Auteur: Belabbas BOUTERFAS

Enseignant de langue française de 1976 à 2000 puis professeur de littérature francophone contemporaine à l'université, je me consacre à tout ce qui a trait au métissage des langues, des genres littéraires et des cultures, particulièrement dans trois sphères, représentatives à mes yeux, du monde francophone, à savoir, Le Maghreb, les Antilles et le Québec. L'intérêt que je porte, depuis, à cette thématique, a pour objet la promotion de ces littératures qui ne doivent plus être perçues comme des appendices de la littérature française. L'exemple le plus significatif est la littérature québécoise qui a su, depuis les années quatre vingt du siècle dernier, se frayer un chemin et obtenir sa place dans le concert des littératures dites "majeures". Deux ouvrages, dont je suis l'auteur, ont été publiés (EUE). Le premier intitulé Métissage et Narrativité dans trois fictions francophones, L'enfant de sable de T. Benjelloun, Solibo Magnifique de Patrick Chamoiseau et Le Diable en personne de R. Lalonde. 2010. Le deuxième, intitulé Littératures francophones : vers "l'homme tout-monde." 2016.

LA NÉGRITUDE, MOUVEMENT POÉTIQUE MAJEUR CESAIRE, UN POETE MAJEUR

Dans les milieux parisiens des années trente, deux jeunes nègres se mettent à réfléchir sur leur situation, sur leur identité …sur leur image, une image façonnée sans eux mais pour eux. Etaient-ils conscients de l’ampleur de leurs interrogations et des répercussions que ces dernières allaient engendrer sur les mouvements sociopolitiques, culturels, sur l’avenir, sur le sort de millions d’africains et de noirs dans le monde ? Se rendaient–ils compte qu’ils amorçaient un relèvement salutaire de la tête des opprimés dans le monde, qu’ils donnaient une autre leçon d’histoire… qu’ils faisaient l’histoire de ceux à qui l’on avait dit qu’ils en étaient dépourvus ? Césaire et Senghor, par ces questions, somme toutes légitimes, étaient sur la voie de réhabiliter le nègre et, ce faisant, de rétablir une vérité longtemps occultée par l’hégémonie de l’homme blanc.

La Négritude était la conscience de l’histoire, de la civilisation et de la culture, africaines. Elle tendait vers la réconciliation d’une race avec son âme, son histoire, ses mythes fondateurs. Sa philosophie repose sur l’équilibre, l’amour et la diversité pour répondre à une autre, qui magnifiait la suprématie et le paternalisme de l’occident.

Mais bien avant ce mouvement de Négritude, surtout à partir du XXème siècle, toute l’histoire de l’Amérique a été parsemée de grands mouvements dont la visée était également l’affranchissement de l’homme noir. Depuis l’édition en 1903 d’un véritable manifeste de l’«être noir» de William Edward BURGHARD DU BOIS, diplômé de Harvard et professeur de philosophie, Souls of Black Falks (Âmes des peuples noirs), le combat n’a cessé de se poursuivre. Dans cet ouvrage-manifeste, DU BOIS insistait sur trois points, essentiels à ses yeux :

1-Se positionne et positionner le combat noir envers l’idéologie dominante

2- Combattre cette idéologie par les écrits afin de la contrecarrer

3- Mettre en exergue sa fierté envers ses origines noires et les chanter :

                           « Je suis nègre, et je me glorifie de ce nom ;

                         Je suis fier du sang noir qui coule dans mes veines. »

Le mouvement de la Négro-renaissance dans les années qui suivirent et l’Ecole haïtienne tout juste après, perpétuaient cet élan et cette volonté de repositionner l’être noir, sa culture et son histoire. Ces courants continus et réguliers dans le temps espéraient une reconnaissance de l’identité noire, la libération et les droits bafoués de l’homme noir et avaient pour finalité, une intégration de cette identité dans la culture américaine et non un repli sur soi ou un enfermement qui les aurait définitivement mis à l’écart de la civilisation.. Ce qui, à nos yeux et avec tout ce recul, leur donnait déjà une avance et les inscrivait dans ce grand mouvement de mondialisation. Ces événements historiques importants ayant touché la littérature et ses représentants, allait ouvrir la voie à un mouvement que nous considérons majeur, la Négritude dont les représentants, jeunes et généreux avaient placé la culture et l’identité noies sur un piédestal.

Que reste-il de cette générosité de jeunesse, de cet élan qui a mis à nu les vanités de l’ethnocentrisme ?

La Négritude de Césaire est loin des revendications circonstancielles, elle est une conduite prouvée et consolidée dans le quotidien de l’homme, un quotidien long et riche, la richesse et la longévité de Césaire. Elle est également la continuité d’une série de mouvements commencés ailleurs sous d’autres cieux où des noirs vivaient les mêmes injustices les mêmes frustrations et les mêmes reniements.

1 – Dans le sillage des mouvements américains de libération des Noirs

Le monde de la recherche est quasi unanime pour inscrire les sources de la Négritude dans les mouvements de libération initiés par les Noirs américains après l’abolition de l’esclavage comme le reconnaît SENGHOR lui-même.[1]

Depuis les années 1930, les intellectuels noirs des colonies antillaises françaises de La Martinique, Guadeloupe et Guyane ont cherché à définir leur identité culturelle en fonction de leur filiation à l’Afrique plutôt que de leurs liens politiques et culturels avec la France. Pendant des siècles de lois coloniales, les barrières entre classes avaient efficacement provoqué séparation et ségrégation; le système scolaire avait renforcé les normes esthétiques européennes, et avait imposé le rejet de la langue créole qui était associée aux esclaves noirs, au profit du français. Le mouvement de la Négritude, inauguré avec Pigments de Léon Gontran DAMAS, en 1937 et Le Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé CESAIRE, en 1939, a repoussé cette prédominance culturelle de la France et a accentué l’adhésion des écrivains de la diaspora africaine. Le néologisme “Négritude” est attribué à CESAIRE le Martiniquais. Ce terme permit de suivre l’orientation idéologique du poète et d’affirmer son adhésion à la cause noire. Lui et L. G. DAMAS ont depuis, utilisé les termes de “nègre”, “Afrique”, “instinct” dans leur combat pour l’émancipation des Noirs comme ils ont souvent savamment utilisé leurs vers et poèmes, esquissant ainsi un nouveau profil culturel antillais. Mais ce défi “courageux”[2] et brutal allait faire face à des préjugés d’un public non seulement français et donc non préparé, mais aussi à un public antillais constitué par une bourgeoisie de couleur qui voudrait bien ne plus se rappeler de ces origines. Car le message fut adressé aux lecteurs français certes, mais (et peut-être à l’origine) aux hommes de couleur francophones et à la bourgeoisie noire qui avaient accepté les allégations européennes quant à l’infériorité de la race noire. Césaire en homme dont la sagesse et la pertinence du regard ne laissaient planer plus de doute, allait pouvoir dépasser, dans sa poésie mais aussi ses discours, le centre de la raison et allait titiller un autre, plus profond où l’appréhension est plus totale. Ce faisant, il a su communiquer avec la «vérité»de l’être sans perdre en clarté et tout en gagnant en immédiateté et en intensité.

2 – La Négritude ou la nécessité de s’approprier la langue

     A côté des revendications et des éclairages sur l’identité, les cultures et les civilisations nègres que la Négritude a permis, outre la tentative de ressourcement, qui représentait pour les peuples des Antilles un impératif duquel dépendait l’avenir, ce que Césaire n’a cessé de mettre en valeur c’est la réappropriation de la langue, seul outil à même de réhabiliter une communauté avec sa culture et seul moyen de dire l’épaisseur de sa personnalité et de son histoire. La langue créole isolée dans son propre fief et éloignée des circuits officiels par le pouvoir de la colonisation pour éviter son expansion, son émancipation et plus tard, son pouvoir, la langue française inaccessible à la grande majorité qui ne peut aller à l’école, que reste –t-il à l’homme noir pour exister et affirmer son soi ?

C’est en cela que l’approche de Césaire, à l’instar de ces ancêtres africains, mit la langue et son appropriation (créole et français), en point de mire de toute émancipation future de l’homme noir. La mise « en quarantaine » de la langue créole par les pouvoirs de la colonisation, l’inaccessibilité de la langue française pour les couches populaires (l’écrasante majorité de la société), fit mesurer, à Césaire, les conséquences funestes de ces manipulations coloniales.

Edouard GLISSANT beaucoup plus tard dira « l’essentiel est ici que les Antillais ne s’en remettent pas à d’autres du soin de formuler leur culture.»[3] Césaire, Senghor et Damas, l’avaient déjà compris à partir des années trente du siècle dernier. Pour mettre en chantier un tel projet il fallait posséder l’outil essentiel qu’est la langue, celle qui, dans le moment, était à même de porter haut la voix des nègres. Mais avant toute esquisse, il fallait commencer par redécouvrir ses racines, reconnaître et se remettre dans son élément, se reconsoler avec son patrimoine historique. La Négritude, telle que développée par A. Césaire, a démontré que le premier pas était d’aller vers l’Afrique, la terre d’origine, pour mieux scruter les voies de l’avenir. Ce retour n’était pas un rêve d’origine comme le précise E. Glissant, « mais retour au point d’intrication, dont on s’était détourné par force »[4] Ce retour est l’amorce d’un long processus qui mènerait vers une émancipation dont l’élément principal reste la maîtrise de la langue seule manière efficace de porter haut la voix d’une culture et d’une identité : «Les jeunes nègres d’aujourd’hui, affirme Césaire, péremptoire, ne veulent ni asservissement, ni assimilation, ils veulent l’émancipation. »[5]

         * Aimé Césaire, ou la négritude “mesurée au compas de la souffrance[6]

Tous les adeptes de la Négritude se sont regroupés derrière la figure emblématique d’Aimé CESAIRE, qui domine, depuis l’avant-guerre le paysage des lettres martiniquaises et jouit d’un prestige international. La revendication de l’héritage africain des valeurs propres à la diaspora africaine issue de l’esclavage et d’une identité essentiellement nègre, fond cette tendance. Aimé Césaire[7], l’un des deux « théoriciens »[8], a composé une poésie engagée qui se distingue par la problématique de l’éveil et de la mise en confiance de l’homme noir, confiance que lui même avait envers son entreprise :

« Et soyez l’arbre de nos mains!

Il tourne pour tous, les blessures incises en son tronc

Pour tous le sol travaille

Et griserie vers les branches de précipitation parfumée! »

 

Il aborda le thème du héros noir, de son émancipation, des tares du colonialisme, de la révolution, de l’Afrique et de la tyrannie. Sa poésie représentait un véritable manifeste de la Négritude. Ce n’est pas un hasard si le terme fut largement employé après la seconde guerre mondiale, même s’il datait de 1931. Beaucoup de territoires colonisés se sont révoltés[9] à la suite de la libération de la France du Nazisme.

Les thèmes de révolte, de glorification du passé de l’Afrique et de nostalgie de l’harmonie de la société des ancêtres se retrouvent chez d’autres grands écrivains et poètes antillais influencés par ce mouvement et par la stature de CESAIRE. Parmi eux, nous citerons Bertène JUMINER et Xavier ORVILLE, qui furent surréalistes avant de prendre le sillage de leur devancier et, de la génération suivante, Daniel MAXIMIN. Aimé CESAIRE, en 1950, avec Discours sur le colonialisme[10]a mis en cause le colonialisme dans son ensemble et à travers ses « théoriciens » blancs, citant des textes peu connus d’Ernest RENAN ou d’autres intellectuels français. Au passage, il a dénoncé la littérature qui s’est développée après celle des Békés, une littérature qui décrivait une réalité basée sur la contemplation de soi. Deux ans plus tard, Frantz FANON, élève de CESAIRE et nouvel essayiste, fonction qu’il articule avec son métier de médecin psychiatre, publie un premier essai dont l’actualité est toujours soulignée, Peau noire, Masques blancs, en 1952. Ces essais aident les romanciers à créer des situations romanesques marquées au sceau du refus de l’infériorité et oeuvrant pour une libération.

 

3 – La Négritude, le Nègre face à lui même

Mot puis concept selon Léopold SEDAR SENGHOR, ce terme ne laissa personne indifférent, il suscita souvent des débats, des critiques chez les Antillais eux-mêmes. L’Antillanité[11] puis la Créolité[12] prendront le relais définitionnel.

Aimé CESAIRE forgea ce terme suivant “les règles les plus orthodoxes du français. (SENGHOR). “La Négritude est la simple reconnaissance du fait d’être noir, et l’acceptation de ce fait, de notre destin de Noir, de notre histoire et de notre culture” (A. CESAIRE). SENGHOR, commentant cette définition confère au concept un double sens : objectif et subjectif.

“Objectivement, la Négritude est un fait, une culture, donc l’ensemble des valeurs économiques et politiques, intellectuelles et morales, artistiques et sociales- non seulement des peuples d’Afrique noire, mais encore des minorités noires d’Amérique, voire d’Asie et d’Océanie”.

“Subjectivement, la Négritude, c’est “l’acceptation de ce fait” de civilisation et de sa projection, en prospective, dans l’histoire à continuer, dans la civilisation nègre à faire renaître et accomplir. C’est en somme la tâche que ce sont fixés les pionniers puis les militants de ce mouvement : assumer les valeurs de civilisation du monde noir, les actualiser et féconder, au besoin avec les apports étrangers, pour les vivre par soi-même et pour soi, mais aussi pour les faire vivre par et pour les Autres, apportant ainsi la contribution des Nègres nouveaux à la Civilisation de l’Universel.”[13]

 

Comme nous le constatons, cette définition du concept de Négritude lui confère une large diversité d’acceptions et de fonctions tant idéologique qu’identitaire et culturelle. De toute manière, la Négritude qui, au départ, est “une création du Blanc pour spolier le noir de son humanité”, comme le précise Jean BERNABE, fut récupérée par le Noir qui, pour la rendre positive, doit retrouver ses origines, autrement dit, l’Afrique, terre des ancêtres et la réintroduire en Amérique, (les Antilles pour CESAIRE). Leur croyance dans un rapport cosmique avec l’Afrique a exprimé l’espoir d’une future acceptation dans une patrie spirituelle. Leur noirceur de peau, traditionnellement dévaluée, voire remplacée par une course effrénée vers une blancheur tant recherchée par la bourgeoisie noire notamment, est devenue le passeport vers monde africain récemment valorisé par sa différence culturelle. “Je déchirerai les rires Banania sur tous les murs de France” s’est écrié Léopold SEDAR SENGHOR dans un des rares accès révoltés de sa poésie. Mais si cette violence verbale ne fut suivie d’aucun acte, elle se manifesta dans l’écriture poétique Les valeurs authentiquement africaines, une poétique véritablement africaine, la manière d’être au monde, spécifique au nègre, seront propagées à travers la littérature noire. Pour SENGHOR particulièrement, la Négritude est aussi une forme d’expression particulière fondée sur le rythme et le ton “La monotonie du ton c’est ce qui distingue la poésie de la prose, c’est le sceau de la Négritude”

Du point de vue de la chronologie de l’histoire, la Négritude est la tête de proue de la lutte contre l’aliénation engendrée par l’esclavage puis la colonisation. La contestation commence par une attaque menée, point par point, contre l’argumentaire colonialiste bâti sur la positivité de l’entreprise. S’inspirant de l’élan idéologique marxiste, du rejet surréaliste, de ses réserves à l’encontre de la société bourgeoise, des travaux de FREUD qui mèneraient à la dissolution de la famille, les tenants de la Négritude voulaient “voir clair dans cette vie qu’on prétend leur imposer encore longtemps”[14]. Mais ce qui se révèle plus important pour la poursuite de cette démarche libératrice de l’esprit du Noir, c’est la recherche d’une certaine valorisation[15] de ce qui était noir, nègre ou africain. Il fallait pour les Antillais et pour tous les Américains noirs, se tourner vers l’Afrique mère. CESAIRE hisse très haut la culture africaine en lui conférant le rôle de seule grande alternative à la culture européenne, le remède efficace contre l’aliénation provoquée par colonialisme européen. Il voulait, lui et les autres fondateurs de la Négritude, affirmer au monde occidental, à travers leurs écrits, la grandeur de la civilisation noire. Refusant l’existence d’une essence noire, ils affirmaient une identité nègre ancrée dans l’Histoire et se manifestant par l’ensemble des valeurs culturelles du monde noir. Pour Césaire, il s’agissait de bâtir une nation et de fédérer un peuple.

De plus, les fondateurs de la Négritude, et surtout CESAIRE et DAMAS, croient fermement qu’ils peuvent convaincre du retour vers cette identité nègre tous les Antillais. Beaucoup plus tard, en effet, certains intellectuels reprochèrent à Césaire de ne pas avoir pris en considération l’environnement culturel différent de l’Hindou de Calcutta par rapport à celui des Indiens de l’Ouest ou à ceux de l’Est, puisqu’un nouveau déplacement de populations avait suivi l’abolition de l’esclavage et qu’une forte communauté indienne s’est implantée aux Antilles[16] : « Nous ne considérons pas, pour notre part, la Négritude que comme un retour vers l’Afrique qui représente, une assise culturelle, un imaginaire ayant peuplé les rêves des ancêtres, un lien toujours existant, un passé auquel on continue à se référer. »

Il n’empêche que c’est dans ce contexte balisé par les tenants de la Négritude que des débats ont pris naissance. La voix du poète Gilbert GRATIANT, dans Credo des sang mêlé (1961), choisit de célébrer la fusion double (culturelle et biologique) de l’Afrique et de la France qui coule dans ses veines, et de faire, en même temps, du créole sa langue littéraire de choix. Pareillement mais beaucoup plus tard, les tenants du mouvement de la créolité bénéficiant du débat que la Négritude suscita, des expériences et des écrits de Césaire lui même, de Senghor, de l’Antillanité d’E. GLISSANT également, essayèrent de combler les “blancs” laissés par Césaire : par exemple, le fait qu’il ait ignoré la place du créole, dont les assises sont très importantes dans les sociétés antillaises, et la fonction qu’il pouvait remplir en tant que lien linguistique privilégié entre les diverses franges de la population antillaise française.

“Même le français standard, d’ailleurs, a un statut ambigu dans Cahier de retour au pays natal : linguistiquement, c’est une vitrine pour la subtilité verbale de Césaire et son érudition, mais thématiquement, il est repoussé avec orgueil étant donné que Césaire était beaucoup dans l’énergie cinétique de la sorcellerie africaine que dans la tradition rationaliste française “.[17]

Ce qu’il faut souligner pour résumer ce point c’est que les théoriciens et les intellectuels de la Négritude avaient un objectif, c’était celui de répondre au discours du colonialisme pour donner de l’espoir à tous ceux qui avaient souffert de cette mise à l’écart par l’histoire coloniale. Le mot Nègre ne signifiait pas, pour Césaire, une race, une culture mais un ensemble de races et de cultures parfois très différentes et toutes assujetties. Si son origine première africaine est attestée, l’Afrique elle-même est habitée par différents peuples aux civilisations et aux histoires diverses. Trois siècles plus tard, on ne pourrait imaginer que le Nègre antillais, celui de Harlem ou celui resté en Afrique puissent avoir la même vision des choses et représenter le même individu. Ce serait être raciste de le penser car, alors on verserait dans la “zoologie”, science réservée à l’étude des comportements des animaux. De plus, que faire des traces que laissent l’Histoire, la culture, l’environnement, le climat… sur une communauté donnée ? Peut-on considérer un Noir d’Afrique resté sur sa terre d’origine, l’Afrique dans son milieu tribal, dans le village de ses ancêtres comme un Noir antillais vivant dans une société multiraciale, en perpétuelle confrontation avec l’Autre qui finit par devenir une partie de lui-même ?

Comment explique-t-on qu’une partie non négligeable de la population antillaise qui, après des siècles de relations entre l’Africain et l’Européen et l'”importation” à partir du XIXe siècle d’Indiens et de main d’œuvre chinoise, puisse affirmer haut et fort qu’elle n’était qu’africaine ? Césaire, dont les demandes pour une justice sociale étaient aussi éloquentes que l’était sa littérature, exprime, dans Cahier d’un retour au pays natal, une complicité avec toutes les victimes de l’oppression raciale, affirme sa solidarité avec “le Jew-Man, le Kaffir-Man, le Hindu-Man à Calcutta, le Harlem-Man qui ne vote pas” aux Etats- Unis, les victimes mondiales de préjugés, l’abus verbal, la famine, les tortures et les pogroms[18]. Ceci étant, englober dans son regard vers l’Afrique qui représenterait plus qu’un territoire, plus qu’une origine, qu’une identité ou qu’une culture, mais un creuset dans lequel même les autres races de couleur, non africaines, les Indiens, à titre d’exemple, se reconnaîtraient, leur présenter l’alternative nègre dans le sens le plus large du mot à celle, européenne était une entreprise sujette à débat ; débat enclenché par les “blancs” d’abord. Césaire revenait à l’immensité de l’Afrique pour proposer dans une identité, certes difficile à cerner, mais généreuse. La force métaphorique et symbolique de la négritude a fait dire aux écrivains québécois de la “Révolution tranquille”, qui voulaient contrer l'”invasion” anglo-saxonne, qu’ils étaient nègres. Il est évident qu’ils se sont reconnus dans “le message Césairien qui est tout sauf une posture raciste.”[19]

 

Bibliographie

  • SENGHOR L. S., 1988, Ce que je crois, Paris, GRASSET.
  • “Edouard Glissant,. Le Discours antillais, GALLIMARD, collection Folio/ Essais, 1997.
  • Jacques Chevrier, Littératures francophones d’Afrique noire, Edisud, 2006.
  • Chevrier Jacques, Littérature Nègre, A.COLIN, Paris, 1979.
  • Aimé CESAIRE, Discours sur le colonialisme, Paris, Présence africaine, 1950.
  • Delphine PERRET, La Créolité, Espace de création, IBIS rouge éditions, Guadeloupe- Guyane-Martinique-Réunion- Paris, 2001
  • Léopold SEDAR Senghor, Colloque sur la Négritude, Dakar, avril 1971: Source AFI 1997
  • Etienne LERO, Thélus LERO, René MENIL, Jules-Marcel MONNEROT, Michel PILOTIN, Maurice-Sabas QUITMAN, Auguste THERESE, Pierre YOYOTTE, Légitime défense, avertissement, Paris, 1932.
  • Confiant Aimé CESAIRE: Une traversée paradoxale du siècle, Paris, Réserve, 1993.
  • Berverly ORMEROD, Jean-Marie Volet, Romancières africaines d’expression française (Paris: L’Harmattan, 1994.)
  • Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, cit., p.39.
  • Jean Bernabé, Négritude, créolité, indianité, mondialisation, conférence à Atrium, mise en ligne le 07 septembre 2007 sur le site Kapes Kreyol http://www.palli.ch/ kapeskreyol/ki_nov/matnik.html.

 

 

 

Mots clés:

     Négritude- Mouvement poétique- Affranchissement – Reconnaissance – Héritage africain

 

Résumé

 

La négritude, qui allait bouleverser le monde noir, lever le voile sur une des plus grandes injustices de tous les temps et dresser la tête à des millions d’opprimés dans le monde, avait pour point de départ une réflexion mûre et grave de deux jeunes gens étudiants à Paris. Une réflexion qui allait enclencher un mouvement d’écriture nouveau plein d’espoir pour des laissés pour compte oubliés par l’histoire des dominants.

La Négritude est également une réflexion qui a permis à A. Césaire, L. Sédar Senghor, L. Gontran Damas et à d’autres, de revendiquer leur héritage africain tout en dépeçant le concept de Négritude dont l’origine est l’image que les blancs ont façonnée des noirs pour les ghettoïser et le rhabiller de ses origines africaines de manière à leur répondre qu’ils ne sont pas cette image là.

 

Summary

 

Negritude, which was going to upset the black world, to raise the veil on one of the greatest injustices of all time and to set the minds of millions of oppressed people in the world, was based on a mature and serious reflection of two young people Students in Paris. A reflection that would trigger a new writing movement full of hope for the forgotten by the history of the dominant.

Negritude is also a reflection which has allowed A. Césaire, L. Sedar Senghor, L. Gontran Damas and others to claim their African heritage while dissecting the concept of Negritude whose origin is the image that the whites have fashioned from the blacks to corner them in ghettos, and re-dress the concept African origins so as to reject that image there.

 

 

[1] SENGHOR L. S., 1988, Ce que je crois, Paris, GRASSET. “Je ne serais pas complet si j’oubliais l’influence, sur nous, (…) du mouvement culturel négro-américain du New-Negro ou de la Négro-Renaissance”.

[2] Nous employons l’adjectif courageux étant donné que les Antillais dont une des origines est l’Afrique, sont depuis maintenant trois siècles coupés de leurs racines, de leur terre, ils forment une société multiraciale. “La Négritude est la simple reconnaissance du fait d’être noir, et l’acceptation de ce fait, de notre destin de Noir, de notre histoire et de notre culture” A. Césaire.

Mais Edouard Glissant, à titre d’exemple, reproche à la Négritude, “le fait de ne pas avoir pris en compte les situations particulières” et d’ajouter : “Inspiratrice fondamentale de l’émancipation africaine, elle n’intervient à aucun moment en tant que telle dans les épisodes historiques de cette libération”. Le Discours antillais, GALLIMARD, collection Folio/ Essais, p. 55

[3] Ed. GLISSANT, Le discours antillais, folio essais, Gallimard, 1997, p.23.

[4] Idem, p.57.

[5] Jacques Chevrier, Littératures francophones d’Afrique noire, Edisud, 2006, p. 51.

[6] Expression de Aimé CESAIRE reprise dans Littérature Nègre, de Chevrier Jacques, A.COLIN, Paris, 1979, p.47

[7] Né en 1913 à Basse Pointe. Grâce à l’obtention d’une bourse en 1931, il poursuit ses études à Paris, au lycée Louis-le-Grand. C’est là qu’il rencontre Léopold SEDAR SENGHOR, futur président du Sénégal, avec qui il noue une profonde amitié. Une fois ses études à Normale Supérieure terminées, il fonde avec ce dernier la revue L’étudiant noir. En 1939 il retourne en Martinique où il enseigne au lycée de Fort de France. En 1941, il fonde la revue Tropiques. Il est élu député de la Martinique en 1945 et l’année suivante maire de Fort-de-France.

[8] Léopold SEDAR SENGHOR, le Sénégalais est le deuxième théoricien de la Négritude.

[9] L’exemple de l’Algérie est éloquent : pendant que la métropole fêtait la victoire, le 8 mai 1945, les Algériens sont sortis pour manifester et demander la fin du colonialisme.

[10] Aimé CESAIRE, Discours sur le colonialisme, Paris, Présence africaine, 1950.

[11] Edouard GLISSANT la définit comme “une orientation de l’attention littéraire à la réalité des pays antillais et non à des rêves africains (en réponse aux théoriciens de la Négritude). Delphine PERRET, La Créolité, Espace de création, IBIS rouge éditions, Guadeloupe- Guyane-Martinique-Réunion- Paris, 2001, p. 45.

[12] Mouvement culturel et littéraire, en particulier, souvent associé à Patrick CHAMOISEAU et à Raphaël CONFIANT. Nous y reviendrons plus longuement.

[13] Léopold SEDAR Senghor, Colloque sur la Négritude, Dakar, avril 1971: Source AFI 1997

[14] Etienne LERO, Thélus LERO,René MENIL, Jules-Marcel MONNEROT, Michel PILOTIN, Maurice-Sabas QUITMAN, Auguste THERESE, Pierre YOYOTTE, Légitime défense, avertissement, Paris, 1932, p.27.

[15] Nous employons ce terme plutôt que celui de “revalorisation” pour la simple raison qu’il n’a jamais été valorisé pour qu’il soit revalorisé de nouveau. Au contraire les différentes acceptions qu’il pouvait véhiculer étaient tous dans le registre du péjoratif.

[16] Le mouvement de la Créolité, beaucoup plus tard, avait rappelé à A. Césaire pour cette négligence de l’Indien de l’Ouest, d’origine indienne ; confère : Confiant Aimé CESAIREe: Une traversée paradoxale du siècle, Paris, Réserve, 1993, pp.69-72

[17] Professeur Berverly ORMEROD, née à la Jamaïque, elle introduisit les cours de la littérature des Caraïbes d’expression française à l’université de “West Indies” depuis 1960. Elle est actuellement professeur associée à l’université de l’ouest de l’Australie, spécialiste en littérature francophone, littératures des Caraïbes et d’Afrique. Elle est également spécialiste dans la poésie française de la Renaissance. Elle est l’auteur de An Introduction to the French Caribbean Novel (London : Heinemann, 1985) et co-auteur avec Jean-Marie Volet, de Romancières africaines d’expression française (Paris: L’Harmattan, 1994.)

 

[18] Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, op.cit., p.39.

[19] Jean Bernabé, Négritude, créolité, indianité, mondialisation, conférence à Atrium, mise en ligne le 07 septembre 2007 sur le site Kapes Kreyol http://www.palli.ch/ kapeskreyol/ki_nov/matnik.html.

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