Philippe Jaffeux. Né à Paris, habite dans le Var. Etudes de lettres et de cinéma. Alphabet est un texte composé de 390 pages divisées en 15 lettres de 26 pages. L’Atelier de l’Agneau Editeur a édité la lettre O L’AN / ainsi que courants blancs et Les éditions Passage d’encres N L’E N IEMe. Des extraits d’Alphabet ont notamment été publiés dans les revues Boxon, Ouste, N4728, Népenthès, Formules, Dissonances, La Passe, Poésie Première, Décharge…et en ligne : Sitaudis, Inks-Passages d’encre, Tapages, Incertain regard… La parution d’Alphabet de A à M est prévue pour juin 2014. http://www.philippejaffeux.com/

Philippe Jaffeux, Courants blancs

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4 COUV COURANTS BLANCS + DEFINITION

 

Extrait :

Il s’exprimait avec les cris d’un animal préhistorique afin de venir à bout d’une écriture inhumaine.

Les enfants l’écoutaient parler en faisant des grimaces depuis qu’il était certain d’être un singe.

Il disait « non » dans tous les sens du terme pour s’affirmer à l’endroit et à l’envers.

Sa page révélait seulement des lettres noires afin qu’il puisse imaginer des couleurs invisibles.

Il étudiait l’animalité de sa nature si un instinct fou ignorait le savoir de sa sagesse.

Un graffiti emmure un citadin aphasique et l’écriture fête ses retrouvailles avec la préhistoire.

Il se réduisait à parler afin de conjuguer la voie de son je avec le jeu de sa voix.

Ses réussites étaient impossibles car le travail ennoblissait ses échecs avec ses rêves.

Il parlait d’abord pour être un autre et puis il se taisait dans l’espoir d’être enfin lui-même.

Il tira sa langue devant un miroir pour caricaturer un reflet organique de sa parole.

Personne ne pouvait parler de lui depuis qu’il pensait en silence à tout le monde.

Les choses reconnurent son corps inanimé à l’instant où il ignora l’énergie de son âme.

Il oublia sa raison d’être lui-même lorsqu’il se souvint qu’il existait sur une autre planète.

Il voyageait à l’intérieur de sa pensée s’il méditait sur l’action de son corps immobile.

Ses pas réactualisaient un élan préhistorique dès qu’il marchait sur des pierres oubliées.

Il disparut dans son avenir car il avait trop longtemps attendu de ne plus être impatient.

Seule la laideur était compréhensible depuis qu’il essayait d’expliquer la beauté du temps.

Il torturait le silence s’il parlait pour partager un secret avec un alphabet héroïque.

Les oiseaux sont au-dessus de nos têtes parce qu’ils volent la terre pour nourrir leur corps.

Il se mesura aux nombres pour faire exception à la règle d’écrire avec une poignée de lettres.

Il était touché par la condition des aveugles s’il attendait qu’il fasse nuit pour parler de la lumière.

Le travail de la nature transforma l’intelligence de sa page vide en une œuvre d’art brut.

Il prenait en main chacun de ses doigts s’il écrivait seulement avec dix lettres.

Il déplaçait ses yeux sur des cartes afin d’immobilité de ses voyages minimaux.

Les hommes créèrent des dieux lorsqu’ils surent que les animaux avaient aussi une âme.

Il marchait sur ses mains pour laisser des traces préhistoriques de son déséquilibre.

 

Il parlait avec ses yeux parce qu’une vision de l’alphabet éblouissait sa voix invisible.

Les nuages eurent peur de tomber sur sa tête lorsque la terre trembla sous ses pieds.

Il réussissait à s’ignorer grâce à ses questions depuis qu’il savait qu’elles étaient aussi des réponses.

La parole continuera à nous enterrer tant que notre planète ne quittera pas l’univers du silence.

Il identifia ses doigts à son savoir afin d’ignorer l’écriture avec le dessein de ses empreintes.

Il protégeait la substance de l’air depuis qu’il parlait pour semer des graines de lumière.

Le présent se changea en présent au risque de s’offrir à l’avenir d’une homonymie.

Il priait sur une terre imaginaire lorsqu’il redressait sa tête pour croire en une réalité céleste.

Des lettres s’engagent dans une course contre des nombres qui paginent la victoire d’un livre.

Il recouvrit ses yeux avec ses mains et il s’entendit parler aux oreilles d’un singe sourd.

Il fut bien sûr désintégré par les étoiles lorsqu’il essaya de briller au-dessus de ses semblables.

L’encre s’inspire de la nuit afin de plonger le papier dans les ténèbres d’une matière ineffable.

Il confondit sa page vide avec une lumière inconnue et il fut illuminé par la plénitude de sa parole.

Le but de sa voie était d’être compris par une lettre qui jouait avec l’origine de sa voix.

Il était indifférent aux oppositions afin d’être semblable à la liberté de sa différence.

Les lettres sont belles seulement si elles se séparent des mots afin d’être seules.

Il s’habituait à un malheur humain dans l’espoir d’être dépaysé par sa joie céleste.

L’alphabet se reflète dans le hasart depuis qu’il joue avec une définition opaque de l’art.

Il interprétait sa réalité avec des lettres qui incarnaient l’image d’une parole imaginaire.

Il dépassa son avenir lorsqu’il se retourna pour être poursuivi par l’allure de son passé.

Les pages se dressent les unes contre les autres dans des livres qui mettent la parole à plat.

Il obéissait aux nombres pour apprendre à se révolter contre l’ignorance incalculable de l’écriture.

Il renaissait dans une vie antérieure dès que son avenir se projetait vers un cercle originel.

L’air ressuscite la transparence de l’alphabet depuis que les lettres se sont noyées dans l’encre.

Il fut recréé par son enfance lorsqu’il oublia de savoir écrire pour des lecteurs immatures.

La réalité devint apparente dès qu’il encadra son miroir pour voir un portrait de lui-même.

 

Le temps fut soumis au jeu d’une lettre dès que le hasart orthographia une limite de l’art.

Il était appelé par le silence car il nommait les mots avec les cris d’un alphabet anonyme.

Nos ombres suivent nos corps parce que nous marchons afin de poursuivre une trace du soleil.

Il écrivait avec des mots oubliés pour se souvenir qu’il dessinait des lettres immémoriales.

Le poids de nos paroles nous arrime à la vie alors que le silence nous arrache à nous-mêmes.

Nous trahissons des images parce que des sons interprètent notre fidélité à l’alphabet.

Il recyclait la nature d’un papier démodé en effeuillant des livres sous un arbre millénaire.

Les ordinateurs sont précaires car ils exploitent les lettres éternelles d’un alphabet chaotique.

Il parlait pour faire du bruit depuis qu’il écrivait pour comprendre la vérité d’un silence indescriptible.

La lumière de son corps l’éclipsa à l’instant où il essaya de suivre son ombre.

Il s’obligea à jouer avec des mots illisibles pour se dispenser d’écrire avec des lettres tristes.

Il parlait seulement pour ne pas être compris afin de glorifier le cri inhumain de chaque animal.

Une infinité d’images créèrent la parole au risque de nommer l’origine divine de l’alphabet.

Il fit ses premiers pas vers l’inconnu dès qu’il marcha pour venir à bout d’un but ultime.

Il se moquait de mieux en mieux de lui-même car les lettres étaient de plus en plus ridicules

L’alphabet respire dans des livres qui étouffent des feuilles mortes grâce au souffle de la parole.

Il comprit ce qu’il disait dès qu’il demanda l’impossible à des prières illisibles.

Ses phrases étaient des fruits qui attendaient d’être mûrs avant de tomber sur sa page ensoleillée.

Il n’écrivait plus depuis qu’il utilisait ses mains pour adresser des prières au silence.

La nature nous révèle lorsque nos cris émerveillent des animaux divins.

Il devenait ce qu’il était parce qu’il imaginait sa réalité grâce à l’avenir imprévisible de l’alphabet.

Notre lumière se cache à l’intérieur de notre corps depuis que le soleil révèle nos ombres.

Il craignait d’être en proie au vertige pendant qu’un ordre inconnu surplombait son courage.

Ses mains étaient à la hauteur de son ventre alors qu’il écrivait pour nourrir sa tête.

Il donnait des noms illisibles aux mots dans l’espoir de rendre les dictionnaires inutilisables.

Il sentit le souffle d’une image dès qu’il se tut pour voir la couleur d’un air inodore.

 

Nos ombres traduisent en plein jour la prochaine apparition d’une nuit inéluctable.

Une larme du ciel tomba dans son œil et une goutte cristallisa le sel de sa souffrance.

Le monde est utile si nous l’abandonnons pour écouter notre soumission à la musique.

Seul le silence indiscutable des images étouffait le vacarme de sa pensée dialectique.

Il fut sauvé par le vide lorsqu’il se jeta dans l’intérieur d’une page pleine de lettres écrasantes.

La nature nous comprend car l’écriture ne peut pas expliquer le mystère cosmique de l’alphabet.

Il était sûr de ne plus savoir où il allait depuis qu’un interlignage guidait chacune de ses pages vides.

Son apparence le statufiait car sa parole était une réalité qui sculptait le relief du silence.

Il fut certain de s’ignorer dès qu’il mit en doute l’existence sensée de sa joie.

Il s’emprisonnait dans des images pour avoir peur d’être libéré par le courage de l’alphabet.

La pluie tomba lorsqu’un nuage fusionnel se refléta dans une flaque d’eau superflue.

La blancheur d’une page fantomatique ressuscite l’esprit d’une écriture morte.

L’alphabet est le moteur des ordinateurs car il révèle sa puissance grâce à une combustion de la parole.

Sa peau blanche l’angoissait parce que ses pages étaient aussi vides que ses compatriotes.

Il était naturellement touché par ses sens s’il écrivait seulement avec la moitié de ses doigts.

Une mer d’ancre immobilise une page qui vogue entre des vagues de lettres incorrigibles.

La bonté de son intelligence chérissait les contradictions d’un sens irresponsable.

Les lettres ont un corps parce qu’elles sont l’ombre d’une parole qui est notre unique lumière.

Il renaissait dans la joie jour après jour depuis que son bonheur ne lui appartenait plus.

Les mots appellent parfois des lettres qui comptent sur la réponse silencieuse d’un nombre.

Il écrivait sur les fenêtres de sa prison pour s’évader dans la transparence d’un monde silencieux.

Les lettres révélèrent alors la force de ses mots parce qu’elles avaient été écrites pour être vues.

L’encre est d’autant plus inutile que la lumière du papier reflète celle d’un soleil vital.

Son plaisir glissa sur sa voix à l’instant où sa page blanche gela une écriture mortifiante.

L’alphabet compte sur notre parole depuis que l’écriture trahit une infinité de nombres libres.

Il fut étouffé par son dernier souffle lorsqu’il respira au lieu de parler pour la première fois.

 

L’alphabet mène l’enquête sur des mots qui révèlent l’empreinte d’une innocence cachée.

Il progressait à l’envers depuis qu’il marchait en arrière pour faire face au sens de son évolution.

Il fut libéré par sa parole dès qu’il prit le risqua d’écrire afin d’être emprisonné par l’alphabet.

Le chaos organise la création d’un ordre sauvage grâce aux lois d’un hasart destructeur.

L’actualité de son futur volait chaque présent de son passé s’il était le témoin de sa spontanéité.

Les nombres témoignaient de son existence car il était accusé de se cacher derrière l’alphabet.

Il hésitait entre parler et se taire depuis qu’il s’exprimait pour être certain de savoir écrire.

L’alphabet échappe à l’ordre des nombres puisque c’est la seule mesure qui ne suit aucune règle.

Il dessinait des images avec des lettres parce que sa parole souffrait de pouvoir être lue.

Il parlait seulement avec lui-même pour avoir le fol espoir de mettre en doute sa solitude.

Sa parole prenait un sens naturel lorsqu’elle obéissait à la logique délirante de son imagination.

Les enfants libèrent l’art parce ce qu’ils jouent avec les limites imperceptibles de la création.

Le vide éveillait sa curiosité depuis que ses pages blanches étaient indifférentes à sa parole.

Sa paresse était un effort décidé à cultiver le savoir magique de son ignorance sacrée.

La blancheur de sa page mit fin à une pluie de lettres et il entrevit enfin un arc-en-ciel.

Il se releva sur une terre étrangère lorsque sa langue tomba à l’intérieur de lui-même.

Il se suspendit entre sa présence et son absence pour rompre avec la fixité de son existence.

La transparence de la parole perd son insouciance dès qu’elle se noircit au contact de l’encre.

Son désespoir s’endormit lorsqu’il se réveilla pour disparaître dans le rêve d’un autre.

Sa folie était encore plus sincère lorsqu’elle invalidait les conventions d’une société hypocrite.

Il offrait des pages blanches à tout le monde parce que l’alphabet avait volé sa parole.

Sa voix était accidentelle car elle exprimait un choc entre ses rencontres et ses habitudes.

Il s’enivrait avec de l’air pour se dégriser grâce à la santé d’une encre imbuvable.

Le chaos s’empare de l’alphabet lorsqu’il est accablé par la fureur d’un ordre inconnu.

Il corrigeait des lettres mortes car il avait commis la faute de vivre avec une parole parfaite.

L’alphabet continuera à s’adresser à tout le monde tant que son auteur restera anonyme.

© atelier de l’agneau éditeur, 2014

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3 Responses to “Philippe Jaffeux, Courants blancs”

  1. chelsea dit :

    Note de lecture « COURANTS BLANCS »

    Ce n’est certainement pas un hasard si ce troisième ouvrage de Philippe JAFFEUX s’intitule « Courants blancs ». On pense dès le premier instant à « l’écriture blanche » de Roland Barthes, à l’origine d’un monde où la lettre serait virginale et souveraine. Mais aussi, à l’éternelle mouvance d’une ligne d’écriture qui vient s’échouer sur la page blanche et reprendre aussitôt ses secrets. L’auteur nous apparaît comme cet « il » ou « île » qui en forme de cercle détient la vérité et son contraire. L’animal, le ciel, l’humanité, Dieu, l’alphabet, le chiffre se croisent et s’entrelacent dans une perpétuelle psalmodie qui n’est pas sans faire écho aux magies ancestrales, aux rituels chamaniques, à la pythie. La parole est prophétique, sibylline. Les mots se confrontent et la pensée quasi automatique semble être une lutte à chaque ligne entre le bien et le mal dont on n’entrevoit aucuns vainqueurs.

    L’auteur nous emporte dans un souffle-écriture où le corps est une roue qui tourne en elle-même comme une matrice à pensée… « Ses yeux écoutaient une image s’il couvrait ses oreilles pour voir sa parole avec sa bouche ».

    Philippe JAFFEUX livre ici en pâture avec animalité et corporalité, les fondements de l’existence, la mort, la vie, la science, la nature, sans répit, ni rédemption. Le divin côtoie l’abîme et s’abîme dans la révélation d’une pensée lumineuse et électrique, dans la révolution, dans le retournement d’une écriture qui se nourrit d’elle-même et nous fait signe. La page blanche dont nous parle l’écrivain est un « pré-texte » car il n’écrit pas. Il parle la lettre, le verbe, comme possédé par les mots, qu’il rassemble dans ce livre-arche où le déluge est entré aussi.

    Et on ne peut que suivre les circonvolutions d’un auteur aux prises avec lui-même et un autre que lui-même, un dialogue entre la parole et l’écrivain jusqu’à en perdre haleine. Il n’y a pas d’échappatoire dans « courants blancs », pas de répit même si le livre s’achève avec le soixante-dixième paragraphe. Le lecteur retourne à la première ligne de lui-même et devient un Sisyphe des temps modernes malgré lui mais aussi comme le dit notre auteur, un adulte amnésique…

    Esther Ségal