Auteur: Jacques Henric

Jacques Henric est né à Paris en 1938. Enseignant de 1960 à 1985, il collabore dans les années soixante aux Lettres Françaises, hebdomadaire culturel dirigé par Louis Aragon. Il publie ses premiers romans dans la collection Tel Quel. Il appartient depuis 1971 au comité de direction de la revue Art Press.

Teuf teuf…  Braoum, vraoum…

Paul Ardenne, Apologie du dragster, Le bord de l’eau.

À chacun ses goûts, ses couleurs. À chacun sa façon de vivre le temps, la vitesse, l’espace. Certains sont nostalgiques des voyages en carrosse qui duraient des jours et des jours, où on avait l’opportunité de voir le paysage, de converser, de méditer sur la vie, sur la mort, d’engager quelque liaison amoureuse. D’autres préfèrent ne pas se disperser, aller au plus vite d’un point à un autre, pour s’acquitter de tâches essentielles et goûter au plaisir de faire la nique au temps en maîtrisant l’espace. Chaque camp a ses apologistes. Milan Kundera, dans un récit inspiré de la nouvelle de Vivant Denon Point de lendemain est le prestigieux représentant des amateurs du temps long qui permet vagabondage, oisiveté, hédonisme, libertinage. Heureux 18ème siècle à leurs yeux. Le roman de Kundera : la Lenteur.

« L’homme penché sur sa motocyclette ne peut se concentrer que sur la seconde présente de son vol ; il s’accroche à un fragment de temps coupé et du passé et de l’avenir ; il est arraché à la continuité du temps ; il est en dehors du temps ; autrement dit il est dans un état d’extase ». Vitesse et extase, on les doit à la révolution technique, cadeau empoisonné fait à l’homme.  Il est désapproprié de son corps qui « s’adonne à une vitesse qui est incorporelle, immatérielle, vitesse pure ». Finie la douce ambiance sensuelle de la nuit (sans lendemain)  vécue par ce couple  improvisé dont Vivant Denon narre la rencontre et la séparation. Le siècle où vit malgré lui Kundera est celui du « culte de l’orgasme ».

Dans l’autre camp, on est loin des virées en carrosse, des ballades familiales, des départs de vacances avec la marmaille et les valises dans de touchantes guimbardes à essence, des teuf teuf  faisant des pointes à 60kms/h. On serait plutôt, côté bruit, dans le braum vraoum des bombardements évoqués par Céline. Alors, des coureurs automobiles, des motards ? Bien plus dingues que ça ! Des pilotes de dragsters. Je connaissais le nom de ces machines, je n’imaginais pas quel degré de folie, et de grandeur aussi,  pouvait atteindre, avec de tels engins, la pratique de ce sport. Il fallait un motard aguerri, notre collaborateur et ami, Paul Ardenne, aimant la vitesse, et le risque qui va avec (un bel accident à son palmarès, dont j’ai le souvenir) pour écrire un essai non prosélyte mais  euphorique sur ce sport « de l’extrême », selon la formule consacrée.

Les dragsters, tels que les décrit Paul Ardenne (et qu’on peut les voir sur les photos d’Ali Kazma qui accompagnent son texte), sont des monstres à deux, quatre, parfois trois roues. Ils tiennent de la moto, de l’avion à réaction, de la fusée intercontinentale, du char d’assaut, de l’engin de chantier de terrassement à cause de leurs roues chaussées de pneus surdimensionnés. Pour faire quoi, ces composés insensés de bricolages technologiques brûlant non pas de l’essence mais un de ces carburants spéciaux particulièrement détonants ? Franchir des milliers de kilomètres, atteindre les étoiles ? Non, parcourir quelques malheureux petits 400 m, jamais plus.

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