Auteur: Arnaud Genon

Arnaud Genon est docteur en littérature française, professeur certifié en Lettres Modernes. Enseignant à Casablanca, il est Visiting Scholar de ReFrance (Nottingham Trent University) et membre du groupe « Autofiction » de l’ITEM. Auteur de Hervé Guibert, vers une esthétique postmoderne (L’Harmattan, 2007), spécialiste de l’écriture de soi dans la littérature contemporaine, il a cofondé les sites herveguibert.net et autofiction.org.

Abdellah Taïa et les oubliés du Maroc, “Le Jour du Roi”

Dans les deux recueils de nouvelles et les deux romans autofictionnels qu’il avait publiés jusqu’alors (1), Abdellah Taïa racontait déjà le Maroc, « son » Maroc, la ville de Salé et plus précisément le quartier de Hay-Salam qui l’avait vu grandir, sa mère M’Barka, son grand frère Abdelkébir, ses premières étreintes et puis son départ, pour Paris. Il y évoquait aussi, sans fard, son homosexualité, et cette révélation prit rapidement les contours d’un acte politique, car au Maroc, ces choses ne se disent pas. Mais Abdellah Taïa a cette manie. Il se dévoile. Il dit tout, tout ce qui généralement, au Maroc, mais ailleurs aussi, se tait. Là réside la force de ses textes, dans leur vérité, leur transparence et – paradoxalement – leur pudeur. Ce n’est pas seulement parce qu’il a pris le risque de s’exposer ainsi qu’Abdellah Taïa a suscité les commentaires, c’est aussi parce que beaucoup, dès ses premiers textes, ont reconnu en lui un talent, ont décelé une singularité, ont discerné une manière de dire, ont entendu une voix, ont lu un écrivain… Et ceux-là, qui dès le début avaient remarqué l’auteur, parmi lesquels René de Ceccatty qui préfaça son premier livre, ne se sont pas trompés. Il a, en quelques textes, su créer un univers permettant de dire, dans un même mouvement, l’intime et l’universel, le Maroc et le Monde.

Alors, Abdellah Taïa aurait pu poursuivre son entreprise autobiographique et, n’en doutons pas, ses lecteurs étaient prêts à le suivre. Mais son monde ne se résume pas à lui-même, il le dépasse, il se dépasse. Ainsi, dans Le Jour du Roi, son dernier roman, l’écrivain n’est plus le protagoniste principal même si, comme il le déclare dans une présentation filmée du livre(2), il n’est pas sans rapport avec le personnage-narrateur : «Omar n’est pas moi complètement, même s’il est un prolongement de moi ».

C’est en 1987 que se déroule l’histoire. Omar et Khalid sont deux amis qui appartiennent à deux sphères ne se côtoyant habituellement pas : celle des pauvres et celle des riches. « J’étais le plus fort. Et il aimait ça, Khalid, ma force, mon côté mauvais garçon. Il aimait que je vienne d’un autre monde. Les pauvres. Ca le changeait, disait-il souvent. Il trouvait ça exotique » (p.25). Etudiant dans le même collège de Hay-Salam, ils deviennent plus que de simples amis, des frères, des frères incestueux. Leur histoire, c’est un peu celle d’Abel et Caïn. Omar rêve de baiser la main du Roi qui s’apprête à traverser la ville. Mais c’est à Khalid que ce privilège est offert. Alors, comme dans le mythe, Omar, par jalousie, décide de se venger. Il emmène son ami dans une forêt, se livre avec lui à un ensemble de rites qui les mèneront à commettre l’irrémédiable : « Nous étions toujours frères, lui et moi, plus frères que jamais, mais cela n’empêchait pas la guerre d’être à un moment ou l’autre déclarée, d’être menée jusqu’au bout » (p.128). A travers ces deux personnages, ce sont les inégalités du Maroc que l’écrivain stigmatise, la fatalité qui pèse sur la communauté des démunis, l’impossibilité à laquelle ils sont soumis d’échapper à leur condition, à leur ancrage géographique même, à l’image du fleuve Bou Regreg qui sépare les villes de Salé et de Rabat et qu’un pont, détruit, n’arrive pas à relier. A cette histoire, se fond celle de la bonne de Khalid, Hadda, elle aussi, laissée-pour-compte, celle du père d’Omar, quitté par sa femme éprise de liberté…

Abdellah Taïa signe ici un magnifique texte, aux dialogues poétiques, surréalistes, mêlant les influences occidentales – pensons à Genet, à Guibert – à celles de la littérature Arabe et tout ce qu’elle contient de djinns, de chouafas… Un roman tour à tour poème en prose et fable politique qui confirme – le fallait-il ? – le talent de son auteur.

(1)   Recueils de nouvelles, Mon Maroc, Séguier, 2000, Le Rouge du tarbouche, Séguier, 2004. Romans, L’Armée du salut, Seuil, 2006 ; Une mélancolie arabe, Seuil, 2008.

(2)   Source Internet, [http://www.dailymotion.com/video/xdvdmh_abdellah-taia-le-jour-du-roi-seuil_creation].

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