Né à Sainte-Marie (Martinique) le 21 septembre 1928, mort à Paris le 3 février 2011 Édouard Glissant est l'un de plus grands penseurs et écrivains du siècle.

Notre ami Édouard Glissant s’est éteint aujourd’hui

Nous partageons la douleur de sa famille.

Mondesfrancophones lui rendra les hommages qu’il mérite plus tard.

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13 Responses to “Notre ami Édouard Glissant s’est éteint aujourd’hui”

  1. alex dit :

    Edouard Glissant (1928-2011), un héritage magnifique
    Boniface Mongo-Mboussa

    Nous savions Edouard Glissant malade et son décès n’est malheureusement pas une surprise, nous rappelant que même les plus grands sont mortels. Faut-il parler d’une perte alors qu’il nous laisse tant d’écrits et une pensée extraordinairement développée ? Sa réactivité face à l’actualité va par contre terriblement nous manquer, nous qui sommes ses enfants. Il est impossible de dire à quel point la rédaction d’Africultures a été marquée par cet héritage et s’en réclame. Nous préparons un numéro spécial de la revue en hommage à ce maître. En attendant, voici un court texte de Boniface Mongo-Mboussa qui coordonnera ce numéro.

    Edouard Glissant est mort, mais il nous laisse ses mots : un héritage magnifique, protéiforme et fertile. Quand il publie en 1956, son premier essai-poème, Soleil de la conscience – un texte à redécouvrir – Edouard Glissant se donne à voir comme son propre ethnologue. Il écrira plus tard : “Nous haïssons l’ethnographie : chaque fois que, s’achevant ailleurs, elle ne fertilise pas le vœu dramatique de la relation.” Tout Edouard Glissant est déjà là. Car Soleil de la conscience, qui est une méditation sur la rencontre du poète avec le paysage français est une manière de penser l’altérité par la nature. Lors de cette première rencontre, Edouard Glissant constate que ce paysage lui est à la fois familier et étranger. Proche, parce qu’il est somme toute Français et qu’il possède par conséquent une certaine culture de la géographie française ; lointain, parce que ce paysage ne lui parle pas comme il parlerait à un Normand ou à un Bordelais. Ce choc lui ouvre les yeux sur son antillanité. Ce qui le conduit à investir l’Histoire. Or, en relisant les philosophes qui se sont intéressés à cette discipline, Glissant s’aperçoit très vite qu’il a été relégué à la périphérie de l’Histoire universelle par Hegel : “De vrai, toute histoire, écrit-il, (et par conséquent toute raison de l’Histoire conçue projetée dans elle) a décidément été exclusion des autres : c’est ce qui me console d’avoir été par Hegel exclu du mouvement.” Là où les philosophes africains dépensent une énergie folle et vaine pour courir derrière l’ombre, Edouard Glissant affronte Hegel de manière oblique. A cette vision totalisante, prétendument universelle, Edouard Glissant oppose l’Opacité, le Divers, le Rhizome et surtout la Relation. Ce refus des systèmes sera durant toute sa vie, sa marque de fabrique. De ce point de vue, la pensée Glissantienne, qui est une ode à la fraternité, recoupe, à certains égards, celles de Derrida et Levinas : deux pensées de l’Autre mais aussi deux discours de l’opacité. Mais là où les philosophes professionnels proposent des traités, Glissant donne à lire le fragment, l’éclat, l’aphorisme tout en subvertissant les genres. Romancier, philosophe, dramaturge, essayiste, Edouard était avant tout un poète sensible à la créolisation du monde. C’est ici le lieu de rappeler, comme lui-même a su le faire avec élégance, que la créolisation n’est pas la créolité. Car Edouard Glissant n’avait nullement la prétention de proposer au monde un système. Il était l’incarnation de la pensée en mouvement. Ses écrits étaient dialogiques, réécritures, résonances. Réécriture de Saint-John Perse, dialogue avec Faulkner, Césaire, Hegel, Segalen, Leiris, Deleuze, etc. Même quand il interpellait Barack Obama, dans L’intraitable beauté du monde, il le faisait en poète. D’ailleurs, le titre de cet opuscule est inspiré de Char : “Dans nos ténèbres, il n’y a pas une place de la beauté. Toute la place est pour la beauté.” Et de Césaire : “La justice écoute aux portes de la beauté.” Cette célébration de la beauté comme troisième forme de la connaissance du monde, pour reprendre l’heureuse formule de Paz, a été au cours de ses dernières années, la préoccupation essentielle de Glissant.
    Il n’est pas étonnant, que le dernier ouvrage qu’il nous lègue, soit finalement une anthologie de la poésie du Tout-Monde, magnifiant la terre, le feu, l’eau et les vents.

    Boniface Mongo-Mboussa

  2. alex dit :

    Although I knew that he was ailing, I was still stunned to learn that another great mind of the 20th century was extinguished today. Philosopher/poet/novelist Edouard Glissant passed away today (February 3, 2011) in Paris at the age of 82. Many thanks to Kevin Meehan for this obituary from Le Monde. [The obituary is followed by a link to the original.]

    Eloquent defender of diversity and métissage, the great Caribbean writer Edouard Glissant died on February 3 in Paris, at the age of 82. Poet, novelist, essayist, playwright, thinker, [and exponent of the concept of] creolization, he was born in Sainte-Marie (Martinique) on September 21, 1928 and conducted studies in Philosophy and Ethnology in Paris.

    His success upon winning the Prix Renaudot in 1958 for his novel La Lézarde made the general public aware of this intellectual, who never separated his literary creation from a militant reflection. Influenced by the philosophy of Gilles Deleuze and Félix Guattari, he construed the history and geography of the Caribbean politically, demonstrating his revolt against racisms of any type and evoking the indelible mark of slavery on the relationship between France and Africa and all overseas territories.

    Opposing any imposed systems and any rejection of the other, Edouard Glissant has been champion of métissage and exchange, formulating in his essays gathered in the “Poétique” series his theses on Philosophie de la relation [philosophy of relation] and Poétique du divers the [poetics of the diverse]. He refused to be constrained by single genre, moving constantly between the novel, essay, and poetry, even within a single work.

    Novels Directed towards the Imaginary

    Edouard Glissant, who shared at once a respectful and conflicting relationship with Aimé Césaire, the other great personality of the Caribbean world, also expressed his concern for literary parentage, through writers and “disciples” [I would rather translate this as supporting scholars] such as Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant, or Ernest Pépin.

    His novels, from Quatrième siècle (Seuil 1965) to Ormerod (Gallimard 2003), are geared towards a mythical and imaginary world, far from any naturalism, but also imbued with picturesque elements specific to certain Caribbean novelists.

    After having created a center for research and teaching in Martinique, as well as a review named Acoma, Edouard Glissant founded in Paris the Institut du Tout-monde, aimed at putting into practice his humanistic principles and to allowing for the dissemination of “the extraordinary diversity of the imaginaries of the people.”

    Photo: Edouard Glissant in 1958 (Le Monde)

    For the original obituary (in French), see http://www.lemonde.fr/carnet/article/2011/02/03/l-ecrivain-edouard-glissant-est-mort_1474457_3382.html

    Read a beautiful tribute (in French) here: http://www.lepoint.fr/culture/la-mort-d-edouard-glissant-03-02-2011-1291602_3.php

    For another wonderful tribute article (in Spanish), see http://vidatraducida.wordpress.com/2011/02/04/edouard-glissant-ha-pasado-a-traduccion/

    For full biography, see http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/glissant.html

    See more on the Glissant’s poetics at http://thefunambulist.net/2010/12/17/philosophy-poetics-of-relation-by-edouard-glissant/

  3. alex dit :

    Martinican poet Edouard Glissant dies at age 83

    The Associated Press
    Thursday, February 3, 2011; 10:52 AM

    PARIS — France’s prime minister says celebrated Martinican poet Edouard Glissant has died. He was 83.

    In a statement, Francois Fillon paid homage to Glissant’s work, which “marked several generations of thinkers and writers far beyond” his native French Caribbean island. Le Monde newspaper said Glissant died Thursday in Paris.

    Born in Sainte-Marie, Martinique, on Sept. 21, 1928, Glissant was among the generation of French Caribbean poets who came to prominence in the 1950s and included the late Aime Cesaire.

    Glissant published more than 20 books, including collections of poetry and critical analyses.

    A graduate of La Sorbonne university in Paris, he taught at both Louisiana State University and at the City University of New York.

  4. alex dit :

    Edouard Glissant, disparition d’un géant de la vie intellectuelle contemporaineCréé le 2011-02-03 15:54
    Par Tirthankar Chanda
    France / Littérature
    0
    Edouard Glissant qui vient de mourir à Paris à l’âge de 82 ans était un géant de la vie intellectuelle et littéraire contemporaine. Martiniquais de nationalité française, il appartenait à cette race d’intellectuels dont le rayonnement déborde largement les frontières d’un pays ou d’une communauté. Son œuvre, riche et protéiforme, est lue et étudiée dans le monde entier, du Brésil au Japon, en passant par l’Afrique, la Caraïbe, les Etats-Unis et l’Europe.

    C’est par la poésie que Glissant est entré en littérature il y a près de soixante ans. L’homme se définissait encore récemment comme « un jeune poète ». Mais c’est en tant que théoricien et penseur qu’il s’est fait connaître à partir des années 1980, s’attachant à élaborer à travers une œuvre qui se situe au confluent de différents genres, ses idées sur la fin d’une « identité atavique et enracinée » et l’émergence d’une « identité-relation » ouverte sur le « tout-monde ». Ces concepts ont été popularisés par des journalistes et des universitaires qui ont vu en eux une tentative d’appréhension de la complexité du monde contemporain et son devenir.

    Né en 1928, à Sainte-Marie, en Martinique, Glissant a fait ses études secondaires au célèbre lycée Schœlcher de Fort-de-France, avant de venir à Paris pour poursuivre des études supérieures de philosophie et d’ethnologie. Docteur ès lettres, il publie très tôt ses premiers recueils de poèmes (Un champ d’îles, la Terre inquiète, les Indes) qui lui valent un succès d’estime dans les cénacles littéraires parisiens. En 1958, il reçoit le prix Renaudot pour son premier roman La Lézarde.

    Antillanité, créolité plutôt que négritude

    Il est proche à l’époque des mouvements intellectuels parisiens, notamment des hommes de culture noirs réunis autour de la maison d’édition Présence Africaine. Il y fait la connaissance d’Aimé Césaire, martiniquais comme lui et chantre de la négritude. Suspicieux des identités monolithiques, Glissant ne se reconnaît pas dans cette quête du « retour à des racines irrémédiablement perdues ». Il prendra ses distances par rapport à la négritude et à Césaire pour placer son projet littéraire et culturel sous le signe de l’« antillanité » et la « créolisation ». Des thèses qu’il a développées dans trois essais majeurs que sont L’intention poétique (1969), Le Discours antillais (1981) et Poétique de la Relation (1990).

    «(…) L’élément fondamental de ce que j’appelle la poétique de la relation dans le monde actuel, c’est d’abord notre conscience du fait que les cultures et les civilisations sont en contact les uns avec les autres » : c’est en ces termes que Glissant expliquait le « relation », ce concept clé de son univers idéologique. La force de ce concept tient à ce qu’il est à la fois constat et action : constat de l’effondrement des catégories de pensée imposées et secrétées par le système colonial et action conduisant à la détermination de soi dans une totalité dont chaque élément est relativisé.

    Retour, en quelque sorte, au relativisme des cultures de Montaigne, dont La Terre, le feu, l’eau et les vents. Une anthologie de la poésie du Tout-Monde (2010), un des derniers ouvrages coordonnés et publiés par Glissant, est sans doute la plus brillante illustration.

    A voir:

    « Un champ d’îles » d’Édouard Glissant. Lire et écouter un extrait du poème en ligne (lu par l’auteur) sur le site Internet du Lehman College de New York.

    .Site Internet de l’Institut du Tout-Monde, créé à l’initiative d’Edouard Glissant.

    .Articles sur le site RFO

    Edouard Glissant en 2009
    Hélie Gallimard

  5. Selim Lander dit :

    http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=9929

    Edouard Glissant (1928-2011), un héritage magnifique

    Boniface Mongo-Mboussa
    Nous savions Edouard Glissant malade et son décès n’est malheureusement pas une surprise, nous rappelant que même les plus grands sont mortels. Faut-il parler d’une perte alors qu’il nous laisse tant d’écrits et une pensée extraordinairement développée ? Sa réactivité face à l’actualité va par contre terriblement nous manquer, nous qui sommes ses enfants. Il est impossible de dire à quel point la rédaction d’Africultures a été marquée par cet héritage et s’en réclame. Nous préparons un numéro spécial de la revue en hommage à ce maître. En attendant, voici un court texte de Boniface Mongo-Mboussa qui coordonnera ce numéro.

    Edouard Glissant est mort, mais il nous laisse ses mots : un héritage magnifique, protéiforme et fertile. Quand il publie en 1956, son premier essai-poème, Soleil de la conscience – un texte à redécouvrir – Edouard Glissant se donne à voir comme son propre ethnologue. Il écrira plus tard : “Nous haïssons l’ethnographie : chaque fois que, s’achevant ailleurs, elle ne fertilise pas le vœu dramatique de la relation.” Tout Edouard Glissant est déjà là. Car Soleil de la conscience, qui est une méditation sur la rencontre du poète avec le paysage français est une manière de penser l’altérité par la nature. Lors de cette première rencontre, Edouard Glissant constate que ce paysage lui est à la fois familier et étranger. Proche, parce qu’il est somme toute Français et qu’il possède par conséquent une certaine culture de la géographie française ; lointain, parce que ce paysage ne lui parle pas comme il parlerait à un Normand ou à un Bordelais. Ce choc lui ouvre les yeux sur son antillanité. Ce qui le conduit à investir l’Histoire. Or, en relisant les philosophes qui se sont intéressés à cette discipline, Glissant s’aperçoit très vite qu’il a été relégué à la périphérie de l’Histoire universelle par Hegel : “De vrai, toute histoire, écrit-il, (et par conséquent toute raison de l’Histoire conçue projetée dans elle) a décidément été exclusion des autres : c’est ce qui me console d’avoir été par Hegel exclu du mouvement.” Là où les philosophes africains dépensent une énergie folle et vaine pour courir derrière l’ombre, Edouard Glissant affronte Hegel de manière oblique. A cette vision totalisante, prétendument universelle, Edouard Glissant oppose l’Opacité, le Divers, le Rhizome et surtout la Relation. Ce refus des systèmes sera durant toute sa vie, sa marque de fabrique. De ce point de vue, la pensée Glissantienne, qui est une ode à la fraternité, recoupe, à certains égards, celles de Derrida et Levinas : deux pensées de l’Autre mais aussi deux discours de l’opacité. Mais là où les philosophes professionnels proposent des traités, Glissant donne à lire le fragment, l’éclat, l’aphorisme tout en subvertissant les genres. Romancier, philosophe, dramaturge, essayiste, Edouard était avant tout un poète sensible à la créolisation du monde. C’est ici le lieu de rappeler, comme lui-même a su le faire avec élégance, que la créolisation n’est pas la créolité. Car Edouard Glissant n’avait nullement la prétention de proposer au monde un système. Il était l’incarnation de la pensée en mouvement. Ses écrits étaient dialogiques, réécritures, résonances. Réécriture de Saint-John Perse, dialogue avec Faulkner, Césaire, Hegel, Segalen, Leiris, Deleuze, etc. Même quand il interpellait Barack Obama, dans L’intraitable beauté du monde, il le faisait en poète. D’ailleurs, le titre de cet opuscule est inspiré de Char : “Dans nos ténèbres, il n’y a pas une place de la beauté. Toute la place est pour la beauté.” Et de Césaire : “La justice écoute aux portes de la beauté.” Cette célébration de la beauté comme troisième forme de la connaissance du monde, pour reprendre l’heureuse formule de Paz, a été au cours de ses dernières années, la préoccupation essentielle de Glissant.
    Il n’est pas étonnant, que le dernier ouvrage qu’il nous lègue, soit finalement une anthologie de la poésie du Tout-Monde, magnifiant la terre, le feu, l’eau et les vents.

    Boniface Mongo-Mboussa

  6. david dit :

    Edouard Glissant: Sarkozy salue “ce grand penseur des Antilles et du monde”

    PARIS, 3 fév 2011 | Nicolas Sarkozy a rendu hommage jeudi à l’écrivain martiniquais décédé Edouard Glissant, saluant “la mémoire de ce grand penseur des Antilles et du monde” qui a mis “l’Homme et la pluralité des cultures au coeur des grands mouvements de notre temps”.

    Nicolas Sarkozy a rendu hommage jeudi à l’écrivain martiniquais décédé Edouard Glissant, saluant “la mémoire de ce grand penseur des Antilles et du monde” qui a mis “l’Homme et la pluralité des cultures au coeur des grands mouvements de notre temps”.

    “Le chef de l’État tient à saluer la mémoire de ce grand penseur des Antilles et du monde, dont les travaux ont été salués par de nombreuses distinctions littéraires”, affirme l’Elysée dans un communiqué.

    “Poète, romancier, essayiste, philosophe et homme de théâtre, Édouard Glissant aura marqué la pensée de notre temps de son empreinte énergique, pugnace et exigeante”, ajoute-t-il.

    “Grand Antillais qui a enraciné sa pensée au plus profond de sa Martinique natale, mais aussi grand théoricien de l’universalisme, il a développé jusqu’au bout une réflexion mettant l’Homme et la pluralité des cultures au coeur des grands mouvements de notre temps”, souligne aussi le président de la République.

    Il rend hommage à cet écrivain, “inventeur des concepts de +mondialité+, de +tout-monde+ ou encore de +créolisation+” et qui “aura plaidé inlassablement pour une approche de la diversité du monde fondée sur l’échange, le dialogue et la +poétique de la relation+”.

    Source: la Tribune de Genève du 03/02/2011(consulté le 08/02/2011)
    http://www.tdg.ch/node/307984

  7. david dit :

    La mort d’Édouard Glissant.

    Qui sait qu’un homme d’une importance considérable pour ses semblables est mort jeudi matin à Paris ? Son nom est Édouard Glissant. Né en Martinique en 1928, il était poète avant tout, même quand il était philosophe et romancier (prix Renaudot 1958 pour La Lézarde, du nom de la rivière voisine de son morne Bézaudin). Colosse à la voix frêle, grand amoureux de la vie au regard malicieux – il faut le voir avec son plus jeune fils, Mathieu, revenir sur les lieux de l’enfance, dans le film Empreintes (rediffusion sur France 5 le 6) -, ce penseur immense au coeur malade, déjà, nous a quittés à l’âge de 82 ans. Or, Glissant s’en est allé avant que le plus grand nombre sache l’indispensable de son oeuvre, sa pensée humaniste pour la compréhension profonde et durable de notre temps. Pourquoi ? Réputé difficile d’accès, l’inventeur de “Une anthologie de la poésie du Tout-Monde” n’avait pas le sens du compromis. C’était tout ou rien. Et si on ne voulait pas de lui comme il était, il choisissait de rester intègre à son oeuvre plutôt que d’en souffrir la déformation simplificatrice.

    Mais la réputation qui entoure Glissant est excessive, voire abusive, car il n’est pas si “compliqué” d’accéder à ses écrits. Il suffit de se laisser porter par le cours de ses phrases comme le corps épouse la vague. Alors, on sent bouger les profondeurs du monde, les mouvements qui le rythment et les relations qui unissent chaque être à l’autre, quelle que soit son origine. Glissant a tout dit du métissage, de la diversité, des migrations, des conversations possibles entre les hommes au-delà des frontières, des notions de nation ou d’identité de nos jours, et pour ceux qui nous attendent. Il a pensé les mutations de notre temps comme aucun autre.

    Le Tout-Monde

    Bien sûr, de là où il était né, ce petit pays mêlé de Martinique, creuset de races et de peuples, laboratoire des différences réunies en un lieu marqué par l’esclavage, dépendant de la France, le poète a montré que l’Histoire avait donné à l’Occident la supériorité du discours, la grandeur de la conquête, la puissance du colon. Son premier grand poème, “Les Indes” (1956), donne à entendre la conquête par la voix du conquérant et par celle, toujours absente, du conquis. La même année, son essai Soleil de la conscience devine “qu’il n’y aura plus de culture sans toutes les cultures, plus de civilisation qui puisse être métropole des autres, plus de poète pour ignorer le mouvement de l’Histoire”. Tout est déjà en marche dans ce livre magnifique et majeur. Et facile, qu’on se le dise ! Il est réédité par Gallimard, comme la plus grande partie de son oeuvre. Du laboratoire antillais, Glissant étend l’expérience de ce qu’il nommera le “Tout-Monde” au monde entier, et invente le concept non pas de créolité, trop refermé, mais de créolisation, processus ouvert et en marche qui repose sur cette phrase à méditer pour longtemps : “Je peux changer en échangeant avec l’autre sans me perdre ni me dénaturer.”

    La “poétique de la relation” est née. Elle montre qu’à travers les dialogues féconds entre les imaginaires, chaque localité, chaque espèce, à l’heure de la mondialité, cette “réalité prodigieuse”, envers de la mondialisation uniformisante, peut faire entendre sa partition.

    Son dernier opus, l’incroyable poème universel tissé de textes venant de toutes les cultures et de toutes les époques, son Anthologie poétique du Tout-Monde, en témoigne. “Un livre pour une vie”, dit Emmanuelle Collas, qui, depuis 2007, a donné, au sein de sa maison d’édition Galaade, une visibilité à Glissant grâce à une succession de petits textes en forme de manifestes, souvent rédigés en collaboration avec Patrick Chamoiseau, tous deux formant un binôme de maître et de disciple. “Quand les murs tombent” (auquel d’une certaine façon est venu répondre “Éloge des frontières” de Régis Debray), “L’intraitable beauté du monde”, adresse à Barack Obama dont ils saluèrent ensemble l’avènement, ou encore cette anthologie de textes sur l’esclavage, que l’éditrice voudrait pouvoir diffuser auprès de tous les lycéens…

    Bruits

    Lire Glissant, c’est d’abord sentir, ressentir les imaginaires qui sont de plus en plus amenés à se côtoyer dans le monde, c’est dépasser ce que ses détracteurs nomment “abscons” pour écouter, derrière les concepts, les bruits du monde tel qu’il est. D’ailleurs, Édouard Glissant était très patient dans sa grande impatience. Il a enseigné plus de vingt ans aux États-Unis. Et se montrait toujours prêt à répéter une définition, car la répétition, et même le ressassement revendiqué, faisait partie des notions qu’il prônait : manière d’ancrer son rapport au monde dans les consciences, lentement, mais sûrement. Il invitait à prolonger les échanges au sein de l’institut du Tout-Monde, qu’il a créé avec les indéfectibles soutiens de la Maison de l’Amérique latine et de la fondation Agnès B et que dirige son épouse Sylvie. Pour commencer à arpenter l’archipel Glissant, son dernier livre d’entretiens avec Lise Gauvin, L”imaginaire des langues, qui vient de paraître chez Gallimard, est une entrée limpide à conseiller. Pour prendre la mesure du monde tel que sa pensée nous l’éclaire, sous le soleil de cette conscience unique et que l’oeuvre immortalise.

    Par Valérie Marin La Meslée

    référence: (consulté le 08/02/2011)
    http://www.lepoint.fr/culture/la-mort-d-edouard-glissant-03-02-2011-1291602_3.php

  8. david dit :

    Un texte original de Manthia Diawara en hommage à Edouard Glissant

    Manthia Diawara cinéaste et enseignant à l’université de New York, auteur du documentaire «Edouard Glissant: un monde en relation», nous a envoyé un texte rendant hommage au poète martiniquais. Edouard Glissant, grande figure de la littérature, chantre de la créolité est décédé le 3 février dernier.
    Je me souviendrai toujours de ce voyage entrepris avec Edouard à Sainte Marie en Martinique, pour visiter la case de sa naissance dans un petit village du nom de Bezaudin. Du Diamant, en contournant Fort de France, pour aller vers le Lamantin, nous traversions un petit pont sur une rivière où jouait Edouard avec ses amis, quand il était enfant.

    Edouard me montra du doigt les cases-nègres en bordure du fleuve, qui ont inspiré Joseph Zobel pour son livre La Rue Cases-Nègres. Nous descendions d’abord vallées après vallées, pour remonter ensuite par des chemins escarpés sans fin, vers la Montagne Pelée.

    Tout le long du chemin, nous traversions des plantations de bananes. Edouard me parla du vert foncé des arbres géants qu’on ne trouve plus; des rivières dont on entend plus le bruit de l’eau qui coulait sur les petits cailloux et contre les rochers.

    Je demandais alors à Edouard s’il était devenu poète parce qu’il était né dans cet endroit où l’homme était partie intégrante de la nature, où la montagne et son volcan, les arbres et les esprits qui les habitaient, le fleuve qui faisait toujours du bruit, et le vent, et les hommes et les animaux, tous communiquaient incessamment, et s’entendaient entre eux.

    «Edouard était cet homme divin, ce Dogon qui parlait et qui entendait la parole de la terre»

    Cela me rappelle un autre voyage que j’ai fait à Sanga, au pays Dogon, au Mali, sur les traces de Marcel Griaule et de Jean Rouch. Au couché du soleil, je suis allé voir un divin, du nom de Seye. C’était un ancien combattant de la deuxième guerre mondiale. Il traçait des carrés et des cercles sur le sable, dans lesquels il faisait des dessins et déposait des noix d’arachides brisées.

    Seye me demanda de lui dire ce qui me préoccupait le plus en ce moment. Alors que je me confiai à lui, il me dit en me regardant droit dans les yeux : « Reviens me trouver demain à 6 heures du matin, et tu trouveras la réponse du renard à ton problème. »

    Je n’avais pas de doute qu’Edouard était cet homme divin, ce Dogon qui parlait et qui entendait la parole de la terre, qui bougeait avec la terre, qui connaissait son rythme, qui le sentait et qui savait si bien le traduire pour ceux qui avaient perdu cette parole, ce rythme et cette fragilité du monde.

    Autant poétique que philosophique, la pensée du tremblement est aussi politique. Elle nous met en garde contre ce qu’Edouard appelait les pensées mécaniques, les pensées tautologiques et totalitaires. Elle se voulait une pensée qui appréhende par l’intuition, par la relation, et non par la rationalité aveugle à toutes les petites différences, si chères à Edouard.

    La pensée du tout monde passe donc par la pensée du tremblement avec le monde. Elle nous met en garde contre la politique des prix uniques du néo-libéralisme capitaliste qui nous appauvrit tous. Elle nous fait comprendre que nous perdons tous une partie de notre humanité chaque fois que nous bâtissons des murs entre nous et ceux nommés par Fanon, les « damnés de la terre ». Mais aussi chaque fois qu’un Africain perd la vie en essayant de traverser le désert et la mer pour arriver en Espagne; pour chaque arbre qui meure en Amazonie; ou chaque fois qu’une grande puissance comme l’Amérique, chantre de la démocratie, maintient au pouvoir un dictateur Africain ou Asiatique, sourd aux souffrances de son peuple.

    Arrivés à Bezaudin, Edouard me montra la case natale, ou plutôt sa trace, parce qu’elle s’était effondrée au fond d’un gouffre pendant l’ouragan Hugo. Ah, Edouard, tu m’apprenais à ce moment comment ne pas avoir peur, ni du gouffre, ni de la mort, ni de la perte, ni même de l’oubli. Ce jour-là, Edouard, tu me disais: « Ça m’est complètement égal que nous ayons oublié pourvu que nous passions par-dessus l’oubli. » Nous repassions alors par-dessus l’oubli. Littératures de traces, traces de l’Afrique, littératures de créolisation, littérature-Monde, littératures de notre diversité—et non du sectarisme. Edouard, je crois que ton message commence à être compris et faire son chemin dans nos consciences.

    Manthia Diawara

    source: (consulté le 07/02/2011)
    http://www.rfi.fr/afrique/20110205-texte-original-cineaste-manthia-diawara-hommage-edouard-glissant-0

  9. alex dit :

    Le charisme politique d’Edouard Glissant a toujours risqué d’occulter son œuvre. C’est que ce poète et romancier, mort le 3 février à Paris, n’a jamais dissocié sa création littéraire d’une réflexion militante, résumée par les concepts de « tout-monde » et de « créolisation ».

    Influencé par la philosophie de Gilles Deleuze et Félix Guattari (avec la notion de « rhizome » qui parcourt tous ses textes politiques, éthiques, linguistiques), Edouard Glissant a utilisé politiquement l’histoire et la géographie des Caraïbes pour nourrir son œuvre. La révolte contre les racismes de toutes sortes et le rappel de l’esclavagisme, indélébile tache sur les rapports de la France avec l’Afrique et avec tout « l’outre-mer » : autant de voies d’approches de ses textes.

    L’écrivain a entretenu des relations à la fois respectueuses et conflictuelles avec l’autre grande personnalité du monde antillais, Aimé Césaire, et a fait preuve d’un souci de filiation littéraire, artistique et politique à travers ses « disciples » : Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant, Ernest Pépin, Ernest Breleur et d’autres.

    Il a aussi dialogué avec le surréalisme (Max Ernst, Roberto Matta, Wilfredo Lam) au cours d’une vie par ailleurs souvent liée à l’institution (l’Unesco où il a travaillé huit ans dans les années 1980, l’Université américaine où il a enseigné, d’abord en Louisiane, puis à New York). Il avait fini par fonder, à Paris, son propre Institut du Tout-monde, destiné à mettre en pratique ses grands principes humanistes et combatifs et à « contribuer à diffuser l’extraordinaire diversité des imaginaires des peuples », dans différents lieux de rencontres, d’expositions, de séminaires.

    UNE AFRIQUE RÉINVENTÉE

    Né à Saint-Marie (Martinique) le 21 septembre 1928, Edouard Glissant a poursuivi ses études supérieures de philosophie et d’ethnologie à Paris. Après une vingtaine d’années durant lesquelles il milite politiquement aux côtés d’intellectuels noirs et algériens, il retourne en Martinique où il fonde un centre de recherches et d’enseignement ainsi que la revue Acoma. Mais c’est dès l’âge de 30 ans qu’il s’est fait connaître en obtenant le prix Renaudot pour La Lézarde (Seuil, 1958).

    Cette carrière romanesque se poursuivra régulièrement, en parallèle de son activité militante (qui l’a conduit, un temps, à être assigné à résidence en Martinique), avec Le Quatrième Siècle (Seuil, 1965), Mahagony (Seuil, 1987), et jusqu’à Ormerod (Gallimard, 2003). Inspirés de la situation politique des Antilles, ses romans s’orientent peu à peu vers un monde imaginaire, mythique, situé dans une Afrique réinventée, dans une temporalité poétique qui ne doit rien aux repères habituels de la réflexion historique et politique.

    Sentant le danger d’une littérature didactique et naturaliste, Glissant prend ses distances avec la fiction conventionnelle. Contrairement à ses cadets, il élabore un univers qui lui est propre : par sa langue et par ses références culturelles.

    Moins « pittoresque » que celui qui caractérise la littérature antillaise dominante, plus cérébral, plus réflexif, plus tenu, son style empêche le lecteur de céder à l’illusion romanesque, ou de considérer la littérature comme une simple arme de combat. Il conduit à entretenir avec le roman un rapport plus poétique, plus flottant. Glissant a dit clairement la dette qu’il se reconnaissait à l’égard de William Faulkner, auquel il a consacré un essai (Faulkner, Mississippi, Stock, 1996).

    DIVERSITÉ, MÉTISSAGE

    Les commentaires finissent, chez lui, par se substituer à la fiction même. Et c’est dans sa série « Poétique » (Soleil de la conscience, L’Intention poétique, Poétique de la relation, Traité du Tout-monde, La Cohée du Lamentin), publiée entre 1956 et 2005, qu’il formule ses thèses sur la « philosophie de la relation » et la « poétique du divers » (qui sont, du reste, les titres de deux autres essais de 1990 et de 2009).

    Le concept même de « poétique » réunit à la fois l’idée d’une perception esthétique du monde et d’une action politique. Le poète, tel que le conçoit Glissant et tel qu’il apparaît dans ses propres poèmes (rassemblés en 1994 chez Gallimard), dans son théâtre rebaptisé « poétrie » (Le Monde incréé, Gallimard, 2000) ou encore dans l’anthologie où il a réuni ses maîtres et amis (La Terre, le Feu, l’Eau et les Vents, Galaade, 2010), est un témoin actif de l’histoire du monde. Jamais enfermé dans son individualité, il est un homme du partage et de la révolte.

    Tremblements, diversité, métissage, trace, relation, errance, éclatements, échanges, chatoiement définissent le processus que, dans de très nombreux manifestes (parfois écrits en collaboration avec Patrick Chamoiseau), Glissant appelle donc la « créolisation », opposée à toute légitimité autoproclamée, à tout système imposé, à toute identité enracinée dans le refus de l’autre, à tout pouvoir, à toute idéologie.

    L’« opacité » même devient une caractéristique positive, en contraste avec « la fausse clarté des modèles universels ». C’est probablement toute cette élaboration, à mi-chemin entre l’analyse politique et historique et le chant poétique, qui sous-tendra les grands récits de genèse imaginaire que sont les derniers romans de Glissant. Il renoue alors avec ses premiers poèmes (Les Indes, étrange chant claudélien sur la colonisation et les effets ambigus des découvertes des « navigateurs » de la Renaissance).

    En osant circuler d’un genre à l’autre, Edouard Glissant prouvait la grande cohérence de son œuvre. Moins poète que le Prix Nobel anglophone de Sainte-Lucie, Derek Walcott, moins romancier que Patrick Chamoiseau, moins politique qu’Aimé Césaire, il est, assurément, le plus philosophe de tous.

    Mais, refusant la scission entre le concept et l’image, il introduit dans ses raisonnements la Nature et l’Histoire, les somptueux paysages de la Martinique réelle et de l’Afrique imaginaire, et de grands événements de l’humanité. Houle, ressac, cyclones, ouragans, huées, ventées, volcans. Mais aussi grandes figures fraternelles, d’artistes et d’hommes politiques. Kateb Yacine, Frantz Fanon, Nelson Mandela, Léopold Sédar Senghor, Richard Wright, ou Barack Obama (mis en garde toutefois dans une « adresse » qui rappelle au président américain sur lequel ont reposé tant d’espoir qu’il a des devoirs).

    Contrairement à Patrick Chamoiseau, qui prend soin de convier le peuple simple des îles, les plus pauvres et les plus crédules, à côté des plus héroïques et des plus inspirés, les plus muets ou les plus impérialement bavards, Edouard Glissant parle en son nom propre. Il est un homme de l’écrit et de la subjectivité pensée. Il s’affirme auteur à part entière, tout en se défiant de toute autorité.

    « L’écrivain est l’ethnologue de soi-même, disait-il à Alexandre Leupin (dans Les Entretiens de Baton Rouge, Gallimard, 2008), il intègre dans l’unicité de son œuvre toute la diversité non seulement du monde, mais aussi des techniques d’exposition du monde. » Glissant avait publié en octobre 2010 un autre recueil de dialogues, avec Lise Gauvin (Gallimard), sur le thème qui lui était cher du partage et de la révolte.

    René de Ceccatty

    Le Monde, 4 février 2011

  10. alex dit :

    Si tu es abonné, tu peux m’en envoyer copie stp?

  11. Selim Lander dit :

    Belle “nécro” par René de Ceccatty dans Le Monde daté du 4 février 2011, qui fait référence aux Entretiens de Baton-Rouge.

  12. Irène Poutier dit :

    J’ai eu la chance d’être l’étudiante d’Edouard dans les années 1990 à LSU en Louisiane. Ces années sont restées gravées dans ma mémoire car c’est le monde qui s’ouvrait sous mes pieds grâce à Edouard Glissant. Je pense à lui et sa famille et leur adresse mes profondes condoléances.

  13. alex dit :

    N’hésitez pas à manifester vos codoléances, vos impressions, vos réactions à cet événement douloureux, à l’homme et à l’oeuvre, ici même.