Auteur: Armel Mboumi Nayan

Né le 27 Novembre 1986 à Douala, au Cameroun, Armel Igor MBOUMI NAYAN, est professeur des lycées d’enseignement secondaire général et titulaire d’un Master II en littérature et culture françaises et francophones (LCFF). Il a enseigné dans de nombreux lycées et collèges de l’Ouest, du centre et de l’Est du Cameroun. Amoureux des savoirs et du savoir-faire, c’est un chercheur dont la thématique tourne autour de la question de l'exil et du post exil comme le justifient ses articles en ligne. Il prépare actuellement une thèse de Doctorat Ph.D à l’université de Dschang au Cameroun.

L’Intellectuel africain chez Alex Leudja et Gaston-Paul Effa : ange ou demon ?

 Introduction

L’intellectuel africain est une entité sociale qui a du mal à se frayer un chemin de nos jours dans le monde concurrentiel du savoir et de la légitimation de ce dernier. Un intellectuel, pense Joseph Schumpeter (1942 : 158), est une personne dont l’activité repose sur l’exercice de l’esprit, qui s’engage dans la sphère publique pour faire part de ses analyses, de ses points de vue sur les sujets les plus variés ou pour défendre des valeurs, qui n’assume généralement pas de responsabilité directe dans les affaires pratiques, et qui dispose d’une forme d’autorité. Sa place dans la scène politico-culturelle de l’actualité de notre temps l’inscrit dans le sillage des défis mondiaux que doivent relever des individus de sa classe. Il est de plus en plus en proie à une politique excentrique qui dicte ses lois par la prééminence des discours européocentristes contre la donne afro-optimiste pour donner un sens au mot développement qui est inscrit au fronton de divers rendez-vous sur l’Homme, son destin et son environnement. Comme le souligne Fanon, les peuples subordonnés ont toujours eu soif d’affirmer leurs traditions et retrouver  leurs histoires réprimées, la question du développement est de plus en plus  l’une des questions les  plus épineuses de l’heure. Depuis longtemps les théoriciens du domaine ont voulu bien apporter leur modeste contribution à la construction de l’édifice en proposant une pléthore de définitions du développement. De toutes ces dernières, force est de constater qu’ils militent plus pour les motifs plus matériels que spirituel surtout lorsqu’il faut parler du bien-être de l’Homme. L’immigration, est un danger pour la survie d’un peuple. Elle ruine les ressources de base d’une communauté donnée et procède à la transculturation à la fois de l’immigré et du pays d’accueil. Gaston-Paul Effa dans Nous, enfants de la tradition et Alex Leudja dans Comme un singe en hiver  ne se contentent pas seulement de décrire froidement le phénomène de migration des cerveaux mais également pose un problème peu connu du monde littéraire : celle l’intellectuel africain face aux défis de la modernité. Tant bien que mal, leurs écrits d’une façon implicite laissent entendre leurs idéologies sans doute meilleures à la rencontre de l’idéal humain (bien-être) sous toutes les formes.   Alors, après avoir étudié les regards de Gaston Paul Effa et Alex Leudja, quelle représentation Nous, enfants de la tradition et Comme un singe en hiver se font-elles de l’idéal intellectuel ? C’est-à-dire, selon ces écrivains, que devrait être l’intellectuel aux yeux de la société ? Nous répondrons à cette préoccupation en  misant sur le fait que l’intellectuel doit être simultanément incarnation et reflet de la tradition, moteur de développement et leader de groupe auquel on reconnaît une fidélité indéfectible comme appréhendé par chaque auteur.

 

1-Approche excentrique du problème

Pour comprendre le désastre et les discours européocentristes qui ternissent l’image des intellectuels africains de nos jours, il faut tout de même analyser les contours externes qui concourent à la compréhension du problème actuel.

1-1-La position du problème

D’entrée de jeu, reconnaissons  avec Renée Green que les différences culturelles sont des moyens de production d’identités minoritaires qui cherchent à se faire entendre par tous les moyens. Ainsi nous pourrons aisément concevoir la posture de l’intellectuel africain comme un individu en « crise » de positionnement idéologique. Sa position a toujours été  niée, reléguée au second plan des décisions de grandes importances. Et les œuvres dites postcoloniales où l’on peut reconnaitre notre corpus s’inscrit dans la démarche d’une littérature de revendications pour ceux-là à qui la parole était tronquée en raison de la forte pigmentation de leur peau.

A en croire rien que le résultat du décryptage augural des deux œuvres à partir des lectures para textuelles, force est de constater qu’il s’agit bel et bien d’un procès de l’Homme noir. Tenez ! Effa décide de parler d’Osele comme l’un  des enfants de la tradition tandis que son compatriote Leudja estime qu’Essimo est une photocopie des damnés de l’immigration qui s’apparentent à un singe en hiver. Ces personnages principaux ont un destin commun : Elite de la jeunesse africaine !  Au sens ethnocentriste, un enfant de la tradition tel qu’énoncé par l’auteur, renvoie à une personne dont la responsabilité est de paitre le destin d’un peuple vers le salut. Il est la boussole et le bâton de pèlerin d’un peuple en situation de crise sociétale. Un singe en hiver fait rire. Mais c’est sous cette dénomination que Leudja a trouvé utile de positionner son œuvre. Essimo « singe » en hiver en attendant la fin de la « récréation » culturelle. C’est un homme sans repère qui déambule en Russie en quête de stabilité culturelle. De cette brève description, on note que ces personnages soulèvent un problème d’adaptation qui sans doute s’identifie au cas des leaders africains de nos jours.

1-2-L’histoire qui blesse

De par le monde, il n’existe jamais de pays qui ne connaisse d’intellectuels ! Pris dans n’importe quelle acception, l’intellectuel africain démontre son omniprésence de tous les temps.  L’affaire Dreyfus fut un élément d’émulation des cerveaux africains. En fait si des leaders d’opinions d’Afrique à l’instar de Senghor, Damas, Césaire et les autres ont reçu l’étiquette d’intellectuels c’est tout simplement parce qu’ils avaient témoigné de leur engagement à défendre des idéaux du continent. Ils rendent ainsi possible la définition que Maurice Barrès de l’intellectuel comme partisan de la cause sensationnelle susceptible de soulever des éclats de voix. C’est en rapport étroit avec cette posture que les intellectuels africains ont fait face à l’impérialisme occidental au point d’obtenir ce que l’on peut appeler aujourd’hui « indépendance ». L’arrivée de cette « panacée » semble soulever une pléthore d’inquiétudes au rang desquelles celle du rôle de l’intellectuel dans la turpitude notion de mondialisation.

1-3- La nature de l’intellectuel africain

En Afrique, l’intellectuel est une entité qui sort du commun. Il se réclame plus celui qui a fait de longues études et donc nanti de diplômes que celui qui se met au service de ses concitoyens. Autrement dit, c’est un maillon de la chaine sociale qui se veut plus présent sur la scène politique de son pays. Pourtant, il n’est nullement question de l’appréhender sous le registre d’un détenteur des savoirs-savants seulement. Il n’est ni écrivain ni politicien ni ministre. C’est tout simplement un Etre doué de raison et de bonne moralité qui choisit de se faire la voie des  sans voie. Or, de grands savants de l’antiquité gréco latine auraient pu se réclamer intellectuels à partir de la grandeur et l’importance de leur bagage intellectuel. Ce qu’ils avaient refusé par le passé de faire est ce qui est vénéré de nos jours à savoir de brandir leurs potentiels cognitifs comme pièces à conviction.

En Europe, le scandale est pathétique ! Il est très difficile même dans ce contexte de mondialisation que l’intellectuel africain soit reconnu à juste titre sur la scène internationale par ses « bourreaux » d’hier. Il est chosifié comme une rapace, un moins que rien qui de tous les temps cherche à se frayer un chemin dans un monde qu’il qualifie d’absurde. Cette répugnance est largement due, reconnaissons-le, au problème de mentalité qui reste une épine dorsale de la misère ambiante. C’est fort de ce constat que l’Occident le reconnait comme surdoué de l’incapacité, un individu au destin hypothétique. On peut le constater parfois que la plupart de ces derniers après leurs grandes études en Europe décident d’y rester pour espérer une meilleure condition de vie. Au final, l’intellectuel africain se rend à l’évidence que c’est par un effort de reprise sur soi et de dépouillement, par une quête permanente de liberté qu’ils peuvent créer les conditions d’existence idéales d’un monde humain. Car, l’un des caractères fréquents du discours migratoire s’articule autour du concept de fixité qui chante les valeurs de la culture d’accueil comme modèle. Voilà pourquoi, nos deux romanciers présentent leurs héros comme des individus vivant dans une « dissémiNation ».   Une question demeurent : comment peut-on admettre que nos anciens « maitres » nous prennent au sérieux si nous fluions notre continent ? C’est certainement parce qu’il est malade ! Et notre corpus nous le témoigne dans ce qui suit.

 

2-Approche endogène du problème

Ainsi, avons-nous présenté les notions connexes qui concourent à la compréhension de la « crise » des valeurs qui frappe notre Afrique. Ici, il nous revient de les identifier par rapport à nos deux écrivains.

          2-1-L’intellectuel chez Leudja

            2-1-1- Un porte-parole 

Le retour aux sources tel que défendu par Alex Leudja  est une préoccupation qui intéresse beaucoup d’africains internes comme de la diaspora. En effet, au Sénégal, la création en 2001 d’une association appelée African Culture défend les idéaux du continent. Leurs actions se focalisent sur la tenue des conférences sur l’histoire et les traditions dans les écoles du pays. Aussi se donnent-ils la peine de se rendre en Europe pour le même objectif comme l’explique son initiateur Mbégane Ndour dans cette phrase : « nous avons déjà commencé à visiter en France certaines institutions scolaires pour expliquer aux jeunes ressortissants des pays africains […] la nécessité et l’enjeu qu’il y a à connaître sa culture et à la vivre sans complexe dans un monde » diversifié. Car « vouloir singer l’autre c’est programmer sa mort spirituelle » poursuit-il. Ainsi, poser la question de solidarité ou de reconnaissance des immigrés en terre étrangère ne permet de mieux appréhender la délicatesse de ce drame qui asservit. « Toute aspiration à la liberté doit nécessairement signifier un retour au pays natal » (Makouta-Mboukou : 220).  Si déjà Jessica dit à Essimo que « cette misère que tu tentes de fuir, tu pourras la trouver ici [Russie] également […]. La Russie n’est pas obligatoirement le paradis » (p.43), c’est parce qu’elle avait compris que ce pays n’était pas la solution à son malheur.  Comme un singe en hiver est loin d’être un simple roman. Il présente certes les événements d’une façon chronologique, mais derrière cet amas d’écritures se profilent des idéologies de son auteur au sujet de l’intellectuel : porte-parole des damnés et locomotive du progrès.   

                        2-1-2-Un martyr 

Depuis qu’Albert Camus, avait fait de sa plume, une chapelle de recueillement des damnés victimes de toutes les spoliations sociales, c’est-à-dire au service de qui subissent l’histoire, et non de ceux qui la font, la « littérature engagée » de Jean Paul Sartre a connu un essor particulier au 20e siècle. Aimé Césaire l’avait aussi approuvée lorsqu’il faisait de son art, une solution pouvant sortir le Noir du joug de l’Occident quand il pense que sa « bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouches. [Sa] voie, la liberté de celle qui s’affaisse au cachot du désespoir »   En ce début du 21e siècle, cette tendance se fait ressentir dans les écrits du camerounais Alex Leudja.

 En effet, dans le roman de cet écrivain, le héros Essimo non seulement dès son départ de l’Afrique est le porte-parole de sa tribu mais aussi est le garant de la liberté des opprimés une fois embaumé dans ce monde raciste qu’est la Russie. Lorsqu’à la page 53, la curiosité du milicien se faire ressentir, la solidarité africaine se fait valoir en ces termes : « Ces Nègres qui se disent tous frères ». Essimo se trouve en prison avec des personnes issues des races différentes qui subissent des tortures des bourreaux du racisme. Son esprit ingénieux se montre à la tâche que le collectif des sans-papiers lui octroie. Ils organisent la révolte  par la « grève de la faim » (p.14) car pense-t-ils c’est le meilleur moyen d’atteindre leur but.  Ils avaient tous un idéal à atteindre : obtenir la liberté.  Et le chef de troupe de dire : « Les amis écoutez […] si nous ne faisons pas quelque chose, nous périrons ici » (p.113) puisque ajoute –t-il plus tard : « c’est notre chance d’obtenir la liberté » (p.121). 

      Même si « la prison l’avait affaibli physiquement mais pas mentalement » (p.127), Essimo était celui qui fallait pour libérer le peuple. Après de multiples négociations auprès de la commission contre l’immigration, sa libération est proclamée. Ainsi,  «  l’espoir de vivre libre était à la portée de main. Les joies simples de la vie de tous les jours n’étaient plus une chimère » (p.131), il pouvait crier « enfin la liberté » (p.132) car « enfin il était libre…libre ! » (p.136). Mais il était un bon leader car malgré qu’il soit libéré seul parmi tant d’autres, il est ferme sur ses engagements envers ses codétenus : « Les amis, dit-il, le fait que je vais peut-être vous quitter ne signifie en aucun cas que je me désolidarise de vous » (p.134). C’est alors qu’il est conduit à l’aéroport sous une forte escorte.  Plongé dans une méditation profonde au moment où il rejoignait le continent de Senghor, il se disait toujours : « je suis toujours un prisonnier inaccessible tant que je ne serai pas au Cameroun » (p.137). Alors cette liberté, où devait-il la vivre ? Bien évidemment en Afrique ! Dans son pays ! Car dit-il au moment de son embarcation : « J’ai hâte de revoir mon pays » (p.128).

 

              2-1-3- Un levier du développement

« Enfin, l’Afrique » (p.139), disait-il quand il foulait le sol africain. Le héros de l’immigration est enfin chez lui. Certes, son séjour au pays des Tsars avait eu des effets sur lui : « Quelle honte après avoir passé tant d’années en Europe ? » (p.90) Mais il restait et demeurait l’enfant prodige, le fils de maman Joséphine. Surtout, le même ingénieur en mécanique industrielle. Ayant retrouvé sa femme bien aimée qu’il  devrait « épargner de l’angoissent de la peur du lendemain » (p.62) et son enfant, il décide de se marier. Trouver un emploi est une autre équation à résoudre puisqu’il faut bien nourrir sa famille. Après plusieurs tentatives sans suite favorable, Essimo, se rend enfin utile pour son pays : « Six mois plus tard, Essimo et Sergio montaient leur société de maintenance industrielle » (p.157).

            Dans la politique de lutte contre le chômage qui telle qu’initiée par les sociétés humaines, Essimo  n’est pas seulement un créateur d’entreprise, il a surtout apporté sa modeste contribution à l’édification de sa société. Ce qui enchante sans doute les pouvoirs publics et sa famille. Il est désormais « propriétaire d’une des plus grosses entreprises du pays et employant des milliers d’ouvriers » (p.158). Enfin il a réalisé ses vœux après qu’il se soit rendu compte de la réalité occidentale. Il a une fois pour toute compris que « nous devons rester chez nous  et servir notre peuple » (p.114) et méditer la pensée de Thomas Sankara qui encourage cette entreprise en déclarant que  « le plus important […] c’est d’avoir amené le peuple à avoir confiance en soi-même, à comprendre que finalement, il peut s’asseoir et écrire son développement […] écrire son bonheur […] dire ce qu’il désire ». Que pense Gaston Paul Effa au sujet de l’intellectuel africain ?

 

2-2-  Le cerveau chez Gaston Paul Effa

Conscient du fait que la recherche de l’harmonie avec les autres constitue une préoccupation essentielle qui alimente de nombreux intellectuels africains, Gaston Paul Effa ne s’est abstenu de dire qu’ « à force d’être porté par le vent, la feuille oublierait-elle  un jour de retourner à la terre ? » (p.35). Telle est la préoccupation centrale de l’auteur dans Nous, enfants de la tradition. Il rend certainement cet hommage mérité à ce panafricain Thomas Sankara, héros de la lutte anticoloniale qui conseillait ses compatriotes en ces mots : « Nous devons accepter de vivre africains. C’est la seule façon de vivre libres et de vivre dignes ». Contrairement à Essimo qui, dans Comme un singe en singe déclare qu’: « il est tant que j’aille la [Afrique] débarrasser de ses toiles d’araignée, de sa poussière » (p.134), Gaston Paul Effa dans Nous, enfant de la tradition, présente plutôt un autre type d’intellectuel soucieux d la tradition bien que partagé entre deux cultures.  Pour lui, l’idéal n’est pas seulement le retour aux sources. Il faut bien pouvoir assumer les mesures d’accompagnement. C’est-à-dire l’ensemble de conditions qui font de vous non pas un déphasé culturel mais un exemple à suivre même si l’africain reste en terre d’accueil comme son héros. Selon lui, au moins deux éléments sont fondamentaux à l’intellectuel de nos jours : la vénération  de la tradition du pays natal et la prise en compte de l’équilibre culturel. 

 

                        2-2-1- Un défenseur de la tradition

La tradition est le socle des activités de l’Homme. L’Afrique comme les autres continents possèdent un ensemble de traits qui fonctionnent comme mobiles de base de chaque action de ses sujets. D’ailleurs, Gaston Paul Effa dans Nous, enfants de la tradition se peine à donner un sens à la notion de tradition en ces termes : « La tradition est comme le petit bois qui flotte encore lorsque la barque s’est renversée. » (p.155). Pour lui, la tradition se confond à cette bribe qui reste en l’Homme lorsqu’il a tout perdu. C’est-à-dire, les traits physiques ou moraux qui résident toujours chez l’Etre lorsqu’il semble avoir perdu d’autres indices passifs. Encore, l’auteur pense à cet effet que la tradition peut se définir ainsi : « la tradition est comme l’acacia : si l’arbre meurt, il renaîtra ailleurs » (p.155). C’est dire que la tradition est incontournable. Elle représente l’acacia qui ne peut définitivement être détruite par quelque action que ce soit. Cette plante garde toujours quelques ressources lui permettant de germer. Chez l’Homme, l’acacia représente la tradition qui réside toujours en lui indépendamment des intempéries de la vie. Qu’en est-il de l’intellectuel africain ?

« N’oublie jamais ton village » (p.64) se disait Osele persécuté par les déboires de la vie française. L’œuvre de Gaston Paul Effa est un roman qui vénère la tradition africaine. Son héros est le prototype de l’intellectuel africain en communion étroite avec ses racines ancestrales. Pour mieux nous convaincre, l’auteur fait usage de plusieurs proverbes, véritables patrimoines culturel de l’Homme. Les proverbes sont comme un héritage qui se transmet de générations en génération dans l’optique de garder intact les marques essentialistes de la culture d’un peuple. Lorsque Gaston Paul Effa,  pense que « même porté par le vent, une feuille toujours par retourner à la terre » (p.64) (op.cit.) c’est pour marquer un temps d’arrêt sur le caractère culturel de l’Homme voué à toujours rechercher les traces ancestrales auxquelles il est  intimement lié. C’est sous cette tendance qu’il classe l’intellectuel africain ici représenté par Osele. Ce dernier est malgré son séjour en France, un modèle de la culture africaine. Il a choisi de se séparer de sa famille européenne pour honorer à la tradition africaine. Il a toujours à l’esprit les rouages de son origine qui voudrait que « le séjour d’un tronc d’arbre dans l’eau ne le transforme pas en crocodile » (p.64).  Pour Osele « tout le monde pouvait mourir, [sa] femme pouvait [le] quitter, [ses] enfants aussi, l’essentiel était que la tradition reste sauve » (p.102) puisqu’  « il ne reste rien de celui qui se vide des images et des souvenirs desquels il naît » (p.127): c’est enculturation.

Rappelons-le, même avant la séparation du héros avec son épouse Hélène, il était un parent exemplaire du fait de son attachement à sa tradition. Etant moulé depuis la base par ses parents à travers les légendes, contes, mythes qui forgent la culture de son peuple de Fangs, il se contente de les transmettre à ses enfants pendant les moments de distraction lorsqu’il dit : « Lorsque je voyais nos enfants, quelque chose chantait et riait en moi. Je leur racontais des contes des mythes et des légendes » (p.19) puisque « la tradition nous dictant nos faits et gestes » (p.101) il est temps que l’intellectuel soit un gage de la tradition tout en restant au service de sa tradition tout en veillant sur les autres.

 

2-2-2- Un « sapeur-pompier »

            Gaston Paul Effa fait de l’intellectuel africain une élite, une personne ressource en qui il faut faire confiance. Il est pour sa part chargé de combler les attentes de ses semblables car il est comme le précise Osele à la page 9 « un élu des dieux » devant combler le attentes des siens. Notre héros au départ de l’Afrique avait reçu la bénédiction de tous les ancêtres par l’entremise de sa mère. Il se rend en France où il doit décrocher la toison d’or qui lui permettra de subvenir aux besoins essentiels de sa famille. Une fois marié à une jeune française, il  remplit aisément son contrat d’élu du village par les transferts d’agent qu’il faisait et qui d’ailleurs va lui coûter son mariage. « Je serai un jour responsable de tous les  miens » (p.9)   se disait-il,  en ayant une ferme conviction en ce qu’il entreprenait.  Il rêve toujours aux  mandats qu’il doit envoyer en Afrique qui pourront aider ses parents à vivre décemment. Car dit-il, « les malheurs des miens me touchent » (p.25).

            Sa société africaine est tissée selon un modèle d’entraide comme symbole d’une responsabilité morale. Il est bousculé par de multiples demandes depuis l’Afrique alors qu’il vit un enfer de feu. Voilà que survient un malheur. Tous les regards sont tournés vers leur fils qui se trouve de l’autre côté de la mer. C’est ainsi que sa mère au téléphone galvanisée par un zèle grandissant déclare : « Tout le village a déjà envahi la cour. Les musiciens sont là. Ils n’ont encore rien bu » (p.57). Il était connu de tous comme l’élite du coin. Il portait sur lui, une lourde responsabilité dont il ne fallait pas déshonoré. Et sa mère d lui rappeler au téléphone : « C’est toi qui porte sur tes épaules la vie de la tribu. Un âne, ça ne se fatigue pas » (p.65). Encore, il est harcelé par sa famille africaine au point où sa mère lui rappelle pour une énième fois : « Pense que l’aîné ne doit pas vivre pour lui pour tous les autres » (p.72).  A défaut de retourner en Afrique, il opte pour  l’  « entre deux » culturel.     

 

2-2-2-  Un « entre deux » culturel

          L’ « entre deux » culturel est une théorie développée par Homi K. Bhabha dans son ouvrage intitulé Les lieux de la culture où il démontre son expérience de la vie de l’ailleurs. Il en est de même pour Holftede dans son article « vivre dans un monde multiculturel ». Pour eux, la société est faite de telle sorte qu’elle est un carrefour de voix. C’est-à-dire un lieu où prédominent les classes sociales, les clans, les races, etc. Pour mieux s’insérer dans un milieu pareil il est nécessaire de prendre en compte les diversités de culture en faisant valoir la notion d’« entre deux » qui stipule savoir manier sa façon de vivre dans un milieu multiculturel.

 Si Gaston Paul Effa montre Osele en France en ballottage entre son origine africain qui le hante et son inadéquation avec la France, il pense que  « le reflet en nous du monde, des êtres, des choses brouillent le nôtre, ou le constituant ; c’est cela que nous appelons la tradition » (p.129). Voilà ce que l’auteur pense de l’intellectuel africain une fois menacé par la présence la culture d’accueil et celle de départ.  Contrairement à ce que l’opinion pense des immigrés en Europe, Osele est  cette exception qui vient nous donner une lueur d’espoir pour une Afrique digne de ce nom.  Au contact de la civilisation étrangère, il est plutôt solidifié par les entraves qui se hissent pendant son séjour. Il est un exemple concret de ce que l’auteur entend valoriser. C’est alors qu’il dit : « Ma vie chez les Blancs m’avait finalement fait renforcer le pouvoir de la tradition » (p.102). Il est différent de ces intellectuels africains que d’ailleurs l’artiste sénégalais Moussa Sene Absa qualifie de « pingouins » se référant à leur « goût poussé pour le costume-cravate et leur mépris fréquent des boubous » (Repris par Anne-Cécile Robert, 2006 : 74).    

Conclusion

Au total, ce travail montre comment le retour aux sources et la glorification de la tradition sont des leviers de développement de l’Afrique selon Gaston Paul Effa et Alex Leudja dans leurs œuvres de l’esprit. Ces héros sont les types d’intellectuels que l’Afrique doit préserver soigneusement. Tout comme le répète avec ferveur Morrison à la fin de Beloved que « ce n’est pas une histoire à faire circuler », ces deux romans se veulent être des échos permettant à l’artiste de graver l’événement dans les ressources les plus profondes de notre amnésie. Quand les valeurs ancestrales prennent le pas sur la glorification de l’eurocentrisme, quand la « visibilité historique s’est évanoui » et quand « le temps présent du témoignage perd son pouvoir » (Homi Bhabha, 1994 :54) alors, dans ce cas, il faut affirmer son soutien sans faille aux valeurs que représentent les intellectuels africains. Cette révision de l’histoire à travers le retour au bercail s’appuie sur le dépassement des diversités culturelles comme facteur des distanciations des groupes de personnes pour penser plutôt à la différence culturelle comme richesse humanitaire.  

D’une façon implicite, nos deux écrivains par la valorisation de la reconnaissance culturelle, veulent faire de la notion de « stéréotype » une ambivalence.  Pour offrir un imaginaire social de l’intellectuel basé sur l’articulation des moments différentiels et disjonctifs, ces auteurs recourent à la une manie du rapprochement des différences. Par-là, ces auteurs entendent démythifier et démystifier ces rapports déséquilibrés entre les pays développés et les pays du tiers monde parfois encouragés par certaines élites africaines à l’instar de Senghor qui pensait en 1939 que « la raison européenne est analytique par utilisation, la raison nègre, intuitive par participation » car selon lui « l’émotion nègre comme la raison hellène ». Pourtant cette « excision des pensées » (Anne-Cécile Robert, 2003) est une preuve tangible de la réalité de nos jours qui se présente comme une fatalité pour certains afro pessimistes qui feignent d’oublier qu’aucune société ne s’est construite ou avancée sans un sentiment minimum d’acceptation de soi.   

            Dans ces romans, l’écriture verse dans l’aboutissement et le sublime pour montrer qu’il faut sans doute encore bien longtemps pour que s’effacent les traditions, la pensée magique, pour lesquelles luttent Osele et Essimo. Ces héros sont une projection, un pari sur l’avenir, qui prononcent les mots qui les brûlent pour se débarrasser de ce fardeau qui les encombrait et les empêchait de penser en hommes libres. En bons africains, ils font partie intégrante de leur environnement, et ne se perçoivent pas réellement en tant qu’individus, mais en tant que simples membres non individualisés d’un grand tout. C’est justement le cas d’Osele qui travaille non pas seulement pour lui mais pour toute sa famille africaine. Car, tout Africain qui part en France doit envoyer tout ce qu’il gagne à sa famille au pays, preuve qu’il a réussi, mais également signe dont sa famille peut se glorifier, et les ripailles lors d’un enterrement par exemple, sont fastueuses à la mesure de ce que la famille reçoit de l’exilé. Lors des cérémonies, la foule chante et  boit de l’alcool, et peu importe si celui qui est en France vit dans la misère, du moment que la tradition est respectée. D’ailleurs, le nom « Osele » signifie « l’âne », « celui qui ne doit pas vivre pour lui mais pour tous les autres » (p.67). Une prédestination qu’il respecte, quand devenu ingénieur, doté d’une femme ravissante, d’enfants superbes, d’un confortable salaire, il met son couple en péril en envoyant tout ce qu’il gagne à sa famille africaine. Même tradition respectée par Essimo qui, du retour de son aventure crée une entreprise non pas seulement pour subvenir aux besoins de sa petite famille mais aussi voler au secours des chômeurs en mal de trouver un travail.

 

Références bibliographiques

Joseph Schumpeter, Capitalisme, socialisme et démocratie, 1942, Paris: Petite bibliothèque Payot, p. 158

Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, 1952 – rééd. Le Seuil, collect° Points, 2001.

Green, Renée, “Negotiations in the Contact Zone” Symposium. In: Negotiations in the Contact Zone. Renée Green, ed. Lisbon: Assírio & Alvim, 2003

Maurice Barres, La République ou le Roi, Correspondance Barrès-Maurras, édition établie par Guy Dupré, Plon 1965

Bhabha, Homi, Les lieux de la culture,2007.

Robert, Anne-Cécile, 2006, L’Afrique au secours de l’Occident, Paris, Edition Ouvrières.

Hofstede, Geert, 1909, « Vivre dans un monde multiculture », cité par J H Goring.

Chevrier, Jacques, 2006(b), Littérature Francophones d’Afrique Noire. Aix-en-Provence : Édisud.

Mbembe, Achille, 2000, De la Postcolonie : Essai sur l’Imaginaire Politique dans l’Afrique    Contemporaine. Paris, Éditions Karthala.

Armel Igor MBOUMI NAYAN

                                                                   

 

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