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USS Louisiana

Parti de sa base de Pearl Harbor dix jours plus tôt, l’USS Louisiana, SSBN 743, glissait sans
bruit sous la banquise ; un des plus récents sous-marins nucléaires lance-missiles balistiques
des Etats Unis, il était particulièrement silencieux. Au lieu de ses habituelles patrouilles de
dissuasion, sa mission était terriblement violente et son commandant, le « commander »
McCarson, passait et repassait dans sa tête les paroles du Président pour se conforter dans son
obéissance : en présence du seul Chef d’Etat Major Général, il lui avait dit « Commander,
votre mission est de la plus haute importance et restera dans l’Histoire. Pour la première fois,
une attaque nucléaire sera lancée contre un pays en temps de paix. Vous ne saurez pas quel
pays avant votre retour et nous trois resterons les seuls à connaître notre rôle dans cette
affaire. Votre second n’en saura rien mais le chef d’Etat Major de la Marine lui confirmera
d’avoir à vous obéir en toute confiance quels que soient ses doutes. Je vous souhaite pleine
réussite et bon retour ».

McCarson n’avait jamais vu le Président en tête à tête auparavant et, une fois de plus, il s’était
dit que ce type était complétement mégalo et limite givré. Seule la présence du Chef d’Etat
Major l’avait rassuré sur le bien-fondé de sa mission. Il n’avait pas beaucoup d’informations
sur son itinéraire : il était préprogrammé et l’équipage n’aurait à intervenir qu’en cas
d’obstacle sous-marin imprévu. Il savait qu’il passerait par le détroit de Behring et arriverait
sur la « Route maritime du nord » au large des côtes de Sibérie. Il naviguerait plus au nord
que la route commerciale afin de rester caché sous la banquise et ne s’approcherait qu’au
dernier moment au plus près de la côte à un point qu’il ne connaissait pas, où la glace d’hiver
devait être encore suffisamment épaisse pour continuer de le cacher mais assez mince pour
permettre la réception de messages radio et le tir d’un missile. Il ne devait à aucun moment
émettre le moindre signal mais à son arrivée au point de tir il attendrait de recevoir le « GO »
codé lui ordonnant de lancer son missile. Celui-ci aussi était préprogrammé sans aucune
possibilité d’intervention de l’intérieur du sous-marin.
L’équipage était habitué à ces longues navigations sans s’inquiéter de ne rien connaître de
l’itinéraire, mais quand le Louisiana s’arrêta à son poste de tir ce fut la consternation. Le
commandant dut expliquer que cela faisait partie de cette mission spéciale, totalement secrète,
et ne devait pas les troubler. C’était au début des fêtes du Tet ; la plupart des navires de guerre
chinois étaient à quai et leurs équipages en mode festif. La marine russe, quant à elle, ne
s’inquiétait pas spécialement pour les côtes de Sibérie en hiver et le sous-marin se positionna
sans crainte à quelques mètres sous la surface, et quelques nautiques de la côte, évitant tout
bruit.
Au quartier général de la Marine américaine, dans le Pentagon, sans explication, ordre avait
été donné aux services de suivi des satellites de surveillance russes et chinois de repérer un
moment où aucun d’entre eux ne serait en position de pouvoir couvrir le nord de la Sibérie au
niveau de l’embouchure de l’Ienissei, et aux services méteo de signaler toute concentration de
nuages et de brouillard épais sur cette même zone. Si bien que quand arriva le « GO », le
Louisiana put tirer son missile sans être détecté par un improbable témoin sur la côte ni aucun
satellite … Sauf un français qui passait justement par là sans que les Américains n’aient
imaginé d’avoir à s’en soucier.
C’est une conflagration d’explosions nucléaires au ras du sol dans les hauts plateaux du nord
du Tibet qui donna l’alerte … et fit découvrir au monde un site chinois ultra secret de
lancement de fusées balistiques orientées vers la Russie. Tout avait explosé sous l’impact
d’une tête nucléaire détachée de la fusée du Louisiana. Très rapidement après, les principaux
quartiers généraux de la Marine de guerre chinoise, Zhanjiang (« Théâtre Sud »), Ningbo
(« Mer de l’Est ») et Qingdao (« Flotte du Nord »), étaient vitrifiés à leur tour, avec tous les
navires présents, par des têtes nucléaires larguées par la même fusée et, enfin, l’île artificielle
construite sur le récif de Scarborough fut volatilisée. La fusée du Louisiana, libérée de ses
têtes nucléaires, alla se perdre dans le Pacifique, du côté de la fosse des Mariannes, où
personne ne risquait de la retrouver.
Pour la Marine chinoise, ce fut un désastre, ses principaux navires détruits, ses états-majors et
officiers généraux tués, ses équipages ravagés. Des dizaines années d’efforts effacées.
Aucune revendication ne fut émise ; le seul indice sur l’origine de ces missiles était leurs
trajectoires en fin de parcours, où ils purent être suivis par les satellites, qui les montraient
clairement provenant du nord-ouest, c’est-à-dire de Russie. Et la destruction du site de
missiles dirigés contre la Russie renforçait cette hypothèse.
Le président Xi disparut des médias. Prudemment, dans l’incertitude, il avait mis ses armées
en alerte et s’était réfugié dans son bunker dans l’attente de pouvoir y voir clair.
Le président Poutine convoqua la presse pour affirmer le plus vigoureusement possible que
son pays n’était pour rien dans cette attaque ; ce que personne ne crut tant les apparences
étaient contre lui, et tant il avait souvent menti à tous propos. Il promit l’apocalypse si on s’en
prenait à la Russie.
Aux Etats-Unis, les armées étaient en service normal, le président Trump jouait au golf. Il mit
les armées en alerte et émit un tweet pour affirmer que son pays n’avait aucune indication sur
l’origine de ces bombes et qu’il ne soupçonnait aucun pays a priori ; il menaçait des pires
représailles quiconque agresserait son pays. Il convoqua son Conseil National de Sécurité
pour demander son opinion quant à la réaction à adopter. Il fit remarquer qu’il ne voyait pas
quel intérêt les russes pouvaient avoir de détruire la Marine chinoise … mais que ce serait une
bonne leçon pour elle …
Le président Macron fit savoir en toute discrétion au président Trump qu’un satellite français
avait détecté le départ de la fusée, qui semblait bien provenir d’un sous-marin, sans
commentaire. Ils s’entendirent pour décider de garder cette information ultra secrète, même
pas « five eyes », et pour convoquer le Conseil de Sécurité de l’ONU.
La Corée du Nord tint à rappeler qu’elle était une puissance nucléaire, dotée de missiles
intercontinentaux, mais affirma qu’elle n’avait joué aucun rôle dans cette offensive et se
rangeait au côté de sa grande amie la Chine pour lui apporter toute coopération possible.
On était au bord d’une conflagration mondiale, mais comme personne ne savait qui pouvait le
menacer, chacun se retint d’engager les hostilités. La Chine, étant la victime, se devait de
réagir de peur de perdre définitivement la face mais Xi n’avait aucune envie de se confronter
à la Russie, qui pouvait lui faire perdre tout le bénéfice des décennies de développement si
durement gagné, et il ne pouvait prendre le risque d’être attaqué à revers par les Etats Unis. Il
découvrit brutalement que son pays n’avait aucun ami prêt à s’engager à ses côtés, hormis la
Corée du Nord, dont le « secours » était une humiliation de plus. Au contraire, ses voisins du
sud, le Vietnam, les Philippines et la Malaisie sautèrent sur l’aubaine pour prendre le contrôle
des ilots de la mer de Chine qu’ils revendiquaient en vain depuis longtemps. Ils se
concertèrent avant de se jeter au même moment sur les Paracels et les Spratlys et y capturer
les garnisons chinoises.
La Chine s’offrit une petite revanche en reprenant ces iles par des attaques aériennes.

Finalement on décida que l’honneur était sauf et on en resta là, en attendant que l’ONU
désigne le coupable.
Après le tir de sa fusée, sans rien savoir de ses impacts, le Louisiana regagna l’océan
Pacifique et poursuivit sa navigation comme pour une patrouille normale. Deux mois plus
tard, à son retour à sa base de Pearl Harbour, l’équipage fut retenu en session de « remise à
niveau » (ou plutôt de lavage de cerveau) : il lui fut expliqué qu’en son absence un pays
encore non identifié avait détruit la marine chinoise à coup de missiles nucléaires et que le
Louisiana avait été mis en garde le temps de s’assurer que l’affaire n’allait pas dégénérer.
Comme pour toute mission, ils étaient tenus au secret absolu.
Le commander McCarson fut de nouveau convoqué à la Maison Blanche et y retrouva le
même duo. Le président l’accueillit chaleureusement avec forces félicitations … « mais
comme on ne pouvait se permettre d’attirer l’attention sur la mission du Louisiana, il ne
pourrait y avoir ni décorations ni promotions particulières ». McCarson repartit avec une forte
poignée de mains et la promesse d’être nommé amiral … à son départ en retraite si rien n’était
venu entretemps transpirer sur la destruction de la marine chinoise.