Auteur: Aimé Césaire

Né en 1913 à Basse-Pointe, Martinique, et issu d'une modeste famille de sept enfants, Aimé Césaire étudie d'abord au lycée Schoelcher, à Fort-de-France. Grâce aux conseils d'un de ses professeurs, il obtient une bourse pour partir poursuivre ses études à Paris, au lycée Louis Le Grand. C'est là qu'il rencontre Léopold Sédar Senghor, avec lequel il fonde, en 1934, L'Etudiant noir (http://www.assemblee-nationale.fr/histoire/aime-cesaire/etudiant_noir-photo.asp). C'est dans cette revue qu'Aimé Césaire emploie, pour la première fois, le mot qui, à lui seul, résumera son combat, tant littéraire que politique : la "négritude". A la veille de la Seconde Guerre mondiale, il publie le Cahier d'un retour au pays natal http://www.presenceafricaine.com/poesie-afrique-caraibes/455-cahier-d-un-retour-au-pays-natal-2708704206.html), texte fondateur à bien des égards, puis rentre en Martinique, pour y enseigner le français. La Seconde Guerre mondiale lui donne l'occasion de forger ses idéaux politiques, la Libération de mettre ces idéaux en pratique. Il synthétise sa vision politique et économique dans le Discours sur le colonialisme (http://monthlyreview.org/press/books/pb0254/). Pendant plus de 50 ans, il mène de pair son activité poétique et ses mandats de maire et de député. Il se bat à la fois pour la reconnaissance de la spécificité et la richesse de la langue de ses ancêtres, et l'indépendance des colonies françaises. Faire prendre conscience au peuple noir de la richesse de ses propres racines : tel est donc, depuis plus de 60 ans, le but premier de l'oeuvre d'Aimé Césaire. En 2008, retiré de la vie politique depuis plusieurs années, Aimé Césaire décède à l’âge de 94 ans. Il reste une figure incontournable de l’histoire et de la littérature martiniquaise.

Les armes miraculeuses, manuscrit inédit présenté par René Hénane et Dominique Rudelle (1)

René Hénane et Dominique Rudelle

 

AIMÉ CÉSAIRE – LES POÈMES INÉDITS DES ARMES MIRACULEUSES[1]

 

Nous devons la présentation de ces documents inédits à l’aimable attention de Monsieur Bernard ACCOYER, président de l’Assemblée nationale, à qui nous exprimons notre profonde et respectueuse gratitude. (ci-joint, la lettre de M. Bernard Accoyer)

I – Tombeau du Soleil[2]

 

Je suis un homme de soif bonne qui circule fou

autour de  mares empoisonnées

(Aimé Césaire, Et les chiens se taisaient)

 

« On peut dire que le Cahier d’un retour au pays natal, c’est un petit peu, et c’est même tout à fait, le poème de la prise de conscience, et la délimitation du domaine. Les armes miraculeuses, c’est l’exploration en profondeur de ce domaine »[3]

Cette caractérisation des Armes miraculeuses faite par Aimé Césaire lui-même éclaire le caractère majeur de cette œuvre qui nous semble résider dans une plongée au cœur des abîmes d’une conscience tourmentée par l’Histoire. C’est une mise au jour, par l’écriture, de la plaie intime ouverte par … les années convulsées peintes en feu…[4] De ce fait, remontant des profondeurs tourmentées, l’expression poétique des  Armes revêt l’aspect d’un codage hermétique qui enveloppe  d’un voile opaque une écriture en libre cours, écriture tourmentée d’une beauté déroutante et, parfois, d’une étrangeté saugrenue.

Les armes miraculeuses viennent au monde après une longue, hésitante, parfois douloureuse parturition. Beaucoup d’hésitations semblent avoir marqué la genèse de cette œuvre faite d’assemblage de poèmes fragmentaires, souvent dissonants les uns les autres et miraculeusement harmonieux réunis sur la palette du poète. Les grands poèmes des Armes sont de vastes fresques composées de fragments juxtaposés, apparemment disparates par le sens et l’écriture et qui, tels les fragments épars d’un génome mis bout à bout, composent à l’issue, un ordre abouti.

Une des marques de la poésie césairienne de cette période (1940-1946), marque sur laquelle nous avons insisté[5], est une désarticulation des poèmes en fragments insérés ou désinsérés au gré déterminations personnelles du poète, des éditions et des années – il s’agit de véritables fragments-baladeurs, généralement brefs, non datés qui participent au remembrement ou au démembrement d’un poème, confinant au patchwork –  et ceci s’observe exclusivement avec les grands poèmes de l’époque d’imprégnation surréaliste d’Aimé Césaire, entre 1940 et 1946. Cette période est, en effet, marquée par la rencontre avec André Breton, à Fort-de-France, en avril 1941 – période d’intense créativité poétique véritable bouillonnement cérébral, donnant le jour à ces amples fresques déjà évoquées comme Les pur-sang, Le grand Midi, Batouque, Et les chiens se taisaient, mais aussi à des confettis, à des fragments inédits composés au jour le jour, peut-être au coin d’une table ou sur les bancs de l’Assemblée nationale ! –fragments que l’on retrouve enchâssés dans tel ou tel grand poème.

C’est à cette époque, entre 1941 et 1943 qu’Aimé Césaire composa les premiers poèmes de l’ensemble qui devait, en 1946, prendre le titre d’Armes miraculeuses. Ces poèmes apparurent d’abord dans la revue Tropiques, à partir de 1941, pour être ensuite disséminés en de multiples publications, aux U.S.A. (VVV, avec André Breton, Hémisphères, la revue d’Ivan Goll), en France, et à Alger, en 1943, dans la revue Fontaine dirigée par Max-Pol Fouchet.

Ces textes que nous dénommerons poèmes sources, figurent dans deux recueils – Tombeau du soleil, Colombes et menfenils  auxquels s’ajoute le poème Simouns –  que Césaire adressa à Breton, résidant alors aux États-Unis, à New York[6], le 24 août 1945, aux fins de publication dans les revues américaines VVV et Hémisphères. Ces écrits font partie de la forme première jamais éditée du recueil qui, en 1946, devait devenir  Les armes miraculeuses, dont les  sources sont Tombeau du soleil et Colombes et menfenils . Comme de coutume, aucun de ces poèmes-fragments n’est daté.

Les tapuscrits  et manuscrits sont rédigés sur des feuilles de cahier classique. Le papier en est jauni et porte des traces de délitement sur les bordures, ce qui, comme la pâleur de l’encre bleue, signe l’ancienneté du document. Certaines feuilles montrent deux déchirures latérales, symétriques, évoquant la perforation d’un classeur.  La calligraphie est nette, parfaitement lisible, les mots parfaitement structurés sans aucune fuite ni abréviation en fin de mot. Notons aussi la quasi-absence de ratures, biffures, repentirs, ce qui laisse supposer qu’il s’agit de textes recopiés à partir de brouillons disparus.

 

La maquette que le poète adressa à André Breton, demeurant alors aux U.S.A., le 24 août 1945 (photo de l’enveloppe postale ci-jointe, rédigée de la main d’Aimé Césaire) comprend quatre éléments:

–       un cahier avec le titre manuscrit Tombeau du soleil, sur lequel sont contrecollées des feuilles extraites de la revue Tropiques, portant le numéro 10

–       un tapuscrit intitulé Tombeau du soleil

–       un ensemble de cinq poèmes manuscrits,

–       un tapuscrit intitulé Colombes et menfenils

–       un poème autographe intitulé  Simouns.

 

Seuls seront ici, présentés

–       le cahier de Tombeau du Soleil avec les contrecollages

–       le tapuscrit intégral, corrigés de la main d’Aimé Césaire

–        les cinq poèmes manuscrits autographes : Annonciation, Tam-tam I, Tam-tam II, Légende et Tendresse.

 

(Le tapuscrit intégral de Tombeau du soleil, les textes manuscrits de Colombes et menfenils et Simouns  feront l’objet d’une prochaine présentation)

 

Nous remercions Dominique RUDELLE pour sa gracieuse compétence au regard du  traitement des textes manuscrits et tapuscrits.

 

 

 L’enveloppe contenant Tombeau du soleil envoyée par Aimé Césaire  à André Breton, le 24 août 1945 (Doc. Assemblée nationale)

 TOMBEAU DU SOLEIL

1 – Le cahier avec feuilles contrecollées de Tropiques

 

Cette maquette comprend douze poèmes :

–       Les pur-sang,

–       Investiture

–       six poèmes sans titre

–       Calcination

–       Miroir fertile

–       Le Grand Midi

–       Conquête de l’aube.

Maquette originale  sous la forme de textes imprimés qui se révèlent être des pages arrachées de Tropiques et contrecollées, avec des ajouts manuscrits, au crayon, de la main du poète, cinq pages étant entièrement autographes de la main d’Aimé Césaire)

La maquette intégrale de Tombeau du soleil, est présentée ici :

Première de couverture du cahier Tombeau du soleil avec titre manuscrit.

 

 

 Deuxième de couverture du Cahier Tombeau du soleil avec ce qui pourrait être des dessins d’enfant : représentation d’une fillette et silhouettes anthropomorphes.

 

 

   Première page de texte : Contrecollage : Les pur-sang, n°10- 1

 

Fusée : le mot  est employé dans un contexte sonore : ouïe, crissements, hennissements, sonorité musicale aiguë. La fusée est un trait diatonique éclatant, fort rapide qui, en montant et en descendant, unit deux notes séparées par un grand intervalle.

Nidoreuse : De nidor, du latin nidorus : odeur de chair brûlée. Le nidor définit une odeur de pourriture, d’œufs couvés, de matière organique brûlée.

 


Nopal : Botanique : Mot espagnol venant de l’aztèque nopalli. Plante cactacée d’Amérique (Euphorbia lactea), encore appelée opuntia ou oponce (de la ville d’Oponte en Locride) ; figuier de barbarie dont les fruits sont comestibles (voir le mot euphorbe) Une espèce de nopal du Mexique nourrit la cochenille et donne une teinture rouge.

Néroli : Chimie : Essence d’oranger, du nom d’Anne-Marie de la Trémoille, femme de Flavio Orsini, prince de Nerola, qui adopta ce parfum.

Youca : s’écrit aussi yucca ; nom masculin, plante liliacée arborescente, originaire d’Amérique centrale, aux feuilles réunies en touffes, aux grandes fleurs violettes ou blanc-crème, au port élégant.

Siloe : Source intermittente d’eau vive de l’ancienne Palestine qui alimentait les piscines ; rendue célèbre par le miracle de l’aveugle-né à qui Jésus rendit la vue.

 

 Rhizule : Botanique : du grec rhiza, racine. Rhizule, petite racine ; se dit notamment des racines de champignons (le rhizome).

Falun : Minéralogie : du grec falos, clair, luisant, brillant. Roche sédimentaire détritique, friable, blanche, grise ou rougeâtre, composée de débris coquilliers, dont certaines coquilles très bien conservées.

 

 

 


 Saquée : Peut s’écrire sacquée ; congédier, renvoyer – de l’ancien français sachier, de saccus, sac – donner son sac à quelqu’un : le congédier.

Vétiver : Botanique : mot d’origine tamoul, vettivern ; graminée de l’Inde, de la Réunion, des Philippines dont la racine odorante est employée en parfumerie.

 


 Enos : Autre sens, pertinent avec le contexte du poème : Énos, patriarche biblique qui fait partie de la généalogie d’Adam. Fils de Seth et petit-fils d’Adam (Gen.5, 6-11 ; Luc, 3-38). Il est d’après la Bible, le premier homme qui a prié Dieu.

Taoudéni : Géographie : République du Mali. Palmeraie à 700 kilomètres au nord de Tombouctou et à l’ouest du désert du Tanezrouft, dont les gisements de sel sont la ressource principale.

 

 Caroncule : Du latin caruncula, de caro, petit morceau de chair. Crête charnue érectile, rouge, dépourvue de plumes, sur la tête et le cou du dindon ou du paon.

 

  

Manuscrit : Investiture (poème n°2 de Tombeau du soleil) – texte autographe

 

Vol de cayes[7] de mancenilliers[8] de galets de ruisseau

toute l’eau de Kananga[9] de la Grande Ourse à mes yeux

mes yeux de ville assassinée

mes yeux d’exécution sommaire et de dos au mur

mes yeux qui s’insurgent contre l’édit de grâce

mes yeux de Saint-Pierre bravant les assassins sous la cendre

morte

 

mes yeux sans baptême et sans rescrit[10]

mes yeux de scorpène[11] frénétique et de poignard sans Roxelane[12]

 


[1] Documents provenant de la bibliothèque de l’Assemblé nationale.

[2]  Les définitions sont extraites de : René Hénane, Glossaire des termes rares dans l’œuvre d’Aimé Césaire, Éditions Jean-Michel Place, tome 1, 2004 et tome 2, en préparation.

[3] Entretien avec Jacqueline Leiner, Aimé Césaire, le terreau primordial, Études littéraires françaises, Gunter Narr Verlag Tübingen, 1993, pp.137-138.

[4] Et les chiens se taisaient,Édition allemande  de Janheinz Jahn, Königshauser & Neumann, 1990, p.61.

[5] René Hénane, « les armes miraculeuses » d’Aimé Césaire. Une lecture critique. L’Harmattan, 2008, pp.306-308.

[6]  Mme et M. André Breton, 60 West 9th Street / New York City / Amérique.

[7] Mot antillais : rochers affleurant le niveau de la mer ; désigne en français des îles, des récifs à fleur d’eau. Vient de “ Cairi ”, qui signifie île dans la langue des Taïnos des grandes Antilles.

Mot créole qui désigne  une maison.

« vol de cayes de mancenilliers de galets de ruisseau » Aimé Césaire définit ainsi cette image : « vol de cayes : vol de l’oiseau car les cayes  (rochers) ressemblent à de gros oiseaux qui planent dans la mer » [7] Ulla Schild, «Descente dans les archives de Janheinz Jahn », Œuvres et critiques n°19.2,  Du singulier à l’universel, Gunter Narr 1994, p.158.

[8] Mancenillier : Botanique : Grand arbuste des Antilles, du genre des euphorbes dont le suc très acide et très caustique peut provoquer des brûlures graves de la peau et des muqueuses ; encore appelé arbre-poison ou arbre de mort. Ses fruits ressemblent à des petites pommes vertes ou rutilantes. Le mot mancenillier vient de l’espagnol manzanilla, petite pomme – du latin Mattianum malum, « pomme de Mattius », du nom de Caïus Mattius, agronome romain, du Ier siècle av.J.C.

[9] Kananga : Botanique : Aimé Césaire définit ainsi l’eau de Kananga : « à vrai dire, il aurait mieux valu écrire Cananga ou Canang. C’est un mot malais qui désigne l’énorme odorant dont les fleurs servent à faire un parfum. Cet arbre qui est très beau, pousse également aux Antilles » Ulla Schild, Descente dans les archives de Janhein Jahn, Œuvres et critiques n°19-2, Aimé Césaire : du singulier à l’universel, Gunter Narr 1994, p.158.

 

 

 Sans titre n°3

Parce que les jardins timbrés inopportuns de ma physionomie inédite : saint-suaire sauvé de Gorée de Ouidah[9] du Bénin du Dahomey, face très dérisoire d’escarbilles de mangliers[9] de pyramides sifflait à mes risques, à mes périls de baisers matineux[9] aux pentes douces d’hiver et de morue fraîche.

Sans titre n°4,  poème source  intégré dans le poème Le Grand Midi,  Tropiques, n°2 juillet 1941. (Seuls les termes en caractères gras sont inédits)

… Parce que mon beau pays aux hautes rives de sésame où fume de noirceurs adolescentes la flêche[9] de mon sang de bons sentiments – s’était, armoire, ouvert en pleine extase de machines hydrauliques, de larmes chaudes, de témoins irrécusables et de marchés grossis par les crues d’automne.

 

[10] Rescrit : Archaïsme – Vieux mot français dérivant du latin impérial rescriptum, de scribere, écrire. Réponse de l’empereur aux questions posées par les gouverneurs, les juges, les citoyens, en cas de contentieux. Réponse du Pape sur des questions de théologie pour servir de décision ou de bulle.

[11] Scorpène : Zoologie : nom féminin. Poisson de mer côtier, encore appelé rascasse ou scorpion de mer à cause de ses épines venimeuses. La scorpène est un poisson hideux à l’aspect inquiétant dont le  corps est hérissé de barbillons et d’aiguillons, comme la scorpène horible (scorpœna horrida) « malgré ces sortes de précautions (la scorpène) repousse tellement le premier regard, qu’on n’a pas cru la dégrader en la nommant « horrible », en l’appelant de plus « crapaud de mer », et en lui donnant le nom d’un des animaux les plus hideux » (Cuvier et Lacépède)

[12] Roxelane : Rivière de Martinique qui se jette dans la mer, sur la côte caraïbe, à la hauteur de la commune de Saint-Pierre.

– Autre sens : mot persan signifiant lumière. Roxelane était la sultane favorite de Soliman II, mère de Bajazet II, de Sélim II, de la sultane Mirmah. Roxelane mourut en 1557. D’origine italienne siennoise, Roxelane aurait été enlevée par des pirates et livrée au sultan qui en fit son esclave favorite. Belle intrigante, elle accéda au rang de sultane, conduisit plusieurs complots meurtriers par le poignard et le poison et exerça un grand pouvoir à la cour royale. Le poignard sans roxelane peut être une image cohérente avec les meurtres commis ou commandés par la sultane Roxelane, mais le sens suivant semble être plus pertinent.

– Autre sens : La Roxelane est le nom porté par le brick de commerce commandé par le capitaine Pamphile, dans le roman de Jules Verne Le Capitaine Pamphile. Les aventures se déroulent au Grand Nord canadien, en 1830 et en Martinique. Le capitaine Pamphile brigand sans foi ni loi, se livrait à tous les trafics, ivoire, or et argent, trafic et tortures d’animaux vivants et même la traite des Noirs jusqu’à ce que la mutinerie de son équipage mit fin à ses méfaits. Plus que la cruelle sultane Roxelane, le poème Investiture pourrait évoquer les sanglantes aventures de ce flibustier aussi cruel qu’amoral qui exerça ses méfaits aux Antilles. La violence et la barbarie transparaissent dans la connotation du vocabulaire qualifiant la scène de ce poème. : vol, assassinée, exécution sommaire, insurrection, assassins, cendre morte, yeux sans baptême, scorpène frénétique, poignard.

 

 

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