Imagerie néocoloniale dans le roman français et francophone contemporain ou expression de la révolte

Le terme néo-colonialisme est apparu dans les années 1960 à la mise en œuvre de la décolonisation, pour désigner une forme d’ingérence économique, politique et culturelle imposée à une ancienne colonie. Ses premières acceptions connaissaient pour seul contexte la relation coloniale. Mais de plus en plus son champ d’application s’étend hors de tout contexte colonial et nous invite à l’appréhender comme un réseau d’enjeux qui affectent les relations Occident-Tiers-Monde. Pendant longtemps, le néocolonialisme s’est inscrit dans le contexte à la fois de la décolonisation et de la guerre froide. Deux évènements qui l’expliquent, le fondent et le justifient. Depuis les années 1944, en l’absence de toute référence à l’affrontement Est-Ouest, le terme n’a rien perdu de sa fortune et continue plus que jamais à manifester un réseau d’enjeux. Ce réseau d’enjeux apparaît dès les articles sartriens recueillis dans Situations V, colonialisme et néocolonialisme. En effet, le philosophe tend à le dénoncer comme une mystification. Il en veut pour preuve la « mystification réformiste » qui affecte les relations algéro-françaises et « l’exploitation double » qui trouve en « l’Armée nationale » congolaise un instrument efficace pour mettre en œuvre cette ingérence.

Dans son essai L’image du Tiers-monde dans le roman français contemporain, Jean Marc Moura explore les représentations du « Tiers-Monde » dans la production littéraire romanesque du dernier quart du vingtième siècle. Sa démarche se justifie de la socio-sémiotique. Il tente d’établir comment ces représentations reflètent le clivage idéologique libéral-radical. La bipolarisation qui préside à sa réflexion, appliquée au néo-colonialisme se démarque des appréhensions qui tendent à l’envisager comme un réseau d’enjeux.

À la fin de son essai Le Sanglot de l’Homme Blanc, Tiers-Monde, culpabilité, haine de soi, Pascal Bruckner attire l’attention sur la responsabilité occidentale à l’égard de ses anciennes colonies et sur l’instrumentalisation du passé colonial :

Puisque l’Europe n’a quitté ses possessions (ironise-t-il) que pour mieux y rester, c’est à elle d’assumer les fautes et les erreurs qui s’y commettent. Merveilleux court-circuit : à nouveau le présent n’est qu’un duplicata du passé et l’antique imprécation peut se donner libre-cour : torture-t-on dans les prisons d’Iran, de Syrie, d’Algérie ? C’est que leurs policiers sont les élèves de nos flics (Claude Bourdet)

Force est de constater que plusieurs entreprises, plusieurs gestes entre les États – Occident-Tiers-Monde – sont suspectés de néocolonialisme à l’Ouest et à l’Est, au sein même des États qui en sont les destinataires.

Après un essai de définition du concept, nous nous intéresserons aux multiples visages empruntés par le néocolonialisme qui incite à la révolte. C’est au travers des aspects de cette dernière que nous observerons le vaste espace polyculturel qu’est l’Afrique Noire qui a en permanence inspiré les auteurs français et francophones et chez qui pèse le soupçon de représentations néocolonialistes.

 

I – LE NEO-COLONIALISME : ESSAI DE DEFINITION

Le concept néo-colonialisme est d’utilisation courante puisqu’il s’est profondément ancré dans le vocabulaire politique international. Il est fondé sur une volonté de puissance, sur la nostalgie d’un passé impérial et sur l’inconstance morale des civilisations des pays en voie de développement à l’Occidentale pour sa camelote rutilante, ses oripeaux vestimentaires chatoyants, sa technique et ses objets de consommation variés. Depuis la période post-coloniale, le néocolonialisme vise la sphère dirigeante de la société et recourt à la dissimulation et à la ruse. Il ne cherche pas à impressionner, il avance masqué, contrairement à l’impérialisme botté, casqué, tapageur telle la photo prise sur Roger-Viollet et présentée en première de couverture de De la Françafrique à la mafiafrique de François-Xavier Verschave, pour traduire la répression d’une révolte en Côte d’Ivoire au début du XXe siècle.

Sans avoir la prétention de décrire de manière exhaustive un phénomène aussi complexe que le néocolonialisme tel qu’il se manifeste depuis son éclosion, nous faisons ici une modeste recension des définitions tirées de nos lectures.

La littérature politique soviétique s’est beaucoup intéressée au phénomène, le savant V. Vakhroutchev écrit :

Le néocolonialisme est la politique coloniale d’une époque (…)

Cette politique est menée par les puissances impérialistes à l’égard des anciennes colonies et celles qui le sont encore (…) afin de renforcer les positions du capitalisme de lutter contre le socialisme et le mouvement national de la libération, de retirer le plus de bénéfice possible, d’assurer de nouvelles positions économique, politique, idéologique et stratégique pour l’impérialisme. (Vakhroutchev, 1974 : 52)

Le New York Times du 1er août 1960 qui s’étonnait de la stupéfiante transformation de la communauté française en Afrique parlait d’un

système dans lequel les anciens colonisés pouvaient être à la fois totalement indépendants et associés à la France au sein de la communauté. Cette association comportera les puissants liens économiques, militaires et culturels mais caractérisés de subordination politique. Les attributs de la souveraineté spécialement l’adhésion aux Nations-Unies sont d’une immense importance pratique et psychologique pour ces États et leurs peuples.

Pour F. Luchaire dans Droit d’Outre-mer et la coopération,

il y a néocolonialisme lorsque, dans un état juridiquement indépendant, l’économie, est organisée non dans l’intérêt des nations de cet État, mais dans celui d’un État étranger (de ses nationaux) qui exerce une pression sur (lui). (Luchaire, 1966 : 43)

Ossendé Afana, un « upéciste » camerounais, écrit dans L’économie de l’Ouest africain :

Le néocolonialisme est un système de domination coloniale avec des méthodes plus subtiles et sous formes indirectes, par lesquelles les impérialistes cherchent à garantir des privilèges économiques (si possible accrus) en y intéressant certaines couches de la population autochtone, notamment dans les rangs de la féodalité et de la bourgeoisie naissante (Afana, 1970 : 11)

Ces multiples définitions ne rendent pas à la fois comptent de l’ensemble des différents aspects de domination impérialiste. En effet, si certaines sont économiques et financières d’autres sont politiques, militaires voire culturelles. C’est ainsi que certains participants à la conférence de Casablanca en janvier 1961 ont développé l’idée que l’accession de la Mauritanie à l’indépendance était un moyen pour la France d’encercler les pays africains, de s’assurer des bases de repli dans tous les domaines et de multiplier le nombre de ses satellites.

Pour sa part, le parti socialiste français cible les agents du néocolonialisme. Dans son projet pour les années 1980, il évoquait sans ambiguïté « des oligarchies locales elles-mêmes au service des intérêts métropolitains » (parti socialiste, 1980 : 359).

Nkrumah dont le néo-colonialisme fut l’obsession de toute sa vie politique et qui fut le plus grand contemplateur de ce système a commis un ouvrage intitulé le néo-colonialisme : stade suprême de l’impérialisme. Le néocolonialisme était au centre de la pensée et des préoccupations de ce Chef de l’État du Ghana. Kwame Nkrumah considérait que le néo-colonialisme était le principal obstacle à l’édification d’une Afrique « unie et puissante » dans laquelle les frontières des anciens territoires coloniaux seraient démodées et superflues. De même que la menace de la renaissance industrielle et militaire de l’Allemagne obligeait l’EUROPE à trouver un modus operandi pour conjurer cette menace de même la peur du néo-colonialisme qui planait sur l’Afrique indépendante devrait être le catalyseur de son unité politique.

Il analyse ce système de plusieurs manières. L’impérialisme, écrit-il, « quand il se trouve en face des peuples militants des anciens territoires coloniaux d’Asie, d’Afrique, des Caraïbes et d’Amérique Latine change de tactique (…) C’est l’ensemble de ses tentatives pour perpétuer le colonialisme sous couvert de liberté qu’on appelle néo-colonialisme. » (p. 245) Il le définit aussi, tantôt comme une habile manœuvre de prestidigitation consistant à donner l’indépendance d’une main pour la retirer de l’autre [the process of handing indépendance over the African people with one hand only to take it away with the other hand], tantôt comme une indépendance fictive qui transforme le nouvel Etat en un Etat client fantoche contrôlé par des moyens autres que ceux de la politique.

Dans le système néocolonial, les agents du système ne sont que des hommes de paille, revêtus des oripeaux du pouvoir. Mais la complexité de relations est telle que la réalité du pouvoir incombe toujours à l’ancien colonisateur qui se comporte comme un chef d’orchestre invisible. Kwame Nkrumah note à ce sujet, avec une rare perspicacité que

là où le néocolonialisme sévit, le pouvoir effectif est détenu par l’ancienne puissance coloniale (…) (mais ce n’est pas nécessairement le cas). Un État entre les mains du néo-colonialiste n’est pas maître de son propre destin.

Cette opinion est partagée par le barbouze français, Roger Trinquier, un spécialiste des opérations clandestines d’installation de régimes néo-coloniaux. Dans un État pris dans la nasse du néo-colonialisme, dit-il d’expérience,

les personnages du pouvoir si puissants soient-ils, ne sont que des hommes de paille d’une puissance étrangère à laquelle ils devront tout et qui gardera la possibilité de les liquider à son gré. Pour jouir longtemps de leurs privilèges, ils devront se soumettre inconditionnellement à la volonté de leurs maîtres et faire de leur pays un satellite destiné à évoluer sur une orbite savamment calculée autour d’un État étranger (Trinquier, 1968 : 129).        

Toute une partie, la plus considérable, la plus noble des lettres françaises, ne fait au cours de la période d’après la Deuxième Guerre Mondiale qu’exprimer la résistance de la conscience des colonisés devant ce qui est contraire à la liberté et à la dignité de l’homme. C’est au nom de la vérité que certains écrivains français et francophones se sont insurgés contre la doctrine coloniale. Au nom de la même vérité, les peuples d’Afrique noire ont lutté contre les puissances impériales. Mais ce qui nous intéresse dans cet aspect presque général de la littérature française sur l’imagerie anticoloniale et néocoloniale, c’est la dynamique des contraires, génératrices des valeurs et qui nous permet d’affirmer que la caractéristique essentielle de ces lettres, c’est sa permanente remise en question, voire l’évolution de son discours, phénomène proche de la révolte qui se nourrit d’elle-même, et phénix, renaît sans cesse de ses cendres.

Si ces lettres françaises dans leur aspect général nous donnent les éléments moteurs de la révolte-dualité, dynamique, valeurs perçues comme principes, moyens et finalités, elles ne nous permettent pas de la saisir dans sa complexité humaine. Aussi avons-nous recouru pour ce faire à des définitions et à des analyses d’auteurs et d’écrivains reconnus d’autorité.

Pour Henri Benac, la révolte c’est

le refus de religion ou de la morale imposées, de l’esclavage historique, de l’absurdité, etc., au nom des valeurs que l’homme postule et auxquelles il s’identifie ne fut-ce qu’un temps, ce qui lui permet de se dépasser, dans un idéal commun… (Benac, 1981 : 171)

La révolte ainsi définie s’apparente par ses caractéristiques aux éléments vitalisants dont se nourrit la littérature anticoloniale dans son évolution après 1945. Cependant, Henri Benac a beau jeu de nous montrer le cheminement de la révolte : d’individuelle comme chez Morel dans les Racines du ciel de Romain Gary, ou chez Réflons, l’enseignant gauchiste avant l’heure, dont la principale tare est d’avoir signé un manifeste contre la guerre d’Indochine dans Ouregano de Paule Constant, elle devient collective comme au Cameroun (dans le parti politique Union des Populations du Cameroun) dans Kel’lam, fils d’Afrique de Kindengve N’Djok : cette tendance créatrice des valeurs se transforme en une valeur transcendantale. Le Noir révolté dit non à son maître français et relève par là les limites d’une oppression, d’une injustice, tout en affirmant un droit commun à tous les opprimés, voire les colonisés.

La révolte est protestation, défi, obstination, refus, affrontement avec Dieu et avec le monde. La révolte donc, pour être effective, doit se manifester. Il lui faut un principe d’action et des moyens. Elle se prononce en faveur de la vie, non contre elle. Par tous les moyens, l’homme africain doit conquérir par la révolte la liberté, « source de toutes les valeur » pour Sartre. L’homme engagé pose des actes meurtriers et violents qu’il assume pour conquérir sa liberté vis-à-vis de l’impérialisme occidental. Que ce soit chez Beti, chez Cesbron ou chez Constant, la révolte d’abord action ou sentiment individuels apparaît dans sa finalité, valeur ou action collective.

En effet, l’objet de notre analyse ne consiste pas en une étude classique de la révolte, mais en une analyse littéraire d’un comportement socio-politique complexe, thème structurateur des écrits français et francophones de l’après-guerre.

Pour Jean Marc Moura, « l’histoire [de la décolonisation] dans la littérature française reste à écrire. » Mais il ajoute « l’anti-colonialisme littéraire n’a jamais été dominant » (Moura, 1992 : 148). C’est ainsi qu’il ne reconnaît que sa représentation entre les deux guerres par André Gide au Congo, Céline dans Voyage au bout de la nuit et Malraux dans son aventure indochinoise. Pour lui, même la guerre d’Algérie n’a pas suscité d’œuvre majeure. Donc dans les œuvres d’histoire littéraire, on n’y voit guère les écrivains français d’Afrique noire tels Romain Gary, Kindengve N’Djok, Jean Chatenet, Gilbert Cesbron, Paule Constant, Patrick Grainville, etc. Peu de crédit leur est fait. Ils sont considérés comme des écrivains mineurs dans la matière. Mais ils apparaissent grands à nos yeux dans ce qui les caractérise : La révolte. Ce sont des hommes de refus, récusant tout impérialisme, tout académisme, toute société à chapelle, à rites, à « réceptions » (Jacques Prévert) et à médailles. Ce sont des réfractaires, des militants plus encore que d’écrivains. Ceux qui précocement prirent conscience de l’injustice sociale dans le tiers monde. Dans l’analyse, notre méthode consiste en un raisonnement logique à partir duquel nous étudions les aspects de la révolte, ses manifestations et enfin ses valeurs dans les créations romanesques anticoloniales et néocoloniales.

 

II- LES ASPECTS DE LA REVOLTE

Toute narration se réalise dans un cadre spécifique, généralement désigné sous le terme d’univers romanesque. Il s’agit d’une restructuration du réel dans la conscience des écrivains, sans règles rigoureuses, parfois indépendamment d’une quelconque appartenance à quelque tendance littéraire. C’est ainsi que la plupart d’écrivains français d’Afrique noire tels Kindengve N’Djok, Gilbert Cesbron, Paule Constant dont la production romanesque se situe à cheval entre le réalisme et le naturalisme, s’en démarquent assez nettement. Les réalistes, partisans de la peinture objective de la société contemporaine, voire africaine, déclarent : « Le vrai peint par l’auteur doit reposer sur des documents exacts et sur une observation précise. » Plus rigoureux encore, les naturalistes réclament « une description scientifique … globale. » (Bornecque et Cogny, 1958 : 26) Kindengve N’Djok, pour sa part, tire la substance et la spécificité de sa production littéraire et en l’occurrence de Kel’lam, fils d’Afrique des expériences extra littéraires puisées au Cameroun, dans la forêt équatoriale. Il le confirme lui-même à travers son personnage principal :

Depuis plus de dix ans qu’il parcourait ces pistes, il s’était adapté merveilleusement à cette vie pourtant nouvelle pour lui. Déjà il parlait et pensait en bassa, en ce bassa riche de monosyllabes, très à l’aise au jeu des préfixes changeants, à leur répétition mécanique qui lui rappelait le ” Javanais ” de ses années de collège. Il goûtait cette langue imagée, aux rudes expressions, l’astuce et la poésie de ses proverbes, les pièges de ses conjugaisons : C’était là don précieux, enrichi de travail, lui donnant un prestige assuré ! Kindengve N’Djok, 1958 : 91-92)

C’est donc d’un des mondes subjectifs, dynamisés par la temporalité et l’espace littéraire parfois oral que nous nous proposons de sonder, en y associant la genèse de la révolte comme aide-mémoire tout autant dynamisant..

Mais peut-être convient-il d’abord de définir ce que nous appelons « temporalité et espace littéraire. » Ils constituent les deux composantes de l’univers romanesque dans la plupart des œuvres de notre corpus. La temporalité est la restructuration et la fonctionnarisation par le récit des données temporelles en relation avec le thème structurateur et les personnages grâce à la chronologie de l’action, aux souvenirs et aux rêves qui en constituent les fils conducteurs.

Quant à l’espace littéraire il est, comme la temporalité, une restructuration et une fonctionnalisation par le récit des données, cette fois spatiales, en relation aussi avec le thème structurateur et les personnages. L’utilisation de l’espace, sans avoir la rigueur rationnelle d’une tragédie classique, reste néanmoins dynamique. La dynamique des lieux et celle de la société déterminent la révolte et lui donnent une certaine forme.

Ainsi, le récit se réalisant dans le temps et dans l’espace explique et nous fait connaître la révolte dans son évolution, jusqu’au paroxysme. La spatio-temporalité se charge de nouvelles données fécondes qui ne s’écartent pas du registre de la révolte et qui permettent de mieux la comprendre.

Dans notre étude, la temporalité a comme composantes la chronologie des récits, les souvenirs et les rêves. La chronologie permet de suivre l’imagerie anticoloniale et néocoloniale dans les différentes phases de son évolution : de l’apogée coloniale, fin de l’œuvre civilisatrice, quand les colonies libéraient la métropole en passant par l’après deuxième guerre mondiale jusqu’aux indépendances où il s’agissait bien de passer par la violence les blocages imposés par le colonialisme, puis par le néocolonialisme, à l’ère des échanges, afin de faire progresser l’homme africain.

La première phase montre les tribulations des personnages travaillant pour leur survie, en attendant des lendemains meilleurs. Leur passage comme tirailleur en France ou comme employé subalterne dans l’administration coloniale ou faisant les premiers pas dans les ruelles de la politique ou du syndicalisme sont révélateurs d’une période de crise socio-politique où la société coloniale exerce son pouvoir dominateur à travers les administrateurs, les colons ou les missionnaires. Kindengve N’Djok prépare à l’école missionnaire le jeune Kel’lam pour l’avenir du Cameroun. Il peut parfois le mettre en garde. « Malheur au fonctionnaire inexpérimenté ! Et quelle préparation encore au futur jeu politique du lendemain » (Kindengve N’Djok, 1958 : 86) dans Petits Blancs, vous serez tous mangés, Gobelin, journaliste devenu formateur de journalistes Africains, entraîne Christian Marion auprès de Justin, un ancien ministre du « Vieux. » Les deux sont par la suite des conjurés contre le pouvoir central. Emmanuel de Je suis mal dans ta peau s’est préparé à la rancœur contre le chef d’État protégé par l’occident après être passé par plusieurs étapes : « chargé de missions culturelles, avocat, conseiller de syndicats, orateur politique. » (Cesbron, 1969 : 276)

Lâchetés et compromissions pour survivre, absence de liberté d’expression, censure et démagogie alimentent la révolte, la conduisent peu à peu vers son paroxysme.

La deuxième phase est la plus décisive car elle prépare aux mouvements. Dans Kel’lam, les mécontents attendent les festivités officielles du 14 juillet pour manifester leur haine :

devant la tribune officielle où préside, entouré de ses adjoints et des officiers de la compagnie, le chef de région lui-même, au rythme des trombones que scande la grosse caisse, se chanta cette litanie, reprise par tout un chœur :

Combien l’Africain est digne de pitié !
Combien l’Africain est dans la misère !
Combien l’Africain est dans la peine !
Le travail, c’est pour l’Africain !
L’impôt, c’est pour l’Africain !
La prestation c’est pour l’Africain !
La mobilisation, c’est pour l’Africain !
La prison, c’est pour l’Africain ! (Kindengve N’Djok, 1958 : 163)

Des gaillards chantent leur air goguenard au nez des Blancs, bien incapables de les comprendre et qui croient sans doute qu’on célèbre leurs louanges.

Dans les Racines du ciel de Romain Gary, les Mau-Mau dont la révolte a commencé au Kenya cherchent à constituer une légion pour l’indépendance africaine. Sur cette indépendance, Gary donne le point de vue d’un jésuite :

Je suis un trop vieil Africain pour ne pas rêver parfois, moi aussi, d’indépendance africaine, d’États-Unis d’Afrique, mais ce que je voudrais éviter à une race que j’aime, ce sont les nouvelles Allemagnes africaines et les nouveaux. Napoléon noir, les nouveaux Mussolini de l’Islam, les nouveaux Hitler d’un racisme à rebours. (Gary, 1956 : 119)

Son souhait, c’est que « l’indépendance de l’Afrique se fasse un jour au profit des Africains, mais je sais qu’entre l’Islam et l’URSS, entre l’Est et l’Ouest les enchères sont ouvertes pour se discuter l’âme africaine. » (Ibid. : 120) Pour la crainte de Romain Gary, en 1958 après le référendum organisé par la métropole sur les indépendances dans les pays de la communauté franco-africaine, seule la Guinée de Sékou Touré refuse la tutelle française.

La troisième phase est chronologiquement la plus longue. En 1956, la loi-cadre de Gaston Deferre, ministre de la France d’outre-mer, qui reconnaît l’autonomie interne aux territoires d’outre-mer entraînera la disparition des fédérations de l’AOF et de l’AEF. Mais la proclamation des indépendances dans les anciennes colonies françaises n’aura lieu qu’en 1960.

Kindengve N’Djok, pour sa part, n’a pas manqué de résumer cette troisième phase à l’attention de son lecteur :

Une politique coloniale s’instaurait : considération plus humaine donnée ; enfin à la personnalité du Noir, participation grandissante de l’Africain à son destin. On le veut librement associé dans la construction de la France d’après-guerre, et l’on commence à lui donner ce qu’il n’aurait certes pas tardé à demander lui-même, mais peut-on dire avant qu’il en prenne conscience. Ce fut là, en pleine guerre, le mérite généreux de la conférence de Brazzaville [1944], que de promouvoir les réalisations nécessaires du lendemain. Mais les doctrinaires et les politiques s’en mêlèrent. On affirmait repenser le problème colonial. En réalité, on dressait un acte d’accusation. on se voilait la face, dénonçant tout le passé, condamnant le “colonialisme(Kindengve N’Djok, 1958 : 197)

Par ces mots, Kindengve N’Djok n’est-il pas le militant plus encore que l’écrivain ? Il n’est pas allé chercher loin les matériaux pour sa création romanesque. Il l’a créée à son image, en militant écrivain plutôt qu’écrivain militant.

La quatrième phase actuelle, représente le danger immédiat des nouvelles nations indépendantes au cours des cinq décennies qui ont suivi les indépendances. C’est la plus grande entreprise anti-nationaliste et antipatriotique qui guette les nouveaux États, gangrène leurs sociétés, hypothèque leur bien-être et bloque toute perspective d’évolution socio-économique durable. Les victimes du néocolonialisme se comptent par milliers en Amérique et en Afrique noire dans toutes les couches sociales, dirigeants et intellectuels révolutionnaires, militants anticolonialistes et syndicalistes.

L’idéologie sans cesse renouvelée de Mongo Beti est la quête de la liberté des peuples noirs opprimés par les régimes néo-coloniaux et la métropole. Le patron de Zam dans Trop de soleil tue l’amour révèle le sentiment révoltant sans cesse grandissant des populations d’Afrique francophone à l’encontre des français :

Nous n’aimons pas beaucoup les français ici. déclarait le patron. Ces gens-là n’ont jamais oublié qu’ils ont été nos maîtres. Ils sont prêts à tout pour maintenir leur entreprise ici. Ecoutez-moi là : Pourquoi je dois passer par un concessionnaire français d’ici, et non pas un compatriote, si je veux acheter une voiture japonaise ? Pourquoi pas un compatriote concessionnaire ? Pourquoi nous sommes indépendants alors si nous ne pouvons même pas avoir un des nôtres concessionnaire de marques japonaises ? (Beti, 1999 : 26)

Le même personnage indexe la langue qu’affectionne le néocolonialisme pour corrompre les consciences et rejette la francophonie :

Les Français, nous en voulons plus ici, mais alors plus du tout… Et voilà qu’ils viennent en plus nous casser les pieds avec leur francophonie. L’Amérique latine, ce sont vos anciennes colonies, n’est-ce pas ? Est-ce que vous faites l’hispanophonie là-bas comme les français de la francophonie ici ? (Beti, 1999 : 27)

Dans l’ensemble, le néocolonialisme a un faible pour les actions subtiles qui servent les intérêts partisans idéologiques, géopolitiques et stratégiques. Ailleurs, la révolte contre cette entreprise redoutable se lit à travers les souvenirs et les rêves.

 

III- LES SOUVENIRS ET LES REVES

Ce serait peut-être une redondance de parler de souvenirs dans des œuvres qui veulent d’abord la réhabilitation d’une révolte et dont les éléments d’appréciation sont puisés irrémédiablement dans les souvenirs des protagonistes. Petits Blancs vous serez tous mangés ou l’État Sauvage sont un ensemble de souvenirs sur l’anthropophagie et le racisme. Kel’lam ne se fait pas prier pour le signifier à un sénateur Français :

Vous le voyez, sénateur, dit Kel’lam, le racisme n’est pas mort, et malgré vos belles proclamations d’égalité humaine nous restons chez nous, les “Sales Nègres” d’autrefois ! comment voulez-vous qu’à notre tour nous n’ayons point de haine au cœur ? (Kindengve N’Djok, 1958 : 216)

Attitude dialectique, car le souvenir s’oppose au récit chronologique, mais nourrit et renforce la révolte.                  

Les souvenirs qui reviennent au Président Tounkara de Je suis mal dans ta peau parmi tant d’autres sont ceux de 1850 montrant l’opposition entre le servage et la libre entreprise en d’autres termes la République qui garantit les libertés et le néocolonialisme qui les confisque.

Et à Tounkara de déclarer :

Notre force, la seule peut-être, est de pouvoir dire non ! de refuser cette civilisation, d’en inventer une.… Si nous suivons la voie de l’Occident, nous en serons en l’an 2000 là où ils en étaient en 1850 (Cesbron, 1969 : 258)

Ce qui ressort de cette pseudo « histoire », c’est une conversation avec un révolté, Augustin, partisan de « l’Africanité et la Modernité. » Plus significative est la scène où Joseph Ayou, un ancien ministre, annonce à Augustin qu’il a « dû quitter le gouvernement Ndongo Daye, il y a quatre ans, parce que [il] avait osé préconiser une fédération économique des États riverains du Sénégal ! » (Ibid. : 255). Pour cela il a été considéré comme un traître à la nation sarakolaise.

Alors que non seulement l’Afrique est “balkanisée”, comme disent tous ses chefs d’État dans leurs discours […] mais elle est politisée. Chaque pays est le “client” d’une grande puissance, le petit pion sur un échiquier ou seul mènent des Rois. (Ibid. : 255).

À ce niveau, le souvenir ne retarde plus la révolte, mais il fusionne avec l’action présente, après l’avoir chargée d’éléments nouveaux pour sa réalisation. Quand la révolte s’inscrit dans une perspective futuriste, elle est rêvée comme cette ambition que le Président Tounkara formule au cours d’une conversation sur la stabilisation des prix des matières premières : « Je demande solennellement à tous les pays occidentaux de donner au tiers monde un pourcentage de leur revenu national. » (Ibid. : 254)

Les rêves ne sont pas ici des divagations de l’esprit, sans rapport avec l’action, mais des mouvements hystériques à valeur prémonitoire annonçant avant la lettre une action. Ils fonctionnent comme des cris d’alarme imprimant chaque fois à la révolte une nouvelle direction. Ainsi, au « Congrès de la dernière chance », les rêves du Président Tounkara sont étudiés :

À Port-Albert, les représentants des puissances ont éludé les vrais problèmes : ajourné la stabilisation des prix des matières premières, écarté tout système d’achats préférentiels, maintenu le principe des “clientèles” respectives et de l’assistance à court terme. Dans cette atmosphère fermée, le grand discours du président Tounkara, réclamant aux pays riches d’abandonner au tiers monde un-pour-cent de leur revenu national, a paru aux délégués de l’Occident une exigence sommaire et injustifiée, à ceux des pays pauvres une humiliante mendicité. (Ibid. : 287)

Quand dans Kel’lam, un émeutier lance un mot d’ordre « Jetons les Blancs à la mer ! » (Kindengve N’Djok, 1958 : 204), il a la conviction que ce seul « cri de ralliement » va le mettre à mi-chemin du triomphe. Ou quand dans Trop de soleil tue l’amour, Eddie conseille à Zam d’écrire ces phrases dans son journal :

Pour forcer les Français à déguerpir, allons botter les fesses à leur ambassadeur. Ou bien : Boycottons leur langue en nous abstenant tous de parler une fois par semaine, le Samedi de onze heures à dix huit heures. (Beti, 1999 : 47)

Il se dit que ce sera de l’artillerie lourde comme un sous-marin atomique pour l’ennemi qui est quand même de taille, du moins par rapport aux Africains. Pascal parlait de l’infiniment grand et de l’infiniment petit.

Alors le rêve devient réalité :

Une banale revendication de salaire, puis une grève déclenchée, puis des braillards armés de bâtons, exigeant la fermeture des ateliers et des boutiques, puis l’émeute, des voitures incendiées, des passants assommés, l’attaque des maisons isolées, puis la gare prise d’assaut, le pillage commençant, le sabotage (Ibid. : 205)

Si pour ces cas, l’appel voire le rêve est devenu réalité, J. P. Sartre nous apprend ailleurs que la parole n’est pas toujours action car elle ne nourrit pas un enfant qui a faim.

Ainsi, la temporalité n’obéit ni aux lois naturelles du temps ni à celles chronologiques du récit, mais à une logique interne. Malgré la chronologie des événements, l’action n’est pas linéaire. Si le souvenir par son souci d’explication et de vitalisation ralentit l’action en la sortant de sa structure chronologique traditionnelle, le rêve par contre bouscule les barrières qui essayent d’entraver l’action vers l’étape finale. Pour tout dire, la temporalité est essentiellement positive et même dynamique, qualités que nous retrouverons dans une autre composante de l’univers des lettres anticoloniales : l’espace littéraire.

 

IV – L’ESPACE LITTERAIRE

Nous retiendrons pour l’étude de l’espace littéraire deux éléments principaux : la dynamique des lieux et celle de la société.

IV-1 La dynamique des lieux

Ce qui frappe le lecteur des lettres anti-coloniales ou néo-coloniales, c’est la multiplicité des lieux qui jalonnent les récits. Ils nous permettent de suivre les métamorphoses et la cristallisation de la lutte au fil des actions. Les lieux circonstanciels ont une valeur dramatique alors que les lieux permanents sont rattachés à une certaine tradition révolutionnaire.

Les lieux permanents telle l’université (Balta) montre que l’école telle qu’elle est conçue est inutile, anachronique et inadaptée, car elle n’a aucune valeur pratique. La place publique pour les festivités officielles du 14 juillet dans Kel’lam est un lieu de gaieté et de vie. Mais les révoltés y trouvent pourtant un terrain propice pour attaquer les Blancs dans leur baragouin qui crée un quiproquo.

Les congrès et les réunions syndicales (Je suis mal dans ta peau) sont des cadres où les forces de l’opposition profitent pour annoncer leurs intentions de fédérer, de faire grève, d’occuper des locaux universitaires.

Les lieux circonstanciels (la voiture, le bar, l’appartement dans Trop de Soleil tue l’amour, convient-il de le redire), sont des instruments dramatiques au service de la révolte dans ses métamorphoses. L’évocation d’un lieu sous-entend le climat socio-politique et la nature de la révolte que cristallisent les lieux permanents.

À travers les différentes variations de la révolte, des circonstances demeurent. La réalité fugace obéissant à une tradition révolutionnaire retrouve comme par enchantement son champ habituel d’expression, et se cristallise dans ce que nous avons appelé les lieux permanents, sous forme de révolte. Ces lieux sont dits permanents parce qu’ils ont toujours joué ce rôle dans les révoltes. Partout en Afrique noire, et dans les villes, c’est la rue et les barricades. (Nouveau : au cours des villes mortes)

Le lieu par excellence de toute manifestation populaire est la rue à Douala (Kel’lam), à Sarako (Je suis mal dans ta peau) ; elle s’impose par elle-même comme complice silencieux de la lutte : lieu de rencontre des manifestants, champ de bataille, lieu d’expression de la colère et de l’indignation ou de la liberté. Ainsi dans Je suis mal dans ta peau, les manifestants prirent « l’avenue de la Marne puis le boulevard Gambetta » en criant : « Libérez Modigo Manga ! » (Cesbron : 299)

La rue ici n’a pas son aspect architectural, ni matériel, elle a une valeur fonctionnelle. À elle viennent se greffer les barricades, sortes de forteresses où les insurgés se défendent contre les forces réactionnaires. Dans les « New-Town » à Douala, ces mots d’ordre se propagent :

On va secouer la tutelle des Blancs ; bientôt ils seront rejetés à la mer. Saboter le travail, refuser le ravitaillement, se faire porter malade, faire grève… et bientôt viendra la révolte ouverte, tous les envahisseurs honteusement chassés. Les évolués prendront la place des « commandants » et des autres fonctionnaires (Kindengve N’Djok : 162-163)

La rue, les barricades, ces jumeaux de la contestation politique et sociale dans Kel’lam rappellent les anciennes révolutions françaises (1848, 1850).

En effet, que ce soit à Douala, à Sarako ou ailleurs, la ville est le milieu où peuvent librement se déployer le rêve et l’activité révolutionnaires. Cela explique l’attachement des contestataires à ce milieu pourtant hostile et ingrat, mais porteur d’espoirs.

De la dynamique des lieux, il ressort que la nature autrement dit la forêt et la savane équatoriale dans Trop de Soleil tue l’amour, n’a qu’une place infime dans la lutte contre le néo-colonialisme. De plus, l’action se passe essentiellement dans les agglomérations. Seule s’impose ici la sécheresse de la ville dans laquelle grouille une société en crise et qui cherche dans l’effervescence populaire le remède approprié.

IV-2 La dynamique de la société

Disons tout de suite que c’est une société composite, dans laquelle il apparaît cependant deux constantes : les forces oppressives et le peuple noir. À chaque évolution de l’atmosphère politique, la société change de structure, mais deux forces antithétiques difficilement définissables demeurent : de la décolonisation à la néo-colonisation en passant par les guerres d’indépendances.

Pendant la colonisation : Ce sont les gouverneurs de colonies, les commandants de cercle et leur machine infernale qui persécutent ceux qui osent s’opposer à leurs préceptes, ceux qui dévoilent les ravages de la colonisation. Si les présidents français ne sont pas souvent expressément cités, les manifestations de leur politique révèlent leurs forces d’inertie qui empêchent toute affirmation de l’individu en dehors de toute allégeance à leur politique.  

Pour ce qu’il convient d’appeler les « incidents de Douala » (Kel’lam), les responsables de l’ordre, les colons acculés sont les maîtres des habitants des new-town indigènes. Défenseur de la politique impérialiste en matière de la philosophie de Rapport et non d’implantation, le commandant de cercle surveille avec vigilance les comportements des indigènes.

À cette époque, la lutte contre l’oppression coloniale est celle du peuple et dans une certaine mesure celle des partis politiques à l’exemple de l’Union des Populations du Cameroun (U.P.C.) au Cameroun. Parti interdit en 1955. Il rassemblait principalement les Bamiléké en guerre contre le gouvernement français.

Pendant la néo-colonisation : Ici, la politique et l’économie prennent le pas sur le social. Mais avant la chute du mur de Berlin, plusieurs protagonistes des romans de l’abjection néo-coloniale tels Petits Blancs… L’État sauvage, Je suis mal dans ta peau, Trop de Soleil tue l’amour… se sont engagés dans la bataille politique contre l’influence occidentale sous forme d’une déstructuration des sociétés des pays d’Afrique noire, par des rejets violents et désespérés. Ils dénoncent la vie quotidienne brisée, les hommes exploités puis aliénés. C’est le cas de l’opposition du roi TOKOR et du Colonel socialiste LALAKA dans les Flamboyants qui regrettent la destruction des rites autochtones parce que le pouvoir traditionnel est battu en brèche. « L’Afrique des tam-tams est morte et enterrée » (Chatenet, 1970 : 93)

La résistance de ces sociétés est primitive, voire velléitaire. La mentalité traditionnelle s’oppose comme elle peut aux entreprises de l’occident. Elle les détourne sans les annuler. Tels ces villageois dans Petits Blancs … qui refusent de concevoir une stratégie rationnelle afin de débloquer une piste bloquée par un arbre. Certains autochtones ignorent par ailleurs l’esprit de synthèse qu’on voudrait leur faire admettre (Ibid. : 72 et 80). Tel ministre enfin fait passer une querelle personnelle avant tout autre intérêt, dans l’État sauvage. (Conchon, 1964 : 119)

Ce qui constitue la société, ce sont les autochtones, les villageois, les commerçants, les fonctionnaires subalternes, les artisans travaillant pour leur propre compte. Tous formulent des accusations contre la France parce qu’ils sont dans l’impossibilité de tout dépassement d’une situation pourtant intolérable. Les femmes et les enfants ne sont pas en reste. Leur révolte va le plus souvent échouer en raison de son inadéquation à la réalité locale où le pouvoir joue la carte du néo-colonialisme. Dans Petits Blancs, Justin a une vision messianique de la révolution : « La révolution aura une religion ou bien elle ne se fera jamais » (Chatenet, 1970 : 124). La révolution demeure une attente. Mais le caractère vague de son projet de société l’empêche d’acquérir toute efficacité. On le voit, la révolte autochtone est vouée à l’échec parce qu’elle ne dispose ni de moyens, ni d’une identité assez forts pour résister à la modernité et l’intermédialité destructrices.

La dynamique de la société révèle un cercle vicieux ; quand ce n’est pas l’utopie qui la guette, c’est l’enfermement à brève échéance. Le mouvement pendulaire de son évolution fait apparaître parfois au sein de celle-ci une force d’inertie contre laquelle bute inlassablement la révolte. Comme ces dictatures qui oppriment les pays d’Afrique subsaharienne et dont la France est leur auxiliaire puisqu’elle tire largement parti des ressources (cf. Le petit train de la brousse de Philippe de Baleine (1982), Je suis mal dans ta peau, Petits Blancs vous serez tous mangés, Trop de soleil tue l’amour). De cette dialectique donc apparaîtra une seule résultante ; l’aspiration inexorable du peuple noir vers la liberté politique et économique, même s’il ne réussit toujours pas à l’assumer jusqu’à cette fin du XXe siècle. Mais ce qui compte, c’est la conscience de la liberté qui est ici le « pouvoir de refuser », selon l’expression de Maurice Blanchot ; ce pouvoir qui naît chez les écrivains français anti-coloniaux atteint son point culminant chez les auteurs des « romans du néo-colonialisme » (Moura, 1992 : 182). Au total, il ressort que les imageries anti-coloniales ou néo-coloniales sont partout présentes dans les œuvres de notre corpus ; la temporalité et l’espace littéraire en sont imbibés. De la richesse de leurs traits caractéristiques, on tire diverses manifestations

 

V- LES MANIFESTATIONS DE LA RÉVOLTE NEO-COLONIALISTE

Nous regroupons sous cette appellation toute action ou toute attitude spirituelle exprimant la révolte. Si celle-ci est un état d’esprit ou d’âme, elle est d’abord pour celui qui l’observe, une manifestation de cet état. Pour s’actualiser, la révolte se donne les moyens d’action. La révolte historique choisit souvent l’action violente et même destructrice. Dans une façon de penser la révolte, il y a une façon d’agir. Mais ces principes d’action s’appliquent-ils aux romans néo-coloniaux ?

Disons que si la révolte collective emploie les moyens traditionnels d’action révolutionnaire, la révolte individuelle par ses manifestations diverses et difficilement saisissables n’a pas de principes d’action préconçus. C’est ce qui fait l’originalité des écrivains français et francophones post-coloniaux. La révolte s’actualise d’elle-même.

V-1 La révolte collective

C’est un phénomène collectif de contestation contre toute oppression – pacifique ou violente, laissant apparaître une certaine attitude psychologique, manifestation spirituelle de la révolte.

En ce qui concerne l’action pacifique comme l’indique son qualificatif, elle est une contestation non violente dont le but est la recherche sans effusion de sang d’une solution politique à la crise. L’indépendance des anciennes colonies et l’abjection des liens spéciaux dans la coopération franco-africaine constituent leur ligne de mire. Dans Sang d’Afrique, elle se manifeste au sein des réunions politiques.

L’impression, dominante, qui se dégageait de ces réunions sans cesse répétées, était que dans ce district éloigné de la capitale, la proclamation de l’indépendance n’avait ébloui personne à l’exception peut-être de quelques notables ou chefs de villages qui ne comprenaient pas pourquoi on leur demandait de désigner un représentant politique alors que chacun d’eux se croyait très capable de continuer à régner sur son bout de territoire sans recevoir l’avis ou les conseils d’étrangers. Pour eux, ce Jacques Yéro, bien qu’il fût de leur race, était quand même un peu un étranger. D’abord, il avait tort de s’habiller à l’Européenne, au lieu de se peindre le corps comme eux et de porter un beau costume emplumé (Des Cars, 1963 : 188)

Ce qui compte pour les indigènes ici, c’est de rejeter toute forme d’autorité et d’opter pour l’autonomie des groupes, donc nier l’État central que les néo colons veulent instaurer. Pour eux, le village est déjà constitué de représentants influents pouvant discipliner et informer les groupes dont ils sont les chefs. La notion de « député » ou représentant élu démocratiquement par le peuple est importée. C’est l’œuvre de la colonisation.

Dans Petits Blancs, les chapelles religieuses sont les lieux des subterfuges par excellence. Le pouvoir oppresseur trouve en la religion un complice. Elle impose aussi des règles de respect, de soumission et de vénération. Elle se soucie peu de la misère du peuple colonisé ; pire, elle est une sorte d’opium, car elle endort l’activité révolutionnaire.

Jean Chatenet met dans le même panier les catholiques et les protestants :

– Nyéréré est catholique, et il a donné du fil à retordre aux Anglais.

– Nyéréré était protestant. Il s’est converti au catholicisme en même temps qu’au socialisme : c’était une façon d’entrer dans l’opposition en même temps qu’un choix religieux, les Anglais savaient à quoi s’en tenir. Eux pensent que les choses sont plus faciles avec les protestants…

– La religion catholique prend de plus en plus les gens par l’intérieur, surtout depuis les réformes de ces dernières années. C’est peut-être une bonne technique en Europe, mais ça ne marche pas très bien avec les gens d’ici. Les choses ne peuvent pas se passer seulement dans leur tête et dans leur cœur, il faut qu’ils puissent aussi faire des gestes (Chatenet, op.cit, 155)

Quels gestes ? L’Africain dirait : « Ceux qui comptent », Car la parole sainte ne nourrit pas un enfant qui a faim. Donc les mécontentements exprimés à l’Église atteignent à des degrés divers leurs buts : extérioriser la colère. Et la France a des inquiétudes face aux catholiques. Mais Justin, le révolutionnaire de Petits Blancs est toujours à la recherche d’une religion qui « ne soit ni un produit d’importation, ni un instrument de propagande et d’asservissement » (Ibid. : 155)

Ce côté de ces démarches pacifiques des révolutionnaires, l’activisme politique apporte une force nouvelle contre l’oppression. Les élections, les réunions publiques, les rencontres de proximité, les affiches constituent les éléments dynamiteurs de cette activité politique à caractère intellectuel. Les élections ne répondent pas toujours à un souci de légalité, mais se définissent comme force d’action contre la réaction des détenteurs du pouvoir. C’est ainsi que Jean Kel’lam est devenu « Délégué Territorial à l’Assemblée Camerounaise » pour servir de « la voix de l’Afrique Nouvelle et Ancienne » (Kindengve N’Djok, op.cit : 246)

Mais les élections tant souhaitées par les impérialistes ne se posent pas toujours en s’opposant à une certaine force d’inertie ; elles sont d’abord des velléités d’organisation politique du peuple, même si par la suite, elles ont un caractère révolutionnaire. Entre autres ces fonctions de « Ministre-député-maire de Galinga » (Conchon, 1964 : 27) détenues par Modimbo Antoine qui ne connaît les limites de vingt-cinq villages que grâce aux « livres, journaux, revues ».

Les rencontres de proximité sont à rapprocher dans leur esprit à cette optique révolutionnaire. Ce sont des milieux de débats politiques entre le peuple et les forces réactionnaires comme ce travail que mène Emmanuel de Je suis mal dans ta peau :

Emmanuel a fait le tour du pays ; il connaît par nom chacun des responsables de syndicats et ils l’appellent par son prénom ; dans toutes les villes, il a contribué à fonder une S.A.F, section féminine d’action. D’action pour qui, pour quoi ? – C’est de cela qu’il vient discuter avec Tonton. Jamais le président n’a disposé d’un tel réseau d’information ! Voilà ce que pense Emmanuel… Il pense être le seul à connaître les vœux des femmes, des travailleurs, des fonctionnaires, le seul capable de dissiper les malentendus et de prévenir les contestations, bref le sauveur du régime. (Cesbron, op.cit : 261-262)

La France est l’auxiliaire de cette dictature qui opprime le peuple. Le pouvoir a dilapidé des fonds des organismes d’aide au développement : O.N.G. et se prépare à dénoncer les termes des accords bilatéraux et multilatéraux au cours d’un Congrès de la dernière chance. Lequel pourra le sauver du sursaut populaire. Or chez Mongo Beti, PTC est convaincu qu’ « avec le pétrole et le bois, c’est un complot des Français pour clochardiser à jamais les Africains et les tenir éternellement en laisse. » (Beti, 1999 : 55)

Il arrive que l’activisme change de méthode d’expression. La parole est remplacée par les écrits ainsi que le montre « une inscription, maladroitement tracée sur le mur de la bibliothèque : Au secours, deux cents camarades prisonniers ! » (Constant, 1983 : 253). C’est une sorte de manifeste des étudiants de l’Université de la Mégalo en rébellion contre les cours du professeur coopérant Lucien Favre, lesquels se montrent radicaux dans la différence, la spécificité et l’autonomie vis-à-vis du contenu des programmes des universités françaises. Ailleurs chez Cesbron, les révoltés se servent des pancartes et des banderoles pour exprimer leur mécontentement aux congressistes occidentaux.

Un petit commando qui n’appartenait pas à l’Université… est parti en direction du Congrès avec des pancartes et des banderoles.

  • Du congrès ?
  • Oui, c’est aux délégués occidentaux qu’ils en ont »

(Cesbron, op.cit, 265)

Si l’action pacifique ne change pas véritablement le rapport des forces politiques, elle constitue pour les insurgés noirs une école d’apprentissage de la vie publique. Pour les forces oppressives occidentales, l’action pacifique est une preuve de la capacité du peuple dominé à pouvoir s’organiser ; ce qui constitue une menace déstabilisatrice, pour utiliser la terminologie contemporaine, contre l’hégémonie occidentale. Conscientes de cette menace, les forces oppressives néo-colonialistes réagissent entraînant ainsi la violence dans la lutte politique. La révolte passe de la potentialité à la cristallisation par l’occupation des places stratégiques. À en croire le récit de Cesbron

Les sirènes de la police approchèrent, grandirent, parurent se dépasser l’une l’autre. Les femmes se mirent à caqueter ; les enfants, ivres de bruit, couraient en tous sens … toutes les voitures de police du Sarako s’en viennent par ici au lieu de parader au palais du Congrès. Une …. Deux … trois … les bras au ciel. Nous voulons la Justice et non l’aumône ! (Ibid. 265-266)

L’occupation des places publiques montre la volonté des peuples sous-développés d’Afrique noire à prendre pour un temps, le pouvoir et à changer les termes de la coopération Nord-Sud. Mais l’absence d’une méthode rigoureuse tant dans l’étude des données que dans la conservation de l’acquis révolutionnaire les place en position défensive devant l’attaque des experts mieux outillés. La catégorie de l’Intelligentsia africaine comme le Lalaka des Flamboyants ou le Justin des Petits Blancs, docteur en droit et licencié en philosophie n’a pu rien changer et pourtant tous les deux entendent défendre la société traditionnelle africaine.

La nouvelle forme de révolte est l’œuvre des exilés. Elle est particulièrement développée dans Trop de Soleil tue l’amour :

Les exilés sont de retour. Et rien ne sera plus jamais comme avant … C’est une ère nouvelle qui s’ouvre. (p. 25) Là où le peuple a été trop longtemps tenu à l’écart des lumières du droit, le vice devient la norme, le tortueux la règle, l’arbitraire la vertu. l’arrivée massive des exilés causa un choc aux populations en les contraignant à un brusque réveil. (Beti, 1999 : 74)

Au total, la révolte collective n’est qu’émotionnelle. Elle exprime, bien sûr, un sentiment collectif d’exaspération contre la misère dans les pays pauvres et l’injustice sociale. Mais les romanciers du néo-colonialisme en Afrique noire ne glorifient pas les révolutionnaires. Ils multiplient un vocabulaire zoomorphe, des formules dépréciatives ou insultantes associées aux attitudes tyranniques à l’évidence motivées par le mépris comme dans Petits Blancs ou dans Trop de soleil tue l’amour, ce qui active chez certains protagonistes une révolte individuelle.

V-2 La révolte individuelle

Cette révolte individuelle est très complexe dans ses manifestations. Mais elle se démarque des autres formes de contestation par le comportement intellectuel, l’attitude terroriste. Les conférences, le journalisme, les livres à style engagé, les affiches rouges constituent leurs domaines d’action privilégiés.

Les discours révolutionnaires ne sont jamais prononcés dans leur intégralité. Le plus souvent dans les pays pauvres ils sont riches en vocabulaire à connotation marxiste ou simplement sociologique. Le discours de Justin dans Petits Blancs en est une bonne illustration :

l’État intervient dans toutes les grandes affaires nationales, finance en partie au moins la plupart des réalisations d’intérêt général. La paix sociale le préoccupe. Notez cependant qu’un prolétariat agricole est en train de naître dans les exploitations nationales, en attendant la naissance d’un prolétariat ouvrier lorsque les usines prévues par le plan de développement seront construites. (Chatenet, op.cit : 122-123)

Il n’est pas certain que la révolution qu’il tente aboutisse en raison de son inadéquation à la réalité locale. Le projet étant occidentalisé, il lui sera difficile de convaincre les autochtones. Il n’est pas lui-même loin du pouvoir en place qui joue la carte du néo-colonialisme.

Les révolutionnaires dans les pays d’Afrique noire ont parfois recours au journalisme d’opposition comme Zamakwé dans Trop de soleil tue l’amour pour offenser l’occident dans sa politique impérialiste. C’est dans une interview à bâtons rompus entre le Président Tounkara et Augustin que ce chef d’État africain va extérioriser son dossier qu’il doit présenter à la conférence ; il déclare

— la conférence doit durer des semaines, mais tout pourrait se dire en six phrases : trois demandes et trois réponses. Que réclamons-nous ? La stabilisation du prix des matières premières et un système d’achats préférentiels. Ce n’est tout de même pas exorbitant ! Poursuit-il sur un ton de tribune. Les matières premières sont, pour l’instant, notre seule richesse et leur cours s’effondre d’année en année. Pour en tirer le même revenu, un paysan sarakolais doit produire deux fois plus d’arachides qu’il y a dix ans. Et avec ce revenu dérisoire, il ne peut même plus se procurer autant de produits puisque ceux-ci, en provenance des pays riches, ne cessent d’augmenter. C’est un cauchemar et c’est une honte… (Cesbron, op.cit : 253)

C’est vraiment une honte. Et c’est pourquoi les idées que contient cet extrait de l’interview sont des armes ; au même titre que les chars des nations néo-colonialistes. Mais en homme d’État responsable, sa révolte se réduit à une attitude dépouillée de violence destructrice et de fanatisme exacerbé qui imprime la révolte historique.

V-3 La révolte historique

La révolte historique est celle de l’homme contre sa condition historique. L’objet de la révolte est l’ordre du monde en général, la condition faite à l’homme dans le temps par ses semblables.

En effet, Philippe de Baleine est l’un des meilleurs peintres de la société africaine des années 80. Dans son œuvre, il dénonce les travers de cette société Ouest africaine ; il énonce les différents maux qui la minent. Dans Le Petit train de la brousse, ces maux ont pour noms : la dépravation des mœurs par la prostitution, l’échec du mariage, le déclin des valeurs morales, la subordination de la politique au clientélisme et au culte de la personnalité. Dans Balta, Paule Constant, par la voix de Lucien Favre se plaint de toute son âme de la « griotticie » des intellectuels des universités victimes des échecs au changement de grades que les responsables académiques perpétuent avec la complicité des gens au pouvoir.

Dans cette perspective, Trop de Soleil tue l’amour donne l’image d’un monde africain où l’inertie le dispute à l’absurde où les policiers sont prêts à payer leur supérieur pour n’avoir jamais à enquêter et où la corruption est le seul moyen de survivre. On y décèle aussi un univers halluciné qui provoque une interrogation angoissée non seulement sur la situation politico -sociale de l’Afrique, francophone, mais sur l’homme et son degré de détérioration. C’est ainsi qu’un personnage a pu s’écrier : « J’ignore ce que je suis… sinon, c’est pas dans ce bled de merde que je m’aurais aimé naître et vivre. » (Ibid. : 41)

Dans notre étude de la république africaine francophone telle qu’elle apparaît dans l’œuvre de Mongo Beti, nous remarquons qu’il présente la postcolonie de telle manière qu’on puisse, à la lecture, en sentir l’odeur.

La postcolonie est donc un univers où « plus de trente-cinq ans de dictature en tout genre ont forcément perverti les mœurs et déglingué les mentalités » (Ibid. : 42).

C’est pourquoi Mongo Beti dans cette production littéraire fait la critique impitoyable des régimes dictatoriaux qui assomment l’Afrique et lutte contre les dictateurs déments, relais du néocolonialisme qui gouvernent sur le continent noir.

En fait, l’abjection des puissances impérialistes et néo-colonialistes se révèle à nous grâce à ces manifestations des protagonistes des romans français et francophones. Elles sont nombreuses et variées en raison de la multiplicité de ses aspects. En revanche, la représentation de l’univers néo-colonial, principalement en Afrique noire est celle d’un système social en quête d’évolution. Dans ces différentes imageries transparaît moins la haine de l’occidental, que la cécité collective. La représentation collective de l’Afrique noire est aujourd’hui brouillée par une interrogation. Le développement est-il encore un objectif crédible quand il se propose de freiner les flux migratoires en améliorant localement les conditions de vie de l’ensemble de la population ? Peut-il vraiment dans les régions les plus déshéritées, fournir du travail à ses habitants jusqu’ici voués à l’émigration ? En réponse, le personnage de l’intellectuel a une part assez importante de responsabilités dans la marche de l’Afrique noire d’aujourd’hui. Dans maints cas, il est l’œil de son pays sur la politique de coopération de beaucoup de pays d’Afrique noire.

Par delà l’aspect heuristique de cette étude, elle poursuit un triple objectif, à savoir : identifier un des maux qui rongent l’Afrique actuelle, offrir une plus grande lisibilité des signes (discours, récits, actions) d’apparence anodine mais récurrente dans les relations Nord-Sud, donner au lecteur engagé une arme solide de combat.       

***************

Note

(1) Nous désignons par “aspects de la révolte” toute représentation à la conscience de la révolte dépouillée de ses manifestations, sous la forme d’un schème. L’univers romanesque, la morphologie de la révolte constituent les idées-forces de notre analyse.

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

BALEINE, Philippe de, Le Petit train de la brousse, Paris, Plon, 1982, 253 p.
BENAC, Henri, Nouveau vocabulaire de dissertation et des études littéraires, Paris, Hachette, le Point, 1981.
BORNECQUE, J.H et COGNY, P., Réalisme et naturalisme : l’histoire de la doctrine, les œuvres classiques, Paris, Hachette, 1958.
BRUCKNER, Pascal, Le Sanglot de l’homme Blanc, Tiers-Monde, culpabilité, haine de soi, Paris, Seuil, 2002, 317 p.
CAMUS, Albert, Le Mythe de Sisyphe, Paris, Gallimard, 1942.
CESBRON, Gilbert, je suis mal dans ta peau, Paris, R. Laffont, 1969.
CHATENET, Jean, Petits Blancs, vous serez tous mangés, Paris, Seuil, 1970.
CONCHON, Georges, L’État sauvage, Paris, Albin Michel, 1964.
CONSTAT, Paule, Balta, Paris, Gallimard, 1983.
DES CARS, Guy, Sang d’Afrique, -2- l’amoureuse, Paris, Flammarion, 1963.
GARY, Romain, Les Racines du ciel, Paris, Gallimard, 1956.
GRAINVILLE, Patrick, Les Flamboyants, Paris, Seuil, 1976.
KINDENGUE N’DJOK, Kel’lam, fils d’Afrique, Paris, Alsatsia, 1958.
KWAME NKRUMAH, Néocolonialisme, Stade suprême de l’impérialisme, Paris, P. A., 1970.
LUCHAIRE, F. Droit d’Outre-Mer et la coopération, Paris, PUF, 1966.
MONGO, Beti, Trop de soleil tue l’amour, Paris, Julliard, 1999.
MOURA, Jean Marc, L’image du Tiers Monde dans le roman François contemporain, Paris, PUF, 1992, 320 p.
OSSENDE, Afana, L’économie de l’Ouest africain, Paris, Maspero, 1970.
PARTI SOCIALISTE, Projet socialiste pour la France des années 80, Paris, Club socialiste du livre, 1980.
SARTRE, Jean Paul, Situations V, Colonialisme et néocolonialisme, Paris Gallimard, 1944, 255 p.
TRINQUER, Roger (colonel), Guerre, Subversion, Révolution, Paris R. Laffont, 1968.
VAKHROUTCHEV, V. Le néocolonialisme et ses méthodes, Moscou, éd. Du Progrès, 1974.
VERSCHAVE, François-Xavier, De la Françafrique à la Mafiafrique, Bruxelles, Tribord, 2004.
Par David Mbouopda, , publié le 22/05/2010 | Comments (0)
Dans: Afriques | Format:

Freud en père Ubu

  

 

Le crépuscule d’une idole, Michel Onfray. Paris : Grasset, 2010.

 

Résumons : menteur, affabulateur, arriviste, cupide, superstitieux, refoulé, dépressif, phobique, paranoïaque, graphomane, hypocondriaque, jaloux, nihiliste, ennemi de la philosopophie, de ses patients, de ses pairs, de l’humanité tout entière, fumeur invétéré, drogué, impuissant sexuel, pervers, phallocrate, adultère, misogyne, homophobe, incestueux, complice des fascistes et des nazis… Avouez que si tout cela est vrai, cet homme-là, Freud, ne peut pas être tout à fait mauvais. On veut bien le croire, le grand Inquisiteur Onfray, quand il nous assure que pour peaufiner la bio de son modèle*, il a tout lu de son œuvre et tout ce qui s’est écrit dessus. Des mois et des mois de lecture pour accoucher de cette farce qui n’a hélas pas la drôlerie du chef-d’œuvre de Jarry. Paraît même que pour préparer un seul exposé, notre stakhanoviste y passe une trentaine heures ! Quand diable notre éroticien solaire trouve-t-il le temps d’aller recharger ses piles au soleil ? Il est donc des hédonistes furieusement masochistes. Soixante-dix livres déjà publiés ! À son âge ! Et il ose ricaner des six mille pages de Freud publiées au cours de sa longue vie ! La parution de ce lourd pensum serait un non-événement s’il ne trouvait un écho complice dans la grande presse. Comptons d’abord sur ceux des journalistes qui n’ont jamais lu une ligne de Freud et qui laissent échapper un gros rot de satisfaction. Ouf ! Les voilà lâchement libérés, peuvent faire l’économie de la lecture des thèses insanes du méchant père Ubu et s’occuper de choses sérieuses, lire le dernier opus de Franz-Olivier Giesbert, par exemple. Plus préoccupant, il y a les défenseurs de Freud qui sont prêts à consacrer de longues journées de travail à dégonfler cet obèse pamphlet. Avec pour effet pervers : booster un peu plus ses ventes. Que ne prennent-ils exemple sur le milieu philosophique qui n’a jamais considéré Onfray pour un de ses pairs avec qui perdre son temps à dialoguer ! Cette non-reconnaissance est d’ailleurs une des blessures narcissiques du complaisant sculpteur de son moi. Blessures qui sont à l’origine de ses provocations dérisoires et de ses haineuses envolées (Sade, Breton, Bataille, récentes cibles de notre athée solaire). Idem pour le pape et ses évêques : les voit-on se formaliser des trépignements anti-chrétiens du preux païen d’Argentan (lequel nous signale que son Crépuscule a été achevé au « solstice d’hiver ». Chic non ?). Il a d’autres préoccupations le Saint-Père, en ce moment, avec toutes ces affaires de pédophilie dans l’Église. Tiens, au fait, dans l’acte d’accusation de Freud-Ubu rédigé par le flic enquêteur, manque bizarrement le crime des crimes, la pédophilie. Pas de sodomie, pas de cervelle de bébé moulinée ? Un oubli, sûrement. Faudrait voir à poursuivre les investigations.

Il y a un grand mot qu’il a toujours à la bouche, notre nietzschéen normand : « souci éthique ». Est-ce un tel souci qui l’amène à renifler les draps où Freud a couché pour savoir si oui ou non il commettait le scandaleux péché d’adultère avec sa belle-sœur ? C’est que notre libertin auto-déclaré a de nobles indignations. Comme celle, également, qui le dresse contre la pratique des biographes fouilleurs de poubelles. En tout cas, pour devenir ainsi l’implacable juge de la vie des autres, il faut être sacrément assuré qu’entre la belle, l’impeccable image sculptée qu’on donne de soi, et les aléas de la vraie vie, il n’y a aucun hiatus. Onfray, lui, a cette tranquille assurance. On lui en donne acte.

* Le crépuscule d’une idole, Michel Onfray. Paris : Grasset, 2010.

Par Jacques Henric, , publié le 22/05/2010 | Comments (2)
Dans: Philosophies | Format:

Xénocentrisme

 

 

 

 

Philippe Norel, L’Histoire économique globale, Seuil, 2009, 264 p.

 

Il faut bien faire attention à l’article du titre, il ne s’agit pas d’un livre intitulé Histoire économique globale, mais bien L’histoire économique globale. Ainsi, si une première impression pourrait faire penser qu’à côté de la somme de Braudel sur la période XVe-XVIIIe siècle, ou plus récemment du livre de Findlay et O’Rourke faisant l’histoire du commerce mondial sur le dernier millénaire en un gros volume (2007), Philippe Norel a à son tour tenté la gageure de faire l’histoire économique du monde sur les deux derniers millénaires en quelque 235 pages, on ferait une erreur. Il s’agit en réalité d’un livre sur cette nouvelle branche de l’histoire, l’histoire économique globale, et non un livre d’histoire économique globale. Un essai sur la discipline, et pas un manuel d’histoire économique. L’auteur a d’ailleurs à son actif des ouvrages plus épais, comme cette Invention du marché, histoire économique de la mondialisation parue en 2004. Il sait donc de quoi il parle et peut se lancer dans une réflexion, une synthèse, utile en ces temps où l’histoire globale a le vent en poupe. On est ébloui par la diversité de la bibliographie, l’auteur semble avoir tout lu et offre au public français un panorama formidable des débats récents sur l’histoire globale, débats surtout anglo-saxons. La forme est remarquable également, le livre est clair et bien écrit, pas une faute ou coquille dans ces quelque 250 pages. (1)

L’histoire globale veut se détacher de l’histoire centrée sur l’Europe et le monde occidental, revenir notamment à une époque passée où l’Europe était à l’écart des grands flux d’échange, où l’océan Indien et l’Asie occupaient une position centrale. Mais la tendance est grande d’aller trop loin dans le sens du refus de l’eurocentrisme, et de minimiser le rôle de la partie occidentale de l’Eurasie. Notre auteur, à la différence de Findlay et O’Rourke, tombe malheureusement à pieds joints dans ce travers.

Il fait avec raison une critique de l’eurocentrisme qui imprègne les auteurs et les historiens occidentaux, y compris les plus grands, depuis au moins deux siècles, mais tombe vite dans l’excès inverse, en faisant de l’eurocentrisme à rebours, quand il affirme par exemple à plusieurs reprises combien l’Europe était marginale et peu intéressante jusqu’au XVe siècle. On pourrait trouver ce genre de propos sous la plume d’un historien chinois, qu’on serait en droit d’accuser de sinocentrisme… Autrement dit, ce qu’il reproche à Victor Hugo ou à Braudel (pp. 37-38), il le fait en sens opposé, mais de façon tout à fait comparable. Et ce biais se retrouve constamment, comme s’il fallait, en tant qu’Européen, se battre continuellement la coulpe pour le passé : dans l’océan Indien, il s’agit d’une « intrusion » portugaise (p. 54), pas simplement de l’arrivée des Portugais, pourtant les Chinois sont venus d’aussi loin que le Portugal, et eux ne sont pas des intrus. De même, pour éviter cet eurocentrisme, les actions ou comportements des autres sont le plus souvent vus sous un jour favorable, par exemple p. 59 : « aucun État (en Asie) ne cherche à contrôler à son avantage l’ensemble du réseau ». Par contre la République de Venise « manipulera » (p. 64) le commerce, laissé auparavant « très libre par les diasporas asiatiques ». Les Portugais et les Génois sont dans une « quête éperdue de l’or et de l’argent »… (p. 164), il y a toujours le besoin d’un terme dévalorisant, qui au contraire n’est jamais employé pour les autres peuples, comme si les Européens devaient absolument être singularisés de façon négative.

L’expression « grandes découvertes » est mise entre guillemets, sans doute pour indiquer que ce ne sont pas vraiment des découvertes, mais de banales entreprises de navigation. On est dans l’historiquement correct. Il n’y a aucune raison de mettre cette expression entre guillemets, il s’agit bien de découvertes par les Européens d’autres peuples, d’autres voies, d’autres continents. Que ces continents aient été bien sûr habités, ne change en rien au fait que pour les Européens, il s’agit d’une découverte, que le contournement de l’Afrique et le passage du détroit de Magellan sont bien des découvertes de nouvelles façons de parcourir le monde et de relier l’Europe et l’Asie.

De même, page 151 et suivantes, l’Europe est présentée comme un continent en retard, « mal et tardivement parti », son essor serait un « improbable retournement des hiérarchies ». L’auteur cite J.M. Hobson, pour qui elle se serait « approprié les techniques puis les ressources des autres », pour qui elle serait « fondamentalement prédatrice ».

En fait, l’Europe est l’héritière des grandes civilisations du Croissant fertile, puis de la Grèce et de Rome. On voit mal en quoi la Grèce antique, par exemple, qui a inventé la philosophie, les mathématiques et la démocratie au Ve siècle avant le Christ (2), pourrait justifier cette idée d’un continent « mal et tardivement parti »…

Norel fait donc du xénocentrisme, en voulant combattre l’eurocentrisme : tout ce qui vient de l’extérieur est magnifié, tout ce qui vient de l’Europe est minimisé ou dénigré. Il va jusqu’à écrire (p. 65) : « L’Europe a finalement inventé très peu des techniques qui ont permis son essor à l’orée du XIXe siècle … une fois les savoir-faire appropriés, elle a su les améliorer, souvent à la marge ». Plus loin, elle est, pour les Orientaux, « un pâle concurrent qui reste longtemps à la traîne ». On apprend encore page 217 que la révolution industrielle est « supposée être une originalité occidentale incontestable ». Supposée…

L’attribution des grandes inventions de la révolution industrielle à des origines chinoises (p. 21 sq.), les métiers à filer, la machine à vapeur (3), apparaît largement tirée par les cheveux. On pourrait tout aussi bien dire que c’est aux anciens Grecs qu’on doit attribuer la machine à vapeur, parce qu’Héron d’Alexandrie a mis au point au IIe siècle avant notre ère un dispositif de ce type, l’éolipyle. Cela n’aurait guère plus de sens. À cet égard, Joel Mokyr, son histoire des techniques et ses nombreux autres travaux, mériterait d’être cité : « Les Européens n’ont pas inventé tout ce qu’ils ont utilisé, et les arguments qui attaquent l’eurocentrisme en montrant que telle ou telle technique était utilisée quelque part avant eux s’engouffrent dans une porte ouverte » (1999). Norel affirme aussi page 20 : « nous nous souvenons que les Chinois ont inventé la roue ». Les souvenirs de beaucoup de gens sont très différents, il semble bien en effet que la roue ait été inventée dans le Croissant fertile au IVe millénaire avant notre ère, elle n’apparaîtrait en Chine qu’au second.

Ainsi l’Europe qui était à la marge, à la traîne, qui a peu inventé ­– alors que le reste du monde, et notamment l’Asie, a créé l’essentiel –, l’Europe est curieusement le seul continent à sortir du piège malthusien au XIXe siècle, à entrer dans la croissance économique moderne, et l’Asie non, c’est d’une logique implacable… En réalité, l’Europe, et surtout la Grande-Bretagne bien sûr, est bien le berceau de la révolution industrielle, elle a innové de façon décisive en inventant l’usine et les machines, la mécanisation, le factory system, elle crée le premier moteur avec des énergies fossiles, la pompe à feu de Thomas Newcomen en 1712, devenu moteur universel (4) grâce au condensateur de James Watt en 1765. Voir deux ouvrages remarquables récents sur la question, ceux de Robert Allen (2009) et Joel Mokyr (2010).

Il y a ensuite l’idée, toujours selon J.M. Hobson, que l’essor de l’Occident suivrait l’impérialisme, et que c’est cet impérialisme, par l’appropriation des ressources des autres, qui expliquerait l’essor. Ainsi page 168 : « L’impérialisme occidental a ensuite, à partir de 1492, conduit les Européens à s’approprier toutes les ressources économiques de l’Orient permettant l’essor de l’Occident. … Il est tout aussi évident que la prise de possession, après 1500, de matières premières, de terres, de force de travail et de marchés asiatiques a joué un rôle crucial dans le développement économique européen. »

Idée proprement absurde, l’impérialisme est inséparable de l’essor de l’Occident, c’est bien parce qu’il y a eu essor qu’il y a eu impérialisme. Le fait de poser les Européens comme des concurrents avides et barbares s’appropriant les ressources des autres, ce qui leur permettrait de se développer ensuite est un non-sens. Le développement ne vient pas du pillage, mais d’institutions et de ressorts internes, comme tous les pillages du passé l’ont montré, n’étant suivis par aucun développement économique. Norel se démarque de ces thèses, certes, mais de façon peu affirmée.

Sur le racisme des Européens (pp. 170-171), développé également par Hobson : « racisme implicite et qui permet la saisie sans scrupules des ressources asiatiques », c’est oublier un peu vite que ce sentiment de supériorité était partagé par bien d’autres peuples, à l’égard de l’inconnu ou du différent, notamment par les Chinois, qui considéraient toutes les autres nations comme des vassales et les autres peuples comme des barbares. Voir par exemple la réponse chinoise en 1793 à Lord Macartney, ambassadeur de George III, proposant des échanges entre les deux pays : « Nous ne manquons de rien, nous n’avons jamais accordé beaucoup d’attention aux objets étrangers et nous n’avons pas besoin des produits manufacturés de votre pays. » (5)

D’autre part, ce n’est pas le retrait de la Chine du grand commerce maritime à partir de 1423 ni l’affaiblissement des pouvoirs locaux dans l’océan Indien, comme l’auteur le dit pages 164-165 avec Janet Abu-Lughod, qui peut expliquer les entreprises portugaises, car les Portugais ne savaient rien de la situation lorsqu’ils se lancent sur la côte de l’Afrique, allant de plus en plus au sud : « Il est clair que cette double carence va considérablement favoriser l’entreprise portugaise au-delà de l’Inde, voire tout simplement la rendre possible. … un certain “déclin de l’Orient” … aurait précédé et permis “l’essor de l’Occident” ». Il s’agit au contraire d’un mouvement irrésistible de l’Europe occidentale, comme d’ailleurs les expéditions vers l’Ouest, vers l’Amérique, le montrent également, et en aucune façon quelque chose qui a été facilité, rendu possible, par les circonstances locales en Asie.

Quant à la découverte de l’Amérique par des Chinois, l’auteur note avec raison qu’il s’agit d’une pure affabulation, de la « junk history ». Il serait intéressant à cet égard de citer l’article de Robert Finlay sur le mythe de 1421 (6). Il en va de même de cette découverte par des Africains, une expédition « couronnée de succès, liée à l’empire du Mali, en 1311 », curieusement traitée avec plus de sérieux (7) (p. 33)…

Quand l’auteur affirme page 35 que « l’Europe n’est ni la première ni la plus efficace dans des entreprises maritimes », on se demande alors pourquoi ce sont des Européens qui sont allés jusqu’au Japon et pas l’inverse, pourquoi ce sont des Européens qui ont peuplé l’Amérique et pas des Asiatiques, des Arabes ou des Africains, pourquoi les Portugais ont détruit les flottes arabes dans l’océan Indien au XVIe siècle, notamment à Diu, etc., etc.

Eh bien si justement, c’est bien parce que les navires européens étaient plus efficaces que l’Europe a subjugué pour plusieurs siècles le reste du monde.

Sur l’explication de l’essor européen par la chance, pages 171, « flair des Européens pour arriver toujours au bon moment », c’est une simple plaisanterie. On apprend de la même façon (p. 217) que l’Europe a été « aidée par une chance insolente et un impérialisme réel ». La chance n’existe pas pour expliquer un essor de plusieurs siècles, cela n’a aucun sens d’y recourir comme explication historique. La chance, comme le hasard, a la mauvaise habitude, dans les guerres ou les événements historiques, d’être également partagée des deux côtés. Dieu est du côté des gros bataillons, comme disait Bussy-Rabutin dans un autre contexte.

Quant à l’impérialisme, il n’est pas une cause de l’essor européen, mais une conséquence. Comme toujours dans l’histoire, dès qu’un peuple a un avantage sur un autre, technique, économique, militaire, il s’empresse de l’utiliser pour conquérir et asservir, mais cela n’a jamais causé le développement économique, pas plus des Huns que des Arabes ou des Mongols. C’est bien parce que 1) l’Europe a acquis un avantage technique en faisant sa révolution industrielle, qu’elle a pu 2) dominer et annexer des continents entiers. La révolution industrielle date de 1760-1820, la grande période impérialiste date de 1860-1920.

On dirait que certains Européens, et bon nombre d’historiens, ne savent plus quoi inventer pour se mortifier éternellement pour la domination passée, n’inventant que du retard, des insuffisances, du hasard, du racisme, de la barbarie, ou n’importe quoi, pour expliquer le succès occidental. Cette volonté acharnée de ne trouver aucune qualité à sa propre culture, à sa propre civilisation, de mettre en avant son lucre, sa cupidité, son absence de scrupules, sa volonté de domination, etc., a quelque chose de très surprenant, d’incompréhensible, et à vrai dire de pathologique. Pierre-André Taguieff décrit bien cette attitude dans un article récent du Débat, sur un autre sujet (2010) :

« L’utopie de la préférence pour l’autre conduit à une impasse, à une paralysie de la capacité de choix des dirigeants politiques, à l’abolition de la souveraineté en matière de politique de la population, bref à l’impolitique. Cette rhétorique impolitique est fondée sur certaines valeurs, le plus souvent implicites, non thématisées comme telles. Ce qui est axiologiquement postulé, c’est d’abord que le rejet de soi est en lui-même respectable, alors que le rejet de l’autre est intrinsèquement intolérable. Le culte de la “diversité” dérive vers celui de l’altérité. L’adoration du “veau d’autre”… Un pas de plus, et la haine de soi devient objet d’éloge, tandis que la haine de l’autre illustre le mal absolu. Comme s’il était bon, dans tous les cas, de se dénigrer jusqu’à se haïr soi-même, et totalement condamnable d’abaisser ou d’exclure, quoi qu’il fasse, un quelconque représentant de la catégorie “les autres”. Nouveau manichéisme, qui surgit chez ceux-là mêmes qui font profession de dénoncer le manichéisme chez leurs ennemis désignés. »

On est ainsi dans une sorte de racisme à l’envers, les Occidentaux ont tous les défauts, rapaces, retardés, brutaux, les autres n’ont que des qualités… Cet aveuglement est évident chez les marxistes ou marxisants, bien loin paradoxalement de l’eurocentrisme (excessif) de Marx et Engels, mais il déborde largement le marxisme, atteignant nombre d’historiens non marxistes. Chez les premiers, il est lié à une espèce de fureur contre le capitalisme (là aussi très différent des fondateurs, voir l’hymne au capitalisme dans Le Manifeste), les Européens ayant diffusé le capitalisme, on doit les charger de tous les péchés. Chez les autres, c’est un simple politiquement correct dans l’air du temps. C’est aussi le fait qu’en voulant lutter contre le racisme, on en arrive à faire du racisme grossier, mais permis et reconnu car on s’attaque aux dominants.

En fait, les Européens ont tous les défauts des hommes, des défauts qui sont partagés par les autres peuples. La conquête et la domination ne sont pas propres aux Occidentaux. Les accuser eux seuls est simplement ridicule.

Le retour du livre sur les vieilles lunes de l’échange inégal apparaît comme une curiosité. Abandonné en économie du développement, on voit mal quelle est la place de l’échange inégal aujourd’hui en histoire économique. Ces théories lointaines ont été réfutées, et non éludées comme le dit l’auteur, voir par exemple le célèbre article de Samuelson sur Emmanuel (1976) qui n’y trouve qu’une reformulation tautologique de l’existence bien banale de différences de salaires entre le Nord et le Sud, sans remettre du tout en question les gains de l’échange international. C’est semble-t-il aussi la conclusion de l’auteur, ce qui ajoute à l’interrogation sur l’utilité de ces développements (pp. 97-108). Rappelons que tous ces auteurs (André Gunder Frank, Arghiri Emmanuel, Samir Amin, Immanuel Wallerstein, Pierre Dockès, et tout le courant tiers-mondiste) ont répété pendant des décennies que le fossé Nord-Sud allait s’aggravant, alors que c’est exactement le contraire qui se produisait et se produit actuellement, avec la montée des pays émergents et l’extension de l’industrialisation au Sud. On se souvient entre autres du titre sensationnel de Gunder Frank, Le développement du sous-développement, auteur encensé dans les années 1970, alors que toute son analyse était fausse et se trouve aujourd’hui infirmée.

Le chapitre suivant porte sur les systèmes-mondes, et là aussi on regrette un peu que tant d’espace soit consacré à des considérations oiseuses alors qu’on aimerait avoir de l’histoire, un peu de détails sur toutes ces grandes civilisations et leurs échanges. On pense au livre très riche de Findlay et O’Rourke où l’aspect descriptif, historique, factuel, est essentiel. Il est dommage que dans un ouvrage d’environ 250 pages tant de temps soit perdu sur des théories fumeuses. Le tableau synoptique à la fin est bien, mais il ne remplace pas des enchaînements historiques absents.

Pêle-mêle, d’autres passages du livre laissent sceptiques :

– On peut douter par exemple des chiffres sur le commerce pour des époques très éloignées. Lorsque l’auteur nous dit par exemple page 43 que le commerce portugais des épices représenterait 7 % du total de ce type d’échange au début du XVIe siècle, la précision laisse un peu rêveur.

– Les villes orientales étaient sans doute plus grandes (p. 8), mais elles étaient aussi plus soumises au pouvoir, le phénomène des villes libres, ou luttant pour leurs franchises, est propre à l’Europe occidentale, ce qui explique en partie le succès du capitalisme dans cette région du monde. L’effondrement d’un pouvoir central durant un millénaire, après la chute de l’Empire romain, explique selon Heilbroner (1989) cette spécificité européenne : la ville indépendante. Comme le dit Braudel, « En Occident, capitalisme et villes, au fond, ce fut la même chose ».

– La disparition de la roue dans le monde musulman est à peine évoquée (p. 62), pourtant il s’agit là d’un élément clé dans les différences du progrès technique avec l’Europe (cf. Bulliet, 1990).

– Sur les techniques de navigation, il y a un certain flou, par exemple page 69 : « l’installation de telles voiles (à bourcet) … serait particulièrement efficace pour maîtriser le bateau et en régler la vitesse ». Les expressions « maîtriser le bateau » et « régler la vitesse » sont très imprécises, les voiles efficaces sont celles qui permettent d’aller contre le vent, ou plus précisément de remonter le vent, et non pas seulement de naviguer dans le sens du vent, comme les voiles carrées traditionnelles, c’est là que serait le point à développer.

– Le sous-continent indien n’est pas « violemment désindustrialisé » en 1813 par les Britanniques (p. 217), vu qu’il n’existait pas d’industrie en Inde à l’époque. L’industrie n’y apparaîtra que dans la deuxième moitié du XIXe siècle, et notamment dans le secteur du coton, contrairement au mythe de la Grande-Bretagne détruisant les industries textiles indiennes.

Pour terminer, la reprise des analyses de Wallerstein apparaît également très contestable. Ainsi, l’idée développée page 135, selon laquelle « le capitalisme ne pourrait tolérer “l’existence d’une structure politique à même de mettre en cause la priorité de l’accumulation illimitée du capital” », est naïve. C’est la propension gauchiste ou marxisante à toujours vouloir identifier, personnaliser, le capitalisme, « le capitalisme ne veut pas », « le capitalisme ne saurait tolérer », etc. La raison est tout à fait différente, reprenons le texte :

« Or, pour Wallerstein, il était strictement impossible que le système-monde moderne, fondé sur la montée en puissance du capitalisme, évolue vers un empire-monde (comme l’ont montré du reste les échecs de Charles-Quint, Napoléon et Hitler). … “C’est pourquoi quand un État, quel qu’il soit, a tenté de transformer le système en empire-monde, il s’est heurté à l’hostilité des entreprises capitalistes les plus importantes”. »

Il ne s’agit pas des firmes capitalistes, comme le croit Wallerstein, mais bien des États-nations qui se sont opposés à Charles-Quint, Napoléon ou Hitler. L’Angleterre (8) et la Russie, par exemple, contre Napoléon, et non des firmes guidant ces pays ou leurs dirigeants… L’explication de Wallerstein est ridicule. Si l’Europe n’a jamais basculé dans un empire unifié, comme la Chine tout au long de son histoire, c’est du fait de sa géographie, ainsi que l’analysent de nombreux auteurs, Eric Jones par exemple, et plus récemment et plus complètement Cosandey (2008). La géographie de l’Europe, « une péninsule de péninsules », avec ses îles et ses mers, ses chaînes de montagnes qui tracent des frontières naturelles, ne permet pas facilement la constitution d’un empire, à la différence de la masse compacte de la Chine (voir l’article de Jared Diamond dans Nature sur cette question, les cartes notamment). C’est bien pour ça que l’Europe a toujours été morcelée, constituée en entités politiques différentes, avec des langues et des cultures diverses, à la différence encore une fois de la Chine.

En supposant que l’Angleterre n’ait pas été une île, par exemple, mais intégrée au continent comme une province en Chine, croit-on une seconde que la Grande Armée aurait été arrêtée ? Ou que plus tard les Panzers se soient aussi arrêtés à la frontière, empêchés d’avancer parce que « les firmes capitalistes ne voulaient pas qu’on limite l’accumulation du capital » ? Allons… Le marxisme simplet de Wallerstein, « le capitalisme ne saurait tolérer », etc., ne tient pas une seconde face aux réalités historiques, et géographiques.

Norel est un auteur savant, très au fait des études d’histoire globale et d’histoire économique, notamment dans le monde anglo-saxon où la littérature dans ces domaines est la plus riche. Il est dommage que son livre consacre d’une part autant de temps à des analyses de ce type et cède d’autre part si souvent à l’historiquement correct. Une vision plus équilibrée pourrait rejeter l’eurocentrisme des décennies passées, redresser la barre, mais sans aller pour cela dans cette minimisation outrée de l’apport européen.

***************

(1) On trouvera un compte rendu élogieux du livre dans Sciences humaines, par Xavier de la Vega (2010).
(2)
C’est assez peu politiquement correct d’évoquer des dates avant ou après le Christ, les historiens modernes comme Philippe Norel parlent de l’ère commune, avant ou après l’ère commune, pour ne pas choquer les non chrétiens. Le problème est que cette « ère commune » est quand même celle d’avant et après Jésus Christ, même si on emploie ce terme plus neutre. La solution la plus satisfaisante – du point de vue du politiquement correct bien sûr – serait de sortir de cette datation eurocentriquement connotée, trouver une échelle pour mesurer les années qui ne se réfère pas à une religion ou une culture précise, et surtout pas à ces méchants chrétiens européens qui ont massacré tout le monde… On pourrait suggérer de fixer la date arbitraire de l’arrivée de l’homme sur Terre, il y a trois millions d’années par exemple, et compter à partir de là, on serait par exemple en 2010 « de l’ère commune » en l’an 3 millions, l’année prochaine en 3 millions un, etc. Le problème est qu’on risquerait encore de choquer les créationnistes…
(3)
La référence Needham et Ling (1965) ne se retrouve pas en bibliographie.
(4)
« Ce n’est qu’avec la machine à vapeur à double effet de Watt que fut découvert un premier moteur capable d’enfanter lui-même sa propre force motrice en consommant de l’eau et du charbon et dont le degré de puissance est entièrement réglé par l’homme. Mobile et moyen de locomotion, citadin et non campagnard comme la roue hydraulique, il permet de concentrer la production dans les villes au lieu de la disséminer dans les campagnes. Enfin, il est universel dans son application technique, et son usage dépend relativement peu des circonstances locales. » Marx, Le Capital, Livre 1er, IVe section, Chapitre XV, I. « Le développement des machines et de la production mécanique ».
(5) “There is nothing we lack, as your principal envoy and others have themselves observed. We have never set much store on strange or indigenous objects, nor do we need any more of your country’s manufactures.”
(6)
“An outstanding example of how not to (re)write history”, Finlay (2004) à propos du livre de Menzies (2002).
(7) Sur les dérives de l’afrocentrisme, l’idée par exemple que les statues toltèques au Mexique montreraient une présence africaine bien avant Colomb, voir Fauvelle-Aymar (2009), compte rendu ici de L. Arzel (2009).
(8)
Il est d’ailleurs curieux de voir dater la formation de l’Angleterre à 1688 : « La constitution des États européens (Pays-Bas au XVIIe siècle, Angleterre après 1688) », page 81. Et Élisabeth Ière alors ? Et son père Henri VIII ? Et Henri V, et Richard Cœur de lion ? L’Angleterre ne date pas de la Glorieuse Révolution.


Bibliographie

Allen, R.C. The British Industrial Revolution in Global Perspective, Cambridge, 2009.

Arzel, L. « Les armes tranchantes de la mémoire », compte rendu du livre de F.-X. Fauvelle-Aymar, déc. 2009, www.nonfiction.fr

Bulliet, R.W. The Camel and the Wheel, Harvard, 1990.

Cosandey, D. Le secret de l’Occident, vers une théorie générale du progrès scientifique, Flammarion, 2008.

Diamond, J. “Peeling the Chinese Onion”, Nature, 391, 1998.

Fauvelle-Aymar, F.-X. La mémoire aux enchères, l’idéologie afrocentriste à l’assaut de l’histoire, Verdier, 2009.

Findlay, R. et K. O’Rourke. Power and Plenty, Trade, War, and the World Economy in the Second Millennium, Princeton, 2007.

Finlay, Robert. “How Not to (Re)Write History: Gavin Menzies and the Chinese Discovery of America”, Journal of World History, 15(2), 2004.

Heilbroner, R. The Making of Economic Society, Prentice-Hall, 1989.

Jones, E. The European Miracle, Cambridge, 1981.

Mokyr, J. The Lever of Riches, Oxford, 1992; The Gifts of Athena, Princeton, 2004; The Enlightened Economy, Yale, 2010; “Eurocentricity Triumphant”, The American Historical Review, 104(4), Oct. 1999.

Samuelson, P. “Illogic of Neo-Marxian Doctrine of Unequal Exchange”, dans Inflation, Trade and Taxes, P. A. Belsley, E.J. Kane, Paul Samuelson, Robert Solow, éd., Ohio State University Press, 1976.

Taguieff, P.-A. « Diversité et métissage : un mariage forcé. La pensée-slogan dans le débat sur l’identité française », Le Débat, nº 159, mars-avril 2010.

Vega, Xavier de la. « À l’Ouest, rien de nouveau », compte rendu de l’ouvrage de Philippe Norel dans Sciences humaines, nº 213, 2010.

Par Marius Letellier, , publié le 22/05/2010 | Comments (0)
Dans: Economies | Format:

Le « livre intérieur de signes inconnus » du savoir à l’art dans « À la recherche du temps perdu »

« De tout ce qu’on écrit, je n’aime que cela qu’on écrit avec son sang. Écris avec ton sang, et tu découvriras que le sang est esprit. » (1) Ainsi parlait Zarathoustra. Dans Ecce Homo, Nietzsche nous dira que, pour les saisir, il faut avoir « vécu six phrases du Zarathoustra. Ce à quoi on n’a pas accès par l’expérience vécue, on n’a pas d’oreilles pour l’entendre. » (2) Si je demande à Nietzsche d’engager cette communication sur Proust et sur ce qu’il appelle les « signes », c’est que je voudrais que nous abordions le sujet non pas du côté de la philosophie ou de celui de la littérature, puisque chez Proust, les côtés se retrouvent tôt ou tard, mais plutôt dans la perspective de la vie et de ce que Proust appelle « l’art vivant ». En répondant à l’injonction nietzschéenne, nous toucherons à la question d’une expérience de la littérature telle que la réalise la Recherche, ainsi que la question de savoir comment nous pouvons faire l’expérience du texte proustien. En d’autres mots, il s’agira de cerner et de raffiner la question à savoir : de quelles oreilles avons-nous besoin pour entendre le savoir que met en scène À la recherche du temps perdu.

En parlant d’expérience, je veux aussi parler de l’expérience que nous fournit le narrateur, l’expérience d’un sujet qui veut écrire, un sujet qui analyse les comportements et qui en tire de nombreuses lois générales (3), les fameuses maximes proustiennes. Le narrateur semble parfois agir comme une véritable éponge par rapport au monde qui l’entoure ou plutôt une sorte de machine qui absorbe, traite et analyse un contenu qu’il appréhende. D’une part, cette expérience représente donc un terrain d’informations et de lois psychologiques, sociales et autres, faisant du texte de Proust, pour certains chercheurs, un lieu d’absorption et de réverbération de divers savoirs circulant à l’époque de son écriture. Dans la foulée des études dites d’« épistémocritique », qui ont pour objet l’imbrication des savoirs et de la littérature et dans la perspective desquelles on tente de « mettre en évidence les modes et les effets de la référence aux savoirs dans l’élaboration d’un texte (4), » on s’intéresse au texte de la Recherche en ce qu’il présente une certaine façon de « produire un savoir sur le savoir, à l’intérieur de la littérature. » D’autre part, l’apprentissage de cette « machine cognitive » qui est mis en scène dans la Recherche nous offre un contenu philosophique manifeste (quoique parfois implicite, à déchiffrer). La présence de ce contenu philosophique se retrouve au cœur de l’étude de Joshua Landy qui, dans son livre Philosophy as Fiction, prend le parti de « reconstruire dans le détail l’argument de Proust, basé à la fois sur ce que dit le narrateur et (ce qui est plus intéressant) sur ce qu’il ne parvient pas à dire (5) (what he fails to say) à propos des opérations de l’esprit (6) [ma traduction]. » Landy, qui en appelle à un « principe de charité » dans la lecture du texte de Proust, est un des premiers critiques à revendiquer la possibilité d’« extraire une philosophie consistante, puissante et originale (7) [je souligne]» de À la recherche du temps perdu. Ce trop bref survol sert à esquisser deux avenues du contexte critique de la réception des savoirs de la Recherche et, ainsi, à rendre manifeste une certaine volonté, en croissance ces dernières années, d’exploiter cette mine de savoirs concernant l’être humain que constituerait la Recherche.

La question que je voudrais poser à présent est la suivante : Peut-on extraire, comme le présume Joshua Landy, une « philosophie de À la recherche du temps perdu » ou y aurait-il ce que j’appellerai ici, peut-être maladroitement, un « substrat » où s’entremêleraient savoir et littérature de façon à ce que l’on ne puisse plus les séparer ou du moins sans perdre quelque chose de fondamental des deux éléments, de la littérarité et du savoir de la Recherche ?


I.

Ce que je vous propose dans un premier temps, c’est de nous servir des travaux de Gilles Deleuze pour nous aider, non pas à répondre, mais à éclairer les abords de cette question. Ce qui préoccupe Deleuze en lisant Proust, ce sont les « signes ». Pour lui, l’importance catégorique qui est associée aux signes dans la Recherche tient du fait que l’œuvre de Proust est avant tout un « récit d’apprentissage » et qu’« apprendre concerne essentiellement les signes. » (8) Les signes sont partout, tout le long du roman, mais c’est seulement dans Le Temps retrouvé que Marcel en saisit l’importance. Je dirai plutôt avec Deleuze que Le Temps retrouvé, « c’est non pas le moment où le narrateur a compris, non pas le moment où il sait (…), c’est le moment où il sait ce qu’il faisait depuis le début. » (9) Et ce qu’il faisait depuis le début sans le savoir, c’était bien recevoir des signes et y réagir :

[…] déjà à Combray je fixais avec attention devant mon esprit quelque image qui m’avait forcée à la regarder, un nuage, un triangle, un clocher, une fleur, un caillou, en sentant qu’il y avait peut-être sous ces signes quelque chose de tout autre que je devais tâcher de découvrir, une pensée qu’ils traduisaient à la façon de ces caractères hiéroglyphiques qu’on croirait représenter seulement des objets matériels. Sans doute ce déchiffrage était difficile mais seul il donnait quelque vérité à lire. Car les vérités que l’intelligence saisit directement à claire-voie dans le monde de la pleine lumière ont quelque chose de moins profond, de moins nécessaire que celles que la vie nous a malgré nous communiquées en une impression, matérielle parce qu’elle est entrée par nos sens, mais dont nous pouvons dégager l’esprit. En somme, dans un cas comme dans l’autre, qu’il s’agît d’impressions comme celle que m’avait donnée la vue des clochers de Martinville, ou de réminiscences comme celle de l’inégalité des deux marches ou le goût de la madeleine, il fallait tâcher d’interpréter les sensations comme les signes d’autant de lois et d’idées, en essayant de penser, c’est-à-dire de faire sortir de la pénombre ce que j’avais senti, de le convertir en un équivalent spirituel. Or, ce moyen qui me paraissait le seul, qu’était-ce autre chose que faire une œuvre d’art ? (10) [je souligne]

Pour paraphraser Deleuze, Toute matière, tout objet, tout être vivant, émet des signes à déchiffrer, à interpréter. C’est en apprenant à lire les signes que Marcel deviendra écrivain. Notons, dans ce passage, le caractère hiéroglyphique des signes, renfermant cette vérité qui seule peut venir par les sens et qui devra ensuite être déchiffrée par l’intelligence. La vérité à lire dans les signes détient une valeur supérieure, plus profonde que les vérités de l’intelligence, nous dit Marcel, parce qu’elle est nécessaire, elle s’impose à nous par les impressions que la vie nous transmet. Ce qui frappe, également, dans ce passage, c’est ce que soulèvera aussi Deleuze, soit la violence, la force avec laquelle les signes s’imposent à la sensibilité du narrateur (« quelque image qui m’avait forcée à la regarder », « que la vie nous a malgré nous communiquées »). Cette violence caractérisera également le processus par lequel Marcel devra faire ce travail de déchiffrage des hiéroglyphes, ce travail qu’il qualifie d’« à rebours », par lequel tous les clichés saisis par la sensibilité doivent maintenant être développés, autrement dit, le travail d’écrivain :

Quant au livre intérieur de signes inconnus […] cette lecture consistait en un acte de création où nul ne peut nous suppléer ni même collaborer avec nous. (…) Ce livre, le plus pénible de tous à déchiffrer, est aussi le seul que nous ait dicté la réalité, le seul dont l’« impression » ait été faite en nous par la réalité même. De quelque idée laissée en nous par la vie qu’il s’agisse, sa figure matérielle, trace de l’impression qu’elle nous a faite, est encore le gage de sa vérité nécessaire. Les idées formées par l’intelligence pure n’ont qu’une vérité logique, une vérité possible, leur élection est arbitraire. Le livre aux caractères non figurés, non tracés par nous, est notre seul livre. (11)

Les signes comme véritables contenants, comme noyaux de vérité nécessaire. « Nous ne sommes pas libres devant l’œuvre d’art » écrit Marcel. En guise de conclusion au texte de Proust et les signes, Deleuze pose une question intéressante pour notre propos, celle de la présence de la folie dans l’œuvre de Proust (12), question qui réapparaîtra d’ailleurs, environ dix ans plus tard, dans le cadre de la Table ronde sur Proust (précitée). Il n’est pas question de savoir si Proust est fou, bien sûr, ni même d’examiner le rapport entre une certaine folie et la production artistique, mais plutôt de comprendre le rapport du narrateur à une présence de la folie dans le texte, chez certains personnages entre autres. Mais au fond, pour déceler cette folie, qu’est-ce vraiment que ce narrateur, demande Deleuze. « Il y a moins un narrateur qu’une machine de la Recherche, et moins un héros que des agencements où la machine fonctionne sous telle ou telle configuration, d’après telle ou telle articulation, pour tel ou tel usage, pour telle production. » (13) Joshua Landy, pour revenir à son Philosophy as Fiction, montre comment la Recherche nous offre un modèle de « configuration du soi » (selfhood), avec ses erreurs, ses illusions et ses contradictions, ses agencements. Proust nous montre, à travers l’apprentissage de Marcel, comment la vie devrait être perçue comme la littérature, la vie de tous les hommes, non seulement celle des écrivains. Rapprochant la « philosophie proustienne » de la philosophie nietzschéenne d’un être conscient de ses fictions individuelles, Landy montre comment Proust, en écrivant À la recherche du temps perdu, propose aux hommes un modèle d’unification du moi : « la lecture des signes », de ces « clichés » qu’a pris notre sensibilité des impressions sensibles et qui restent à développer par l’intelligence. Pour dégager cet apprentissage, non pas celui du narrateur, mais du lecteur, cette fois, Landy soulève que le critique ne peut se limiter au discours de Marcel, mais bien sentir comment il est à fois véhiculé et exemplifié par le style même de Proust, entre autres choses. Pour Landy, Proust propose, à travers la littérature, une philosophie du moi qui tient compte d’une évolution constante, d’un moi qui n’est jamais, par conséquent, déterminé de façon stable et définitive, mais qui peut toutefois être unifié dans un certain travail de lecture de soi, ce que le critique appelle le modèle « bio-esthétique » : « la vie elle-même est déjà de la littérature. » (14) Le degré d’unification de soi correspond, propose Landy, au degré de pratique littéraire que l’on arrive à importer dans sa propre vie. La philosophie de la Recherche repose donc sur une activité de lecture, à proprement parler, de mise en lumière des images imprimées en soi par la sensibilité, ce que Marcel décrit comme ce « livre intérieur des signes inconnus ».


II.

Apprendre à être écrivain correspond à apprendre à lire les signes. C’est ce à quoi correspondrait aussi le fait d’apprendre à être un être humain. C’est dire que la lecture des signes équivaudrait donc aussi à un discours philosophique de la Recherche, articulé par Proust. Pour déduire un tel discours, Landy mentionne bien que l’on doit être méfiant face aux assertions de Marcel, que Proust fait souvent volontairement tomber dans l’erreur, errer, prendre la mauvaise direction, suivre une croyance fausse, etc. Afin d’extraire une philosophie consistante, puissante et originale du texte, il faut par conséquent tenir compte de l’interstice entre le narrateur et l’auteur et travailler souvent à partir de cet espace, être sensible à ce que nous communique l’auteur en dehors du discours du texte, dans sa structure, son style, etc. Car si Proust est l’architecte du texte, Marcel, lui, est souvent incapable de voir, de percevoir, de comprendre ce qui se trouve sous son nez, il est ce que Deleuze appelle un « énorme Corps sans organes » (15) c’est-à-dire un système doté d’une sensibilité extrêmement développée, mais qui, selon Deleuze, « n’a pas d’organes pour autant qu’il est privé de tout usage volontaire et organisé de ces facultés ». En fait, le note Deleuze, une faculté s’exerce chez le narrateur lorsqu’elle est contrainte de le faire par une impression. Car selon lui, ce qui fait l’unité de la Recherche n’est pas ce qui est vu, mais dans le comportement du narrateur. Et selon lui, encore, le narrateur se comporte tout à fait comme une araignée, comme un narrateur-araignée.

Il est très bizarre ce narrateur. Tout à fait bizarre. Comment se présente-t-il ? Il n’a pas d’organes, il ne voit rien, il ne comprend rien, il n’observe rien, il ne sait rien ; on lui montre quelque chose, il regarde : il ne voit pas ; on lui fait sentir quelque chose, on lui dit : voyez comme c’est beau, il regarde et puis a quelque chose qui résonne dans sa tête, il pense à autre chose, à quelque chose qui l’intéresse, et qui n’est pas de l’ordre de la perception, qui n’est pas de l’ordre de l’intellection. Il n’a pas d’organes, pas de sensations, pas de perceptions, il n’a rien. C’est une espèce de corps nu, de gros corps non différencié.

Quelqu’un qui ne voit rien, qui ne sent rien, qui ne comprend rien, quelle peut bien être son activité ? Je crois que quelqu’un qui est dans cet état-là ne peut que répondre à des signes, à des signaux. En d’autres termes, le narrateur, c’est une araignée. Une araignée, ça n’est bon à rien, ça ne comprend rien, on peut mettre sous ses yeux une mouche, elle ne réagit pas. Mais dès qu’un petit coin de sa toile se met à vibrer, la voilà qui bouge, avec son gros corps. Elle n’a pas de perceptions, pas de sensations. Elle répond à des signaux, un point c’est tout. De même le narrateur. Lui aussi tisse une toile, qui est son œuvre, et aux vibrations de laquelle il répond, dans le même temps qu’il la tisse. (16)

Je voudrais dire beaucoup de choses de ce narrateur-araignée, mais je veux simplement, pour l’instant, y penser en termes de savoir et de littérature, en termes de cette expérience de la Recherche dont j’ai parlé plus tôt. Selon ce schéma, le texte de la Recherche, suggère Deleuze, est une toile d’araignée. C’est sur ce terrain que se trouve le narrateur qui ne fait, réellement, que réagir aux divers signes qui se manifestent à lui, qui s’imposent à sa sensibilité. Et nous, comme lecteurs, ne devons-nous pas nous placer à la hauteur de cette toile pour comprendre les vérités que nous transmet la Recherche ? Nous mettre « à son niveau », pour peut-être la considérer plus tard dans son ensemble, à vol d’oiseau. Bien sûr, nous gardons à l’esprit, avec Landy, que les vérités de Marcel ne sont pas nécessairement les vérités de Proust. Mais je crois que nous pouvons supposer que c’est Proust qui place Marcel sur la toile d’araignée et non seulement Marcel qui perçoit les choses de cette façon. Ainsi, sur cette toile, nous faisons l’expérience de ce déchiffrage des signes, non seulement au fil du texte, mais une fois que l’on a lu le texte et qu’il nous faut le relire pour suivre les mouvements de l’araignée en comprenant, nous, qu’elle est en train de tisser une toile.


III.

Autrement dit, ce savoir que nous avons acquis, au terme du texte, sur la lecture des signes et sur ce qu’elle implique pour l’esprit humain, la vie humaine, ne l’avons-nous pas acquis, justement, en faisant l’expérience de cette toile d’araignée, l’expérience d’un texte à travers lequel nous guide un narrateur qui, comme dit Deleuze, ne sait rien, ne voit rien, mais qui tisse la matière du texte en réagissant à divers signes ? Est-ce là la folie d’un narrateur ? Est-ce l’expérience de la folie dont fait le lecteur ? C’est discutable. Mais je propose que par le processus d’apprentissage du narrateur, qui nous entraîne dans la machine de sa subjectivité, Proust nous transmet un savoir qui s’acquiert nécessairement à travers l’expérience singulière des diverses configurations de sa toile (les diverses réactions aux signaux, aux vibrations de cette toile). Dans la même Table ronde citée plus tôt, Roland Barthes dit de Proust qu’il est un auteur « perpétuel ». Non pas à cause de la richesse de son texte, mais plutôt en regard de ce qu’il appelle une « déstructuration de son discours ».

C’est un discours non seulement disgressé, comme on l’a dit, mais c’est, de plus, un discours troué et déconstruit : une sorte de galaxie qui est infiniment explorable parce que les particules en changent de place et permutent entre elles. (…) Ceci fait que je lis Proust, qui est l’un des très rares auteurs que je relise, comme une sorte de paysage illusoire, éclairé successivement par des lumières qui obéiraient à une sorte de rhéostat variable et feraient passer graduellement, et inlassablement aussi, le décor par différents volumes, par différents niveaux de perception, par différentes intelligibilités. (17)

Marcel écrit :

[…] les vrais livres doivent être les enfants non du grand jour et de la causerie mais de l’obscurité et du silence. Et comme l’art recompose exactement la vie, autour des vérités qu’on a atteintes en soi-même flottera toujours une atmosphère de poésie, la douceur d’un mystère qui n’est que le vestige de la pénombre que nous avons dû traverser, l’indication, marquée exactement comme par un altimètre, de la profondeur d’une œuvre. (18)

Cette atmosphère de poésie liée à la profondeur de l’œuvre rejoint bien l’idée, selon moi, de variation perpétuelle de Barthes. Je voudrais soumettre, à mon tour, l’idée que cette atmosphère s’estomperait peut-être au grand jour. Cela n’équivaut pas à dire qu’il faille conserver le littéraire dans l’obscurité. Enfants du silence, les vrais livres tendent vers la lumière, vers une certaine vérité, mais ils portent encore cette atmosphère, ce flottement, ce vestige d’obscur. À l’écoute de ceci, les vérités que nous transmet la Recherche ne doivent-elles pas être atteintes en nous-mêmes et rester imprégnées des marques du voyage dans la profondeur de l’œuvre ? Une lecture philosophique du texte littéraire risque toujours d’attirer à elle les éléments philosophiques, intacts et complets. Je crois que Joshua Landy est conscient de ce risque. Son entreprise est d’autant plus essentielle qu’elle soulève des questions fondamentales quant à notre rapport au savoir qui nous est transmis par une œuvre littéraire, questions qu’il faut continuellement (re)poser. L’intérêt de cette démarche ne se trouve peut-être pas dans les réponses que l’on pourrait y apporter, mais dans le travail qui consiste à cerner la formulation la plus pertinente, c’est-à-dire la question qui nous renseigne le plus sur notre attitude face au savoir de la littérature. Dans cette étude, j’ai simplement voulu cerner la question qui, je l’espère, se pose maintenant un peu plus clairement :

Par l’extraction du savoir que fournit À la recherche du temps perdu, perd-on, en chemin, le propre de l’expérience de la lecture des signes, une expérience qui est justement au cœur de ce savoir ?

L’idée du narrateur-araignée et celle d’une présence de la folie dans le texte proustien n’étaient que des voies par lesquelles j’ai voulu cerner le substrat de l’entremêlement du savoir et de la littérature chez Proust. Nous pourrions les remplacer par d’autres termes, d’autres impressions de lecture du texte. L’important à en retenir, je crois, est que cette véritable expérience des signes forme la coloration du langage littéraire de Proust. C’est en faisant cette expérience que l’on peut avoir les oreilles pour entendre Proust. Et cette expérience est aussi celle, comme le formule Barthes, d’un paysage qui passe par différents niveaux de perception, par différentes intelligibilités. Ces variations, à l’intérieur du même paysage, ne sont-elles pas justement l’expérience que la littérature nous procure et dont la philosophie a tant de mal à rendre compte, elle qui cherche ces vérités où l’intelligence vient avant, alors que chez le créateur, selon Proust, le travail de l’intelligence vient nécessairement après celui de la sensibilité. L’intelligence, en littérature, doit travailler le matériau que nous a imposé la vie. C’est en cela que si nous voulons créer un réel dialogue entre la philosophie et la littérature, nous devons lui apprendre ce travail à rebours, le travail de « cet art vivant ».

**************

(1) F. Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Paris, GF-Flammarion, 2006, p. 78.
(2) F. Nietzsche, Ecce Homo, Paris, GF-Flammarion, 1992, pp. 92-93.
(3) Le travail de Joshua Landy dans Philosophy As Fiction, auquel je ferai référence dans cet article, fait valoir la répartition plus complexe de ces « lois » articulées par le narrateur. Parmi les assertions auxquelles le narrateur semble donner une applicabilité générale, Landy distingue les « vérités objectives » ou « lois de la vie » (objectives truths / laws of life), les « vérités subjectives » ou « les lois liées à la perspective de Marcel » (subjectives truths / laws of Marcel’s perspective) des simples hypothèses ou « théories révisables » (revisable theory). Pour le lien entre ces assertions et une théorie de la connaissance de la Recherche, voir J. Landy, Philosophy as Fiction. Self, Deception, and Knowledge in Proust, New York, Oxford University Press, 2004, 255 pages (surtout le premier chapitre).
(4) M. Pierssens, Épistémocritique [ en ligne ]. Disponible sur : http://www.epistemocritique.org/spip.php?article89 Voir les divers travaux de M. Pierssens sur Proust dans la perspective épistémocritique,
notamment : Michel Pierssens, Franc Schuerewegen et Anna González Salvador (dir.), Savoirs de Proust, Montréal, Département d’études françaises de l’Université de Montréal, coll. « Paragraphes », 2005, 217 p.
(5) On pourrait aussi traduire « what he fails to say » par « ce qu’il omet de dire », ce qui supposerait une instance qui sait, mais qui néglige volontairement de dire. Cette option vaudrait pour les cas où Marcel
narrateur prétend ne pas savoir et laisse Marcel personnage dans l’erreur, souvent sous la forme du discours indirect libre, comme le note Landy (p. 76).
(6) J. Landy, op. cit., p. 4. Cet ouvrage n’étant pas, à ce jour, disponible en traduction française, toutes les traductions des citations sont de moi.
(7) Ibid., p. 8.
(8) G. Deleuze, Proust et les signes, Paris, Presses Universitaires de France, 2007 [1964], p. 10.
(9) G. Deleuze, « Table ronde sur Proust », Deux régimes de fous : Textes et entretiens 1975-1995, Paris, Minuit, 2003, p. 39.
(10) M. Proust, « Le Temps retrouvé », À la recherche du temps perdu, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », IV, 1987-89, p. 457.
(11) Ibid., p. 458.
(12) G. Deleuze, Proust et les signes, p. 205. « Nous ne posons pas le problème de l’art et de la folie dans l’œuvre de Proust. […] Il s’agirait seulement de la présence de la folie dans l’œuvre de Proust, et de la distribution, de l’usage ou de la fonction de cette présence. »
(13) Ibid., p. 217.
(14) J. Landy, op.cit., p. 123. « […] life itself is already literature […], if one only knows how to see it. »
(15) G. Deleuze, Proust et les signes, pp. 217-218.
(16) G. Deleuze, « Table ronde sur Proust », p. 30.
(17) R. Barthes, « Table ronde sur Proust », Deux régimes de fous : Textes et entretiens 1975-1995, Paris, Minuit, 2003, p. 29.
(18) M. Proust, « Le Temps retrouvé », À la recherche du temps perdu, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », IV, 1987-89, p. 476.

 

Par Clara Dupuis-Morency, , publié le 22/05/2010 | Comments (0)
Dans: Philosophies | Format:

Une scène pédocratique

Cette charge douce-amère ne vise pas d’abord la parentalité en tant que telle et les parents qui la vivent, mais bien la passion parentale comme sentiment ivre de soi qui se cristallise en ce que nous appelons « le chœur parental ». Élément primordial de la mise en scène pédocratique, le chœur parental incarne d’un seul bloc et d’un seul effet les réactions idéales d’un entier dévouement à son idole, laquelle, comme on le sait, « n’a pas d’yeux pour voir, ni d’oreille pour entendre » (Livre de la Sagesse). L’enthousiasme familial vibrera alors comme une offrande faite au pédagogisme professé par l’institution, lequel — sans le savoir — réduit (au lieu de conduire) l’enfant à un faisceau de « compétences » trahissant une boîte noire dont le vide se fait passer pour un mystère…

 

Un dimanche après-midi. Ma femme et moi — qui n’avons pas d’enfant — à l’anniversaire d’une gamine, Lou-ann, deux ans. Une troupe d’enfants (entre deux et cinq ans) venus avec leur(s) parent(s) occupe le jardin, ainsi qu’un intérieur déjà fort éprouvé par de petites mains boudinées qui, à défaut de comprendre grand-chose, se saisissent de tout ou à peu près. La colonie naine et criarde ne semble avoir pour limites que les murs qu’elle salit, les arêtes des meubles — ou la gravité chère à Newton et seule à même d’encore dicter sa loi sans passer par d’interminables négociations. Le tableau est digne de l’art contemporain : une dissémination de gestes arythmiques, de bouches qui piaillent, d’élans ratés, de corps mal réglés sur des têtes blondes et ventrues, de hurlements soudains, bref un cortège où la chair s’éparpille en une mécanique dissonante et trébuchante dans des dizaines de jouets dispersés — une mécanique infantile qui terrorise la pensée parce qu’elle est indiscutable. Car les parents pédocrates nous le signifient par leur sourire médusé : « Ça, c’est la Vie et rien d’autre ! ». Les enfants nous convoquent ainsi à la Vie, une vie spontanée à laquelle l’indigence du langage employé par le chœur parental devant la « performance » de leur engeance se soumet. « Accroupi [pour ne pas dire « croupissant »] devant ton enfant, des phrases courtes, simples et positives, toujours tu auras ! » Aussi, n’ayez pas l’outrageante audace, vous qui êtes étranger au chœur parental, d’intervenir avec des reproches à l’endroit d’un enfant dont vous ne pouvez plus souffrir la violence répétée faite à la politesse : « c’est la Vie que vous profanez ! » et, en dépit de toute convention sociale ou amicale, ses demi-prêtres et prêtresses (passant inlassablement derrière l’enfant, avec des boîtes remplies de lingettes jetables) vont le feront méchamment sentir. On ne s’étonnera plus alors du nombre d’illettrés qui s’ennuient derrière les bancs de nos écoles et dont la grossièreté toute bouffie de spontanéité nourrie par les pédagogues, ne cesse de plastronner… Mais voici l’une des scènes ultimes qui porte, d’une certaine manière, la passion à son comble.  

Un peu avant que tout le monde ne doive jouer à « faisons comme si Lou-ann pouvait souffler ses deux bougies » et alors que notre assemblée se dirige donc dans le salon vers un gâteau surchargé de confiseries, une odeur prononcée de matière fécale se répand. Un papa signale la petite infection. Aussitôt se met en branle un consternant manège parfaitement réglé : la communion parentale se trouve là inconsciemment en pleine démonstration. Un premier parent s’empare calmement de sa progéniture, la soulève bien haut tel un trophée la face tournée vers le public, porte les fesses de son enfant à son nez, renifle doucement le cul du bambin qui ne bouge pas et déclare satisfait : « Ce n’est pas le mien. » Un deuxième parent s’exécute afin d’examiner à son tour le fondement de sa progéniture. Un troisième… Le même cirque quatre ou cinq fois, dessinant ainsi un drôle de carrousel hissant dans les airs et ramenant sur terre des enfants suspectés d’avoir des excréments sur eux — jusqu’à ce que le gentil « coupable » soit découvert et désigné tout haut. D’un ton mièvre mais assuré le papa déclare : « Maël a fait marcher la machine à boudins. » D’autres parents répètent de concert : « Maël a fait marcher la machine à boudins. »

 

La scène nous fait pénétrer au cœur du système pédocratique. Ce qui devait se présenter comme l’enfant-roi est porté en vérité, aux yeux du public, comme un paquet dont on vérifie le contenu. Notre chat dans sa litière a plus de majesté. Le regard vide du chœur parental nous fait découvrir ainsi la petite horreur d’un être que l’on a dépouillé de son intimité. Et réussit du coup un autre tour de force : celui de ridiculiser, de rabaisser la merde… L’enfant est désormais exposé sans retenue à tous les vents mauvais de la bienveillance, qui abîme tout dans le jeu. C’est qu’en décrétant que l’enfant ne sera pas soumis au jugement et au vrai jugement, notre époque finit par lui dénier l’existence d’une âme. Il fait donc l’objet de conseils pédagogiques, de jeux interminables, à défaut d’être sujet à l’éducation.

Alors que l’étiquette parentale exigeait de nous tous adultes que nous assistions, avant de nous servir de gâteau, au repas des petits goinfres comme s’il s’agissait de La Dernière Cène, un membre du chœur parental demande à ma femme : « Et vous alors ? quand est-ce que vous nous faites un petit ? » L’hésitation de mon épouse fait comprendre à l’assemblée que notre couple demeure encore hermétique à cette question. L’hésitation retentit donc comme une fausse note accueillie par un soupçon de reproche. S’agit-il de nous punir parce que nous n’avons toujours pas goûté à d’interminables nuits pleines de bouches affamées et de culs à essuyer, au beau milieu des hurlements ? Peut-être. Mais il existe une raison plus profonde au mépris déguisé du chœur parental (qui s’acharne à réclamer toujours plus d’enfants) envers les couples sans enfants. Cette raison est bien connue, c’est pourquoi on la tait. La présence d’un tel couple constitue en réalité à l’égard des parents le vestige d’un présent qui doit disparaître et se couler dans l’avenir. L’enfant est l’avenir pour lequel cette espèce de parent se sacrifie parce qu’il est à ses yeux la chance d’une nouvelle vie — la sienne mais en mieux. En mourant à leur vie, ces parents-là croient renaître dans l’enfant à une meilleure existence. Aussi, l’élan vital de l’harmonie parentale qui bute sur la résistance d’un couple sans enfants, fait retour sur soi et comprend, l’espace d’un instant, qu’il cherche à périr. Cette prise de conscience, le ressentiment ne la supporte pas…

Un peu plus tard, l’heure des bains mettra un terme à l’anniversaire…

En 1997 dans L’abîme se repeuple, face aux écolos professionnels de l’apocalypse qui prennent la pause en nous martelant l’air indigné : « Quel monde allons-nous laisser à nos enfants ? », Jaime Semprun posait la vraie question : « A quels enfants allons-nous laisser le monde ? ». Il rappelait ainsi de façon vertigineuse ce que Hannah Arendt avait déjà souligné à propos de l’éducation : celle-ci doit également servir à protéger le monde — des enfants. Mais en 2009 dans sa Lettre aux grandes personnes, le coryphée Philippe Meirieu, grand chantre français du pédagogisme et donc contempteur du savoir et de l’éducation, osait reprendre à son compte la vraie question de Semprun. Preuve donc que la bêtise est dangereuse puisque rien ou presque ne lui fait honte…

Par Jean-Sébastien Philippart, , publié le 22/05/2010 | Comments (1)
Dans: Philosophies | Format:

La Frontière : Le tabou du regard

  

La Frontière, Pascal Quignard, Gallimard folio nº 2572, 1994.

  

 

 

             Très précocement, dès L’être du balbutiement, publié en 1969 (sous-titré Essai sur Sacher-Masoch), puis dans Le sexe et l’effroi, dans Le nom sur le bout de la langue, dans Vie secrète, et dans La nuit sexuelle en particulier, P. Quignard inscrit dans son œuvre la question du tabou du regard. Méduse – « l’attrape regard » par excellence, la figure de l’innommable qui suscite l’effroi et pétrifie – est, en ce sens, une figure fondatrice dans l’œuvre. Elle donne corps aux rêves, aux fantasmes, aux obsessions et ouvre à la pensée de l’impensable. C’est cela même que l’écrivain met en scène dans La frontière, un récit bref et intense, commande du marquis de Mascarenhas pour célébrer le tricentenaire de son palais Fronteira à Lisbonne (1). Le schéma narratif du récit reprend celui d’une des histoires des Métamorphoses d’Apulée et s’inspire de l’histoire d’une vengeance que racontent les azulejos (2) qui ornent le palais que le marquis a reçu en héritage de son lointain ancêtre Francisco de Mascarenhas, compagnon d’armes de Monsieur de Jaume, un français, voleur, violent, débauché, mais non sans charme, habile à manier l’épée, qui vit à Lisbonne et fréquente les grands du royaume. Il voit grandir Melle d’Alcobaça, la fille d’un de ses amis, qui devient, en ce milieu du XVIIe siècle : « l’une des plus belles jeunes filles de Lisbonne » (LF, p. 13). Il conçoit un amour démesuré pour elle et éprouve une jalousie sans bornes quand M. d’Oeiras épouse l’objet de sa convoitise. Il désire alors se venger de ce dernier et pour cela devient son ami. Au cours d’une chasse au sanglier, grâce à une machination ingénieuse, il le tue tout en faisant croire que son rival a péri sous les assauts du sanglier. À la mort de son époux, la jeune madame d’Oeiras est la proie d’une douleur excessive, voyante, qui la pousse à ne plus manger, ne plus s’habiller, à se retirer de toute société, serrant sans fin « l’effigie » de son mari « contre son sein » et dormant avec ses chats. Jaume, qui feint lui aussi la douleur la plus profonde, s’empresse autour d’elle et s’efforce de la consoler.

             Le mari défunt et les images de sa mort apparaissent, de façon récurrente, dans les rêves de la jeune femme. Il lui parle et, au fil des nuits, lui reproche de ne pas avoir su lui donner le plaisir qu’il attendait d’elle tout en lui révélant la vérité de son désir à elle. Les visions nocturnes tout autant que les paroles de son époux la hantent et retentissent en elle comme des avertissements d’avoir failli du côté de cet autre manquant qu’est le désir dans la relation qu’ils ont entretenue. Monsieur d’Oeiras l’exprime ainsi une nuit : « J’ai remarqué dans ma courte vie que quand la mort envahissait le passé, les chevaux n’avançaient plus. Alors je les plie et je les range dans ma boîte à mouchoirs. » Énigme dont il lui donne peu après la clé : « Ma boîte à mouchoirs, c’est vous. Mon cheval, c’était mon désir. » (LF, pp. 61-62) Discours à entendre comme la traduction des pensées inconscientes de son épouse et l’élaboration fantasmatique de son désir à elle. En clair, contrairement à ce que son chagrin démonstratif pourrait faire entendre, elle n’a pas donné d’amour à son mari ; autrement dit, elle ne lui a pas donné d’être l’objet de son désir. Elle n’a attendu de lui que du « bonheur » (LF, p. 27), succédané dégradé du plaisir qu’il attendait d’elle. Sa souffrance démonstrative dans le deuil est l’écho de sa jouissance inconsciente, ce que le Roi (3) précise, en quelque sorte, à la fin du récit : « Le désir nous affole tous les jours et sa carence nous abandonne aux ombres. » (LF, p. 87) 

             Une nuit, une vision la trouble plus encore : « L’ombre de son époux lui apparut devant les yeux » (LF, p. 63) ainsi que l’image effrayante de son visage blessé, de son corps ensanglanté dans la forêt. Elle fait appeler Jaume et lui confie son rêve. Il tire parti de l’évènement et parvient, deux jours plus tard, à faire d’elle sa maîtresse. Leur relation n’est alors en rien amoureuse mais sexuelle. Les reproches nocturnes de son époux mort ne sont pas étrangers au fait qu’elle cède à l’affolement du désir de Jaume et à ses plaisirs qui lui font connaître à elle « quelques plaisirs » qu’elle n’a pas connus avec son époux et : « de beaucoup plus nombreux qui ressemblaient à ceux de son rêve et qui lui répugnaient. / Particulièrement un dessin qu’il avait sur la peau de sa queue et qui s’accroissait avec le désir, et qu’il lui faisait baiser. » (LF, p. 64) Jaume réitère, au gré de leurs échanges, une demande perverse qui joue avec le désir trouble et coupable de sa maîtresse. Il : « voulait qu’elle eût aussi un dessin sur le bas-ventre qui fît pendant à celui qu’il avait lui-même. » (LF, p. 66) Faut-il voir, dans cette demande surprenante du commun partage d’une marque au vif de leur chair, une intimité secrète qui neutraliserait en apparence la différence sexuelle ? Ce désir de l’amant de voir le sexe de sa maîtresse tatoué comme le sien, figures en pendant, comme deux tableaux en pendant, est-il une esthétisation de la béance ? Est-il l’expression d’un désir innommable ? Parce que le tatouage voile ce qui est à voir, détourne le regard de la béance menaçante du sexe féminin, est-il une ruse, comme le double dégradé de celle de Persée, pour poser son regard sur le sexe féminin ? À moins que ce désir ne soit pour lui un rituel destiné à apprivoiser la violence organique du corps désirant, en faisant barrage, par l’image tatouée sur le sexe de sa maîtresse, à sa peur d’un féminin cannibalique et menaçant lors de l’étreinte sexuelle. En faisant en sorte que son sexe à elle soit aussi tatoué, en « pendant » du sien, il cherche à s’approprier ainsi le corps de sa maîtresse plus totalement. Il fait du sexe tatoué un objet fétiche destiné à le protéger de son angoisse de castration. Enfin, sa demande élabore peut être un désir ancien né lorsqu’il vit, par surprise, les fesses « belles et robustes » (LF, p. 26) de la jeune femme, sur le point de se marier, soulageant son « ventre dérangé » dans l’obscurité du jardin du palais Fronteira. Désir qui ne peut s’assouvir que dans la satisfaction de la pulsion sexuelle adhésive à la pulsion de mort.

             Dans un premier temps, elle refuse d’accéder à la demande de Jaume sous le prétexte : « qu’elle ne souffrirait pas qu’un maure vînt avec des aiguilles, les lui piquât dans la peau après qu’elle eut dévoilé ses parties intimes aux yeux de cet homme et qu’elle eut reçu l’humiliation qu’il rasât son ventre. » (LF, p. 66) Son refus porte, non sur la douleur de la piqûre brûlante, mais sur son sexe devenu objet du regard d’un « maure » (faut-il y voir la figure convenue de l’envahisseur et de la brute, comme figure stéréotypée du masculin ? ou encore l’homophonie maure/mort ?), d’un homme qui, du fait de la captation par son regard de « ses parties intimes », sera dans le secret de son désir supposé. Son sexe sera pour elle l’abject. Une nuit, alors que son mari lui reproche en songe sa conduite, elle confie sa frayeur à Jaume qui lui avoue être le meurtrier de son époux. Elle feint de lui pardonner mais se lève pour vomir, brûle le petit miroir que jadis il lui avait offert et dont la valve : « représentait Judith toute ronde en train de trancher le cou d’Holopherne endormi » (LF, p. 13) puis s’endort. En rêve, elle voit la scène du meurtre. Elle entend à nouveau la voix de son époux qui lui demande de : « repousser la main » de celui qui l’a tué. Elle décide alors de se venger, réitérant ainsi le geste même de Jaume. Pour cela, elle lui manifeste la plus grande tendresse. Elle accepte le tatouage qu’elle vit comme la réminiscence de la scène du meurtre de son époux : « L’image de son époux était sans cesse devant ses yeux. […] Elle ne cria pas tandis que le maure introduisait l’aiguille enflammée sur son pubis. Elle songea à la lance de Monsieur de Jaume retournée contre le corps de son mari. » (LF, p. 72)

             La nuit venue – alors que Jaume, tout entier du côté de la pulsion sexuelle, se rend au rendez-vous qu’elle lui a fixé et pense sans doute atteindre le secret objet de son désir – elle organise, dans l’obscurité voulue de sa chambre, un dispositif qu’elle lui explique : « J’ai préparé une mise en scène pour te donner à voir mon ventre ». Consciemment, elle rend visible, elle livre au regard de son amant ce qui ne doit pas être vu sous peine d’en mourir. Entre vierge et putain : « Plus belle que Marie, […] plus belle que Vénus », précise le texte, elle l’enivre puis mêle au vin un somnifère. Elle lui montre son tatouage et lui dit : « Voilà l’homme qui me désire : une couille flétrie ». La trivialité du mot (qui contraste dans le récit avec sa langue choisie) et l’identification de l’homme désirant à son impuissance soulignent l’animalité du désir de Jaume et le lieu où l’attend sa maîtresse. L’homme n’est plus ici que sa couille ; le mâle, quand il est livré à sa seule pulsion sexuelle, n’est plus qu’une couille flétrie, une sorde. La métonymie le réduit à rien ou presque rien, à un reste, à un abject. Madame d’Oeiras signifie ainsi que sa pulsion le retranche du désir, c’est-à-dire de son inscription dans le langage et de ce fait de son destin humain. Elle ajoute : « Tu verras qu’il est possible que tu ne désireras plus beaucoup. » (LF, p. 75) Elle caresse son sexe puis : « Elle sort un petit couteau. Elle tranche d’un coup les deux bourses. Il hurle. Elle l’émascule enfin ; le sang jaillit à gros bouillons ». (LF, p. 76) La violence perpétrée par elle est rendue possible par le fait qu’inconsciemment, elle se situe au lieu même du symptôme, du désir à mort de Jaume, au plus exactement de sa pulsion connectée à la mort. Elle a retenu la leçon de Judith (4). Elle répond à Jaume au lieu même de sa jouissance : « Elle fourre dans la bouche de Monsieur de Jaume les deux couilles qu’elle lui a coupées. Elle conserve le pénis et le dessin qui est gravé sur son fourreau » comme l’objet abject et, se rendant sur sa tombe, elle dit à son époux: « La vulve où tu as plongé a rejeté ce petit fourreau de peau qui lui fait honte. » (LF, p. 76) Madame d’Oeiras rend visible ainsi, en levant le tabou du regard, ce que Clélia dans La chartreuse de Parme refuse de voir, l’innommable de la jouissance. La dernière scène du récit est le dispositif théâtralisé de la mise au jour de la honte. Dans l’église, à proximité de la tombe de son époux, devant la ville rassemblée : « Elle plonge le couteau dans son sein » en faisant le récit de la mort de son époux et de sa propre infamie. Enfin, juste avant de mourir, dans les mots sans suite qu’elle prononce, on distingue les noms de Jaume et d’Afonso (5).

             La leçon de l’histoire, si tant est qu’il puisse y en avoir une, pourrait être la suivante : « Il faut éviter le regard direct ». (Le sexe et l’effroi, p. 280) C’est en tout cas l’idée sur laquelle revient Pascal Quignard au fil de son œuvre : voir de face est interdit. Regarder de face le sexe féminin, voir l’objet de son désir tue, parce qu’il y a confusion en un même regard du désir, de l’amour et de la mort. Orphée, Psyché, Œdipe, Tirésias, Ovide sont les victimes de la fascination meurtrière du regard. Eurydice est condamnée par le regard d’Orphée, la Gorgone meurt : « victime de son reflet dans le miroir. (SE, p. 281)». Seul Persée a prévu des ruses pour neutraliser la puissance mortifère du regard. Seul l’écrivain peut, par l’écriture, y faire écran.

*******************

(1) Le palais Fronteira, (la frontière) était ainsi nommé parce qu’au moment de sa construction au 17e siècle, il se trouvait à la limite de Lisbonne. Il est aujourd’hui pris dans l’espace urbain et fait partie du quartier nord ouest de la ville, Benfica. La frontière, c’est le seuil, la séparation, le lieu du passage, la limite entre l’extérieur et l’intérieur. Limite dans le récit entre deux espaces, la ville de Lisbonne où se joue le pouvoir et la forêt où l’on chasse, où l’on tue, la limite aussi entre le visible et ce qui ne peut se voir et qui est pourtant agissant. C’est aussi le seuil franchi de la perversion.

(2) Les azulejos du palais Fronteira sont « l’illustration la plus remarquable de l’éclosion du baroque portugais. […] Certaines compositions ornementales libres, de volutes de feuillages et de mascarons dérivés des grotesques, apparaissent au hasard des jardins. […] Les autres compositions de la quinta (le terme désigne en portugais ce type de propriété) témoignent d’audaces plus surprenantes pour l’époque, notamment certaines allégories profanes et de nombreuses scènes burlesques, voire irrévérencieuses et libertines. Elles étaient entièrement novatrices par rapport à la production antérieure soumise à l’austérité des commandes religieuses. » Ce sont ces dernières qui ont, sans doute, inspiré Pascal Quignard dans l’édition brochée de La frontière. Sont représentées sur maints azulejos, des scènes de chasse, des scènes carnavalesques d’hommes animaux regroupées dans un Bestiaire, in La frontière, pp. 69-125, Editions Chandeigne, 2003.

(3) Le roi est dans le récit la figure du « sage » qui semble comprendre les enjeux sexuels des rivalités entre ses courtisans et la nécessité, en leur permettant, après les règlements de compte par les armes, d’y mettre bon ordre par l’expression artistique.

(4) L’histoire qu’imagine ici Pascal Quignard rappelle le récit biblique que P.- L. Assoun analyse dans le chapitre qu’il consacre à La Vénus à la fourrure de Sacher Masoch et l’histoire de la Judith biblique et sa postérité dans la littérature, in Le couple inconscient, pp. 114-124, Editions Economica, Anthropos, 1992. Certes, les motivations conscientes de Judith sont différentes. Cependant, dans les deux récits, il est question d’un couple qui se constitue, sans amour et sans passion, et dont l’homme est sacrifié. La décapitation d’Holopherne équivaut à une castration. Comme Judith, la veuve vertueuse, s’offre au regard d’Holopherne en s’étendant dans sa tente, Me d’Oeiras s’offre au regard de Jaume qu’elle a auparavant enivré, comme Judith l’avait fait. Les deux hommes, qui incarnent la force physique, sont ainsi livrés à la brutalité de leur propre désir et à la vengeance des femmes.

(5) Au seuil de la mort, elle lie ainsi dans son discours, deux castrations, celle de Jaume qu’elle vient de pratiquer, et celle à laquelle elle a assisté du jeune Afonso, son : « compagnon de jeu pour lequel elle s’était prise d’affection ». Afonso : « au cours d’une tourada, avait eu les glandes des génitoires écrasées » sous les yeux de la jeune demoiselle d’Alcobaça qui l’avait, alors, « étreint contre son sein » quand peu après le barbier avait dû opérer le jeune garçon à vif. (LF, pp. 14-15).

Par Agnès Cousin de Ravel, , publié le 22/05/2010 | Comments (0)
Dans: Psychés | Format:

A partir de Lacan : Analyse topologique du signe linguistique et Formalisation mathématique des coupures épistémologiques

 

Par Alexandre Leupin, , publié le 08/05/2010 | Comments (2)
Dans: Psychés | Format:

D’hommes de merdre : le nº 10 de TXT, « l’ÉcRIt, le CacA »

Le 1er janvier 1978, paraît, chez l’éditeur Christian Bourgois, le nº 10 de la revue TXT, L’ÉcRiT, le CacA. Le thème est provocateur, tout comme la typographie irrégulière de la page titre qui mêle, à l’intérieur des mots, minuscules et majuscules. Cette licence visuelle rappelle les contestations futuristes. Ce patronage est avoué par les rédacteurs à l’initiative du numéro (Christian Prigent, Pierre Lucerné et Jean-Luc Steinmetz) qui ont aussi choisi de faire figurer le nom de « Khlebnikov, en majuscules et en casse grasse, sur cette couverture. L’intention esthétique corrosive de cette nouvelle livraison est rendue immanquable. À la suite de Khlebnikov qui en inventa l’expression, en 1912, pour en titrer « un manifeste cinglant », L’ÉcRiT, le CacA a pour ambition déclarée de « gifler le goût public », ou, comme le rappelle l’historienne de l’art Gaétane Lamarche-Vadel, « d’en découdre avec la culture dominante » (1). Le thème merdique est une occasion rêvée de satisfaire cette intention iconoclaste et d’ébranler, une fois de plus, les académismes esthétiques. Le domaine de « l’écrit », c’est-à-dire du littéraire, sera élargi à ce qui semble son contraire, la crotte, l’indigne, le déchet. En cela, le nº 10 de TXT prévient d’emblée de son intention moderniste, voire de son parti pris avant-gardiste.

En effet, une autre historienne de l’art, Nathalie Heinich, s’accorde avec G. Lamarche-Vadel, pour relier modernité et même contemporanéité (une forme extrême de la modernité, selon elles) à une extension du domaine de l’art, hors de ses limites reconnues. Selon N. Heinich, « les ready-made de Duchamp », par exemple, ou « L’oiseau » de Brancusi ont obligé à accepter que « les frontières de l’art se voient officiellement élargies de manière à y intégrer les pratiques modernes et notamment, l’abstraction » ou « le goût du trivial, le scatologique, le minimalisme, l’actionnisme, la performance, etc. » (2). Or, comme l’écrit encore N. Heinich, « les mouvements de transgression tendent à inverser les critères de la valeur artistique » (Ibid., p. 64). Si l’on considère l’histoire de l’art depuis la fin du XIXe siècle, cette extension de champ passe bien par une inversion des valeurs artistiques. Le laid détrône le beau (avec Baudelaire et Rimbaud), le trivial et le scatologique supplantent le sublime (avec Cravan, Duchamp ou Manzoni), le vide conceptuel remplace le trop-plein métaphysique (avec le monochrome de Klein), la pulsion de Pollock détrône la maîtrise raisonnée du trait classique.

Comment se situent les écrivains de TXT, dans le paysage de ces remises en cause, en particulier, par rapport à Cravan, Duchamp ou Manzoni ? De quelle(s) mission(s) ont-ils investi le numéro 10 consacré à L’ÉcRiT, le CacA : ont-ils voulu y faire un point sur la question scatologique en littérature ? informer leurs lecteurs de l’état de la production moderniste ? ou aggraver le débat et lancer de nouveaux pavés dans le combat avant-gardiste ?

 

Le caca : une matière d’avant-garde

C’est un fait : les divers écrivains de la revue, durant les 15 années de sa publication (de 1969 à 1993), ont revendiqué sa position à l’avant-garde. Qui étaient ces écrivains ? Les fondateurs historiques de la revue, en 1969, à Rennes : C. Prigent et J.-L. Steinmetz. Ils ont constitué le noyau dur du Comité éditorial des cinq premiers numéros. Steinmetz s’est ensuite écarté de son coéquipier, pour revenir, une dernière fois, collaborer, en 1978, à la construction du numéro 10 de TXT (3). Il faut ajouter Jean-Pierre Verheggen et Éric Clémens qui ont très vite rejoint le Comité. Par exception, Clémens, alors en poste aux Comores, n’a pas donné de texte pour L’ÉcRiT, le CacA. Par exception aussi, on ne trouve pas de contribution d’Yves Froment (=), un autre pilier de la revue. La dixième livraison a, en outre, recueilli des pages d’autres habitués de TXT, durant les années 70 : G.-G. Lemaire, P. Lucerné (=), V. Novarina, C. Viallat, D. Roche. On y voit aussi figurer des pages de M. Thévoz, alors directeur du Musée de l’art brut de Lausanne (4).

 

TXT nº 10 : déclarations d’avant-garde

Le premier texte du numéro 10 confirme le ton moderniste de la couverture placée sous le patronage de Khlebnikov. Dans ce prologue, C. Prigent écrit :

Objet de la première défense, “l’anal“, dit Freud, devient le symbole de tout ce qui est défendu. […] L’objet de ce TXT serait d’exposer le retour en langues de cette masse interdite dénotée « anale » : dans l’écriture, il y a la merde. Contre la langue propre et la pensée appropriante, des textes « sales » salopent la bouillie socialisée (thèses, discours, idéologies) dont les fascismes gavent leurs oies pensantes. TXT a affaire à ce déchet intolérable au discours, gestes et traces où le parlant touche au fond refoulé et fait langue avec, c’est-à-dire « amygdalise son caca » (Artaud) (TXT 10, p. 3)

L’ « objet » désormais affiché de l’intérêt littéraire est l’habitué des défenses sociale et morale. Son exhibition subversive se fait donc au prix d’une agression (« saloper »). Le ton du « numéro 10 » — voire le « ton TXT » — est donné qui se caractérise par ce recours (éthique autant que politique) à l’analité et à la violence verbale.

Or, cette agressivité fait basculer ce prologue de la simple intention moderniste au combat d’avant-garde. N. Heinich et G. Lamarche-Vadel accordent la même importance à l’expression violente de la transgression. Cette brutalité est déjà incluse (présupposée) par le geste moderne transgressif, d’inversion et d’extension au-delà de l’imaginable (pour le goût public) de ce qui était considéré comme l’« artistique » et le « littéraire ». L’avant-garde surenchérit sur l’agression des académismes et cultive la modalité de l’excès rhétorique. Elle s’empare des mêmes points de contestation que ses prédécesseurs (ou contemporains) modernistes, mais elle en outre la mesure. Ainsi les TXT reprennent-ils la thématique merdique déjà effleurée par tel ou tel contestataire (Rimbaud, Bataille, voire Aragon) ; mais ils lui consacrent un numéro entier de leur revue. C. Prigent s’en est expliqué, dans un entretien mail du 20 février 2008 : « avec l’inversion carnavalesque, l’outrance et la démesure ont constitué l’autre pôle décisif de TXT. […] On a consacré un numéro entier au caca. Ça ne s’était jamais fait. Ça participait de l’excès TXT » (5). La démesure (dans l’écart) est donc la juste mesure du geste avant-gardiste. Ainsi que le souligne Jean Clair , le « monstre » ou le « monstrueux » en sont alors les paramètres de reconnaissance : « le monstre, c’est ce qui dans son apparition échappe à la mesure, à la règle, à la norme. C’est la manifestation, dans sa démesure, de l’hubris moderne » (6).

On en trouverait une nouvelle confirmation, dans la réponse de C. Prigent à Hervé Castanet qui l’interrogeait, en 2001, sur la « spécificité TXT » :

S’il y a eu une spécificité TXT, […] elle s’est nourrie d’une prédilection pour « les irrégularités de langage » spectaculairement excessives, tout ce qui, venu du « corps », de « l’Éros », du « mal », du « négatif », défie l’organisation des langues et la constitution du langage poétique. Elle avait le souci obstiné du sens « civique » des opérations artistiques et la volonté de lutter contre toutes les formes d’emprise de la novlangue socialisée. Formellement elle a tenu, pour l’essentiel, à … l’écriture carnavalesque. Cette notion venait de notre goût pour les « langues basses », le sexe trivial, les « refrains idiots » et les « rythmes naïfs », le pastiche burlesque, le découpage satirique dans la prose du monde (7).

Tout y est dit : la rupture via « les grandes irrégularités de langue » par lesquelles G. Bataille préface et légitime Le Bleu du ciel et par lesquelles Prigent définit le geste de monstruosité avant-gardiste, la violence de cette lutte esthétique, la thématique « négative » (du bas, du sexe, de l’anal) qui servira ce combat.

 

Hommes qui merdREnt et autres poéterons

Le « caca » est donc bien, pour les contributeurs de TXT, une matière d’avant-garde. Mais ils surenchérissent en en faisant une de ses matières privilégiées. En témoignent les destinataires à qui Prigent dédie Ceux qui merdRent, en 1991 : « à mes amis de TXT ». Et, dans le corps du livre, il précise :

J’appelle ceux qui merdent [ces écrivains] parce qu’il y a, à divers titres, dans le caractère hors normes de leurs œuvres, quelque chose qui fait merder l’harmonie fade, la propreté soignée et la réussite esthétique modique de ce à quoi le consensus amical d’aujourd’hui accorde généralement le label de qualité littéraire. (8)

Les écrivains liés à la merde sont positivement ceux de TXT. La requalification réalise (et confirme) une promotion du thème de l’analité sur les autres sujets chers à l’avant-garde.

Le directeur de la revue fait écho à ces « hommes qui merdRent », dans un récit publié en 2003, Grand-mère Quéquette. Il y invente un mot-valise intéressant, pour désigner cet éthos violemment transgressif. En effet, « Grand-mère » s’interroge sur les dons artistiques de son petit-fils : « ça ressemble à quoi, ces barbouillements ? Et j’en fais autant et ta petite sœur en phase gribouillis. Et Pif avec sa queue au moins aussi mieux. » (9). À quoi, le petit-fils Prigent répond : « je sais ma leçon de poéteron » (Ibid.). Le mot-valise allie au lexème « poète », le suffixe grec en « -teron » du comparatif de supériorité et le mot « étron », inscrit en anagramme. La leçon de cette composition serait que pour être meilleur poète, il faudrait produire un dire de l’étron, une parole du corps freudien défendu. Et cela obligerait la langue à se déformer, comme ici en ce barbarisme, en ce cacatage linguistique.

Dans la langue-Prigent, le « poéteron » ou « ceux qui merdRent » désignent donc ces insurgés de la littérature qui combattent d’abord avec un écrit du caca, avec un mécrit merdique. Par ces qualifications, le directeur de TXT distingue ses compagnons de lutte avant-gardiste. Il reste maintenant à voir comment, au-delà de leurs déclarations théoriques, ces auteurs ont, en effet, « salopé la bouillie des discours socialisés » et de « la novlangue littéraire ».

 

L’anti-matière des « poéterons »

Le « caca », comme thème central de « l’écrit », représente un scandale pour le goût public pudique et s’impose comme une matière privilégiée des bombes avant-gardistes. Plusieurs membres de la revue ont voulu en rendre compte, dans le numéro 10. Ce faisant, ils ont souvent médiatement rendu compte de leur propre pratique de l’anal. C. Prigent l’a rappelé, dans l’entretien du 20 février 2008 : « on n’a pas utilisé le caca pour faire avant-garde. La problématique de l’analité hantait les préoccupations TXT depuis longtemps. C’était à cause de notre lecture assidue de Bataille et d’Artaud, entre autres. Même s’il est vrai que l’analité est liée à une pratique d’avant-garde » (10). Comme souvent donc, le numéro 10 de la revue a été suscité par les expérimentations personnelles congruentes de plusieurs membres.

 

Un numéro anthologique ?

Quelle a été la circonstance déclenchante qui a cristallisé les énergies ? C. Prigent l’a expliquée, en février 2008 :

Il y a eu plusieurs circonstances déclenchantes. En ce qui me concerne, la circonstance déclenchante a été la découverte, via une amie avec qui je travaillais alors, du livre de Bourke, Scatologic rites of all nations. […] Ce livre était précédé d’une préface de Freud datant de 1912, inédite en langue française. [ …] J’ai eu le projet de faire éditer en France ce livre, chez Bourgois. [ …] Cette lecture de Bourke a restimulé chez moi un intérêt pour le champ anal, déjà largement suscité par la lecture d’Artaud. Jean-Luc Steinmetz, de son côté, a mis la main, par des recherches efficaces, sur des textes rares d’Artaud, qui avaient été publiés dans des revues rares, difficiles d’accès. […] Gérard-Georges Lemaire, lui, avait mis la main sur des inédits de Burroughs et de Cortanze et les avait traduits. Voilà : on avait l’opportunité de produire des inédits en français et en France, sur un thème important par rapport aux préoccupations carnavalesques de la revue TXT. (11)

L’une des premières ambitions de ce numéro a donc été anthologique : offrir au public des pages rares où des auteurs ont choisi de placer cette anti-thématique (par rapport au « beau » normé) au centre de leur production littéraire. Le recueil ne s’est pas limité au 20e siècle, comme en témoignent la traduction du « poète baroque » de Quevedo (TXT, p. 6), la transcription des « Carnets de Jules Doudin » (né en 1884) par M. Thévoz (TXT, pp. 13-17) et l’étude de P. Muray sur Rabelais (TXT, pp. 40-46). Ce balayage temporel a eu pour fonction de rappeler aux lecteurs que l’avant-garde n’est pas rivée, par les TXT, à une temporalité fixe, en l’occurrence au XXe siècle, mais qu’elle concerne toute forme de création qui a su se rendre (momentanément ou durablement) indigérable par le goût académique de son temps. Rabelais, de Quevedo, Doudin ou Artaud aussi bien que les collègues de la modernité très contemporaine (Burroughs, Lucerné, Roche, Verheggen et Viallat) ont troué l’évidence des représentations de l’homme et de son corps convenues en leurs temps. Ils l’ont fait, en particulier, en jetant la merde sur le devant de leur scène d’écriture.

Par là, le numéro 10 de TXT est sorti de la simple compilation anthologique, pour servir le combat esthétique de ses membres :

Le but n’était pas de faire de l’histoire littéraire. Il s’agissait de prolonger un mouvement de rénovation de l’expression et de relancer, encore et toujours, la dynamique de la transgression des codes, de la montrer toujours à l’œuvre dans ces inédits. Le but était de prolonger la réflexion grâce à ces pages peu connues de Bourke, de Freud, d’Artaud, etc. (12)

Ce dédoublement des ambitions explique la diversité des articles rassemblés dans L’écRiT, le CacA. On y trouve des essais théoriques (Prigent sur Fonagy, Prigent sur Freud et Bourke), des commentaires de texte (Steinmetz sur Artaud, Thévoz sur Doudin,. Lemaire sur Burroughs, Muray sur Rabelais), un commentaire plastique (Prigent sur Viallat), des traductions (Dom Francisco de Quevedo, 17e, Burroughs, 20e), des extraits d’œuvres personnelles en cours (De Cortanze, Lucerné, Novarina, Roche, Verheggen).

 

Florilège autour du caca : théorie, commentaires & fictions

Les limites de cet article ne permettent pas de rendre toute la mesure de cette variété anthologique. Nous l’illustrerons par quatre exemples. Ainsi C. Prigent prend-il le « caca » comme objet de son « Ordinateur » introductif. Mais c’est pour le traiter, de façon très intellectualisée :

Hollos a fait l’hypothèse de l’investissement anal des occlusives vélaires à la base du langage enfantin. Cette hypothèse est fortement corroborée par le rapport fonctionnel des deux sphincters du tube gastrique. La fermeture glottique émet une forte pression sur le diaphragme et indirectement sur les intestins.

[…] La fonction démarcative de l’accent, la division de la chapine parlée, pourrait être ramenée à l’articulation du produit fécal. L’accent logique, la tendance à établir un ordre dans le chaos sonore, serait la transformation réactionnelle du jeu prohibé, qualifié de sale, d’ordurier (extrait de Les Bases pulsionnelles de la phonation, par I. Fonagy, Revue Française de Psychanalyse, janvier 1970 et juillet 1971). (TXT 10, p. 2)

Pourquoi cette longue citation introductive ? L’écrivain veut donner une entrée théorique, c’est-à-dire psycho-linguistique, au problème traité par le numéro. L’enjeu est stratégique : il faut imposer le sérieux d’un sujet qui ne passe pas pour l’être. Les textes de l’anthologie auront pour justification, non de provoquer le rire bête, mais d’illustrer un regard problématique posé sur l’analité en littérature et ils inviteront à penser un peu plus loin l’activité poétique, telle que les TXT la défendent.

Le directeur de la revue produit un autre texte, un commentaire esthétique sur « La main perdue de Viallat » (TXT 10, pp. 73-80). Il y illustre ce qu’il énonçait, théoriquement, dans le prologue introductif : l’analité ne se limite pas à la seule merde. Mais elle inclut tout le monde bas du négatif, refoulé hors de « l’écrit » par les idéologies et par les poétiques du sublime éthéré. Le célèbre « module » qui troue méthodiquement les toiles colorées du peintre offre, à ses yeux, une figuration plastique exemplaire de cette « analité large », irréductible à un contenu trop stabilisé (étron ou boue ou humeurs sales ou déchets ?). Prigent évoque une main qui se perd là où il ne faut pas, dans l’in-forme, dans l’im-monde, à savoir dans le ça in-nommable que représente ce module mou, d’un « battement innommable », d’une « motilité infixable », d’une couleur « ni expressive, ni symbolique », « traces de doigts dans la glèbe » (13). Sont-ce celles des premiers hommes de la grotte de Gargas ? Sont-ce des traces de boue ou de fèces ? Ou bien sont-ce les simples traces (impossibles à identifier) d’une présence surgie d’un passé inaccessible ? Le caca n’est pas ici strictement de la merde. Il vaut pour toute forme de matière humble, tombée informe sur un support et qui trahit animalement, primitivement, une présence corporelle. La reproduction photographique des « Traces de mains » de Viallat qui conclut l’article (TXT, pp. 80-84) entretient l’ambiguïté.

De son côté, J.-L. Steinmetz offre un commentaire littéraire du « cogito » d’Artaud ainsi formulé : « là où ça sent la merde, ça sent l’être » (TXT 10, p. 22). Il explique que « la langue-Artaud (chargée) fait entendre une étonnante remontée de l’excrémentiel qui refuse alors toute sublimation incluse au langage et se moque bien de la fécalité ludique d’un Lewis Caroll, un snob anglais » (Ibid.). Steinmetz choisit d’illustrer son propos par cet extrait rare des Cahiers de Paris d’Artaud : « centre pitère et potron chier » :

Ce qui importe ce n’est pas de savoir comment être, mais comment bien faire caca. Os enfermé dans son tubanon pour l’opération de comfoutrage centrale : remplissage des viandes antres exorbitantes du tout corps j’ai visionné l’opération dans la cuve de mon corps propre tout le long d’un après-midi (Ibid., p. 26)

J.-P. Verheggen offre, pour sa part, un étonnant « Verhêveggen », sur lequel il s’est expliqué, en entretien téléphonique, le 27 février 2008 : « Dans ce texte, j’imagine que ma mère me donne naissance (une nouvelle naissance) par voie anale, par le cul. Je lie naissance anale et naissance du langage » (14). En effet, la mère apostrophe l’enfant qui naît : « Génie que son trou d’bouche chie ! » (TXT 10, p. 69). Ce qui est chié du cul de la mère, c’est le « je » du poète, comme le confirme la suite du texte : « Elle me massait le front, le cou, les poumons, coquille, les couillons, le corps tout entier. Me disant : « tchitchi boudja, boudja thcitchi ! Mon caca, mon pépette à moi ! » (Ibid., p. 71). J.-P. Verheggen est revenu sur l’irruption de cette analité :

Pourquoi ce lien entre le monde anal et le monde verbal ? Ça vient des circonstances de ma naissance. D’un lapsus de ma mère, qu’on m’a rapporté. […] Elle a dit : « je rêvais d’avoir un enfant anormal », au lieu de dire : « je craignais d’avoir un enfant anormal ». Magnifique, non ?

J’ai été conçu en 1941. Peu après ma conception, mon père a été fait prisonnier de guerre et déporté par les Allemands en Pologne, dans un des camps durs de concentration. Petit, je me suis donc toujours demandé comment une mère faisait un enfant sans père. Mon texte « Verhêveggen vient de là. […] Ma naissance était nimbée d’un mauvais tour de la langue de ma mère. J’étais donc prédisposé à naître autrement que tout le monde dans le monde du langage. Et, cette autre naissance, c’était le seul fait de ma mère, de sa langue. [ …] L’analité est, pour moi, une voie pour signifier cette autre naissance, pour jouer autrement à touche-touche avec mère-langue. Le pulsionnel, le bas, la langue basse, ont donc toujours été pour moi des moyens de produire une autre pensée de l’homme. Et puis, du lapsus de la langue au relâchement des sphincters… On était dans Fonagy que j’avais lu, comme Christian d’ailleurs. J’ai aussi trouvé que c’était audacieux : l’homme, mais par le bas, par la langue-mère basse. (15)

Quand l’avant-garde TXT prend pour thème prétexte, comme thème complet d’un numéro de revue, « l’écrit, le caca », c’est pour écrire autrement l’humain, dans le sillage d’Artaud, de Khlebnikov et de quelques autres, comme D. Roche, W. Burroughs, J. Doudin. Toutefois, il importe de comprendre que ces textes ne sont pas un accident éditorial, mais qu’ils correspondent bien à la pratique régulière des « poéterons ».

 

L’écho des œuvres individuelles

On peut rapidement évoquer quelques œuvres des écrivains TXT qui font écho aux réflexions du numéro 10 sur l’analité. Treize ans plus tard, en 1991, C. Prigent publie un ample essai intitulé Ceux qui merdRent ; il y consacre, en particulier, un chapitre à « l’histoire de la merde » (pp. 303-306) qui fait écho à L’histoire de la merde publiée par Bourgois en 1978. Un an avant L’ÉcRiT, Le CacA, en 1977, dans Power-powder, il a pris pour objet « une langue-chiée » et a mis en scène des badigeonnages de merde, de sperme et d’urine, comme au début de ce « Poème nº 3 » : « l’amer chie, moi ça m’étire » (16). En étonnante proximité avec le « Verhêveggen » du numéro 10, chez lui, « la mère chie et moi, ça m’étire au visible, ça me fait exister ».

En ce qui concerne J.-P. Verheggen, l’un de ses premiers livres s’est appelé Le grand cacaphone, publié aux éditions Chambelland en 1974. Dans plusieurs opus postérieurs, Artaud Rimbur (1991) et Riduculum Vitae (1994), l’écrivain a multiplié les scènes scatologiques. Ainsi Divan le Terrible ou Stabat Mater réécrivent-ils, de l’aveu même de l’auteur, le « Verhêveggen » du TXT nº 10 (17).

J.-L. Steinmetz, pourtant moins épris d’analité, y est aussi allé de ses textes scatologiques. De son propre aveu (18), ses premières proses — les Homologies ou « Prière de ne pas » et « Interludes » (TXT nº 2 bis) — ressortissent à cette « période TXT ». Ces pages multiplient les jets de foutre, de merde et d’urine. Dans « Prière de ne pas », est évoqué le supplice du vieillard Protée, à qui « l’on applique des gifles » et où « n’étaient épargnés ni la merde, ni le foutre inutilement versé » (TXT, 2 bis, pas de pagination). Comme l’indique l’auteur, « l’analité est peu visible dans mes textes. Mais on peut en percevoir le fonds dans N’Essences [2001], dans mes premières proses de TXT. Ou encore dans Le mois de Janvier [1996] » (19).

 

La langue qui merdRe

Une conclusion s’impose : pour les TXT, l’analité dépasse le strict caca. L’analité désigne le monde défendu, freudien, dont parlait C. Prigent, en ouverture au numéro 10, et il recouvre plus largement celui des sueurs, baves, urine, humeurs sexuelles et autres pertes sanglantes. L’analité représente aussi un moyen de résister aux nouveaux clichés sur l’homme, surtout à ceux produits par la psychanalyse. C. Prigent s’en est expliqué, sans détour, le 20 février 2008 :

Oui, il y a finalement moins de psychanalyse qu’attendu, dans ce numéro. Même s’il commence par Freud. C’est surtout Fonagy. Et on arrive à Bourke, l’ethnologue. Comme s’il avait fallu aussi d’emparer d’un champ cher à la psychanalyse pour s’en débarrasser. Il y a eu de cela : tout faire pour sortir le caca du caca, le caca de la psychanalyse, même si nous nous sommes constamment appuyés sur Freud pour l’interdit, ce qui renvoie à la pulsion de mort. Car qu’est-ce qu’une opération d’artiste ? C’est de ça dont nous nous occupions en tant qu’écrivains. C’est un geste de mort, de mise à mort, de résistance à tout. En particulier à la psychanalyse qui s’est la première emparée de l’analité (avec un « i ») pour en théoriser l’importance.

Pour les membres de TXT, le caca vaut de l’or, parce qu’il permet à des sujets humains d’entrer autrement en langue, en particulier dans la langue maternelle, policée et conventionnelle. La merde change alors de statut. De référent provocateur, elle devient prétexte à une rénovation radicale de la langue littéraire. Et cette rénovation passe par le transfert métaphorique à l’expression littéraire des (anti)qualités qui définissaient le caca. Ainsi les TXT choisissent-ils de cultiver (et développer) une analité linguistique et syntaxique.

 

Contre la langue-mère & père

Par là, les membres de la revue vont bien plus loin, sur le terrain scatologique, que maints de leurs prédécesseurs. S’ils s’étaient contentés d’écrire sur la merde, sans porter la merde dans le signifiant de la langue, ils n’auraient pas dépassé le niveau de contestation atteint par Rabelais, Scarron ou même Rimbaud et Bataille. Mais plus radicaux que ces derniers, ils salopent, ils « cacatent » la forme de leur langue maternelle (le français), comme l’ont fait Artaud, Michaux ou Jarry. Dans Ceux qui merdRent, C. Prigent rappelle d’ailleurs que « la culture potache de Jarry, ce n’est pas seulement celle de la délectation scatologique et de la régression anale. C’est aussi celle du plaisir oral à déformer la langue, les noms, les prononciations autorisées » (CQM, p. 332). L’écrivain donne des exemples des techniques par lesquelles le poète briochain a travaillé à faire migrer le caca du signifié au signifiant. Jarry a déformé les « prononciations », à l’exemple de ce « R » majuscule ajouté à « merdRe » pour redoubler au plan du signifiant la corruption signifiée. De même, Jarry recourt aux « accents régionaux et accents étrangers divers, tous comiquement imités » :

Cette tentation ne le quittera jamais : toute l’œuvre de Jarry est traversée par ce plaisir à défigurer les mots, à mimer les parlers régionaux (le breton, le gallot de son enfance briochine), à doter les personnages d’accents grotesques. Dans les prolégomènes de la geste d’Ubu (déformation du père Hébert, devenu ébé, eb, ebouille, ebon, ebance avant de se fixer en Ubu), le lancer de langue jette les noms dans d’infinies variations glossolaliques (Ibid., p. 333)

Un peu avant, C. Prigent a donné la liste ce ceux qui « jarrisent » hautement : Artaud, Michaux et Verheggen (Ibid., p. 305).

En effet, dans le « Verhêveggen » du TXT nº 10, le poète belge porte le caca au plan du signifiant verbal, quand la mère psalmodie, devant le « je » nouveau-né :

« – Génie qu’a d’la compote dans la vessie !
Génie que sa caramelle a la pépie !
Génie que sa floche coupée la quéquille !
Génie que son trou d’bouche chie ! (TXT, 10, p. 69)

Plus loin, elle l’apostrophe en ces termes déjà évoqués : « tchitchi boudja, boudja tchitchi ! Mon caca, mon pépette à moi ! » (Ibid., p. 71). Le poète souille la pureté lexicale et syntaxique de la langue française, parlée en Anjou, par des apocopes (« qu’ », « d’ »), par des barbarismes (« « boudja »), par des borborygmes (« tchitchi »), par des régionalismes (« floche », « pépie », « quéquille »), par des idiolectismes enfantins (« pépette » pour poupette ? poupon ? ou pet ?) ou avec le parler familier (« chie », « caca »). On relève aussi de nombreux solécismes : accord fautif d’un déterminant masculin avec un substantif féminin (« mon pépette »), pléonasme (« mon … à moi »), mauvais cas du relatif (« que sa » pour « dont », dans « que sa caramelle a la pépie ») ou omission du verbe auxiliaire normalement requis pour un temps composé (« que sa floche coupée la quéquille »).

Comme le revendique plus tard J.-P. Verheggen, dans Artaud Rimbur (1990), le résultat de ces corruptions lexicales et syntaxiques est un « parler grand nègre (le contraire du petit nègre d’imitation parodique ou de nos régressions colonialistes), avec nos propres sons, dans notre propre langue » (20). Le matériau sonore est, en effet, le premier lieu où s’exerce l’activité transgressive de l’avant-gardiste. Tel est l’avertissement lancé par le poète, « à partir de toute cette bavasse et mouille de mouillasse de voyelles de vieil iconoclaste » (Ibid.). Dans ce même livre, Verheggen multiplie les cartes d’identités du poète qui confirment sa mission primordiale de faire merdRer la langue mère : « je suis votr’ bibelot d’insanités sonores ! Votr’ grand corps charcuté ! Je suis l’asticot qui vous bouffe le derche ! Qui vous boustifaille le caquet du jaculat et le caca de merde du zob cacaotès ! » (Ibid., pp. 25-26).

L’analité change donc de nature et de terrain avec les TXT, dans la lignée, non d’un Bataille, ni d’un Rimbaud ou d’un Aragon (qui ne salopent pas la langue et écrivent dans un style impeccable (21)), mais dans la lignée de Jarry ou d’Artaud et Michaux. Artaud est d’ailleurs invoqué par J.-P. Verheggen, dans Artaud Rimbur, au moment où il professe son « hard poétique » sonore et ses violentements de la langue parisienne : « j’ai toujours voulu écrire sur Artaud » (Ibid, p. 21). Que veut dire le poète belge ? Il écrira « au sujet de » et « en se superposant » linguistiquement à » Artaud, bref en développant une langue-Artaud. Verheggen cite alors un exemple de la « décomposition-recomposition » artaldienne, extrait des Cahiers du retour à Paris (XXII, 1946) : « je dis que pour vivre il faut d’abord juter. / Juter au sang de son sperme âcré,/ pinder, pliter, paler, plonter, sous le pressoir de l’/ opprimage, sous la pressure du limage,/ limer en outre un mucus mouché » (Ibid.).

Est-ce à dire que l’entreprise de sape exposée dans L’ÉcRiT, Le CacA, a été uniquement dirigée contre la langue maternelle ? Dans l’entretien du 27 février 2008, J.-P. Verheggen a répondu clairement :

Je me séparais d’un fonctionnement cliché où, normalement, c’est la mère qui censure la langue, qui apprend la langue correcte, polie, qui obture le bas langage. […] Chez moi, c’était inversé. C’est mon père qui tenait le rôle habituel de la mère, pour la langue. Mon père était originaire d’Orléans, patrie, selon le cliché, du pur français. Mon père avait un français parfaitement policé, jamais un mot bas. Ma mère, c’était autre chose. Elle était wallonne. Le wallon est une langue moins policée, comme le « chti ». C’est une langue à sobriquets, à surnoms. […] C’est donc ma mère qui disait les gros mots. Ma mère était liée à l’analité, pour moi, naturellement. Là aussi, elle me prédisposait à parler une langue monstrueuse, anormale. Mon combat contre la langue, n’était donc pas, comme pour les autres, un combat contre la langue-mère châtiée, mais contre la langue-père policée.

J’ai cultivé continûment la monstruosité de langue : déformations, multiplications dialectales, analité voyante… Je crois d’ailleurs que c’est pour cela que certains de mes textes ne plaisaient pas à certains TXT. [ …] Je suis toujours là-dedans : l’analité verbale. Pour preuve, mon dernier livre Sodome et grammaire. (22)

Le poète belge n’est pas seul à faire comparaître la langue-père, la langue de la métropole française, face aux dialectes francophones subversifs. Le breton Prigent subvertit également la langue-père, parlée à Paris, par le patois gallot de sa grand-mère, ainsi qu’il en témoigne, par exemple, dans Grand-mère Quéquette. Sa cible est donc double : « la langue père-mère ».

 

Cacatages linguistiques

Le précédent propos de J.-P. Verheggen, loin de toute intention polémique, rappelle une évidence : il n’y a pas eu d’uniformité TXT. Il n’y a eu uniformité, ni dans les degrés de salopage de la langue héritée des aïeux, ni dans les procédures pour y attenter. Mais, qu’elle vienne du père ou de la mère, de la France ou de la capitale politique parisienne, les TXT ont crotté « la Langue », au sens saussurien du terme, c’est-à-dire toute forme d’expression figée par des codes socio-culturels historicisés. Face à ce danger d’une langue morte-vivante, momifiée avant l’heure dans les clichés des politesses sociales, tous les moyens, au service d’une contre-rhétorique, ont été bons — dont le numéro 10 de TXT a voulu offrir un florilège.

En voici un résumé suggestif : baragouinages dialectaux, accents locaux ou étrangers, bégaiements ou borborygmes d’enfants (J.-P. Verheggen), glossolalies de fous (J. Doudin), anacoluthes d’asthmatiques ou de schizophrène (A. Artaud), zigzgags aléatoires animaux (cut-up de W. Burroughs ou de D. Roche), brouillons pongiens (V. Novarina). Par « brouillons pongiens », nous désignons ces notes manuscrites dont Novarina a accompagné Le Babil des classes dangereuses, publié dans le numéro 8 de TXT. Ponge a, le premier, a offert au public ces pages habituellement dérobées, parce que, par leur défaut même d’écriture, elles disent quelque chose d’éminemment adéquat du réel : son tourbillon héraclitéen, hors de toute expression parfaite. Les brouillons de Novarina énoncent la même leçon, mais leur insertion dans un numéro analitique a surligné leur statut de déchets d’expression, inadéquats à la réalité qu’ils ont tenté de dire. Ils ont ainsi obligé à voir d’abord le fossé existant entre le réel et la trace écrite calamiteuse, sensée l’éclairer conceptuellement. Car, il faut le rappeler, pour tous les TXT, le corps réel ou le « ça » échappent radicalement. C. Prigent le rappelle au sujet de Jarry et, ce faisant, il le rappelle pour tous « ceux qui MerdRent ». Certes, Jarry invente une langue, mais celle-ci raidit encore le corps et le trahit : « investi par Ubu, le corps de Jarry est le corps automatisé d’un langage “inadéquat au corps “» (CQM, p. 334).

Dans Grand Mère Quéquette, ce divorce est clairement posé entre une langue merdRique rénovatrice et la conscience qu’a le poéteron qu’il ne dira rien (ou peu) de la réalité analitique par lequel il tente de penser autrement l’humain :

Transes d’extraits de rien. Trous ratés en rut. Spasmes d’espèces d’espaces. Ça me plairait, si j’y arrivais, d’y dégouliner. Parions les détentes pour le foutu noué qui me tord la trope et rions un peu ! Ah ! être pipi parmi les pipis ! Flux emmi les flux ! même pas ému ! Moulu, plus léger que toute légèreté ! Quasi liquéfié ! Huile en suspension ! Zéro viande en forme de costume de monde ! […] Rien qu’odeur, maraude de fumets, aucun corps, nul pore, pas de bouche, aucune touche. (GMQ, p. 193)

À quoi bon ce « cacatage » linguistique, pour arriver à un tel constat d’échec ? Il sert à parier et à ne pas se taire : « goûte ta chance : l’immense en toi grâce à du distrait dans les advertances. Ou c’est que t’y crois mais effet pareil » (Ibid.). Cette dernière référence à Grand Mère Quéquette permet de mesurer combien les œuvres personnelles des différents TXT s’efforcent de réaliser, ce que dans le numéro 10, ils ne nous ont pas forcément donné l’occasion de voir : leur poétique de l’étron, leur rh-étron-ique.

 

Le caca, un cliché d’avant-gardes ?

Jusqu’où les TXT ont-ils « giflé le goût public », en 1978 ? Les réponses des trois membres interrogés, à l’occasion de ce travail, ne permettent pas d’en prendre une claire mesure. J.-L. Steinmetz parle d’une « bonne réception du numéro 10 » :

À sa sortie, il y a eu un article de Claude Bonnefoy, dans une revue importante. Prigent et moi avons été conviés, peu après, à un grand débat où assistaient environ 400 personnes au Centre Pompidou. TXT y était bien vu. Le public y était acquis, nos propositions étaient bien reçues. Même s’il fallait sans cesse redresser la barre hors de la seule merde, vers une conception plus large (psychanalytique et linguistique, de type « Fonagy ») de l’analité. À ce débat, participait aussi Dominique Laporte, qui faisait paraître chez Bourgois son Histoire de la merde. Il y avait aussi une autre revue d’avant-garde, Sauvage, qui avait consacré un numéro au scatologique. (23)

C. Prigent a un avis plus mitigé :

La réception de TXT, ça a toujours été très peu de choses, très peu d’échos. Le « public amateur de poésie » ne lisait pas cette revue. S’il arrivait qu’on en parlât dans les revues de poésie [ …] c’était essentiellement pour en dénoncer le terrorisme, l’obscurité et la grossièreté — et pas besoin, pour cela, de la lire, cela allait de soi. Du côté des avant-gardes, je crois que ce numéro a marqué, mais je ne saurais dire à quel degré ni pourquoi, ni comment. Simplement ceci : sans doute, en cette fin des années 70, y avait-il quelque chose « dans l’air du temps ». (24)

Le directeur de la revue relativise la portée sismique du numéro, pour deux sortes de raisons opposées : l’une, l’ignorance du grand public qui n’a donc pu être giflé par ce numéro 10 ; l’autre la bienveillance du public éclairé, déjà préparé par d’autres remises en cause esthétiques du même genre. Prigent ne nomme pas précisément ce qui a préparé cet « air du temps scatologique ». Mais il s’agit des ready-made de M. Duchamp qui a porté sur la scène artistique des urinoirs (1917) et autres peaux, ongles et poils dont il a agrémenté les statues de plâtre de ses autoportraits (1954). Il s’agit des « boîtes de merde » de Manzoni (1954) évoquées dans Ceux qui merdRent, en 1991. Il s’agit des installations à base de tissus souillés (avec du sperme, de l’urine ou du foutre) présentées, à partir de 1971, par A. Gette. On pourrait allonger la liste, avec J. Lizéne, ami de J.-P. Verheggen et auteur d’autoportraits à la merde. Cette liste, justement, fait naître cette question : le caca serait-il devenu un discours obligé de l’avant-garde ?

Il n’est pas évident que le public choisi de Beaubourg ait parfaitement compris le message délivré par L’ÉcRiT, Le CacA, comme en atteste la remarque de Steinmetz : « il fallait sans cesse redresser la barre hors la seule merde ». La leçon spécifique de l’avant-garde TXT — transporter la merdification jusqu’au plan linguistique, bien au-delà du seul plan thématique — n’a peut-être pas été perçue. Et jusqu’à quel point la nouveauté de cette leçon a-t-elle paru évidente, au regard des prédécesseurs poètes (Artaud, Michaux) ou plasticiens (Duchamp, Manzoni) ? Est-ce ce risque de ne pas assez « gifler le goût public » qui a, plus ou moins consciemment, poussé les rédacteurs du numéro 10 à ne faire aucune allusion aux recherches menées sur le caca par leurs collègues plasticiens ? Interrogés sur ce point, les intéressés ont affirmé leur indifférence aux recherches des peintres, pour la raison qu’elles appartenaient à un autre ordre symbolique. C. Prigent a ainsi répondu : « non, on ne pensait pas du tout à Duchamp ».J.-L. Steinmetz a ajouté : « on était très loin du champ de Duchamp et consorts, des ready-mades ». Et J.-P. Verheggen a complété : « Duchamp ? Non, je n’y pensais pas, en écrivant “Verhêveggen”. Mais on en parlait entre nous » (25). Ce silence étonne chez des écrivains qui n’ont cessé d’affirmer que « la peinture faire écrire ». Qu’en pensait la « main perdue » du peintre Viallat ?

————————-


(1)
Lamarche-Vadel G., « Introduction », La gifle au goût public… et après ?, Paris, éd. La Différence, 2007, p. 7.

(2) Heinich N., « Transgressions, réactions, intégrations », Le triple jeu de l’art contemporain, Paris, Minuit, 1998, p. 48.

(3) J.-L. Steinmetz se consacre ensuite à la revue qu’il a fondée Térature.

(4) P. Boutibonnes, J. Demarcq, A. Frontier et P. Le Pillouër, autres contributeurs réguliers, ont rejoint la revue dans les années 80, ce qui explique leur absence du numéro 10.

(5) Prigent C., Entretien mail avec B. Gorrillot, 20 février 2008, inédit.

(6) Clair J., De Immundo, Paris, Galilée, 2004, p. 59.

(7) Prigent C. et Castanet H., « Du temps des avant-gardes », Ne me faites pas dire ce que je n’écris pas, Saussines, Cadex, 2001, p. 115.

(8) Prigent C., « Trois qui merdrent », Ceux qui merdRent, Paris, POL, 1991, p. 307. (Ensuite abrégé CQM).

(9) Prigent C., Grand-mère Quéquette, Paris, POL, 2003, p. 193.

(10) Prigent C., Entretien mail avec B. Gorrillot, 20 février 2008.

(11) Ibid.

(12) Ibid.

(13) Je cite cursivement les pages 73-79 de l’article de Prigent.

(14) Verheggen J.-P., transcription d’un entretien téléphonique avec B. Gorrillot, 27 février 2008, inédit.

(15) Verheggen J.-P., transcription du 27 février 2008.

(16) Prigent C., Power / Powder, Paris, éd. Bourgois, 1977, p. 30.

(17) Cf. Verheggen J.-P., transcription du 27 février 2008.

(18) Steinmetz J.-L., transcription de l’entretien téléphonique avec B. Gorrillot, 22 février 2008, inédit.

(19) Steinmetz J.-L., transcription, 22 février 2008.

(20) Verheggen J.-P., « Artaud Rimbur », Ridiculum Vitae (1990), Paris, Gallimard, Folio, 2001, p. 25. Pour la description des cacatages de la langue par le poète belge, voir Eliane DalMolin « Histoire de langue(s) », revue Écritures contemporaines, n°7, 2003, pp. 295-308.

(21) Cf. Steinmetz J.-L., transcription du 22 février 2008.

(22) Verheggen J.-P., transcription du 27 février 2008.

(23) Steinmetz J.-L., transcription, 22 février 2008.

(24) Prigent C., transcription, 20 février 2008.

(25) Citations empruntées aux entretiens des 20, 22 & 27 février 2008 déjà évoqués. Que les trois écrivains qui ont accepté de répondre à mes questions, C. Prigent, J.-L. Steinmetz et J.-P. Verheggen, soient ici vivement remerciés de leur aimable collaboration.

 

Par Bénédicte Gorrillot, , publié le 08/05/2010 | Comments (0)
Dans: Psychés | Format:

Bernard-Henri Lévy, identités

 

Bernard-Henri Lévy
De la guerre en philosophie
Grasset & Fasquelle, 2010


 

 

Bernard-Henri Lévy
Pièces d’identité
Grasset & Fasquelle, 2010

 

 

Pour qui voyage et a l’occasion de lire la presse étrangère, la lecture des journaux français reste un sujet de perplexité, voire de consternation.

Deux livres de Bernard-Henri Lévy paraissent, l’un sur la philosophie (amplification d’une conférence donnée à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm), où il est question, entre autres, de Sartre, Althusser, Lacan, Levinas, Bataille, Derrida, Descartes, Platon, Leibniz, Heidegger, Nietzsche…, où est discuté le lien de la philosophie à la théologie, à la littérature, à la vérité, son extension au domaine du journalisme, de la guerre, de la mémoire, aux aléas de l’Histoire, à la nature des engagements du philosophe. De quoi donner à penser, ainsi que le montre Philippe Forest dans la recension qu’il fait ici de De la guerre en philosophie. Le titre, à lui seul, donnait à espérer qu’on allait assister à un débat autour du contenu du livre, voire à de francs affrontements ou carrément à une guerre, pas une guerre de sang en l’occurrence, mais d’encre, d’idées, de concepts (l’ouvrage s’y prête, et son auteur, en bagarreur qu’il est, n’en attendait pas moins).

Le second livre, Pièces d’identité fait plus de 1300 pages. Figurez-vous que j’ai fait une chose très bête avec ce recueil d’interventions et de textes datant des cinq dernières années : je l’ai lu. Et, bien qu’ayant une certaine familiarité avec la pensée de Lévy, pour avoir été le lecteur de ses précédents livres, les avoir à plusieurs reprises chroniqués dans Art press, je me suis beaucoup instruit, et notamment, moi le rationaliste, le mécréant de culture catholique, j’ai appris bien des choses sur ce que Lévy appelle « le génie du judaïsme ». Les pages sur Levinas, Rosenzweig, Benny Lévy, sur les rapports de l’ancien mao avec Sartre, sur la guerre métaphysique entre Athènes et Jérusalem, sur Joseph de Maistre, Joyce, Artaud, Claudel, Céline, Jean-Paul II et Pie XII (je signale en passant que le Juif Bernard-Henri Lévy a fait preuve dans son jugement sur ces deux papes d’un courage que beaucoup de catholiques pourraient lui envier), sur la question de l’Universel, chez les Grecs, chez les penseurs des Lumières, dans le Talmud, les réflexions sur la notion de Mal absolu…, voilà le matériau sur quoi les responsables des rubriques littéraires et philosophiques auraient pu aiguiser leurs dents critiques, proposer leurs points de vue et éventuellement répondre par leurs propres analyses. Au lieu de quoi, nous avons assisté aux habituelles haineuses, archi-ressassées attaques dirigées contre l’homme (rappelons-nous la violence des attaques visant sa personne lors de la parution de l’Idéologie française), et à la montée en épingle de la botulienne bévue, dont s’est amusé Lévy avec l’humour qui convenait, faite tout simplement pour tenter de discréditer, voire de salir l’homme et de plus faire obstacle la lecture de ses livres.

Je pourrais d’ailleurs faire la même remarque sur la réception « critique » d’un grand livre paru il y a quelques mois, de Philippe Sollers, qui attend toujours que soit dit dans la presse française tout simplement de quoi parle son Discours parfait (on peut toujours relire le numéro d’Art press qui en a rendu compte). Il me semble que la chiennerie habituelle qui se déchaîne contre Bernard-Henri Lévy n’a jamais atteint, comme ces dernières semaines, une telle rage. Je ne suis d’ailleurs pas sûr que ma métaphore animale soit la plus juste, vu que les blogs qu’hébergent les journaux français tiennent , hélas, plus souvent de l’égout que de la tribune de discussions. Il est significatif que Libération ait dû fermer certains de ses sites, tant le déversoir à ordures antisémites était près de déborder. Voilà en tout cas qui devrait nous alerter sur les inquiétantes dérives d’une certaine extrême gauche (car c’est là que gagne le purulent mal) et faire réfléchir les partis de la gauche officielle et quelques intellectuels dans leur fonction d’« idiots utiles » qui sont prêts à pactiser sans le moindre scrupule avec ce que, faute de mieux, on peut appeler la canaille populiste.

Dans un des derniers textes de Pièces d’identité, Bernard-Henri Lévy met en garde contre l’utilisation de certains mots et contre l’imaginaire qu’ils véhiculent,: antiaméricanisme, antisarkozisme, antisionisme, antiracisme… « Car c’est bizarre l’antisémitisme. (…) C’est un virus qui mue. Et qui mue pour trouver, à chaque époque, les voies qui lui permettront de contaminer le plus grand nombre ». Une des manières de combattre ce virus ? Lire Lévy, je veux dire le suivre sur ses divers « théâtres d’opérations ».

Par Jacques Henric, , publié le 01/05/2010 | Comments (1)
Dans: Philosophies | Format:

Au fil de la mémoire, Bouts de bois hurlants et Ligne bleue héritage… Sculptures et installations de Jack BENG-THI

Paru dans Les Cahiers des Anneaux de la Mémoire n°12, « Création plastique, traites et esclavages », juin 2009. 
     

         L’esclavage et particulièrement la traite, bien qu’étant des éléments déterminants et spécifiants de l’imaginaire réunionnais, sont longtemps restés des sujets tabous à La Réunion. Si la littérature orale (1) (notamment les paroles des chansons et le maloya en particulier) leur accorde une place notable, en revanche, la littérature écrite fait sur le sujet une impasse assez saisissante, même si l’esclavage est toujours présent en filigrane dans le texte colonial, comme chez les Leblond ou chez Louis Héry (2) ainsi que dans la poésie contemporaine (3). La traite, l’arrachement et la déportation des esclaves malgaches et mozambicains et plus largement africains, « n’ont pas fait l’objet de représentations narrativisées particulières » (4), et sont un des tabous avec lesquels composent les littératures de l’océan Indien, contrairement à ce que l’on peut voir dans la littérature antillaise française et noire-américaine.   

         En revanche, la figure du marron a une forte présence, sinon dans la pensée collective, du moins dans la littérature romanesque réunionnaise et mauricienne (5) ainsi que dans les paroles de chansons. C’est autour du marronnage que s’est construite une représentation de ce que Aimé CÉSAIRE appelle l’homme debout, et que s’est structurée la représentation de l’espace à La Réunion.   

         En ce qui concerne les arts plastiques, la prolifération, dans les années 90, des expositions et manifestations touchant de près ou de loin à l’esclavage est telle, qu’elle rend d’autant plus éloquent le silence généralisé qui régnait jusqu’alors sur cet épisode douloureux de l’histoire. « Mémwar : couler Kréol », « Les arts déchaînés » (6), « L’Abolitoire » (7), « Fêt Kaf Têt Kaf Ombline Maloya » (8), « Kaf an tol » (9), « Chambre Noire, chants obscurs » (10), « Aboli, pas aboli l’esclavage », « Bwadébène » (11), « Regards sur l’esclavage » (12), les commandes publiques réalisées à l’occasion du 150e anniversaire de l’abolition de l’esclavage en 1998… Autant de manifestations qui étaient inconcevables dix années plus tôt et qui ont pu voir le jour à la faveur d’une ouverture des politiques aux problématiques identitaires.   

          Parmi ces expositions, figure celle de Jack BENG-THI à l’Office Départemental de la Culture, en 1992, qui présente une quinzaine d’installations autour de la thématique du corps et de la mémoire, et qui constitue une étape fondamentale dans le parcours de l’artiste.   

         Jack BENG-THI a longtemps axé son travail sur l’exploration et la restauration de la mémoire douloureuse et occultée de la société réunionnaise et plus largement des sociétés ayant connu l’esclavage et le colonialisme. Ayant entrepris, comme le fait le marqueur de paroles, de “nommer et construire dans l’estime la mémoire qui nous manque” (13), il pose l’acte artistique comme un acte politique de reconquête et de reconfiguration des signes et des symboles. Il articule sa démarche autour de la figure centrale du corps dans sa matérialité, sa déchéance et sa transcendance, et dans son rapport au(x) territoire(s), à l’histoire, au sacré…   

         Cette analyse s’appuie principalement sur un corpus d’une douzaine d’œuvres créées entre 1991 et 1999, ainsi que sur des textes écrits par l’artiste. Des articles de presse, des documents audiovisuels (notamment un portrait de l’artiste dans l’atelier, pendant la fabrication des sculptures, filmé par Thierry HOARAU et Florans FELIX en 2004) ainsi que des entretiens effectués entre 2001 et 2007 ont également constitué une source précieuse d’informations.   

          Elle tente de montrer en quoi ce travail prend valeur de fondation, aussi bien dans le parcours individuel de l’artiste et du citoyen engagé, que dans la dimension collective d’un imaginaire réunionnais où il apporte une réponse plastique à la question de l’absence de mythe fondateur.   

 

          Et nous sommes debout maintenant, mon pays et moi… (14)   

Jack Beng-Thi, Ligne Bleue-Héritage, dimensions variables. Acier peint, fibres végétales, tissu peint, terre cuite, cheveux, sel, terre, bois. 1996. Coll. FRAC Réunion. Photo : A. Lauret

         Au fil de la mémoire, Jingaga, Messages, Kalba-Pangu, Les Bouts de bois hurlants, Nostalgique sweet vacoa, Arrachement Carg. C12, Territoire III – Kabar Maloya, Territoire intérieur, Territoire Maïdo/Incision/arrachement, derrière le paysage, Ligne Bleue-Héritage [ci-contre], Territoire d’initiation/la pyramide aux esprits, La constellation des manquants, Territoire d’abolition, Territoire stellaire…  

          Les œuvres de BENG-THI, aux titres évocateurs, posent depuis près de vingt-cinq ans maintenant la question du corps et de se(s) territoire(s), et c’est par le biais de la mémoire (une mémoire à explorer, éclairer et reconstruire) qu’il va créer le lien primordial et générique qui fait d’un ensemble de corps, un peuple debout.  

          La problématique du corps est fondamentale. Après les avoir, selon ses propres termes “sortis des archives”, où ils gisaient, noyés dans les chiffres des comptes des navires et des bribes de l’histoire coloniale, il se trouve confronté à la question de leur représentation. “Représenter, c’est rendre présent l’absent. Ce n’est donc pas seulement évoquer, mais remplacer” (15). Comment donner chair à la mémoire, “quelle forme et quel positionnement donner à ces corps-là” (16), comment passer de la négation des êtres à leur sublimation, leur transcendance ? Quels choix plastiques opérer ?  

          La question de la représentation du corps est très sensible pour Jack BENG-THI. Il a quitté, au début des années 70, une île que la révolution de mai 68 n’avait pas abordée (la censure étant très active à cette époque) et, très doué pour le dessin, il partait en France pour approfondir ses connaissances des œuvres des grands maîtres de l’histoire de l’art et développer sa technique et son savoir-faire. Débarqué en école d’art à l’époque où les statues de plâtre avaient valsé par les fenêtres au profit d’un vocabulaire plastique et d’une pédagogie en rupture avec l’héritage classique et moderne, BENG-THI se formait néanmoins aux techniques d’estampage traditionnelle (quitte à être considéré comme un traître par ses camarades) tout en participant aux débats esthétiques de l’art contemporain naissant. “Je faisais le va-et-vient entre les deux tendances. Je me nourrissais des deux”.  

          Dans la grande majorité des pièces créées au début des années 90, le corps est présent physiquement, à travers des représentations semi-réalistes en terre cuite. Issues du même moule pour chaque série, elles ont la même dimension, variable selon les installations, et pouvant aller jusqu’à 1,60 m de hauteur. Elles apparaissent comme des bustes que l’artiste aurait démesurément prolongés par un corps monolithique, sans jambes et sans bras, sortes de momies ou de chrysalides affublées d’une tête. Ainsi, les corps sont réduits à leur plus simple expression. Cette absence d’anatomie et de proportions au sens occidental du terme rapproche les sculptures de BENG-THI d’une grande partie de la sculpture traditionnelle d’Afrique Noire et de l’Égypte, dont la fonction était d’être le support du “double” immortel de l’ancêtre après sa mort terrestre. En effet, dans ce que Cheikh Anta DIOP (17) nomme “le canon nègre”, peu importait le réalisme de la représentation, que les bras ou le buste soient trop longs ou trop courts, puisque ce n’était qu’un symbole de l’ancêtre de retour parmi les vivants.  

          De manière générale, la partie supérieure (les épaules, le cou, la tête) est modelée avec réalisme. On retrouve dans les visages de terre cuite, un héritage certain de la sculpture grecque archaïque du IVe (18), mais le réalisme, la sérénité et l’équilibre de certaines têtes font surtout penser aux bronzes de l’école d’Ifé (Bénin). Au départ moulées à l’identique, elles deviennent ensuite le support de traitements différents, avant et après leur passage au four : bouche ouverte ou fermée, scarifications, entailles, présence d’éléments de parure (tissus, végétaux, couleurs…). Le modelage va permettre à l’artiste de donner à chaque personnage une identité particulière et, de cette manière, “d’aller à l’encontre du sens d’origine”, c’est-à-dire d’inverser le sens de l’histoire et de réhumaniser les corps réduits à un statut de simple outil, de meuble.  

Jack Beng-Thi, Les Bouts de bois hurlants, 10 éléments de 1,20 m. Terre cuite, bois, métal, fibres végétales, sable. 1991. Coll. du FRAC Réunion. Photo : P. de Bollivier

          Le reste du corps se fond dans un tronc dont la forme varie selon les installations. Dans les Bouts de bois hurlants [ci-contre], la partie inférieure des personnages fait allusion à des éléments d’architecture composés de pierres apparentes. D’autres corps sont entourés de saisies de vacoa (19) attachées de manière rudimentaire avec des cordes (dans Jingada, Message, Kalba Pangu) ou soigneusement cousues comme une cotte (dans Loess résistance, Au fil de la mémoire). D’autres sont uniquement constitués d’une pièce de bois de charpente terminée par une tête en terre cuite (Arrachement carg. C12), pendant que d’autres se terminent par un pied de tambour, qui leur fait une manière de socle (Jingada).  

          Relever la tête, se tenir debout… (20) S’il est parfois allongé (comme dans Mira Slum, Arrachement Carg. C12), le corps est toujours dressé à la verticale, dans une posture dynamique. L’absence de membres confère aux personnages un aspect hiératique, contrebalancé d’une part, par l’utilisation des éléments végétaux et, d’autre part, par l’effet de nombre. Les arcs de rotang, les tressages de vacoa, les cordes qui transpercent les corps ou viennent les ceindre, ainsi que les nombreux fils tendus, expriment une dynamique et un rythme puissants en même temps qu’ils créent une forte sensation d’entrave et de carcan. Les corps sont ligotés, amarrés, fagotés, et, dans le même temps parviennent à tenir debout et à dégager une forte synergie. De ces impressions contradictoires de paralysie et de mouvement naît l’idée d’un combat, d’une lutte. Comme si ces têtes, qui sont comme douées de langage, émergent de leur gangue et de leurs fers. Le fil, très utilisé par BENG-THI, contribue à cette ambivalence : la corde, le raphia naturel et coloré, le fil de fer, le fil de nylon des pêcheurs, la fibre optique… avec leurs qualités plastiques propres de transparence ou d’opacité, leurs différentes épaisseurs et leurs textures particulières jouent parfois des rôles contradictoires. Le fil attache ou libère, il relie, suspend, il ornemente et vient rythmer graphiquement les surfaces. Tendu en grand nombre sur une hauteur de 6m, il donne un formidable mouvement d’ascension aux 150 figurines en terre de « Territoire stellaire ».  

          Par ailleurs, le corps ne se présente jamais seul mais dans des installations pouvant comporter de deux à trente personnages. L’artiste passe de la statuaire à l’installation et l’ensemble des corps positionnés dans l’espace va donner le mouvement. La dimension collective est très présente dans la démarche de BENG-THI. Parti sur une recherche de ses origines et de celles de sa famille, c’est finalement l’histoire de son peuple qu’il se met à dire et à construire. “Je parle de mon corps, dit-il. Du corps des autres aussi. C’est nous. C’est notre histoire. Je me situe à l’intérieur de cette histoire”. Ce qui l’intéresse donc, au-delà des ascendances vietnamienne et bengale de sa famille, c’est cet “arrachement des corps du continent vers l’île”, cette projection dans l’espace qui va être à l’origine, dans un contexte historique et politique particulier, de la naissance d’un peuple. Cette idée de genèse d’un peuple nouveau est celle qui lui permet de transcender le corps, ce “corps fractionné dans sa finitude, son désastre et sa vulnérabilité.” (21)  

         Progressivement, les corps en terre cuite seront de moins en moins présents dans les installations de BENG-THI pour disparaître complètement de certains travaux, notamment au milieu des années 90 (22). Le focus se fait à ce moment-là sur la notion de territoire, dans des œuvres à fort contenu symbolique, mais départies de tout élément figuratif. Le végétal, déjà présent dans les travaux précédents, devient le matériau principal.  

          La question du territoire est fondamentale, dès le départ. Il s’agit d’explorer les espaces enfouis de la mémoire : descendre dans l’enfer de la cale, parcourir l’étendue des mers où traîne encore pour l’œil clairvoyant la “fumée des hauts faits où charbonne l’histoire” (23), plonger au fond de l’océan à la recherche des os rongés par le sel, regarder “derrière le paysage” de l’île, où se cachent encore les ombres des peuples au travail sous le joug du maître et dire la mélancolie liée à l’impossible retour vers les ailleurs fantasmés que sont les territoires d’origine… De manière explicite, de nombreuses œuvres font référence à cette problématique du lieu, y compris dans leurs intitulés mêmes.  

          Territoire Maïdo/Incision/Arrachement est une œuvre in situ (dont il ne reste aujourd’hui que des représentations photographiques), réalisée à l’occasion de l’exposition Lieux de mémoire (24), dans les hauts de l’ouest à La Réunion. Placée dans une région géographique à fort contenu symbolique et historique puisque longtemps propriété de Madame DESBASSINS, qui fût, au XVIIIe siècle, une propriétaire d’esclaves connue dans la tradition orale pour sa cruauté, elle prend un sens particulièrement incisif. L’œuvre, située dans un espace dégagé, dominant la mer, montre une grande plaque de gazon découpée comme au scalpel, et soulevée du sol pour révéler une terre rouge sang. “J’ai fait, dit l’artiste, le rapport entre le paysage et ce qui s’est passé au niveau historique, (…) une translation entre le problème de l’appartenance des ethnies venues d’ailleurs et la peau, la chair à vif… Ce découpage, cette incision, c’est une action chirurgicale” (25). Il s’agit de soulever la peau du territoire, pour se confronter à l’histoire dramatique du peuple qui l’habite.  

         Ligne bleue-héritage, exposée à la Biennale de Cuba en 1997, installation de très grande dimension également, parle cette fois-ci de la mémoire de la mer et du nécessaire retour vers “ce grand livre d’eau parsemé de roses microscopiques et de diatomées (qui) devra nous confier ses secrets” (26). Elle est composée d’une immense roue en acier bleu encerclant des fagots de paille au pied de laquelle s’étale un amas de sel. Une bande de tissu bleu longue d’une cinquantaine de mètres, relie la roue à une petite structure en terre cuite en forme de lingam, déposée sur un socle de bois rempli de terre. Cette installation raconte le lien ambivalent que les Réunionnais entretiennent avec l’océan. Il y a d’une part la charge positive de la mer, où l’on se baigne sept fois pour se purifier. L’eau de mer peut être utilisée pour faire des cérémonies : “ma grand-mère, raconte Jack BENG-THI, allait remplir son arrosoir et arrosait autour de la maison quand elle avait fait un mauvais rêve. Il fallait absolument qu’elle protège le lieu” (27). Il y a en même temps un rapport très fort de répulsion et d’interdiction. De son enfance au Port, il garde le souvenir des interdictions parentales d’aller tutoyer la mer : trop d’accidents avaient eu lieu. Et sa grand-mère, qui vivait non loin de la plage dans le village de pêcheurs de Saint-Leu, transmettait également cette peur ancestrale sur laquelle aucun mot n’était posé : “on n’y allait jamais seul, mais on n’arrivait pas à comprendre pourquoi (…) C’est-à-dire la mer va te happer et on ne va plus te revoir. On a vécu dans cette séparation avec l’océan”. L’océan est un mur infranchissable, une barrière liquide entre l’île et les continents. “Il raconte l’histoire du retour impossible vers le continent, qu’on ne peut faire qu’au niveau mental et c’est pour ça qu’on doit le faire” dit l’artiste (28). C’est le linceul des corps jetés par-dessus bord et de ceux qui ont essayé de repartir de l’île. Comme l’écrit Michel BENIAMINO, la mer est une page où s’inscrivent les malheurs de l’histoire, elle conserve les traces de l’offense et du crime impuni de la traite. Le sel prolonge dans un temps infini les “meurtrissures de chair cautérisées à la saumure” (29). L’artiste comme le poète doivent, pour ramener toute l’histoire à la surface, à la lumière, à la conscience, sortir les corps des “oubliettes de cobalt” (30). “Il y a, dit BENG-THI, des corps dilués dans l’eau. Il faut y retourner pour se reconnecter”.  

         Au fil de la mémoire… remonter jusqu’aux origines. Le lien avec les continents de départ se perd dans l’oubli. BENG-THI le matérialise par une multitude de fils transparents tendus à la verticale et qui se perdent très loin au dessus des 30 personnages de terre cuite, réunis en procession. Un lien brisé net avec l’arrachement de la traite, inaugurant un exil sans espoir de retour : Jingada (31), installation constituée de six personnages debout sur un socle fait de bois et d’un miroir, parle de cet impossible retour vers les origines. « Il y a une distance entre mon corps et le placenta, l’origine » (32), qui engendre sentiment d’exil permanent et mélancolie.  

         Territoire Intérieur, installation créée à l’occasion de la Biennale de Cuba en 1994, est constituée d’une immense botte de paille de 1,90 m de long pour 1 m de diamètre suspendue à un mètre du sol, dans un léger mouvement de balancier. Les fagots sont rassemblés et noués par des cordes de vacoa tressé. Sur la tranche, une surface brûlée est délimitée par quatre cubes rouges reliés entre eux par des lames métalliques. « Si je voulais donner une carte d’identité de ce que nous sommes, je ferais ça : c’est quelque chose de plein, suspendu dans l’espace. Je déracine la fibre, je la mets hors du sol. C’est notre histoire » (33). Les traces de brûlure, l’utilisation du métal et des cubes rouge vif dans un quadrillage rigide contrastent avec les formes rondes brutes et longilignes des matières végétales et sont une allusion évidente aux violences de l’histoire coloniale.  

         La musique, comme les autres expressions culturelles (sacrées ou profanes) sont des champs de reconquête puisque longtemps interdits. L’allusion à la musique est très fréquente dans les installations de BENG-THI : qu’il s’agisse de l’arc, qui est une référence explicite au bobre (arc musical), des fils de nylon tendus comme sur un instrument à cordes, des fines lames de métal des sanzas, ou des formes de tambours… Dans les installations comportant des personnages (comme Les Bouts de bois hurlants), la musique est littéralement liée au corps, qui devient ainsi caisse de résonance. Territoire III. Kabar maloya, que l’artiste nomme aussi « Territoire de résonance » est formée de deux structures végétales de grandes dimensions, en forme de cubes, au centre desquels l’artiste a disposé deux tambours malbars : de forme ronde, tendus de peau de zébu, les tambours sont utilisés lors des cérémonies religieuses tamoules. Dans Territoire stellaire, en 1999, le son est directement présent par le biais d’une composition musicale de Jean-Luc TRULÈS.  

         La démarche de J. BENG-THI s‘inscrit dans un processus de « reconquête » des territoires spoliés par l’histoire. “Nous avons, dit-il, été longtemps confinés dans des espaces trop petits, la cale du bateau, l’habitation, et les interdictions de toutes sortes”… et si les toutes premières œuvres qu’il expose (34)  sont des petits formats, en bas-relief, très vite, tout au long des années qui suivront, le corps va se dresser et se positionner dans l’espace, par l’utilisation de la ronde-bosse, d’une part, et par sa disposition dans des installations. Le travail prend de l’amplitude. Le rapport à l’espace et au territoire sera également au cœur de sa démarche lorsqu’après avoir investi progressivement le paysage de l’île (35), l’artiste va partir à la rencontre d’autres pays : ses nombreuses résidences à l’extérieur (en Afrique, dans les Caraïbes, en Europe) lui permettent de sortir de plus en plus fréquemment de l’atelier, pour le quitter définitivement à la fin des années 90. L’artiste propose une ouverture sur un espace transcendant, matérialisé par certaines œuvres qui convoquent l’infini stellaire, métaphore de la dimension spirituelle, par ailleurs très présente dans son travail : Territoire stellaire. 150 gardiens au pays des étoiles, La constellation des manquants, La pyramide aux esprits… L’espace symbolique de la liberté, celui de la conscience, sont également les fondements pour une nouvelle relation à l’île. Ouvrir l’espace de « soi-même » pour permettre la reconstruction du lien générique et fonder la société.  

          
         Archives en chair vive (36)  

          Si, comme l’écrit CHAMOISEAU, la « vérité » de l’esclavage est à jamais perdue, faute de témoignages, si nul ne peut dire l’horreur de la traite, il semble pourtant que la plongée dans l’enfer de la cale soit une condition nécessaire pour sortir de la nuit coloniale. L’artiste va, comme le marqueur de paroles, se faire révélateur, créateur et témoin direct d’une mémoire à laquelle il donne chair.  

          L’artiste a 28 ans lorsqu’il rentre à La Réunion en 1979, après 10 ans d’absence. Formé à l’école des Beaux-Arts de Toulouse et à l’Université de Paris VIII, il a multiplié les voyages en Europe du Sud et en Amérique latine. La coupure d’avec l’île et la rencontre avec d’autres civilisations ont créé la conscience du vide et il est, dès cette époque, confronté à la problématique de l’absence, du néant, du manque de mémoire de sa société. 400 ans d’histoire c’est déjà si peu, et lorsque cette histoire s’effiloche dans l’oubli collectif, sur quel socle bâtir les représentations de soi et de son peuple ? Pas de traces, pas d’images de la traite négrière, si peu d’écrits sur l’esclavage, et tant de silences ! Une résidence à la cité internationale des Arts à Paris, en tant que représentant de l’école des Beaux-Arts de Toulouse, lui a permis, en 1977, de plonger dans les archives de l’hôtel Soubise, dans le cadre d’une licence puis d’une maîtrise à Paris VIII. Il lit tout le Code Noir. “Et c’est là que m’est apparue la problématique du corps confie-il. Ce que le corps a subi. La problématique physique autour de la déchéance de l’être. C’est vraiment le problème fondamental pour moi” (37). C’est une véritable quête orphique que BENG-THI a entamé : aller chercher les noyés de l’histoire, explorer, au risque d’être changé en statue de sel, l’enfer de la cale pour en ramener les fantômes et les réincarner. « J’ai découvert, lors de mes recherches, un corps allongé, en situation de crise et de drame… Je me situe à l’intérieur de cette histoire » (38), dit-il.  

         Après sa plongée dans les archives, il entame un face à face avec la matière. « Je commence à travailler le corps et à le positionner (…). Puisqu’il n’y a pas d’écrits, pas de livres qui racontent cette histoire, (…) je prends ma création comme un médium important qui va raconter »… L’artiste élève son expérience directe, sa présence au rang de témoignage, donnant à l’imaginaire sa fonction primordiale, de construire dans le présent le socle que l’histoire n’a pas laissé et sur lequel peut s’élever l’homme nouveau.  

         Et c’est dans l’atelier que BENG-THI va rejouer le drame et le transcender. Dans une grande cuvette, un magma d’argile que l’artiste arrose dans des mouvements de pluie. Il plonge ses mains dans la terre, et en retire des lambeaux de chair vive. La terre, matériau primordial, relève d’un choix fondamental pour l’artiste, et lui permet d’avoir un contact physique avec le corps : « en touchant cette terre, dit-il, de manière tout à fait métaphorique, je touche la peau et le corps, au niveau physique. C’est quelque chose de tactile » (39). Ses mains pétrissent, rassemblent, réparent, construisent… elles battent la terre, la martèlent, l’étalent au rouleau et en font de longues plaques qui viennent comme de la peau habiller l’intérieur d’une matrice en plâtre. Un corps se constitue sous nos yeux, encore allongé, en sommeil. Après une première étape de séchage, le sculpteur sort le corps de son sarcophage de plâtre, et, immédiatement le plante droit, à la verticale : un personnage se tient désormais debout. Un autre vient le rejoindre bientôt, puis un troisième… Puis l’artiste les prend un à un, et donne une identité particulière à ces formes identiques. Ses mains scarifient la matière encore fraîche, enfoncent, percent, coupent, réparent, suturent, façonnent les corps. Elles referment les béances accidentelles, cicatrisent les plaies, ressoudent les chairs greffent de la peau, soignent les blessures. Accidents d’ateliers, accidents de l’histoire, l’artiste abolit le temps et réunit sous ses doigts “les copeaux d’épiderme éparpillés par le vent” (40).  

          Ce passage dans l’espace confiné et secret de l’atelier constitue une étape fondamentale dans le parcours de Jack BENG-THI. C’est à ce moment précis que l’artiste répare l’histoire et qu’il incarne dans la matière les fantômes de la tragédie océanienne, pour qu’enfin puisse se faire le travail du deuil. Il use volontiers d’un vocabulaire médical pour décrire ses gestes, et précise que l’utilisation du plâtre et des prothèses de fer pour que les corps tiennent debout n’est pas anodine. Mais il n’est pas seulement médecin, il se fait également sorcier, lorsque, par une gestuelle très proche de certains rites d’exorcisme, il jette des préparations de terre colorée sur les corps (41). Les incantations ne sont pas très loin, et semblent sortir de la bouche même des personnages émergeant d’un long sommeil. L’artiste parle d’acte fondateur, manifeste et transcendant, annonciateur d’une renaissance mentale, de renversement des images pour assurer la reconstruction nouvelle, pour que jaillisse la métamorphose attendue (42).  

          Une transmutation s’opère sous les mains de l’artiste et l’atelier se fait l’antithèse de la cale du navire négrier : dans cet athanor (43) d’alchimiste, naît une nouvelle race d’hommes debout, en marche.  

         
         Lo pèp zarboutan (44)
  

          Contrairement aux Antilles, où l’Amérindien fait figure d’ancêtre réel et mythique, La Réunion comme Maurice étaient désertes à l’arrivée des colons. Ce fait conditionne l’imaginaire de ces îles, où la dialectique du lieu et du lien est récurrente. Pour reprendre le questionnement de Jean-Claude Carpanin MARIMOUTOU, “comment transformer l’espace en lieu fondateur et le lien en lien social” (45) à partir du néant originel ? Non seulement l’espace est désert, mais en plus de cela, “le lien qui se construit d’entrée de jeu est un lien d’asservissement, de double négation de l’humain —l’humain nié en l’objet/marchandise qu’est l’esclave, l’humain nié en l’esclavagiste”. Les hommes sont contraints d’oublier leurs terres d’origine, sauf celle du maître. “Le trou noir de l’esclavage (…) implique que rien n’existe avant l’arrivée et qu’à ce qui existe tout est refusé de l’humain, y compris les langues et les rites qui structurent le lieu”. Comment, dans l’oubli des origines et sur cet oubli des origines fonder une société ?  

          En littérature, comme l’écrit Marie-Josée MATITI-PICARD, la réponse apportée est multiple. Si certains cherchent à relier l’île à un ailleurs mythique et prestigieux, et développent l’idée d’une préhistoire, il y a ceux “qui cherchent simplement à lui redonner toute son histoire et à la faire exister indépendamment de la France”, en faisant coïncider un espace et une culture, et en (re)définissant un territoire.  

          La démarche de BENG-THI dans les arts plastiques peut être rattachée à cette deuxième mouvance. L’artiste ancre son travail, sa démarche, son identité individuelle et celle de sa société dans l’histoire et le territoire de La Réunion et plus largement de l’Océan indien. C’est ainsi qu’il apporte une réponse esthétique et politique à la question d’absence de mythe fondateur. “Ma création, dit-il, est un acte politique. Tout morceau de terre touché est touché dans un sens de réflexion politique. La terre, la paille, la couleur, tous les matériaux ont une signification importante. C’est comme l’encre qui écrit l’histoire, qui écrit le dialogue, qui dénonce également.” Il utilise des terres de multiples origines (France, Madagascar, Réunion) mais surtout des fibres végétales qui, dans les années 80-90 avaient encore la fonction exclusive de matière première pour l’artisanat. “Bien sûr, dit-il, que sortant des Beaux-arts, j’aurais pu utiliser le bronze. Mais (…) c’est ce matériau-là qui m’intéressait par sa teinte, sa texture et sa résonnance historique (46). Pour BENG-THI, il y a un lien profond entre la fibre végétale et les gens qui sont arrivés ici avec leur drame. Absolument sans complexe, il va voir les artisans et apprend leurs techniques et leur savoir-faire. Il faut, dit-il, redonner à ce matériau “une fonction (qui n’est plus d’origine) mais tout à fait contemporaine, au même titre que l’acier… lui conférer une valeur noble, esthétique… et poétique ! je suis pour cette poésie”.  

          BENG-THI a un discours sur son travail qui l’ancre délibérément dans l’espace indocéanien : qu’il s’agisse de la symbolique (s’il relie le rouge au sang de l’histoire, il pense également au ruban rouge des cérémonies sacrées hindoues, au bout de tissu qu’on attache à l’arbre dans la cour pour éloigner les rodeurs et aux oratoires de Saint-Expédit) ou des pratiques, comme celles de l’installation et de la performance. BENG-THI rappelle volontiers qu’en Afrique, ou à Madagascar, la dynamique du corps dans l’espace, autour notamment du “rond” des kabars (47), est une prédisposition à l’installation, qui, sans être intellectualisée, est partie prenante des pratiques rituelles.  

          Il ne s’agit pas ici, de primitivisme ou de néo-primitivisme, mais bien de créolisation, au sens que lui donne R. CHAUDENSON (48), d’autonomisation par rapport au modèle dominant.  

          Comment fonder le lieu ? En étant des hommes debout, vivant parmi les vivants, si tant est que le travail du deuil a été fait et que les corps jetés dans l’inhumanité ont été réhabilités et intégrés dans la communauté des ancêtres (49). Aussi, le travail de BENG-THI, comme celui d’autres plasticiens réunionnais peut s’apparenter à un hommage funèbre, un rite funéraire pour les « têtes crépues de l’innombrable enfouies sans nom dans l’abîme » (50) afin qu’accédant au statut d’ancêtre, elles puissent venir nourrir et soutenir les générations présentes et futures. C’est le corps réparé, vertical, l’homme debout qui fonde cette société. Et lorsqu’en parlant des victimes de la traite, BENG-THI dit “ce sont eux qui nous maintiennent en vie”, il s’insère dans un substrat anthropologique où, de la côte est de l’Afrique à la Nouvelle-Calédonie en passant par la grande île de Madagascar, la terre où reposent les restes mortels des ancêtres est le lieu privilégié d’ancrage du groupe. La Réunion et l’Océan Indien constituent ce territoire. « Nous sommes, écrit-il, dans l’avènement d’une rémanence vitale, l’apparition du ‘corps errant’, du ‘corps marron’, celui amputé voilà bien des temps » (51). L’acte de création permet une réappropriation des lieux, une reconquête des espaces. « Le corps, sublimé, engage un nouveau dialogue sur le territoire où il prend à nouveau position ». Et finalement, ce n’est plus le corps qu’il nous montre, mais un peuple, debout, celui qui désormais peut habiter le lieu.  

          Ainsi, comme l’écrit Marie-Josée Matiti-Picard, lorsque les poètes, écrivains, et dans ce cas précis, les plasticiens, offrent une remémoration de l’histoire tragique de l’île à travers les thématiques de l’esclavage et de la traite, “c’est en fait toute une représentation des origines qui est offerte” (52). L’émergence d’un imaginaire réunionnais prend ainsi appui sur un ancrage, une inscription du discours dans l’histoire et le lieu insulaires.  

          La Réunion n’a pas de mythe fondateur, mais un peuple fondateur.  

*********************  

(1) Dans les légendes en particulier, dont on trouve l’écho en littérature chez Marie-Hélène MAHE (Eudora) et Jean-François SAM-LONG (Zoura : femme Bon Dieu). Lire à ce sujet “Légendes réunionnaises : lieux de l’imaginaire, lieux des origines”, Marie-Josée MATITI-PICARD, LCF-UMR 8143 du CNRS, Université de La Réunion. Non publié.   

(2) MARIMOUTOU J.C.C., « Le lieu et le lien : à propos de la littérature réunionnaise », Hermès 32-33, 2002. P.131 à 140.   

(3) Avec par exemple « Archives en chair vive » de J. H. AZEMA édité par l’ADER en 1998, ainsi que « Le Pétrolier couleur antaque » (1982) dont les rêveries océanes renvoient à l’esclavage : lire à ce sujet l’analyse de M. BENIAMINO dans “L’imaginaire réunionnais”, éd. du Tramail, 1992.   

(4) MAGDELAINE-ANDRIANJAFITRIMO V., LCF-UMR8143 du CNRS, Université de La Réunion : « Ethnicisation ou créolisation ? Le paradigme de la traite dans quelques romans francophones mauriciens et réunionnais contemporains ». Non publié.  

(5) « Les marrons » de L. T. HOUAT (1844), « Bourbon pittoresque » d’E. DAYOT (1848), « Adzire » de F. LACPATIA (1988), « Le Nègre blanc de Bel Air » de J.F. SAM-LONG (2002), « Chasseur de Noirs » de D. VAXELAIRE pour La Réunion, et « Ratsitatane » de L. BREY (1878) pour Maurice. Cf. Valérie MAGDELAINE-ANDRIANJAFITRIMO, id.   

(6) Exposition à Jeumon, à l’occasion du 20 décembre 1991, organisée par les associations « Bâtissage » et « Loukanou ». Artistes présentés : Jack BENG-THI, Antoine du VIGNAUX, François GIRAUD, Eric PONGERARD, Wilhiam ZITTE et Laurent SEGELSTEIN.   

(7) L’abolitoire : machine à fabriquer la liberté. Exposition d’Alain Padeau à l’occasion du 20 décembre 1992 au Muséum Stella Matutina à Saint-Leu.   

(8) Exposition de Wilhiam ZITTE et Antoine du VIGNAUX à l’occasion du 20 décembre 1992 au Musée Historique de Villèle.   

(9) Exposition de Wilhiam ZITTE à l’Office Départemental de la Culture, en 1994.   

(10) Exposition de photographies anthropométriques de Désiré CHARNAY (XIXe siècle), organisée par Sudel FUMA et Wilhiam ZITTE au Palais Rontaunay en 1995 à Saint-Denis.   

(11) Ces deux expositions ont été réalisées par Wilhiam ZITTE à l’Artothèque en 1997 et 1998.   

(12) Exposition conçue par Jean-Paul LE MAGUET au Musée Léon Dierx en 1999.   

(13) Patrick CHAMOISEAU, “Un dimanche au cachot”, Gallimard, 2007, p.315.   

(14) Aimé CESAIRE, Cahier d’un retour au pays natal.   

(15) Régis DEBRAY, vie et mort de l’image, Gallimard, 1992, p. 45.  

(16) Entretien filmé par Thierry HOARAU et Florans FELIX, dérushage, Imago Production. 2004.   

(17) Intellectuel et humaniste Sénégalais né en 1923 et mort en 1986. Historien et anthropologue, il a mis l’accent sur l’apport de l’Afrique et en particulier de l’Afrique noire à la culture et à la civilisation mondiales. Ses thèses restent aujourd’hui contestées, et peu reprises dans la communauté scientifique occidentale.   

(18) dont un exemple qui vient immédiatement à l’esprit est l’Aurige de Delphes, vers 474 av. J.C.   

(19) Sorte de natte tressée utilisée généralement comme tapis de sol. Le vacoa (pandanus utilis) est originaire des rivages d’Afrique de l’Ouest et utilisé traditionnellement pour la couverture des toits et pour la vannerie.   

(20) “Relever la tête”, devenu ensuite “se tenir debout” sont les traductions des intitulés en wolof du journal créé par le Rassemblement National Démocratique (le RND) fondé par Cheikh Anta DIOP en 1976. Sources : “Cheikh Anta Diop, restaurateur de la conscience noire”, Par Fabrice Hervieu Wané, Le Monde diplomatique, janvier 1998 — Pages 24 et 25.   

(21) “Bouts de bois hurlants/La pyramide aux esprits”, Jack BENG-THI, in Sobremesa, catalogue d’exposition, le Port, 2007.   

(22) Ainsi lors des expositions organisées par le FRAC (à Paris, à la Villa Blanche en 1993 ; et lieux de mémoire, au Maïdo à La Réunion en 1994).   

(23) Saint-John PERSE, Exils, Gallimard, 1960.   

(24) Organisée par le FRAC-Réunion en 1994.   

(25) Jack BENG-THI, entretien, Lerka, Saint-Denis, juillet 2002.   

(26) Ligne bleue-héritage/territoire intérieur/ Périféria, Jack BENG-THI, décembre 2002. Publié dans le catalogue d’exposition de Sobremesa, Le Port, 2007.   

(27) Jack BENG-THI, entretien, le Port, juillet 2007.   

(28) Jack BENG-THI, entretien, le Port, juillet 2007.   

(29) J.H. AZÉMA, 1979. Cité par Michel BENIAMINO, L’imaginaire réunionnais, éd. du Tramail, Saint-Denis, La Réunion, 1992, p.134.   

(30) Michel BENIAMINO, L’imaginaire réunionnais, id.   

(31) Jingada : zingad en créole réunionnais. Mot d’origine indo-portugaise. Radeau sommaire destiné à porter les coraux jusqu’au rivage. A. ARMAND, ditionnaire kréol réunioné/français, Océan édition, 1987.   

(32) Jack BENG-THI, in “Jack BENG-THI/dans la série l’un l’autre”, vidéo réalisée par Thierry CAUWET, Vivace, 2003.   

(33) Beng-thi, entretien, le 17 juin 2002.   

(34) « Sculpture à La Réunion », exposition pour l’inauguration du FRAC Réunion en 1986 (ALKEN, Jack BENG-THI, Claude BERLIE-CAILLAT, Gilbert CLAIN, Marc LAMBRON, Didier LEGALL, Alain PADEAU, Alain SERAPHINE).   

(35) En 1987, avec le Groupe Austral, sur le littoral ouest entre Saint-Leu et l’Etang-Salé. En 1989, dans le jardin de sculptures à Sainte-Rose dans le cadre d’une commande publique. (Il ne reste rien de ces deux interventions).   

(36) Intitulé d’un recueil de poème de Jean-Henri AZÉMA, ADER éditions, 1998. Jean-Henri AZÉMA, dit Jean AZÉMA, est un poète réunionnais né à Saint-Denis en 1913 et mort à Buenos Aires en 2000. Il fut collaborateur pendant la Seconde Guerre mondiale. En 1990, lors d’un voyage à La Réunion, il reconnaît s’être trompé et avoir déraillé pendant la guerre (sources : Wikipédia).   

(37) Jack BENG-THI, entretien, le 13 février 2001.   

(38) Portrait d’artiste : Jack BENG-THI, reportage de Florans FÉLIX et Thierry HORAU, Imago production/Artothèque de La Réunion, 2004.   

(39) Portrait d’artiste : Jack BENG-THI, id.  

(40) J.H. AZÉMA, cité par M.BENIAMINO, id.   

(41) Ces gestes, l’artiste les aura à nouveau lors de la performance en hommage aux disparus de la dictature haïtienne, en 2004.   

(42) Jack BENG-THI, Ligne bleue-héritage/Territoire intérieur/périféria, 2002, in Sobremesa, catalogue d’exposition, Le Port, 2007.   

(43) Symbole du creuset des transmutations, physiques, morales ou mystiques. Pour les alchimistes, l’athanor, où s’opère la transmutation, est une matrice en forme d’oeuf, comme le monde lui-même, qui est un œuf, gigantesque, l’œuf orphique qu’on trouve à la base de toutes les initiations, en Égypte comme en Grèce ; et de même que l’Esprit du Seigneur, ou Ruah Elohim, flotte sur les eaux, de même dans les eaux de l’athanor, doit flotter l’esprit du monde, l’esprit de vie, dont l’alchimiste doit être assez habile pour s’emparer. Marcel GRIAULE, Masques dogons, Paris, 1938. Cité par J. CHEVALIER et A. GHEERBRANT, Dictionnaire des symboles, R. LAFFONT, 1982.   

(44) Le peuple cariatide, en créole réunionnais.   

(45) Jean-Claude Carpanin MARIMOUTOU, Le lieu et le lien : à propos de la littérature réunionnaise, Hermès 32-33, 2002, pp. 131 à 139.   

(46) J. BENG-THI, entretien, juillet 2002.   

(47) “Le terme malgache “kabary” vient de l’arabe “kabar”. Par définition, le kabary est un discours prononcé à haute voix devant un public. Il doit être illustré par des proverbes et des maximes pour émerveiller l’auditoire. Il ne s’agit pas seulement de faire vibrer le cœur ou l’âme. Il sert aussi à transmettre un message. (…) le kabary est lié à des événements importants de la vie, comme la naissance, la mort, etc. Le kabary authentique n’est point une récitation. C’est une discussion ouverte”. L. RABENANDRASANA, Vice-président de l’Association des orateurs malgaches (FIMPIMA) Propos recueillis par V. RAKOTOARIVONJY in 
L’Express de Madagascar du 04-03-06). Le kabar est une pratique culturelle de plus en plus pratiquée à La Réunion : des poètes, musiciens, plasticiens, photographes… partagent leur création avec le public dans un moment festif.   

(48) R. CHAUDENSON, « Des îles, des hommes, des langues. Essai sur la créolisation linguistique et culturelle », L’Harmattan, Paris, 1992.   

(49) L’intégration sociale du défunt dans la communauté divino-ancestrale dépend du bon déroulement des rites funéraires. “Etre privé des rites funéraires conformes à son statut social et ne pas avoir accès à son tombeau ancestral signifient que l’on n’a pas joui de ses droits fondamentaux en tant qu’être humain. C’est là une mort sociale sans appel, la plus terrifiante et la plus humiliante de toutes les morts possibles. Et l’insulte la plus douloureusement ressentie dans une telle organisation sociale est la dévalorisation de la personne humaine à travers ses ancêtres (asaha razaña ; tevateva razaña)”. E. MANGALAZA, ANTHROPOLOGIE DE LA MORT, http://ethnology.gasy.org/article.php3?id_article=137  

(50) Extrait d’un poème de Patrice TREUTHARD, poète réunionnais contemporain : “O mer moire mémoire du peuple noir/mer mer plus amère que margoze amère/redis-moi les têtes crépues de l’innombrable/enfouies sans nom dans l’abîme”, texte gravé sur le parvis de la médiathèque de la ville du Port, 1993.   

(51) J. BENG-THI, “Bouts de bois hurlants/La pyramide aux esprits”, in Sobremesa, catalogue d’exposition, Le Port, 2007.  

(52) MATITI-PICARD M.J., id. 

Par Patricia De Bollivier, , publié le 30/04/2010 | Comments (0)
Dans: Périples des Arts | Format: