Auteur: Claude Eric Owono Zambo

Claude Eric OWONO ZAMBO est un ancien normalien et détenteur d'un Doctorat (option Sciences du Langage) obtenu à l’Université de Bergen en Norvège. Il est également membre du comité éditorial de la revue Arena Romanistica. Entre autres articles, il a publié « Pseudonymie et métaphore dans la re-identification des Chefs d’États africains » (2011), « L’écrivain francophone au cœur de la problématique de la langue d’écriture » (2011), « Paris au cœur de la production littéraire africaine : monopole éditorial, péril créateur » (2012), « De la coexistence au conflit des langues: images de la société camerounaise dans Branle-bas en noir et blanc de Mongo Beti » (2012).

De l’Institut des Peuples Noirs : pour une Renaissance fondamentale par les imaginaires

Introduire le propos

L’Afrique culturelle existe. Elle mérite d’être connue de ses enfants afin de survivre devant l’adversité du grand vent de la mondialisation. Cette dernière n’est toujours pas bénéfique pour quiconque y va sans se préparer. Le président Thomas Sankara, à cet effet, opte pour la mise sur pied de l’Institut des Peuples Noirs (I.P.N.) dont le but visé était de rassembler les Africains d’Afrique, ainsi que tous leurs variés démembrements historiques de par le monde entier, afin que chacun s’informe de lui-même et par là, se réconcilie d’avec son essence identitaire propre (lire Bétéo D. Nébié). Trente ans plus tard, le projet pharaonique, dirait-on, a eu peine à prendre résolument corps ; tant la regrettée disparition de l’illustre pionnier aura porté un frein à l’impératif, pourtant vertueux, de rassembler le monde africain autour d’un socle culturel commun, transversal. Les grandes idées, fort heureusement, ne meurent pas. La relance de l’I.P.N. (lire le rapport final de décembre 2018), sous la houlette du ministre de la culture du Burkina Faso, reprend du poil de la bête. Ainsi, à l’occasion de la célébration des cinquante ans du Fespaco, une délégation d’experts, commis par le ministre Abdoul Karim SANGO, managés par son Conseiller technique Ousmane DJIGUEMDE, a travaillé à rencontrer des personnes ressources et à réfléchir sur les enjeux actuels et les perspectives de l’I.P.N. Il importe, dès lors, de revenir sur l’esprit de l’I.P.N. et de dégager son nouveau cadre opérationnel.

I – I.P.N. : une vision encore actuelle

L’idée de créer I.P.N. part du fait que l’identité culturelle africaine, parce qu’elle existe, malgré la négation qui lui est opposée, oblige les peuples originaires de ce continent à s’unir afin de vivifier non seulement la conscience nègre (lire Dieudonné TSOKINI), mais aussi à la faire voir comme une force de proposition dans une humanité en quête de son devenir commun. En effet, loin d’opposer les Noirs aux non-Noirs, il fallait effectivement instaurer un patrimoine culturel africain qui soit porteur d’une présence africaine au monde perçue dans le besoin du partage des originalités dans leurs diversités. En cela, l’Afrique ne pouvait continuer d’être en marge. La mission était grande, lourde, utopique peut-être mais impérativement essentielle : l’avenir du continent dépendait de son inscription dans l’histoire des peuples du monde qui ont des richesses intrinsèques à échanger.

Un double souci apparaît donc à ce niveau. D’une part, I.P.N., en militant pour la réhabilitation de l’identité africaine, visait en réalité à accéder à l’indépendance fondamentale des peuples anciennement colonisés mais encore maintenus dans ce qu’on pourrait appeler la dépendance culturelle et paradigmatique, plus pernicieuse que la simple dépendance politique qui n’est que la résultante. En toute évidence, un peuple qui ne se connaît pas dans la pratique de ses langues, cultures, spiritualités est un peuple en agonie. I.P.N., conscient de cela, prônait la réappropriation des valeurs africaines par les Africains eux-mêmes et pour eux.

D’autre part, I.P.N., pour atteindre cet objectif de réconciliation des Africains avec leur réalité culturelle propre, recherche la solidarité des peuples ou communautés africaines, où qu’elles se trouvent historiquement. Cette solidarité est fondée sur le postulat que tous les peuples d’Afrique ont souffert de l’esclavage, de la colonisation et par conséquent de l’indignation qui en découle. Dès lors, il faut rassembler les fils de ce continent autour du feu de la solidarité, car il existe bien des similitudes entre eux et ce sont celles-ci qui les rassemblent, même si l’on peut trouver quelques nuances entre différentes entités envisagées.

Tout cela exige que l’on considère comme juste et légitime la voix de la renaissance africaine. Elle doit être portée partout où la présence des fils et héritiers de ce continent existent pour conscientiser les mentalités. Ne dit-on pas qu’on retrouve marquée en chaque membre de cette communauté une conscience qui pleure, qui souffre, qui se cherche, qui se plaint, qui aspire à la dignité totale, qui rêve d’un lendemain meilleur pour elle-même et pour le continent africain auquel l’on appartient plus ou moins ?

La culture africaine s’est répandue partout dans le monde. Il importe donc de retrouver non seulement ses traces, mais aussi de jeter les bases d’une communauté africaine internationale où chaque ressortissant de cet ensemble, pris dans sa dimension étendue, trouvera les points d’intersection utiles à son propre reprofilage identitaire.

II – La Négritude : un discours inachevé

On pourrait souligner, avec raison d’ailleurs, que les problématiques soulevées par l’I.P.N. sont bien celles de la Négritude. Cela est tout à fait fondé. Ce qui montre que, contrairement à ce qui avait été pensé, le discours sur la Négritude et le combat pour l’affirmation d’une culture africaine pertinente n’ont pas débouché sur le succès et la reconnaissance recherchés par les pionniers de ce mouvement littéraire. Loin s’en faut. L’image de l’Afrique ou de l’Africain reste encore celle d’un continent ou d’un homme malmené sur le plan politique et monétaire. Sa contribution pour un essor de ses ressources culturelles reste subordonnée à l’hégémonie et aux financements décidés par les tenants de ce qui continue d’apparaître comme étant du ressort de la culture haute. L’Afrique demeure la merci des cultures exogènes et sa présence sur l’échiquier international de l’industrie culturelle compte pratiquement peu ou rien. Donnant de ce fait l’impression d’un continent sourd, muet et pauvre en richesses mémorielles ou culturelles de tout genre.

C’est pour corriger ce tort de l’histoire que Léon Gontran Damas, dans sa Négritude militante, dira d’elle qu’elle est un « mouvement tendant à rattacher les [Africains et assimilés] à leur histoire, leurs traditions et aux langues exprimant leurs âmes. » Le mot « âme » est essentiel ici et à rattacher avec l’idée d’une conscience ontologique de soi propre aux Africains dans ce qu’ils sont en tant qu’Africains vivant sur ou hors du continent. Un appel est ainsi demandé aux peuples héritiers de ce cadre d’appartenance de pouvoir assumer leur passé et surtout de l’inscrire dans l’histoire de l’humanité, car cette dernière lui a souvent nié toute forme d’existence élémentaire en tant qu’être doté de raison et de culture fiables.

Il va sans dire que cette dimension responsive de la Négritude aura pour intérêt de corriger l’esprit des Africains, gagnés par un complexe d’infériorité vis-à-vis du négrier ou du colon, et lui donner une confiance en soi qui lui permet de se considérer hautement comme un être de savoirs et de valeurs. Pour sortir de la soumission culturelle, il faudrait déjà donner de la valeur à sa propre identité, si on veut avoir les raisons de mieux combattre pour sa sauvegarde.

La grande contribution de Damas, dans ce sillage de la Négritude de combat, est qu’il n’hésite pas à mettre en rapport d’inclusion la culture et la politique, le littéraire et le politique comme phénomènes conceptuels liés. Les deux s’influencent et il serait naïf de penser un regain de la dignité culturelle africaine en dehors du champ politique dont a besoin la sécurisation de l’humanisme culturel africain.

L’appel de Damas (lire le poème « Black-Label », 1956) à ce qu’on pourrait appeler l’international africain et alii suppose qu’il faut rassembler les forces du monde des opprimés africains ou d’origine africaine autour d’un mouvement qui réponde, collectivement, à l’agression dont il est sujet :

« Nous les gueux

nous les peu

nous les riens

nous les chiens

nous les maigres

nous les Nègres

Qu’attendons-nous ? »

L’urgence de la mobilisation active s’affirme dès lors dans ces propos tenus par le poète guyanais. L’impératif de s’unir aussi. Il paraît essentiel de l’indiquer de cette manière. Tout combat pour la libération d’un peuple, ainsi que la réappropriation de sa conscience et de son imaginaire aliéné, n’est jamais une affaire individuelle. C’est ce que I.P.N. intégrera aussi dans sa visée intercontinentale en voulant associer tous les fils historiques de l’Afrique autour d’un même idéal : celui de l’émancipation commune et de la reconstitution d’un patrimoine culturel et symbolique commun en guise d’existence au monde comme une force humaniste d’un enrichissement bienveillant. Tout cela n’est possible que par la mobilisation d’un ensemble de précautions conceptuelle et paradigmatique qui méritent élucidation.

III – Quelques préalables pragmatiques

  • Pour une décolonisation du vocabulaire

L’idéal prôné par l’I.P.N. est bel et bien humaniste mais son affirmation nécessite un recadrage sémantique et pratique du vocabulaire à adopter. La décolonisation mentale (lire Ngugi wa THIONG’O), culturelle et imagologique impose que certains termes de référence soient mis à l’index afin que les Africains sachent désormais mieux se désigner sans plus tomber, consciemment ou inconsciemment, dans les clichés de la domination et de l’infantilisation dont ils ont fait historiquement l’objet. C’est ce que doit être capable d’accomplir le « décolonisé » (lire Albert MEMMI).

Si l’on admet que les termes tels que Nègres, Noirs, Indigènes, Autochtones, Patois, Races, etc. s’emploient encore dans le but d’hiérarchiser soit les hommes, soit leurs cultures associées, il devient tout à fait légitime que, dans un processus de décolonisation mentale, affective, spirituelle ou culturelle, les Africains en prennent conscience afin de savoir envisager l’orientation nouvelle de leur cadre d’identification et d’existence aux autres.

Ainsi, pour ne s’intéresser qu’au terme « Noir » par exemple, il faut relever son caractère clivant qui lui est constitutif. On est Noir par rapport aux autres ou par rapport au degré de pigmentation de sa peau. On est tout aussi Noir par rapport au Maghreb ou par rapport aux peuples occidentaux installés en Afrique australe. Vu de cette manière, le mot Noir devient, pour l’Afrique ou les Afriques que I.P.N. voudrait rassembler, un terme problématique et clivant en soi. Loin de rassembler les Africains d’Afrique dans leur ensemble, le terme Noir semble correspondre le plus aux subsahariens. Pourtant, le sentiment d’être profondément africain ne peut être nié aux autres africains sous le simple fait naturel que leur pigmentation n’embrasse pas considérablement la composante sémantique du terme Noir.

Le choix des mots devrait donc œuvrer à fédérer les Africains avec eux-mêmes sans plus devoir recourir à la gymnastique mémorielle faussement à l’avantage des fils du continent ou d’ailleurs. De même, un Brésilien ou Guyanais ne devrait pas se sentir moins africain qu’un Africain continental sur la base du lexème équivoque Noir.

On peut étendre ce genre d’analyse sur tout un ensemble d’autres mots ou concepts fabriqués par les Occidentaux et les institutions de Bretton-Woods pour référer à l’Afrique et aboutir à la conclusion que ces terminologies ne visent qu’une fin : inscrire dans la conscience collective du monde africain qu’il est, pour les reprendre, « sous-développé », « en voie de développement », « tiers-monde », « pays en voie d’émergence », « pays pauvre et très endetté », etc. Le pire, c’est que les Africains finissent, très souvent, par se sentir solidaires de telles appellations.

La maîtrise du vocabulaire s’avère donc fondamentale. Le paradigme de désignation, par les Africains eux-mêmes, du monde africain et de ses ressources doit parvenir à renoncer aux images que lui ont affecté ses contacts avec le négrier et colon d’hier. A cet effet, il devient tout à fait légitime de s’interroger sur la dénomination qui serait plus adaptée et susceptible, par sa neutralité, de rassembler le plus grand nombre d’adhérents de par le monde.

  • Revoir le sigle de l’I.P.N. ?

Pour mieux adresser la question sur la remobilisation terminologique, il apparaît dès lors évident que l’on revoie la déclinaison du sigle actuel de l’I.P.N. pour lui trouver une acception plus actuelle et opérationnelle quant à son ambition d’inclure les entités humaines historiquement liées à l’Afrique, sans dessein involontaire d’en exclure la moindre. Pour cela, à titre purement provisoire, le Mouvement des Peuples d’Afrique et Assimilés (M.P.A.A. ou M.P.2A.) ne pourrait-il pas être considéré comme une proposition à soumettre à la réflexion dans ce sens ?

S’il faut reconnaître que l’Afrique est un espace occupé par des Africains, en dehors de toute considération liée à la forte pigmentation (ou non) en mélanine de la peau, et ayant une diversité issue historiquement de ce continent, alors, l’adjectif « noirs » du sigle de l’I.P.N. se trouve ambigu et porte en lui un caractère exclusif. L’Afrique, voulant rassembler les membres issus de son corps, et disséminés partout dans le monde, doit se réclamer une dimension plus englobante dans sa démarche, dans sa terminologie et dans son esprit.

  • Quelle vision actuelle de l’identité africaine ?

L’Afrique est un continent complexe. Disposant de près de deux mille langues, il se trouve que seules les langues coloniales (français, anglais, espagnol, arabe et portugais) s’imposent comme les langues officielles utilisées à l’école, dans l’administration et même dans les familles. Ce crime contre la culture locale, puisqu’il est admis que la langue est un support de culture et de vison du monde, mérite d’être récusé. Le M.P.2A., dans le cadre de sa mission qui est de réconcilier le continent avec son être patrimonial propre, s’avère être l’outil incontournable dans le processus de réappropriation des valeurs linguistique et culturelle du continent. Ne dit-on pas qu’une langue qu’on ne parle pas se meurt ? La disparition des langues en général (et particulièrement des langues africaines) n’est plus à démontrer (Louis-Jean CALVET). Quand bien même elles seraient parlées, à cause du statut qui est le leur dans la hiérarchisation linguistique actuelle où les langues de la colonisation imposent leur diktat aux langues du cru, il apparaît évident que celles-ci finissent par en adopter le vocabulaire et par là, l’imaginaire exogène (lire Philippe BLANCHET).

On ne saurait nier la pertinence des notions telles que le métissage, le contact de langues, la mondialisation, l’interculturel qui sont de notre réalité et du siècle actuel (et à venir). Cependant, on ne peut continuer à aller vers l’altérité sans pleine connaissance de soi encore moins sans enracinement culturel nouménique préalable. L’Africain doit s’enraciner dans sa langue et culture locales avant d’aller à la découverte des richesses autres. L’inverse qui a cours en ce moment n’est rien d’autre qu’aliénation et dépossession de soi. M.P.2A. en est conscient et devrait donc agir à en atténuer les dégâts.

IV – Champs d’opérationnalisation néocontextuelle de M.P.2A.

  • Pour une dimension populaire de la cause africaine

L’ambition de recentrer la préoccupation linguistique, culturelle et spirituelle des peuples africains et assimilés, il faut le souligner à grands traits, est éminemment politique. Il ne faut pas s’y tromper. Il faut faire montre de courage politique pour rendre opérationnelle l’ambition qui consiste à restituer au monde africain, son identité violée, niée et frustrée. Pour y parvenir, loin toute idée à vouloir s’inscrire sur l’émotionnel et attendre que d’autres comprennent le péril vers lequel se dirige ce continent et ceux qui s’en réclament. M.P.2A. doit, pour s’assurer de son autonomie et du fait de disposer de ses propres marges de manœuvre, avoir ses fonds propres. La question du financement a toujours été le nerf de la guerre, comme on a coutume de dire. D’ailleurs, qui veut aller en guerre, et surtout la gagner, doit se doter d’une bonne monture et de ressources stratégiques efficaces. Ainsi, compter sur les bailleurs de fonds, les mécènes étrangers ou les gouvernants sont des possibilités à ne pas négliger. Cependant, compte tenu de leur caractère purement instable et compte tenu des contraintes qui pourraient s’abattre sur eux venant des groupes de pressions variées ou des changements de régimes, il est risqué pour M.P.2A. d’y bâtir son capital organisationnel et financier.

Pour échapper à tous ces aléas, M.P.2A. doit, sortir très rapidement de la logique personnelle ou personnalisante dans sa gestion quotidienne des enjeux qui sont les siens. Pour cela, ce ne sont pas les individus (aussi influents ou intelligents soient-ils) qui comptent, mais la communauté des membres perçus dans leur dimension populaire. Il faut exclure toute coloration élitiste au mouvement. Même si on sait qu’on a toujours besoin d’un leadership ou de comités restreints pour penser, organiser et implémenter les politiques managériales de toute organisation, M.P.2A. doit se garder de s’y résoudre intrinsèquement.

Le mouvement se veut un rassemblement des peuples qui, pris singulièrement, s’organisent déjà en petites associations plus ou moins militantes de la cause africaine. Il faut donc élargir le champ de vue de ces associations et atteindre les cibles les plus reculées des contrées mondiales. La cause africaine doit finir par exister dans tous les continents, dans tous les pays, dans toutes les villes (inclure le chef de quartier), dans tous les villages (associer le chef de village), dans toutes les familles (engager le chef de famille). Tout cela aura pour visée ultime de veiller à susciter, en chaque individu, le sentiment qu’il est une lumière de la renaissance qui ne s’éteindra plus jamais.

Telle est la mission de M.P.2A. aujourd’hui, dans un monde où les entités se mélangent à un rythme exponentiel et où le risque de l’assimilation à la culture haute est de plus en plus marqué et présent. Dans cet ordre d’idée, exister, pour l’Africain et ses assimilés, c’est se connaître à partir de son socle culturel endogène et s’ouvrir à l’altérité. Exister, c’est échanger avec autrui ce que chacun est constitutivement/intrinsèquement. Si on vulgarise les idéaux de fierté de soi et conformité à soi auprès des populations, il va sans dire que l’activité des associations locales prendrait une dimension hautement populaire et impliquerait mieux leurs adhérents.

  • Pour un auto-financement de M.P.2A.

La dimension populaire, non pas élitiste, que devra prendre le mouvement doit s’accompagner, de son auto-financement. Les cotisations individuelles, les industriels panafricanistes, les mécènes sans contraintes viseront tous l’idéal commun qui est de rendre objectif, concret et pérenne l’avènement de la souveraineté des cultures africaines, quel que soit l’endroit où elles ont cours. En réalité, la maîtrise de la politique de financement de M.P.2A. ne doit pas reposer entre les mains de personnes ou d’organisations peu fiables par leur stabilité ou leur conviction pour la cause du monde africain.

Pour ce faire, inspirons-nous d’un exemple de sécurisation financière en la matière : Mongo Beti. Ecrivain camerounais et grand classique de la littérature africaine, en fondant sa revue Peuples noirs, Peuples africains (fonctionnelle de 1978 à 1991), il lui assignait une indépendance idéologique à travers la sécurisation et l’affranchissement de toute forme de dépendance financière. Ainsi, Mongo Beti en était le propre financeur de son entreprise intellectuelle en évitant de se risquer au jeu parfois trouble des mécènes dont le pouvoir finit souvent par entacher le fondement réel du fondateur-bénéficiaire. Reprenons ici les raisons avancées par Mongo Beti lui-même dans la couverture du premier numéro de la revue qui paraissait en 1978 :

Dix-huit ans après les indépendances, voici enfin une publication noire importante contrôlée financièrement, idéologiquement et techniquement par des Africains francophones noirs, et par eux seuls.

Voici la première grande publication noire francophone totalement indépendante non seulement des gouvernements africains, mais aussi de tous les hommes, de toutes les institutions, de tous les organismes derrière lesquels se dissimule habituellement le néo-colonialisme de Paris : chefs d’Etat soi-disant charismatiques, coopération, assistance technique, francophonie, etc.

Voici la première grande publication noire francophone résolue à proclamer aussi souvent qu’il le faudra la seule vérité qui, aujourd’hui, tienne à cœur à tous les Noirs également : l’Afrique rejette désormais toutes les tutelles, celle de Paris autant que celle de Washington, celle de Moscou aussi bien que celle de Pékin… 

A l’évidence, le refus de la « tutelle » doit pouvoir animer la démarche du M.P.2A., car les indépendances des Etats africains doit correspondre aussi à l’indépendance de leurs mentalités, naguère d’éternels assistés, et par conséquent à la ferme aspiration à disposer des sources de financement prioritairement endogènes, si l’on veut véritablement être sérieux.

Pour terminer avec le modèle de sécurisation conceptuelle des contenus envisagés par Mongo Beti dans sa revue, il précise ceci :

Peuples Noirs – Peuples Africains, publication indépendante s’il n’en fut jamais, aura un financement totalement indépendant des puissances d’argent. De la même façon, la revue n’a fait ni ne fera acte d’allégeance ni à un mécène, ni à un riche éditeur, ni à un parti politique européen ou africain, ni à aucune organisation d’aucune sorte, mais elle ne s’interdira aucune collaboration ni aucun échange pourvu qu’ils soient fraternels et sauvegardent la dignité de chacun. Notre liberté de critique, allant s’il le faut jusqu’à l’iconoclastie, administrera chaque fois, même aux plus sceptiques, la preuve de cette totale liberté. (lire Peuples noirs, Peuples africains, numéro 1, 1978, page 25, http://mongobeti.arts.uwa.edu.au/issues/pnpa01/pnpa1.html#comment)

Tout cela suppose donc un acte de courage et surtout de détermination stratégique de la part de l’écrivain que M.P.2A. devrait tout aussi inclure dans son plan d’action ; tant l’idéal qu’il prône est fixé sur l’autonomisation des peuples africains dans leur diversité culturelle et géographique. L’on ne peut vouloir être affranchi et souhaiter de son ancien maître sa tutelle. Quelle qu’elle soit.

  • Pour une décolonisation scientifique

A ces décolonisations politique, linguistique et financière, il faut inclure, très légitimement, la décolonisation scientifique. En réalité, le réflexe africain qui voudrait que la crédibilité scientifique soit toujours celle des officines occidentales doit prendre fin. L’Afrique a des intellectuels dignes de ce nom et les idées que ces derniers portent sont très souvent mises en minorité, non pas du fait de leur inconsistance, mais plutôt de ce qu’elles sont dites par des gens dont le seul péché est qu’ils sont originaires du continent africain. Dès lors, non seulement il faut développer une politique de financement de nos propres instituts de recherche fondés sur des intérêts et méthodes pouvant pleinement bénéficier aux peuples africains, mais aussi il faudrait placer l’homme de science africain au cœur d’une zone de confort qui en fasse un savant respecté des siens et protégé des siens. Il n’existe pas un peuple qui vilipende ses génies et espère en même temps parvenir à un accomplissement digne et éclatant.

Pour cela, il faut en appeler à la création d’une équipe de chercheurs pour le M.P.2A. ainsi qu’un comité scientifique et une revue devant vulgariser les travaux et trouvailles des peuples africains. Cela devra être considéré comme une réponse du monde africain aux postulats laconiques et parfois stigmatisants, nourris par des prétentions d’un zèle inouï, pour lesquels l’Afrique ne serait pas encore rentrée dans l’histoire.

Les fondements d’une telle déclaration sont lointains, on se l’imagine bien. Il s’avère impératif, pour les peuples africains, d’affirmer leur présence au monde et à la vie active par l’affirmation concrète et applicable des potentialités de leur intelligence propre. Pour y parvenir, la pensée africaine, elle-même construite et élaborée à partir de ses ressources propres, puis de ses paradigmes intrinsèques, doit pouvoir échapper à toute forme de mimétisme. Ce dernier est sujet à quelques complexes hérités de l’histoire ancrée insidieusement dans la psychologie mémorielle des peuples esclavagisés et colonisés. (Lire      « Symbolisme dominant et symbolisme dominé »).

La tâche est grande mais ne devrait faire aucunement peur à personne. M.P.2A. attend assez de ses fils et ces derniers ne manquent pas d’envie. Seule la persévérance suffira pour atteindre, dans la durée, une telle ambition. En effet, la décolonisation scientifique fera en sorte que dans nos facultés et grandes écoles, on forme des jeunes aux réalités qui sont les leurs. On peut très bien envisager des docteurs en médecine mossi, bambara ou tikar. On peut imager la plus-value d’une telle implication des savoirs endogènes dans un circuit formel de scientifisation des processus de mise sur pied d’une médecine purement africaine et tirée des ressources propres à ce continent sans plus avoir recours à la triangulation intercontinentales qui oblige les Africains à acheter à prix onéreux ce que d’autres sont venus recueillir gratuitement en Afrique. Ainsi, décoloniser la science africaine, c’est faire du savoir africain un savoir qui le rapproche de son univers cosmique et cosmologique afin d’en tirer le plus bénéfique de ses produits dérivés. Tout cela a des implications sur d’autres domaines de l’intelligence et de la créativité tels que le cinéma ou la musique.

  • Pour une décolonisation de l’art cinématographique, musical et littéraire

Voilà encore des lieux où l’art et la spécificité culturelle africains sont attendus mais se trouvent phagocytés par les autres cultures exogènes. La raison est toute simple. L’Afrique n’a pas encore su élaborer et mettre sur pied une véritable industrie culturelle capable non seulement de résister aux grands défis issus du jeu d’influence entre les cultures-monde, mais aussi d’imposer son timbre identitaire propre. L’on doit tendre à se mettre à l’abri des considérations mimétiques (solutions de facilité en réalité) du modèle occidental. Le tout n’est pas de faire tourner en boucle des images ou de produire des sons pour prétendre faire du cinéma ou de la musique. Il faut y inclure une vision et un imaginaire qui présentent l’Afrique autrement que sous le prisme de bon élève de la colonisation ou de la mondialisation. La culture africaine doit être effectivement africaine et non l’expression d’un cinéma ou d’une musique européenne faite par des Africains se servant des outils occidentaux pour la soi-disant représentation de soi.

Il va sans dire que la littérature africaine mérite aussi d’être réexaminée, dans ce contexte. Faite en langues coloniales, cette littérature souffre déjà de ne pas se penser en imaginaire du cru. Elle est aussi exposée aux contraintes liées à la chaine de publication, de commercialisation et de reconnaissance exogène (lire OWONO ZAMBO). C’est donc d’une littérature africaine extravertie qu’il s’agit ici. Le public africain est peu servi et le texte produit n’est pas toujours le produit originel de son auteur. Les phénomènes de censure et d’autocensure altèrent considérablement l’acte créateur de l’écrivain au point d’en imposer un rendu qui desserve les intérêts de la civilisation des mondes africains.

Ecrire, c’est déjà avoir la liberté d’exprimer sa pensée en toute conformité avec l’esprit et la socioculture qui la fondent. En l’état actuel, l’écrivain africain francophone ou anglophone ou lusophone, adossé à l’entreprise éditoriale métropolitaine, souffre, non seulement de la tourmente de la langue qui lui arrache une bonne partie de son imaginaire et de son intention scripturaire, mais aussi de l’éloignement que lui impose un tel état de fait par rapport à son lectorat supposé. Ecrire en langues coloniales, c’est penser en traducteur et non producteur de pensée (lire Patrick CHAMOISEAU).

Cette domination et cette emprise de la langue coloniale sur l’écrivain africain sont de nature à en faire un être étranglé sur le plan identitaire (Ahmadou KOUROUMA). L’indépendance de l’écrivain africain n’est possible que par l’inscription des langues africaines dans la production de la littérature des Africains (Ngugi wa THIONG’O). Ainsi formulé, le génie littéraire africain est encore à venir. Jusqu’ici, il n’a fait que transparaître dans le versant dupliqué des littératures actuelles faites en langues coloniales.

S’il est évident que le talent de David Diop, U’Tamsi, Labou Tansi, Soyinka, Kourouma, Dadié, Laye, Mongo Beti, Mabanckou, Sembène Ousmane, Hamidou Kane, Hampaté Ba, Assia Djebar (la liste ne peut être exhaustive) n’est plus à démontrer, il demeure pour autant intéressant de se demander, du point de vue de la qualité esthétique, ce que seraient les livres de ces écrivains s’ils avaient été rédigés dans leurs langues maternelles.

Le plaidoyer est ainsi fait pour une ingénierie culturelle et identitaire africaine conquérante en termes de valeurs et ressources traditionnelles locales. L’on peut produire un savoir en malinké et, de par la pertinence avérée de celui-ci, les services de la traduction peuvent être mobilisés pour rendre accessible l’objet artistique au reste du monde dans les langues envisagées où le besoin est ressenti comme réel. Loin de se poser la question du public en termes de quantité et d’audience, il faut se poser la question plutôt de la qualité du discours ou de l’imaginaire à produire dans toute son originalité afin que la communauté humaine en goûte l’essentiel dans sa spécificité authentique a priori exprimée. Nous sommes là dans un nouveau manifeste pour une « Défense et illustration de la langue et culture africaines » (comme au 16ème siècle avec Joachim DU BELLAY).

(Ne pas) conclure le propos

La Renaissance africaine ne doit plus être un vœu pieux. Elle est une manière d’être, un comportement. Elle est une manière d’exister dans le monde et dans sa relation aux autres. Elle est une manière de construire l’Afrique à partir d’elle-même et pour elle-même.

La Renaissance africaine doit se fonder sur un triptyque : d’abord, l’Afrique doit régir son existence sur une conscience historique d’elle-même. Son passé culturel et spirituel doit lui être inculqué. Ensuite, il doit exister un dialogue légitime et fécond entre les Africains, entre les Africains et leurs descendants historiques et entre les différents héritages historiques, culturels, littéraires, sociaux, linguistiques, etc. Enfin, l’essor d’une inventivité des Africains doit s’affirmer face aux défis de l’heure où il s’agit de donner, partager et conquérir les espaces culturels, scientifiques et technologiques du monde globalisé.

L’intérêt d’une telle conception du devenir africain est effectivement de permettre à ce continent et à ceux qui s’en réclament de s’interdire d’être une Europe bis, version tropicale. L’Afrique doit être africaine et non occidentalisée. Il va sans dire qu’un tel postulat pose que l’Afrique doit être indépendante, autonome, maîtresse d’elle-même, capable de construire et développer une pensée maîtrisée, non aliénée. Une pensée qui se forme à partir de la socioculture nouménique africaine, qui s’inspire de ses propres savants et se plait à en éclairer les pas. Penser une telle Afrique, c’est vouloir d’abord la ressusciter de sa logique d’agonie entamée depuis 1441. L’Afrique doit se regénérer si elle veut exister.

Ce schéma de pensée impose qu’on agisse sur l’individu. Il faut lui donner le sentiment vif de sa pleine existence en tant que lui-même dans son univers de vie intrinsèque sans lequel il ne saurait réaliser son Être fondamental et complet. L’Africain fondamental est un être lucide, pétri de son identité et fier d’elle.

Vive la Relance de l’I.P.N. !

Références bibliographiques

  • Philippe BLANCHET, Discriminations : combattre la glottophobie, Paris, Textuel, 2016.
  • Bénézet BUJOT, « Culture africaine et développement : un dialogue nécessaire », revue Cairn, numéros 28-29, 2007, pages 40-45.

https://www.cairn.info/revue-finance-et-bien-commun-2007-3-page-40.htm#

  • Louis-Jean CALVET, Il était une fois 7 000 langues, Paris, Fayard, 2011.
  • Patrick CHAMOISEAU, Ecrire en pays dominé, Paris, Gallimard, 1997.
  • Léon-Gontran DAMAS, « Black-Label », Black-Label et autres poèmes, éd. Gallimard, coll. « Poésie », 2011, p. 11.
  • Ahmadou KOUROUMA, « Ecrire en français, penser dans sa langue maternelle », in Etudes françaises, vol. XXXIII, numéro 1, p. 115.
  • Albert MEMMI, Portrait du décolonisé, Paris, Gallimard, 2004.
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