Auteur: Nikos Salingaros

Nikos A. Salingaros est urbaniste, théoricien de l'architecture, et professeur au département de mathématiques appliquées à l’Université du Texas à San Antonio. Auteur de plus de cent articles scientifiques, il est aussi un des figures-clés dans le mouvement de la nouvelle architecture et du “New Urbanism”. Ses livres: Anti-architecture et Deconstruction (anglais, 2004; français 2006), et A Theory of Architecture (anglais, à paraître en 2006) définiront le processus pour l'environnement construit selon des règles humaines et non artificielles.

Les « mèmes » architecturaux dans l’univers informationnel

1. Introduction.

L’intelligence mentale est ce qui distingue les êtres humains des autres formes de vie. Elle résulte en grande partie de (ou est manifestée dans) notre capacité à concevoir et à construire des artefacts. Un des composants centraux de l’appareil cognitif humain est consacré à l’établissement de connexions (ou liens) : du type de ceux qui accordent entre eux les éléments d’une composition artistique lors de sa création ; du type de ceux qui relient la cause et l’effet au cours de la conception des modèles scientifiques ; ou  encore, du type de ceux qui joignent l’idée et ses applications lors des inventions technologiques. Cette capacité peut être regardée comme une manière sophistiquée de traiter l’information. A  cet égard, les êtres humains sont, parmi tous les animaux, les processeurs d’information les plus puissants. Les technologies que nous développons ainsi que notre culture sont en même temps le résultat et le prolongement artificiel de notre capacité de traitement de l’information.

Notre volonté et notre habileté à nous relier au monde physique par le toucher, l’ouïe, l’odorat, le goût et la vue ainsi que par une compréhension mentale de notre environnement, devient un prolongement de notre appareil conceptuel dans le monde physique. Vu de cette façon, les artefacts que nous produisons sont comme des prolongements artificiels de notre mémoire. Les barrettes et les disques durs des ordinateurs actuels ne sont finalement que la dernière manifestation technologique d’une tendance que l’on retrouve dans le découpage des os, les sculptures du bois, de la pierre et du bronze, l’écriture, l’impression des livres, jusqu’aux médias que nous employons aujourd’hui.

C’est notamment en développant ses capacités de connexion et de mémoire que l’humanité est parvenue à dominer d’autres formes vivantes, au point d’en éliminer un grand nombre. Mais, si l’identification et la mémorisation des modèles (patterns) constitue une des clefs de notre survie quotidienne, elle est aussi à l’origine des développements scientifiques, philosophiques et artistiques qu’a connu notre humanité. On peut décrire ce processus d’identification et de mémorisation des modèles de la manière suivante : une fois qu’une relation stable (redondante) est reconnue entre plusieurs éléments du monde, celle-ci acquière du sens ; cette relation peut être décrite et traduite en un résultat scientifique, elle peut donner lieu à une habitude de comportement ou permettre la production d’artefacts. Ainsi, c’est l’acte même de reconnaître des relations stables entre les éléments du monde qui fonde une partie des relations que nous entretenons avec lui : le décrire, l’expliquer, s’y comporter, le connaître, transformer son aspect physique. Les modèles (patterns) sont des entités d’information présentes dans nos esprits, qui lient entre elles : (1) l’organisation du monde, (2) l’organisation de nos connaissances, de nos artefacts et de nos productions culturelles et (3) l’organisation des rapports que nous entretenons avec le monde.

Aujourd’hui, nous habitons un espace informationnel dans lequel le stockage et la récupération des informations ont été multipliés d’une façon dramatique. Il ne semble pas que nous soyons prêts, notamment d’un point de vue biologique, pour affronter cette explosion des quantités d’informations, et que celle-ci menace de changer notre monde et les rapports que nous entretenons avec lui de façon insoupçonnée.

En commençant avec les annonces radiophoniques et les premières publicités visuelles des années 20, le monde des médias électroniques s’est développé pour finir par nous envelopper complètement. La plupart des personnes pensent toujours que ce monde est un autre univers, séparé du nôtre, mais en réalité, nous l’habitons de la même façon que nous habitons le monde physique. Il serait plus juste de dire que les êtres humains habitent un monde hybride, le produit d’une fusion du monde physique avec l’univers informationnel.

Il devient donc nécessaire de se demander : quelles autres entités habitent cet univers informationnel à part nous-mêmes ? Nous partageons, bien entendu, l’univers physique avec toutes les formes biologiques vivantes, mais nous parlons ici d’un monde extra-biologique : quelles entités côtoient nos idées, nos connaissances, nos pensées, et nos productions culturelles ?

 

Une des réponses possibles semble être simple mais également inquiétante : il y a dans notre univers informationnel des morceaux d’information auto-diffusables appelés « mèmes », qui sont comme des versions très simplifiées des modèles (patterns) et qui prennent progressivement leur place dans l’organisation de notre rapport au monde.

Dès les débuts de la communication humaine (c’est-à-dire, plusieurs millénaires avant l’introduction des nouvelles technologies de l’information), les mèmes se sont produits dans l’univers informationnel, c’est à dire parmi les esprits collectifs humains ; puis ils ont « sauté » dans l’univers réel comme artefacts, et y sont re-entrés de nouveau comme images et idées diffusables.

Une idée, une image, un mouvement, ou un rythme peut se transmettre d’une personne à l’autre, et si cette information prend des formes physiques comme un artefact ou une représentation, sa transmission est largement est facilitée. Beaucoup d’artefacts ont des raisons d’être profondes ; pourtant un grand nombre d’entre eux acquièrent des propriétés de communication qui favorisent leur diffusion. Lorsque ces propriétés prennent le pas sur les raisons d’être de l’artefact elles finissent par le rendre complètement inutile (« sans raison d’être ») tout en augmentant sa diffusion : ceci se produit lors du remplacement d’un modèle par un mème. Le cycle se ferme lorsque la représentation ou la manifestation d’une idée abstraite sert à transmettre cette idée à de nouveaux individus.

Parfois, le lien entre une idée et sa représentation est inattendu et tout à fait bizarre. Autrement dit, une idée essaie de se relier à des choses n’ayant aucun rapport avec elle, ce qui néanmoins facilite sa transmission. Une fois établie, la connexion, même absurde, survit dans notre mémoire. Désormais, l’idée, sa représentation iconique, et le lien entre les deux se transmettent ensemble comme une unité. Ceci définit un « mème » (Dawkins, 1989 & 1993 ; Dyens, 2001 ; Salingaros et Mikiten, 2002).

 

2. Les mèmes, ou virus informationnels.

Dans l’univers des artefacts, des images, et de tous les éléments de la culture humaine, le comportement de quelques entités ressemble plus à celui des virus qu’à celui d’organismes plus avancés (Salingaros, 2004). La distinction que l’on fait généralement entre les virus et les organismes est basée sur la complexité : le virus possède une complexité structurale nettement réduite. Dans le cas biologique, les virus réalisent cette réduction en évitant toute structure à grande échelle et tout métabolisme, de manière à ne maintenir que les capacités les plus rudimentaires de reproduction. Pour cette raison, un virus a un avantage de propagation supplémentaire lorsqu’on le compare à des organismes de taille équivalente qui doivent se reproduire et métaboliser. (Qu’on pense aux touristes qui prennent l’avion : ceux qui n’emportent que des bagages à main passent beaucoup plus vite que ceux qui sont chargés de grosses valises).

Le même phénomène se produit en ce qui concerne les virus informatiques, qui sont, parmi les morceaux de code capables de reproduction, les plus simples que l’on puisse trouver : ils n’exécutent aucune fonction utile comme le font les logiciels et n’exigent ainsi aucun frais supplémentaire de complexité.

Un des secrets des mèmes est donc celui-ci : plus ils sont simples, plus ils peuvent proliférer rapidement. Les slogans, les airs entraînant, et les images simples ont une énorme puissance mnémonique. Dans le monde visuel, ce phénomène a été analysé au cours d’une étude sur les bandes dessinées par Scott McCloud (1993). Le passage d’une image complexe et particulière à une image abstraite et simplifiée augmente l’applicabilité de l’image.

Ceci a été largement utilisé par les architectes modernistes des années 20. Ils ont délibérément éliminé tous les éléments qui permettent à l’architecture de se différencier suivant les contextes, réduisant leurs bâtiments à des formes et des surfaces simples. Ce faisant, ils ont atteint la standardisation de l’architecture qui était un de leur but. Le « Style International », fait de cubes et de rectangles purs, de surfaces plates de verre et d’acier, est le résultat du dépouillement de tous les éléments complexes de l’architecture. Ces mèmes ont pris la place des modèles architecturaux et se sont diffusés autour du monde avec une rapidité étonnante (Salingaros et Mikiten, 2002). La suppression de presque toutes les informations véhiculées par la structure des bâtiments, information nécessaire pour que ceux-ci s’adaptent aux différents usagers, aux climats, aux traditions architecturales et culturelles locales, ainsi qu’aux structures environnantes, a créé des modèles génériques qui peuvent être érigés n’importe où : le mouvement moderne a tout simplement confondu l’universel et le générique.

 

3. Une écologie des mèmes.

A partir du moment où les êtres humains ont commencé à établir un réseau de dispositifs de stockage des connaissances acquises, ce réseau est devenu un véhicule pour d’autres entités inutiles, dont les « mèmes », introduits par Richard Dawkins en tant que morceaux d’information voyageant d’esprit humain en esprit humain (Dawkins, 1989 & 1993). Les mèmes se propagent dans l’esprit collectif d’une société. Il peut s’agir de quelques airs entraînant, de refrains publicitaires, d’images visuelles, de symboles religieux ou de culte, de slogans politiques, de chants, d’idées ou d’opinions (raisonnables, ou totalement folles), de messages à caractère émotionnel, etc. Les mèmes se disséminent non pas en raison d’un certain avantage réel pour la société ou ses individus, mais parce qu’ils ont quelque chose d’attrayant et de séduisant qui attire l’esprit des hommes qui les propagent alors.

Même si l’on ne peut pas réellement parler d’intention à propos des mèmes, il faut les considérer comme agissant pour leur propre compte. Les mèmes manifestent des techniques de propagation efficaces et un avantage pour un mème est souvent un désavantage pour un être humain. Dans les cas de mèmes nocifs créés par l’homme – comme les virus informatiques – leur intention destructive réside dans leur structure. On peut expliquer une grande partie de la nocivité des mèmes par leur propension à détruire les autres types d’entités mentales. Dans l’écosystème des esprits humains, qui s’est considérablement étendus grâce aux nouvelles technologies de l’information, les mèmes ne sont que des parasites. Ils ne sont orientés que par un seul but : se maintenir et se reproduire au détriment des autres entités conceptuelles et biologiques.

Les esprits humains qui « s’ouvrent » afin de prolonger leur conscience aux éléments du monde externe s’ouvrent également à l’invasion des virus d’esprit. On ne peut pas avoir l’un sans l’autre. Le prix que nous payons pour notre vaste intelligence est, paradoxalement, notre faiblesse à être influencés par des cultes, des publicités, et des slogans politiques. La publicité consacre une industrie commerciale entière à la production de mèmes. La plupart des mèmes publicitaires vont du caractère bénin au caractère nocif dans le long terme, tandis que certains mèmes issus de politiques extrémistes ou de cultes destructifs ont prouvé qu’ils pouvaient être mortels.

Un mème se propage parce qu’il trouve des emplacements où il pourra être « reçu » et s’« attacher» dans l’organisme récepteur. Chacun reprend les mèmes des autres, indépendamment du fait qu’ils soient nocifs ou non. Voici où l’analogie mème/virus est utile – beaucoup de traits de la propagation des mèmes sont expliqués par la manière dont les virus biologiques et informatiques agissent.

Puisque les mèmes dépendent des êtres humains pour se propager, les mèmes doivent nous « persuader » de leur avantage (réel ou imaginaire). Les mèmes les plus « réussis » sont ceux qui possèdent une attraction psychologique très forte (Dawkins, 1989). Les mèmes publicitaires nous proposent de satisfaire nos désirs sexuels, nos besoins de séduction et de pouvoir. Les mèmes politiques offrent des réponses superficielles mais vraisemblables aux problèmes économiques et sociaux les plus profonds. Les mèmes religieux sur la vie après la mort donnent un espoir à ceux qui possèdent une existence morne dans une réalité injuste. Laissons de côté toute la question des mèmes religieux et de leur valeur sociale et proposons ici que la plupart des mèmes offrent un attrait psychologique trompeur. Ils utilisent le stratagème du monde publicitaire, des virus biologiques, et des virus informatiques en se présentant dans un emballage attractif.

Les mèmes sont en concurrence entre eux, et avec les autres entités mentales, pour gagner notre attention. Comme dans le monde publicitaire, nous faisons habituellement notre sélection sur des critères psychologiques. Paradoxalement, nous avons du mal à percevoir la concurrence très forte qui a lieu entre les entités bénéfiques et nocives (mèmes et autres) ; mais la plupart des mèmes sont en réalité nocifs pour nous. Les mèmes bénéfiques sont actuellement très peu nombreux et rien ne dit qu’à long terme des mèmes bénéfiques existent.

Aussi longtemps que les hommes n’identifieront pas les mèmes comme ayant les caractéristiques des virus, ils continueront à se répandre. La nature infectieuse des mèmes dépend du nombre de copies actuellement en action dans l’environnement, en tant qu’exemples incarnés dans des formes physiques, et en tant qu’images exposées dans les magazines, les livres, et les médias. La prolifération est ainsi exponentielle, comme dans le cas des virus biologiques ou informatiques, parce que le taux de propagation est proportionnel à la population courante infectée. Tout le monde est alarmé d’apprendre que l’infection par le SIDA augmente, mais nous ignorons en général les infections par les mèmes nocifs. Nous les jugeons bénins, comme éléments de mode souhaitables, ou comme signes culturels de progrès et de modernité.

J’ai le plus grand respect pour Dawkins en tant que créateur de l’idée de mème. Néanmoins, il a tort, je croie, de classer les idées religieuses strictement parmi les mèmes. La religion est, en un certain sens, un système d’organisation de la connaissance (vraie et imaginée) de l’univers, qui a prouvé être essentiel pour le maintien de l’humanité. Il est probable que le développement des rituels religieux pendant les premiers jours de l’humanité a joué un rôle significatif dans le développement de nos capacités mentales, et que la disparition progressive des pratiques religieuses à laquelle nous assistons aujourd’hui soit aussi, avec le développement des technologies de l’information, une des causes qui ont conduit à l’émergence démesurée des mèmes nocifs dans notre société. On peut faire le raisonnement suivant : les mèmes, qui sont des entités mentales qui ne se développent que pour elles-mèmes, sont différents des modèles (patterns) car ceux-ci ont notamment pour fonction de relier le monde physique au monde spirituel. Si les hommes n’ont plus de véritables aspirations universelles et s’ils s’éloignent des conditions physiques de leur existence, alors les modèles commencent à se développer pour eux-même et finissent par se transformer progressivement en mèmes.

 

4. Co-évolution des mèmes et des êtres humains.

Plutôt que de regarder le processus de création et de propagation des mèmes comme unilatéral, Ollivier Dyens le décrit comme véritablement bi-directionnel (Dyens, 2001). Les humains produisent des mèmes, qui changent à leur tour la société humaine. Le processus est une co-évolution dans laquelle il est impossible de dire qui influence qui. Une fois qu’un mème salutaire ou nocif est adopté par une société, il contribue au développement de cette société pour le meilleur ou pour le pire. De la même manière que l’esprit des premiers hommes s’est ouvert aux mèmes, on les suspecte, à leur tour, de forcer la multiplication de la capacité du cerveau afin qu’il s’accommode à l’augmentation du flux d’information.

Ceci a créé une rétroaction qui pourrait avoir conduit le cerveau humain à quadrupler sa taille durant notre évolution.

Aujourd’hui, la capacité du cerveau humain est aussi facilement remplie de bric-à-brac que d’information utile, de la même manière qu’un disque dur d’ordinateur peut contenir un million de copies d’une même image à la place d’une thèse doctorale. Cet exemple souligne mon insistance sur le fait que la valeur de l’information n’est pas relative, et qu’il existe des critères pour juger de cette qualité. L’univers informationnel contient et transmet malheureusement toutes les informations sans discernement.

Dyens (2001) décrit d’une manière élégante comment les mèmes exigent des cerveaux (pas nécessairement humains) et des langues pour émerger et se répandre : « Les êtres et les cultures organiques sont profondément empêtrées l’un dans l’autre … Cet environnement médiatique – Internet et les télécommunications en particulier, mais aussi tous les dispositifs de diffusion culturelle, tels l’industrie du livre, du magazine et de la musique, les productions cinématographiques et télévisuelles, etc. – est fait à la mesure des réplicateurs culturels, puisque ces derniers peuvent s’y reproduire et s’y disséminer indépendamment des êtres vivants. En outre, du point de vue de l’évolution, l’environnement médiatique est plus efficace, plus rapide et moins fragile que l’environnement organique. Par conséquent, plus l’environnement médiatique se développe, plus il acquiert de l’autonomie et plus l’environnement biologique dépérit – car les réplicateurs y voient alors moins d’avantages reproductifs. » (Dyens, 2001 ; pages 17-18).

Une partie de cette explication a été adoptée par un groupe de biologistes évolutionnistes, qui regardent l’évolution comme un phénomène d’écosystème plutôt que comme un processus agissant sur un type d’organisme isolé. Pour eux, ce qui évolue est l’écosystème tout entier et non pas simplement l’organisme individuel. Une autre partie de cette explication est liée à l’idée selon laquelle le développement humain n’est pas limité aux canaux biologiques – c.-à-d. génétiques – mais a lieu dans un réseau d’artefacts (voir notamment la littérature paléanthropienne qui décrit cette vision des choses) et de neurones, qui de plus en plus, inclut les circuits électriques.

Il ne faut pas confondre les mèmes avec les modèles. On lit, par exemple, que les chants d’oiseaux sont des mèmes pour les oiseaux. J’interprète ceci autrement : ce sont plutôt des modèles (patterns): les chants d’oiseaux sont très utiles pour eux, et aussi très beaux. De plus, ils servent à relier leur vie (leur comportement) au monde physique. S’il existe une co-évolution des êtres humains et des mèmes, il ne faut pas la confondre avec une autre co-évolution, peut-être beaucoup plus fondamentale, entre les êtres humains et leurs modèles (patterns) comme ils ont été définis en introduction. Il semble que cette confusion existe dans la littérature consacrée aux mèmes qui a souvent tendance à assimiler toutes les entités mentales à des mèmes. Or, de la même manière que tous les organismes biologiques ne sont pas des virus, toutes les entités d’information organisées ne sont pas des mèmes, même si cet article se consacre principalement à l’étude des mèmes, et même si de nos jours, ces derniers ont beaucoup proliféré au dépend des autres.

 

5. Les mèmes déguisés en images espiègles dans l’univers informationnel.

L’existence des mèmes architecturaux est étroitement dépendante de la société et de ses individus. Un virus informationnel est simplement une description pratique des actions que des personnes entreprennent volontairement pour réduire la complexité organisée de différentes parties du monde. Quelques individus croient fortement qu’il faut propager sur toute la terre un certain type de structure particulier, et ils consacrent  toute leur énergie à cette tâche. La plupart des mouvements architecturaux du vingtième siècle ont été propulsés par des images attachées à une certaine idéologie douteuse (Salingaros et Mikiten, 2002). Mais, comme dans un mouvement politique, même les personnes qui ne croient pas réellement à l’idéologie défendue peuvent continuer à la soutenir, parce qu’elle fournit des moyens de vie, de revenu, ou d’avancement de carrière. Quelques mèmes se propagent parce qu’ils servent l’intérêt d’un groupe de personnes. Même si les effets à long terme sur la société sont clairement négatifs, certains mèmes assurent des profits à court terme.

Bien qu’il faille faire attention à ne pas trop étendre l’analogie virale, il y a encore une idée à gagner d’elle. Les virus biologiques ont une forme inerte et cristalline dans laquelle ils peuvent survivre pendant une longue période dans un environnement hostile. Le virus biologique ne devient actif que dans un milieu aqueux, dans lequel il cherche une structure organique particulière dont il désintégrera le matériel pour générer des copies de lui-même. Quelque chose d’analogue se produit dans le monde architectural. Les formes que peuvent prendre un mème architectural sont celles des bâtiments, de leurs photographies ou leurs dessins. Elles habitent les cerveaux humains, et réquisitionnent les corps physiques desquels ils font partie pour créer des copies d’eux-mêmes.

Les images architecturales habitent à la fois le monde physique et le monde de l’information. Cet environnement comporte les composantes suivantes :

(1) le système sensoriel humain, particulièrement l’œil, qui fait entrer l’information dans le cerveau.

(2) le cerveau, qui traite et conserve cette information dans les circuits neuronaux.

(3) divers médias de communication tels qu’Internet, les journaux, la télévision, les livres et les revues qui transmettent l’information à l’œil humain.

(4) l’information véhiculée par la structure morphologique des bâtiments.

(5) divers médias pour conserver l’information tel que les disques durs des ordinateurs, le Web, les livres, les magazines, etc. codant l’information visuelle et textuelle.

À cet égard, l’information et les technologies de communication sont des instruments puissants pour répandre les mèmes architecturaux dans le monde entier.

Les programmes de conception assistée par ordinateur (CAO) sont devenus une composante essentielle de l’univers informationnel. C’est qu’il est trivialement facile de représenter un bâtiment virtuel sur un écran d’ordinateur, plutôt qu’une structure physique complexe. On pourrait caractériser le monde électronique de la conception virtuelle comme un laboratoire dans lequel de nouveaux mèmes architecturaux sont crées et multipliés, avant d’être lancés dans le monde extérieur. Dans un cas intéressant de co-évolution, les logiciels populaires de conception assistée par ordinateur se sont maintenant adaptés pour faciliter la représentation des formes inhumaines, tout en rendant plus difficile la conception des structures traditionnelles qui véhiculent une information complexe et cohérente sur différentes échelles (ce qui est une des caractéristiques des structures vivantes).

Dans un cadre virtuel de laboratoire, on ne peut avoir aucune idée de la puissance destructive d’un mème architectural particulier ; celle-ci ne devient évidente qu’une fois que la conception a pris corps dans un bâtiment. Une image fournit très rarement la même rétroaction sensorielle que la structure complète à taille réelle. La conception virtuelle est souvent « un jeu » poursuivi à la recherche supposée de l’innovation architecturale (j’explique ailleurs pourquoi cette justification est un mythe (Salingaros et Mikiten, 2002)). Étant donné que les étudiants et les architectes voient plus souvent des images générées par ordinateur qu’ils n’accomplissent de bâtiments réels, ceci est une méthode très efficace de transmission de structures irréalisables à leurs cerveaux.

Cette façon de procéder représente véritablement une stratégie brillante, puisque ces images translucides de projets non-bâtis sont si ambiguës qu’elles deviennent lisibles de différentes manières. Le spectateur peut projeter ses propres envies dans l’image ambiguë et ainsi développer un goût pour elle. Des petites images sur un écran peuvent se présenter comme « gentilles », « mignonnes », ou « excitantes », et de ce fait créer un attachement émotif positif avec le spectateur. Beaucoup de commissions architecturales sont gagnées de cette façon mais les mêmes émotions ne peuvent pas être obtenues des bâtiments une fois construits, car ils ne possèdent pas ce degré d’ambiguïté – un défaut que les architectes essayent de contrecarrer en employant beaucoup de surfaces réfléchissantes et de verre.

Les mèmes architecturaux font une promesse émotive ; ils attirent l’attention par leur nouveauté. Des formes qui ne ressemblent pas à notre idée héritée de ce qu’est un « bâtiment » nous offrent une surprise. En même temps, la séparation totale des formes d’avec les besoins pratiques aide à créer un nouveau lien supposé à l’innovation. On vend le mythe que celui qui apprécie ces mèmes (ou, peut-être, celui qui prétend aux autres qu’il les apprécie) est un personnage très sophistiqué. Si les formes provoquent l’anxiété, tant mieux, car c’est une méthode très connue de la publicité : provoquer l’émotion viscérale – n’importe quelle émotion – pour mieux attacher l’image dans le subconscient.

Produire des formes inhumaines sur un ordinateur devient ainsi un jeu innocent puisqu’il est divorcé des conséquences psychologiques et physiologiques que ces formes, construites en grandeur nature, provoqueraient sur les êtres humains. De même, un adolescent peut prendre du plaisir à abattre les personnages virtuels d’un jeu vidéo alors que le combat et le terrorisme réels nécessitent un caractère véritablement durci. La réalité virtuelle fournit un grand terrain de formation pour les actions dans le monde réel, non seulement parce qu’elle affine les habiletés, mais aussi parce qu’elle dupe le stagiaire à penser que tout n’est qu’un simple jeu.

 

6. Des images qui définissent un univers inhumain.

Même un bref examen des livres et des magazines d’architecture populaires révèle l’ampleur de cet univers inhumain : un univers définit par les images, radicalement détaché du monde physique, de la vie et des êtres humains. Comme j’ai décrit plus tôt, néanmoins, cet univers virtuel submerge le monde physique, au point qu’on ne puisse plus faire de distinction. Il ne s’agit pas de faire une distinction entre deux expressions architecturales ayant une valeur esthétique équivalente – comme, par exemple, entre des formes amorphes sur un écran d’ordinateur et des bâtiments traditionnels dessinés sur du papier – mais plutôt de distinguer les modèles architecturaux bénéfiques des mèmes nocifs qui asservissent le monde physique au monde virtuel.

Dans la majorité des écoles d’architecture aujourd’hui, les mèmes sont des modèles approuvés, des exemples et idées offertes à la copie, propres à la conception générée par ordinateur. Les architectes conformiste (ils se conforment à ces mèmes tout en croyant être originaux) tendent à vivre dans un monde d’images isolées  qui ne sont pas nécessairement liées aux bâtiments réels. De nos jours, le « talent créateur » de ces personnes ne peut n’être jugé que par l’intermédiaire d’un portfolio virtuel. Des concours et des prix architecturaux sont attribués sur la base d’images virtuelles, et ainsi de suite.

Dans ce monde des images, toute l’architecture est réduite aux représentations visuelles. La formation architecturale consiste en grande partie à substituer cet univers artificiel au monde réel. Dès leurs premiers jours à l’école d’architecture, les étudiants sont informés que leurs notions intuitives concernant la structure, la  beauté, la cohérence et l’équilibre sont périmées, et qu’afin de devenir architectes, ils doivent adopter des critères formels iconiques. Beaucoup d’architectes et étudiants actuels ont appris à discréditer leur propre appareil sensoriel et à interpréter le monde selon un point de vue contradictoire avec celui-ci. Ces personnes ne sont plus capables d’interpréter ce qu’elles voient et touchent ; elles ne fonctionnent plus que d’après une vision du monde enregistrée.

Chaque fois qu’un bâtiment est érigé selon un ensemble d’images étranges et sinistres, c’est une réalisation matérielle de l’univers virtuel inhumain. Cette critique n’a rien à voir avec l’informatique elle-même, qui peut être employée d’une manière ou d’une autre par ses programmateurs humains. La même technologie, convenablement appliquée, pourrait nous aider à produire des bâtiments adaptatifs et humanistes. Il existe des programmes de conception assistée par ordinateur actuellement en cours de développement qui incorporent des règles fractales et essayent de produire un degré optimal de complexité.

Les bâtiments inhumains affectent l’humanité parce qu’ils sont en conflit avec – et remplacent – l’architecture traditionnelle. Ils rendent impossible de construire de nouveaux bâtiments qui manifestent une structure architecturale vivante. Les exemples actuels provoquent des dégâts bien plus graves pour notre civilisation que les effets qu’ils engendrent sur notre environnement. Les images inhumaines pénètrent dans notre conscience et influencent ainsi profondément notre vue du monde. Les mèmes idéologiques des formes simplistes et brisées ont acquis des véhicules physiques qui leur permettent de se propager dans les esprits de la population. On pourrait faire une analogie avec le virus de SIDA, dont on suspecte qu’il provient d’un petit groupe de singes résidant à l’intérieur de la forêt africaine centrale. En s’inoculant à la population humaine et ses itinéraires internationaux, le SIDA a rapidement couvert le globe tout entier. Il a trouvé une nouvelle population d’hôtes beaucoup plus vaste et des méthodes de transmission plus efficaces.

Les bâtiments inhumains incarnent un aspect physique aléatoire qui est l’antithèse de la complexité organisée qui se manifeste dans la nature. Le danger est que de tels bâtiments s’enregistrent aujourd’hui dans notre subconscient afin d’être employés en tant qu’étalon mental pour comprendre et modifier l’ordre physique du monde. Notre vision du monde est conservée dans la mémoire permanente du cerveau, corrompue par les images lisses et transparentes d’une architecture fragmentée. Ainsi ces images influencent tout ce que nous concevons – elles défont tous les efforts accomplis par des générations dans la compréhension des systèmes complexes et du fonctionnement de notre monde.

 

7. Mise en échec de notre système immunitaire.

Tout virus – et un mème ne fait pas exception – utilise des emballages ou configurations extérieures lui permettant de s’attacher à un hôte et de lui injecter son ADN. Dans le cas d’un mème architectural, ceci inclut l’aspect du progrès esthétique et social et la promesse du succès de carrière et de prestige pour l’émetteur. Un virus a la capacité de changer afin d’éviter les attaques lancées contre lui. Il mute continuellement pour éviter d’être éliminé par le système immunitaire des hôtes potentiels, qui ainsi, n’identifie pas automatiquement les virus en tant qu’intrus préjudiciables. Nous avons développé un système immunitaire pour nous protéger et ainsi, un virus ne peut atteindre son but que s’il développe des stratégies sophistiquées pour duper notre système immunitaire. C’est ainsi que les virus informationnels affaiblissent notre système immunitaire par des idéologies d’expertise et des promesses de progrès.

Par exemple, l’attraction initiale de l’architecture moderniste des années 20 tient largement à sa promesse « d’une libération de l’hégémonie accablante de l’architecture traditionnelle » et, implicitement, de toute tradition. Une fois entrés dans les maisons modernistes, beaucoup se sont rendus compte que la libération promise était un mythe, que les appartements étaient construits de façon inférieure, et qu’ils étaient implacablement ennuyeux, difficiles à chauffer, à bas-plafond, avec des fenêtres maladroitement placées et des cuisines beaucoup trop étroites.

L’encapsulation des mèmes changea alors en : « l’architecture moderne est hygiénique et favorise une meilleure santé ». Cela suffit pendant un moment, jusqu’à ce qu’on s’aperçoive que cela aussi était un morceau de propagande. Ce fut le tour de : « l’architecture moderne représente les derniers résultats de la science et de la technologie appliqués aux bâtiments ». Les matériaux industriels favorisés étaient, cependant, plus chers et moins durables que les matériaux traditionnels. Mais régnait un fétichisme des nouveaux matériaux industriels ainsi que la production en série, qui était en accord avec les efforts idéologiques marxistes et nazis pour soutenir l’industrialisation (Salingaros et Mikiten, 2002).

Ces encapsulations successives ont été extrêmement réussies, et continuent à être utilisées par les mèmes architecturaux d’aujourd’hui. Les encapsulations de mèmes plus récents incluent des slogans comme « les courbes libres nous libèrent de l’architecture restrictive des cubes et des angles droits » ; et « les mathématiques contemporaines du chaos et des fractales décrètent que nous devrions bâtir des formes brisées ». Tout ceci est, naturellement, absurde, mais remarquablement efficaces pour promouvoir les mèmes contemporains de bâtiment.

Pourtant, les bâtiments qui ne s’adaptent pas à leurs usagers, qui ignorent les traditions locales et qui refusent d’employer les matériaux locaux s’avèrent être excessivement coûteux, incompris et souvent non-fonctionnels (Salingaros, 2004). Leur seule raison d’être est de réaliser un mème architectural. Ces mèmes sont enracinées si profondément dans la partie émotionnelle de notre cerveau qu’il est presque impossible de les en extraire. Quand on suggère aux architectes que ces idées ne sont que des emballages pour des mèmes nocifs, on déclenche une réaction de panique : toute leur conception de la modernité et du progrès social est remise en question. Cette réaction témoigne de l’effectivité des emballages des mèmes architecturaux.

 

8. Quelques mèmes architecturaux.

Le succès indéniable des mouvements architecturaux du vingtième-siècle pose des problèmes d’explication assez difficiles. Dès le début de modernisme, les mèmes architecturaux ont réussi à gagner un groupe déterminé de partisans. De nos jours, le mouvement déconstructiviste et ses successeurs, qui prônent les formes éthérées et amorphes, sont très à la mode dans le milieu architectural. J’ai soutenu ailleurs le fait que le modernisme et ses mutations postmodernes (qui incluent le déconstructivisme) sont opposées à ce qui est naturellement préféré par les habitants (Salingaros, 2004). Ainsi, les raisons du succès de ces mèmes deviennent bien plus mystérieuses.

Des familles distinctes de mèmes architecturaux ont commencé à être créées par des architectes au début du vingtième siècle. Ces virus informationnels partagent des caractéristiques communes. Pourtant, ils définissent de nos jours une large gamme de styles visuellement différents les uns des autres. Il serait utile d’avoir à notre disposition une taxonomie des mèmes architecturaux, montrant comment une souche a évolué partir d’autres, et indiquant également les mème qui ont été transférés à l’architecture en provenance d’autres disciplines telles que la philosophie ou la politique (ceci est analogue aux virus biologiques qui se transfèrent par exemple des animaux aux  êtres humains).

Cependant, l’objectif de cet essai n’est pas de classifier systématiquement tous les mèmes architecturaux connus. Mais quelques exemples évidents peuvent être décrits comme suit :

(1) La plus grande échelle domine, sans aucune différentiation évidente dans les échelles inférieures. Ce mème produit des formes lisses et « pures », que ce soit avec des surfaces planes ou courbes.

(2) Les modules vides qui, une fois joints ensemble, n’arborent aucune sous-structure. C’est le mème « classique » de la production des murs de verre et des panneaux de bétons préfabriqués.

(3) La manque de définition de limites adéquates. Les murs se finissent par leur tranchant. Il n’y a pas de différentiations pour encadrer les éléments structuraux. Les colonnes finissent brusquement au lieu d’avoir une base et un chapiteau pour différencier leurs extrémités.

(4) Contredire les formes rectangulaires de l’architecture traditionnelle (mais souvent d’une géométrie très souple), ainsi que les formes arrondies dont la courbure émerge de la géométrie. Normalement, les nécessités tectoniques s’expriment par une courbure liée à la symétrie et à la rectangularité du reste du bâtiment, à travers des arches, voûtes et voussoirs. Dans l’architecture traditionnelle on trouve, surimposée aux formes rectangulaires à grande échelle, une courbure aux échelles inférieures qui facilitent les interactions et la sensibilité humaine. Plusieurs bords sont souvent arrondis. Il y a trois méthodes différentes pour s’opposer à cette géométrie :

(i) les bords et angles sont strictement rectangulaires, avec une précision exagérée ; ils éliminent toute courbure.

(ii) les bords, coins et angles aigus sont rendus aussi pointus et gênants que possible.

(iii) les coins et les bords sont arrondis de manière exagérée et s’opposent toutes lignes droites ; le bâtiment doit ressembler à une sculpture de forme libre et fluide.

Il faut reconnaître que ces trois manières de s’opposer à la géométrie liée à l’architecture traditionnelle se contredisent entre elles, mais leur point commun, et leur but, est la contradiction de la normalité. Parfois, on les utilise ensemble, en les appliquant dans différentes parties d’un bâtiment contemporain.

Ceux-ci ne sont que quelques-uns des mèmes visuels très puissants qui ont évolué depuis le début des années 20. La remarque que je souhaite faire est qu’il n’y a absolument aucune raison pratique ni même esthétique de les adopter, et beaucoup d’architectes ont indiqué pourquoi ces règles dégradent la vie et la qualité structurelle des bâtiments.

Les mèmes décrits ci-dessus sont issus d’idéologies politiques et n’ont aucun rapport ni avec l’homme ni avec la tectonique. Le mème des murs vitrés est, par exemple, attaché à la liberté. Dans les textes modernistes des années 20, on parle de la libération de l’esprit humain à travers l’utilisation du verre comme matériau de construction. Une idée manifestement fausse « transparence = liberté » possède néanmoins des propriétés iconiques et idéologiques très attrayantes. En apparaissant au début du vingtième siècle, ce mème a fait appel à des forces sociales très puissantes, et après avoir été adopté par la société, il est devenu un point de référence dans l’architecture contemporaine alors que sa justification initiale a été oubliée.

Un autre mème est responsable de l’élimination de tout ornement architectural ; il vient lui aussi d’une idéologie moderne bien ancrée. Datant de 1908, ce mème propage l’identité « surfaces vides = progrès intellectuel ». Ces racines se trouvent dans un mélange confus d’idées à propos de la production industrielle et du rôle de la main-d’œuvre artisanale dans une société égalitaire. Ce mème a acquis une puissance considérable à cause d’un slogan manifestement accrocheur et négatif : « ornement = crime ». Aujourd’hui, personne ne pense que cette déclaration n’a même une part de vérité, mais il est trop tard, puisque que ce mème est entré depuis longtemps dans l’inconscient collectif des architectes.

Il est aisé de voir comment ces mèmes architecturaux ont trouvé dans l’espace virtuel un nouvel écosystème idéal. Par exemple, les conceptions assistées par ordinateur les plus courantes ne montrent à l’écran que la plus grande échelle du bâtiment. Le logiciel remplit les cadres fixés par des surfaces de la manière la plus simple possible (donc lisse). Pour la même raison, il est plus facile d’étendre les colonnes de manière linéaire. Les logiciels les plus simples s’appuient donc sur les trois premiers mèmes architecturaux énumérés ici. Les mèmes listés en (4) s’opposent entre eux et se font concurrence dans l’espace virtuel. Ils représentent des points de départs vers des directions opposées, mais tous trois s’opposent aux formes tectoniques émergeant de l’utilisation des matériaux traditionnels de construction.

Lorsque l’on construit avec des matériaux naturels assez fragiles, ou disponible seulement en éléments de petite taille, il est nécessaire d’adopter une géométrie particulière afin que le bâtiment ne s’écroule pas. La structure est, en partie, une solution aux problèmes d’élévation du bâtiment contre la force gravitationnelle et les tensions physiques – ceci impose naturellement un vocabulaire restreint de formes. La nature des matériaux définit la gamme des structures possibles : murs d’une forme rectangulaire plus ou moins inexacte ; coupoles ; colonnes ; poutres ; etc. La base et le chapiteau d’une colonne sont nécessaires pour des raisons tectoniques lorsqu’on les construit avec des matériaux traditionnels.

L’architecture moderne et postmoderne est une réaction contre cette restriction géométrique. De même, la plupart des formes architecturales traditionnelles contemporaines sont des mèmes car elles sont exprimées avec des matériaux industriels qui n’imposent pas les mêmes limites au vocabulaire formel – ce ne sont que des images indépendantes de la résolution des forces tectoniques. Mais ce qui nous intéresse dans cet article, c’est l’expression d’images qui n’ont aucune raison d’être si ce n’est leur opposition aux formes traditionnelles : de simples mèmes visuels motivés par des idéologies anti-traditionnelles.

 

9. Monstres et robots.

Certains films de science-fiction décrivent un scénario dans lequel un extraterrestre ou un virus envahit la mémoire d’un être humain, en la remplaçant par des copies de lui-même ou par des instructions le forçant à produire des copies de cet extraterrestre. Dans la société contemporaine, ce sont nos propres technologies qui jouent ce rôle d’envahisseur, comme le décrit Dyens : « Ce sont les machines qui, aujourd’hui, nous permettent d’accéder à notre humanité. Les machines ont nos souvenirs, elles possèdent les matériaux fondamentaux qui nous donnent essence et présence, elles détiennent les structures qui nous procurent sens et perspective. » (Dyens, 2001 ; page 38).

Ironiquement, l’humanité a toujours craint la possibilité de robots intelligents et impassibles fonctionnant d’une manière insensée. Le danger s’est plutôt incarné dans notre propre espèce, résultant de la fusion des humains avec l’espace virtuel. Ce ne sont pas des robots mécaniques que nous devons craindre, mais des êtres humains conditionnés  pour agir en tant que robots intelligents (à l’inverse des robots stupides et mobiles que nous construisons maintenant). Au cours de leur histoire, ces êtres humains ont été endoctrinés par un traitement psychologique bloquant leurs circuits sensoriels primaires et ne laissant opérationnels que les circuits de plus haut niveau. Ces personnes ne sont plus que partiellement reliées à leur environnement. En bloquant intentionnellement leurs circuits primitifs, nous avons créé des machines humaines privées d’émotion, opérant avec des capacités intellectuelles de destruction.

Les individus dont la mémoire a été remplacée pour une bonne part par des mèmes sont très efficaces dans l’exécution de tâches désagréables ou dangereuses. Ils sont en effet des exemples de l’« homme moderne » idéologique, produit pour viser des buts industriels. De telles personnes peuvent être conduites à ériger et habiter des structures gênantes et déconcertantes : une tâche qu’un être humain avec des sensations et des sentiments bien développés trouve physiologiquement très difficile. Les individus programmés n’ont aucun scrupule à détruire les structures vivantes de la nature et ce que d’autres êtres humains ont soigneusement produit avant eux.

Normalement, ces objets et environnements sont émotifs et nourrissants pour nos sens, si bien qu’il nous est douloureux de les éliminer. La mémoire culturelle comprend des artefacts arborant une complexité organisée très proche de la complexité des structures naturelles inanimées ou biologiques et les individus qui ne sont pas programmés par des mèmes visuels éprouvent un rapport intime avec ces objets, ainsi qu’avec la nature. D’autre part, les victimes d’un lavage de cerveau provoqué par les médias – des êtres conditionnés pour suivre les modes industrielles et post-industrielles sans réfléchir – sont largement détachées de cette complexité. Elles sont dès lors des occupants idéaux pour les tours d’appartements et de bureaux qui ne sont que les gratte-ciel tordus du dernier style architectural.

L’« homme moderne » continue de jouer un rôle déterminant dans la transformation de notre monde. Il est pour partie le produit d’une co-évolution des êtres humains et des mèmes issus de la culture post-industrielle. Pour ceux qui, parmi nous, ne souhaitent pas que l’humanité continue d’évoluer dans cette direction, il est nécessaire de comprendre ce processus avant d’essayer de l’influencer.

 

10. La connaissance opposée à l’information.

Selon le modèle évolutionniste, l’intelligence humaine est dépendante du développement des facultés du système constitué par le cerveau et les appareils sensoriels du corps humain. Ceux-ci ont co-évolué (l’évolution des uns ayant influé sur l’évolution des autres) vers un système hiérarchique composé de plusieurs couches. Les couches inférieures déclenchent une réponse instantanée aux stimulus de l’environnement. L’entrée et la sortie des informations deviennent de plus en plus sophistiquées au fur et à mesure que l’on s’élève dans les couches supérieures, dans lesquelles une plus grande puissance de calcul est dépensée pour interpréter les stimuli et y répondre. En définitive, nous avons acquis le traitement et l’analyse conscients des pensées qui distinguent les êtres humains des autres animaux. Ceci correspond assez bien à ce que nous connaissons des couches anatomiques du cerveau évolué. Soit les niveaux les plus élevés n’existent pas chez les animaux, soit ils sont présents mais à un degré sensiblement réduit, indiquant une croissance et un développement remarquables à ceux de l’espèce humaine.

La complexité de la vie moderne produit des quantités énormes d’information, auxquelles il nous faut nous accommoder. Il devient très difficile de maîtriser toute l’information à propos de l’édification des bâtiments et des villes. La disponibilité immédiate, à travers les réseaux informatiques, de tout ce qu’on a jamais dit sur n’importe quel sujet aggrave pour beaucoup la situation. Avoir une pléthore d’informations disponibles nous pousse vers une dépendance envers les « experts » qui sélectionnent quelle partie de cette information doit nous être exposée. Il est en effet impossible de parcourir toute cette information. La situation, donc, n’est pas différente de celle du passé, lorsque l’information n’était pas librement disponible et son accès contrôlé par certaines autorités. La seule différence est que, aujourd’hui, dès que certains individus localisent l’information juste, la situation peut-être renversée et le contrôle des « experts » quasiment démantelé, d’un jour à l’autre.

Le thème central de ma thèse est que la culture évolue dans une direction positive en organisant l’information qui nous relie à l’univers réel. L’augmentation du nombre de liens entre les différentes entités informationnelles mène à une plus grande complexité, et il devient nécessaire d’organiser cette complexité en un système compréhensible (hiérarchique). Le processus opposé, menant habituellement à la rétrogression, consiste à perdre cette complexité et son organisation. L’information soigneusement recueillie et organisée en tant que connaissance humaine, ainsi que les structures connectives qui nous la rendent accessible, se perdent.

La plupart des mèmes sont en réalité malfaisants car ils remplacent la complexité de l’univers et des relations que nous entretenons avec lui par une réalité fausse, c’est à dire déconnectée. Les mèmes sont porteurs de très peu de connexions, et celles qu’ils arborent sont tout à fait erronées, ce qui empêchent l’établissement des connexions vraies qui sont nécessaires à notre compréhension du monde. Bien entendu, les mèmes co-existent toujours avec la connaissance, mais ils représentent un câblage inutile du réseau de notre base de connaissance.

Ce problème fondamental a déjà été abordé par l’architecte Christopher Alexander. Il a tenté d’identifier les connaissances architecturales véritables en reconnaissant les modèles (patterns) qui, de manière récurrente (dans l’histoire de l’humanité et sur l’ensemble de la planète) ont organisé et organisent notre espace bâti et notre relation à lui (Alexander et. al., 1977). Il a décidé d’expliciter ces connaissances qui étaient jusque-là implicites, de manière à s’opposer à la propagation démesurée des idées folles qui ont gouverné, depuis le début du 20e siècle, la construction des bâtiments et des villes (ce que j’ai décrit dans cet article comme une invasion de mèmes nocifs). Tout en explicitant ces connaissances architecturales, il a choisi de conserver leur manière particulière d’organiser les informations : un « pattern language » est une structure hiérarchique (Salingaros, 2000) composée de modèles relativement autonomes connectés (1) les uns avec les  autres à travers les différents niveaux de la hiérarchie, (2) au monde physique et biologique ainsi qu’aux manières de vivre propres aux civilisations humaines (3) à l’ensemble des connaissances humaines empiriques, scientifiques et métaphysiques.

Chaque modèle (pattern) est présenté comme un processus de résolution d’un problème architectural récurrent : la relation entre un certain contexte, les forces qui se manifestent de manière récurrente dans ce contexte, et une configuration spatiale qui permet aux forces de se résoudre (Alexander, 1979). Ils permettent donc de discuter collectivement, concepteurs, constructeurs et habitants, sur ce qui doit nous servir de modèles architecturaux et constituent ainsi une manière de constituer une véritable connaissance architecturale.

Cet outil (les pattern languages) a été largement repris par les informaticiens cherchant à construire et à capitaliser une connaissance en matière de conception des logiciels (Gabriel, 1996). Ceux-ci définissent, en plus du concept de pattern, le concept d’« anti-pattern » comme une solution fausse qui est néanmoins re-utilisée. Un anti-pattern possède des caractéristiques formelles qui amènent le concepteur à se tromper en pensant qu’il est le résultat d’un développement logique. Il n’y a en fait aucune différence entre un anti-pattern et un mème.

La connaissance est fragile et beaucoup moins prolifique que l’information crue parce-qu’elle dépend de la découverte et de la confirmation. En revanche, on peut produire du bric-à-brac informationnel dans n’importe quel contexte, et en n’importe quelle quantité. La connaissance traditionnelle représente la sagesse héritée. Il existe, en particulier, des connaissances et des croyances qui ne sont pas vérifiables scientifiquement, mais qui sont pourtant nécessaires au bon fonctionnement des sociétés humaines et au maintien de la connaissance scientifique. Ces systèmes de croyances ne peuvent pas être justifiés de la même manière que la science peut être justifiée ; ils se fondent sur des raccordements informels, des pratiques, et une compréhension profonde.

Dans les plus grandes œuvres de la civilisation humaine, il y a une valeur qui dépasse la simple information. La passion selon saint Mathieu de Bach vaut intrinsèquement bien davantage pour notre civilisation que deux heures de soap-opéras entremêlées de publicités télévisuelles. J’ai bien conscience que les philosophes postmodernes ont essayé de nous convaincre du contraire, mais je crois qu’ils se sont terriblement trompés. En fin de compte, nous devrions faire appel à la valeur de l’information pour faire la distinction entre les mèmes (qu’ils soient nocifs ou bénins) et la véritable connaissance.

 

11. Conclusion.

Les êtres humains peuvent reconnaître intuitivement les liens qui unissent les éléments du monde et ceux qui nous raccordent à lui, de manière presque instantanée. Cette capacité nous a permis de survivre et d’évoluer. La résolution des problèmes les plus complexes nécessite un processus par étapes qui établit une série de transformations du problème jusqu’à sa solution. Une alternative à cette conception intelligente consiste à appliquer sans réfléchir un certain prototype visuel donné : un mème.

Dans ce cas, il n’y a pas de transformation ni d’adaptation aux critères du problème. Une solution standard est fournie par des mèmes visuels qui sont ainsi imposés à la situation (on utilise une méthode de substitution en lieu et place d’une méthode de résolution). Les mèmes remplacent les contraintes réelles du problème par des images. Cela n’exige aucun effort intellectuel ; seulement que nous acceptions une image issue de n’importe quelle source. En remplaçant les étapes de la conception adaptative, on supprime une partie des mécanismes de notre pensée intelligente en général, ce qui peut nous mener à vivre dans une réalité complètement fausse ; comme après une sorte de lavage de cerveau psychologique.

Notre vision personnelle du monde peut être remplacée entièrement par un ensemble de mèmes. Ceux-ci définissent alors un univers alternatif, inhumain. Alors que notre société est de plus en plus submergée par l’espace virtuel, les risques d’altération de la réalité intérieure de chacun se multiplient avec le nombre de mèmes présents dans l’environnement. Dans le passé, nous nous inquiétions seulement des cultes particulièrement virulents, de la publicité et des campagnes politiques ; nous sommes pourtant aujourd’hui immergés dans un univers virtuel de mèmes qui ont la capacité de remplacer très facilement l’univers physique. Ceci ressemble à une religion erronée. Dans cet essai, j’ai essayé de préciser quelques caractéristiques de cette interdépendance, et de me concentrer sur les dangers présentés par la libre propagation des mèmes architecturaux dans l’univers informationnel.

 

REMERCIEMENTS : À Ollivier Dyens, David Miet, et Terry Mikiten pour leur conseils.

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