Auteur: Roger Séguéla

Né d'un père occitan et d'une mère mantovano-véronèse, Roger Séguéla a œuvré dans le privé avant d'exercer des fonctions d'élu local. Eclectique en art, il fut aussi un grand sportif, n°15 (arrière) sur les terrains de rugby. Dans ses textes retraçant ses 20 premières années passées dans le quartier populaire toulousain de Jolimont, entre 1944 et 1964, il porte un regard lucide et factuel sur la vie d'une famille ordinaire dans la France de l'immédiat après-guerre et des Trente Glorieuses.

Le chef d’oeuvre d’Eddie Jones

Eddie Jones jonglant avec un ballon de rugby

Comme tout rugbyman français qui se respecte, j’ai toujours mangé du “rosbeef”. 

Pour les étrangers à ce sport de voyous, joué par des gentlemen,  une traduction s’impose : sous le terme de “rosbeef”, on retrouve les rugbymen anglais, à qui tout joueur français voue une “haine” farouche.

Et la réciproque est vraie, les British mangeant allègrement les “froggies”, les batraciens, que nous sommes pour eux, tout en nous provoquant avec leur air narquois et sarcastique : “Good play, is-n-t it ?”, à chaque fois qu’ils nous battent.

Bref, cette forme d’entente peu cordiale, a toujours existé, et c’est l’un des charmes de ce sport.

Les matches France/Angleterre proposent  de facto les rencontres les plus intenses, notamment dans le cadre du tournoi des VI Nations.

C’est du moins ce que j’ai toujours vécu depuis que j’ai pratiqué et suivi ce noble sport. Et rien n’avait plus de prix, pour nous, universitaires, qu’une victoire sur le King’s College ou la LSE (London School of Economics).

Mais, à ma grande honte, les choses viennent de changer…

Et c’est là qu’intervient le “magicien” Eddie Jones.

Eddie Jones, toujours à l’aise avec la presse

Pour la première fois de ma vie, je suis devenu supporter des Anglais.

Comment est-ce possible ?

Comment peut subitement renier toutes ses croyances sportives?

Comment se réjouir des victoires de l’ennemi héréditaire ?

Ce miracle, on le doit à Eddie Jones, le magicien qui depuis 4 ans a pris en main les destinées du quinze de la Rose (le XV d’Angleterre pour les non-initiés).

Et Eddie Jones n’est même pas anglais. De père militaire australien occupant Tokyo avec les Forces Alliées, et de mère américano-japonaise, internée dans un camp après l’attaque de Pearl Harbour, il a bourlingué sur tous les continents, où se pratique le rugby, et de près ou de loin, il a déjà participé à 2 finales de Coupe du Monde de Rugby.

De 2011 à 2015, il a entraîné les “Brave Blossoms”, l’équipe nationale japonaise. Une excellente interview de Eddie Jones sur cette expérience a été réalisée tout récemment par Charlotte de Champfleury, dans le cadre d’un film documentaire sur le rugby japonais qu’elle a réalisé et qui vient d’être projeté par France 2.

C’est avec cette équipe qu’il créa l’évènement en battant les Springboks Sud Africains, lors de la Coupe du monde 2015.

En 2019, il obtient un magnifique résultat : en demi-finale de la Coupe du Monde, le samedi 26 octobre, les Anglais triomphent des All-Blacks néo zélandais, double Champions du Monde sortants, sur le score de 19 à 7.

Voici ce que j’écrivais à Ben, le lendemain de ce match :

Salut Ben

Quelle belle équipe d’Angleterre !

C’est bien la première fois que je supporte les English,

mais cette équipe le mérite….

Les avants ont été presque parfaits, amenés par un Maro Itoje

immense, et un 3ème ligne Underhill omniprésent. Ils ont

tenu un rythme d’enfer pendant tout le match.

Jeu au pied remarquable, ils avaient déjà ridiculisé les français

en février, mais là, il a été parfait, ramenant constamment les

Blacks dans leur camp.

Sur le plan stratégie, Eddie Jones a tout bon, quelle leçon

d’intelligence.

Ils méritent la Coupe du Monde, mais avec ce foutu ballon

ovale, rien n’est joué d’avance.

Ro’ger

 Hello Ro’ger,comme toi je me suis réjoui de la victoire de l’Angleterre,et c’est sans doute aussi la première fois, mais elle joue tellement bien.On sentait bien que le rugby était un jeu magique, avec cette équipe-là on en est sûr. Ben 

note de l’auteur : Ben jouait en 12, et moi en 15 

Le Rugby que nous aimons

Pourquoi ce revirement et cette admiration pour le jeu anglais ?Tout simplement parce qu’ils pratiquent ce jeu complet que nous aimons, et que nous aimerions voir pratiquer plus souvent.

Un rugby complet, fait d’engagement, d’intelligence et d’évitement. S’ils gagnent la finale en le pratiquant, ce sera une victoire pour le beau rugby.

Pour arriver à ce résultat, Eddie Jones a agi avec méthode, constance et intelligence, pour pouvoir mettre en place une stratégie victorieuse. Il a d’abord constitué un groupe d’hommes complets et complémentaires, et les a fait jouer ensemble sur la durée. Quand  un demi de mêlée ou d’ouverture faisait un mauvais match, il lui faisait confiance, et continuait à le sélectionner, et à le faire jouer  avec les mêmes partenaires. C’est ainsi qu’il a forgé une équipe.

Eddie Jones n’est pas un tendre, et il sait instaurer la discipline nécessaire au bon fonctionnement de l’équipe. L’entraînement est dur, résultat, ses hommes tiennent le rythme 80 minutes, et ne s’écroulent pas, comme beaucoup d’autres, autour de la soixantième.

Son équipe est complète, aucun détail n’est négligé, et tous les fondamentaux de ce sport sont respectés. Il y a toujours un bon botteur, et le jeu au pied des demis est tout particulièrement soigné.

Il compose une équipe adaptée à sa stratégie et aux forces et faiblesses de son adversaire.

Lors de sa prise en fonction de l’équipe d’Angleterre, il déclare qu’ « il faut bosser dur chaque jour pour être meilleur. Peut-être que dans le passé, certains joueurs venaient juste pour gagner une sélection sans vouloir gagner à tout prix. », ajoutant « Si vous voulez gagner, il faut bosser dur chaque jour », proclame-t-il. « Il faut accepter 3 % de changements mais ces 3 % sont les plus durs car ce sont les choses que vous n’aimez pas faire. »

 

Le Palmarès d’Eddie Jones

Il a gagné 2 fois le tournoi des VI Nations en 2016 (Grand Chelem) et 2017 avec le XV de la Rose.

Vainqueur du Tri Nations en 2001 avec l’Australie

Finaliste de la Coupe du Monde 2003 avec l’Australie, battu par l’Angleterre

Vainqueur du Super 12 en 2001 avec les Brumbies.

Finaliste de la Coupe du Monde 2019 avec l’Angleterre.

Il ne lui reste plus qu’à battre l’Afrique du Sud pour être sacré Champion du Monde.

Et son équipe est favorite, au vu de ses prestations jusqu’en demi-finale….

 

La Finale 2019  :  Le Chef d’Œuvre d’Erasmus

En ce 2 novembre 2019, à Yokohama, l’Angleterre affronte l’Afrique du Sud.

Aux commandes, 2 stratèges Eddie Jones et Rassie Erasmus.

Eddie Jones a montré sa valeur en étouffant la Nouvelle Zélande.

Erasmus n’a rien montré, il a gagné ses matches en utilisant la puissance de ses joueurs, formatés pour user l’adversaire, par une incessante épreuve de force. Rien de génial, un rugby monocorde et ennuyeux, mais efficace.

Il est donc normal que nous, les puristes, amoureux du beau jeu, soyons derrière les English….

Mais le rugby est un jeu bizarre, qui se pratique avec un ballon, qui ne tourne même pas rond.

Dès le début du match, il est clair que les anglais ne sont pas dans leur assiette, fébriles, maladroits, malchanceux, ils perdent leur excellent pilier, Sinckler, dès la deuxième minute.

Leur mêlée est régulièrement enfoncée, et l’arbitre français, Jérôme Garcès,  siffle pénalité sur pénalité au profit des Boks . Ils ne dominent même pas la touche, et Itoje est placé sous l’éteignoir d’une défense remarquable qui empêche toute offensive anglaise.

Il est clair que les anglais n’ont pas récupéré physiquement de leur énorme match face aux Blacks, et que cette faiblesse va leur coûter cher face à la puissance des Boks

Les demis Sudafs se régalent, Faf De Klerck tourbillonne autour de la mêlée, Handre Poulard fait un sans faute au pied, en transformant les pénalités et en renvoyant les anglais dans leur camp.

Et cerise sur la gâteau, ce qui n’arrive jamais en finale, les Springboks parachèvent  leur victoire en marquant 2 essais de 3/4 ailes, le premier à gauche par Mapimpi, le second à droite par le magicien stadiste Cheslin  Kolbe.

 

Comme un symbole, Eben Etzebeth (2,03m) soulève le plus petit de l’équipe sud-africaine Cheslin Kolbe (1,71m)

Il y aura donc un joueur du Stade Toulousain Champion du Monde !

Mêlée, Jeu au pied et Puissance Physique, c’est sur ces 3 points clés que le sélectionneur a construit sa stratégie victorieuse.

Après le chef d’œuvre de Eddie Jones en demi-finale, on pourra parler du chef d’oeuvre de Rassie Erasmus en finale.

Letrophée dans les mains du capitaine Bok, Siya Kolisi

Epilogue

La victoire des Boks n’est pas une surprise, ils ont gagné le Tournoi 2019 des Nations du Sud, en battant les Blacks, et avaient annoncé la couleur.

La magie anglaise n’a pas tenu jusqu’à la finale….

Le prochain grand match opposera la France et l’Angleterre pour l’ouverture du Tournoi des VI Nations 2020.

Espérons seulement que notre équipe de France, saura se mettre au niveau des hommes d’Eddie Jones….et que nous pourrons déguster un rugby flamboyant.

C’est tout le mal que nous nous souhaitons!

Bouillargues, le 2 novembre 2019

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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