Auteur: André Ferdinand Takounjou Ngueho

ANDRE FERDINAND TAKOUNJOU NGUEHO est professeur de littérature à l’Institut Supérieur Polytechnique de São Tomé et Principe (Afrique Centrale). Il est titulaire d’une Maîtrise en littérature française de l’Université de Yaoundé I- Cameroun et d’une Maîtrise ès sciences du langage de l’Université Stendhal de Grenoble 3 – France. Actuellement, il prépare une thèse de Doctorat en théories littéraires à l’Université de Minho – Portugal. Il est auteur d’un roman inédit intitulé OS CINQUENTA ANOS DAS INDEPENDÊNCIAS AFRICANAS (Les cinquante ans des indépendances africaines).

Point de primitivité gratuite : David et Goliath

Résumé :

Qui sera le plus fort de cette confrontation ? Goliath ou David ? Le dominant ou le subalterne ? Voilà toute l’équation posée. Mais, déjouant tout pronostique, le duel se soldera par la victoire du subalterne.  David visa juste. Goliath n’eut pas le temps de mettre sa machine de guerre en action. Il reçut en plein visage l’une des trois pierres de David. David trouva le point de faiblesse de la structure imposante de l’envahisseur. David sut atteindre le côté vulnérable de toute attitude dominante. Il trouva le point de cassure et y enfonça, par la force de sa fronde, la pierre polie.

 

DAVID ET GOLIATH

« […]  Le Philistin s’approcha peu à peu de David, et l’homme qui portait son bouclier marchait devant lui. Le Philistin regarda, et lorsqu’il aperçut David, il le méprisa, ne voyant en lui qu’un enfant, blond et d’une belle figure. Le Philistin dit à David : Suis-je un chien, pour que tu viennes à moi avec des bâtons ? Et, après l’avoir maudit par ses dieux, il ajouta : Viens vers moi, et je donnerai ta chair aux oiseaux du ciel et aux bêtes des champs […] Aussitôt que le Philistin se mit en mouvement pour marcher au-devant de David, David courut sur le champ de bataille à la rencontre du Philistin. Il mit la main dans sa gibecière, y prit une pierre, et la lança avec sa fronde ; il frappa le Philistin au front, et la pierre s’enfonça dans le front du Philistin, qui tomba le visage contre terre. Ainsi avec une fronde et une pierre, David fut plus fort que le Philistin ; il le terrassa et lui ôta la vie, sans avoir d’épée à la main. Il courut, s’arrêta près du philistin, se saisit de son épée qu’il tira du fourreau, le tua et lui coupa la tête. Les Philistins, voyant que leur héros était mort, prirent la fuite ».[1]

Cette allégorie biblique  est intéressante à bien d’égards dans la mesure où elle cristallise toute la problématique des rencontres culturelles.

Tout d’abord, elle raconte une histoire de rencontre entre deux peuples. Les Juifs et les Philistins. C’est une rencontre qui s’inscrit dans le cadre de la lutte hégémonique en vue du contrôle du territoire. Les Juifs sont à la préservation de leur terre promise par JEHOVAH alors que les Philistins sont des envahisseurs. C’est donc une rencontre aux enjeux politiques car son issue déterminera le devenir d’une nation. Chacun y va de son meilleur car l’avenir dépend du résultat de la confrontation armée. Il est donc à lire un rapport de force entre les parties en présence. Les chances sont inégales si nous considérons les armes des deux émissaires qui ont été choisis pour combattre pour le compte de leur peuple respectif :

En effet, pour les Philistins, le géant Goliath jouit d’abord d’une stature physique des plus imposantes :

« […] Il se nommait Goliath, il était de Gath, et il avait une taille de six coudées et un empan. Sur sa tête était un casque d’airain, et il portait une cuirasse d’écailles du poids de cinq mille sicles d’airain. Il avait aux jambes une armure d’airain, et un javelot d’airain entre les épaules. Le bois de sa lance était comme une ensouple de tisserand, et sa lance pesait six cents sicles de fer. Celui qui portait ses armes marchait devant lui ».[2]

Goliath était un être démesuré et armé selon la démesure de sa stature. Jugeons-en :

Taille : 6 x 0,5m + 20 cm = 3, 20 mètres [3]

Poids de la cuirasse : 5000 x 0,006 kg = 30 kg [4]

Poids de la lance : 600 x 0,006 kg = 3, 6 kg.

Convenons qu’un homme de 3, 20 mètres de hauteur, avec un casque d’airain, une cuirasse anti-balles de 30 kg, des couteaux à deux tranchants aux tibias, un javelot et une lance de 3,6 kg est un « superman » à cette époque.  On comparerait cette armure à la bombe atomique de notre époque. Ceci parle de l’avancement du peuple des Philistins en matière de technologie militaire. Ceci nous renseigne aussi sur sa culture qui paraît la plus évoluée face à celle des Juifs à en juger les armes de David, leur émissaire :

« [David] prit en main son bâton, choisit dans le torrent cinq pierres polies, et les mit dans sa gibecière de berger et dans sa poche. Puis, sa fronde à la main, il s’avança contre le Philistin ».[5]

David est le prototype du primitif dans son état le plus avancé. Son armement en dit long sur sa culture subalterne. Aller en guerre contre un géant solidement armé avec un bâton, trois pierres et une fronde relève d’un primitivisme doré. Doré parce que David en est fier. Il n’est  en aucun cas complexé de ses armes ni de sa stratégie de combat. Il court au combat. Il va à l’assaut de l’envahisseur la tête haute. Il va à l’encontre du fameux Goliath qui sème la terreur dans les voisinages. David veut parler pour les sans-voix qui se sont jusqu’ici pliés sans résistance à la fougue hégémonique de Goliath.

Cependant, et c’est une pédagogie  interculturelle, les armes de David à l’apparence anodine, revêtent tout de même dans l’imaginaire hébraïque, des contours mythologiques assortissant la particularité de leur culture. C’est pour ainsi dire, toute primitivité n’est pas primitif en soi, mais plutôt par rapport à un point de référence.

En effet, les Hébreux, au moment où le Dieu Suprême jette son dévolu sur cette race comme Son peuple d’élection, ne sont qu’une minorité au sens strict du mot : Abraham, est la tête de race, choisi lui seul à cette époque de la cosmogonie biblique :

« L’Éternel dit à Abram : Va-t’en de ton pays, de ta patrie, et de la maison de ton père, dans le pays que je te montrerai. Je ferai de toi une grande nation, et je te bénirai ; je rendrai ton nom grand, et tu seras une source de bénédiction ».[6]

La migrance ne date pas d’aujourd’hui avec la mondialisation. C’est un phénomène aussi vieux que le monde, du moins du monde biblique. Un homme se voit appelé à un mouvement migratoire loin de sa patrie première pour former une nouvelle nation appelée plus tard peuple de Dieu. C’est une minorité qui, au fur et à mesure qu’elle se déplace vers la terre promise de Dieu, est opprimée sur toute la ligne en raison de son infériorité apparente.  Dans leur pérégrination, ils sont obligés de faire un tour en Egypte (la première référence du continent africain dans la Bible) ;  ils sont alors au nombre de 66 personnes[7]. Rappelons que l’Egypte est à cette époque comme le centre du monde[8]. Une grande famine sévit sur le monde d’alors. Il n’y a de biens de consommation de première nécessité qu’en Egypte. Tous ceux qui veulent échapper à la rogne et à la grogne de la faim émigrent en Egypte. Or en Egypte, le peuple devient tellement nombreux que Pharaon, pris de peur d’être dominé par les étrangers dans son pays, les opprime de mains de fer. C’est alors qu’intervient Moïse qui, armé du « bâton de Dieu » fendit la mer rouge et fit passer, dans le lit sec, le peuple de 600.000 personnes :

« Toi, lève ta verge, étends ta main sur la mer, et fends-la ; et les enfants d’Israël entreront au milieu de la mer à sec […] Moïse étendit sa main sur la mer. Et l’Eternel refoula la mer par un vent d’orient, qui souffla avec impétuosité toute la nuit ; il mit la mer à sec, et les eaux se fendirent ».[9]

C’est en raison du pouvoir fantastique dont jouit le bâton dans son imaginaire culturel que David l’intègre dans son arsenal de combat. C’est de l’idiotie dans la perspective de Goliath, mais symbole national pour David. La primitivité, quelle qu’elle soit, n’est pas gratuite. C’est un creuset identitaire qui définit la spécificité culturelle du peuple considéré.

Qu’en est-il des pierres polies ? Eh bien, le cheminement reste le même. Seulement, le lieu de captivité est différent. La scène se passe à Babylone[10] où une partie du peuple de Dieu est emmené en détention hégémonique. La légende indique qu’un Hébreux du nom de Daniel, a pu donner l’explication d’un songe qu’avait eu le roi Nebucadnestar selon lequel une pierre guidée par une main invisible renversa la grande statue géante au pied d’argile :

« Tu regardais, lorsqu’une pierre se détacha sans le secours d’aucune main, frappa les pieds de fer et d’argile de la statue, et les mis en pièce. Alors le fer, l’argile, l’airain, l’argent et l’or, furent brisés ensemble, et devinrent comme la balle qui s’échappe d’une aire en été ; et le vent les emporta, et nulle trace n’en fut retrouvée. Mais la pierre qui avait frappé la statue devint une grande montagne, et remplit toute la terre »[11]

Autant la pierre devient le symbole mythique et mystique de la force déstructurant toute prétention à la toute-puissance. La pierre est dotée d’une puissance derridienne dans l’imaginaire de David. Et mieux encore, elle semble devenir la seule montagne capable de déconstruire la machine mondiale. Qui a dit que la primitivité se limitait à la caverne mythique où Platon a enfermé les profanes ?

Vient ensuite la théorie du regard et de la représentation de l’altérité. La première chose qui nous frappe ici est le croisement des regards du dominateur et du subalterne.

Goliath promène son regard et l’arrête sur l’image qu’il se fait de David : Il ne voit en lui qu’un enfant ; un éternel enfant. Juché sur le haut de sa supériorité, Goliath se représenta le peuple dont David était originaire  de conglomérat d’arriérés culturels. Le premier regard de Goliath stéréotypa David et lui attira mépris et malédiction. Le géant méprisa le faible d’apparence. Il le maudit de ses dieux. La malédiction était une stratégie de combat au même titre que le mépris. C’étaient des stratégies savamment étudiées pour faire choir l’autre dès les premiers coups.

Cependant, et c’est un détail pas des moindres, Goliath a compris que David n’était pas un enfant comme il le croyait. Il a compris que ce dernier se représente le grand Goliath comme un chien qu’on chasse avec un bâton et des pierres. En effet, dans l’imaginaire de David, Goliath est un animal considéré sous l’angle de la force brute :

« C’est ainsi que ton serviteur a terrassé le lion et l’ours, et il en sera du Philistin, de cet incirconcis, comme de l’un d’eux ».[12]

David classe sous le même paradigme le lion, l’ours et Goliath. Ce qui semble rassembler ces trois êtres sous la même loge c’est l’instinct brut, l’instinct animalier. La brutalité des uns et des autres choquent à telle enseigne que la barrière des genres devient poreuse. L’homme devient l’animal à chasser à coup de bâton. C’est ici le principe déstructurateur qui s’est ainsi amorcé. David prépare une intervention destructrice  à la Derrida sur le système opératif de Goliath. Cette intervention passe d’abord par une déstructuration de l’auto-image de Goliath de telle sorte à produire un effet de miroir très intéressant :

  C’est donc un chassé-croisé de construction et de déconstruction, puis de reconstruction de la représentation que les deux protagonistes se font l’un de l’autre.

Enfin, c’est le moment de l’assaut final. Qui sera le plus fort de cette confrontation ? Goliath ou David ? Le dominant ou le subalterne ? Voilà toute l’équation posée.

Mais, déjouant tout pronostique, le duel se soldera par la victoire du subalterne.  David visa juste. Goliath n’eut pas le temps de mettre sa machine de guerre en action. Il reçut en plein visage l’une des trois pierres de David. David trouva le point de faiblesse de la structure imposante de l’envahisseur. David sut atteindre le côté vulnérable de toute attitude dominante. Il trouva le point de cassure et y enfonça, par la force de sa fronde, la pierre polie. On dirait l’âge d’or de la pierre polie. Quoi qu’il en soit, le subalterne réussit à couper la tête du colon utilisant les propres armes du dominateur.

En somme, La victoire de Dien Bien Phu était encore très loin à l’époque de notre allégorie biblique. David devient par-là l’archétype du résistant à la conquête hégémonique.

 

 


[1] La Sainte Bible, 1 Samuel 17, versets 47 à 51.

[2] La Sainte Bible, 1 Samuel 17, versets 4 à 7.

[3] Une coudée est une unité de mesure ancienne équivalant à 0,5m et un empan est l’intervalle compris entre le pouce et le petit doigt d’une main étendue, équivalant à 20 cm.

[4] Un sicle est une unité de mesure ancienne équivalant à 6 gr.

[5] La sainte Bible, Op. Cit.

[6] Op. Cit. Genèse 12 : 1-2

[7] Idem. Genèse 46 : 27

[8] Cet épisode se passe pendant la XIe dynastie pharaonique  (2000 av J.C.) où il y a de très grands aménagements agraires, augmentant ainsi la production, et ouvrant le pays à l’ère d’économie d’exportation.

[9] Op. Cit. Exode 14: 16 et 21.

[10] Capitale de l’empire néo-babylonien fondé en 625 av. J.C.

[11] Op. cit. Daniel 2 : 34-35.

[12] La Sainte Bible, Op. Cit.

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2 Responses to “Point de primitivité gratuite : David et Goliath”

  1. André Ferdinand Takounjou dit :

    Merci beaucoup. J’en prends bonne note.

  2. JB dit :

    Mais, déjouant tout pronostique

    Voilà une formule qui me semble “stylistiquement mal préparée”, je préférerais pronostic à ‘pronostique’. Le substantif semble avoir mieux sa place ici que la conjugaison du verbe pronostiquer.