, J.H et COGNY, P., Réalisme et naturalisme : l’histoire de la doctrine, les œuvres classiques, Paris, Hachette, 1958.
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Par David Mbouopda, , publié le 22/05/2010 | Comments (0)
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Freud en père Ubu

  

 

Le crépuscule d’une idole, Michel Onfray. Paris : Grasset, 2010.

 

Résumons : menteur, affabulateur, arriviste, cupide, superstitieux, refoulé, dépressif, phobique, paranoïaque, graphomane, hypocondriaque, jaloux, nihiliste, ennemi de la philosopophie, de ses patients, de ses pairs, de l’humanité tout entière, fumeur invétéré, drogué, impuissant sexuel, pervers, phallocrate, adultère, misogyne, homophobe, incestueux, complice des fascistes et des nazis… Avouez que si tout cela est vrai, cet homme-là, Freud, ne peut pas être tout à fait mauvais. On veut bien le croire, le grand Inquisiteur Onfray, quand il nous assure que pour peaufiner la bio de son modèle*, il a tout lu de son œuvre et tout ce qui s’est écrit dessus. Des mois et des mois de lecture pour accoucher de cette farce qui n’a hélas pas la drôlerie du chef-d’œuvre de Jarry. Paraît même que pour préparer un seul exposé, notre stakhanoviste y passe une trentaine heures ! Quand diable notre éroticien solaire trouve-t-il le temps d’aller recharger ses piles au soleil ? Il est donc des hédonistes furieusement masochistes. Soixante-dix livres déjà publiés ! À son âge ! Et il ose ricaner des six mille pages de Freud publiées au cours de sa longue vie ! La parution de ce lourd pensum serait un non-événement s’il ne trouvait un écho complice dans la grande presse. Comptons d’abord sur ceux des journalistes qui n’ont jamais lu une ligne de Freud et qui laissent échapper un gros rot de satisfaction. Ouf ! Les voilà lâchement libérés, peuvent faire l’économie de la lecture des thèses insanes du méchant père Ubu et s’occuper de choses sérieuses, lire le dernier opus de Franz-Olivier Giesbert, par exemple. Plus préoccupant, il y a les défenseurs de Freud qui sont prêts à consacrer de longues journées de travail à dégonfler cet obèse pamphlet. Avec pour effet pervers : booster un peu plus ses ventes. Que ne prennent-ils exemple sur le milieu philosophique qui n’a jamais considéré Onfray pour un de ses pairs avec qui perdre son temps à dialoguer ! Cette non-reconnaissance est d’ailleurs une des blessures narcissiques du complaisant sculpteur de son moi. Blessures qui sont à l’origine de ses provocations dérisoires et de ses haineuses envolées (Sade, Breton, Bataille, récentes cibles de notre athée solaire). Idem pour le pape et ses évêques : les voit-on se formaliser des trépignements anti-chrétiens du preux païen d’Argentan (lequel nous signale que son Crépuscule a été achevé au « solstice d’hiver ». Chic non ?). Il a d’autres préoccupations le Saint-Père, en ce moment, avec toutes ces affaires de pédophilie dans l’Église. Tiens, au fait, dans l’acte d’accusation de Freud-Ubu rédigé par le flic enquêteur, manque bizarrement le crime des crimes, la pédophilie. Pas de sodomie, pas de cervelle de bébé moulinée ? Un oubli, sûrement. Faudrait voir à poursuivre les investigations.

Il y a un grand mot qu’il a toujours à la bouche, notre nietzschéen normand : « souci éthique ». Est-ce un tel souci qui l’amène à renifler les draps où Freud a couché pour savoir si oui ou non il commettait le scandaleux péché d’adultère avec sa belle-sœur ? C’est que notre libertin auto-déclaré a de nobles indignations. Comme celle, également, qui le dresse contre la pratique des biographes fouilleurs de poubelles. En tout cas, pour devenir ainsi l’implacable juge de la vie des autres, il faut être sacrément assuré qu’entre la belle, l’impeccable image sculptée qu’on donne de soi, et les aléas de la vraie vie, il n’y a aucun hiatus. Onfray, lui, a cette tranquille assurance. On lui en donne acte.

* Le crépuscule d’une idole, Michel Onfray. Paris : Grasset, 2010.

Par Jacques Henric, , publié le 22/05/2010 | Comments (2)
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Xénocentrisme

 

 

 

 

Philippe Norel, L’Histoire économique globale, Seuil, 2009, 264 p.

 

Il faut bien faire attention à l’article du titre, il ne s’agit pas d’un livre intitulé Histoire économique globale, mais bien L’histoire économique globale. Ainsi, si une première impression pourrait faire penser qu’à côté de la somme de Braudel sur la période XVe-XVIIIe siècle, ou plus récemment du livre de Findlay et O’Rourke faisant l’histoire du commerce mondial sur le dernier millénaire en un gros volume (2007), Philippe Norel a à son tour tenté la gageure de faire l’histoire économique du monde sur les deux derniers millénaires en quelque 235 pages, on ferait une erreur. Il s’agit en réalité d’un livre sur cette nouvelle branche de l’histoire, l’histoire économique globale, et non un livre d’histoire économique globale. Un essai sur la discipline, et pas un manuel d’histoire économique. L’auteur a d’ailleurs à son actif des ouvrages plus épais, comme cette Invention du marché, histoire économique de la mondialisation parue en 2004. Il sait donc de quoi il parle et peut se lancer dans une réflexion, une synthèse, utile en ces temps où l’histoire globale a le vent en poupe. On est ébloui par la diversité de la bibliographie, l’auteur semble avoir tout lu et offre au public français un panorama formidable des débats récents sur l’histoire globale, débats surtout anglo-saxons. La forme est remarquable également, le livre est clair et bien écrit, pas une faute ou coquille dans ces quelque 250 pages. (1)

L’histoire globale veut se détacher de l’histoire centrée sur l’Europe et le monde occidental, revenir notamment à une époque passée où l’Europe était à l’écart des grands flux d’échange, où l’océan Indien et l’Asie occupaient une position centrale. Mais la tendance est grande d’aller trop loin dans le sens du refus de l’eurocentrisme, et de minimiser le rôle de la partie occidentale de l’Eurasie. Notre auteur, à la différence de Findlay et O’Rourke, tombe malheureusement à pieds joints dans ce travers.

Il fait avec raison une critique de l’eurocentrisme qui imprègne les auteurs et les historiens occidentaux, y compris les plus grands, depuis au moins deux siècles, mais tombe vite dans l’excès inverse, en faisant de l’eurocentrisme à rebours, quand il affirme par exemple à plusieurs reprises combien l’Europe était marginale et peu intéressante jusqu’au XVe siècle. On pourrait trouver ce genre de propos sous la plume d’un historien chinois, qu’on serait en droit d’accuser de sinocentrisme… Autrement dit, ce qu’il reproche à Victor Hugo ou à Braudel (pp. 37-38), il le fait en sens opposé, mais de façon tout à fait comparable. Et ce biais se retrouve constamment, comme s’il fallait, en tant qu’Européen, se battre continuellement la coulpe pour le passé : dans l’océan Indien, il s’agit d’une « intrusion » portugaise (p. 54), pas simplement de l’arrivée des Portugais, pourtant les Chinois sont venus d’aussi loin que le Portugal, et eux ne sont pas des intrus. De même, pour éviter cet eurocentrisme, les actions ou comportements des autres sont le plus souvent vus sous un jour favorable, par exemple p. 59 : « aucun État (en Asie) ne cherche à contrôler à son avantage l’ensemble du réseau ». Par contre la République de Venise « manipulera » (p. 64) le commerce, laissé auparavant « très libre par les diasporas asiatiques ». Les Portugais et les Génois sont dans une « quête éperdue de l’or et de l’argent »… (p. 164), il y a toujours le besoin d’un terme dévalorisant, qui au contraire n’est jamais employé pour les autres peuples, comme si les Européens devaient absolument être singularisés de façon négative.

L’expression « grandes découvertes » est mise entre guillemets, sans doute pour indiquer que ce ne sont pas vraiment des découvertes, mais de banales entreprises de navigation. On est dans l’historiquement correct. Il n’y a aucune raison de mettre cette expression entre guillemets, il s’agit bien de découvertes par les Européens d’autres peuples, d’autres voies, d’autres continents. Que ces continents aient été bien sûr habités, ne change en rien au fait que pour les Européens, il s’agit d’une découverte, que le contournement de l’Afrique et le passage du détroit de Magellan sont bien des découvertes de nouvelles façons de parcourir le monde et de relier l’Europe et l’Asie.

De même, page 151 et suivantes, l’Europe est présentée comme un continent en retard, « mal et tardivement parti », son essor serait un « improbable retournement des hiérarchies ». L’auteur cite J.M. Hobson, pour qui elle se serait « approprié les techniques puis les ressources des autres », pour qui elle serait « fondamentalement prédatrice ».

En fait, l’Europe est l’héritière des grandes civilisations du Croissant fertile, puis de la Grèce et de Rome. On voit mal en quoi la Grèce antique, par exemple, qui a inventé la philosophie, les mathématiques et la démocratie au Ve siècle avant le Christ (2), pourrait justifier cette idée d’un continent « mal et tardivement parti »…

Norel fait donc du xénocentrisme, en voulant combattre l’eurocentrisme : tout ce qui vient de l’extérieur est magnifié, tout ce qui vient de l’Europe est minimisé ou dénigré. Il va jusqu’à écrire (p. 65) : « L’Europe a finalement inventé très peu des techniques qui ont permis son essor à l’orée du XIXe siècle … une fois les savoir-faire appropriés, elle a su les améliorer, souvent à la marge ». Plus loin, elle est, pour les Orientaux, « un pâle concurrent qui reste longtemps à la traîne ». On apprend encore page 217 que la révolution industrielle est « supposée être une originalité occidentale incontestable ». Supposée…

L’attribution des grandes inventions de la révolution industrielle à des origines chinoises (p. 21 sq.), les métiers à filer, la machine à vapeur (3), apparaît largement tirée par les cheveux. On pourrait tout aussi bien dire que c’est aux anciens Grecs qu’on doit attribuer la machine à vapeur, parce qu’Héron d’Alexandrie a mis au point au IIe siècle avant notre ère un dispositif de ce type, l’éolipyle. Cela n’aurait guère plus de sens. À cet égard, Joel Mokyr, son histoire des techniques et ses nombreux autres travaux, mériterait d’être cité : « Les Européens n’ont pas inventé tout ce qu’ils ont utilisé, et les arguments qui attaquent l’eurocentrisme en montrant que telle ou telle technique était utilisée quelque part avant eux s’engouffrent dans une porte ouverte » (1999). Norel affirme aussi page 20 : « nous nous souvenons que les Chinois ont inventé la roue ». Les souvenirs de beaucoup de gens sont très différents, il semble bien en effet que la roue ait été inventée dans le Croissant fertile au IVe millénaire avant notre ère, elle n’apparaîtrait en Chine qu’au second.

Ainsi l’Europe qui était à la marge, à la traîne, qui a peu inventé ­– alors que le reste du monde, et notamment l’Asie, a créé l’essentiel –, l’Europe est curieusement le seul continent à sortir du piège malthusien au XIXe siècle, à entrer dans la croissance économique moderne, et l’Asie non, c’est d’une logique implacable… En réalité, l’Europe, et surtout la Grande-Bretagne bien sûr, est bien le berceau de la révolution industrielle, elle a innové de façon décisive en inventant l’usine et les machines, la mécanisation, le factory system, elle crée le premier moteur avec des énergies fossiles, la pompe à feu de Thomas Newcomen en 1712, devenu moteur universel (4) grâce au condensateur de James Watt en 1765. Voir deux ouvrages remarquables récents sur la question, ceux de Robert Allen (2009) et Joel Mokyr (2010).

Il y a ensuite l’idée, toujours selon J.M. Hobson, que l’essor de l’Occident suivrait l’impérialisme, et que c’est cet impérialisme, par l’appropriation des ressources des autres, qui expliquerait l’essor. Ainsi page 168 : « L’impérialisme occidental a ensuite, à partir de 1492, conduit les Européens à s’approprier toutes les ressources économiques de l’Orient permettant l’essor de l’Occident. … Il est tout aussi évident que la prise de possession, après 1500, de matières premières, de terres, de force de travail et de marchés asiatiques a joué un rôle crucial dans le développement économique européen. »

Idée proprement absurde, l’impérialisme est inséparable de l’essor de l’Occident, c’est bien parce qu’il y a eu essor qu’il y a eu impérialisme. Le fait de poser les Européens comme des concurrents avides et barbares s’appropriant les ressources des autres, ce qui leur permettrait de se développer ensuite est un non-sens. Le développement ne vient pas du pillage, mais d’institutions et de ressorts internes, comme tous les pillages du passé l’ont montré, n’étant suivis par aucun développement économique. Norel se démarque de ces thèses, certes, mais de façon peu affirmée.

Sur le racisme des Européens (pp. 170-171), développé également par Hobson : « racisme implicite et qui permet la saisie sans scrupules des ressources asiatiques », c’est oublier un peu vite que ce sentiment de supériorité était partagé par bien d’autres peuples, à l’égard de l’inconnu ou du différent, notamment par les Chinois, qui considéraient toutes les autres nations comme des vassales et les autres peuples comme des barbares. Voir par exemple la réponse chinoise en 1793 à Lord Macartney, ambassadeur de George III, proposant des échanges entre les deux pays : « Nous ne manquons de rien, nous n’avons jamais accordé beaucoup d’attention aux objets étrangers et nous n’avons pas besoin des produits manufacturés de votre pays. » (5)

D’autre part, ce n’est pas le retrait de la Chine du grand commerce maritime à partir de 1423 ni l’affaiblissement des pouvoirs locaux dans l’océan Indien, comme l’auteur le dit pages 164-165 avec Janet Abu-Lughod, qui peut expliquer les entreprises portugaises, car les Portugais ne savaient rien de la situation lorsqu’ils se lancent sur la côte de l’Afrique, allant de plus en plus au sud : « Il est clair que cette double carence va considérablement favoriser l’entreprise portugaise au-delà de l’Inde, voire tout simplement la rendre possible. … un certain “déclin de l’Orient” … aurait précédé et permis “l’essor de l’Occident” ». Il s’agit au contraire d’un mouvement irrésistible de l’Europe occidentale, comme d’ailleurs les expéditions vers l’Ouest, vers l’Amérique, le montrent également, et en aucune façon quelque chose qui a été facilité, rendu possible, par les circonstances locales en Asie.

Quant à la découverte de l’Amérique par des Chinois, l’auteur note avec raison qu’il s’agit d’une pure affabulation, de la « junk history ». Il serait intéressant à cet égard de citer l’article de Robert Finlay sur le mythe de 1421 (6). Il en va de même de cette découverte par des Africains, une expédition « couronnée de succès, liée à l’empire du Mali, en 1311 », curieusement traitée avec plus de sérieux (7) (p. 33)…

Quand l’auteur affirme page 35 que « l’Europe n’est ni la première ni la plus efficace dans des entreprises maritimes », on se demande alors pourquoi ce sont des Européens qui sont allés jusqu’au Japon et pas l’inverse, pourquoi ce sont des Européens qui ont peuplé l’Amérique et pas des Asiatiques, des Arabes ou des Africains, pourquoi les Portugais ont détruit les flottes arabes dans l’océan Indien au XVIe siècle, notamment à Diu, etc., etc.

Eh bien si justement, c’est bien parce que les navires européens étaient plus efficaces que l’Europe a subjugué pour plusieurs siècles le reste du monde.

Sur l’explication de l’essor européen par la chance, pages 171, « flair des Européens pour arriver toujours au bon moment », c’est une simple plaisanterie. On apprend de la même façon (p. 217) que l’Europe a été « aidée par une chance insolente et un impérialisme réel ». La chance n’existe pas pour expliquer un essor de plusieurs siècles, cela n’a aucun sens d’y recourir comme explication historique. La chance, comme le hasard, a la mauvaise habitude, dans les guerres ou les événements historiques, d’être également partagée des deux côtés. Dieu est du côté des gros bataillons, comme disait Bussy-Rabutin dans un autre contexte.

Quant à l’impérialisme, il n’est pas une cause de l’essor européen, mais une conséquence. Comme toujours dans l’histoire, dès qu’un peuple a un avantage sur un autre, technique, économique, militaire, il s’empresse de l’utiliser pour conquérir et asservir, mais cela n’a jamais causé le développement économique, pas plus des Huns que des Arabes ou des Mongols. C’est bien parce que 1) l’Europe a acquis un avantage technique en faisant sa révolution industrielle, qu’elle a pu 2) dominer et annexer des continents entiers. La révolution industrielle date de 1760-1820, la grande période impérialiste date de 1860-1920.

On dirait que certains Européens, et bon nombre d’historiens, ne savent plus quoi inventer pour se mortifier éternellement pour la domination passée, n’inventant que du retard, des insuffisances, du hasard, du racisme, de la barbarie, ou n’importe quoi, pour expliquer le succès occidental. Cette volonté acharnée de ne trouver aucune qualité à sa propre culture, à sa propre civilisation, de mettre en avant son lucre, sa cupidité, son absence de scrupules, sa volonté de domination, etc., a quelque chose de très surprenant, d’incompréhensible, et à vrai dire de pathologique. Pierre-André Taguieff décrit bien cette attitude dans un article récent du Débat, sur un autre sujet (2010) :

« L’utopie de la préférence pour l’autre conduit à une impasse, à une paralysie de la capacité de choix des dirigeants politiques, à l’abolition de la souveraineté en matière de politique de la population, bref à l’impolitique. Cette rhétorique impolitique est fondée sur certaines valeurs, le plus souvent implicites, non thématisées comme telles. Ce qui est axiologiquement postulé, c’est d’abord que le rejet de soi est en lui-même respectable, alors que le rejet de l’autre est intrinsèquement intolérable. Le culte de la “diversité” dérive vers celui de l’altérité. L’adoration du “veau d’autre”… Un pas de plus, et la haine de soi devient objet d’éloge, tandis que la haine de l’autre illustre le mal absolu. Comme s’il était bon, dans tous les cas, de se dénigrer jusqu’à se haïr soi-même, et totalement condamnable d’abaisser ou d’exclure, quoi qu’il fasse, un quelconque représentant de la catégorie “les autres”. Nouveau manichéisme, qui surgit chez ceux-là mêmes qui font profession de dénoncer le manichéisme chez leurs ennemis désignés. »

On est ainsi dans une sorte de racisme à l’envers, les Occidentaux ont tous les défauts, rapaces, retardés, brutaux, les autres n’ont que des qualités… Cet aveuglement est évident chez les marxistes ou marxisants, bien loin paradoxalement de l’eurocentrisme (excessif) de Marx et Engels, mais il déborde largement le marxisme, atteignant nombre d’historiens non marxistes. Chez les premiers, il est lié à une espèce de fureur contre le capitalisme (là aussi très différent des fondateurs, voir l’hymne au capitalisme dans Le Manifeste), les Européens ayant diffusé le capitalisme, on doit les charger de tous les péchés. Chez les autres, c’est un simple politiquement correct dans l’air du temps. C’est aussi le fait qu’en voulant lutter contre le racisme, on en arrive à faire du racisme grossier, mais permis et reconnu car on s’attaque aux dominants.

En fait, les Européens ont tous les défauts des hommes, des défauts qui sont partagés par les autres peuples. La conquête et la domination ne sont pas propres aux Occidentaux. Les accuser eux seuls est simplement ridicule.

Le retour du livre sur les vieilles lunes de l’échange inégal apparaît comme une curiosité. Abandonné en économie du développement, on voit mal quelle est la place de l’échange inégal aujourd’hui en histoire économique. Ces théories lointaines ont été réfutées, et non éludées comme le dit l’auteur, voir par exemple le célèbre article de Samuelson sur Emmanuel (1976) qui n’y trouve qu’une reformulation tautologique de l’existence bien banale de différences de salaires entre le Nord et le Sud, sans remettre du tout en question les gains de l’échange international. C’est semble-t-il aussi la conclusion de l’auteur, ce qui ajoute à l’interrogation sur l’utilité de ces développements (pp. 97-108). Rappelons que tous ces auteurs (André Gunder Frank, Arghiri Emmanuel, Samir Amin, Immanuel Wallerstein, Pierre Dockès, et tout le courant tiers-mondiste) ont répété pendant des décennies que le fossé Nord-Sud allait s’aggravant, alors que c’est exactement le contraire qui se produisait et se produit actuellement, avec la montée des pays émergents et l’extension de l’industrialisation au Sud. On se souvient entre autres du titre sensationnel de Gunder Frank, Le développement du sous-développement, auteur encensé dans les années 1970, alors que toute son analyse était fausse et se trouve aujourd’hui infirmée.

Le chapitre suivant porte sur les systèmes-mondes, et là aussi on regrette un peu que tant d’espace soit consacré à des considérations oiseuses alors qu’on aimerait avoir de l’histoire, un peu de détails sur toutes ces grandes civilisations et leurs échanges. On pense au livre très riche de Findlay et O’Rourke où l’aspect descriptif, historique, factuel, est essentiel. Il est dommage que dans un ouvrage d’environ 250 pages tant de temps soit perdu sur des théories fumeuses. Le tableau synoptique à la fin est bien, mais il ne remplace pas des enchaînements historiques absents.

Pêle-mêle, d’autres passages du livre laissent sceptiques :

– On peut douter par exemple des chiffres sur le commerce pour des époques très éloignées. Lorsque l’auteur nous dit par exemple page 43 que le commerce portugais des épices représenterait 7 % du total de ce type d’échange au début du XVIe siècle, la précision laisse un peu rêveur.

– Les villes orientales étaient sans doute plus grandes (p. 8), mais elles étaient aussi plus soumises au pouvoir, le phénomène des villes libres, ou luttant pour leurs franchises, est propre à l’Europe occidentale, ce qui explique en partie le succès du capitalisme dans cette région du monde. L’effondrement d’un pouvoir central durant un millénaire, après la chute de l’Empire romain, explique selon Heilbroner (1989) cette spécificité européenne : la ville indépendante. Comme le dit Braudel, « En Occident, capitalisme et villes, au fond, ce fut la même chose ».

– La disparition de la roue dans le monde musulman est à peine évoquée (p. 62), pourtant il s’agit là d’un élément clé dans les différences du progrès technique avec l’Europe (cf. Bulliet, 1990).

– Sur les techniques de navigation, il y a un certain flou, par exemple page 69 : « l’installation de telles voiles (à bourcet) … serait particulièrement efficace pour maîtriser le bateau et en régler la vitesse ». Les expressions « maîtriser le bateau » et « régler la vitesse » sont très imprécises, les voiles efficaces sont celles qui permettent d’aller contre le vent, ou plus précisément de remonter le vent, et non pas seulement de naviguer dans le sens du vent, comme les voiles carrées traditionnelles, c’est là que serait le point à développer.

– Le sous-continent indien n’est pas « violemment désindustrialisé » en 1813 par les Britanniques (p. 217), vu qu’il n’existait pas d’industrie en Inde à l’époque. L’industrie n’y apparaîtra que dans la deuxième moitié du XIXe siècle, et notamment dans le secteur du coton, contrairement au mythe de la Grande-Bretagne détruisant les industries textiles indiennes.

Pour terminer, la reprise des analyses de Wallerstein apparaît également très contestable. Ainsi, l’idée développée page 135, selon laquelle « le capitalisme ne pourrait tolérer “l’existence d’une structure politique à même de mettre en cause la priorité de l’accumulation illimitée du capital” », est naïve. C’est la propension gauchiste ou marxisante à toujours vouloir identifier, personnaliser, le capitalisme, « le capitalisme ne veut pas », « le capitalisme ne saurait tolérer », etc. La raison est tout à fait différente, reprenons le texte :

« Or, pour Wallerstein, il était strictement impossible que le système-monde moderne, fondé sur la montée en puissance du capitalisme, évolue vers un empire-monde (comme l’ont montré du reste les échecs de Charles-Quint, Napoléon et Hitler). … “C’est pourquoi quand un État, quel qu’il soit, a tenté de transformer le système en empire-monde, il s’est heurté à l’hostilité des entreprises capitalistes les plus importantes”. »

Il ne s’agit pas des firmes capitalistes, comme le croit Wallerstein, mais bien des États-nations qui se sont opposés à Charles-Quint, Napoléon ou Hitler. L’Angleterre (8) et la Russie, par exemple, contre Napoléon, et non des firmes guidant ces pays ou leurs dirigeants… L’explication de Wallerstein est ridicule. Si l’Europe n’a jamais basculé dans un empire unifié, comme la Chine tout au long de son histoire, c’est du fait de sa géographie, ainsi que l’analysent de nombreux auteurs, Eric Jones par exemple, et plus récemment et plus complètement Cosandey (2008). La géographie de l’Europe, « une péninsule de péninsules », avec ses îles et ses mers, ses chaînes de montagnes qui tracent des frontières naturelles, ne permet pas facilement la constitution d’un empire, à la différence de la masse compacte de la Chine (voir l’article de Jared Diamond dans Nature sur cette question, les cartes notamment). C’est bien pour ça que l’Europe a toujours été morcelée, constituée en entités politiques différentes, avec des langues et des cultures diverses, à la différence encore une fois de la Chine.

En supposant que l’Angleterre n’ait pas été une île, par exemple, mais intégrée au continent comme une province en Chine, croit-on une seconde que la Grande Armée aurait été arrêtée ? Ou que plus tard les Panzers se soient aussi arrêtés à la frontière, empêchés d’avancer parce que « les firmes capitalistes ne voulaient pas qu’on limite l’accumulation du capital » ? Allons… Le marxisme simplet de Wallerstein, « le capitalisme ne saurait tolérer », etc., ne tient pas une seconde face aux réalités historiques, et géographiques.

Norel est un auteur savant, très au fait des études d’histoire globale et d’histoire économique, notamment dans le monde anglo-saxon où la littérature dans ces domaines est la plus riche. Il est dommage que son livre consacre d’une part autant de temps à des analyses de ce type et cède d’autre part si souvent à l’historiquement correct. Une vision plus équilibrée pourrait rejeter l’eurocentrisme des décennies passées, redresser la barre, mais sans aller pour cela dans cette minimisation outrée de l’apport européen.

***************

(1) On trouvera un compte rendu élogieux du livre dans Sciences humaines, par Xavier de la Vega (2010).
(2)
C’est assez peu politiquement correct d’évoquer des dates avant ou après le Christ, les historiens modernes comme Philippe Norel parlent de l’ère commune, avant ou après l’ère commune, pour ne pas choquer les non chrétiens. Le problème est que cette « ère commune » est quand même celle d’avant et après Jésus Christ, même si on emploie ce terme plus neutre. La solution la plus satisfaisante – du point de vue du politiquement correct bien sûr – serait de sortir de cette datation eurocentriquement connotée, trouver une échelle pour mesurer les années qui ne se réfère pas à une religion ou une culture précise, et surtout pas à ces méchants chrétiens européens qui ont massacré tout le monde… On pourrait suggérer de fixer la date arbitraire de l’arrivée de l’homme sur Terre, il y a trois millions d’années par exemple, et compter à partir de là, on serait par exemple en 2010 « de l’ère commune » en l’an 3 millions, l’année prochaine en 3 millions un, etc. Le problème est qu’on risquerait encore de choquer les créationnistes…
(3)
La référence Needham et Ling (1965) ne se retrouve pas en bibliographie.
(4)
« Ce n’est qu’avec la machine à vapeur à double effet de Watt que fut découvert un premier moteur capable d’enfanter lui-même sa propre force motrice en consommant de l’eau et du charbon et dont le degré de puissance est entièrement réglé par l’homme. Mobile et moyen de locomotion, citadin et non campagnard comme la roue hydraulique, il permet de concentrer la production dans les villes au lieu de la disséminer dans les campagnes. Enfin, il est universel dans son application technique, et son usage dépend relativement peu des circonstances locales. » Marx, Le Capital, Livre 1er, IVe section, Chapitre XV, I. « Le développement des machines et de la production mécanique ».
(5) “There is nothing we lack, as your principal envoy and others have themselves observed. We have never set much store on strange or indigenous objects, nor do we need any more of your country’s manufactures.”
(6)
“An outstanding example of how not to (re)write history”, Finlay (2004) à propos du livre de Menzies (2002).
(7) Sur les dérives de l’afrocentrisme, l’idée par exemple que les statues toltèques au Mexique montreraient une présence africaine bien avant Colomb, voir Fauvelle-Aymar (2009), compte rendu ici de L. Arzel (2009).
(8)
Il est d’ailleurs curieux de voir dater la formation de l’Angleterre à 1688 : « La constitution des États européens (Pays-Bas au XVIIe siècle, Angleterre après 1688) », page 81. Et Élisabeth Ière alors ? Et son père Henri VIII ? Et Henri V, et Richard Cœur de lion ? L’Angleterre ne date pas de la Glorieuse Révolution.


Bibliographie

Allen, R.C. The British Industrial Revolution in Global Perspective, Cambridge, 2009.

Arzel, L. « Les armes tranchantes de la mémoire », compte rendu du livre de F.-X. Fauvelle-Aymar, déc. 2009, www.nonfiction.fr

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Diamond, J. “Peeling the Chinese Onion”, Nature, 391, 1998.

Fauvelle-Aymar, F.-X. La mémoire aux enchères, l’idéologie afrocentriste à l’assaut de l’histoire, Verdier, 2009.

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Finlay, Robert. “How Not to (Re)Write History: Gavin Menzies and the Chinese Discovery of America”, Journal of World History, 15(2), 2004.

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Jones, E. The European Miracle, Cambridge, 1981.

Mokyr, J. The Lever of Riches, Oxford, 1992; The Gifts of Athena, Princeton, 2004; The Enlightened Economy, Yale, 2010; “Eurocentricity Triumphant”, The American Historical Review, 104(4), Oct. 1999.

Samuelson, P. “Illogic of Neo-Marxian Doctrine of Unequal Exchange”, dans Inflation, Trade and Taxes, P. A. Belsley, E.J. Kane, Paul Samuelson, Robert Solow, éd., Ohio State University Press, 1976.

Taguieff, P.-A. « Diversité et métissage : un mariage forcé. La pensée-slogan dans le débat sur l’identité française », Le Débat, nº 159, mars-avril 2010.

Vega, Xavier de la. « À l’Ouest, rien de nouveau », compte rendu de l’ouvrage de Philippe Norel dans Sciences humaines, nº 213, 2010.

Par Marius Letellier, , publié le 22/05/2010 | Comments (0)
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Le « livre intérieur de signes inconnus » du savoir à l’art dans « À la recherche du temps perdu »

« De tout ce qu’on écrit, je n’aime que cela qu’on écrit avec son sang. Écris avec ton sang, et tu découvriras que le sang est esprit. » (1) Ainsi parlait Zarathoustra. Dans Ecce Homo, Nietzsche nous dira que, pour les saisir, il faut avoir « vécu six phrases du Zarathoustra. Ce à quoi on n’a pas accès par l’expérience vécue, on n’a pas d’oreilles pour l’entendre. » (2) Si je demande à Nietzsche d’engager cette communication sur Proust et sur ce qu’il appelle les « signes », c’est que je voudrais que nous abordions le sujet non pas du côté de la philosophie ou de celui de la littérature, puisque chez Proust, les côtés se retrouvent tôt ou tard, mais plutôt dans la perspective de la vie et de ce que Proust appelle « l’art vivant ». En répondant à l’injonction nietzschéenne, nous toucherons à la question d’une expérience de la littérature telle que la réalise la Recherche, ainsi que la question de savoir comment nous pouvons faire l’expérience du texte proustien. En d’autres mots, il s’agira de cerner et de raffiner la question à savoir : de quelles oreilles avons-nous besoin pour entendre le savoir que met en scène À la recherche du temps perdu.

En parlant d’expérience, je veux aussi parler de l’expérience que nous fournit le narrateur, l’expérience d’un sujet qui veut écrire, un sujet qui analyse les comportements et qui en tire de nombreuses lois générales (3), les fameuses maximes proustiennes. Le narrateur semble parfois agir comme une véritable éponge par rapport au monde qui l’entoure ou plutôt une sorte de machine qui absorbe, traite et analyse un contenu qu’il appréhende. D’une part, cette expérience représente donc un terrain d’informations et de lois psychologiques, sociales et autres, faisant du texte de Proust, pour certains chercheurs, un lieu d’absorption et de réverbération de divers savoirs circulant à l’époque de son écriture. Dans la foulée des études dites d’« épistémocritique », qui ont pour objet l’imbrication des savoirs et de la littérature et dans la perspective desquelles on tente de « mettre en évidence les modes et les effets de la référence aux savoirs dans l’élaboration d’un texte (4), » on s’intéresse au texte de la Recherche en ce qu’il présente une certaine façon de « produire un savoir sur le savoir, à l’intérieur de la littérature. » D’autre part, l’apprentissage de cette « machine cognitive » qui est mis en scène dans la Recherche nous offre un contenu philosophique manifeste (quoique parfois implicite, à déchiffrer). La présence de ce contenu philosophique se retrouve au cœur de l’étude de Joshua Landy qui, dans son livre Philosophy as Fiction, prend le parti de « reconstruire dans le détail l’argument de Proust, basé à la fois sur ce que dit le narrateur et (ce qui est plus intéressant) sur ce qu’il ne parvient pas à dire (5) (what he fails to say) à propos des opérations de l’esprit (6) [ma traduction]. » Landy, qui en appelle à un « principe de charité » dans la lecture du texte de Proust, est un des premiers critiques à revendiquer la possibilité d’« extraire une philosophie consistante, puissante et originale (7) [je souligne]» de À la recherche du temps perdu. Ce trop bref survol sert à esquisser deux avenues du contexte critique de la réception des savoirs de la Recherche et, ainsi, à rendre manifeste une certaine volonté, en croissance ces dernières années, d’exploiter cette mine de savoirs concernant l’être humain que constituerait la Recherche.

La question que je voudrais poser à présent est la suivante : Peut-on extraire, comme le présume Joshua Landy, une « philosophie de À la recherche du temps perdu » ou y aurait-il ce que j’appellerai ici, peut-être maladroitement, un « substrat » où s’entremêleraient savoir et littérature de façon à ce que l’on ne puisse plus les séparer ou du moins sans perdre quelque chose de fondamental des deux éléments, de la littérarité et du savoir de la Recherche ?


I.

Ce que je vous propose dans un premier temps, c’est de nous servir des travaux de Gilles Deleuze pour nous aider, non pas à répondre, mais à éclairer les abords de cette question. Ce qui préoccupe Deleuze en lisant Proust, ce sont les « signes ». Pour lui, l’importance catégorique qui est associée aux signes dans la Recherche tient du fait que l’œuvre de Proust est avant tout un « récit d’apprentissage » et qu’« apprendre concerne essentiellement les signes. » (8) Les signes sont partout, tout le long du roman, mais c’est seulement dans Le Temps retrouvé que Marcel en saisit l’importance. Je dirai plutôt avec Deleuze que Le Temps retrouvé, « c’est non pas le moment où le narrateur a compris, non pas le moment où il sait (…), c’est le moment où il sait ce qu’il faisait depuis le début. » (9) Et ce qu’il faisait depuis le début sans le savoir, c’était bien recevoir des signes et y réagir :

[…] déjà à Combray je fixais avec attention devant mon esprit quelque image qui m’avait forcée à la regarder, un nuage, un triangle, un clocher, une fleur, un caillou, en sentant qu’il y avait peut-être sous ces signes quelque chose de tout autre que je devais tâcher de découvrir, une pensée qu’ils traduisaient à la façon de ces caractères hiéroglyphiques qu’on croirait représenter seulement des objets matériels. Sans doute ce déchiffrage était difficile mais seul il donnait quelque vérité à lire. Car les vérités que l’intelligence saisit directement à claire-voie dans le monde de la pleine lumière ont quelque chose de moins profond, de moins nécessaire que celles que la vie nous a malgré nous communiquées en une impression, matérielle parce qu’elle est entrée par nos sens, mais dont nous pouvons dégager l’esprit. En somme, dans un cas comme dans l’autre, qu’il s’agît d’impressions comme celle que m’avait donnée la vue des clochers de Martinville, ou de réminiscences comme celle de l’inégalité des deux marches ou le goût de la madeleine, il fallait tâcher d’interpréter les sensations comme les signes d’autant de lois et d’idées, en essayant de penser, c’est-à-dire de faire sortir de la pénombre ce que j’avais senti, de le convertir en un équivalent spirituel. Or, ce moyen qui me paraissait le seul, qu’était-ce autre chose que faire une œuvre d’art ? (10) [je souligne]

Pour paraphraser Deleuze, Toute matière, tout objet, tout être vivant, émet des signes à déchiffrer, à interpréter. C’est en apprenant à lire les signes que Marcel deviendra écrivain. Notons, dans ce passage, le caractère hiéroglyphique des signes, renfermant cette vérité qui seule peut venir par les sens et qui devra ensuite être déchiffrée par l’intelligence. La vérité à lire dans les signes détient une valeur supérieure, plus profonde que les vérités de l’intelligence, nous dit Marcel, parce qu’elle est nécessaire, elle s’impose à nous par les impressions que la vie nous transmet. Ce qui frappe, également, dans ce passage, c’est ce que soulèvera aussi Deleuze, soit la violence, la force avec laquelle les signes s’imposent à la sensibilité du narrateur (« quelque image qui m’avait forcée à la regarder », « que la vie nous a malgré nous communiquées »). Cette violence caractérisera également le processus par lequel Marcel devra faire ce travail de déchiffrage des hiéroglyphes, ce travail qu’il qualifie d’« à rebours », par lequel tous les clichés saisis par la sensibilité doivent maintenant être développés, autrement dit, le travail d’écrivain :

Quant au livre intérieur de signes inconnus […] cette lecture consistait en un acte de création où nul ne peut nous suppléer ni même collaborer avec nous. (…) Ce livre, le plus pénible de tous à déchiffrer, est aussi le seul que nous ait dicté la réalité, le seul dont l’« impression » ait été faite en nous par la réalité même. De quelque idée laissée en nous par la vie qu’il s’agisse, sa figure matérielle, trace de l’impression qu’elle nous a faite, est encore le gage de sa vérité nécessaire. Les idées formées par l’intelligence pure n’ont qu’une vérité logique, une vérité possible, leur élection est arbitraire. Le livre aux caractères non figurés, non tracés par nous, est notre seul livre. (11)

Les signes comme véritables contenants, comme noyaux de vérité nécessaire. « Nous ne sommes pas libres devant l’œuvre d’art » écrit Marcel. En guise de conclusion au texte de Proust et les signes, Deleuze pose une question intéressante pour notre propos, celle de la présence de la folie dans l’œuvre de Proust (12), question qui réapparaîtra d’ailleurs, environ dix ans plus tard, dans le cadre de la Table ronde sur Proust (précitée). Il n’est pas question de savoir si Proust est fou, bien sûr, ni même d’examiner le rapport entre une certaine folie et la production artistique, mais plutôt de comprendre le rapport du narrateur à une présence de la folie dans le texte, chez certains personnages entre autres. Mais au fond, pour déceler cette folie, qu’est-ce vraiment que ce narrateur, demande Deleuze. « Il y a moins un narrateur qu’une machine de la Recherche, et moins un héros que des agencements où la machine fonctionne sous telle ou telle configuration, d’après telle ou telle articulation, pour tel ou tel usage, pour telle production. » (13) Joshua Landy, pour revenir à son Philosophy as Fiction, montre comment la Recherche nous offre un modèle de « configuration du soi » (selfhood), avec ses erreurs, ses illusions et ses contradictions, ses agencements. Proust nous montre, à travers l’apprentissage de Marcel, comment la vie devrait être perçue comme la littérature, la vie de tous les hommes, non seulement celle des écrivains. Rapprochant la « philosophie proustienne » de la philosophie nietzschéenne d’un être conscient de ses fictions individuelles, Landy montre comment Proust, en écrivant À la recherche du temps perdu, propose aux hommes un modèle d’unification du moi : « la lecture des signes », de ces « clichés » qu’a pris notre sensibilité des impressions sensibles et qui restent à développer par l’intelligence. Pour dégager cet apprentissage, non pas celui du narrateur, mais du lecteur, cette fois, Landy soulève que le critique ne peut se limiter au discours de Marcel, mais bien sentir comment il est à fois véhiculé et exemplifié par le style même de Proust, entre autres choses. Pour Landy, Proust propose, à travers la littérature, une philosophie du moi qui tient compte d’une évolution constante, d’un moi qui n’est jamais, par conséquent, déterminé de façon stable et définitive, mais qui peut toutefois être unifié dans un certain travail de lecture de soi, ce que le critique appelle le modèle « bio-esthétique » : « la vie elle-même est déjà de la littérature. » (14) Le degré d’unification de soi correspond, propose Landy, au degré de pratique littéraire que l’on arrive à importer dans sa propre vie. La philosophie de la Recherche repose donc sur une activité de lecture, à proprement parler, de mise en lumière des images imprimées en soi par la sensibilité, ce que Marcel décrit comme ce « livre intérieur des signes inconnus ».


II.

Apprendre à être écrivain correspond à apprendre à lire les signes. C’est ce à quoi correspondrait aussi le fait d’apprendre à être un être humain. C’est dire que la lecture des signes équivaudrait donc aussi à un discours philosophique de la Recherche, articulé par Proust. Pour déduire un tel discours, Landy mentionne bien que l’on doit être méfiant face aux assertions de Marcel, que Proust fait souvent volontairement tomber dans l’erreur, errer, prendre la mauvaise direction, suivre une croyance fausse, etc. Afin d’extraire une philosophie consistante, puissante et originale du texte, il faut par conséquent tenir compte de l’interstice entre le narrateur et l’auteur et travailler souvent à partir de cet espace, être sensible à ce que nous communique l’auteur en dehors du discours du texte, dans sa structure, son style, etc. Car si Proust est l’architecte du texte, Marcel, lui, est souvent incapable de voir, de percevoir, de comprendre ce qui se trouve sous son nez, il est ce que Deleuze appelle un « énorme Corps sans organes » (15) c’est-à-dire un système doté d’une sensibilité extrêmement développée, mais qui, selon Deleuze, « n’a pas d’organes pour autant qu’il est privé de tout usage volontaire et organisé de ces facultés ». En fait, le note Deleuze, une faculté s’exerce chez le narrateur lorsqu’elle est contrainte de le faire par une impression. Car selon lui, ce qui fait l’unité de la Recherche n’est pas ce qui est vu, mais dans le comportement du narrateur. Et selon lui, encore, le narrateur se comporte tout à fait comme une araignée, comme un narrateur-araignée.

Il est très bizarre ce narrateur. Tout à fait bizarre. Comment se présente-t-il ? Il n’a pas d’organes, il ne voit rien, il ne comprend rien, il n’observe rien, il ne sait rien ; on lui montre quelque chose, il regarde : il ne voit pas ; on lui fait sentir quelque chose, on lui dit : voyez comme c’est beau, il regarde et puis a quelque chose qui résonne dans sa tête, il pense à autre chose, à quelque chose qui l’intéresse, et qui n’est pas de l’ordre de la perception, qui n’est pas de l’ordre de l’intellection. Il n’a pas d’organes, pas de sensations, pas de perceptions, il n’a rien. C’est une espèce de corps nu, de gros corps non différencié.

Quelqu’un qui ne voit rien, qui ne sent rien, qui ne comprend rien, quelle peut bien être son activité ? Je crois que quelqu’un qui est dans cet état-là ne peut que répondre à des signes, à des signaux. En d’autres termes, le narrateur, c’est une araignée. Une araignée, ça n’est bon à rien, ça ne comprend rien, on peut mettre sous ses yeux une mouche, elle ne réagit pas. Mais dès qu’un petit coin de sa toile se met à vibrer, la voilà qui bouge, avec son gros corps. Elle n’a pas de perceptions, pas de sensations. Elle répond à des signaux, un point c’est tout. De même le narrateur. Lui aussi tisse une toile, qui est son œuvre, et aux vibrations de laquelle il répond, dans le même temps qu’il la tisse. (16)

Je voudrais dire beaucoup de choses de ce narrateur-araignée, mais je veux simplement, pour l’instant, y penser en termes de savoir et de littérature, en termes de cette expérience de la Recherche dont j’ai parlé plus tôt. Selon ce schéma, le texte de la Recherche, suggère Deleuze, est une toile d’araignée. C’est sur ce terrain que se trouve le narrateur qui ne fait, réellement, que réagir aux divers signes qui se manifestent à lui, qui s’imposent à sa sensibilité. Et nous, comme lecteurs, ne devons-nous pas nous placer à la hauteur de cette toile pour comprendre les vérités que nous transmet la Recherche ? Nous mettre « à son niveau », pour peut-être la considérer plus tard dans son ensemble, à vol d’oiseau. Bien sûr, nous gardons à l’esprit, avec Landy, que les vérités de Marcel ne sont pas nécessairement les vérités de Proust. Mais je crois que nous pouvons supposer que c’est Proust qui place Marcel sur la toile d’araignée et non seulement Marcel qui perçoit les choses de cette façon. Ainsi, sur cette toile, nous faisons l’expérience de ce déchiffrage des signes, non seulement au fil du texte, mais une fois que l’on a lu le texte et qu’il nous faut le relire pour suivre les mouvements de l’araignée en comprenant, nous, qu’elle est en train de tisser une toile.


III.

Autrement dit, ce savoir que nous avons acquis, au terme du texte, sur la lecture des signes et sur ce qu’elle implique pour l’esprit humain, la vie humaine, ne l’avons-nous pas acquis, justement, en faisant l’expérience de cette toile d’araignée, l’expérience d’un texte à travers lequel nous guide un narrateur qui, comme dit Deleuze, ne sait rien, ne voit rien, mais qui tisse la matière du texte en réagissant à divers signes ? Est-ce là la folie d’un narrateur ? Est-ce l’expérience de la folie dont fait le lecteur ? C’est discutable. Mais je propose que par le processus d’apprentissage du narrateur, qui nous entraîne dans la machine de sa subjectivité, Proust nous transmet un savoir qui s’acquiert nécessairement à travers l’expérience singulière des diverses configurations de sa toile (les diverses réactions aux signaux, aux vibrations de cette toile). Dans la même Table ronde citée plus tôt, Roland Barthes dit de Proust qu’il est un auteur « perpétuel ». Non pas à cause de la richesse de son texte, mais plutôt en regard de ce qu’il appelle une « déstructuration de son discours ».

C’est un discours non seulement disgressé, comme on l’a dit, mais c’est, de plus, un discours troué et déconstruit : une sorte de galaxie qui est infiniment explorable parce que les particules en changent de place et permutent entre elles. (…) Ceci fait que je lis Proust, qui est l’un des très rares auteurs que je relise, comme une sorte de paysage illusoire, éclairé successivement par des lumières qui obéiraient à une sorte de rhéostat variable et feraient passer graduellement, et inlassablement aussi, le décor par différents volumes, par différents niveaux de perception, par différentes intelligibilités. (17)

Marcel écrit :

[…] les vrais livres doivent être les enfants non du grand jour et de la causerie mais de l’obscurité et du silence. Et comme l’art recompose exactement la vie, autour des vérités qu’on a atteintes en soi-même flottera toujours une atmosphère de poésie, la douceur d’un mystère qui n’est que le vestige de la pénombre que nous avons dû traverser, l’indication, marquée exactement comme par un altimètre, de la profondeur d’une œuvre. (18)

Cette atmosphère de poésie liée à la profondeur de l’œuvre rejoint bien l’idée, selon moi, de variation perpétuelle de Barthes. Je voudrais soumettre, à mon tour, l’idée que cette atmosphère s’estomperait peut-être au grand jour. Cela n’équivaut pas à dire qu’il faille conserver le littéraire dans l’obscurité. Enfants du silence, les vrais livres tendent vers la lumière, vers une certaine vérité, mais ils portent encore cette atmosphère, ce flottement, ce vestige d’obscur. À l’écoute de ceci, les vérités que nous transmet la Recherche ne doivent-elles pas être atteintes en nous-mêmes et rester imprégnées des marques du voyage dans la profondeur de l’œuvre ? Une lecture philosophique du texte littéraire risque toujours d’attirer à elle les éléments philosophiques, intacts et complets. Je crois que Joshua Landy est conscient de ce risque. Son entreprise est d’autant plus essentielle qu’elle soulève des questions fondamentales quant à notre rapport au savoir qui nous est transmis par une œuvre littéraire, questions qu’il faut continuellement (re)poser. L’intérêt de cette démarche ne se trouve peut-être pas dans les réponses que l’on pourrait y apporter, mais dans le travail qui consiste à cerner la formulation la plus pertinente, c’est-à-dire la question qui nous renseigne le plus sur notre attitude face au savoir de la littérature. Dans cette étude, j’ai simplement voulu cerner la question qui, je l’espère, se pose maintenant un peu plus clairement :

Par l’extraction du savoir que fournit À la recherche du temps perdu, perd-on, en chemin, le propre de l’expérience de la lecture des signes, une expérience qui est justement au cœur de ce savoir ?

L’idée du narrateur-araignée et celle d’une présence de la folie dans le texte proustien n’étaient que des voies par lesquelles j’ai voulu cerner le substrat de l’entremêlement du savoir et de la littérature chez Proust. Nous pourrions les remplacer par d’autres termes, d’autres impressions de lecture du texte. L’important à en retenir, je crois, est que cette véritable expérience des signes forme la coloration du langage littéraire de Proust. C’est en faisant cette expérience que l’on peut avoir les oreilles pour entendre Proust. Et cette expérience est aussi celle, comme le formule Barthes, d’un paysage qui passe par différents niveaux de perception, par différentes intelligibilités. Ces variations, à l’intérieur du même paysage, ne sont-elles pas justement l’expérience que la littérature nous procure et dont la philosophie a tant de mal à rendre compte, elle qui cherche ces vérités où l’intelligence vient avant, alors que chez le créateur, selon Proust, le travail de l’intelligence vient nécessairement après celui de la sensibilité. L’intelligence, en littérature, doit travailler le matériau que nous a imposé la vie. C’est en cela que si nous voulons créer un réel dialogue entre la philosophie et la littérature, nous devons lui apprendre ce travail à rebours, le travail de « cet art vivant ».

**************

(1) F. Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Paris, GF-Flammarion, 2006, p. 78.
(2) F. Nietzsche, Ecce Homo, Paris, GF-Flammarion, 1992, pp. 92-93.
(3) Le travail de Joshua Landy dans Philosophy As Fiction, auquel je ferai référence dans cet article, fait valoir la répartition plus complexe de ces « lois » articulées par le narrateur. Parmi les assertions auxquelles le narrateur semble donner une applicabilité générale, Landy distingue les « vérités objectives » ou « lois de la vie » (objectives truths / laws of life), les « vérités subjectives » ou « les lois liées à la perspective de Marcel » (subjectives truths / laws of Marcel’s perspective) des simples hypothèses ou « théories révisables » (revisable theory). Pour le lien entre ces assertions et une théorie de la connaissance de la Recherche, voir J. Landy, Philosophy as Fiction. Self, Deception, and Knowledge in Proust, New York, Oxford University Press, 2004, 255 pages (surtout le premier chapitre).
(4) M. Pierssens, Épistémocritique [ en ligne ]. Disponible sur : http://www.epistemocritique.org/spip.php?article89 Voir les divers travaux de M. Pierssens sur Proust dans la perspective épistémocritique,
notamment : Michel Pierssens, Franc Schuerewegen et Anna González Salvador (dir.), Savoirs de Proust, Montréal, Département d’études françaises de l’Université de Montréal, coll. « Paragraphes », 2005, 217 p.
(5) On pourrait aussi traduire « what he fails to say » par « ce qu’il omet de dire », ce qui supposerait une instance qui sait, mais qui néglige volontairement de dire. Cette option vaudrait pour les cas où Marcel
narrateur prétend ne pas savoir et laisse Marcel personnage dans l’erreur, souvent sous la forme du discours indirect libre, comme le note Landy (p. 76).
(6) J. Landy, op. cit., p. 4. Cet ouvrage n’étant pas, à ce jour, disponible en traduction française, toutes les traductions des citations sont de moi.
(7) Ibid., p. 8.
(8) G. Deleuze, Proust et les signes, Paris, Presses Universitaires de France, 2007 [1964], p. 10.
(9) G. Deleuze, « Table ronde sur Proust », Deux régimes de fous : Textes et entretiens 1975-1995, Paris, Minuit, 2003, p. 39.
(10) M. Proust, « Le Temps retrouvé », À la recherche du temps perdu, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », IV, 1987-89, p. 457.
(11) Ibid., p. 458.
(12) G. Deleuze, Proust et les signes, p. 205. « Nous ne posons pas le problème de l’art et de la folie dans l’œuvre de Proust. […] Il s’agirait seulement de la présence de la folie dans l’œuvre de Proust, et de la distribution, de l’usage ou de la fonction de cette présence. »
(13) Ibid., p. 217.
(14) J. Landy, op.cit., p. 123. « […] life itself is already literature […], if one only knows how to see it. »
(15) G. Deleuze, Proust et les signes, pp. 217-218.
(16) G. Deleuze, « Table ronde sur Proust », p. 30.
(17) R. Barthes, « Table ronde sur Proust », Deux régimes de fous : Textes et entretiens 1975-1995, Paris, Minuit, 2003, p. 29.
(18) M. Proust, « Le Temps retrouvé », À la recherche du temps perdu, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », IV, 1987-89, p. 476.

 

Par Clara Dupuis-Morency, , publié le 22/05/2010 | Comments (0)
Dans: Philosophies | Format:

Une scène pédocratique

Cette charge douce-amère ne vise pas d’abord la parentalité en tant que telle et les parents qui la vivent, mais bien la passion parentale comme sentiment ivre de soi qui se cristallise en ce que nous appelons « le chœur parental ». Élément primordial de la mise en scène pédocratique, le chœur parental incarne d’un seul bloc et d’un seul effet les réactions idéales d’un entier dévouement à son idole, laquelle, comme on le sait, « n’a pas d’yeux pour voir, ni d’oreille pour entendre » (Livre de la Sagesse). L’enthousiasme familial vibrera alors comme une offrande faite au pédagogisme professé par l’institution, lequel — sans le savoir — réduit (au lieu de conduire) l’enfant à un faisceau de « compétences » trahissant une boîte noire dont le vide se fait passer pour un mystère…

 

Un dimanche après-midi. Ma femme et moi — qui n’avons pas d’enfant — à l’anniversaire d’une gamine, Lou-ann, deux ans. Une troupe d’enfants (entre deux et cinq ans) venus avec leur(s) parent(s) occupe le jardin, ainsi qu’un intérieur déjà fort éprouvé par de petites mains boudinées qui, à défaut de comprendre grand-chose, se saisissent de tout ou à peu près. La colonie naine et criarde ne semble avoir pour limites que les murs qu’elle salit, les arêtes des meubles — ou la gravité chère à Newton et seule à même d’encore dicter sa loi sans passer par d’interminables négociations. Le tableau est digne de l’art contemporain : une dissémination de gestes arythmiques, de bouches qui piaillent, d’élans ratés, de corps mal réglés sur des têtes blondes et ventrues, de hurlements soudains, bref un cortège où la chair s’éparpille en une mécanique dissonante et trébuchante dans des dizaines de jouets dispersés — une mécanique infantile qui terrorise la pensée parce qu’elle est indiscutable. Car les parents pédocrates nous le signifient par leur sourire médusé : « Ça, c’est la Vie et rien d’autre ! ». Les enfants nous convoquent ainsi à la Vie, une vie spontanée à laquelle l’indigence du langage employé par le chœur parental devant la « performance » de leur engeance se soumet. « Accroupi [pour ne pas dire « croupissant »] devant ton enfant, des phrases courtes, simples et positives, toujours tu auras ! » Aussi, n’ayez pas l’outrageante audace, vous qui êtes étranger au chœur parental, d’intervenir avec des reproches à l’endroit d’un enfant dont vous ne pouvez plus souffrir la violence répétée faite à la politesse : « c’est la Vie que vous profanez ! » et, en dépit de toute convention sociale ou amicale, ses demi-prêtres et prêtresses (passant inlassablement derrière l’enfant, avec des boîtes remplies de lingettes jetables) vont le feront méchamment sentir. On ne s’étonnera plus alors du nombre d’illettrés qui s’ennuient derrière les bancs de nos écoles et dont la grossièreté toute bouffie de spontanéité nourrie par les pédagogues, ne cesse de plastronner… Mais voici l’une des scènes ultimes qui porte, d’une certaine manière, la passion à son comble.  

Un peu avant que tout le monde ne doive jouer à « faisons comme si Lou-ann pouvait souffler ses deux bougies » et alors que notre assemblée se dirige donc dans le salon vers un gâteau surchargé de confiseries, une odeur prononcée de matière fécale se répand. Un papa signale la petite infection. Aussitôt se met en branle un consternant manège parfaitement réglé : la communion parentale se trouve là inconsciemment en pleine démonstration. Un premier parent s’empare calmement de sa progéniture, la soulève bien haut tel un trophée la face tournée vers le public, porte les fesses de son enfant à son nez, renifle doucement le cul du bambin qui ne bouge pas et déclare satisfait : « Ce n’est pas le mien. » Un deuxième parent s’exécute afin d’examiner à son tour le fondement de sa progéniture. Un troisième… Le même cirque quatre ou cinq fois, dessinant ainsi un drôle de carrousel hissant dans les airs et ramenant sur terre des enfants suspectés d’avoir des excréments sur eux — jusqu’à ce que le gentil « coupable » soit découvert et désigné tout haut. D’un ton mièvre mais assuré le papa déclare : « Maël a fait marcher la machine à boudins. » D’autres parents répètent de concert : « Maël a fait marcher la machine à boudins. »

 

La scène nous fait pénétrer au cœur du système pédocratique. Ce qui devait se présenter comme l’enfant-roi est porté en vérité, aux yeux du public, comme un paquet dont on vérifie le contenu. Notre chat dans sa litière a plus de majesté. Le regard vide du chœur parental nous fait découvrir ainsi la petite horreur d’un être que l’on a dépouillé de son intimité. Et réussit du coup un autre tour de force : celui de ridiculiser, de rabaisser la merde… L’enfant est désormais exposé sans retenue à tous les vents mauvais de la bienveillance, qui abîme tout dans le jeu. C’est qu’en décrétant que l’enfant ne sera pas soumis au jugement et au vrai jugement, notre époque finit par lui dénier l’existence d’une âme. Il fait donc l’objet de conseils pédagogiques, de jeux interminables, à défaut d’être sujet à l’éducation.

Alors que l’étiquette parentale exigeait de nous tous adultes que nous assistions, avant de nous servir de gâteau, au repas des petits goinfres comme s’il s’agissait de La Dernière Cène, un membre du chœur parental demande à ma femme : « Et vous alors ? quand est-ce que vous nous faites un petit ? » L’hésitation de mon épouse fait comprendre à l’assemblée que notre couple demeure encore hermétique à cette question. L’hésitation retentit donc comme une fausse note accueillie par un soupçon de reproche. S’agit-il de nous punir parce que nous n’avons toujours pas goûté à d’interminables nuits pleines de bouches affamées et de culs à essuyer, au beau milieu des hurlements ? Peut-être. Mais il existe une raison plus profonde au mépris déguisé du chœur parental (qui s’acharne à réclamer toujours plus d’enfants) envers les couples sans enfants. Cette raison est bien connue, c’est pourquoi on la tait. La présence d’un tel couple constitue en réalité à l’égard des parents le vestige d’un présent qui doit disparaître et se couler dans l’avenir. L’enfant est l’avenir pour lequel cette espèce de parent se sacrifie parce qu’il est à ses yeux la chance d’une nouvelle vie — la sienne mais en mieux. En mourant à leur vie, ces parents-là croient renaître dans l’enfant à une meilleure existence. Aussi, l’élan vital de l’harmonie parentale qui bute sur la résistance d’un couple sans enfants, fait retour sur soi et comprend, l’espace d’un instant, qu’il cherche à périr. Cette prise de conscience, le ressentiment ne la supporte pas…

Un peu plus tard, l’heure des bains mettra un terme à l’anniversaire…

En 1997 dans L’abîme se repeuple, face aux écolos professionnels de l’apocalypse qui prennent la pause en nous martelant l’air indigné : « Quel monde allons-nous laisser à nos enfants ? », Jaime Semprun posait la vraie question : « A quels enfants allons-nous laisser le monde ? ». Il rappelait ainsi de façon vertigineuse ce que Hannah Arendt avait déjà souligné à propos de l’éducation : celle-ci doit également servir à protéger le monde — des enfants. Mais en 2009 dans sa Lettre aux grandes personnes, le coryphée Philippe Meirieu, grand chantre français du pédagogisme et donc contempteur du savoir et de l’éducation, osait reprendre à son compte la vraie question de Semprun. Preuve donc que la bêtise est dangereuse puisque rien ou presque ne lui fait honte…

Par Jean-Sébastien Philippart, , publié le 22/05/2010 | Comments (1)
Dans: Philosophies | Format:

La Frontière : Le tabou du regard

  

La Frontière, Pascal Quignard, Gallimard folio nº 2572, 1994.

  

 

 

             Très précocement, dès L’être du balbutiement, publié en 1969 (sous-titré Essai sur Sacher-Masoch), puis dans Le sexe et l’effroi, dans Le nom sur le bout de la langue, dans Vie secrète, et dans La nuit sexuelle en particulier, P. Quignard inscrit dans son œuvre la question du tabou du regard. Méduse – « l’attrape regard » par excellence, la figure de l’innommable qui suscite l’effroi et pétrifie – est, en ce sens, une figure fondatrice dans l’œuvre. Elle donne corps aux rêves, aux fantasmes, aux obsessions et ouvre à la pensée de l’impensable. C’est cela même que l’écrivain met en scène dans La frontière, un récit bref et intense, commande du marquis de Mascarenhas pour célébrer le tricentenaire de son palais Fronteira à Lisbonne (1). Le schéma narratif du récit reprend celui d’une des histoires des Métamorphoses d’Apulée et s’inspire de l’histoire d’une vengeance que racontent les azulejos (2) qui ornent le palais que le marquis a reçu en héritage de son lointain ancêtre Francisco de Mascarenhas, compagnon d’armes de Monsieur de Jaume, un français, voleur, violent, débauché, mais non sans charme, habile à manier l’épée, qui vit à Lisbonne et fréquente les grands du royaume. Il voit grandir Melle d’Alcobaça, la fille d’un de ses amis, qui devient, en ce milieu du XVIIe siècle : « l’une des plus belles jeunes filles de Lisbonne » (LF, p. 13). Il conçoit un amour démesuré pour elle et éprouve une jalousie sans bornes quand M. d’Oeiras épouse l’objet de sa convoitise. Il désire alors se venger de ce dernier et pour cela devient son ami. Au cours d’une chasse au sanglier, grâce à une machination ingénieuse, il le tue tout en faisant croire que son rival a péri sous les assauts du sanglier. À la mort de son époux, la jeune madame d’Oeiras est la proie d’une douleur excessive, voyante, qui la pousse à ne plus manger, ne plus s’habiller, à se retirer de toute société, serrant sans fin « l’effigie » de son mari « contre son sein » et dormant avec ses chats. Jaume, qui feint lui aussi la douleur la plus profonde, s’empresse autour d’elle et s’efforce de la consoler.

             Le mari défunt et les images de sa mort apparaissent, de façon récurrente, dans les rêves de la jeune femme. Il lui parle et, au fil des nuits, lui reproche de ne pas avoir su lui donner le plaisir qu’il attendait d’elle tout en lui révélant la vérité de son désir à elle. Les visions nocturnes tout autant que les paroles de son époux la hantent et retentissent en elle comme des avertissements d’avoir failli du côté de cet autre manquant qu’est le désir dans la relation qu’ils ont entretenue. Monsieur d’Oeiras l’exprime ainsi une nuit : « J’ai remarqué dans ma courte vie que quand la mort envahissait le passé, les chevaux n’avançaient plus. Alors je les plie et je les range dans ma boîte à mouchoirs. » Énigme dont il lui donne peu après la clé : « Ma boîte à mouchoirs, c’est vous. Mon cheval, c’était mon désir. » (LF, pp. 61-62) Discours à entendre comme la traduction des pensées inconscientes de son épouse et l’élaboration fantasmatique de son désir à elle. En clair, contrairement à ce que son chagrin démonstratif pourrait faire entendre, elle n’a pas donné d’amour à son mari ; autrement dit, elle ne lui a pas donné d’être l’objet de son désir. Elle n’a attendu de lui que du « bonheur » (LF, p. 27), succédané dégradé du plaisir qu’il attendait d’elle. Sa souffrance démonstrative dans le deuil est l’écho de sa jouissance inconsciente, ce que le Roi (3) précise, en quelque sorte, à la fin du récit : « Le désir nous affole tous les jours et sa carence nous abandonne aux ombres. » (LF, p. 87) 

             Une nuit, une vision la trouble plus encore : « L’ombre de son époux lui apparut devant les yeux » (LF, p. 63) ainsi que l’image effrayante de son visage blessé, de son corps ensanglanté dans la forêt. Elle fait appeler Jaume et lui confie son rêve. Il tire parti de l’évènement et parvient, deux jours plus tard, à faire d’elle sa maîtresse. Leur relation n’est alors en rien amoureuse mais sexuelle. Les reproches nocturnes de son époux mort ne sont pas étrangers au fait qu’elle cède à l’affolement du désir de Jaume et à ses plaisirs qui lui font connaître à elle « quelques plaisirs » qu’elle n’a pas connus avec son époux et : « de beaucoup plus nombreux qui ressemblaient à ceux de son rêve et qui lui répugnaient. / Particulièrement un dessin qu’il avait sur la peau de sa queue et qui s’accroissait avec le désir, et qu’il lui faisait baiser. » (LF, p. 64) Jaume réitère, au gré de leurs échanges, une demande perverse qui joue avec le désir trouble et coupable de sa maîtresse. Il : « voulait qu’elle eût aussi un dessin sur le bas-ventre qui fît pendant à celui qu’il avait lui-même. » (LF, p. 66) Faut-il voir, dans cette demande surprenante du commun partage d’une marque au vif de leur chair, une intimité secrète qui neutraliserait en apparence la différence sexuelle ? Ce désir de l’amant de voir le sexe de sa maîtresse tatoué comme le sien, figures en pendant, comme deux tableaux en pendant, est-il une esthétisation de la béance ? Est-il l’expression d’un désir innommable ? Parce que le tatouage voile ce qui est à voir, détourne le regard de la béance menaçante du sexe féminin, est-il une ruse, comme le double dégradé de celle de Persée, pour poser son regard sur le sexe féminin ? À moins que ce désir ne soit pour lui un rituel destiné à apprivoiser la violence organique du corps désirant, en faisant barrage, par l’image tatouée sur le sexe de sa maîtresse, à sa peur d’un féminin cannibalique et menaçant lors de l’étreinte sexuelle. En faisant en sorte que son sexe à elle soit aussi tatoué, en « pendant » du sien, il cherche à s’approprier ainsi le corps de sa maîtresse plus totalement. Il fait du sexe tatoué un objet fétiche destiné à le protéger de son angoisse de castration. Enfin, sa demande élabore peut être un désir ancien né lorsqu’il vit, par surprise, les fesses « belles et robustes » (LF, p. 26) de la jeune femme, sur le point de se marier, soulageant son « ventre dérangé » dans l’obscurité du jardin du palais Fronteira. Désir qui ne peut s’assouvir que dans la satisfaction de la pulsion sexuelle adhésive à la pulsion de mort.

             Dans un premier temps, elle refuse d’accéder à la demande de Jaume sous le prétexte : « qu’elle ne souffrirait pas qu’un maure vînt avec des aiguilles, les lui piquât dans la peau après qu’elle eut dévoilé ses parties intimes aux yeux de cet homme et qu’elle eut reçu l’humiliation qu’il rasât son ventre. » (LF, p. 66) Son refus porte, non sur la douleur de la piqûre brûlante, mais sur son sexe devenu objet du regard d’un « maure » (faut-il y voir la figure convenue de l’envahisseur et de la brute, comme figure stéréotypée du masculin ? ou encore l’homophonie maure/mort ?), d’un homme qui, du fait de la captation par son regard de « ses parties intimes », sera dans le secret de son désir supposé. Son sexe sera pour elle l’abject. Une nuit, alors que son mari lui reproche en songe sa conduite, elle confie sa frayeur à Jaume qui lui avoue être le meurtrier de son époux. Elle feint de lui pardonner mais se lève pour vomir, brûle le petit miroir que jadis il lui avait offert et dont la valve : « représentait Judith toute ronde en train de trancher le cou d’Holopherne endormi » (LF, p. 13) puis s’endort. En rêve, elle voit la scène du meurtre. Elle entend à nouveau la voix de son époux qui lui demande de : « repousser la main » de celui qui l’a tué. Elle décide alors de se venger, réitérant ainsi le geste même de Jaume. Pour cela, elle lui manifeste la plus grande tendresse. Elle accepte le tatouage qu’elle vit comme la réminiscence de la scène du meurtre de son époux : « L’image de son époux était sans cesse devant ses yeux. […] Elle ne cria pas tandis que le maure introduisait l’aiguille enflammée sur son pubis. Elle songea à la lance de Monsieur de Jaume retournée contre le corps de son mari. » (LF, p. 72)

             La nuit venue – alors que Jaume, tout entier du côté de la pulsion sexuelle, se rend au rendez-vous qu’elle lui a fixé et pense sans doute atteindre le secret objet de son désir – elle organise, dans l’obscurité voulue de sa chambre, un dispositif qu’elle lui explique : « J’ai préparé une mise en scène pour te donner à voir mon ventre ». Consciemment, elle rend visible, elle livre au regard de son amant ce qui ne doit pas être vu sous peine d’en mourir. Entre vierge et putain : « Plus belle que Marie, […] plus belle que Vénus », précise le texte, elle l’enivre puis mêle au vin un somnifère. Elle lui montre son tatouage et lui dit : « Voilà l’homme qui me désire : une couille flétrie ». La trivialité du mot (qui contraste dans le récit avec sa langue choisie) et l’identification de l’homme désirant à son impuissance soulignent l’animalité du désir de Jaume et le lieu où l’attend sa maîtresse. L’homme n’est plus ici que sa couille ; le mâle, quand il est livré à sa seule pulsion sexuelle, n’est plus qu’une couille flétrie, une sorde. La métonymie le réduit à rien ou presque rien, à un reste, à un abject. Madame d’Oeiras signifie ainsi que sa pulsion le retranche du désir, c’est-à-dire de son inscription dans le langage et de ce fait de son destin humain. Elle ajoute : « Tu verras qu’il est possible que tu ne désireras plus beaucoup. » (LF, p. 75) Elle caresse son sexe puis : « Elle sort un petit couteau. Elle tranche d’un coup les deux bourses. Il hurle. Elle l’émascule enfin ; le sang jaillit à gros bouillons ». (LF, p. 76) La violence perpétrée par elle est rendue possible par le fait qu’inconsciemment, elle se situe au lieu même du symptôme, du désir à mort de Jaume, au plus exactement de sa pulsion connectée à la mort. Elle a retenu la leçon de Judith (4). Elle répond à Jaume au lieu même de sa jouissance : « Elle fourre dans la bouche de Monsieur de Jaume les deux couilles qu’elle lui a coupées. Elle conserve le pénis et le dessin qui est gravé sur son fourreau » comme l’objet abject et, se rendant sur sa tombe, elle dit à son époux: « La vulve où tu as plongé a rejeté ce petit fourreau de peau qui lui fait honte. » (LF, p. 76) Madame d’Oeiras rend visible ainsi, en levant le tabou du regard, ce que Clélia dans La chartreuse de Parme refuse de voir, l’innommable de la jouissance. La dernière scène du récit est le dispositif théâtralisé de la mise au jour de la honte. Dans l’église, à proximité de la tombe de son époux, devant la ville rassemblée : « Elle plonge le couteau dans son sein » en faisant le récit de la mort de son époux et de sa propre infamie. Enfin, juste avant de mourir, dans les mots sans suite qu’elle prononce, on distingue les noms de Jaume et d’Afonso (5).

             La leçon de l’histoire, si tant est qu’il puisse y en avoir une, pourrait être la suivante : « Il faut éviter le regard direct ». (Le sexe et l’effroi, p. 280) C’est en tout cas l’idée sur laquelle revient Pascal Quignard au fil de son œuvre : voir de face est interdit. Regarder de face le sexe féminin, voir l’objet de son désir tue, parce qu’il y a confusion en un même regard du désir, de l’amour et de la mort. Orphée, Psyché, Œdipe, Tirésias, Ovide sont les victimes de la fascination meurtrière du regard. Eurydice est condamnée par le regard d’Orphée, la Gorgone meurt : « victime de son reflet dans le miroir. (SE, p. 281)». Seul Persée a prévu des ruses pour neutraliser la puissance mortifère du regard. Seul l’écrivain peut, par l’écriture, y faire écran.

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(1) Le palais Fronteira, (la frontière) était ainsi nommé parce qu’au moment de sa construction au 17e siècle, il se trouvait à la limite de Lisbonne. Il est aujourd’hui pris dans l’espace urbain et fait partie du quartier nord ouest de la ville, Benfica. La frontière, c’est le seuil, la séparation, le lieu du passage, la limite entre l’extérieur et l’intérieur. Limite dans le récit entre deux espaces, la ville de Lisbonne où se joue le pouvoir et la forêt où l’on chasse, où l’on tue, la limite aussi entre le visible et ce qui ne peut se voir et qui est pourtant agissant. C’est aussi le seuil franchi de la perversion.

(2) Les azulejos du palais Fronteira sont « l’illustration la plus remarquable de l’éclosion du baroque portugais. […] Certaines compositions ornementales libres, de volutes de feuillages et de mascarons dérivés des grotesques, apparaissent au hasard des jardins. […] Les autres compositions de la quinta (le terme désigne en portugais ce type de propriété) témoignent d’audaces plus surprenantes pour l’époque, notamment certaines allégories profanes et de nombreuses scènes burlesques, voire irrévérencieuses et libertines. Elles étaient entièrement novatrices par rapport à la production antérieure soumise à l’austérité des commandes religieuses. » Ce sont ces dernières qui ont, sans doute, inspiré Pascal Quignard dans l’édition brochée de La frontière. Sont représentées sur maints azulejos, des scènes de chasse, des scènes carnavalesques d’hommes animaux regroupées dans un Bestiaire, in La frontière, pp. 69-125, Editions Chandeigne, 2003.

(3) Le roi est dans le récit la figure du « sage » qui semble comprendre les enjeux sexuels des rivalités entre ses courtisans et la nécessité, en leur permettant, après les règlements de compte par les armes, d’y mettre bon ordre par l’expression artistique.

(4) L’histoire qu’imagine ici Pascal Quignard rappelle le récit biblique que P.- L. Assoun analyse dans le chapitre qu’il consacre à La Vénus à la fourrure de Sacher Masoch et l’histoire de la Judith biblique et sa postérité dans la littérature, in Le couple inconscient, pp. 114-124, Editions Economica, Anthropos, 1992. Certes, les motivations conscientes de Judith sont différentes. Cependant, dans les deux récits, il est question d’un couple qui se constitue, sans amour et sans passion, et dont l’homme est sacrifié. La décapitation d’Holopherne équivaut à une castration. Comme Judith, la veuve vertueuse, s’offre au regard d’Holopherne en s’étendant dans sa tente, Me d’Oeiras s’offre au regard de Jaume qu’elle a auparavant enivré, comme Judith l’avait fait. Les deux hommes, qui incarnent la force physique, sont ainsi livrés à la brutalité de leur propre désir et à la vengeance des femmes.

(5) Au seuil de la mort, elle lie ainsi dans son discours, deux castrations, celle de Jaume qu’elle vient de pratiquer, et celle à laquelle elle a assisté du jeune Afonso, son : « compagnon de jeu pour lequel elle s’était prise d’affection ». Afonso : « au cours d’une tourada, avait eu les glandes des génitoires écrasées » sous les yeux de la jeune demoiselle d’Alcobaça qui l’avait, alors, « étreint contre son sein » quand peu après le barbier avait dû opérer le jeune garçon à vif. (LF, pp. 14-15).

Par Agnès Cousin de Ravel, , publié le 22/05/2010 | Comments (0)
Dans: Psychés | Format:

A partir de Lacan : Analyse topologique du signe linguistique et Formalisation mathématique des coupures épistémologiques

 

Par Alexandre Leupin, , publié le 08/05/2010 | Comments (2)
Dans: Psychés | Format:

D’hommes de merdre : le nº 10 de TXT, « l’ÉcRIt, le CacA »

Le 1er janvier 1978, paraît, chez l’éditeur Christian Bourgois, le nº 10 de la revue TXT, L’ÉcRiT, le CacA. Le thème est provocateur, tout comme la typographie irrégulière de la page titre qui mêle, à l’intérieur des mots, minuscules et majuscules. Cette licence visuelle rappelle les contestations futuristes. Ce patronage est avoué par les rédacteurs à l’initiative du numéro (Christian Prigent, Pierre Lucerné et Jean-Luc Steinmetz) qui ont aussi choisi de faire figurer le nom de « Khlebnikov, en majuscules et en casse grasse, sur cette couverture. L’intention esthétique corrosive de cette nouvelle livraison est rendue immanquable. À la suite de Khlebnikov qui en inventa l’expression, en 1912, pour en titrer « un manifeste cinglant », L’ÉcRiT, le CacA a pour ambition déclarée de « gifler le goût public », ou, comme le rappelle l’historienne de l’art Gaétane Lamarche-Vadel, « d’en découdre avec la culture dominante » (1). Le thème merdique est une occasion rêvée de satisfaire cette intention iconoclaste et d’ébranler, une fois de plus, les académismes esthétiques. Le domaine de « l’écrit », c’est-à-dire du littéraire, sera élargi à ce qui semble son contraire, la crotte, l’indigne, le déchet. En cela, le nº 10 de TXT prévient d’emblée de son intention moderniste, voire de son parti pris avant-gardiste.

En effet, une autre historienne de l’art, Nathalie Heinich, s’accorde avec G. Lamarche-Vadel, pour relier modernité et même contemporanéité (une forme extrême de la modernité, selon elles) à une extension du domaine de l’art, hors de ses limites reconnues. Selon N. Heinich, « les ready-made de Duchamp », par exemple, ou « L’oiseau » de Brancusi ont obligé à accepter que « les frontières de l’art se voient officiellement élargies de manière à y intégrer les pratiques modernes et notamment, l’abstraction » ou « le goût du trivial, le scatologique, le minimalisme, l’actionnisme, la performance, etc. » (2). Or, comme l’écrit encore N. Heinich, « les mouvements de transgression tendent à inverser les critères de la valeur artistique » (Ibid., p. 64). Si l’on considère l’histoire de l’art depuis la fin du XIXe siècle, cette extension de champ passe bien par une inversion des valeurs artistiques. Le laid détrône le beau (avec Baudelaire et Rimbaud), le trivial et le scatologique supplantent le sublime (avec Cravan, Duchamp ou Manzoni), le vide conceptuel remplace le trop-plein métaphysique (avec le monochrome de Klein), la pulsion de Pollock détrône la maîtrise raisonnée du trait classique.

Comment se situent les écrivains de TXT, dans le paysage de ces remises en cause, en particulier, par rapport à Cravan, Duchamp ou Manzoni ? De quelle(s) mission(s) ont-ils investi le numéro 10 consacré à L’ÉcRiT, le CacA : ont-ils voulu y faire un point sur la question scatologique en littérature ? informer leurs lecteurs de l’état de la production moderniste ? ou aggraver le débat et lancer de nouveaux pavés dans le combat avant-gardiste ?

 

Le caca : une matière d’avant-garde

C’est un fait : les divers écrivains de la revue, durant les 15 années de sa publication (de 1969 à 1993), ont revendiqué sa position à l’avant-garde. Qui étaient ces écrivains ? Les fondateurs historiques de la revue, en 1969, à Rennes : C. Prigent et J.-L. Steinmetz. Ils ont constitué le noyau dur du Comité éditorial des cinq premiers numéros. Steinmetz s’est ensuite écarté de son coéquipier, pour revenir, une dernière fois, collaborer, en 1978, à la construction du numéro 10 de TXT (3). Il faut ajouter Jean-Pierre Verheggen et Éric Clémens qui ont très vite rejoint le Comité. Par exception, Clémens, alors en poste aux Comores, n’a pas donné de texte pour L’ÉcRiT, le CacA. Par exception aussi, on ne trouve pas de contribution d’Yves Froment (=), un autre pilier de la revue. La dixième livraison a, en outre, recueilli des pages d’autres habitués de TXT, durant les années 70 : G.-G. Lemaire, P. Lucerné (=), V. Novarina, C. Viallat, D. Roche. On y voit aussi figurer des pages de M. Thévoz, alors directeur du Musée de l’art brut de Lausanne (4).

 

TXT nº 10 : déclarations d’avant-garde

Le premier texte du numéro 10 confirme le ton moderniste de la couverture placée sous le patronage de Khlebnikov. Dans ce prologue, C. Prigent écrit :

Objet de la première défense, “l’anal“, dit Freud, devient le symbole de tout ce qui est défendu. […] L’objet de ce TXT serait d’exposer le retour en langues de cette masse interdite dénotée « anale » : dans l’écriture, il y a la merde. Contre la langue propre et la pensée appropriante, des textes « sales » salopent la bouillie socialisée (thèses, discours, idéologies) dont les fascismes gavent leurs oies pensantes. TXT a affaire à ce déchet intolérable au discours, gestes et traces où le parlant touche au fond refoulé et fait langue avec, c’est-à-dire « amygdalise son caca » (Artaud) (TXT 10, p. 3)

L’ « objet » désormais affiché de l’intérêt littéraire est l’habitué des défenses sociale et morale. Son exhibition subversive se fait donc au prix d’une agression (« saloper »). Le ton du « numéro 10 » — voire le « ton TXT » — est donné qui se caractérise par ce recours (éthique autant que politique) à l’analité et à la violence verbale.

Or, cette agressivité fait basculer ce prologue de la simple intention moderniste au combat d’avant-garde. N. Heinich et G. Lamarche-Vadel accordent la même importance à l’expression violente de la transgression. Cette brutalité est déjà incluse (présupposée) par le geste moderne transgressif, d’inversion et d’extension au-delà de l’imaginable (pour le goût public) de ce qui était considéré comme l’« artistique » et le « littéraire ». L’avant-garde surenchérit sur l’agression des académismes et cultive la modalité de l’excès rhétorique. Elle s’empare des mêmes points de contestation que ses prédécesseurs (ou contemporains) modernistes, mais elle en outre la mesure. Ainsi les TXT reprennent-ils la thématique merdique déjà effleurée par tel ou tel contestataire (Rimbaud, Bataille, voire Aragon) ; mais ils lui consacrent un numéro entier de leur revue. C. Prigent s’en est expliqué, dans un entretien mail du 20 février 2008 : « avec l’inversion carnavalesque, l’outrance et la démesure ont constitué l’autre pôle décisif de TXT. […] On a consacré un numéro entier au caca. Ça ne s’était jamais fait. Ça participait de l’excès TXT » (5). La démesure (dans l’écart) est donc la juste mesure du geste avant-gardiste. Ainsi que le souligne Jean Clair , le « monstre » ou le « monstrueux » en sont alors les paramètres de reconnaissance : « le monstre, c’est ce qui dans son apparition échappe à la mesure, à la règle, à la norme. C’est la manifestation, dans sa démesure, de l’hubris moderne » (6).

On en trouverait une nouvelle confirmation, dans la réponse de C. Prigent à Hervé Castanet qui l’interrogeait, en 2001, sur la « spécificité TXT » :

S’il y a eu une spécificité TXT, […] elle s’est nourrie d’une prédilection pour « les irrégularités de langage » spectaculairement excessives, tout ce qui, venu du « corps », de « l’Éros », du « mal », du « négatif », défie l’organisation des langues et la constitution du langage poétique. Elle avait le souci obstiné du sens « civique » des opérations artistiques et la volonté de lutter contre toutes les formes d’emprise de la novlangue socialisée. Formellement elle a tenu, pour l’essentiel, à … l’écriture carnavalesque. Cette notion venait de notre goût pour les « langues basses », le sexe trivial, les « refrains idiots » et les « rythmes naïfs », le pastiche burlesque, le découpage satirique dans la prose du monde (7).

Tout y est dit : la rupture via « les grandes irrégularités de langue » par lesquelles G. Bataille préface et légitime Le Bleu du ciel et par lesquelles Prigent définit le geste de monstruosité avant-gardiste, la violence de cette lutte esthétique, la thématique « négative » (du bas, du sexe, de l’anal) qui servira ce combat.

 

Hommes qui merdREnt et autres poéterons

Le « caca » est donc bien, pour les contributeurs de TXT, une matière d’avant-garde. Mais ils surenchérissent en en faisant une de ses matières privilégiées. En témoignent les destinataires à qui Prigent dédie Ceux qui merdRent, en 1991 : « à mes amis de TXT ». Et, dans le corps du livre, il précise :

J’appelle ceux qui merdent [ces écrivains] parce qu’il y a, à divers titres, dans le caractère hors normes de leurs œuvres, quelque chose qui fait merder l’harmonie fade, la propreté soignée et la réussite esthétique modique de ce à quoi le consensus amical d’aujourd’hui accorde généralement le label de qualité littéraire. (8)

Les écrivains liés à la merde sont positivement ceux de TXT. La requalification réalise (et confirme) une promotion du thème de l’analité sur les autres sujets chers à l’avant-garde.

Le directeur de la revue fait écho à ces « hommes qui merdRent », dans un récit publié en 2003, Grand-mère Quéquette. Il y invente un mot-valise intéressant, pour désigner cet éthos violemment transgressif. En effet, « Grand-mère » s’interroge sur les dons artistiques de son petit-fils : « ça ressemble à quoi, ces barbouillements ? Et j’en fais autant et ta petite sœur en phase gribouillis. Et Pif avec sa queue au moins aussi mieux. » (9). À quoi, le petit-fils Prigent répond : « je sais ma leçon de poéteron » (Ibid.). Le mot-valise allie au lexème « poète », le suffixe grec en « -teron » du comparatif de supériorité et le mot « étron », inscrit en anagramme. La leçon de cette composition serait que pour être meilleur poète, il faudrait produire un dire de l’étron, une parole du corps freudien défendu. Et cela obligerait la langue à se déformer, comme ici en ce barbarisme, en ce cacatage linguistique.

Dans la langue-Prigent, le « poéteron » ou « ceux qui merdRent » désignent donc ces insurgés de la littérature qui combattent d’abord avec un écrit du caca, avec un mécrit merdique. Par ces qualifications, le directeur de TXT distingue ses compagnons de lutte avant-gardiste. Il reste maintenant à voir comment, au-delà de leurs déclarations théoriques, ces auteurs ont, en effet, « salopé la bouillie des discours socialisés » et de « la novlangue littéraire ».

 

L’anti-matière des « poéterons »

Le « caca », comme thème central de « l’écrit », représente un scandale pour le goût public pudique et s’impose comme une matière privilégiée des bombes avant-gardistes. Plusieurs membres de la revue ont voulu en rendre compte, dans le numéro 10. Ce faisant, ils ont souvent médiatement rendu compte de leur propre pratique de l’anal. C. Prigent l’a rappelé, dans l’entretien du 20 février 2008 : « on n’a pas utilisé le caca pour faire avant-garde. La problématique de l’analité hantait les préoccupations TXT depuis longtemps. C’était à cause de notre lecture assidue de Bataille et d’Artaud, entre autres. Même s’il est vrai que l’analité est liée à une pratique d’avant-garde » (10). Comme souvent donc, le numéro 10 de la revue a été suscité par les expérimentations personnelles congruentes de plusieurs membres.

 

Un numéro anthologique ?

Quelle a été la circonstance déclenchante qui a cristallisé les énergies ? C. Prigent l’a expliquée, en février 2008 :

Il y a eu plusieurs circonstances déclenchantes. En ce qui me concerne, la circonstance déclenchante a été la découverte, via une amie avec qui je travaillais alors, du livre de Bourke, Scatologic rites of all nations. […] Ce livre était précédé d’une préface de Freud datant de 1912, inédite en langue française. [ …] J’ai eu le projet de faire éditer en France ce livre, chez Bourgois. [ …] Cette lecture de Bourke a restimulé chez moi un intérêt pour le champ anal, déjà largement suscité par la lecture d’Artaud. Jean-Luc Steinmetz, de son côté, a mis la main, par des recherches efficaces, sur des textes rares d’Artaud, qui avaient été publiés dans des revues rares, difficiles d’accès. […] Gérard-Georges Lemaire, lui, avait mis la main sur des inédits de Burroughs et de Cortanze et les avait traduits. Voilà : on avait l’opportunité de produire des inédits en français et en France, sur un thème important par rapport aux préoccupations carnavalesques de la revue TXT. (11)

L’une des premières ambitions de ce numéro a donc été anthologique : offrir au public des pages rares où des auteurs ont choisi de placer cette anti-thématique (par rapport au « beau » normé) au centre de leur production littéraire. Le recueil ne s’est pas limité au 20e siècle, comme en témoignent la traduction du « poète baroque » de Quevedo (TXT, p. 6), la transcription des « Carnets de Jules Doudin » (né en 1884) par M. Thévoz (TXT, pp. 13-17) et l’étude de P. Muray sur Rabelais (TXT, pp. 40-46). Ce balayage temporel a eu pour fonction de rappeler aux lecteurs que l’avant-garde n’est pas rivée, par les TXT, à une temporalité fixe, en l’occurrence au XXe siècle, mais qu’elle concerne toute forme de création qui a su se rendre (momentanément ou durablement) indigérable par le goût académique de son temps. Rabelais, de Quevedo, Doudin ou Artaud aussi bien que les collègues de la modernité très contemporaine (Burroughs, Lucerné, Roche, Verheggen et Viallat) ont troué l’évidence des représentations de l’homme et de son corps convenues en leurs temps. Ils l’ont fait, en particulier, en jetant la merde sur le devant de leur scène d’écriture.

Par là, le numéro 10 de TXT est sorti de la simple compilation anthologique, pour servir le combat esthétique de ses membres :

Le but n’était pas de faire de l’histoire littéraire. Il s’agissait de prolonger un mouvement de rénovation de l’expression et de relancer, encore et toujours, la dynamique de la transgression des codes, de la montrer toujours à l’œuvre dans ces inédits. Le but était de prolonger la réflexion grâce à ces pages peu connues de Bourke, de Freud, d’Artaud, etc. (12)

Ce dédoublement des ambitions explique la diversité des articles rassemblés dans L’écRiT, le CacA. On y trouve des essais théoriques (Prigent sur Fonagy, Prigent sur Freud et Bourke), des commentaires de texte (Steinmetz sur Artaud, Thévoz sur Doudin,. Lemaire sur Burroughs, Muray sur Rabelais), un commentaire plastique (Prigent sur Viallat), des traductions (Dom Francisco de Quevedo, 17e, Burroughs, 20e), des extraits d’œuvres personnelles en cours (De Cortanze, Lucerné, Novarina, Roche, Verheggen).

 

Florilège autour du caca : théorie, commentaires & fictions

Les limites de cet article ne permettent pas de rendre toute la mesure de cette variété anthologique. Nous l’illustrerons par quatre exemples. Ainsi C. Prigent prend-il le « caca » comme objet de son « Ordinateur » introductif. Mais c’est pour le traiter, de façon très intellectualisée :

Hollos a fait l’hypothèse de l’investissement anal des occlusives vélaires à la base du langage enfantin. Cette hypothèse est fortement corroborée par le rapport fonctionnel des deux sphincters du tube gastrique. La fermeture glottique émet une forte pression sur le diaphragme et indirectement sur les intestins.

[…] La fonction démarcative de l’accent, la division de la chapine parlée, pourrait être ramenée à l’articulation du produit fécal. L’accent logique, la tendance à établir un ordre dans le chaos sonore, serait la transformation réactionnelle du jeu prohibé, qualifié de sale, d’ordurier (extrait de Les Bases pulsionnelles de la phonation, par I. Fonagy, Revue Française de Psychanalyse, janvier 1970 et juillet 1971). (TXT 10, p. 2)

Pourquoi cette longue citation introductive ? L’écrivain veut donner une entrée théorique, c’est-à-dire psycho-linguistique, au problème traité par le numéro. L’enjeu est stratégique : il faut imposer le sérieux d’un sujet qui ne passe pas pour l’être. Les textes de l’anthologie auront pour justification, non de provoquer le rire bête, mais d’illustrer un regard problématique posé sur l’analité en littérature et ils inviteront à penser un peu plus loin l’activité poétique, telle que les TXT la défendent.

Le directeur de la revue produit un autre texte, un commentaire esthétique sur « La main perdue de Viallat » (TXT 10, pp. 73-80). Il y illustre ce qu’il énonçait, théoriquement, dans le prologue introductif : l’analité ne se limite pas à la seule merde. Mais elle inclut tout le monde bas du négatif, refoulé hors de « l’écrit » par les idéologies et par les poétiques du sublime éthéré. Le célèbre « module » qui troue méthodiquement les toiles colorées du peintre offre, à ses yeux, une figuration plastique exemplaire de cette « analité large », irréductible à un contenu trop stabilisé (étron ou boue ou humeurs sales ou déchets ?). Prigent évoque une main qui se perd là où il ne faut pas, dans l’in-forme, dans l’im-monde, à savoir dans le ça in-nommable que représente ce module mou, d’un « battement innommable », d’une « motilité infixable », d’une couleur « ni expressive, ni symbolique », « traces de doigts dans la glèbe » (13). Sont-ce celles des premiers hommes de la grotte de Gargas ? Sont-ce des traces de boue ou de fèces ? Ou bien sont-ce les simples traces (impossibles à identifier) d’une présence surgie d’un passé inaccessible ? Le caca n’est pas ici strictement de la merde. Il vaut pour toute forme de matière humble, tombée informe sur un support et qui trahit animalement, primitivement, une présence corporelle. La reproduction photographique des « Traces de mains » de Viallat qui conclut l’article (TXT, pp. 80-84) entretient l’ambiguïté.

De son côté, J.-L. Steinmetz offre un commentaire littéraire du « cogito » d’Artaud ainsi formulé : « là où ça sent la merde, ça sent l’être » (TXT 10, p. 22). Il explique que « la langue-Artaud (chargée) fait entendre une étonnante remontée de l’excrémentiel qui refuse alors toute sublimation incluse au langage et se moque bien de la fécalité ludique d’un Lewis Caroll, un snob anglais » (Ibid.). Steinmetz choisit d’illustrer son propos par cet extrait rare des Cahiers de Paris d’Artaud : « centre pitère et potron chier » :

Ce qui importe ce n’est pas de savoir comment être, mais comment bien faire caca. Os enfermé dans son tubanon pour l’opération de comfoutrage centrale : remplissage des viandes antres exorbitantes du tout corps j’ai visionné l’opération dans la cuve de mon corps propre tout le long d’un après-midi (Ibid., p. 26)

J.-P. Verheggen offre, pour sa part, un étonnant « Verhêveggen », sur lequel il s’est expliqué, en entretien téléphonique, le 27 février 2008 : « Dans ce texte, j’imagine que ma mère me donne naissance (une nouvelle naissance) par voie anale, par le cul. Je lie naissance anale et naissance du langage » (14). En effet, la mère apostrophe l’enfant qui naît : « Génie que son trou d’bouche chie ! » (TXT 10, p. 69). Ce qui est chié du cul de la mère, c’est le « je » du poète, comme le confirme la suite du texte : « Elle me massait le front, le cou, les poumons, coquille, les couillons, le corps tout entier. Me disant : « tchitchi boudja, boudja thcitchi ! Mon caca, mon pépette à moi ! » (Ibid., p. 71). J.-P. Verheggen est revenu sur l’irruption de cette analité :

Pourquoi ce lien entre le monde anal et le monde verbal ? Ça vient des circonstances de ma naissance. D’un lapsus de ma mère, qu’on m’a rapporté. […] Elle a dit : « je rêvais d’avoir un enfant anormal », au lieu de dire : « je craignais d’avoir un enfant anormal ». Magnifique, non ?

J’ai été conçu en 1941. Peu après ma conception, mon père a été fait prisonnier de guerre et déporté par les Allemands en Pologne, dans un des camps durs de concentration. Petit, je me suis donc toujours demandé comment une mère faisait un enfant sans père. Mon texte « Verhêveggen vient de là. […] Ma naissance était nimbée d’un mauvais tour de la langue de ma mère. J’étais donc prédisposé à naître autrement que tout le monde dans le monde du langage. Et, cette autre naissance, c’était le seul fait de ma mère, de sa langue. [ …] L’analité est, pour moi, une voie pour signifier cette autre naissance, pour jouer autrement à touche-touche avec mère-langue. Le pulsionnel, le bas, la langue basse, ont donc toujours été pour moi des moyens de produire une autre pensée de l’homme. Et puis, du lapsus de la langue au relâchement des sphincters… On était dans Fonagy que j’avais lu, comme Christian d’ailleurs. J’ai aussi trouvé que c’était audacieux : l’homme, mais par le bas, par la langue-mère basse. (15)

Quand l’avant-garde TXT prend pour thème prétexte, comme thème complet d’un numéro de revue, « l’écrit, le caca », c’est pour écrire autrement l’humain, dans le sillage d’Artaud, de Khlebnikov et de quelques autres, comme D. Roche, W. Burroughs, J. Doudin. Toutefois, il importe de comprendre que ces textes ne sont pas un accident éditorial, mais qu’ils correspondent bien à la pratique régulière des « poéterons ».

 

L’écho des œuvres individuelles

On peut rapidement évoquer quelques œuvres des écrivains TXT qui font écho aux réflexions du numéro 10 sur l’analité. Treize ans plus tard, en 1991, C. Prigent publie un ample essai intitulé Ceux qui merdRent ; il y consacre, en particulier, un chapitre à « l’histoire de la merde » (pp. 303-306) qui fait écho à L’histoire de la merde publiée par Bourgois en 1978. Un an avant L’ÉcRiT, Le CacA, en 1977, dans Power-powder, il a pris pour objet « une langue-chiée » et a mis en scène des badigeonnages de merde, de sperme et d’urine, comme au début de ce « Poème nº 3 » : « l’amer chie, moi ça m’étire » (16). En étonnante proximité avec le « Verhêveggen » du numéro 10, chez lui, « la mère chie et moi, ça m’étire au visible, ça me fait exister ».

En ce qui concerne J.-P. Verheggen, l’un de ses premiers livres s’est appelé Le grand cacaphone, publié aux éditions Chambelland en 1974. Dans plusieurs opus postérieurs, Artaud Rimbur (1991) et Riduculum Vitae (1994), l’écrivain a multiplié les scènes scatologiques. Ainsi Divan le Terrible ou Stabat Mater réécrivent-ils, de l’aveu même de l’auteur, le « Verhêveggen » du TXT nº 10 (17).

J.-L. Steinmetz, pourtant moins épris d’analité, y est aussi allé de ses textes scatologiques. De son propre aveu (18), ses premières proses — les Homologies ou « Prière de ne pas » et « Interludes » (TXT nº 2 bis) — ressortissent à cette « période TXT ». Ces pages multiplient les jets de foutre, de merde et d’urine. Dans « Prière de ne pas », est évoqué le supplice du vieillard Protée, à qui « l’on applique des gifles » et où « n’étaient épargnés ni la merde, ni le foutre inutilement versé » (TXT, 2 bis, pas de pagination). Comme l’indique l’auteur, « l’analité est peu visible dans mes textes. Mais on peut en percevoir le fonds dans N’Essences [2001], dans mes premières proses de TXT. Ou encore dans Le mois de Janvier [1996] » (19).

 

La langue qui merdRe

Une conclusion s’impose : pour les TXT, l’analité dépasse le strict caca. L’analité désigne le monde défendu, freudien, dont parlait C. Prigent, en ouverture au numéro 10, et il recouvre plus largement celui des sueurs, baves, urine, humeurs sexuelles et autres pertes sanglantes. L’analité représente aussi un moyen de résister aux nouveaux clichés sur l’homme, surtout à ceux produits par la psychanalyse. C. Prigent s’en est expliqué, sans détour, le 20 février 2008 :

Oui, il y a finalement moins de psychanalyse qu’attendu, dans ce numéro. Même s’il commence par Freud. C’est surtout Fonagy. Et on arrive à Bourke, l’ethnologue. Comme s’il avait fallu aussi d’emparer d’un champ cher à la psychanalyse pour s’en débarrasser. Il y a eu de cela : tout faire pour sortir le caca du caca, le caca de la psychanalyse, même si nous nous sommes constamment appuyés sur Freud pour l’interdit, ce qui renvoie à la pulsion de mort. Car qu’est-ce qu’une opération d’artiste ? C’est de ça dont nous nous occupions en tant qu’écrivains. C’est un geste de mort, de mise à mort, de résistance à tout. En particulier à la psychanalyse qui s’est la première emparée de l’analité (avec un « i ») pour en théoriser l’importance.

Pour les membres de TXT, le caca vaut de l’or, parce qu’il permet à des sujets humains d’entrer autrement en langue, en particulier dans la langue maternelle, policée et conventionnelle. La merde change alors de statut. De référent provocateur, elle devient prétexte à une rénovation radicale de la langue littéraire. Et cette rénovation passe par le transfert métaphorique à l’expression littéraire des (anti)qualités qui définissaient le caca. Ainsi les TXT choisissent-ils de cultiver (et développer) une analité linguistique et syntaxique.

 

Contre la langue-mère & père

Par là, les membres de la revue vont bien plus loin, sur le terrain scatologique, que maints de leurs prédécesseurs. S’ils s’étaient contentés d’écrire sur la merde, sans porter la merde dans le signifiant de la langue, ils n’auraient pas dépassé le niveau de contestation atteint par Rabelais, Scarron ou même Rimbaud et Bataille. Mais plus radicaux que ces derniers, ils salopent, ils « cacatent » la forme de leur langue maternelle (le français), comme l’ont fait Artaud, Michaux ou Jarry. Dans Ceux qui merdRent, C. Prigent rappelle d’ailleurs que « la culture potache de Jarry, ce n’est pas seulement celle de la délectation scatologique et de la régression anale. C’est aussi celle du plaisir oral à déformer la langue, les noms, les prononciations autorisées » (CQM, p. 332). L’écrivain donne des exemples des techniques par lesquelles le poète briochain a travaillé à faire migrer le caca du signifié au signifiant. Jarry a déformé les « prononciations », à l’exemple de ce « R » majuscule ajouté à « merdRe » pour redoubler au plan du signifiant la corruption signifiée. De même, Jarry recourt aux « accents régionaux et accents étrangers divers, tous comiquement imités » :

Cette tentation ne le quittera jamais : toute l’œuvre de Jarry est traversée par ce plaisir à défigurer les mots, à mimer les parlers régionaux (le breton, le gallot de son enfance briochine), à doter les personnages d’accents grotesques. Dans les prolégomènes de la geste d’Ubu (déformation du père Hébert, devenu ébé, eb, ebouille, ebon, ebance avant de se fixer en Ubu), le lancer de langue jette les noms dans d’infinies variations glossolaliques (Ibid., p. 333)

Un peu avant, C. Prigent a donné la liste ce ceux qui « jarrisent » hautement : Artaud, Michaux et Verheggen (Ibid., p. 305).

En effet, dans le « Verhêveggen » du TXT nº 10, le poète belge porte le caca au plan du signifiant verbal, quand la mère psalmodie, devant le « je » nouveau-né :

« – Génie qu’a d’la compote dans la vessie !
Génie que sa caramelle a la pépie !
Génie que sa floche coupée la quéquille !
Génie que son trou d’bouche chie ! (TXT, 10, p. 69)

Plus loin, elle l’apostrophe en ces termes déjà évoqués : « tchitchi boudja, boudja tchitchi ! Mon caca, mon pépette à moi ! » (Ibid., p. 71). Le poète souille la pureté lexicale et syntaxique de la langue française, parlée en Anjou, par des apocopes (« qu’ », « d’ »), par des barbarismes (« « boudja »), par des borborygmes (« tchitchi »), par des régionalismes (« floche », « pépie », « quéquille »), par des idiolectismes enfantins (« pépette » pour poupette ? poupon ? ou pet ?) ou avec le parler familier (« chie », « caca »). On relève aussi de nombreux solécismes : accord fautif d’un déterminant masculin avec un substantif féminin (« mon pépette »), pléonasme (« mon … à moi »), mauvais cas du relatif (« que sa » pour « dont », dans « que sa caramelle a la pépie ») ou omission du verbe auxiliaire normalement requis pour un temps composé (« que sa floche coupée la quéquille »).

Comme le revendique plus tard J.-P. Verheggen, dans Artaud Rimbur (1990), le résultat de ces corruptions lexicales et syntaxiques est un « parler grand nègre (le contraire du petit nègre d’imitation parodique ou de nos régressions colonialistes), avec nos propres sons, dans notre propre langue » (20). Le matériau sonore est, en effet, le premier lieu où s’exerce l’activité transgressive de l’avant-gardiste. Tel est l’avertissement lancé par le poète, « à partir de toute cette bavasse et mouille de mouillasse de voyelles de vieil iconoclaste » (Ibid.). Dans ce même livre, Verheggen multiplie les cartes d’identités du poète qui confirment sa mission primordiale de faire merdRer la langue mère : « je suis votr’ bibelot d’insanités sonores ! Votr’ grand corps charcuté ! Je suis l’asticot qui vous bouffe le derche ! Qui vous boustifaille le caquet du jaculat et le caca de merde du zob cacaotès ! » (Ibid., pp. 25-26).

L’analité change donc de nature et de terrain avec les TXT, dans la lignée, non d’un Bataille, ni d’un Rimbaud ou d’un Aragon (qui ne salopent pas la langue et écrivent dans un style impeccable (21)), mais dans la lignée de Jarry ou d’Artaud et Michaux. Artaud est d’ailleurs invoqué par J.-P. Verheggen, dans Artaud Rimbur, au moment où il professe son « hard poétique » sonore et ses violentements de la langue parisienne : « j’ai toujours voulu écrire sur Artaud » (Ibid, p. 21). Que veut dire le poète belge ? Il écrira « au sujet de » et « en se superposant » linguistiquement à » Artaud, bref en développant une langue-Artaud. Verheggen cite alors un exemple de la « décomposition-recomposition » artaldienne, extrait des Cahiers du retour à Paris (XXII, 1946) : « je dis que pour vivre il faut d’abord juter. / Juter au sang de son sperme âcré,/ pinder, pliter, paler, plonter, sous le pressoir de l’/ opprimage, sous la pressure du limage,/ limer en outre un mucus mouché » (Ibid.).

Est-ce à dire que l’entreprise de sape exposée dans L’ÉcRiT, Le CacA, a été uniquement dirigée contre la langue maternelle ? Dans l’entretien du 27 février 2008, J.-P. Verheggen a répondu clairement :

Je me séparais d’un fonctionnement cliché où, normalement, c’est la mère qui censure la langue, qui apprend la langue correcte, polie, qui obture le bas langage. […] Chez moi, c’était inversé. C’est mon père qui tenait le rôle habituel de la mère, pour la langue. Mon père était originaire d’Orléans, patrie, selon le cliché, du pur français. Mon père avait un français parfaitement policé, jamais un mot bas. Ma mère, c’était autre chose. Elle était wallonne. Le wallon est une langue moins policée, comme le « chti ». C’est une langue à sobriquets, à surnoms. […] C’est donc ma mère qui disait les gros mots. Ma mère était liée à l’analité, pour moi, naturellement. Là aussi, elle me prédisposait à parler une langue monstrueuse, anormale. Mon combat contre la langue, n’était donc pas, comme pour les autres, un combat contre la langue-mère châtiée, mais contre la langue-père policée.

J’ai cultivé continûment la monstruosité de langue : déformations, multiplications dialectales, analité voyante… Je crois d’ailleurs que c’est pour cela que certains de mes textes ne plaisaient pas à certains TXT. [ …] Je suis toujours là-dedans : l’analité verbale. Pour preuve, mon dernier livre Sodome et grammaire. (22)

Le poète belge n’est pas seul à faire comparaître la langue-père, la langue de la métropole française, face aux dialectes francophones subversifs. Le breton Prigent subvertit également la langue-père, parlée à Paris, par le patois gallot de sa grand-mère, ainsi qu’il en témoigne, par exemple, dans Grand-mère Quéquette. Sa cible est donc double : « la langue père-mère ».

 

Cacatages linguistiques

Le précédent propos de J.-P. Verheggen, loin de toute intention polémique, rappelle une évidence : il n’y a pas eu d’uniformité TXT. Il n’y a eu uniformité, ni dans les degrés de salopage de la langue héritée des aïeux, ni dans les procédures pour y attenter. Mais, qu’elle vienne du père ou de la mère, de la France ou de la capitale politique parisienne, les TXT ont crotté « la Langue », au sens saussurien du terme, c’est-à-dire toute forme d’expression figée par des codes socio-culturels historicisés. Face à ce danger d’une langue morte-vivante, momifiée avant l’heure dans les clichés des politesses sociales, tous les moyens, au service d’une contre-rhétorique, ont été bons — dont le numéro 10 de TXT a voulu offrir un florilège.

En voici un résumé suggestif : baragouinages dialectaux, accents locaux ou étrangers, bégaiements ou borborygmes d’enfants (J.-P. Verheggen), glossolalies de fous (J. Doudin), anacoluthes d’asthmatiques ou de schizophrène (A. Artaud), zigzgags aléatoires animaux (cut-up de W. Burroughs ou de D. Roche), brouillons pongiens (V. Novarina). Par « brouillons pongiens », nous désignons ces notes manuscrites dont Novarina a accompagné Le Babil des classes dangereuses, publié dans le numéro 8 de TXT. Ponge a, le premier, a offert au public ces pages habituellement dérobées, parce que, par leur défaut même d’écriture, elles disent quelque chose d’éminemment adéquat du réel : son tourbillon héraclitéen, hors de toute expression parfaite. Les brouillons de Novarina énoncent la même leçon, mais leur insertion dans un numéro analitique a surligné leur statut de déchets d’expression, inadéquats à la réalité qu’ils ont tenté de dire. Ils ont ainsi obligé à voir d’abord le fossé existant entre le réel et la trace écrite calamiteuse, sensée l’éclairer conceptuellement. Car, il faut le rappeler, pour tous les TXT, le corps réel ou le « ça » échappent radicalement. C. Prigent le rappelle au sujet de Jarry et, ce faisant, il le rappelle pour tous « ceux qui MerdRent ». Certes, Jarry invente une langue, mais celle-ci raidit encore le corps et le trahit : « investi par Ubu, le corps de Jarry est le corps automatisé d’un langage “inadéquat au corps “» (CQM, p. 334).

Dans Grand Mère Quéquette, ce divorce est clairement posé entre une langue merdRique rénovatrice et la conscience qu’a le poéteron qu’il ne dira rien (ou peu) de la réalité analitique par lequel il tente de penser autrement l’humain :

Transes d’extraits de rien. Trous ratés en rut. Spasmes d’espèces d’espaces. Ça me plairait, si j’y arrivais, d’y dégouliner. Parions les détentes pour le foutu noué qui me tord la trope et rions un peu ! Ah ! être pipi parmi les pipis ! Flux emmi les flux ! même pas ému ! Moulu, plus léger que toute légèreté ! Quasi liquéfié ! Huile en suspension ! Zéro viande en forme de costume de monde ! […] Rien qu’odeur, maraude de fumets, aucun corps, nul pore, pas de bouche, aucune touche. (GMQ, p. 193)

À quoi bon ce « cacatage » linguistique, pour arriver à un tel constat d’échec ? Il sert à parier et à ne pas se taire : « goûte ta chance : l’immense en toi grâce à du distrait dans les advertances. Ou c’est que t’y crois mais effet pareil » (Ibid.). Cette dernière référence à Grand Mère Quéquette permet de mesurer combien les œuvres personnelles des différents TXT s’efforcent de réaliser, ce que dans le numéro 10, ils ne nous ont pas forcément donné l’occasion de voir : leur poétique de l’étron, leur rh-étron-ique.

 

Le caca, un cliché d’avant-gardes ?

Jusqu’où les TXT ont-ils « giflé le goût public », en 1978 ? Les réponses des trois membres interrogés, à l’occasion de ce travail, ne permettent pas d’en prendre une claire mesure. J.-L. Steinmetz parle d’une « bonne réception du numéro 10 » :

À sa sortie, il y a eu un article de Claude Bonnefoy, dans une revue importante. Prigent et moi avons été conviés, peu après, à un grand débat où assistaient environ 400 personnes au Centre Pompidou. TXT y était bien vu. Le public y était acquis, nos propositions étaient bien reçues. Même s’il fallait sans cesse redresser la barre hors de la seule merde, vers une conception plus large (psychanalytique et linguistique, de type « Fonagy ») de l’analité. À ce débat, participait aussi Dominique Laporte, qui faisait paraître chez Bourgois son Histoire de la merde. Il y avait aussi une autre revue d’avant-garde, Sauvage, qui avait consacré un numéro au scatologique. (23)

C. Prigent a un avis plus mitigé :

La réception de TXT, ça a toujours été très peu de choses, très peu d’échos. Le « public amateur de poésie » ne lisait pas cette revue. S’il arrivait qu’on en parlât dans les revues de poésie [ …] c’était essentiellement pour en dénoncer le terrorisme, l’obscurité et la grossièreté — et pas besoin, pour cela, de la lire, cela allait de soi. Du côté des avant-gardes, je crois que ce numéro a marqué, mais je ne saurais dire à quel degré ni pourquoi, ni comment. Simplement ceci : sans doute, en cette fin des années 70, y avait-il quelque chose « dans l’air du temps ». (24)

Le directeur de la revue relativise la portée sismique du numéro, pour deux sortes de raisons opposées : l’une, l’ignorance du grand public qui n’a donc pu être giflé par ce numéro 10 ; l’autre la bienveillance du public éclairé, déjà préparé par d’autres remises en cause esthétiques du même genre. Prigent ne nomme pas précisément ce qui a préparé cet « air du temps scatologique ». Mais il s’agit des ready-made de M. Duchamp qui a porté sur la scène artistique des urinoirs (1917) et autres peaux, ongles et poils dont il a agrémenté les statues de plâtre de ses autoportraits (1954). Il s’agit des « boîtes de merde » de Manzoni (1954) évoquées dans Ceux qui merdRent, en 1991. Il s’agit des installations à base de tissus souillés (avec du sperme, de l’urine ou du foutre) présentées, à partir de 1971, par A. Gette. On pourrait allonger la liste, avec J. Lizéne, ami de J.-P. Verheggen et auteur d’autoportraits à la merde. Cette liste, justement, fait naître cette question : le caca serait-il devenu un discours obligé de l’avant-garde ?

Il n’est pas évident que le public choisi de Beaubourg ait parfaitement compris le message délivré par L’ÉcRiT, Le CacA, comme en atteste la remarque de Steinmetz : « il fallait sans cesse redresser la barre hors la seule merde ». La leçon spécifique de l’avant-garde TXT — transporter la merdification jusqu’au plan linguistique, bien au-delà du seul plan thématique — n’a peut-être pas été perçue. Et jusqu’à quel point la nouveauté de cette leçon a-t-elle paru évidente, au regard des prédécesseurs poètes (Artaud, Michaux) ou plasticiens (Duchamp, Manzoni) ? Est-ce ce risque de ne pas assez « gifler le goût public » qui a, plus ou moins consciemment, poussé les rédacteurs du numéro 10 à ne faire aucune allusion aux recherches menées sur le caca par leurs collègues plasticiens ? Interrogés sur ce point, les intéressés ont affirmé leur indifférence aux recherches des peintres, pour la raison qu’elles appartenaient à un autre ordre symbolique. C. Prigent a ainsi répondu : « non, on ne pensait pas du tout à Duchamp ».J.-L. Steinmetz a ajouté : « on était très loin du champ de Duchamp et consorts, des ready-mades ». Et J.-P. Verheggen a complété : « Duchamp ? Non, je n’y pensais pas, en écrivant “Verhêveggen”. Mais on en parlait entre nous » (25). Ce silence étonne chez des écrivains qui n’ont cessé d’affirmer que « la peinture faire écrire ». Qu’en pensait la « main perdue » du peintre Viallat ?

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(1)
Lamarche-Vadel G., « Introduction », La gifle au goût public… et après ?, Paris, éd. La Différence, 2007, p. 7.

(2) Heinich N., « Transgressions, réactions, intégrations », Le triple jeu de l’art contemporain, Paris, Minuit, 1998, p. 48.

(3) J.-L. Steinmetz se consacre ensuite à la revue qu’il a fondée Térature.

(4) P. Boutibonnes, J. Demarcq, A. Frontier et P. Le Pillouër, autres contributeurs réguliers, ont rejoint la revue dans les années 80, ce qui explique leur absence du numéro 10.

(5) Prigent C., Entretien mail avec B. Gorrillot, 20 février 2008, inédit.

(6) Clair J., De Immundo, Paris, Galilée, 2004, p. 59.

(7) Prigent C. et Castanet H., « Du temps des avant-gardes », Ne me faites pas dire ce que je n’écris pas, Saussines, Cadex, 2001, p. 115.

(8) Prigent C., « Trois qui merdrent », Ceux qui merdRent, Paris, POL, 1991, p. 307. (Ensuite abrégé CQM).

(9) Prigent C., Grand-mère Quéquette, Paris, POL, 2003, p. 193.

(10) Prigent C., Entretien mail avec B. Gorrillot, 20 février 2008.

(11) Ibid.

(12) Ibid.

(13) Je cite cursivement les pages 73-79 de l’article de Prigent.

(14) Verheggen J.-P., transcription d’un entretien téléphonique avec B. Gorrillot, 27 février 2008, inédit.

(15) Verheggen J.-P., transcription du 27 février 2008.

(16) Prigent C., Power / Powder, Paris, éd. Bourgois, 1977, p. 30.

(17) Cf. Verheggen J.-P., transcription du 27 février 2008.

(18) Steinmetz J.-L., transcription de l’entretien téléphonique avec B. Gorrillot, 22 février 2008, inédit.

(19) Steinmetz J.-L., transcription, 22 février 2008.

(20) Verheggen J.-P., « Artaud Rimbur », Ridiculum Vitae (1990), Paris, Gallimard, Folio, 2001, p. 25. Pour la description des cacatages de la langue par le poète belge, voir Eliane DalMolin « Histoire de langue(s) », revue Écritures contemporaines, n°7, 2003, pp. 295-308.

(21) Cf. Steinmetz J.-L., transcription du 22 février 2008.

(22) Verheggen J.-P., transcription du 27 février 2008.

(23) Steinmetz J.-L., transcription, 22 février 2008.

(24) Prigent C., transcription, 20 février 2008.

(25) Citations empruntées aux entretiens des 20, 22 & 27 février 2008 déjà évoqués. Que les trois écrivains qui ont accepté de répondre à mes questions, C. Prigent, J.-L. Steinmetz et J.-P. Verheggen, soient ici vivement remerciés de leur aimable collaboration.

 

Par Bénédicte Gorrillot, , publié le 08/05/2010 | Comments (0)
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Bernard-Henri Lévy, identités

 

Bernard-Henri Lévy
De la guerre en philosophie
Grasset & Fasquelle, 2010


 

 

Bernard-Henri Lévy
Pièces d’identité
Grasset & Fasquelle, 2010

 

 

Pour qui voyage et a l’occasion de lire la presse étrangère, la lecture des journaux français reste un sujet de perplexité, voire de consternation.

Deux livres de Bernard-Henri Lévy paraissent, l’un sur la philosophie (amplification d’une conférence donnée à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm), où il est question, entre autres, de Sartre, Althusser, Lacan, Levinas, Bataille, Derrida, Descartes, Platon, Leibniz, Heidegger, Nietzsche…, où est discuté le lien de la philosophie à la théologie, à la littérature, à la vérité, son extension au domaine du journalisme, de la guerre, de la mémoire, aux aléas de l’Histoire, à la nature des engagements du philosophe. De quoi donner à penser, ainsi que le montre Philippe Forest dans la recension qu’il fait ici de De la guerre en philosophie. Le titre, à lui seul, donnait à espérer qu’on allait assister à un débat autour du contenu du livre, voire à de francs affrontements ou carrément à une guerre, pas une guerre de sang en l’occurrence, mais d’encre, d’idées, de concepts (l’ouvrage s’y prête, et son auteur, en bagarreur qu’il est, n’en attendait pas moins).

Le second livre, Pièces d’identité fait plus de 1300 pages. Figurez-vous que j’ai fait une chose très bête avec ce recueil d’interventions et de textes datant des cinq dernières années : je l’ai lu. Et, bien qu’ayant une certaine familiarité avec la pensée de Lévy, pour avoir été le lecteur de ses précédents livres, les avoir à plusieurs reprises chroniqués dans Art press, je me suis beaucoup instruit, et notamment, moi le rationaliste, le mécréant de culture catholique, j’ai appris bien des choses sur ce que Lévy appelle « le génie du judaïsme ». Les pages sur Levinas, Rosenzweig, Benny Lévy, sur les rapports de l’ancien mao avec Sartre, sur la guerre métaphysique entre Athènes et Jérusalem, sur Joseph de Maistre, Joyce, Artaud, Claudel, Céline, Jean-Paul II et Pie XII (je signale en passant que le Juif Bernard-Henri Lévy a fait preuve dans son jugement sur ces deux papes d’un courage que beaucoup de catholiques pourraient lui envier), sur la question de l’Universel, chez les Grecs, chez les penseurs des Lumières, dans le Talmud, les réflexions sur la notion de Mal absolu…, voilà le matériau sur quoi les responsables des rubriques littéraires et philosophiques auraient pu aiguiser leurs dents critiques, proposer leurs points de vue et éventuellement répondre par leurs propres analyses. Au lieu de quoi, nous avons assisté aux habituelles haineuses, archi-ressassées attaques dirigées contre l’homme (rappelons-nous la violence des attaques visant sa personne lors de la parution de l’Idéologie française), et à la montée en épingle de la botulienne bévue, dont s’est amusé Lévy avec l’humour qui convenait, faite tout simplement pour tenter de discréditer, voire de salir l’homme et de plus faire obstacle la lecture de ses livres.

Je pourrais d’ailleurs faire la même remarque sur la réception « critique » d’un grand livre paru il y a quelques mois, de Philippe Sollers, qui attend toujours que soit dit dans la presse française tout simplement de quoi parle son Discours parfait (on peut toujours relire le numéro d’Art press qui en a rendu compte). Il me semble que la chiennerie habituelle qui se déchaîne contre Bernard-Henri Lévy n’a jamais atteint, comme ces dernières semaines, une telle rage. Je ne suis d’ailleurs pas sûr que ma métaphore animale soit la plus juste, vu que les blogs qu’hébergent les journaux français tiennent , hélas, plus souvent de l’égout que de la tribune de discussions. Il est significatif que Libération ait dû fermer certains de ses sites, tant le déversoir à ordures antisémites était près de déborder. Voilà en tout cas qui devrait nous alerter sur les inquiétantes dérives d’une certaine extrême gauche (car c’est là que gagne le purulent mal) et faire réfléchir les partis de la gauche officielle et quelques intellectuels dans leur fonction d’« idiots utiles » qui sont prêts à pactiser sans le moindre scrupule avec ce que, faute de mieux, on peut appeler la canaille populiste.

Dans un des derniers textes de Pièces d’identité, Bernard-Henri Lévy met en garde contre l’utilisation de certains mots et contre l’imaginaire qu’ils véhiculent,: antiaméricanisme, antisarkozisme, antisionisme, antiracisme… « Car c’est bizarre l’antisémitisme. (…) C’est un virus qui mue. Et qui mue pour trouver, à chaque époque, les voies qui lui permettront de contaminer le plus grand nombre ». Une des manières de combattre ce virus ? Lire Lévy, je veux dire le suivre sur ses divers « théâtres d’opérations ».

Par Jacques Henric, , publié le 01/05/2010 | Comments (1)
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