Auteur: Marion Crackower

Marion Crackower est diplomée de l’Université de Bordeaux III avec une maitrise d’Histoire. En 2001, elle entre à l’IUFM d’Aquitaine. Elle obtient son Master de Français en 2010 à l’Université de Louisiane de Lafayette, et elle travaille actuellement sur son Doctorat. Marion travaille depuis neuf ans comme professeur des écoles. D’un point de vue académique, Marion s’intéresse à l’Histoire, la littérature francaise du 19ème et 20ème siècle, et au roman policier.

Une toponymie cadienne: Le français cadien à travers l’étude des noms de lieux en Louisiane: Témoignage de survie ou preuve d’extinction?

* Cet article a été présenté à Louisiana State University, Baton Rouge,  lors de la Cinquième Conférence Annuelle du Département des Études Françaises de LSU.

               Qui se souvient de Bayou Chêne? Du lac Tasse? Quelle est la forme correcte: “Je vais à Opelousas” ou “Je vais aux Opelousas”? Ces interrogations sont loin d’être mineures pour les habitants de l’Acadie. Elles révèlent une réalité qui frappe en plein le sud de la Louisiane: Celle de son identité. Lorsqu’un peuple s’établit sur une place, il se l’approprie de différentes manières. Deux cent cinquante ans d’histoire cadienne et francophone dans le Sud de la Louisiane, ne sont pas passés sans laisser de traces dans le temps et dans l’espace: Baton-Rouge, Louisiane, Lafayette sont des noms bien connus d’un point de vue local, national ou international. L’étude des noms de lieux, ou toponymie, consiste en une branche de la science onomastique, spécialisée dans l’espace. La toponymie est directement liée à la culture identitaire, l’Histoire, la Géographie et même le commerce, soit tout ce qui est connecté à la gestion de l’espace par un peuple. Quel sens pouvons-nous donner aujourd’hui à une toponymie cadienne? Comment le recensement systématique des noms de lieux à consonance francophone peut-il nous aider à comprendre où en est aujourd’hui le peuple cadien? La Constitution de Louisiane, en 1921, déclarait l’anglais seule langue parlée à l’école. Par conséquent, conduisit le français à amorcer sa lente mais sûre, descente vers les oubliettes. A cause des liens étroits existants entre le langage et la terre, ce qui disparaît dans le temps, disparaît aussi dans l’espace. Ne laissant que des traces à l’état de fossile. Quels sont les risques identifiables aujourd’hui dans l’espace? Si la publication d’un Dictionary of Louisiana French a permis l’institutionnalisation de la langue, il n’en demeure pas moins la première étape d’un long processus de reconnaissance. Une toponymie cadienne peut-elle être la démonstration d’une survie malgré tout ou d’une régression inévitable? Il est nécessaire de voir comment la toponymie permet de révéler l’état de la situation, l’importance des lieux et comment ils ont contribué à l’élaboration de l’histoire locale et de son patrimoine. Puis, expliquer l’origine des noms. Enfin, quels sont les dangers aujourd’hui identifiables, et comment est-ce qu’un “linguicide”, ainsi nommé par les scientifiques, a pu affecter non seulement une culture qui était surtout orale, mais aussi ses racines sa patrie ?

           

Parce qu’un nom n’est jamais donné au hasard, il est marqué par le sentiment personnel; parce qu’un nom n’est pas figé, comme la langue il évolue, se transforme ou change selon les circonstances. Les habitants portent le nom de la ville parce que membres de la communauté. Ainsi Isaac Taylor présente-t-il la toponymie dans son ouvrage Words and Places :    

            Local names -whether they belong to provinces, cities, and villages, or are the designations of rivers and mountains- are never mere arbitrary sounds, devoid of  meaning. They may always be regarded as records of the past, inviting and        rewarding a careful historical interpretation. (1)

Prenons l’exemple d’une petite communauté locale, établie depuis le XVIIème siècle, connue aujourd’hui sous le nom de Saint Martinville. Si l’on compare les cartes du XIXème siècle, Saint Martinville a connu pas moins de huit écritures différentes. Au début du siècle, moins de quinze ans après la vente de la Louisiane par Napoléon, le nom est encore écrit à la française: Saint Martin (Louisiana 1814). Cependant, l’influence anglophone se fait très vite ressentir: voir l’écriture du nom sur A Map of the State of Louisiana with Parts of the State of Mississippi and Territory of Alabama from Actual Survey of 1816: Saint Martin’s, l’apostrophe et le “s” étant effectivement les marqueurs de la possession en anglais. Par la suite, le nom va balancer entre anglais et français: Saint Martins (Louisiana 1817), avec de temps en temps de bien surprenantes écritures: Saint Marions [sic] sur la Geographical, Statistical, and Historical Map of Louisiana de 1823. Parfois, deux écritures sont attestées sur des cartes publiées la même année: nous retrouvons Saint Martinsville (Louisiana 1830), et Saint Martins Ville (The Travellers Pocket Map of Louisiana with Its Canals and Roads from Place to Place along the Stage and Steam Boats Routes) en 1830. Un autre exemple tout aussi explicite, sera Point Chevreuil, en 1816 on Map of the state of Louisiana with Parts of the State of Mississippi and Territory of Alabame from Actual Survey, s’écrit Point Chevreule en 1823 sur Geographical, Statistical, and Historical Map of Louisiana, puis Point Chevreuille (The Travellers Pocket Map of Louisiana en 1830), avec un détour par l’espagnol Venados Point, dont l’utilisation de Point et l’inversion du nom et de son complément révèlent encore l’influence anglaise et son combat pour rester dans l’espace. Enfin, le nom francophone Point Chevreuil reprend le dessus en 1838, pour une courte période de temps (North America Sheet XIII: Parts of Louisiana, Arkansas, Mississippi, Alabama, and Florida) pour devenir et rester, Chevreuil Point en 1842. Pourquoi tant de différences sur une si courte période de temps? Bien des raisons peuvent être évoquées. Il peut s’agir d’erreurs de copies, de mauvaise compréhension, de mauvaises écritures dues au fait que les géographes n’étaient pas toujours des francophones (plusieurs des cartes citées plus hauts ont été publiées à Philadelphie, Pennsylvanie par exemple), ou bien du fait que les noms évoluent dans le temps. Raisons auxquelles s’ajoute le fait que l’éducation n’était pas la priorité, peu importait aux locaux l’écriture du nom de leur ville.

            Par conséquent, du fait de l’étroit lien entre la langue et le territoire, si l’une disparaît dans le temps, l’autre ne tardera pas à disparaître dans l’espace car tout est lié à la langue. L’espace est identifié par la langue. George Steward pose sa problématique ainsi dans son ouvrage Names on the Globe, et ce dès la première page de son introduction : “A sense of place is older than man. What is a « haunt » or a « lair » but a place known      and remembered -known, remembered, and set apart from other places ? (3).Assiste-t-on à la fossilisation d’une culture? Après tout, un fossile n’est rien d’autre que la trace d’un organisme qui fut vivant. Ne nous reste-t-il que des traces de la culture francophone? La question peut sembler n’être que pure rhétorique. Pourtant, aujourd’hui, le lieu est partout où l’homme vit, travaille, ou mange. Il fait partie du milieu et en cela doit être apprivoisé, retenu ou conquis. Il doit aussi être identifié. Ici, c’est chez moi et j’y mets mon nom. Personne ne peut me le prendre. D’où l’existence de très nombreuses villes cadiennes nommées d’après le nom d’un ancien habitant. Quiconque y entre doit être ami. On lui met alors des limites, on créé des frontières parce qu’ailleurs, c’est différent, ce n’est pas chez soi. La perception de l’espace varie selon la nature des lieux : ils sont arides et secs, ou chauds et humides ; parfois inhospitaliers, d’autres fois plus accueillants. Dans bien des cas, ils sont habités et abrités. L’homme s’y établit, prend possession des lieux. Pour cela la meilleure façon c’est de lui donner un nom. Nous pouvons déclarer avec Steward qu’il est peu d’espaces sans hommes, donc sans nom : “Though a place may be conceived as existing in itself or as standing in the consciousness of an animal, a place-name exists only with men, being a part of language- « No names without people ! » The converse also is true, « With people, names ! » (Names on the Globe 4).

            Il est vrai que le nom fait partie, à part entière, de l’identité d’une personne. C’est par le nom donné par les parents que cette personne sera identifiée pour le reste de sa vie. La langue et le contexte influencent le choix. Le goût personnel aussi. Pourquoi le nom ne ferait-il pas alors partie de l’identité d’un pays, d’une région, ou bien d’une ville au même titre que pour des personnes ? De la même façon que les parents donnent un nom à leur enfant, les localités sont aussi nommées, dit-on baptisées, par les explorateurs d’abord ou par ceux qui vivent dans un lieu donné. La liste de toponymes qui suit n’est pas exhaustive. Pour des raisons matérielles, je me suis concentrée sur les exemples les plus fragrants que j’ai épicés de quelques autres moins connus. Toutefois, j’essaie de couvrir un large panel d’exemples de bayous et chenaux qui sont tout aussi importants que l’île la plus haute ou la ville la plus grande, car nommer n’est que l’aboutissement d’un processus de pensée propre à un peuple. Ce que Sidonie de la Houssaye a très bien exprimé en 1888 en ces termes dans sa Nouvelle Acadienne Pouponne et Balthazar (son explication se centralise essentiellement sur les Cadiens):

            On dit que les Troyens exilés donnaient des noms aimés aux lieux inconnus où ils étaient    venus chercher une nouvelle patrie. [. . . ]. Pour eux, [les Acadiens], la terre qui allait   boire leurs sueurs et leurs larmes, recueillir leurs dernières espérances, donner des  fleurs à leur vieillesse et garder leurs cendres bénies, la terre où leurs enfants devaient naître et mourir, ne pouvait s’appeler autrement que celle où ils avaient appris à     connaître tout ce que la vie donne de délices dans les joies pures du foyer [. . .], ils firent comme ces autres pèlerins de l’Ausonie; ils nommèrent le coin de terre qu’ils venaient d’adopter la Petite Cadie, du nom de la patrie perdue. (6-7)

La description de Sidonie de la Houssaye confère à l’action d’identification un aspect très sentimental, presque charnel, et très personnel venu du fond du cœur. Démonstration de l’importance que revêt l’espace dans la construction identitaire d’un peuple. Parce qu’il reste toute la vie, parce qu’il devient LE lieu, le lien entre tous, le nom commun à tous les habitants, aucun nom n’est donné au hasard. C’est le cas de la Cadie ainsi que le décrit de la Houssaye ou d’Abbeville (paroisse de Vermilion) nommée d’après la ville d’origine de son fondateur, Abbeville, dans le Nord de la France.

            Ensuite, il faut signaler publiquement l’appartenance d’un territoire à une famille. Quelle meilleure façon que d’y apposer son patronyme? De là découle l’existence de très nombreuses places, villes, bayous, ponts, portant le patronyme d’une famille. Pas moins de quatre-vingt-un patronymes pour les paroisses d’Ibérie, Lafayette, Saint Martin, Vermilion et trente-neuf prénoms ont été recensés jusqu’à présent. Certains tirent leur nom des fondateurs de la communauté: c’est le cas de Broussard (Lafayette) par exemple ainsi que l’explique Clare d’Artois Leeper dans Louisiana Places: A Collection of the Columns from the Baton-Rouge Sunday Advocate (43); ou d’anciens propriétaires terriens: Cade (Iberia), Delcambre (Iberia) et Delcambre canal (Saint Martin) Delahoussaye (Iberia) et Delahoussaye canal (Saint Martin) qui n‘est pas sans rappeler le nom que j‘ai cité plus tôt, Gueydan ( Vermilion); Patout canal (Saint Martin) et Patoutvile (Iberia) noms retrouvés sur d’anciennes cartes. La famille Patout possédait sept parcelles de terre plus une au nord de NI, partagée avec la famille Olivier (Iberia), Chopin, Bayou Chéramie, Darbuie, Mabeuf, Begnard Bay (Saint Martin), Berard, Bouderaux (Iberia), Billeaud (Lafayette). Les personnes qui ont aidé la communauté ont aussi laissé leur nom. C’est le cas de Pont Breaux (ou Pont de Breaux): Clare d’Artois Leeper explique qu’Agricolé Breaux avait construit un pont gratuit pour remplacer un ferry (Saint Martin) (Louisiana Places 42). Certains personnages historiques comme Lafayette (dont le nom vient de Marie Joseph Paul Yves Roch Gilbert du Motier, Marquis de La Fayette). Pour les prénoms, les occurrences sont similaires, très souvent d’anciens habitants: Maurice (Maurice Villin), Camille ( Vermilion); Anselm Coulee (Lafayette), Bayou Alexandre, Benoit Bayou, Bayou Eugene, Bayou Jean-Louis, (Saint Martin); Bayou Pierre, Caroline, Cassie (Iberia) qui, d’après Clare d’Artois Leeper (Louisiana Places Supplement 272) était le prénom de l’intersection de deux voies ferrées au nord de la paroisse de Ibérie. Le nom viendrait de Miss Cassie Landry, fille du propriétaire d’une plantation Léon Landry. D’ajouter que ce nom n’est écrit sur aucune carte.

Les personnes n’ont pas été les seules à laisser leur nom. La nature a su tirer son épingle du jeu en fournissant les éléments de base de baptême. Des descriptions relatives à la taille sont très fréquentes. Dans la seule paroisse de Saint Martin se trouvent Grand Lake, Petit Lac, Lake Rond, Lake Fausse Pointe Cut, Grand Anse, Grand Coulee. De même pour la topographie et le relief: Anse la Buttetire son nom d’une anse, un méandre décrit par une rivière qui contourne ici une butte. Sur la carte de 1861, on voit bien le Bayou Petite Anse contourner une sorte de colline appelée Petite Anse Island (Iberia) plus connue aujourd’hui sous le nom d’Avery Island et pour son usine de Tabasco. La végétation a servi de point de repère, notamment le chêne, un arbre très présent le long des bayous de Louisiane: Bayou Chêne (Saint Martin et  Vermilion), Bayou Chene Cut (Saint Martin), Little Bayou Chene (Saint Martin et  Vermilion), Big Bayou Chene… des chenières (chêneraies): Cheniere Canal (Saint Martin) et Cheniere au Tigre ( Vermilion); ou des arbres tordus : Crook Chene Bayou et Crook Chene Cove (Saint Martin) doivent leur nom à un chêne extrêmement tordu qui se trouvait là explique Gladys Calhoon Case dans ses mémoires Bayou Chêne Story:

It was so crooked that even the smallest piece of driftwood seemed to get snagged on a bend in the bayou causing the drift to pile up and stay. Logs and debris got so thick that one could walk accross the bayou and no water traffic could be routed that way.Finally, the parish of St. Martin agreed to spend a small sum of money, contracting to have a group of men use dynamite to loosen the logs that had accumulated aver the years, thus clearing the channel for navigation and making a shorter route to Dauterive Landing and New Iberia. (27)

Le bayou de Louisiane est un écosystème abritant de très nombreuses espèces d’oiseaux, de poissons, de reptiles dont le roi est l’alligator ou cocodrie en français cadien. Le Bayou Cocodrie, et la coulée Cocodrie (Saint Martin) cohabitent avec le Bayou Tortue et bayou Queue de Tortue (Lafayette). Point Grosbeak fait référence à un oiseau définit par le Dictionary of Louisiana French comme étant un héron de nuit, bayou chevreuil et Prairie Grand Chevreuil (Saint Martin) recensés sur la carte de 1817. Quelques noms énigmatiques existent comme Cheniere au Tigre. Y aurait-il eu des tigres en Louisiane ? Les noms de lieux y faisant référence sont abondants. Un, ou des tigres, qui plus est, essentiellement situés dans la paroisse de Vermilion et en bordure d’Ibérie. Ainsi, on peut traverser Cheniere au Tigre ( Vermilion), Cheniere au Tigre Bayou ( Vermilion), West Cheniere au Tigre Canal ( Vermilion), Tigre Bayou (Iberia), Tigre Lagoon (Iberia), Tigre Point ( Vermilion). Tous ces noms de lieux font en fait référence à un événement inexpliqué qui arriva dans cette île du sud de la paroisse de  Vermilion. Jim Bradshaw, journaliste au Daily Advertiser, explique l’origine du nom dans son article « Cheniere au Tigre Has Romantic History » paru le 24 juin 1997. Ce n’est pas tant à l’existence d’un félin qu’il est fait référence mais plutôt à un accident inexpliqué qui arriva au début du XIXème siècle :

The most popular version of the origin of Cheniere au Tigre’s name concerns a party exploring the areas around the beginning of the 19th century. As the story goes, the party left a boy to watch a boat at a place called Hell Hole Bayou. When theyreturned, they found him clawed nearly to death and speculated that it had been done by a large wildcat.

            La liste pourrait s’allonger témoignant ainsi de la bonne santé de la culture cadienne. Qu’en est-il réellement? L’incessante lutte contre le français à l’école, son extinction progressive n’a pas pu rester sans conséquences dans l’espace. Quels sont les dangers identifiables aujourd’hui?

            Beaucoup de noms jamais écrits sur les cartes, beaucoup de communautés ont disparu, et ne subsistent que dans les mémoires: Or la mémoire, si elle n’est pas partagée, s’éteint avec son propriétaire. Ce dont je me souviens, ce que l’on m’a transmis disparaît avec moi. C’est le cas des « gares » où s’arrêtaient les machines à vapeur pour remplir leurs réservoirs d’eau: des communautés s’étaient développées autour, souvent avec un télégraphe. Un ancien employé des chemins de fer, monsieur William J. Thibodeaux m’expliquait que beaucoup de ces noms ont changé parce que les chauffeurs de locomotives à vapeur, Anglophones, ne pouvaient pas les prononcer. Près de Youngsville, Louisiana se trouve aujourd’hui un groupe de maisons qui était un vrai village autrefois. De toutes les infrastructures, Il ne reste aujourd’hui qu’une église qui sert de hall de réception pour les mariages. D’autres noms identifiés sur les cartes du XIXe siècle ont aussi disparu: En 1814, sur la carte Louisiana, apparaît entre Vermilion Bay et le Golfe du Mexique l’Île au Croix que je n’ai trouvée sur aucune autre carte du XIXe. Pareil pour la Baie des Jadaiches. En 1816, A Map of the state of Louisiana mentionne la Prairie Grand Chevreuil et Saint Maur, Lake Tasse, Côte Carlines… Les deux premiers subsistent sur la carte de 1817 puis disparaissent. Lake Tasse devient Spanish Lake sur la carte de 1878, nom toujours employé aujourd’hui. Un autre exemple frappant, datant du XXe siècle serait Bayou Chêne, une petite communauté installée au milieu de l’Atchafalaya inondée en 1927. Elle tenait son nom d’une rangée de chênes placée près des bayous. Cette communauté survit dans les mémoires grâce à Gladys Calhoon Case qui a rassemblé ses souvenirs dans un ouvrage intitulé Bayou Chene Story.

            N’oublions pas de mentionner aussi les cacographies, ces fautes d’orthographes qui, avec le temps, finissent par devenir la réalité: Sont-elles les témoignages de l’anglicisation lente mais irréversible de l’espace cadien? Certaines écritures ont été changées, c’est le cas de la paroisse Saint Landry qui s’écrivait Saint Landré sur les cartes du XIXè s (1816, 1830), qui en 1842, devient Saint Landry. Voir aussi Pont Breaux devenu Breaux Bridge.

Parmi les autres cacographies figurent les accents: Lorsque les transcriptions sont faites par des non francophones travaillant sur des noms d’une autre langue, le risque est l’oubli ou la négligence de ces signes, minuscules mais importants, que sont les accents: soit ils changent le son, soit ils sont la réminiscence d’un « s » ancien. C’est le cas de Baton-Rouge, qui devrait s’écrire Bâton-Rouge, ou des noms comprenant le mot chêne: il perd systématiquement son accent. Preuve d’anglicisation? Probablement. Enfin, les “e” muets à la fin des mots ont disparu: Pointe devient Point, comme dans Chicot Point, Chevreuil Point, (Lake fausse Point)…

Enfin, des mots se sont collés avec le temps: ce sont les erreurs de segmentation: Lafayette, si venant vraiment du Marquis devrait s’écrire La Fayette (Cette dernière écriture est attestée sur une carte de 1838) et Delahoussaye, n’est pas sans rappeler Sidonie de la Houssaye, nom à particule.

            La disparition est lente mais effective. Même si ce ne sont pas les noms des grandes villes qui sont menacés (quoique, la Nouvelle Orléans est désormais appelée New Orleans), l’interdiction de la langue française en 1921 dans les écoles où seul l’anglais pouvait être parlé entraîne forcément avec elle son histoire et sa culture. Le temps marque l’espace. Il est je suis sûre des coins de pêche ou de chasse connus des grands amateurs, transmis de bouche à oreille; des communautés dont les personnes âgées d’aujourd’hui se souviennent encore qui sombrent dans l‘oubli. Alors que faire pour éviter la disparition du petit patrimoine local? N’oublions pas que ce sont les petits ruisseaux qui font les grandes rivières. Ecrire. Recenser des souvenirs. La tâche est immense, le temps compté. Car la population francophone de Louisiane a connu pendant longtemps la punition et hésite aujourd’hui à parler. Si on ne se réveille pas, ce n’est pas « Repose en paix » qui figurera sur le sud des cartes de Louisiane mais bien « Rest in Peace ». Et la dernière chose que nous aimerions voir c’est bien un Dictionnaire du français louisianais figurant entre un dictionnaire de latin et de grec ancien au rayon langues mortes des bibliothèques.

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 OUVRAGES CITÉS.

Bradshaw, Jim. “Chenieere au Tigre has Romantic History”. Daily Advertiser 24 juin 1997,            Lafayette: n. p. Carencrohighschool. Web. 2 mars 2011.

Calhoon Case, Gladys. Bayou Chene Story. A History of the Atchafalaya Basin and Its People.      Detroit: Harlo P. 1973. Print.

Leeper, Clare D’Artois. Louisiana Places. A Collection of the Columns From the Baton Rouge      Sunday Advocate. 1975 Supplement. Baton Rouge: Legacy Publishing Company, 1976.          Print

Geographical, Statistical, and Historical Map of Louisiana. Carte. 1823. Print.

Houssaye, Sidonie de la. Pouponne et Balthazar, une nouvelle acadienne. Nouvelle Orléans:         Librairie de l’Opinion. 1888. Google Books. Web. 2 mars 2011.

Louisiana. Carte. 1814. Print

Louisiana. Carte. Baltimore : F. Lucas, 1817. Print

Louisiana. Carte. 1830. Print.

Louisiana. Carte. 1838.

Louisiana. Carte. Chicago : Rand McNally, 2006. Print.

Louisiana Historical Records Survey. Inventory of the Parish Archives of Lousiana. U LA : The    Department of Archives, LSU, 1938. Print.

Map of the State of Louisiana with Parts of the State of Mississippi and Territory of Alabama          from Actual Survey by William Darby. Map. New York et New Orleans : James Olmstead         et Benjamin Levy, 1816. Print.

North America. Sheet XIII. Parts of Louisiana, Arkansas, Mississippi, Lalbama, and Florida.         Carte. Pub. Baldwin et Gradock. Londres: n. p. 1833. Print.

Stewart, George R. Names on the Globe. New York : Oxford UP, 1975. Print.

Taylor, Isaac. Words and Places. 4ème éd. London : J. M. Dent and Son Ltd, 1936. Print.

The Travellers Pocket Map of Louisiana with Its Canals and Roads from Place to Place along       the Stage and Steam Boats Routes. 1830. Print.

Valdman, Albert, et al. Dictionary of Louisiana French as Spoken in Cajun, Creole, and    American Indian Communities. Jackson: UP of Mississippi, 2010. Print.

 

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One Response to “Une toponymie cadienne: Le français cadien à travers l’étude des noms de lieux en Louisiane: Témoignage de survie ou preuve d’extinction?”

  1. DEGOS dit :

    bravo pour votre étude sur les origines des noms et des lieux. Peut-être vous pourriez envisager d’élargir vos recherches sur l’europe, nous n’avons pas une réelle connaissances de l’identité des noms de lieux!
    ont-ils une relations avec les noms des premiers habitants? il n-y a pas de réels explorateurs à ce jour.
    merci