Auteur: Robert Fournier

Robert Fournier est “Associate Professor of French Linguistics” à Carleton University, Ottawa.

L’avalasse créolité et brouillard diglottique : les déchoucailles des éloges

Paru dans Robert Fournier & Henri Wittmann (dirs), Le français des Amériques, Presses universitaires de Trois-Rivières (Québec), 1995, pp. 199-230.

  

          Dans une brochure touristique vantant comme il se doit les beautés de “ce coin de France Tropicale”, distribuée par l’Office Départemental du Tourisme de la Martinique aux congressistes venus échanger sur les études francophones dans le monde (CIEF 1990), on pouvait lire à la page 3 “Informations générales” sous la rubrique Langue,

 

Le français est parlé et compris par toute la population mais on y entend beaucoup ce rapide patois créole qui comporte autant de mimiques que de mots empruntés au français, à l’anglais, à l’espagnol et parfois influencé par les langues africaines. Bien entendu l’anglais est généralement compris [c’est moi qui souligne].

 

          Le contenu de ce passage, très commode pour démarrer un séminaire de Langue et Société au cours duquel on souhaite déchouquer quelques vieux mythes et préjugés tenaces entretenus sur la dynamique des langues notamment créoles, et des gens qui les causent, est parfaitement dérisoire au plan sociolinguistique. Les auteurs de cette brochure datée d’août 1989 venaient-ils eux aussi d’être atteints de créolité ? En effet, cette année même paraissait Éloge de la créolité de Bernabé, Chamoiseau & Confiant, manifeste à fort succès publié une première fois en 1989, traduit en anglais en 1990 (Callaloo no 13), puis diffusé à nouveau cette fois en édition bilingue (français-anglais) en 1993. Difficile de passer inaperçu ! (1) Depuis, l’ouvrage et son concept-clé, la créolité, ont été largement présentés, commentés, discutés et critiqués. (2)

 

La créolité n’est pas monolingue, affirment les auteurs. Elle n’est pas non plus d’un multilinguisme à compartiments étanches. Son domaine c’est le langage. Son appétit : toutes les langues du monde (48).

 

Était-ce peut-être à cela que songeait l’Office Départemental du Tourisme ? Cela me rappelait également Pompilus (1973), de qui on pouvait lire dans l’introduction à sa Contribution à l’étude comparée du créole et du français à partir du créole haïtien,

 

La liste de nos mots créoles est celle que nous avons établie dans notre thèse complémentaire : Lexique du patois créole d’Haïti (1961) d’après nos enquêtes et notre connaissance de cet idiome, notre langue maternelle [c’est moi qui souligne].

 

          Des flous terminologiques de ce genre et des clichés ou des envolées stéréotypées sur la langue, on a l’habitude d’en trouver dans des textes “naïfs” mais leur présence dans des écrits à caractère scientifique, semi-scientifique ou disons plus savant, laisse toujours le lecteur averti un peu étourdi. Le but de cet article n’est pas d’en dresser l’inventaire ; d’autres l’ont fait déjà me semble-t-il à diverses occasions.
          Je voudrais cependant m’arrêter sur deux concepts importants, créolité et créolisation, qui ont connu ces dernières années une vogue remarquable dans le monde culturel et littéraire franco-créolophone américain. Mon intention est de faire le compte rendu et l’analyse du contenu et de l’usage de ces deux concepts, en examinant le point de vue de langagiers, c’est-à-dire de gens qui font métier de langue et qui réfléchissent sur celle-ci non pas à la manière de linguistes mais à la manière d’écrivains, d’essayistes, ou de poéticiens. Je mettrai le moment venu ces deux concepts en relation avec un troisième plus largement connu et combien tenace, la diglossie. J’ai choisi comme corpus quatre textes représentatifs de cette réflexion rédigés par des langagiers “du milieu”. Il en existe d’autres certes, mais ceux retenus m’apparaissent donner un point de vue “engagé” sur ces questions de langue et sont au cœur de cette vogue que j’évoque ici. Il s’agit de Éloge de la créolité auquel j’ai déjà fait allusion (dorénavant BCC), de Poétique de la relation d’Édouard Glissant (1990), de Lettres créoles. Tracées antillaises et continentales de la littérature 1635-1975 de Chamoiseau & Confiant (1991), et enfin un article plus récent de Bernabé (1993), De la négritude à la créolité : éléments pour une approche comparée.

 

L’avalasse créolité …

          En préambule, il est bon de constater, consolons-nous, qu’il n’y a pas que les créolistes qui se chamaillent sur le contenu des concepts de créole ou créolisation, ou qui revendiquent la paternité de telle ou telle trouvaille. Glissant, dans un entretien précise

 

C’est sûr que les arguments qu’on trouve dans l’Éloge de la créolité, ceux qui sont cités et ceux qui ne le sont pas, proviennent du Discours antillais ou de L’intention poétique ou même de Soleil de la conscience, c’est-à-dire de mes essais, et les signataires du manifeste leur ont ainsi rendu un hommage direct [manière polie de dire qu’il a été plagié ? RF]. Mais dans le Discours antillais j’ai beaucoup parlé de créolisation, ce qui a donné naissance à Éloge de la créolité. Mais pour moi la créolité c’est une mauvaise interprétation de la créolisation. La créolisation est un mouvement perpétuel d’interpénétrabilité culturelle et linguistique qui fait qu’on ne débouche pas sur une définition de l’être (Gauvin 1993:20-21).

 

Parce que, de définition de l’être, Glissant n’en veut pas,

 

il n’y a plus que de l’étant c’est-à-dire des existences particulières qui correspondent, qui entrent en conflit. (…) Or, c’est ce que fait la créolité : définir un être créole. C’est une manière de régression. (…) Or, la créolité, en essayant de définir un être créole, met un terme à un processus que je crois infini, qui est le processus de créolisation. Et ce processus qui joue dans les Antilles, joue aussi dans le monde entier. Tout le monde se créolise, toutes les cultures se créolisent à l’heure actuelle dans leurs contacts entre elles (id. 20) [je souligne].

 

          Et voilà que ce concept créolisation prend une envolée universalisante inattendue. Mais commençons par le début.
          Pour BCC, la Créolité c’est le fondement même de l’être, “fondement qu’aujourd’hui, avec toute la solennité possible”, ils déclarent “être le vecteur esthétique majeur de la connaissance de nous-mêmes et du monde” (25). La créolité c’est une sorte d’aboutissement du (des) processus de créolisation, mais c’est aussi chez BCC l’aboutissement d’une argumentation qui passe par la mise en parallèle d’un autre concept identitaire (était-ce nécessaire ?) l’Américanité (3) et des processus qui leur sont sous-jacents, la créolisation et l’américanisation. Voyons comment.

 

Il convient de distinguer Américanité, Antillanité et Créolité, concepts qui, à première vue, pourraient sembler recouvrir les mêmes réalités. Tout d’abord, les processus socio-historiques qui ont produit l’américanisation ne sont pas de la même nature que ceux qui ont été à l’oeuvre dans la Créolisation. En effet, l’américanisation, et donc le sentiment d’américanité (4) qui en découle à terme, décrit l’adaptation progressive de populations du monde occidental aux réalités naturelles du monde qu’ils baptisèrent nouveau. Et cela, sans interaction profonde avec d’autres cultures (…). L’Américanité est donc, pour une large part, une culture émigrée [souligné dans le texte], dans un splendide isolement.
Tout autre est le processus de créolisation, qui n’est pas propre au seul continent américain (ce n’est donc pas un concept géographique) et qui désigne la mise en contact brutale, sur des territoires soit insulaires, soit enclavés (…) de populations culturellement différentes (…). Réunis en général au sein d’une économie plantationnaire, ces populations sont sommées d’inventer de nouveaux schèmes culturels permettant d’établir une relative cohabitation entre elles [souligné dans le texte] (…). La Créolité est donc le fait d’appartenir à une entité humaine originale qui à terme se dégage de ces processus (29-31).

 

Ainsi, américanité et créolité sont deux concepts identitaires qui découlent de deux processus américanisation et créolisation que BCC tiennent à distinguer mais qui, quand on les regarde de bien près, se résument à deux traits distinctifs, (1) quant aux populations concernées : adaptation progressive ou mise en contact brutale, et (2) quant au caractère universel (créolisation) ou particulier (américanisation) du processus en cause. (5) Quant au reste, j’ose croire que le monde dit “occidental” était à l’époque aussi diversifié culturellement que le monde africain, et que le caractère continental des territoires par opposition au caractère insulaire ou enclavé ne fait pas la différence : il ne s’agit pas d’un concept géographique. Curieusement, la créolisation qui ne se veut pas un concept géographique génère à terme un concept qui, lui, semble être territorial. C’est l’une des contradictions que l’on note chez BCC. La créolité est l’équivalent de ce que d’autres appellent l’espace créole, espace qui se voudrait en réalité davantage mental que géographique. Pourtant, ailleurs, la créolité veut dépasser sa propre définition et englober l’américanité. Glissant (1990:77) fait référence au territoire de la créolité de Chamoiseau et Confiant [sic]. (6)
          La créolisation et par conséquent la créolité doivent bien être autres choses que simplement cela. Mais voilà où nous attendaient BCC. Comme la créolisation possède ce caractère universel et “n’est pas propre au seul continent américain” (30), et qu’une mise en contact [même] brutale aboutira tôt ou tard à une adaptation progressive,

 

La Créolité englobe et parachève donc l’Américanité puisqu’elle implique le double processus : d’adaptation des Européens, des Africains et des Asiatiques au Nouveau Monde ; de confrontation culturelle entre ces peuples au sein d’un même espace, aboutissant à la création d’une culture syncrétique dite créole [souligné dans le texte] (31).

 

Il ne faudra donc pas s’étonner qu’il “n’existe évidemment pas une frontière étanche entre les zones de créolité et celles d’américanité”. À preuve, la Louisiane et le Mississippi sont “en grande partie créoles” [sic] et il est légitime de penser qu’un processus de créolisation est actuellement à l’œuvre en Nouvelle-Angleterre [sic], suite à la montée vers le Nord des Noirs après l’abolition de l’esclavage et l’immigration d’Européens et d’Asiatiques au cours du XXe siècle (31). Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce concept de créolisation n’a plus beaucoup d’avenir en linguistique s’il continue d’être galvaudé de la sorte par les langagiers. Cela fait drôlement penser à ce qui est advenu du concept de diglossie ; j’y reviens plus loin. Chaudenson (1992a:1249) n’en soupçonnait probablement pas autant lorsqu’il signalait les “manifestes abus du mot «créolisation»”. Développé de cette façon, ce concept aura tôt fait de nous inciter à répondre rétroactivement «oui» à la question Le joual c’est-tu un créole ? posée par Wittmann en 1973.
          “Comment s’inquiéter de la langue créole sans participer aux questions actuelles de la linguistique ?” se demandent les auteurs (42). Question qui restera sans réponse. Mais justement, qu’en est-il du créole, élément central de la créolité, et qu’en est-il de la créolité du créole (45) ?

 

Notre première richesse, à nous écrivains créoles, est de posséder plusieurs langues : le créole, français, anglais, portugais, espagnol, etc. Il s’agit maintenant pour nous d’accepter ce bilinguisme potentiel [sic] et de sortir des usages contraints que nous en avons (43).

 

Il y a quelque chose dans ce passage qui rappelle curieusement le contenu de la rubrique Langue de la brochure publicitaire. Au chapitre des questions linguistiques, on remarque fréquemment chez les langagiers, même ceux pilotés par un linguiste chevronné comme c’est le cas ici avec Bernabé, une sorte de propension ou d’amusement à jongler avec des notions linguistiques dans la plus grande opacité, ambiguïté et souvent la plus nette contradiction. On en verra des exemples patents plus loin avec Édouard Glissant. Dans la citation précédente, s’agit-il du créole et de l’une des autres langues énumérées, ou s’agit-il du créole français, du créole portugais, etc. ? L’absence de détermination dans l’énumération rend la déclaration ambiguë. Dans l’un et l’autre cas, la question du bilinguisme est à interpréter de manière tout à fait différente. D’autre part, en quoi le bilinguisme est-il “potentiel” quand on dit “posséder plusieurs langues” ? Quelles sont ces contraintes dans les usages qui sont dus au bilinguisme ? Et que faut-il comprendre par cette autre phrase : “Notre richesse bilingue refusée se maintint en douleur diglossique” (25) ? Encore la diglossie ! Ironiquement, Dahomay (1989:115-116) suggère que si on a du mal à comprendre Éloge de la créolité, ce pourrait tout simplement être parce qu’on n’a pas lu Glissant, ou encore parce qu’on ne possède pas une pensée suffisamment créole car “explorer notre créolité doit s’effectuer dans une pensée aussi complexe que la créolité elle-même”, ou encore parce qu’on est encore pris dans un “universalisme scientifique”, facteur d’aliénation, etc.
          Bernabé le sociolinguiste lance un appel à la “quête du créole profond”. Pourquoi ? Pour maintenir l’aliénation des sujets ? Il faut “réinvestir cette langue. Son usage est l’une des voies de la plongée en notre créolité”. (…) “L’éducation artistique (…) impose comme préalable une acquisition de la langue créole dans sa syntaxe, dans sa grammaire, dans son lexique le mieux basilectal…”(44); la revendication du basilecte, la forme la plus éloignée du français-en-contact, celle que Bernabé connaît le mieux pour l’avoir décrite (Bernabé 1983) mais que BCC ne pratiquent probablement pas. Pourquoi alors cette revendication ? Car en Martinique, en Guadeloupe comme en Guyane, le français n’est pas une langue étrangère, c’est une langue maternelle, c’est la langue officielle, la langue de la Métropole. On n’est pas en Haïti ici. C’est le français de la France des Amériques, pour rappeler le titre de ce recueil, que ce français soit français, antillais, créolisé, ou autre appellation contrôlée. Il ne faut pas oublier que dans cette Amérique antillaise franco-créolophone, nous sommes dans “ce coin de France Tropicale”. Et l’assimilation, l’acculturation à la française, ça ne pardonne pas, un vrai bulldozer ! À Fort-de-France, on est plus français qu’à Paris. Faut voir ça ! “Nous l’avons conquise, cette langue française” [souligné dans le texte], affirment BCC. “Si le créole est notre langue légitime, la langue française (provenant de la classe blanche créole) fut tour à tour (…) octroyée et capturée, légitimée et adoptée. La créolité (…) a marqué d’un sceau indélébile la langue française. (…) Bref, nous l’avons habitée” (46).
          Le seul pas qui resterait à franchir serait de dire que notre français c’est du créole et que même le créole dans sa forme la plus basilectale a nourri la langue française locale, littéraire, mais là-dessus les auteurs ne se commettent pas. Quant à la formule inverse notre créole c’est du français à dimension historique (Wittmann & Fournier 1983), il faudra attendre les Lettres créoles de Chamoiseau & Confiant (1991) en l’absence de Bernabé pour en faire l’éloge. Par ailleurs, allez donc dire à ces gens qu’une petite poignée bien orchestrée de créolistes urbains québécois, richement subventionnée par les conseils scientifiques de la recherche canadiens, s’acharne depuis une bonne dizaine d’années à démontrer que le créole (haïtien) c’est une forme phonologique à la française encastrée dans une matrice en forme logique à l’africaine. Ce serait les renvoyer tout droit en Négritude alors qu’on a appris depuis déjà un bon moment dans la Caraïbe qui nous intéresse à nager en Créolité (quelle soit créole ou française). Il n’y a plus grand monde aujourd’hui pour souscrire à pareille idée.

 

          Édouard Glissant, on l’aura déjà compris, c’est l’inspirateur, celui qu’Éloge cite à pleines pages (dans les notes !), celui qu’on a presque envie de plagier tant il est difficile d’en dépasser la pensée. Mais en matière linguistique, le langagier fait parfois des ravages, bafouille, titube, s’embourbe, on a peine à le suivre si jamais on y arrive. De la folklorisation linguistique ! De la poétique ?!? Alors, si pour comprendre Éloge de la créolité, il faut avoir lu Glissant selon les termes de Dahomay, pour comprendre Glissant, qui faudra-t-il lire ? (7) La théorie littéraire, c’est bien connu, puise à tous les râteliers cherchant ça et là des concepts qui apporteraient une touche formelle scientifique à son domaine. Le malheur, c’est que ces concepts une fois empruntés et intégrés au modèle ne signifient plus rien en regard de leur sens originel. C’est le cas du concept de diglossie qui, qui plus est, en linguistique est polysémique selon les traditions et les écoles, que les langagiers ont récupéré, éviscéré au point qu’il est devenu totalement inopératoire à leur insu même. Nous verrons cela plus loin. Bref, c’est le sort qui me semble être réservé à plus ou moins court terme au concept de créolisation.
          Devant le péril de “fausser” la pensée de Glissant, je me verrai forcé de livrer de longues citations et de laisser parler plus souvent qu’autrement l’auteur, laissant le lecteur à son propre étonnement. Voici donc tout d’abord quelques définitions, pour le moins étonnantes.

 

J’appelle ici créole — contrairement peut-être aux règles — une langue dont le lexique et la syntaxe appartiennent à deux masses linguistiques hétérogènes : le créole est un compromis.
J’appelle pidgin une reformation lexicale et syntaxique dans la masse d’une même langue, avec une volonté agressive de déformation, ce qui distingue le pidgin d’un dialecte. Les deux pratiques relèvent d’une activité de créolisation (132) [c’est moi qui souligne].

 

Voici comment, poétiquement, Glissant imagine ce compromis (83). Dans l’univers muet de la Plantation, la langue créole a dû affronter l’obligation “de se refaire à chaque fois, à partir d’une succession d’oublis”. Oublis de quoi ? “Oubli, c’est-à-dire intégration [sic], de ce sur quoi elle fonde [sic]: la multiplicité des langues africaines d’une part et européennes d’autre part, la nostalgie enfin du reliquat caraïbe. Et Glissant de poursuivre en note, c’est la difficulté de l’«oubli» qui a fragilisé les divers dialectes du créole — sauf en Haïti peut-être — par rapport à leurs composantes, et surtout à la française, là où celle-ci — en Guadeloupe, en Martinique … — fait autorité” [je souligne].
          Dès lors qu’on sait distinguer pidgin et dialecte et qu’on a appris ce qu’est un créole, comment se définit alors dans ce contexte l’activité de créolisation ? Traitant de la pensée de la Relation, Glissant définit la créolisation en l’opposant au phénomène de métissage.

 

Si nous posons le métissage comme en général une rencontre et une synthèse entre deux différents, la créolisation nous apparaît comme le métissage sans limites, dont les éléments sont démultipliés, les résultantes imprévisibles. La créolisation diffracte, quand certains modes du métissage peuvent concentrer une fois encore. Elle est ici vouée à l’éclaté des terres, qui ne sont plus des îles. Son symbole le plus évident est dans la langue créole, dont le génie est de toujours s’ouvrir, c’est-à-dire peut-être de ne se fixer que selon des systèmes de variables que nous aurons à imaginer autant qu’à définir. La créolisation emporte ainsi dans l’aventure du multilinguisme et dans l’éclatement inouï des cultures (46) [c’est moi qui souligne].

 

C’est en vain qu’il faudra chercher tout au long de l’ouvrage des précisions sur ce que pourraient être ces systèmes de variables que nous aurons à imaginer autant qu’à définir. Mais il y a tout de même plus à retenir sur le processus de créolisation, comme sur le phénomène du multilinguisme.

 

Le mouvement linguistique de la créolisation a procédé par décantations successives, très rapides, en hiatus, de ces apports ; la synthèse qui en est résultée n’a jamais été fixe dans les termes, tout en ayant affirmé dès le départ sa pérennité dans les structures. (…) Je ne sais si cette diffraction (par où peut-être le multilinguisme est réellement et souterrainement à l’œuvre pour une des premières fois connues dans les histoires des humanités) est significative de toutes les langues en formation (…) ou si elle est totalement imputable à la situation particulière de la Plantation dans la Caraïbe et l’océan Indien (83-84) [je souligne]. (…).
C’est dans la Plantation que, comme dans un laboratoire, nous voyons le plus évidemment à l’œuvre les forces confrontées de l’oral et de l’écrit, une des problématiques les plus enracinées dans notre paysage contemporain. C’est là que le multilinguisme, cette dimension menacée de notre univers, pour une des premières fois constatables, se fait et se défait de manière toute organique (89) [je souligne].

 

          La “Plantation”, c’est bien connu, a offert de merveilleux laboratoires d’observation de langues en formation pratiquement in vivo à partir desquels ont été élaborées toutes sortes d’hypothèses sur la formation des créoles en particulier et sur l’évolution des langues en général, mais sauf à vouloir se servir de cette appellation de manière métaphorique pour désigner les Antilles actuelles, la Plantation comme Société est depuis longtemps révolue. Et l’oral et l’écrit n’ont jamais eu à se confronter dans les Colonies sous le régime des plantations. Par ailleurs, s’agissant de la langue française “dans notre paysage contemporain”, les forces confrontées de l’oral et de l’écrit sont loin d’être exclusives à ce territoire, non plus le multilinguisme.
          En opposition/porte-à-faux au concept de créolité de BCC par qui il s’est fait retirer en quelque sorte l’originalité et l’exclusivité de la réflexion sur le sujet, Glissant défend

 

La créolisation, qui est un des modes de l’emmêlement — et non pas seulement une résultante linguistique — n’a d’exemplaire que ses processus et certainement pas les «contenus» à partir desquels ils fonctionneraient. C’est ce qui fait notre départ d’avec le concept de «créolité». Si ce concept recouvre, ni plus ni moins, cela qui motive les créolisations, il propose par ailleurs deux extensions. La première ouvrirait sur un champ ethnoculturel élargi, des Antilles à l’océan Indien. Mais ces sortes de variations ne paraissent pas déterminantes, tant est grande la vitesse de leurs changements dans la Relation. La seconde serait une visée à l’être. Mais c’est là un recul par rapport à la fonctionnalité des créolisations. Nous ne proposons pas de l’être, ni des modèles d’humanité. Ce qui nous porte n’est pas la seule définition de nos identités, mais aussi leur relation à tout le possible : les mutations mutuelles que ce jeu de relations génère. Les créolisations introduisent à la Relation, mais ce n’est pas pour universaliser ; la «créolité», dans son principe, régresserait vers des négritudes, des francités, des latinités, toutes généralisantes — plus ou moins innocemment (103).

 

C’est ainsi que de créolité, de ce concept identitaire rétrograde, Glissant n’en veut pas, lui préférant la créolisation, “mode de l’emmêlement”. Mais qui a dit que la créolisation était une “résultante linguistique” ?
          Prophétisant sur le devenir du créole,

 

Il faut envisager le devenir de la langue créole : dans la perspective d’une propagation des dialectes qui la composent, en extension l’un vers l’autre ; mais aussi, dans la conscience que cette langue peut, ici ou là, disparaître, ou si l’on veut, désapparaître (109).

 

          Le créole demande de la part de l’analyste un traitement linguistique particulier, d’autant plus que cette langue est spécifique (et oui !) aux colonies françaises : la langue française aurait été la seule à donner naissance à des créoles ! (8)

 

Un idiome comme le créole, qui s’est constitué, dans un tel champ mouvant de relations, ne peut pas être analysé comme on a fait par exemple pour les langues indo-européennes, si lentement agrégées autour de leurs racines. On se demande pourquoi cette langue créole fut la seule à apparaître, et sous les mêmes formes, dans le bassin Caraïbe et l’océan Indien, et seulement dans les pays occupés par les colons français [je souligne] — alors que les autres langues de cette colonisation, l’anglais et l’espagnol, y restèrent intraitables dans leur rapport au colonisé, ne concédant là que des pidgins ou des dialectes dérivés*. (*[En note :] Une autre langue de la région, qui ferait exception à cette règle statistique [sic], est le papiamento, à base lexicale hispanique [sic], dans des pays (Curaçao) qui ne le sont plus. Il semble que l’on découvre de plus en plus, dans cette même aire des Amériques, des microzones linguistiques, où les créoles, les pidgins, les patois s’indifférencient.) (110-111).

 

          Noter la façon dont l’auteur résout ses propres interrogations scientifiques. Comment on passe, par exemple, de la situation prétendue de la langue française “au temps de la Conquête des Amériques” (fin du 15e s.) à la “force centripète moins coercitive” des parlers des Bretons et des Normands du 16e ou 17e s. (?) aux Antilles. Et encore et toujours ce vieux mythe tenace sur la mixité des langues (Wittmann & Fournier 1983:187-189).

 

Une des réponses possibles, en tous cas celle que je hasarde, est que la langue française, qu’on répute si férue d’universalité, ne l’était certes pas au temps de la Conquête des Amériques, n’ayant peut-être pas réalisé à ce moment son unité normative. Les parlers des Bretons et des Normands, qui eurent alors usage à Saint-Domingue et dans les autres îles, déplaçaient une force centripète moins coercitive, pouvaient entrer dans la composition d’une langue nouvelle. L’anglais, l’espagnol, étaient peut-être déjà plus «classiques», se prêtaient moins à ce premier amalgame d’où une langue eût surgi. La langue française, «unifiée», se fût certes imposée elle aussi dans ces territoires sans langue. Le compromis créole (métaphorique et synthétisant), favorisé par la structure des Plantations, est provenu à la fois du déracinement des langues africaines et de la déviance des parlers provinciaux français (110-111) [je souligne].

 

          Et plus loin encore, sur l’exclusivité de la langue française à avoir accouché de langues de compromis, mais en élargissant cette fois la problématique au Québec, à l’Afrique, et … à la diglossie !

 

On a tenté, nous l’avons vu [cf. les deux paragraphes précédents des pages 110-111, RF], de savoir pourquoi, au cours de l’expansion européenne dans les îles, la langue française a été la seule à donner lieu à des langues de compromis, les créoles francophones [sic], qui lui échappent et lui sont en même temps dangereusement tangentes ? Les autres langues en extension dans ces régions n’ont autorisé que des pidgins [sic], des pratiques de subversion inscrites dans la langue elle-même, ou des particularités qui ne font que souligner des traits culturels régionaux, sans mettre en cause, apparemment, l’unicité organique de chacune de ces langues véhiculaires. La conséquence en est que l’espagnol par exemple devint vraiment, sans problème spectaculaire ni conflit notoire, la langue nationale des Cubains ou des Colombiens. Il n’en fut pas de même pour la langue française. Elle a changé dans des proportions plus importantes quand elle s’est faite québécoise [sic], elle n’a pu figurer sans problèmes une langue nationale pour les États de l’ancienne Afrique francophone, ni être «naturellement» (pour cause de diglossie) la langue d’inspiration des Antillais ou des Réunionnais (132) [je souligne].

 

Pas toujours facile, n’est-ce pas !?! Faut-il commenter ?

 

          On comprend que l’auteur a une vision naïve des questions de langue, glissant volontiers des problématiques de la langue orale à des préoccupations d’écriture, de la norme d’usage à la norme édictée et réduisant le rôle de la linguistique à des aspects stéréotypés.

 

La linguistique traditionnelle, appliquée à un tel cas, cherche avant tout, à rebours de ce que l’histoire de la langue signale, à «classifier» celle-ci, c’est-à-dire — nous le comprenons bien — à la doter d’un corps de règles et de normes spécifiées, qui en assureraient la perdurabilité. Mais si les principes de fixation et de transcription sont là indispensables, il reste à imaginer (étant donné cette marginalité constitutive de la langue) des systèmes de variables, dont j’ai déjà parlé [???RF], qui se distingueraient de la simple répartition de variantes entre les dialectes — haïtien, guadeloupéen, guyanais, etc. — de cette langue créole. Il s’agirait bien d’un éventail de choix à l’intérieur de chaque dialecte. Là où l’étymologie ou la phonétique hésiteraient (et l’étymologie serait sans doute la moins utile en la matière), il faudrait laisser faire à la poétique [je souligne], c’est-à-dire à l’intuition de l’histoire de la langue et aussi bien de son cheminement dans les marges. Autant dire que la prétendue scientificité peut verser ici dans l’illusion savante, cacher une ruse du «rester sur place». La norme d’une telle composition de la langue serait fluente. On n’aurait su, valablement, l’édicter (111-112).

 

Il y a peut-être un rapprochement à faire entre discours de politicien et discours de poéticien ? Et le poéticien rêveur de poursuivre.

 

L’élément décisif, s’agissant de fixation, est la règle d’usage, contre laquelle ont si souvent buté les forgeurs de mots. Et la règle d’usage dépend à son tour en grande partie de la fonctionnalité de la langue. Mais on pourrait supposer, dans le cadre que nous avons esquissé (…), une vitesse et une démultiplication de la règle d’usage, qui seraient le véritable fond de la perdurabilité.
On peut imaginer des diasporas de langues, qui varieraient si vite entre elles et avec de tels retours (déviations et va-et-vient) de normes, qu’en cela résiderait leur fixité. La perdurabilité n’y serait pas abordable par approfondissement, mais par chatoiement [sic] des variances. L’équilibre serait fluide. Ce scintillement linguistique, si éloigné de la mécanique des sabirs et des codes, nous est encore inconcevable, mais c’est parce que le préjugé monolingue («ma langue est ma racine») nous paralyse jusqu’à ce jour (112).

 

          Parmi d’autres, voici quelques problèmes linguistiques qui interrogent Glissant :

 

La langue chinoise absorbe-t-elle l’alphabet latin ? (…) Les créolisations sont-elles sourdement à l’ouvrage, et où ? (…) Les dialectes s’usent-ils dans les Régions, et à quelle vitesse ? (…) Et combien de minorités se débattent-elles dans la diglossie, comme les trois cent mille Noirs créoles francophones du Sud-Ouest de la Louisiane ? Ou les trente mille Inuits de l’île de Baffin” (113-114) [c’est moi qui souligne] ?

 

Cette façon d’aborder les problèmes linguistiques n’est peut-être pas aussi farfelue qu’elle y paraît à première vue, en tous cas quand on la compare à certaines écoles de linguistes où des “praticiens des langues” s’amusent à “tourner en rond dans un code [aux] fragiles prémices, à fonder la scientificité illusoire”, idée pour laquelle je m’empresse d’afficher pour une fois mon total accord avec l’auteur. Je conclurai cette section par une dernière citation de Glissant dont nous connaissons maintenant suffisamment le contenu linguistique de sa Poétique.

 

Il y aurait avantage pour le praticien des langues à renverser l’ordre des questions et à inaugurer son approche par l’éclairage des rapports langue-culture-situation au monde. C’est-à-dire par la méditation d’une poétique. Il risque autrement de se retrouver à tourner en rond dans un code dont il s’obstinerait à légitimer les fragiles prémices, à fonder la scientificité illusoire, là où les langues, dans le concert, se seraient déjà échappées vers d’autres fructueuses polémiques, imprévisibles (134).

 

 

          Lettres créoles, le très bel ouvrage de Chamoiseau & Confiant (1991) est un véritable hommage, un éloge, rendu cette fois au parcours triséculaire de la parole créole, du cri en cale de l’africain à l’haïtien Frankétienne, qualifié à juste titre de “plus grand écrivain créolophone de notre siècle”. Mais ici, on n’a pas poursuivi dans la ligne de BCC, suite se doute-t-on aux objections du maître Glissant ou à l’absence du linguiste Bernabé. Le concept de créolité n’y est pas repris, c’est à peine si on utilise le terme une première fois (97) pour parler de la créolité de Clément Richer (“maître incontesté de l’humour littéraire antillais”) qui “éclate à chaque page” dans son “chef d’œuvre” Ti Coyo et son requin où l’auteur utilise semble-t-il une thématique et une rythmique profondément créoles sans avoir jamais recours, je le souligne, à des éléments lexicaux ou méthaphoriques créoles. Il s’agit d’un véritable “mystère”, affirment Chamoiseau & Confiant, “quand on sait que l’un des ressorts de l’humour du conteur antillais est le frottement qui s’instaure entre créole et français” (97). Ainsi, Clément Richer aurait écrit des chefs d’œuvres humoristiques créoles en français dans le pur esprit de la créolité. Créolité sans créole ? Le concept, on le soupçonnait déjà, transcende le matériau linguistique.
          Ce n’est pas sans surprise qu’une allusion à la créolité apparaisse in extremis dans les dernières lignes de l’ouvrage, dans un bilan final des tracées antillaises et continentales de la littérature, créole créole et créole française, créolisation oblige, où il est prophétisé, en finale de compte, que “c’est bien grâce à la littérature que nous pourrons (…) espérer trouver la trace qui mène (…) à la Créolité” (205), ultime finalité !
          Et cette trace est le résultat d’un processus anthropologique, la créolisation antillaise, dont l’exacte mesure n’aurait pu apparaître sans la littérature.

 

La créolisation antillaise (…) est par conséquent une précipitation anthropologique illimitée, contrastant ainsi avec le caractère très limité de l’espace géographique dans lequel elle se meut. Niée, ignorée pendant deux siècles, vibrante pourtant dans la parole du conte, il a fallu attendre la fin du XXe siècle pour qu’on en prenne l’exacte mesure — et cela se fera, bien entendu, par la littérature. (51)

 

          “Appelle-la simplement littérature créole”, veulent les auteurs. “Cela témoigne que, née ici, aux Amériques, elle a connu la créolisation (…). Aborde-la en français et en créole : deux langues mais une même trajectoire” (13). On n’est pas si loin du transcontinuum de Berrouët-Oriol & Fournier (1992).
          L’intérêt de Lettres créoles ne réside donc pas dans l’exploitation du concept de créolité (au contraire c’est son quasi-abandon) mais plutôt dans la façon dont Chamoiseau & Confiant récupèrent le concept de créolisation dans un usage et un sens qui rejoignent la pensée de Glissant. Par opposition, chez Chamoiseau & Confiant, les propos sur la genèse du créole s’accordent grosso modo avec les hypothèses des romanistes qui postulent une filiation entre le français populaire du 17e siècle et les français créoles, contrairement aux stéréotypes entretenus par Glissant sur le compromis créole et la déviance des parlers français provinciaux.

 

Ainsi, même en l’absence d’Africains, le français insulaire aurait de toute façon dérivé de sa souche européenne. Le français des Blancs créoles isolés de Saint-Barthélemy en est une preuve vivace. (…) Le créole à base lexicale française dérive donc en premier lieu des dialectes français du Nord-Ouest, plus particulièrement de ceux de la Normandie et d’Anjou dont il conserve de nombreux traits (54).

 

          Chamoiseau & Confiant vont plus loin encore en contestant énergiquement des traits phonétiques qui ont maintes fois été attribués à de vagues substrats africains : la non prononciation du «r» par exemple.

 

Les quatre cinquièmes des soi-disant anomalies du créole face à sa souche française ne sont pas dus aux Nègres mais tout bêtement aux parlers dialectaux des premiers colons blancs (55).

 

          Pour ces écrivains-essayistes-historiens de la littérature, la langue créole, “qui vit depuis sa naissance dans l’ombre du français” (71), c’est “la plus jeune, la plus ouverte, car elle surgit avec la conscience plus ou moins claire de l’existence de toutes les langues du monde” (51) (9).

 

… et brouillard diglottique

          S’il est un concept qui depuis sa réapparition en linguistique contemporaine a fait couler beaucoup d’ancres, c’est bien celui de diglossie, et sa popularité ne semble montrer aucun signe de ralentissement (Fernandez 1993). C’est peut-être en ce domaine l’un des termes dont on a usé le plus, mais également l’un des plus vagues, des plus imprécis, des plus polysémiques, bref le moins opératoire qui soit. Récupéré par un certain champ de la théorie littéraire, il est devenu, on n’aurait pu l’éviter, encore plus utilisé mais malheureusement encore moins viable. C’est ainsi, par exemple, qu’on peut lire chez Glissant (1990:132)

 

J’appelle diglossie — notion apparue en linguistique mais déclarée non opératoire par les linguistes — la domination d’une langue sur une autre ou plusieurs autres, dans une même région [je souligne].

 

Et on ne peut qu’être interrogatif quand on lit plus loin qu’il est devenu “urgent de démêler avec soin les moments de diglossie” (134). Il ne servirait à rien de recommencer à chaque fois le procès de la diglossie, mais pour le propos actuel il n’est pas inutile de rappeler l’essentiel de nos objections formulées dans Berrouët-Oriol & Fournier (1992).
          Les rapports historiques entre Créolophonie et Francophonie ont toujours été le lieu de divergences théoriques et idéologiques têtues, encroûtées, chez de nombreux chercheurs autant du Nord que du Sud. La plupart des idéologies linguistiques à la mode, en un mimétisme affligeant, ont fait et font encore le diagnostic de rapports univoques de domination entre le français, langue imposée par la colonisation, et le créole, langue jugulée. Ce diagnostic, qui renvoie trop souvent et trop librement à une notion de diglossie imparfaitement définie ou comprise, se confirmerait également dans la production littéraire, et cette dichotomie tendrait à oblitérer, voire figer les rapports entre les deux langues, comme si la fiction elle-même était diglossique.
          Le concept de diglossie, peu importe la forme et l’interprétation qu’on lui a donné, ne résiste pourtant pas à une analyse sociolinguistique qui prend en compte les véritables donnes de l’équation. Il a été totalement invalidé notamment par Dejean (1979) et Prudent (1981) que ce dernier n’hésite pas à qualifier de “vieux concept colonial”. Ainsi, à l’origine, une notion, un concept linguistique, la diglossie, dans ses différentes interprétations sociolinguistiques et dans ses applications aux champs culturel et littéraire (Mackey 1989), est devenue la référence obligée d’une vision idéologique statique, hiérarchisée et manichéenne de rapports de domination entre langues en contact. Il y a encore confusion entre les liens dynamiques qu’entretiennent deux langues et les rapports économiques, sociaux et politiques qui s’expriment à travers ces deux langues et d’autres systèmes symboliques. Cette confusion a sacralisé un dogme, une équation : à savoir d’un côté la langue des “dominateurs”, de l’autre la langue des “dominés”, sommées de remplir des fonctions sociales distinctes dans le brouillard diglottique.
          Le concept de diglossie se présente dès lors comme une approche “universelle” qui fige les langues dans des rapports conflictuels univoques. Il s’agit là, manifestement, d’un phénomène de contamination épistémologique qui paie un bien lourd tribut aux dérives de la pensée libérale comme aux ornières sanglantes du marxisme stalinien faisant obligation à la pensée scientifique de ramener, de réduire tous les rapports, toutes les relations humaines à une vision mécaniste, bi-polaire manichéenne et schizoïde : Bien/Mal, Noir/Blanc, Dominant/Dominé, etc. Engoncée, tricotée serrée dans une vision langue dominante/langue dominée, évacuant les recherches sur la bi-langue (Hassoun & Khatibi 1985), la performance éclatée des sujets parlants et écrivants, la diglossie canonique ignore le “marronnage”, la bifurcation, la subversion intertextuelle/interlinguale.
          La Créolophonie et la Francophonie tirent leurs origines d’une même matrice, l’empire colonial et post-colonial français qui a imposé à des populations d’origines diverses sa culture, sa langue, son administration, son espace de pensée. Cependant, notre hypothèse (Berrouët-Oriol & Fournier 1992), tout en reconnaissant sans complaisance les effets passés et actuels de cette matrice historique, vise, singulièrement, à arpenter l’impensé, les non-dits, les failles et les passerelles d’une telle matrice, à savoir des “lieux dérangeants” de production/reproduction interlectaux où les deux langues, le français et le créole, entretiennent depuis longtemps des rapports conviviaux de création que s’efforce encore d’oblitérer la dictature diglossique. Notre hypothèse prend appui sur la réappropriation de certains traits culturels enfantés, dès le 17e siècle, dans le sédimentaire du fait colonial, à savoir que ces traits, marronnés, subvertis et trans-symbolisés, ont contribué à donner lieu à des cultures fortement métissées qui, aujourd’hui, fécondent l’imaginaire et du créole et du français. La production littéraire des aires créolophones en témoigne de façon éloquente.
          Le concept de diglossie, revu, corrigé et astiqué, a donc été naturellement étendu aux champs culturel et littéraire. Ainsi, par exemple, Laroche (1980), qui pourtant nous a donné des textes incontournables sur la littérature haïtienne, saute sans parachute dans le brouillard diglottique : il argumente à propos d’écriture diglottique, de texte diglottique jusqu’à en faire la caractéristique vertébrale de la littérature étudiée. De même, Bernabé part du même modèle pour illustrer “la problématique de l’écriture antillaise, telle qu’enserrée dans l’étau de la diglossie …” (1978:104). À ce compte, il est fort révélateur de constater que toute la démonstration et les exemples de ces deux études canoniques attestent, à l’insu de leurs auteurs sans doute, un éclairage inattendu d’un continuum tant au plan sociolinguistique que sociolittéraire.
          D’une manière générale, les tenants de la diglossie tiennent un discours idéologique réducteur sur les rapports entre les langues plutôt qu’une saisie des langues dans leur fécondation réciproque, leurs greffes lexico-sémantiques, le statut du sujet écrivant en posture bi-langue formidablement créatrice comme l’a déjà montré Berrouët-Oriol (1987) en étudiant l’activité néologique, la relexification et la dérive métaphorique chez Frankétienne, écrivain haïtien. Comme le souligne à juste titre Jardel (1979:34),

 

Il ne doit plus y avoir de diglossie littéraire c’est-à-dire de distribution des genres littéraires en fonction de la langue écrite employée par les auteurs. L’écriture (…) créole ne doit plus être considérée comme mineure. Elle est AUTRE.

 

          Dans cette analyse où il cherche à nouveau à faire l’éloge de la créolité, Bernabé (1993) offre une bonne illustration d’un discours idéologique réducteur et d’un usage carrément abusif du concept de diglossie. Tout en essayant de ménager la négritude de l’ancêtre Aimé Césaire, de ne pas faire totalement l’impasse sur l’antillanité d’Édouard Glissant (concept, et non mouvement, mais tout au plus transitoire, souligne-t-il), Bernabé est déterminé à montrer que la créolité est supérieure à tout autre concept ou mouvement pour “gérer la diglossie native de nos sociétés” (29). Il nous faut “répondre au défi lancé par la diglossie et ses multiples implications” (38), lancera-t-il en conclusion.

 

C’est à la créolité, inscrite dans la filiation de la négritude et de l’antillanité, que revenait de chercher à assumer la réalité antillaise dans sa globalité et sa complexité (35).

 

Et bien entendu, s’il y a créolité il y a eu créolisation, phénomène réaffirmé universel :

 

la créolité (…), comme concept et comme mouvement, entend non seulement formuler le vécu antillais sur le mode de la désaliénation et de la réappropriation, mais encore intégrer à sa dynamique la logique profonde qui a présidé à la créolisation, phénomène universel … (29).

 

          De nombreux clichés et stéréotypes réducteurs sur le créole sont sous-jacents (peut-être à l’insu de l’auteur ?) à la théorie sociolittéraire de Bernabé. Ainsi, parlant de l’époque de la colonisation et de l’esclavage, Bernabé affirme :

 

Certes, le créole est une construction anthropologique imputable tant aux maîtres qu’aux esclaves qui l’utilisent de concert comme médium de communication, mais tandis que le colon disposait de deux langues (le français et le créole); l’esclave, lui, ne disposait que d’une seule (le créole) pour accomplir l’investissement fonctionnel et symbolique lui permettant d’exister comme homme au sein d’une communauté de sorte que le créole, malgré ses origines mixtes, va, sur le plan sociosymbolique, se charger des valeurs liées à la révolte, la résistance, la provocation, le défi, la subversion, mais aussi à l’identité, à l’authenticité (28) [c’est moi qui souligne].

 

Mais qui étaient donc ces maîtres et ce colon ? Parmi les stéréotypes les plus courants au sujet de l’époque coloniale persiste celui qui veut qu’on trouvait dans les îles deux catégories bien distinctes d’individus : des maîtres et des esclaves. Le premier groupe parlait le français (on fait fi en général de préciser quelle variété, préférant laisser croire qu’il devait s’agir d’une sorte de français standard, le français des classiques !), le second groupe tâchait tant bien que mal de baragouiner une sorte de pidgin africo-caraïbéno-francien qui allait devenir plus tard le créole. Le colon, laisse soupçonner Bernabé, aurait lui eu la grâce linguistique d’apprendre une langue seconde alors que l’esclave, sommé d’exister comme homme, n’aurait su en apprendre qu’une seule et oublier toutes celles qu’il connaissait, lui le polyglotte africain. Dans les faits, on peut affirmer qu’une infime proportion de la population (variable d’une “île” à l’autre), autant blanche que noire, qui possédait à la fois une compétence du français et du créole a eu à vivre le choix diglossique (Chaudenson 1992b), le reste de la population s’exprimant dans une variété de koinê de français populaire et dialectal du 17e siècle.
          Parmi d’autres stéréotypes sur la langue véhiculés dans Bernabé (1993), on trouve :

 

dans une situation de type diglossique, quand le conflit entre ces langues est maximal (comme c’est le cas en Haïti) … (32)

 

Depuis Ferguson (1959), Haïti est l’un des exemples classiques d’une prétendue situation diglossique. Rien ne peut être plus virtuel quand on sait qu’à peine plus ou moins 5 % de la population peut s’exprimer dans une autre variété linguistique que le créole. Pour être diglotte, il faut au moins être bilingue, sinon cette notion ne veut plus rien dire. Pourquoi veut-on voir un conflit de langues en Haïti, et qui plus est, maximal ? Pour alimenter l’idée d’un conflit entre groupes ethniques ? Il y a bien des conflits en Haïti, mais certainement pas de langues. Incidemment, cette idée de conflit entre le créole et le français en Haïti est également entretenue par Laroche (1993) qui y voit une situation de “diglossie nationale” (10).
          “On voit mal que le créole soit mis dans la bouche d’un haut fonctionnaire dans l’exercice de ses fonctions”, poursuit Bernabé (32). C’est sans doute le cas en Martinique, mais ce ne peut être le cas en Haïti où le créole est l’une des deux langues nationales et où le Président Aristide lui-même s’adresse à son peuple en créole. Les DOM-TOM antillais sont pognés avec une Métropole, Haïti non. Les conflits de langues, s’ils existent vraiment en dehors de l’imagination des langagiers, c’est en Martinique et en Guadeloupe qu’on les trouve, non en Haïti. Et les conflits de langues qu’imaginent les langagiers, ils ne se perçoivent ni se vivent dans la population générale, ce sont des conflits de langues entre les langagiers eux-mêmes, des chicanes d’intellectuels. En témoignent les citations qui suivent :

 

l’emploi — exigeant et difficile, il est vrai — du créole comme langue romanesque (37)
le créole n’ayant pas acquis une maturité narrative que Chamoiseau se sente en mesure d’exploiter (35).

 

          Comme autre cliché, assez extravagant celui-là, Bernabé affirme en parlant de l’usage du français et du créole dans la littérature antillaise :

 

qui peut le plus peut le moins [français] (…) Qui peut le moins ne peut pas nécessairement le plus [créole] (32).

 

Dit clairement, cela signifie qu’on peut se permettre en littérature de représenter un créole réel en français fictif, mais l’inverse,

 

faire jouer au créole le rôle de langue procurative (pour le récit comme pour le discours) (…) risquerait de confiner à une véritable distorsion du réel extra-romanesque, sauf à restreindre l’univers romanesque à un milieu essentiellement paysan (32).

 

          Je ne tiens pas à poursuivre systématiquement les déchoucailles des éloges rendus par Bernabé à son modèle diglossique de la créolité, ce travail étant en cours ailleurs (Fournier, à paraître), je donnerai cependant ici les extraits les plus significatifs qui fondent sa théorie dont l’épine dorsale est le concept de diglossie.

 

Désormais, entre 1640 et 1650, sphère linguistique créole et sphère linguistique française ne cesseront de cohabiter selon des règles écosystémiques (…) au terme desquelles s’organise une répartition des codes que la terminologie en vigueur qualifie de diglossie. Le partage qui préside à cette cohabitation est purement fonctionnel, mais il produit des effets de sens qui l’inscrivent dans une axiologie et une symbolique sociale polarisées par les notions de «supérieur» et d’«inférieur». (…)

Le caractère spatial de cette axiologie ne ressortit pas à la seule initiative terminologique des linguistes attachés à l’étude de la diglossie ; il constitue également le résultat d’une intériorisation, par les locuteurs concernés, des schèmes opérant dans la société coloniale. Le français est la langue prestigieuse, reçue comme porteuse de haute culture, le créole langue minorée est assimilé à la pauvreté, voire à l’indigence (29-30) [je souligne].

(…) il est des situations où la langue peut être autoréférente et autoréférentiaire, comme c’est le cas dans les situations de diglossie où l’usage de telle ou telle langue n’est jamais neutre. Il apparaît alors que seule une situation sociolinguistique de type de celle induite par la diglossie peut amener à une conscience plus saine et plus juste non seulement de la composante langagière dans les procédures réalistes (l’effet de réel, le contrat de réel), mais encore du caractère autoréférentiel et autoréférentiaire de la langue. En d’autres termes, l’opposition français / créole est d’une autre nature sociolinguistique que l’opposition langue bourgeoise / langue populaire. Cela tient au fait que, en situation de diglossie, la langue est tout à la fois vecteur et révélateur des conflits de classe, quelle que soit la manière que le conflit linguistique lui-même est géré (31) [je souligne].

(…) l’espace sociolinguistique de la diglossie est un espace vectoriel dont l’orientation n’est pas réversible. Cette seule constatation indique, à l’évidence, que les enjeux linguistiques et sociolinguistiques de l’espace littéraire antillais sont d’une spécificité qui ne peut qu’interpeller l’observateur. Cette donnée fonde, entre toutes, le concept de diglossie littéraire comme concept opératoire ouvrant à une investigation critique rénovée de la littérature antillaise (32-33) [je souligne].

 

À cela, que faudrait-il ajouter ? Que Bernabé perpétue une vision sociolinguistique simpliste, désuète, que depuis Labov au moins on essaie de reléguer aux oubliettes ?
          À l’occasion de l’analyse de la négritude césairienne, on pourra lire :

 

les nécessités biologiques qui conditionnent et accompagnent un cri sont telles que la langue créole, non encore coulée dans un moule littéraire ne pouvait pas en être le vecteur. (…) Ne pouvant accéder aux langues africaines (qui eussent, seules, pu être les symétriques de la langue française, le créole, véritable pis-aller … (34).

 

          À l’égard de Glissant, il aura cette appréciation de l’usage de la langue :

 

Une langue française redevable à la rhétorique antillaise profonde plus qu’au champ des interférences syntaxiques ou lexicales fait de la prose de Glissant un outil de recherche original en constante subversion par rapport au français et en perpétuelle méfiance vis-à-vis des séductions faciles du créole (29).

 

          Pour Chamoiseau, il commentera :

 

L’originalité de Chamoiseau est (…) de procéder à une fécondation du français par le créole (…). Il s’agit là d’un recours scriptural qui s’inscrit dans une prise en compte des deux pôles de la diglossie (35).

 

          Mais c’est enfin par Confiant qu’il pourra livrer sa vision de la créologenèse et procéder à un dernier éloge.

 

Chez Confiant, au créolisme objectif est associé un créolisme fictif fondé sur une reconstruction, grâce aux ressources de l’ancien français, d’un créole donné comme authentique, mais puisant en fait sa sève dans le seul artifice de l’écriture. (…)

Par cette démarche, Confiant entend à travers son imaginaire langagier remonter aux sources historiques non seulement du créole mais encore du processus de créolisation tel qu’il s’origine également dans la langue française médiévale. C’est assez dire que, pour Confiant, la matrice européenne est une ressource non moins importante pour l’Antillais que la matrice africaine [sic]. Confiant illustre fort bien de la sorte l’une des définitions de l’art poétique et de la charte de la créolité exprimés dans Éloge de la créolité (36) [c’est moi qui souligne].

 

 

Conclusion : Le transcontinuum (11)

          Plutôt que de chercher dans l’environnement, dans le contexte socio-culturel et socio-symbolique ce qui féconde les deux langues (le français et le créole), l’approche de Bernabé (12) perpétue l’idée de deux entités (diglossiques), deux pôles qui s’opposent de façon hiérarchisée dont l’un est la version basse, appauvrie de l’autre. Et pourtant, dans toute communauté linguistique, voire même dans les situations rares de type “monoglossique” (une seule langue sur un territoire), on observe une distribution des usages, des styles, bref des variations diastratiques conditionnées symboliquement, sans qu’il soit nécessaire de faire appel à pareille dichotomie.
          Il faut songer sérieusement à entonner une fois pour toutes le requiem de la diglossie, de la triglossie, de la tétraglossie, de la schizoglossie, ou autre concept-glossie, et de cet avatar têtu, la diglossie littéraire. Requiem pour la diglossie en Créolophonie comme en Francophonie ! Requiem également pour les glossies à gradients !
          Le concept de transcontinuum permet de dépasser celui, traditionnel et courant, de continuum dans une vision globale, historique, socio-géopolitique, des rapports entre langues et cultures. Retenons aux fins de la présente discussion quelques éléments qui permettent de définir le transcontinuum (Berrouët-Oriol & Fournier 1992) : (1) mouvement migratoire et irrigatoire constant entre des variétés linguistiques en contact vertical et les locuteurs de ces variétés, traversés par un fonds linguistique et historique communs; (2) mouvement giratoire entre deux pôles d’un même habitat socio-linguistique ; (3) convivialité et non-hiérarchisation dans les rapports entre langues et cultures d’un même habitat sociolinguistique, garants de l’historicité et de l’émergence de mémoires ethno-linguistiques et ethno-culturelles métisses.
          Alors même qu’il serait illusoire et vain de gommer, “d’oublier” que nombre de traits distinctifs de la Créolophonie comme de la Francophonie ressortent de l’économie coloniale et post-coloniale, il nous est apparu capital d’en arpenter l’envers, subversif et dérangeant, du point de vue du transcontinuum. Notre vision (Berrouët-Oriol & Fournier 1992) défend le risque de traquer l’inavoué, les non-dits des mémoires créolophones et francophones en cours de formation aux 17e-18e siècles. À l’intérieur même des structures sociales et administratives des colonies (commerce, économie de plantation, politique de peuplement, langues et cultures en contact, etc.), gérées au travers d’une violence étatique systématique, les nécessités de la communication sociale ont progressivement tissé des zones interlectales, des pôles de contacts conviviaux, des lieux d’irrigation transculturelle, entre sujets parlants d’horizons divers (petits blancs et mulâtres, affranchis et esclaves, colons, etc.). Ces zones, pôles et lieux, en subvertissant, piégeant et marronnant les structures coloniales, ont permis l’émergence entre sujets parlants de rapports de convivialité, au départ certes minoritaires, travaillés par la contiguïté de variétés vernaculaires de français et de langues africaines. Aujourd’hui, la Mazurka antillaise, toute ironique dans son élégance, est un bon exemple de pratique culturelle européenne réappropriée attestant de multiples bris d’étanchéité, un espace séculaire de contacts conviviaux progressifs à l’intérieur duquel tout mimétisme originel a fait place au procès de naturalisation. Ainsi,

 

la Caraïbe offre l’exemple d’un creuset où l’on trouve des éléments beaucoup plus évidents de l’interculturalité. Cette région a en effet été le théâtre d’un processus de rupture historique entre les ethnies et leurs cultures, le théâtre également d’un phénomène de mutation d’identité (…). Aux Caraïbes, à la limite, l’extrême pureté, l’extrême santé de la culture nous est donnée dans et par le métissage des divers apports qui ont formé la sensibilité et la raison des peuples de la région (Depestre 1984:61).

 

Les idiolectes en situation de contact vertical s’interpénètrent, s’irriguent – à l’instar des cultures d’alors – et, dans leurs activités de communication, de dénomination, contribuent à “normaliser” deux systèmes linguistiques héréditairement apparentés : le français et le créole (Wittmann & Fournier 1982, 1983 ; Fournier 1987). Et comme le souligne Depestre (64), “il n’y a pas de hiatus grave, profond, irréversible entre le créole et le français. Comme le français, le créole est une langue romane ; par français interposé il vient du latin” (cf. Fournier 1993). Convivialité donc, aux 17e-18e siècles, entre variétés linguistiques qui partagent dans une très large mesure des assises grammaticales et un fonds lexical communs, mais qui, surtout, sont appelés à devenir le liant d’un même habitat francophone et créolophone.
          Convivialité aussi parce que la vision bi-polaire dominant/dominé ne peut à elle seule rendre compte de la complexité des rapports socio-historiques en cause, comme elle ne peut, singulièrement, rendre compte du non-dit, de l’inédit des zones de contacts, d’interférences, d’échanges, de copulation, qui subvertissent la Loi tout en alimentant ce qui deviendra des sociétés et des mémoires culturellement métissées. Posture subversive et subjugante de la convivialité, qui donne à voir le transcontinuum comme “mouvement du donner et du recevoir”, humus-annonce de la transculture : la créolophonie et la francophonie américaines s’irriguant mutuellement.
          À postuler l’existence d’un même habitat linguistique pour la Créolophonie et la Francophonie (américaines), il importe de prendre en compte que, à travers l’histoire de cette aire, la Créolophonie a toujours été liée au développement de la Francophonie, et vice versa, et que la Francophonie et la Créolophonie américaines ont en commun une personnalité historique distincte, en grande partie parce que leurs liens socio-culturels ont toujours informé leurs mémoires communes. Aujourd’hui, dans l’aire américaine de ce grand habitat linguistique, la Créolophonie est l’une des conditions essentielles au maintien et à la consolidation de la Francophonie nord-américaine, et vice versa.
          Créolophonie et Francophonie Nord-Sud Sud-Nord : à décoder, dans les régions francophones du Canada, en particulier au Québec. L’histoire récente du peuplement de ces régions témoigne d’une constante – plus fortement identifiable d’ailleurs au Québec urbain : la Créolophonie du Sud irrigue de manière significative la Francophonie du Nord. Elle “brouille les cartes” des données mono-ethniques, mono-culturelles, informe et agit sur la culture dite “dominante” francophone désormais soumise à des tensions centripètes, éclatée dans son affirmation et plus que jamais minoritaire, minorée, acculée à se (re)définir en intégrant de nombreuses mémoires culturelles du Sud.
          Alors même que la Créolophonie et la Francophonie du Sud ont toujours été le lieu de rapports Nord-Sud Sud-Nord, l’histoire contemporaine de la Francophonie nord-américaine emprunte désormais le même itinéraire. Le Québec, qui en est l’exemple le plus évident, intègre depuis une bonne vingtaine d’années environ quarante mémoires culturelles, la plupart en provenance du Sud, dans une formidable dynamique d’aménagement linguistique dont l’un des effets – sans doute inattendu – est l’émergence de la transculture (Nepveu 1989) dans les régions urbaines.
          Dans le Québec urbain contemporain, toujours traversé par un fort courant nationaliste mono-identitaire, “pure laine”, voué corps, biens et âmes à la fondation de l’État-Nation, nous assistons à un repositionnement des données socio-culturelles précisément inscrit dans la dynamique du transcontinuum : maintien des traits distinctifs de la culture francophone (dite “dominante”) ; minorisation continue de cette culture en contexte anglo-saxon ; irrigation de cette culture francophone par les mémoires du Sud – créolophone notamment – qui, à leur tour sont irriguées par la culture francophone québécoise ; nécessité pour cette culture francophone québécoise d’assurer sa survie, son épanouissement, en misant sur l’apport et dans la plupart des cas sur la francisation des sujets migrants provenant pour l’essentiel du Sud.
          Davantage que les autres régions francophones du Canada, le Québec urbain contemporain est le lieu du métissage culturel, de la transculture, qui interpellent aujourd’hui le penser et l’agir de l’éducation, des médias, de la musique, etc. Métissage, transculture qui, au rendez-vous convivial du donner et du recevoir, contribuent à l’érosion, sinon à l’éclatement des mono-identités et des pratiques culturelles qu’elles alimentent.
          Au périmètre des liens entre Créolophonie et Francophonie, la dynamique du transcontinuum témoigne de rapports encore méconnus entre le créole et le français. Loin du pseudo “mal diglottique”, des variétés linguistiques conviviales continuent de coexister et d’habiter l’imaginaire des sujets parlants, de s’irriguer mutuellement, de nommer, dénommer, rêver, subvertir, contester les mêmes réalités, et de produire des œuvres de fiction en français et en créole, dans la dynamique du transcontinuum (Berrouët-Oriol & Fournier 1992).

 

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Je remercie mes collègues R. Berrouët-Oriol, J.-P. Tusseau et H. Wittmann pour leurs commentaires sur différentes versions de ce texte.

 

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Notes 

(1) Curieusement, aucune version en créole n’existe de ce manifeste.

(2) Voir en particulier Dahomay 1989, Lang 1992.

(3) Le concept d’Antillanité est également mis en parallèle avec ceux de Créolité et d’Américanité. Il s’agirait en quelque sorte d’un concept intermédiaire, géopolitique celui-là, qui définirait les territoires antillais qui auraient subi l’américanisation mais non la créolisation. Comment cela est-il possible puisqu’on apprendra plus loin que le second processus englobe le premier ? Il y a là un problème évident de circularité dans le modèle de BCC que je n’essaierai pas de résoudre.

(4) L’usage des majuscules et des minuscules n’est pas conséquent dans ce texte.

(5) Voir Chaudenson (1992b) pour une réfutation éventuelle de cette vision des choses : l’adaptation des noirs au tout début de la période de colonisation ne s’est-elle pas fait justement de manière progressive ?

(6) Comme les références de Glissant sont toujours un peu vagues, quand elles existent, on soupçonne qu’il fait référence à Éloge (avec “oubli” de nommer Bernabé) puisque Lettres créoles de Chamoiseau & Confiant est paru une année plus tard.

(7) Ceux qui ne connaissent pas encore Glissant pourront juger de la portée de ses paroles et de l’écoute qu’il suscite en consultant la bibliographie de 762 pages recueillie sur lui par Baudot (1993).

(8) On n’en est pas au bout des contradictions. On avait pourtant noté plus tôt (83) que le créole, langue de compromis, renvoyait à la multiplicité des langues européennes.

(9) Des deux, c’est probablement Confiant qui est le plus ardent défenseur de la langue créole, ayant lui-même écrit plusieurs romans, nouvelles et poésies en créole.

(10) On aurait ainsi une diglossie nationale à l’haïtienne (Laroche) comme on trouve un bilinguisme étatique à la canadienne.

(11) La présente conclusion résume l’essentiel de ce qui est développé dans Berrouët-Oriol & Fournier (1992) sur l’idée d’un transcontinuum.

(12) Il n’est pas le seul. Maximilien Laroche, notamment, a une position sur les questions de langue toute proche de celle de Bernabé.

 

Bibliographie

Baudot, Alain. 1993. Bibliographie annotée d’Édouard Glissant. Toronto : GREF.

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