Auteur: Loïc Céry

Loïc Céry est directeur de l'IFUPE (Institut de formation universitaire pour étudiants étrangers, Paris), directeur de La nouvelle anabase, revue d'études persiennes (Éditions L'Harmattan), et coordonnateur du pôle numérique de l'Institut du Tout-Monde fondé par Édouard Glissant en 2006. http://www.sjperse.org/loic.cery.html

Les acomas qu’on abat

Note sur une tentative de dévoiement de la pensée d’Édouard Glissant

Quelques jours après la mort d’Édouard Glissant en février 2011, j’avais été frappé, comme l’ont été je crois tous ses lecteurs, par la force considérable et si adéquate de l’image utilisée par Patrick Chamoiseau dans son texte d’hommage, « Récitation pour Ed. L’affectueuse révérence » :

« Maintenant, cher Maître, j’ai l’impression qu’un acoma de cent mille ans s’est effondré, qu’à Sainte- Marie, qu’au Lamentin, et qu’ici au Diamant, et même dans chaque parcelle de cette fixe tragédie qu’est le pays réel, un pan de paysage s’est laissé envahir par cette brume des déroutes que craignent les pêcheurs, et qu’il y a une solitude irrémédiable qui accable le guerrier (…) »

L’acoma effondré. Une voix s’était tue, sans obérer les voies d’une étonnante acuité ni les présences de cette œuvre que nous ne cessons de relire, commençant tout juste à mesurer l’amplitude d’une pensée, constatant l’ampleur internationale d’un legs à la fois intellectuel et littéraire. Au regard de la pérennité potentielle d’une œuvre, la mort d’un écrivain n’est pas néanmoins un simple point de repère chronologique : elle opère un basculement décisif de sa réception. Désormais, le corpus est établi, les évaluations critiques distanciées peuvent se faire jour et la responsabilité du commentaire s’en trouve comme décuplée. Moment de défi dans une certaine mesure, car les risques potentiels se multiplient eux aussi : tentation des bilans généralisateurs, des raccourcis déliés et des survols superficiels. Depuis une bonne vingtaine d’années en France, s’est adjoint à cette pente facile que les pays anglo-saxons connaissaient déjà, une vaine d’autant plus dangereuse qu’elle jouit d’une vogue toute médiatique : il devient urgent de «déboulonner les statues», de «démystifier», de « désacraliser » un rapport forcément vu comme servile, là où l’adhésion est elle-même suspecte. En France notamment, où la figure d’autorité de la notion d’auteur a connu les affres que l’on sait jusqu’à devenir une chimère pour certains, cette tentation d’échanger la patiente herméneutique en un jeu de massacre réputé salvateur est grande et souvent d’un attrait irrésistible, sous le prétexte douteux d’une sorte de plus-value putative de lucidité. Disons-le d’emblée : une œuvre ne survit qu’à condition d’être discutée, fût-ce avec âpreté, et se doit d’être soumise aux réévaluations argumentées et aux mises en perspectives sans concession. Il n’est donc pas question ici de nier cette consubstantialité de la critique et de la disputatio qui traditionnellement légitime son office. En vérité, c’est d’une usurpation de cette nécessité dont nous traitons en l’occurrence : quand, au prix d’une perversion du discours critique, le commentateur, le philologue, l’essayiste sur auteur, et le biographe avec eux, gauchissent volontairement la mission d’un examen renouvelé du texte et du parcours intellectuel en un défouloir polémique, on est… ailleurs. L’affinement du regard et de la connaissance des entrelacs d’une écriture et d’une pensée n’ont plus cours, et on entre en territoire de démolition. Moment funeste, que seuls peuvent combattre non point la dérisoire volonté d’une « défense et illustration » ou le réflexe hagiographique, mais l’exercice exigeant d’une mesure qui se nomme étude des textes , qui s’épelle en approfondissement patient, là où les anathèmes n’ont pas droit de cité, où les procès en sorcellerie sont en tout cas pistés, dépistés et finalement déjoués.

Trois ans après la mort de l’écrivain, la prise en compte critique de l’œuvre de Glissant est- elle en train de connaître le moment d’un tel risque ? On ne peut fort heureusement en énoncer le diagnostic a priori et le constat général s’impose au contraire, d’une audience accrue. Au gré des nouveaux décryptages, on en vient même à dépasser la seule position louangeuse pour en revenir aux textes précisément. Les ouvrages consacrés à la présentation et à l’analyse de l’œuvre, d’Alain Ménilou de Samia Kassab-Charfi2, les collectifs d’Africultures3, des revues Francofoniaou Littératuretémoignent pour le moins, d’une vivacité de la diffusion du poète-philosophe-essayiste- romancier-dramaturge, et de la continuité de l’attention aux ramifications de sa pensée. Des thèses de première importance, le séminaire mené en 2011-2012 à l’Institut du Tout-Mondeou plus récemment, le colloque international que nous lui avons consacré dans un registre comparatiste en 2012 à l’Unesco, la BnF et la Maison de l’Amérique latineconfirment aussi ce renouvellement des études glissantiennes.

Dans cet ensemble, le numéro dévolu à Glissant de la Revue des sciences humaines, dans sa livraison de janvier-mars 2013contribue sans conteste à l’enrichissement de la bibliographie critique. Une volonté de regain et des contributions de poids, de la part de Dominique Chancé, Jean-Pol Madou, Benoît Conort ou encore Alexandre Leupin entre autres, qui permettent d’utiles éclairages sur l’écriture, et les contours du paysage conceptuel d’Édouard Glissant.

Une singularité pourtant, au sein de cette publication : l’article de Kathleen Gyssels, « Un long compagnonnage : Glissant & Schwarz-Bart face à la “diaspora” »9, qui en étonnera plus d’un avant de troubler pour le moins les lecteurs de Glissant. Il faut en faire le tour (l’ « entour ») pour en prendre la mesure, et il est même nécessaire de faire l’effort méritant de le relire plusieurs fois pour s’assurer de quelle manière, très insidieuse, un raisonnement d’abord abscons et passablement laborieux peut au fil des pages, muer en tout autre chose qui tient en un dévoiement inédit de la pensée de Glissant. Le tout, pour aboutir à des insinuations insupportables. Pour en arriver comme il le faudra, à ce fond, à ce bas-fond d’une mise en cause inadmissible, il importe d’en passer par les recoins d’une démonstration qui, au-delà de sa confusion même, procède d’une manipulation flagrante et aisément démontable, de la pensée de l’écrivain. Cette mise en cause même, cet opprobre final que tente d’instiller l’auteur de l’article, pourraient justifier à eux seuls la prise de position que je prends la responsabilité de publier ici. Car il ne saurait être question de laisser attaquer de cette façon et sur ce terrain la pensée d’un intellectuel qui tout au long de son parcours, s’est érigé contre les intolérances, les enfermements identitaires, les cloisonnements des mémoires et leur mise en concurrence.

Mais après tout, pourquoi la présente réaction, quand il suffirait d’opposer à l’article en question un silence réprobateur et de parier sur sa faible diffusion ? D’abord, parce que la Revue des sciences humaines n’est pas un organe confidentiel : en l’éditant, on a donné tribune et possible diffusion à un propos ouvertement polémique (on ne peut que le regretter, surtout au regard de la qualité même des autres contributions de ce collectif) ; ne rien en dire, c’est déjà le légitimer en quelque façon, et tenir ses arguments pour recevables. Mais surtout, ce serait négliger ce qui en l’espèce, relève d’un phénomène beaucoup plus ample, qui touche à notre rapport à l’œuvre littéraire – ce pourquoi en dépassant le cas présent, on pourrait bien se pencher sur un fait d’époque. George Steiner avait discerné dans ses Réelles présences10, le danger mortifère que faisait planer sur notre lien à l’œuvre littéraire ou l’œuvre d’art en général, l’interposition du commentaire non soumis à ce qu’il nomme la « responsabilité » interprétative – j’aime citer cette image dans laquelle il exprime à merveille ce danger d’un parasitage fatal : « L’arbre se meurt sous le poids d’un lierre avide ». Je prétends déceler dans l’exemple peut-être dérisoire de cet article récent le risque de ce parasitage porté sur une œuvre que nous commençons seulement à lire, à connaître et à comprendre. En tout point, cet article relève, comme en un cas exemplaire, de cette irresponsabilité frivole qui voudrait tenir lieu d’exercice tranchant et désacralisant, quand il n’est question que d’une suite ininterrompue de fourvoiements manifestes. Or, analyser un penseur comme Glissant, éclairer l’intelligibilité de ses conceptions du monde nécessite, exige même une indispensable précision sans laquelle toute tromperie est permise. Je prétends déceler encore dans ce cas d’école, comme un précipité chimiquement pur de qu’il advient aujourd’hui dans une certaine critique instituée quand il est de bon ton et du dernier chic, de dénigrer sans éclairer, de tronquer pour mieux troubler la réception d’une œuvre – surtout d’une œuvre célébrée. Il est question ici d’une tentative de falsification des écrits d’Édouard Glissant, aux fins obscures d’introduire je ne sais quelle subversion originale dans sa lecture, et c’est cette supercherie même qu’il convient de mettre en lumière.

Les œuvres ont besoin de nous : de nos relectures, de nos discussions, de nos études, de nos enthousiasmes, de nos contestations même. Est-il utile de préciser qu’en aucun cas, notre participation active à leur postérité ne peut faire l’économie de la rigueur, de l’honnêteté intellectuelle et en somme d’une sorte de protocole de la lecture ? En se soustrayant à ce protocole simple, à cette probité minimale, en adoptant la suffisance goguenarde des jugements à l’emporte- pièce, au-delà même du jeu stérile des épigones et des thuriféraires, ce sont « les chênes qu’on abat ». On pourrait le dire en pastichant Malraux se souvenant de Hugo. Trois ans ans après la mort de Glissant, ne pas réagir serait abattre une deuxième fois l’acoma, laisser s’abîmer sans notre recours, le grand arbre qu’est son œuvre.

Dénigrements, troncatures, détournements

Madame Gyssels prend pour objet le beau « compagnonnage » qui lia Édouard Glissant et André Schwarz-Bart, dès les années cinquante, depuis les temps parisiens de jeunesse qui virent la publication en 1956 de Soleil de la conscience, comme un météore dans la littérature de l’époque et qui virent encore André Schwarz-Bart couronné par le Goncourt en 1959 pour Le Dernier des Justes – un an après la réception du Renaudot par Glissant pour La Lézarde. Autour de cette proximité, il s’agit de considérer les conceptions voisines des « diasporas » noire et juive, selon les deux écrivains. Beau sujet en effet, quand on sait quels liens d’amitié ont marqué dès cette époque les rapports entre Glissant et Schwarz-Bart, et quand on connaît la densité de leurs échanges à propos des questions d’identité et de mémoire qui les préoccupaient tous les deux. Mais l’auteur de l’article sait- elle ces liens, connaît-elle cette densité ? Dès les premières pages, on est non seulement en droit d’en douter, mais on ne peut qu’être surpris d’emblée par les étonnants sous-entendus et la volontaire perfidie qui caractérisent les allusions faites au sujet de ce lien :

« (…) si de multiples convergences les arriment, la divergence quant au renom ne saurait être plus grande : malgré une entrée fracassante avec leur début respectif (Prix Goncourt 1959 pour Le Dernier des Justes et Prix Renaudot 1958 pour La Lézarde) dans la « République des Lettres », le lustre d’André Schwarz-Bart est bien inférieur à celui du Martiniquais. Néanmoins il doit à Glissant en son rang de président du Prix Carbet un tardif hommage, voire une homologation apologétique. »11

L’ « homologation apologétique » dont il est question, ce « tardif hommage » qui motive encore sous la plume de Madame Gyssels une étonnante acrimonie, c’est la remise du Prix Carbet 2008 à Simone et André Schwarz-Bart, décédé en 2006. La remise de ce prix à laquelle Glissant avait tenu tout particulièrement, geste très précieux à ses yeux, fait de reconnaissance à la fois littéraire et intellectuelle pour l’apport humaniste des Schwarz-Bart, est en soi suspectée dans ces pages, d’un dessein inavouable. Exemple assez canonique des détournements de sens dont fourmille cet article (nous y reviendrons), voici l’exercice de bravoure d’un décryptage de la dépêche d’Antilla annonçant le prix en 2008 et se fondant sur les premiers attendus du jury :

« La dépêche sur Antilla oscille entre “leur œuvre particulière” et leur “œuvre commune” :

“Le Prix Carbet 2008 a été décerné, à Simone Schwarz-Bart et, à titre posthume, à son époux décédé en 2006, André Schwarz-Bart, pour la beauté douloureuse de leur œuvre particulière et la réussite de leur œuvre commune. Ce prix est présidé par Édouard Glissant, et soutenu par Patrick Chamoiseau, Ernest Pépin, Gérard Delver, Rodolphe Alexandre.”

Dans l’expression “leur œuvre particulière”, l’adjectif signifie à la fois “séparément” et “singulière”, et dans la “réussite de leur œuvre commune”, on pourrait entendre que l’ensemble de leurs romans serait le fruit de leurs efforts conjoints. En fait, le jury récompense l’œuvre pour une indiscernable étrangeté et l’homologation me semble apologétique. »

En lexicographe distinguée, Madame Gyssels gratifie les lecteurs de son article, de cette admirable torsion du sens, de cette acrobatie assez remarquable, pour faire accroire la sournoise duplicité de cette édition 2008 du Prix Carbet. Pourtant, il aurait simplement suffi de se renseigner un peu mieux pour savoir que la dépêche d’Antilla à laquelle il est fait allusion comporte une coquille, car les attendus du jury mentionnaient bel et bien « leurs œuvres particulières », au pluriel – ce qui ne pouvait en aucun cas être tenu au sens d’ « étrangeté », mais comme prise en compte des œuvres respectives des deux écrivains12. Du danger de se fonder sur des dépêches de presse comme sources de travail… Mais passons cette évidence, car à l’avenant de cette supposition douteuse, c’est donc l’ensemble de la déclaration du jury, à laquelle avait pris part Édouard Glissant lui-même comme à l’accoutumée, qui est suspectée de refléter une « homologation apologétique ». Il faut se référer directement à ce texte13, très bel hommage à la force des présences littéraires de Simone et André Schwarz-Bart, pour mesurer combien pareil soupçon extrapole volontairement sur une intention cachée, secrètement ourdie par le jury du Prix Carbet. Du reste, les lecteurs de Madame Gyssels apprennent, au fil de ces pages, à déjouer le double jeu continuel d’Édouard Glissant, cet écrivain qui « avance masqué », pour reprendre l’une des expressions utilisées par l’excellente philologue.

Le lecteur doit s’habituer au gré des considérations de Madame Gyssels, à une constante dépréciation de l’écrivain, finalement très limité dans ses capacités d’intellectuel, si l’on se fie à la fine expertise livrée à notre appréciation. Bien sûr, la communauté des lecteurs et des critiques de toutes nationalités, avait pu croire jusqu’alors en ces capacités et les avait même saluées. Fort heureusement, Madame Gyssels nous éclaire à maintes reprises : tour à tour, il nous est révéle qu’Édouard Glissant fait preuve d’ « un certain amateurisme »14 – qui « alarme » d’ailleurs l’auteur de l’article (à propos d’un passage tiré de Traité du Tout-Monde); que son raisonnement est manifestement « approximatif » quand il mélange un « discours mi-historique, mi-théologique »15 ; qu’en bien des cas, il se fourvoie sans même le savoir, tombant « dans le piège »16 de démarches qu’il veut condamner, mais adoptant à son insu même leurs présupposés. Bref, ce qui nous est décrit là, ce sont les écrits confus et paradoxaux d’un intellectuel décidément bien malhabile et qui plus est, en proie à de sourdes intentions que, pour le bénéfice de tous, l’auteur de l’article s’efforce de débusquer: les analyses d’Édouard Glissant suscitent le «désarroi» de Madame Gyssels qui, accablée par tant d’amateurisme et d’approximations, tente vaillamment d’alerter les lecteurs.

Ce florilège a bien sûr quelque chose d’inédit dans sa forme même et, si l’on écarte l’ironie qu’il peut susciter, on est partagé entre la hardiesse de cette charge peu commune dans son ton (faut-il en effet un certain aplomb pour se risquer à de tels jugements) et l’interrogation légitime quant au but recherché par une telle litanie. À vrai dire, ce type de dénigrement systématique accompagne le propos d’un bout à l’autre de l’article et n’est manifestement pas l’effet d’une exaspération ponctuelle. Il s’attache aux idées mêmes de l’écrivain telles qu’elles nous sont présentées, à savoir de manière continuellement tronquées. C’est progressivement qu’apparaît le soubassement de cette continuité-là, et que se révèle l’objectif de la méthode suivie – nous en reparlerons.

Différons encore pour l’heure la prise en considération de ce but ultime de la méthode, pour en examiner la nature même, qui est le détournement permanent des idées de l’écrivain. Car Madame Gyssels procède devant les écrits d’un écrivain qui était orfèvre de la langue et de la précision des termes, tout comme elle le fait devant une dépêche de presse, à une manipulation méthodique. Le détournement concerne donc les conceptions d’Édouard Glissant au regard des questions de diaspora et de devenir collectif de l’identité. Des notions dont on connaît l’importance et la densité dans son œuvre, dont on sait la précision et la subtilité des analyses qu’elles génèrent notamment dans ses essais. Mais en nous suggérant une salutaire rectification des « erreurs » commises par Glissant dans ses analyses, Madame Gyssels, en toute chose ennemie de l’approximation, méconnaît gravement (dangereusement à vrai dire, pour qui veut être docte) l’objet conceptuel dont elle a choisi de nous entretenir. C’est peut-être là aussi un point de méthode : analyser les conceptions d’un Glissant autour de ces questions, présuppose qu’on soit déjà familier de tout un corpus anthropologique et ethnographique dans la méconnaissance duquel on peut, certes, commettre de lourds contresens. Ce corpus constitue pourtant comme l’arrière-plan du débat intellectuel touchant à la mise en contact accélérée des cultures, un arrière-plan qui est si familier dans le milieu intellectuel des années cinquante et soixante.

En contestant le distinguo introduit par Glissant quant au devenir historique de l’identité au sein des « diasporas » noire et juive, Madame Gyssels s’illustre brillamment dans un pareil contresens, quand elle confond simplement dans sa contestation, les mécanismes d’acculturation17 et ce que Glissant nomme « dépossession ». Il peut être utile de repérer la confusion commise ici, et de l’expliciter au regard des analyses effectives de Glissant. On s’interdirait de comprendre la spécificité même de la notion de dépossession si on l’assimilait en quelque manière à l’acculturation, en tout cas si on ne distinguait pas clairement la nuance fondamentale qui différencie les deux notions. Et en passant outre ces soubassements qui eux, étaient parfaitement maîtrisés et ô combien, par Glissant, dont on sait la solide formation ethnographique aux côtés de Jean Wahl, on s’interdit davantage encore de comprendre ce que son apport a bouleversé au regard même des sciences sociales. Peu de notions ont pourtant à ce point parcouru la problématique du contact interculturel, que celle d’acculturation – de Powell (à qui l’on doit le néologisme) à Kroeber (qui en théorisa l’étendue), de Malinowski (qui y trouvera une formulation de son regard ethnologique) à Lévi-Strauss lui-même (qui s’en inspirera pour parler de « bricolage » de l’identité). La généalogie et la plasticité même de la notion sont passionnantes. Et, reconnaissons-le, Madame Gyssels se passionne à son tour pour un phénomène qu’elle ne sait pas nommer, car en découvrant avec la naïveté parfois touchante du néophyte, que les diasporas juives ont vu traditions et langues se transformer au contact des sociétés dans lesquelles elles furent projetées (fût-ce dans les sphères ashkénaze ou sépharade), c’est précisément d’acculturation massive dont il est question, et non de la dépossession que Glissant a su pister dans les effets induits des traites négrières. Or, sur les fondements de cette méconnaissance, elle croit déceler dans la distinction introduite par Glissant, une erreur supposée :

« Dès Le Discours antillais, Glissant (dans le sillage d’autres intellectuels de sa génération dont par exemple Albert Memmi (né à Tunis en 1920) tente de rapprocher les deux diasporas, terme-clé que l’Africain Américain W.E.B. DuBois utilisa pour nouer un dialogue entre les deux communautés opprimées. Glissant conclut alors, sommairement, que la diaspora juive sut sauvegarder sa Thora, là où la diaspora noire, de “transplantés, de vaincus et de déportés”, de “migrants nus” aurait tout perdu. [Note de bas de page : Glissant, Le Discours antillais, op. cit., p. 29, p. 101, p. 255] Sans doute est-ce facile de parer cet argument de “maintien” de l’identité juive, versus la “perte” de l’identité noire, si l’on prend en considération que beaucoup de juifs ont perdu ce qu’on érigea comme le fondement de leur identité juive, à savoir la religion, la langue (hébreu et yiddish) et l’ethnicité, étant donné le phénomène du métissage, souvent imposé de force. Bref, ces juifs se sont “convertis”, de force ou de plein gré, à une nouvelle identité hybride, exactement comme les Africains chassés de l’Afrique par la traite négrière. Autrement dit si la place du religieux était avant “les Temps modernes” la meilleure grille pour appréhender la diaspora juive, ce paramètre s’est estompé dans un “tout- Monde” laïcisé. »18

Même si l’exercice est forcément fastidieux, il est néanmoins indispensable : pour qu’on ne m’accuse pas d’une attaque gratuite devant un exemple si représentatif de ce que j’ai nommé plus haut « frivolité », il faut être attentif aux multiples couches superposées ici, comme en un mille feuilles, de manipulation des écrits, et de confusion sur le fond même de la question évoquée – car les deux instances se conjuguent dans le cas présent. Tentons de démêler le redoutable écheveau.

Il est donc d’abord avancé que « Dès Le Discours antillais, Glissant (…) tente de rapprocher les deux diasporas ». D’abord, une mise au point : à propos de la situation martiniquaise et antillaise qui motive son essai, Glissant ne privilégie pas, et à dessein, le terme de « diaspora », et pour cause : son objet n’étant pas, dans la logique de la Négritude, de s’appuyer sur la notion essentialiste de diaspora noire, quand il utilise le terme, c’est un peu à titre générique, ni plus ni moins19. Dans le Discours, il opte plutôt pour les appellations de « peuple » et de « population », qui correspondent davantage à son projet intrinsèque, qui induit un regard focalisé sur la spécificité de la situation antillaise. Le seul fait de voir ce terme surévalué par l’auteur de l’article dans l’œuvre de Glissant illustre qu’est minorée là une volonté pourtant évidente de la part de l’écrivain, de s’éloigner de la phraséologie de la Négritude. Mais au surplus, quand il est question d’une mise en regard dans Le Discours antillais, des « populations » issues de la traite négrière et de la « Diaspora juive » (avec une majuscule), il s’agit non de tenter de les « rapprocher », mais au contraire de cerner d’emblée ce qui en différencie les trajectoires historiques. Et, deuxième manipulation, Madame Gyssels tente de faire croire que Glissant met en avant unilatéralement (« conclut alors, sommairement », dit-elle) la religion quand il considère ces différenciations historiques ; en vérité, l’écrivain prend en compte l’ensemble des faits de culture dans cette perspective (qu’il nomme « techniques d’existence » – terme assez typique des analyses d’inspiration anthropologique d’ailleurs), et pas uniquement la religion. Pour s’assurer de ces deux arguments, il suffit de lire le premier extrait du Discours auquel se réfère en note Madame Gyssels20 :

« Je crois que ce qui fait cette différence entre un peuple qui se continue ailleurs, qui maintient l’Être, et une population qui se change ailleurs en un autre peuple (sans pourtant qu’elle succombe aux réductions de l’Autre) et qui entre ainsi dans la variance toujours recommencée de la Relation (du relais, du relatif), c’est que cette population-ci n’a pas emporté avec elle ni continué collectivement les techniques d’existence ou de survie matérielles et spirituelles qu’elle avait pratiquées avant son transbord. Ces techniques ne subsistent qu’en traces, ou sous forme de pulsions ou d’élans. C’est ce qui différencie, outre la persécution d’une part et l’esclavage de l’autre, la Diaspora juive de la Traite des Nègres. »21

Là où Glissant est limpide (nuancé, certes, subtil, certes, mais limpide, je le maintiens), on a droit à une attaque contre son raisonnement « sommaire ». Il aurait fallu au contraire être attentif aux implications cruciales de cette analyse par exemple, pour comprendre l’unicité de ce que Glissant, en ces pages du Discours, tente de cerner, à savoir le mécanisme de la « dépossession » (qui fait l’objet du chapitre où s’insère cette démonstration). Nul hasard, à vrai dire, si c’est par cette section que s’ouvre l’ouvrage : il s’agit pour l’écrivain de formuler l’un des pôles fondamentaux de son analyse de l’émergence historique du peuple antillais – il est donc question ici du socle même d’une théorie des commencements, qui induit en son sillage la Relation, la créolisation, la digenèse. Le mécanisme polymorphe de la « dépossession » que décrit Glissant permet de comprendre en quoi il s’éloigne radicalement de la description de l’acculturation : si la Négritude demeure encore proche de ce modèle, Glissant (il l’a exposé dès L’intention poétique et en décortique ici le bien-fondé et les effets théoriques) opère et éclaire dans Le Discours antillais une mutation décisive en vertu de laquelle la Traite est vue pour ce qu’elle fut, à savoir le moment, consécutif du rapt initial, où les identités ne sont pas simplement modifiées ou remodelées au contact forcé d’un accident de l’Histoire (modèle de l’acculturation collective), mais bel et bien diluées par la dépersonnalisation imposée. C’est de cette perte-là, perte ontologique (c’est bien d’ « Être » qu’il est question dans le passage précité) que naîtra, par une créolisation forcée un peuple nouveau, en quelque sorte bâtard des identités annihilées et édifiant un modèle inédit. Combien il est alors superficiel de passer par pertes et profits cette notion de dépossession, ne pas y voir le décryptage d’un phénomène spécifique, pour l’assimiler à l’acculturation qu’ont effectivement connue les diasporas juives, en maniant comme le fait Madame Gyssels une confusion considérable : « ces juifs se sont “convertis”, de force ou de plein gré, à une nouvelle identité hybride, exactement comme les Africains chassés de l’Afrique par la traite négrière »22 – comment en conscience dresser un tel parallèle, là où Glissant est précisément soucieux de différencier toute « adaptation » à ce qui est advenu aux communautés issues de la Traite ? Car il n’y eut pas « adaptation » là où il y eut d’abord annihilation : il y eut fondement d’une toute nouvelle identité, sur les « traces » fragiles et éparses des anciennes pratiques culturelles – Glissant éclaire ici comme il le fera ailleurs, cette notion si centrale des « traces » (on y revient plus loin). L’auteur de l’article repère même ce qui, selon elle, accuse l’insuffisance de l’analyse de Glissant :

« Ce que Glissant ne prend pas en compte, au-delà des convergences en effet saisissantes de la transplantation et de la double dépossession, c’est que cet événement traumatique dissout à jamais, pour grand nombre des victimes, tout lien avec ce qui fonda leur identité religieuse et culturelle. »23

C’est justement cette nuance que ne comprend simplement pas Madame Gyssels, traduisant là une négligence inouïe des faits historiques sur lesquels en revanche s’adossent les analyses d’Édouard Glissant. Il s’est bien gardé de parler de « dissolution » de l’identité à propos des diasporas juives, surtout parce que ce qu’apprend une stricte observation des phénomènes historiques ne saurait en valider l’hypothèse, émise pourtant par l’auteur de l’article, péremptoire. Les phénomènes d’acculturation rencontrés par les diasporas juives par le monde (au-delà même de l’Europe centrale et orientale), les persécutions répétées, les humiliations manifestes, puis le génocide – tout cela donc, n’a pas empêché, et a même nourri la « pulsion de retour », selon l’expression de Glissant24, à savoir l’impressionnante volonté d’unification de toutes diasporas juives qui a débouché à la fin du XIXe siècle sur l’émergence du sionisme, dès le projet de Theodor Herzl, sur lequel s’appuiera la Déclaration Balfour. Que dire encore de la naissance de l’État d’Israël en elle-même, consécutive de la Shoah ? Faut-il rappeler le lien consubstantiel entre l’Holocauste et la création de l’État juif ? C’est d’un renforcement notoire de l’identité, par volonté de dépasser et d’unifier la diaspora dont il est plutôt question, et non de l’inverse. Tout ceci, si connu, est pourtant balayé d’un revers de main par l’auteur de cet article qui manie les raccourcis avec une hardiesse vertigineuse.

Dans Le Discours antillais, combien il serait fécond de pister selon quelles modalités en explicitant son concept de « traces », Glissant s’inscrit ce faisant dans tout le sillage des observations émises par Roger Bastide (lui-même tributaire de Lévi-Strauss) qui avait, en 1970, étudié à quel titre c’est uniquement par le truchement de la mémoire, et même la corporéité de la mémoire, que ces « migrants nus » dont parle Glissant, ont pu formuler de nouveaux modèles, par exemple de pratiques religieuses. Toute une historicité du concept de « traces » pourrait ainsi être parcourue, qui nous éloigne bien d’un nouvel habillage des faits déjà connus, de l’acculturation qui elle-même peut impliquer de multiples modèles.

L’avantage inattendu de ces quelques pages est qu’en quelque façon, il est loisible d’y parcourir comme en un livre ouvert, quelques extraits de choix d’un catalogue des confusions que l’on peut commettre en méconnaissant le tournant que constitue la pensée de Glissant, justement dans le dépassement des faits d’acculturation et dans le souci d’explorer de manière inédite les aspects de ce qu’il nomme dépossession. Les confusions s’y trouvent du reste enchâssées les unes dans les autres, comme des poupées russes : en filant non point la métaphore, mais la confusion de fond entre dépossession et acculturation, Madame Gyssels en introduit bien d’autres encore, comme celle qui concerne le marronnage.

À l’aune de cette confusion, mère de tous les errements, on ne peut s’étonner dès lors de voir l’auteur de l’article détourner là encore l’un des termes utilisés par Glissant pour qualifier, décrire et spécifier le mécanisme de la dépossession ; un terme qui est devenu dans son glossaire personnel, un vocable chargé d’une puissance générique dont les connaisseurs vrais de l’œuvre savent la généalogie et peuvent suivre les usages au gré des essais. Ici au contraire, un manque de rigueur minimale et aussi, la volonté d’identifier des rapprochements obligés, permettent de gauchir le sens même du terme. Or, de la part d’une « comparatiste », il aurait dû relever d’une sorte de déontologie basique, que pour mettre en regard deux faits textuels, il est déjà de bonne politique de ne pas procéder à des raccourcis, à la faveur desquels la comparaison que l’on tente d’introduire ne repose sur rien – tout au plus, une facilité viciée en ses fondements. Il en va ainsi de l’interprétation donnée au motif du « gouffre », alors même que Madame Gyssels prend alors en compte Le Dernier des Justes, d’André Schwarz-Bart, tout en faisant référence, en note, à Édouard Glissant, dont elle reprend justement l’expression de « gouffre » :

« Le “Juste des Mouches” (Livre IV) est donc un mécréant qui ne survivra pas à “l’expérience du gouffre” [Note de bas de page: «L’on sait combien la “Barque ouverte” revêt pour Glissant l’expérience d’un trauma “fondateur”, d’un ineffaçable traumatisme transgénérationnel. Tant dans La Mulâtresse Solitude (le premier roman antillais d’André Schwarz-Bart) que dans Le Dernier des Justes, cette descente dans la cale du bateau négrier ou dans le wagon plombé se narrativise de façon analogue. Mêmes terreur et confusion babélique, mêmes séparations douloureuses d’avec les siens qui donnent l’avant-goût de la mort ; jusqu’au mutisme et à la zombification totale, la grammaire du récit convoque les mêmes métaphores, champs sémantiques, marqueurs d’iconicité, etc. (…)] »25

Il n’était pas besoin de convoquer tout l’apparent appareillage d’une analyse de la disposition textuelle : il suffisait d’être attentif à la spécificité toute particulière de la métaphore du « gouffre » chez Glissant pour ne pas en faire le motif d’un rapprochement hasardeux. Car cette métaphore a entre toutes la valeur de nomination du caractère inédit de la Traite : à la fois dépossession intégrale, et genèse forcée d’une nouvelle identité – c’est en quoi Glissant, dans Poétique de la Relation, parle bien de « gouffre-matrice » :

« Une barque, selon ta poétique, n’a pas de ventre, une barque n’engloutit pas, ne dévore pas, une barque se dirige à, plein ciel. Le ventre de cette barque-ci te dissout, te précipite dans un non-monde où tu cries. Cette barque est une matrice, le gouffre-matrice. Génératrice de ta clameur. Productrice de toute unanimité à venir. Car si tu es seul dans cette souffrance, tu partages l’inconnu avec quelques-uns, que tu ne connais pas encore. Cette barque est ta matrice, un moule, qui t’expulse pourtant. Enceinte d’autant de morts que de vivants en sursis. »26

À la faveur d’une telle précision de la métaphore du « gouffre-matrice », risquer un rapprochement tentant mais tendancieux avec l’autre gouffre que fut le wagon plombé menant aux camps de la mort, c’est commettre un contresens fâcheux, car il n’y eut aucune matrice dans l’extermination de millions de Juifs d’Europe : il y eut un génocide sans autre devenir que celui de la barbarie ; c’est tracer un trait d’union là où, par la rigueur qu’elle veut lui dénier, Glissant prend en compte les convergences et les divergences de deux tragédies majeures de l’Histoire. Au gré de cet article, à mesure qu’on avance dans sa lecture, un écart de moins en moins supportable émerge : ces questions, essentielles aux yeux de l’écrivain, n’ont jamais été abordées par lui avec la futilité des jeux de renversement des termes et de détournement d’idées auxquels s’adonne complaisamment Madame Gyssels, et dans lesquels son argumentation toujours mime une dialectique hasardeuse, poursuivant un but qui se précise pourtant.

Du détournement à l’opprobre

La diversité même des troncatures systématiques opérées dans ce texte envers la pensée de Glissant, le ton de constant dénigrement qui confine à l’animosité, la frivolité des mises en cause : tout cela, et bien d’autres remugles, ne peut dissimuler une intention qui d’ailleurs ne cherche pas à se dissimuler au fil des pages, et qui tient en un opprobre inédit porté à l’encontre de l’écrivain. Un opprobre spécifique, hautement pernicieux et qui fait le pari de l’apathie collective, face à son instillation. Je demande qu’on en prenne la mesure, pour savoir en connaissance de cause, ce qui a été écrit là, ce qu’on a laissé être publié et qui sera maintenant diffusé. Je demande qu’on ait clairement à l’esprit ce dont il est question, de quoi il retourne finalement sous la plume de Madame Gyssels, la nature même ainsi que les finalités des accusations portées. Je demande qu’on ne minore pas la portée sinon de cet articule, mais de l’intention qu’il révèle, de l’accusation diffamatoire qui s’y lit et qui est susceptible de semer le trouble voire le doute auprès d’esprits influençables ou simplement auprès de tous ceux qui n’auraient pas encore lu Glissant. Car le plus grave est bien là, n’en doutons pas : publié en revue de la part d’une universitaire à qui l’on alloue d’être une spécialiste des littératures francophones, cet article est à ranger dans la catégorie de tout ce qui se donne, dans un minuscule contexte, comme écrit d’autorité, validé et admis. Le dommage visé est grand (et pensons notamment aux étudiants, qui en passeront nécessairement par ce numéro de la Revue des sciences humaines), qui relève de la volontaire falsification, au but d’asseoir cet opprobre. Je demande enfin qu’on soit à même, moyennant un simple retour aux écrits d’Édouard Glissant, de déjouer, au besoin avec véhémence, l’objectif sciemment recherché ici.

Avant même de présenter son interprétation toute personnelle et si singulière de la remise du Prix Carbet 2008 dont il a été question plus haut, Kathleen Gyssels livre le fond même de son argumentaire, qui intervient finalement assez vite dans le déroulé du texte. Il s’agit avant tout de mettre en cause ce qui serait en somme la relégation volontaire par Édouard Glissant, de la place de Léon-Gontran Damas parmi les références qu’il évoque :

« De même, je cherche en vain des commentaires sur un poète antillo-guyanais qui, bien qu’ayant dénoncé conjointement les deux holocaustes, est quasiment absent du regard glissantien. Léon- Gontran Damas pourfendit pourtant dans plusieurs de ses poèmes les deux “Holocaustes”. »27

On reste interdit, à vrai dire, devant cette ébauche-là d’un argumentaire qui, en quelques lignes, ira très loin. Car s’il est, justement, un reproche qu’il est impossible, voire particulièrement malhonnête d’adresser à Glissant, c’est justement d’avoir minoré Damas. Non seulement parce que l’absence qui est dite là est simplement fausse, mais aussi parce qu’en dehors même de ses écrits, Édouard Glissant n’a eu de cesse d’insister à maintes reprises sur l’importance qu’avait à ses yeux l’œuvre de Damas, le grand oublié de la Négritude selon lui, en comparaison de Senghor et Césaire. Que ce soit dans son abondante activité d’enseignant ou lors d’interventions publiques, nombreux sont ceux qui peuvent témoigner de ce souci qu’a justement toujours eu Glissant, de valoriser avec force la poésie et l’apport de Damas dans la pensée de la Négritude. En arriver à nier ce fait, très connu sauf apparemment de Kathleen Gyssels, peut déjà permettre de comprendre de quoi il sera question ici : les supposés choisis l’ont été volontairement, pour porter atteinte à toute une part authentique de l’engagement public de l’écrivain.

Car voici bien le fondement de ce déroulé, qu’il n’est pas inutile de paraphraser : si Glissant a donc minoré Damas, c’est justement parce que ce dernier « pourfendit pourtant dans plusieurs de ses poèmes les deux Holocaustes». Nous y voilà. Disons-le clairement, même s’il est terrible d’avoir déjà à le réécrire : Glissant a voulu, selon les dires et les sous-entendus insupportables débités ad nauseam dans ces pages, simplement occulter la Shoah, à travers d’abord son appellation, puis en fin de compte sa réalité :

« Certes, dans son Traité du tout-monde Glissant utilise le mot “pogrom”, mais il se montre encore dubitatif lorsqu’il rappelle le génocide des Hereros dans un passage tout en euphémismes et détours (…) [Note 46 : S’il emploie “Holocauste” avec parcimonie, l’on pourrait se demander pour quelle raison Glissant bannit “Shoah” de ses publications. Claude Lanzmann s’interroge pareillement sur les nouveaux manuels scolaires publiés sous la présidence de Sarkozy et Luc Chatel (ministre de l’éducation nationale) dans Le Monde (31 août 2011, p. 18) »28

Outre même le caractère plus que confus de cette note 46 (faut-il comprendre que Madame Gyssels en appelle même à l’indignation de Claude Lanzmann devant l’absence du terme « Shoah » dans les manuels publiés sous Sarkozy, pour renforcer en somme sa propre indignation face à Glissant ?), on approche en effet du fond, béant, d’une accusation très lourde, et dont l’auteur de ces lignes connaît pertinemment la gravité. Glissant en passerait donc par « euphémismes » et « détours », mais à quelle fin ? La réponse arrive bien, p. 88, car il est un sommet en toute ignominie. Voici donc ce fond, assorti de la remarque indispensable selon laquelle Kathleen Gyssels précise bien en note que dans le passage qu’elle cite, que c’est elle qui souligne29, selon l’expression consacrée :

« Pourquoi, dans une publication de 1999, éviter le terme “Shoah” et ne pas être plus affirmatif quand il s’agit de dénoncer le génocide Herero comme “test” à l’extinction de la “race” juive ?” Ailleurs, dans Mémoires des esclavages, Glissant prête le flanc à l’amalgame lorsqu’il énumère des peuples génocidés : “les six millions de Juifs en l’espace de dix ans au plus, chiffre indicible et immesurable (sic), et les Palestiniens obstinés dans leurs sables semés de roches et les deux millions de Cambodgiens, et les victimes à l’aveugle de tous ces ravagés d’aujourd’hui, inutile de renchérir, vous n’entendrez pas la fin de ce lamento. ” »30

Madame Gyssels est donc si outrée par la précision de Glissant, « chiffre indicible et immesurable », qu’elle souligne son étonnement et son retrait, sa désapprobation même, par ce « sic » qu’elle pense légitime. La chose est dite : « Glissant prête le flanc à l’amalgame ». Puisqu’il le faut, devant ce qui se veut être la pointe affûtée d’une mise en cause, prenons la peine de démontrer, et le plus aisément du monde la complète absurdité de ce prétendu « amalgame » que tente de faire supposer Madame Gyssels ici, et par la même occasion, la réelle ignominie de l’assertion qu’implique ce seul « sic ». Précisons, clairement : quand Glissant, selon un usage qui lui est habituel et qu’on retrouvera dans plusieurs de ses textes, utilise ce type d’adjectif exprimant une quantité non mesurable, il s’agit bien pour lui, de valoriser la réalité visée, d’un registre qui désigne un au-delà de la mesure. Il n’est que de se référer à ce texte qui ouvre la première section de La cohée du Lamentin, « Comme l’oiseau innumérable ».31 Faut-il donc préciser ici (on en vient à frémir de cette nécessité) que quand Glissant parle d’un « chiffre indicible et immesurable » en parlant de l’extermination de six millions de Juifs, il induit bien un impensable, un ineffable ? Faut-il en passer par ces synonymes, par cette explication de texte basique, pour déjouer l’immonde sous-entendu que tente d’instiller Madame Gyssels par son insupportable « sic » ? Il le faut bien, il faut le croire, es muß sein. Et plus loin, l’auteur de l’article se perd et nous perd dans des remarques si confuses qu’on y décèle aisément la réécriture pataude d’un premier jet :

« Bref, il se peut que la matière soit tellement pénible et dure que l’auteur s’autocensure et avance masqué. Sans émettre qu’il s’agit d’une claire condamnation à l’adresse de la politique israélienne à l’égard des Palestiniens, je subodore une allusion par trop récurrente (…) »32

Car faut-il un traducteur à Madame Gyssels ? Faut-il que les mots soient lâchés, les mots vrais, les mots sales, les mots qui disent de quoi Glissant est le nom, sous la plume avertie de Madame Gyssels? Faut-il décrypter les «sic», l’«amalgame», les «euphémismes» et les «détours» débusqués et autres questionnements répétés devant l’évitement du mot « Shoah » ? Que désigne donc ce « sic » ? Car qu’appelle-t-on la mise en doute des morts de la Shoah et de leur nombre ? Cela s’appelle : le révisionnisme. Lisez et relisez, oui, c’est bien de cela qu’il s’agit : Édouard Glissant est bel et bien présenté en ces lignes comme un révisionniste larvé mais avoué. Et en somme plus loin, la diffamation s’accroit, en disant quoi ? Eh bien qu’André Schwarz-Bart aura ni plus ni moins été qu’un alibi pour Glissant, pour se dédouaner d’un antisémitisme profond, et d’un négationnisme profond : il aura en somme été ce « bon Juif » de Glissant, tout antisémite étant réputé avoir un bon Juif, n’est- ce pas ? Mettons les mots sur l’accusation, cessons les faux-fuyants, mettons les mots en accord avec les idées « subodorées » et le comparatisme de pacotille. Point n’est besoin de censurer les premiers jets : on a compris, on a bien lu. Glissant, antisémite. Glissant, négationniste. Assez !

Il fallait donc attendre 2013, pour qu’au sein du numéro spécial d’une revue « de sciences humaines », numéro consacré à Édouard Glissant, soit débitée cette accusation ordurière, cette mise en cause insupportable, inadmissible, et qui ne sera pas admise. Il fallait encore que la sidération des uns et des autres devant une telle absurdité confine à la torpeur, tant la peur aujourd’hui en France de répondre même à ce type d’accusations est devenue considérable, par crainte de ne pas déclencher un engrenage que l’on a déjà suffisamment vu à l’œuvre. Mais non : ces mots ont bel et bien été écrits, on a osé salir en quelques pages non seulement l’œuvre humaniste d’un intellectuel, mais salir la probité et l’honneur d’un homme dont le combat incessant aura été de décloisonner les identités et de militer pour le dialogue de toutes les mémoires. Car ce qui a été visé, est bien au cœur du projet d’Édouard Glissant, pour qui parle non seulement une œuvre considérable, mais l’engagement d’une vie entière.

L’énorme embarras qui a saisi les lecteurs et les commentateurs de l’œuvre de Glissant, devant un tel déferlement, si inattendu, si inédit, si étrange même mais surtout si affligeant… je le partage. Mais ce qui prédomine en ce qui me concerne, est une immense colère. Colère devant l’indécence, et devant l’impunité. Mutatis mutandis, on se souvient de la colère de Robert Badinter lors de la commémoration en 1992 de la Rafle du Vel d’Hiv’, devant les huées de certains membres de l’assistance au cours de la cérémonie officielle, huées auxquelles il opposa ces mots inoubliables :

« Je me serais attendu à tout éprouver, sauf le sentiment que j’ai ressenti il y a un instant et que je vous livre avec toute ma force d’homme : vous m’avez fait honte. Vous m’avez fait honte en pensant à ce qui s’est passé là, vous m’avez fait honte. Il y a des moments où il est dit dans la Parole « les morts vous écoutent ». Croyez-vous qu’ils écoutent ça ? Je ne demande rien, je ne demande que le silence que les morts appellent. Taisez-vous ! »

Rien, non, résolument rien, ne peut justifier de tels écrits. Ni une méconnaissance patente de l’œuvre, ni même une malveillance manifestement rancie dans je ne sais quel désir de vengeance. Non, rien ne peut décidément excuser des accusations aussi graves, aussi inédites et une telle volonté de saboter une pensée, portée deux ans seulement après la mort d’Édouard Glissant. Et oui, il est une part de responsabilité dans l’office apparemment dérisoire de la critique : sans s’identifier à être le gardien de quelque temple que ce soit, il est des accusations qui, déshonorant ceux-là mêmes qui les émettent, réclament de l’exégète lambda d’être le relai d’une parole qui certes le dépasse, mais qui en appelle aussi à lui. Si les grandes œuvres de la pensée ont besoin de nous, ce n’est pas pour survivre, mais devant le risque de la perfidie, la mémoire de ceux qui les ont portées a besoin qu’on se lève. Les mots absurdes, les mots ineptes, les mots impensables ont été écrits. Prenons simplement la peine de nous demander ce qui, dans l’œuvre de Glissant, peut gêner à ce point, pour susciter de telles manipulations.

Le dialogue des mémoires, de la mémoire des esclavages et de la mémoire de la Shoah, a déjà suscité plus que des travaux, mais désormais des réflexions de fond, au premier rang desquelles l’ouvrage de Nicole Lapierre, Causes communes – Des Juifs et des Noirs.33 Il n’est pas anodin que ce type de réflexion ouverte s’appuie sur la pensée de Glissant et s’en réclame, car s’il est une vision de ces questions qui nous est aujourd’hui plus que jamais indispensable, c’est bien la sienne. Enfoncerons-nous des portes ouvertes, en rappelant que cette réflexion se caractérise par un constant refus des enfermements, des pensées claquemurées et de ce qu’il nommait les « jactances » communautaristes ? Face à l’acuité de ces débats dans la France d’aujourd’hui, aux confusions et crispations qu’ils entraînent habituellement, dessinant de persistantes impasses, la lecture de Glissant est en la matière urgente. Pour en comprendre les entrelacs, il faudrait peut-être la suivre depuis Le Discours antillais jusqu’aux derniers essais – il est en tout cas un lieu qui se déploie comme une synthèse forte : c’est Mémoires des esclavages.34 Tous ceux qui ne sauraient pas à quelles profondeurs s’adosse l’appel de Glissant à déjouer les claustrations communautaristes, je dirais aussi de se reporter, comme en un viatique, à ce limpide appel au dialogue des mémoires, qu’on lira dans Une nouvelle région du monde :

« Pourquoi vouloir forcer la mémoire de ceux qui ont oublié, soit convenance ou inclination ou calcul, soit encore qu’ils n’aient jamais su ce qui importait dans leur Histoire ? Non, nous ne voulons pas, la mémoire ne se commande pas, elle s’entraîne. Qui n’a jamais su n’a pas mémoire, c’est vrai, mais dans ce cas l’oubli n’est pas une maladie, c’est une clôture totale, une infirmité de naissance. Si par ailleurs il vous arrive d’oublier la condition que vous avez faite à quelqu’un, vous l’offensez, par considérer que cette condition n’était pas digne d’être par vous retenue. Si vous oubliez la condition que quelqu’un vous a faite, vous renoncez à la particularité de dialogue qui vous relie à ce quelqu’un. Et pour ce qui concerne les mémoires collectives, la réciprocité est encore plus étroite. Vous ne pouvez pas haïr un peuple ou une communauté qui ont cessé de vous haïr, vous ne pouvez pas aimer vraiment un peuple ou une communauté qui vous haïssent encore, ou qui vous méprisent sourdement. C’est qu’en matière de relations entre communautés, l’oubli est une manière particulière et unilatérale d’établir des rapports avec les autres, mais que la mémoire, qui est non pas une médication de l’oubli mais à la lettre son éclat et son ouverture, ne peut être que commune à tous. L’oubli offense, et la mémoire, quand elle est partagée, abolit cette offense. Chacun de nous a besoin de la mémoire de l’autre, parce qu’il n’y va pas d’une vertu de compassion ni de charité, mais d’une lucidité nouvelle dans un processus de la Relation. Et si nous voulons partager la beauté du monde, si nous voulons être solidaires de ses souffrances, nous devons apprendre à nous souvenir ensemble. »35

Au moment où toutes les crispations autour de ces questions ont pris le tour que l’on sait, cette position de conciliateur des mémoires, de la part d’un penseur de la dimension de Glissant, est peut- être gênante pour ceux dont le seul désir est d’entretenir les divisions. Et c’est ce qui peut éventuellement expliquer aussi qu’il est susceptible d’être pris pour cible : aujourd’hui par Madame Gyssels, demain par je ne sais quel autre aussi mal inspiré. Mais hélas, peine perdue pour ces «manœuvriers», ces «tronqueurs», pour paraphraser Glissant lui-même dans Mémoires des esclavages : cette pensée est inattaquable sur ce terrain, irréprochable et insoupçonnable, parce qu’elle puise sa puissance en un regard soucieux du Divers et appelant de toutes ses fibres la Relation. Essayer de manipuler ces analyses, de tronquer ces termes mêmes, est simplement dérisoire. Honteux, mais dérisoire.

Aurais-je l’impudence insigne de livrer l’une des clés de cette pensée du dialogue et de la rencontre des mémoires, qui ne fait place à aucun essentialisme ? Pensons aux moins patients, aux plus pusillanimes de ses nouveaux lecteurs, néophytes fascinés ou pas, d’ailleurs, par l’étendue de ces analyses, critiques imprudents et aisément péremptoires, et qui ignorent peut-être que toute une longue réflexion a présidé à une telle ouverture, pour que se déposent comme des couches sédimentées dans l’intimité littérale des œuvres elles-mêmes. Je leur dirais, à tous ceux-là, de se reporter à toute la partie intitulée « Histoire, histoires » dans Le Discours antillais (Seuil, 1981). C’est en lisant ces lignes que l’on peut certainement apercevoir l’implacable rigueur du projet d’un écrivain qui a, depuis ses débuts, l’ambition de mettre à jours les soubassements de l’histoire plurielle sous l’Histoire majuscule :

« Fanon dit qu’il ne veut pas être esclave de l’esclavage. Cela sous-entend pour moi qu’on ne saurait se contenter d’ignorer le phénomène historique de l’esclavage ; qu’il faut ne pas en subir de manière pulsionnelle le trauma persistant. Le dépassement est exploration projective. L’esclave est d’abord celui qui ne sait pas. L’esclave de l’esclavage est celui qui ne veut pas savoir. Il serait périlleux de projeter la Relation planétaire en succession logique de conquêtes, en fatalité de conquêtes pour un peuple. Elle conduit parfois à la disparition collective. La Relation planétaire ne comporte pas de morale agie. Toute théorie généralisante de l’histoire qui sous-estimerait les redoutables vécus du monde et leurs sautes (leurs impasses possibles) peut constituer piège. »36

S’il en est ainsi, c’est parce que Glissant est de ceux-là mêmes qui ont su dire, avec Primo Levi, avec Robert Antelme, au beau milieu d’un siècle d’ensauvagement et dans le souvenir de souffrances séculaires, l’inaliénable de la mémoire vécue, l’indicible des catastrophes, face à l’illusion d’un récit historique exhaustif. Et même s’il se méfiait du vocable comme on le sait, cet humanisme est bien celui d’une « mémoire partagée », selon l’appellation qu’il avait choisie, sur les soubassements humains irréductibles. En cela, l’amitié d’Édouard Glissant et d’André Schwarz-Bart est le joyau inaltérable de cette mémoire partagée, parce que vécue en partage, au-delà même des « diasporas » et de leur évocation. Et n’en doutons pas, nombreux ceux qui seront particulièrement blessés par la lecture de cette attaque choquante au sens premier du terme, car s’il est une chose que permettait de comprendre toute fréquentation personnelle d’Édouard Glissant, c’est que la « Relation » n’était pas pour lui un simple concept philosophique : il en avait fait également la règle de son rapport aux autres, où la générosité, l’ouverture et la bienveillance constituaient une fine grammaire des relations humaines, qui excluait tout ostracisme.

Bien avant de construire l’ « entour » d’Édouard Glissant, dont la pensée nous précède et nous attend, dont la transmission vraie et la diffusion exigeante nous obligent, et dont nous sommes très loin d’avoir seulement débuté le «tour», il serait peut-être salutaire de réserver son commentaire à ceux qui l’ont vraiment lu, et de défendre la rectitude et la force de sa vision du monde, contre toute malveillance, toute vulgarité donnée pour légitime. Dans cet accompagnement, au gré de ce cheminement qui sera le nôtre (je veux dire, celui de chacun de nous face à cette œuvre et le nôtre collectivement), nous serons frontaliers des hautes régions du monde, nous serons jardiniers des acomas.

1 Alain Ménil, Les voies de la créolisation. Essai sur Édouard Glissant, Paris, De l’incidence éditeur, 2011.

2 Samia Kassab-Charfi, « Et l’une et l’autre face des choses » La déconstruction poétique de l’Histoire dans Les Indes et Le Sel noir d’Édouard Glissant, Paris, Honoré Champion, 2011.

3 « Glissant-Monde », Africultures N° 87, Paris, L’Harmattan, mars 2012.

4 « Le frémissement de la lecture. Parcours littéraires d’Édouard Glissant », sous la direction de Carminella Biondi et Elena Pessini, Francofonia N° 63, automne 2012.

5 « Édouard Glissant, la pensée du détour », Littérature N° 174, Armand Collin, juin 2014.

6 « Transmission et métamorphoses d’Édouard Glissant », séminaire de l’Institut du Tout-Monde et de l’Université Paris VIII – voir le site de l’ITM, www.tout-monde.com, à l’url suivant: http://tout- monde.com/seminaire2011-2012.html

7 Colloque international « Saint-John Perse, Aimé Césaire, Édouard Glissant : Regards croisés », Paris, Unesco, BnF, Maison de l’Amérique latine, 19-20-21 septembre 2012 – un colloque empruntant le regard comparatiste et dont les actes paraissent prochainement. Il est d’ores et déjà possible d’en consulter la sélection de quelques vidéos, au sein de la rubrique afférente, sur Édouard Glissant.fr, à l’url suivant: http://edouardglissant.fr/colloque2012videos.html

8 « Entours d’Édouard Glissant », textes réunis par Valérie Loichot, Revue des sciences humaines N° 309, janvier-mars 2013.

9 Kathleen Gyssels, « Un long compagnonnage : Glissant & Schwarz-Bart face à la “diaspora” », in « Entours d’Édouard Glissant », op. cit., p. 73-94.

10 George Steiner, Réelles présences. Les arts du sens, Paris, Gallimard, 1991.

11 Kathleen Gyssels, op. cit, p. 75.

12 On se référera à la lecture par Édouard Glissant lui-même de ces attendus du jury, lors de la remise du Prix Carbet au Conseil régional d’Île-de-France, dont l’enregistrement est consultable sur le site de l’ITM, à la rubrique consacrée au Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde, à l’url suivant: http://tout- monde.com/pc2008.html

13 Cf. ibid.

14 Kathleen Gyssels, op. cit, p. 83 : “Or, dans le passage cite ci-dessus, celui qui met en garde contre des classifications simplistes m’alarme par un certain amateurisme en la question. »

15 Ibid., p. 85 : « S’il souscrit à l’apport de la culture juive à la culture “européenne” ou occidentale, Glissant me semble tributaire de la pensée binaire qu’il combat. Son discours mi-historique, mi-théologique me semble toutefois approximatif, bien qu’il soit impossible de contourner le rapport Noir/juif. »

16 Ibid., p. 80 : « Bien qu’il veuille en finir avec les oppositions tranchées et la pensée dichotomique, Glissant se laisse prendre à son propre piège en opposant la mer Méditerranée et la mer Caribéenne, la première étant le berceau, à ses yeux, de cultures ataviques et la seconde de cultures composites. »

17 Il est difficile de fournir une définition succincte du concept qui fasse justice à son étendue même mais en gros, l’acculturation désigne dans le champ anthropologique, tout phénomène de modification durable d’une culture au contact d’une autre, en un rapport de domination ou autre.

18 Ibid., p. 76

19 On le trouvera bien sûr dans Le Discours antillais (qui nous gratifie même en annexe, d’un « Tableau de la diaspora »)

20 Édouard Glissant, Le Discours antillais, op. cit., « La dépossession », p. 29

21 Ibid.

22 Kathleen Gyssels, op. cit., p. 76.

23 Kathleen Gyssels, op. cit., p. 77.

24 Édouard Glissant, Le Discours antillais, op. cit., p. 31 : « Un peuple dispersé qui se crée une pulsion de retour ».

25 Kathleen Gyssels, op. cit., p.77.

26 Édouard Glissant, Poétique de la Relation, Paris, Gallimard, 1990.

27 Kathleen Gyssels, op. cit., p. 87.

28 Ibid.

29 Et en se trompant d’ailleurs de référence : le passage qu’elle cite n’est pas dans Mémoires des esclavages, mais dans Sartorius, comme elle le précise bien dans sa note 47, pourtant indexée à ce passage censé se trouver donc dans Mémoires des esclavages : « Ibid. [Sartorius, le roman des Batoutos], p. 290-291. C’est moi qui souligne. »

30 Kathleen Gyssels, ibid, p. 88.

31 ÉdouardGlissant,« Comme l’oiseau innumérable »,La cohée du Lamentin, Paris, Gallimard, p.11 : « Imaginez le vol de milliers d’oiseaux sur un lac d’Afrique ou des Amériques. (…). Voyez ces balans d’oiseaux, ces essaims. Vous concevez la spirale qu’ils dénouent et sur laquelle le vent coule. Mais vous ne saurez pas les dénombrer vraiment pendant leur lancer tout en crête et ravine, ils montent et ils descendent hors de la vue, ils tombent et ils s’enracinent, ils repartent d’un seul cran, leur imprévisible est cela-même qui les relie, et qui tournoie en deçà de toute science. »

32 Ibid.

33 Nicole Lapierre, Causes communes – Des Juifs et des Noirs, Stock, 2011.

34 Édouard Glissant, Mémoires des esclavages, Paris, Gallimard / La documentation française, 2007.

35 Édouard Glissant, Une nouvelle région du monde, Paris, Gallimard, 2006. Une partie de cet extrait a été sélectionnée comme citation d’Édouard Glissant gravée sur l’un des murs du Mémorial de l’abolition de l’esclavage de Nantes. On pourra consulter l’enregistrement de la cérémonie officielle du dévoilement de la citation, lors de la 9e Journée nationale des Mémoires de l’esclavage, de la traite et de leurs abolitions, le 10 mai 2014, sur le site « Les Mémoires des esclavages et de leurs abolitions » produit par l’Institut du Tout- Monde, à l’url suivant : http://www.lesmemoiresdesesclavages.com/memorial9.html

36 Édouard Glissant, Le Discours antillais, p. 129.

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